Scène 1
Germain
Il entre chez le Notaire.
Germain
Il est déjà onze heures, et cet imbécile d'Hurlubrelu ne revient pas ; il m'aura fait encore quelque étourderie mais moi, bien imbécile aussi, de me servir d'un ahuri comme celui : je lui ai donné deux commissions ce matin, c'en est assez pour qu'il m'ait fait tout de travers. Je ne voudrais pourtant pas sortie avant qu'il m'ait rapporté la quittance de cet homme à qui je l'ai envoyé payer un billet de douze cens livres: il n'aurait qu'à la perdre, cela ne m'avancerait pas... Mais Monsieur Calandre, mon fabriquant, est un honnête homme, je ne risque rien avec lui. C'est égal, en attendant que Hurlubrelu revienne, je vais causer un moment avec mon Notaire ; aussi bien j'ai quelque chose à lui communiquer.
Scène 2
Hurlubrelu
Il a une veste verte par-dessus un gilet noir, boutonné de travers ; il a une culotte jaune et des bas bleus, un bonnet de coton blanc, un chapeau par-dessus ; une boucle à un soulier, des cordons à l'autre, point d'attaches à ses jarretières de culotte : il porte à la main un panier de provisions du marché. On y voit des légumes, etc.
Il ramasse son panier et va à la maison de son maître : il prend le heurtoir pour frapper.
Hurlubrelu
Ah ! Me v'là t'a la fin cheux nous. Comme ce Paris s'allonge pourtant ! Faut avoir des fières jambes, dà, pour en faire les quatre coins comme moi !... Et une fière tête encor qui faut dans ces grandes maisons de ces gros marchands comme je suis là... Dame, je peux ben dire que je ne m'endors pas avec tout ce monde, qui sont là-dedans des familles et des parenTs, que ça n'en finit pas. Y a toujours queuque chose à leus y répondre ou à leus y faire : et vas-t-en à la cave, et monte au guernier, et frotte la cuisine, et échaude l'appartement... Oh ! L'esprit m'en retourne et les oreilles m'en cornent !... Si je sors dehors, allons, attrape ben vite vingt commissions à la fois: ce matin le père m'a t'envoyé porter de l'argent et pis une lettre, v'là tout de suite Madame et pis sa fille, qui m'ont chargé aussi de leus affaires : n'y a pas jusqu'à la servante qui m'a prié aussi de l'y apporter des carottes, et pi la grand-mère, du mou pour son chat. Oh ! Si ces gens là ne m'avaient pas, y leus en fiudroit quatre autes des domestiques ? Encor, j'dis, hus faudrait pas des imbéciles, dà ! Ils se cachent tous les uns des autres, n'y a que moi que je sais tous leus secrets. Si j'avais pas une bonne tête pourtant, où ce quis en seraient. Voyons toujours si j'ai bien là tout ce qu'il faut. - Oui, v'là d'abord le sac où ce qui n'y a pus d'argent dedans. Ça on ne dira pas que je l'ai gardé. V'là du chocolat pour la mère qu'il ne faut pas que le mari le voye : - V'là ben le mou pour la vieille, et pis v'là les carottes pour la servante. - Oh ! Celle là, je ne l'oublie jamais, parce que c'est une bonne fille, et pis je devons nous marier ensemble d'un moment à l'autre ; j'attends pus que d'avoir l'âge. Oh ! Oui, je compte ben dessus elle, et je l'ai dans ma poche même, sa promesse de se marier nous deux ; et pis mon onque qui est mort, qui nous a laissé de l'argent à hériter exprès pour ça : oh ! Pardine je regarde ben ce mariage là comme sait, moi, i n'y manque pus que la façon, v'la tout. Entrons toujours, et allons rendre nos comptes.
Scène 3
Germain, Hurlubrelu, De Craquignac
Germain
Eh ! Hurlubrelu ?
Hurlubrelu
De quoi que c'est ?... Ah ! Vous v'là, Monsieur : par où donc que vous avez passe?
Germain
Voyez ce nigaud ! Par où j'ai passé... par la porte, apparemment.
Hurlubrelu
Par la porte ! Ah ! Ça ne se peut pas ptêtre, pisque je la tiens.
Germain
Tu la tiens ! Mais tu ne l'as pas toujours tenue.
Hurlubrelu
Ah, dame : je ne réponds que pour le quart d heure, moi. Si c'est d'avance, ça ne me regarde pas.
Germain
Eh ! Que ça te regarde ou non, laissons cela. Te voilà donc revenu à la fin ? Y a-t-il assez longtemps que tu es parti?
Hurlubrelu
Dame, Monsieur, n'y en a pas trop. J'ai tant d'affaires pour toute votre maison, que v'là dans ce pagnier-là, tenez ; pour pas se tromper, faut ben mettre le temps.
Germain
Oh ! Tu ne l'épargnes pas, toi, le temps... Eh bien, as-tu donné mon argent ?
Hurlubrelu
Oui, Monsieur, et on l'a ben pris aussi, témoin de çà, même qu'en v'là le sac où vous en pouvez remettre d'autre à présent.
Germain
Bon. Où est la quittance ?
Hurlubrelu
La quittance ?
Germain
Oui, la quittance ; ne t'ai-je pas dit de m'en rapporter une, ou bien mon billet ?
Hurlubrelu
I n'a pas voulu, le Monsieur; i m'a dit que c'était pas la peine.
Germain
Comment ! Pas la peine... Est ce qu'on fait des affaires comme ça, donc?
Hurlubrelu
Ma fine, je ne sais pas, Monsieur, mais il était ben content toujours : sarpédié comme i retournait st'argent ! I sembe qui n'en avait jamais tant vu à la fois, i baisait tous les écus l'un après l'aute ; i m'a baisé aussi moi, Monsieur.... Oh ! I m'a dit de vous ben remercier, et pis qu'il viendrait encor par après quoique ça.
Germain
Il est bien bon ; il n'y a pas là de quoi tant me remercier : je lui paye une dette, il ne m'a pas d'obligation. --- Mais, dis-moi un peu; cet autre à qui je t'ai envoyé porter une lettre toute seule, il n'a pas été aussi content lui, n'est ce pas ?
Hurlubrelu
Lui ! Oh ! Diable ; c'est ben différent, ça: i m'a reçu tout au contre-pied : i m'a dit que c'était indigne à vous, et qu'il ne l'aurait pas jamais cru.
Germain
Effectivement, c'était bien difficile à croire ! Refuser de prêter de l'argent à un Gascon ! À un homme qui m'en a déjà emprunté vingt fois, et qui ne me l'a jamais rendu.
Hurlubrelu
Ma fine, i s'est toujours ben fâché ; i m'a dit que vous étiez un mal honnête homme.
Germain
Ah ! Parbleu oui, mal honnête !... J'aime mieux l'être comme ça que d'être dupe....
Hurlubrelu
Qui n'y avait que des fripons qui payaient comme ça leus dettes...
Germain
Hein ? Qu'est-ce que tu parles de fripon... Est-ce que je lui dois quelque chose, moi ?
Hurlubrelu
Mais qu'il avait vote papier, et qu'il allait vous faire danser.
Germain
Qu'est-ce que tu m'embrouilles-là de papier et de danse ?
Hurlubrelu
Dame, oui, et ce maître de danse là, c'est un huissier qu'il a envoyé chercher tout de suite.... À cheval encor ; ainsi ça ira vite ça.
De Craquignac
Le diable m'emporte si je conçois rien à ce que tu me dis : il y a là quelque quiproquo de ta façon.
Hurlubrelu
N'y en a pas, Monsieur, tout ça est ben clair.
Germain
Expliquons nous : tu dis que Craquignac a dit qu'il allait m'envoyer un huissier ?
Hurlubrelu
Le Gascon ! Non pas, c'est l'aute, c'est le Normand.
Germain
Le Normand !... Ah, misérable ! Je vois ce que c'est.
Hurlubrelu
Dame, c'est ben visible comme ça.
Germain
Ah, le malheureux ! Voilà encor douze cent livres de jetés dans la rivière.
Hurlubrelu
Non, pardine pas, Monsieur dans la rivière.... Je les ai ben donnés en main propre... Et, tenez, la preuve... Ah ! Jerni, i vient ben à propos... Je m'en vas t'être lavé de ça.
Scène 4
De Craquignac, Germain, Hurlubrelu
De Craquignac
Eh ! Sandis, mon cher ami ! Qué bous êtes un brave homme!
Germain
Eh, Monsieur, de grâce !... Vous m'étouffez ; laissez moi.
Hurlubrelu
Non, non, caressez-le bien pour le lui prouver. I ne veut pas le croire.
De Craquignac
Il né veut pas croire à ma reconnaissance ! Eh, sandis ! C'est la bertu faborite du pays.... Benez, mon cher Germain, qué jé bous mange, qué jé bous débore de mes caresses...
Germain
Le diable l'emporte ; il me ruine et me tue tout-à-la-fois.
De Craquignac
D'honnur, je ne comptais pas cette fois dessus votre argent.
Hurlubrelu se sauve contre Craquignac.
Germain
C'est bien malgré moi aussi que tu l'as.
De Craquignac
Je bous ai manqué tant de fois à rendre, qué jé bous avais jeté cette demande au hasard... Mais botre complaisance inépursable, botte caractère obligeant bous engage à surprendre les gens dé la manière du monde la plus délicate... D'honnur, cette fois, j'y comptais si peu, qu'en boyant votre argent, je me suis regardé comme attrape.
Germain
Quelle diable t'attrape, va !**** C'est comme je le serais si tu me le rendais, toi.
De Craquignac
Il faut qué je bous aye surpris dans un moment bien favotable. Sandis ! Bous beniez sans doute de faire quelques gros profits, compère ; bous abiez passé de bos draps à quelque provincial.
Germain
Oui, j'ai fait là une belle journée !
De Craquignac
Cadédis ! Il lé faut bien, pisqué je n'avais osé bous demander dans ma lettre que fix cent livres pour mon besoin attuel mais bous, sandis, en douvlant la somme, bous abez prébenu jusques à mon vesoin futur, bous m'abez enboyé donze cent livres. Capédébious : boilà dé la novlesse dé procédé, ou de Craquignac né s'y connaît pas.
À part.
Haut.
Germain
À propos, vous avez raison. Ah, morbleu ! Si j'en pouvais du moins rattraper la moitié. Oui, je me rappelle très bien, vous ne m'aviez demandé que six cent livres... C'est une erreur très forte.
De Craquignac
Oui, mais je suis galant homme, et jé mé pique aussi de novlesse jusques dans les moindres vagatelles...
Il sort de sa poche un crayon.
De Craquignac
Voyons, mon cher ; montrez-moi la petite lettre que je bous ai enboyée.
Germain
Comment la lettre ! Pourquoi faire ?
De Craquignac
C'est qué tandis que nous en abons la mémoire fraîche, au lieu de six cent livres, dont jé bous disais avoir nécessité, jé douvlerais la somme dans la démande comme bous mé l'abez douvlé dans la réponse.
Germain
Eh bien, après ?
De Craquignac
Eh donc : alors tout serait en règle : la somme demandée faisant la valance dé la somme reçue, ma lettre qui bous restera bous serbira dé titre.
Hurlubrelu
Pardine, c'est clair. J'entends ben ça, moi.
Germain
Eh, quel diable de compte : il est bien plus simple de me rendre mes vingt-cinq louis.
De Craquignac
Ah, rendre !... C'est un grand mot.... et c'est effectivement un grand plaisir pour moi ! Mais jé suis comme bous. Je traite les affaires grandement. Avec un galant homme qui m'a ovligé si genéreusement, je croirais me deshonorer, et lui manque- á lui-même, si je lui rendais ainsi son argent chiquette à chiquette. Tout ou rien, voilà ma débise. Bous m'avez prêté cinquante louis, cinquante louis je bous remettrai en bloc ; point de démembrement ; sachez que Chevalier de Craquignac né travaille pas comme un agiotur.
Hurlubrelu
Ah, dame, mon maître peut dire que v'là de l'argent ben placé.
Germain
Viens, misérable ! Je vais toujours t'en payer l'intérêt à toi...
Hurlubrelu
Mais, est-ce que vous êtes fou, donc, Monsieur, est-ce que c'est pas une bonne affaire pour vous ça ?
Scène 5
Un Huissier, Germain, Hurlubrelu, De Craquignac
Un Huissier
Messieurs, n'est-ce pas par ici que demeure Monsieur Germain, un marchand de draps ?
Germain
C'est moi-même, Monsieur. Qu'y a t-il pour votre service ?
Un Huissier
Très peu de chose : c'est moi qui suis au vôtre : voici un petit papier de la part de Monsieur Roch Barbarin.
Germain
Qu'est-ce que c'est que Monsieur Roch Barbarin ?
Un Huissier
Un très honnête homme, Monsieur ; c'est le Procureur de Monsieur Jérôme Calandre, marchand fabriquant, à qui vous avez passé un effet de douze cent livres tournois, payable dans toute la journée d'hier, et à qui vous avez envoyé ce matin une lettre en refus de paiement, et dont voici le protest en forme de réponse à la vôtre.
Germain
Malheureux étourdi ! Vois-tu à présent le fruit de ta sottise, et du misérable quiproquo que tu viens de me faire ?
Hurlubrelu
Dame, Monsieur !... On ne peut pas deviner tout ça aussi.
De Craquignac
Monsu Germain... je m'aperçois que bous êtes en affaires : entre amis, il ne faut jamais se gêner ; ainsi je bous laisse. Sans adieu.
Germain
Eh non, vous n'êtes pas de trop, Monsieur Craquignac, vous pouvez entendre cela : vous y êtes pour quelque chose même.
Il se rapproche de lui, et lui dit en demi confidence.
Il s'en va.
De Craquignac
Pardonnez moi, mon cher ; bous né mé connaissez pas. Nomvre dé gens ils ont l'indiscrétion dé bouloir mettre le nez dans les affaires de tout le monde ; moi, jamais je ne m'ingère dans ce qui ne me regarde pas. Motus dessus tout : et de Craquignac il né brille pas plus par la délicatesse de la provité qué par la retenue de sa langue et de ses oreilles... J'attends incessamment des fonds considéravles qui me rebiennent du pays, et dans peu je vous ferai remettre le bloc comme il est convenu. Adioufias.
Scène 6
Un Huissier, Hurlubrelu, Germain
Un Huissier
Ce Monsieur là me paraît bien raisonnable et bien honnête.
Hurlubrelu
Dame ! On ne peut pas mieux prendre la chose que lui.
Germain
Oui, il est très raisonnable et très honnête ; car c'est à lui que j'ai l'obligation de votre visite.
Un Huissier
Comment donc cela, Monsieur ?
Germain
Par la faute de cet animal là qui lui a porté douze cent livres que j'envoyais à Monsieur de la Calandre ; de sorte qu'à présent vous m'apportez un protest en bref, et lui il m'emporte mon argent en bloc.
Un Huissier
Ah !... Je commence à comprendre... C'est un quiproquo, n'est-ce pas, Monsieur ?
Germain
Oui, c'en est un, et un fier même comme vous voyez.
Il s'en va.
Un Huissier
Eh bien, Monsieur, il n'y a pas tant de mal. Vous avez obligé un galant homme ; vous payerez une seconde fois les douze cent livres, et pour le surplus de la visite de votre serviteur : il ne vous en coûtera que les frais de ce petit papier. J'ai l'honneur d'être votre valet bien humblement : Isaac Rebecca dit la Griffe, Huissier aux Consuls, parlant à votre personne, comme il est énoncé au présent que je vous ai laissé en main. Adieu, Monsieur, que le ciel vous conserve.
Scène 7
Germain, Hurlubrelu
Germain
Eh bien, Monsieur Hurlubrelu, nous voilà bien avancé, n'est-ce pas ?
Hurlubrelu
C'est vrai, Monsieur, ça ressemble comme si y avait un sort là-dessous.
À part.
Haut.
Il s'en va par en haut.
Germain
Oui, je t'en réponds, drôle, qu'il y en aura un sort. Heureusement pour toi, je n'ai pas le temps de te payer à présent, mais tu ne la porteras pas loin. Ce diable de M. Barbarin m'a l'air d'aller vite en besogne : il faut que j'aille le prier de m'accorder quelques jours pour lui remettre ces douze cent livres là, et de m'épargner les frais... Attends-moi là, toi, et à mon retour nous compterons ensemble.
Hurlubrelu
Eh ben, Monsieur, c'est bon; le compte sera bentôt fait.
Germain
Où vas-tu par-là ?
Hurlubrelu
Pardine, je m'en vas cheus nous.
Germain
Je ne veux pas que tu y remettes le pied, drôle... pour y faire encor quelque sottise ?...
Hurlubrelu
Mais, Monsieur, faut ben que j'y entre.
Il continue sa marche.
Germain
Nous y entrerons ensemble quand j'y reviendrai.
Hurlubrelu
Oui ! I sera ben temps : v'là bentôt midi, et Madame m'attend pour prendre son chocolat, que ---- la, même.
Germain
Hein ?... Tu portes du chocolat à Madame ?
Hurlubrelu
Ah, jarni ! V'là que je viens de nous vendre.
Germain
Ah ! Madame prend donc toujours du chocolat malgré que je lui aie défendu... Outre que toutes ces folles dépenses là me ruinent, le chocolat lui fait du mal ; elle le sait bien. Le Médecin le lui a défendu aussi, et elle m'avait promis de n'en plus prendre.
Hurlubrelu
Bah ! Monsieur le Médecin ne le saura pas, lui ! Pas si bête que de ly dire!
Germain
Non dà !... Mais je le sais, moi, et cela suffit. Donne le moi ce chocolat, que j'en voie la qualité.
Hurlubrelu
Oh ! Il est bon, Monsieur. Je l'ai goûté en chemin. Celui là ne lui fera pas de mal, allez.
Il le met dans sa poche.
Il lui donne des coups de canne.
Germain
Non. Je ne le crois pas. Pour toi, mon ami, voilà pour payer ta complaisance pour Madame.
Hurlubrelu
Ah ! Ah ! Ah ! Monsieur, starticle là ne vous regarde pas, vous.
Il s'en va.
Germain
C'est égal. Voilà toujours un petit à compte sur tes commissions: dans un moment nous acquitterons le reste.
Scène 8
Hurlubrelu
Hurlubrelu
Pardine ! Oui. Si c'est comme ça qu'il les paye, j'aime encor mieux les y faire gratis.
Scène 9
Madame Germain, Hurlubrelu
Madame Germain
Eh bien, mais, j'avais cru entendre mon mari.
Hurlubrelu
J'ai cru mieux que ça, moi, j'ai cru le sentir.
Madame Germain
Il criait, ce me semble, qu'est-ce qu'il faisait donc ?
Hurlubrelu
Ah ! Il me payait un acompte.
Madame Germain
Un acompte ! Et sur quoi?
Hurlubrelu
Sur votre maudit chocolat qu'il m'a pris.
Elle lui donne un soufflet.
Madame Germain
Il t'a pris mon chocolat ! Comment imbécile ! Pourquoi lui as-tu dit que tu m'en portais ?
Hurlubrelu
Quiens ! Encor un acompte ! On ne me devra bentôt pus rien.
Madame Germain
Voyez un peu st'animal ! Je lui recommande bien de cacher cela, et c'est le première chose qu'il va dire !
Hurlubrelu
Dame, Madame, c'est pas ma faute. C'est l'embrouillamini des douze cent livres. Vote mari m'a pris là en suspens, et ça m'a coupé, moi.
Madame Germain
Oui, ça t'a coupé, animal ! Si cela t'avait coupé la langue encor, ce ne serait que demi mal.
Hurlubrelu
Oui la langue ! I sembe toujours qu'on la trop longue avec vous. Si je ne l'avais ben tenu pourtant, je pouvais ben dire à vote mari que le marchand demandait son argent, et qu'il vous envoyait le mémoire du chocolat ; et dame, quand il aurait vu ça, je crois ben que ça aurait été vote tour aussi d'être grondée à vous.
Madame Germain
Ah ! Voilà donc une fois que tu as eu un peu de réflexion !
Hurlubrelu
Pardine, j'en ai toujours, excepté quand j'oublie, et pis quand on m'ahurit comme ça.
Madame Germain
Oui. Oh ! Tu as une bonne tête !... Eh bien, voyons le donc ce mémoire, où est il ?
Hurlubrelu
Le v'là, Madame.
Elle lui donne trois ou quatre soufflets, et rentre chez elle.
Madame Germain
Bon : cela suffit; je n'ai pas de monnaie pour te payer le port de cette lettre là, et je te le devrai ; mais pour mon déjeûner que tu m'as fait perdre, voilà ce que je dois en bonne conscience.
Hurlubrelu
Eh, laissez donc, Madame ; vote mari me la payé celui-là... Et j'ai de la conscience aussi, moi ; je ne veux pas recevoir double.
Scène 10
Hurlubrelu
Hurlubrelu
Dame aussi, si c'est qu'ils s'entendent pour me payer tous avec la même monnaie, y beuvent ben faire les commissions eux-mêmes.
Scène 11
Mademoiselle Germain, Hurlubrelu
Mademoiselle Germain
Hurluberlu ?
Hurlubrelu
Eh ben, qu'est-ce qui y a encore ?
Mademoiselle Germain
C'est moi : as-tu passé ce matin dans la rue de...
Hurlubrelu
Ah ! Dans la rue de chose... Oui, et j'ai vu Monsieur. Monsieur Chose, vous savez ben... qui m'a dit... Oh ! Il m'a dit tout plein de choses.
Mademoiselle Germain
Se porte-t-il bien ?
Hurlubrelu
Oh ! Je vous en réponds, allez: quand y m'a vu même, il a été tout de suite... Oh ! Il a été tout chose aussi, et pis y m'a donné quéque chose pour vous.
Mademoiselle Germain
Qu'est ce que c'est ?
Hurlubrelu
Ah ! Dame, c'est une lettre.
Mademoiselle Germain
Eh bien, apporte la-moi donc.
Hurlubrelu
Oh ! Je n'ose pas : vote père m'a défendu d'entrer ; et pis vote mère qui n'a pas déjeuné, qu'a son chocolat sur le coeur !... Mais venez la chercher.
Mademoiselle Germain
Eh bien, je descends.
Hurlubrelu
Du moins celle là va me dédommager des autres On ne tombe pas toujours sur des ingrats aussi.
Mademoiselle Germain
Voyons, mon ami, donne-moi la lettre.
Hurlubrelu
Tenez, Mamselle, la v'là... Lisez-la tout de suite ici, parce que si y a t'une réponse, vous me la direz.
Elle lit.
Mademoiselle Germain
Tu as raison. Madame, je vous envoie le compte du chocolat que je vous ai fourni...
Hurlubrelu
Hem ? Queque vous dites donc, vous ?
Mademoiselle Germain
Je lis ce que tu m'as donné : qu'est-ce que cela veut dire ?
Hurlubrelu
Comment ! Y a du chocolat là dedans ?
Elle lit.
Mademoiselle Germain
Certainement. Et je vous prie de vouloir me faire passer le montant du présent mémoire.
Hurlubrelu
Ah ! Ventrebille ! On s'est trompé. C'est pas pour vous ; c'est pour vote mère.
Mademoiselle Germain
Eh bien, porte lui, et donne-moi l'autre.
Hurlubrelu
Oui ! Au diable qui l'y portera !
Mademoiselle Germain
Dame, arrange-toi ; mais donne-moi toujours ma lettre.
Hurlubrelu
Ah, ben, en v'là encor une bonne à présent : vote chienne de lettre ! là: c'est y pas un fair expres çà ?
Scène 12
Madame Germain, Hurlubrelu, Mademoiselle Germain
Madame Germain
Ah ! Ah ! Monsieur le misérable ! Voilà donc le chocolat que vous portez à ma fille !
Hurlubrelu
Eh non, Madame ; vous voyez ben que c'est un quiproquo... Mais vous n'avez qu'à retroquer de papiers, c'est la même chose.
Madame Germain
Et vous, Mademoiselle, vous recevez des lettres à l'insu de votre père et de votre mère ?
Mademoiselle Germain
Ma chere mère, excusez ; je vous l'aurais fait voir... C'est un jeune homme bien honnête.
Hurlubrelu
Oh mon dien oui, Madame, et qui est ben genti encor, allez.
La fille rentre.
Elle rentre chez elle.
Madame Germain
C'est fort bien. Mademoiselle : rentrez, s'il vous plaît: quand votre père reviendra, nous verrons ce qu'il dira de cela. Pour toi, coquin, si je te vois seulement approcher de la porte de ma maison, je te ferai renfermer pour le reste de tes jours.
Scène 13
Hurlubrelu
Hurlubrelu
Diante ! C'est ben honnête !... Comme les gens sont injustes pourtant !... V'là que j'étais dans le train de faire trouver un mariage à sa fille, et v'là qu'elle dérange tout, elle !... Et tout ça pour pas me payer !... Ah ! V'là le fils qui revient de son bureau. J'ai pourtant queque chose de bon à lui dire aussi à lui. Faut voir si y sera aussi ingrat comme les autes.
Scène 14
Hurlubrelu, Joseph
Hurlubrelu
Écoutez donc, Monsieur Joseph.
Joseph
Ah, te voilà, Hurlubrelu ! Eh bien, as-tu été ce matin souhaiter le bonjour à Madame Dugange ?
Hurlubrelu
Oui-dà, Monsieur, alle est ben attentife à toutes vos politesses ; elle vous attend pour goûter demain avec elle, au sortir de vote bureau de l'après-midi, et pis elle m'a chargé de vous remettre une belle paire de bas de soie blanc tout neuf pour vous habiller dimanche.
Il fouille à sa poche et tire sa bourse.
Joseph
Comment donc ! Mais c'est une galanterie on ne peut pas plus agréable, et je l'en remercierai demain sans faute. En attendant, toi, mon cher ami, je m'en vais toujours te donner la pièce : il est bien juste que tu boive sà notre santé.
Il lui ôte le panier et les lui présente.
Hurlubrelu
Allons, jarni ! V'là le pus brave et honnête homme de toute la famille... Tenez, Monsieur, avant que de prendre vote argent, v'là dabord vos bas.
Joseph
Que diable est-ce que c'est donc que ça !
Hurlubrelu
Ah, jarni ! Queu guignon que vous avez, Monsieur, c'est du mou que j'avais mais dans le pagnier pour vote grande-mère.
Joseph
Comment, animal ! Tu enveloppes du mou dans des bas de soie blanc ?
Hurlubrelu
Eh non, Monsieur, il était ben dans une feuille de chou ; mais ça se sera renversé en courant.
Joseph
Ah, gueux ! Je t'apprendrai à courir, moi.
Hurlubrelu
Mais, Monsieur, c'est rien que ça ; ****a des blanchisseuses, et pis comme je vous dis, c'est jamais que du mou.
Il lui donne des coups de canne.
Il rentre chez lui.
Joseph
Attends, je vais te blanchir, moi. Tiens, drôle, tiens, coquin. Voilà du mou, mon ami; serre bien celui-là.
Scène 15
Hurlubrelu, Javotte
Hurlubrelu
***faut que je le rende à la cuisignière son pagnier et ses carottes... Je peux ben li donner sans entrer dans la maison. V'là la cuisine, je vas l'appeler par la fenêtre... Oh ! Mamselle Javotte.
Javotte
Qu'est-ce que c'est ?
Hurlubrelu
C'est vos carottes que j'apporte.
Javotte
Ah ! Ben obligée : tandis que vous v'là dans la rue, faites-moi donc le plaisir d'aller jusques chez l'épicier m'acheter un peu de poivre.
Hurlubrelu
Ah ! N'y a pas de poivre qui tienne ; je ne fais pas de commissions ; ça me tourne trop mal : allez-y vous-même.
Javotte
Je ne peux pas quitter, ma poêle est sur le feu : je suis après à faire une friture.
À part.
Hurlubrelu
Eh ben, je vas entrer et je tiendrai votre poêle is que vous irez chercher ce qu'il vous faut. Ça fait que je déjeunerai moi aussi pendant stems-là.
Javotte
Eh ben, à la bonne heure, vous n'avez qu'à entrer.
Hurlubrelu
Ah ça, ne soyez pas longtemps, au moins.
Elle s'arrête.
Elle compte son argent.
Elle s'en va.
Javotte
Non, non, je ne ferai qu'aller et venir. À propos, y faudra que j'achète aussi du lard ; voyons si j'ai assez de monnaie. Oh ! Oui, j'ai plus qu'il ne me faut.
Scène 16
Germain
Il regarde ses papiers. On voit sortir de la fumée de la cuisine.
Germain
Ce diable de Monsieur Barbarin est bien nommé ! Je n'ai jamais vu de procureur plus rébarbatif. J'ai eu beau lui représenter mon accident, c'est tout ce que j'ai pu faire d'obtenir de lui un sursis de huit jours.
Scène 17
Hurlubrelu
Il traverse par une coulisse.
Hurlubrelu
Ah ! Serpedié, allons ben vite tirer un siau d'eau.
Scène 18
Germain, Javotte
Javotte, revient de l'autre côté.
À Javotte.
Germain
Qu'est-ce que je sens donc! voilà bien de la fumée chez moi ; que diable est ce que cela veut dire ? D'où venez-vous, Mademoiselle ? Qu'est ce que c'est que cette fumée dans votre cuisine ?
Javotte
Ah ! Mon Dieu, Monsieur, c'est Hurlubrelu qui me tient la poêle sur le feu ; il aura répandu la friture.
Ils entrent tous les deux.
Germain
Hurlubrelu chez moi ! Ah, le gueux ! Il va brûler ma maison.
Scène 19
Hurlubrelu, Germain
Il court pour entrer, et jette son seau dès la porte.
Hurlubrelu
Allons ben vite éteindre ça avant qu'il y revienne du monde.
Germain
Ah, le misérable ! Qui met le feu chez moi et qui me noie !... Veux-tu t'en aller, coquin !
Hurlubrelu
Dame, Monsieur, c'est pas ma faute si je vous ai adressé : je voulais le jeter sur le feu.
Germain
Vas t'en, gueux: nous l'éteindrons sans toi.
Il va à la boutique du perruquier.
Hurlubrelu
Mais, est-ce que c'est à moi qu'il faut s'en prendre donc de çà ? C'est la poêle qu'a perdu l'équilibre... Et pis fallait faire ramoner vote cheminée, là !... Y sembe qu'on soit responsabe de tout... Me v'là ben à stheure ! Rentrer là, ne faut pus y penser. Tout le monde qui est contre moi !... Allons faut prendre son parti et faire comme si j'étais dessus le pavé. Faut chercher une aute condition... Où que j'irai ben m'adresser ? Les maîtres sont si ridicules ! Et pis je suis si las de servir cheus ces bourgeois... Faudrait putôr... Oui ; je crais que ça vaudra mieux Je me rappelle qu'autre fois j'avais tapris queuque tems à coiffer et à raser ; même que je commençais déjà ben a mordre sur le peigne... Et le rasoir encor qu'était mon fort... Faut que je voie si j'y aurai encor la main : v'là ici devant une boutique de perruquier, parlons-zy ; c'est aujourd'hui samedi justement, y a beaucoup de barbes de rencontte allons en faire queuquezune, ça me rapportera toujours queuque chose. Eh quoi ! Comme dit l'aute, n'y a que les zhonteux qui perdent.
Scène 20
Javotte, Germain
Javotte
Comment, Monsieur, vous me mettez à la porte pour çà ! Est-ce que c'est ma faute à moi ?
Germain
Oui, Mademoiselle, c'est votre faute. C'est un petit vaurien que vous soutenez, et que vous avez laissé entrer quand je lui avais défendu ma porte.
Javotte
Mais, Monsieur, je ne le savais pas.
Germain
En outre, vous vous entendez avec ma femme. Vous lui faites son chocolat tous les matins, et vous savez très bien, par exemple, que je lui ai défendu d'en prendre, et vous de lui en faire. Vous ne me direz pas non cette fois.
Javotte
Dame, Monsieur, Madame me commandait de la faire ; je ne pouvais pas lui désobéir non plus.
Il rentre chez lui.
Germain
Non sans doute, vous avez mieux aimé me désobéir à moi. Eh bien, ma fille, vous avez bien fait : à présent allez voir si Madame veut vous prendre à son service ; quant à moi je vous renvoie du mien : pour votre compte il n'est pas lourd : je crois même que nous sommes encore en avance avec vous, ainsi vous pouvez toujours aller vous munir d'une autre condition, et en revenant chercher votre paquet, nous finirons de compter ensemble : adieu, ma bonne.
Javotte
C'est ce gueux d'Hurlubrelu qui m'a valu ça, voyez-vous ; il me le payera.
Scène 21
Hurlubrelu, Un Porte-Faix, Un Perruquier
Hurlubrelu
Eh ben, voulez-vous finir donc !
Un Porte-Faix
Comment, coquin d'assassineu ! Tu dis que tu sais raser, et tu viens couper la gorge au monde !
Hurlubrelu
Et dame, pourquoi que vous remuez aussi ?
Un Perruquier
Gueux que tu es ! Veux-tu bien me rendre ce rasoir là tout-à-l'heure.
Hurlubrelu
Pardine vous êtes ben ridicule aussi, vous ! Vous voyez ben de pis le temps je n'y ai pus la main.
Un Porte-Faix
Je le crais pardine ben que tu ne l'y as jamais eu la main qu'à faire des mauvais coups, chien d'écorcheu !
Hurlubrelu
Oui, écorcheu ! Pour un petit morceau de la joue !... Mais je vous dis, Monsieur le Maître, laissez-moi me remettre sus quéqu'aute, je ne les couperai ptêtre pas tous.
Un Porte-Faix
Ne reviens pas sus moi toujours.
Il lui reprend le rasoir : au Porte-Faix.
Un Perruquier
Ah ben oui ; n'y a qu'à lui laisser le rasoir une demi-heure, il m'estropira toutes mes pratiques. Allons, rends ça, drôle. Et vous, mon ami, je vous demande pardon de sa maladresse ; revenez, je vas vous finir, et je vous mettrai là-dessus une petite compresse avec de l'eau de lavande.
À Hurlubrelu.
Il rentre avec le Perruquier.
Un Porte-Faix
À la bonne heure. Et toi qui m'as si ben rasé, tu n'as qu'à m'attendre un instant, je m'en vas revenir te peigner, moi.
Hurlubrelu
Ah ! J'ai pas besoin de toi pour ma toilette.
Scène 22
Javotte, Hurlubrelu
Javotte
Eh ben, Monsieur Hurlubrelu, il me paraît que ça ne va pas mal.
Hurlubrelu
Oui, mamselle Javotte ; vous le voyez : c'est de tous les côtés la même danse... Queuque vous taites donc là en-dehors ?
Javotte
Ah ! C'est une obligation que je vous ai aussi. Je prends à st'heure le frais en-dehors, parce que vous nous avez fait prendre le chaud en dedans, vous.
Hurlubrelu
Quiens ! Pour ste misère du feu tantôt !... Pardine, il est donc ben regardant ce Maître là... Est-ce qu'un domestique peut répondre de tout ça ?
Javotte
Dame : v'là pourtant comme il l'entend. Preuve de ça, qu'il m'a mis à la porte, et que je ne vous conseille pas non pus d'aller rechercher vote reste, vous.
Hurlubrelu
Oh moi, je l'y laisse tout. Ces gens là sont trop ahuris pour moi.
Javotte
Oui, vous la pernez ben ; quoique ça en attendant nous v'là ben avancés à stheure-ci ; à la porte tous les deux, et sans ressource, sans argent même ; car il ne m'a pas payé mes gages ; qu'est-ce que j'allons devenir ?
Hurlubrelu
Bah ! Bah ! Vous avez toujours peur, vous. Faut pas encore se désespérer pour ça, au contraire, je pouvons faire une fin. Vous savez ben que je nous sommes promis de nous marier l'un contre l'aute ; eh ben v'là tune belle occasion : nous sommes sur le pavé tous les deux, ça fait que nous sommes nos maîtres. Faut profiter de ça.
Javotte
Oui ! Un beau profit à faire.... et de l'argent pour vivre ?
Hurlubrelu
Écoutez moi donc, je sais où ce qui y en a. Vous savez ben dabord que vous avez six cent francs à toucher du testament de feu mon onque quand vous m'aurez t'épousé
Javotte
C'est vrai... mais on ne peut pas commencer par-là : auparavant que de se marier, faut ben regarder si on a des fonds.
Hurlubrelu
Eh ben, j'y ai regardé, et j'en ai, moi, des fonds. Mon onque m'a ti pas laissé aussi six cent livres que j'ai déjà touché, moi.
Javotte
Hé ben, queuque vous en avez fait ?
Hurlubrelu
Ah ! V'là donc le tuyautem**** : j'en ai fait que je les ai placé cheus un Notaire où ce qui m'en rapporte encor d'autes des lives... C'est ti encor une bêtise de ma part, hein, celle-là ?
Javotte
Eh non, Monsieur Hurlubrelu... C'est ben travaillé ça.
Hurlubrelu
Vous voyez donc ben qu'on sait se garder une poire pour la soif... Ainsi Mademoiselle Javotte v'là qu'est dit. V'là le Notaire qu'est là ; j'allons l'y redemander mon argent. Je nous marierons avec, j'irons après ça toucher vos six cent livres à vous, et pis je nous mettrons dans une petite chambe où ce que je resterons tous les deux nos maîtes jusqu'à ce que je trouvions à nous remettre les domestiques des autes.
Javotte
Eh, où ce que je vas vous attende pendant ce tems-là ?
Hurlubrelu
Tenez v'là t'un cabaret à devant. On ne peut pas donner des rendez-vous pus honnêtes : entrez y un petit quart-d'heure ; faites tirer chopine et j'allons vous y retrouver avec l'argent.
Elle entre au cabaret, Hurlubrelu frappe chez le Notaire.
Javotte
Allons, je vous y attendrai.
Scène 23
Un Notaire, Hurlubrelu
Un Notaire
Que demandez-vous ?
Hurlubrelu
N'est-ce pas Monsieur quequefois qui est Monsieur le Notaire ?
Un Notaire
Oui, mon ami, c'est tout juste moi ; qu'est ce qu'il vous faut ?
Hurlubrelu
Monsieur il me faut six cent francs.
Un Notaire
Il vous faut six cent livres !... Et pourquoi vous les faut-il ?
Hurlubrelu
Pourquoi ? Pour me marier.
Un Notaire
C'est fort bien fait à vous. Mais enfin sur quoi me les demandez-vous ?
Hurlubrelu
Comment, sur quoi... Eh, pardine sur mes bras, sur mes épaules, sur ma tête même, comme vous voudrez. Ça n'est pas si lourd à porter.
Un Notaire
Oh ! Je crois bien que vous en porteriez davantage, mais encor quel titre avez-vous pour me les demander ? De quelle part?
Hurlubrelu
Quiens, des titres et des parts, et pardine de la mienne. Je vous les ai donné, faut ben me les rendre, et avec les autes francs que ça a refait depuis encor : ah, dame, c'est que je savons les affaires, allez.
Un Notaire
Je ne vous comprends pas. Vous m'avez donné, dites-vous, six cent livres ?
Hurlubrelu
Oui, Monsieur, y a six mois.
Un Notaire
Cela n'est pas vrai : je ne vous ai jamais vu.
Hurlubrelu
Ma fine, je ne vous ai jamais vu non plus, moi.
Un Notaire
Eh ben donc, vous êtes un imposteur. Si vous ne m'avez jamais vu, vous ne pouvez pas m'avoir donné six cent livres.
Hurlubrelu
Quiens, la belle malice ! Est-ce ma faute à moi si on ne vous voit pas : que Monsieur Jean, même, vote domestique, i m'a dit pus de vingt fois que vous n'y étiez jamais.
Un Notaire
Eh bien, en conséquence, si je n'y étais pas, vous ne m'avez rien donné.
Hurlubrelu
Pardi, oui : des conséquences à st'heure; est ce que ça empêche, donc ?
Un Notaire
Mais il me semble que oui.
Hurlubrelu
Eh mais, non... Comme il est donc simpe ce notaire-là !... J'ai toujours donné les six cent livres à Monsieur Jean, et pis y m'a donné un billet comme quoi que vous me les rendriez quand je les voudrais avec les pertintailles.... quoi.... les intérêts de tout ça.... Comment que ça s'appelle?
Un Notaire
Ah, voilà qui devient différent : entendons-nous. Vous avez, dites-vous, remis six cent livres à Monsieur Jean, mon domestique ?
Hurlubrelu
Tout juste, Monsieur, vous voyez ben, v'là que vous compernez.
Un Notaire
Oh, oui, très bien... et M. Jean vous a donné, lui un billet comme quoi je vous rendrais, moi, cet argent avec les intérêts ?
Hurlubrelu
Eh ben oui, Monsieur, c'est ça même, nous y voilà.
Un Notaire
À merveille.... et avez-vous là ce billet de Monsieur Jean ?
Hurlubrelu
Pardine, sans doute, Monsieur ; je ne viendrais pas sans ça ptête, comme un imbécile... Attendez... Où diable donc que je l'ai fouré à st'heure ?... Ah ! Le v'là.
Un Notaire
Écoutez, mon ami, ce que j'ai à vous dire sur ce Monsieur Jean.
Hurlubrelu
Oh ! C'était ben un joli garçon, un de mes pays même.
Un Notaire
Je vous en fais mon compliment... C'était un fripon qui me volait ; je m'en suis aperçu, et j'allais le mettre à la porte quand j'ai vu qu'il avait pris son parti de lui-même, et qu'il s'en était allé de chez moi sans attendre que je le lui dise.
Hurlubrelu
Eh ben, c'est pas bête ça ; il a aussi ben fait.
Il lit.
Un Notaire
Oui... À présent lisons son billet. Je soussigné reconnais devoir à mon ami Hurlubrelu....
Hurlubrelu
Monsieur, ben de l'honneur.
Un Notaire
« La somme de six cent livres qu'il m'a prêté galamment, et que je lui rendrai lorsque je serai en pouvoir de le faire. À Paris, ce, etc. signé, Saint-Jean, domestique de Monsieur, etc, etc... Voilà qui est bien !»
Hurlubrelu
Qu'est que vous chantez donc là, vous, Monsieur d'etcetera ?
Un Notaire
Je ne chante pas, moi, mon ami, c'est Monsieur Jean.
Hurlubrelu
Comment, Monsieur Jean ! Et qu'est-ce qui a siné çà ?
Un Notaire
C'est Monsieur Jean.
Hurlubrelu
Eh, qu'est-ce qui me payera ?
Un Notaire
Eh mais, par conséquent, Monsieur Jean.
Hurlubrelu
Ah, le chien de Jean ! Que le diable l'emporte !... Me v'là ben, moi !... Et où ce que je vas le retrouver, moi, à présent, Monsieur Jean ?
Il rentre chez lui.
Un Notaire
Ma foi, je n'en sais rien... C'est un gueux qui vous a volé aussi. Tâchez de savoir où il est : cherchez un Huissier, un Sergent ; et tâchez de le faire poursuivre... Adieu, mon enfaNt.
Scène 24
Hurlubrelu
Il s'en va en courant.
Hurlubrelu
Là, confiez vous donc à quequezun à présent : v'là le Gascon, ce matin, qui m'attrapa douze cent livres de mon maîte, et pis v'là un aute Jean... de malheur là, qui m'en emporte six cent à moi... C'est égal, faut pas laisser ça là ; faut aller chercher un sergent, comme i dit le Notaire, et que je l'y fasse courir après.
Scène 25
Garçon, Javotte
JAVOTTE, sort du cabaret avec le Gascon qui porte un panier plein de bouteilles.
à Javotte
Garçon
Écoutez, Mademoiselle Javotte, v'là tun beau moment pour vous: la fille de cheus nous sort ; si vous voulez entrer à sa place, je vous présenterai à note bourgeois, et i vous prendra tout de go... Depis le temps que vous me parlez de nous marier nous deux, ça devrait déjà être fini.... Avec vote Hurlubrelu... Vous voyez ben que ça ne peut pas prendre.... Un imbécile comme ça... queque vous en feriez ?
Javotte
Ah, dame ! J'entends ben... Mais je vous ai dit, j'ai six cent livres de son onque à toucher pour nous établir nous deux lui; en ontre 'il a une promesse de moi que je l'y ai signée comme il m'en a signé une autre aussi.
Garçon
V'la le diable... Ne fallait pas tant vous presser.
Javotte
Que voulez-vous : je ne suis pas à m'en repentir ; mais dame, ce qui est fait est fait. Si ce n'était ça, vous pensez bien qu'on est pas si affriandé d'un ahuri comme ça.
Scène 26
Un Soldat, Hurlubrelu, Garçon, Javotte
Un Soldat
En ben, veux-tu me laisser ; qu'est-ce que tu me ragotes ?
Hurlubrelu
Oui, Monsieur, je vous en prie, Monsieur ; queu que ça vous fait, d'abord qu'on paiera ben, Monsieur...
Un Soldat
Eh ! Je n'entends pas ce que tu me barbouilles.
Garçon
Oh, oh ! Le v'là ; qu'est-ce qu'il veut donc à ce soldat-là ?
Hurlubrelu
Écoutez-moi donc, mon cher monsieur ; est ce que vous n'êtes pas Sergent, vous ?
Un Soldat
Non pas : je ne suis que Caporal ; mais j'espère que je le serai bientôt, Sergent.
Hurlubrelu
Hé ben, Monsieur, tout juste, c'est ça qui me faut.
Il les salue.
Garçon
Eh ! C'est la Gerofflée, un de mes pays... Voyons un peu ce que c'est que ça... Bonjour donc, camarade.
Un Soldat
Ah ! Bonjour, fillot.
Garçon
Serviteur, Monsieur Hurlubrelu.
Hurlubrelu
Ah ! Vote très humble, Monsieur Nicolas... Est-ce que vous connaissez Monsieur ?
Garçon
Oui-dà. Je sommes amis ensemble même. Queque c'est qui ya ?
Hurlubrelu
Ah, pardine, Monsieur, je vous en prie, engagez-le donc à me faire ce plaisir-là, vous.
Garçon
Je le veux ben ; quoique c'est ?
Javotte
Eh ben, Monsieur Hurlubrelu, et ces six cent livres ! Où qui sont donc ?
Hurlubrelu
Eh ben, c'est justement ça qui retourne. C'est un coquin de Jean, du Notaire, à qui que je les avais remis pour me les placer à fonds perdus ; i me les a t'emporté. Et i m'a laisse tun billet que j'ai là, qui ne vaut rien même.... Et Monsieur le Notaire m'a conseille de chercher un Greffier, un Sergent ; que diable, sais-je moi... Et v'là que je trouve Monsieur, ainsi faut qui me courte après ben vite.
Un Soldat
Comment, que je courre après !
Hurlubrelu
Oui ; i m'a dir qui fallait le faire poursuivre.
Au Soldat.
Bas.
Garçon
Ah, diable ! Poursuivre !... Oui, un huissier pour l'actionner. Eh ben, camarade, faut te charger de ç... Aides-nous à dégoiser ce nigaud là.
Bas à Nicolas.
Haut.
Un Soldat
Bon, bon, j'entends. Eh ben, écoutez donc, mes enfants, je vois a présent de quoi il est question. D'abord, Monsieur, s'expliquait mal, mais à st'heure je suis au fait.
Hurlubrelu
Ah ! C'est ben heureux... Vous consentez donc, Monsieur, à me mener ça, là comme il faut ?
Un Soldat
Oui, oui, je me charge de tout, soyez tranquille.
Hurlubrelu
Eh ben, Monsieur, faut se dépêcher ; car i n'y a pas de temps à perdre ; je ne sais seulement pas où il est sthomme-là.
Un Soldat
Oh ! Laissez-moi faire, nous les rattraperons... Il faut d'abord commencer par me donner son billet, et puis de l'argent pour entamer la procédure.
Il lui donne.
Hurlubrelu
Pour son billet, c'est ben aisé; le v'lá. Mais pour de l'argent, j'en ai pas sus moi.
Un Soldat
Dame, comment donc faire, le papier timbré ne se donne pourtant pas pour rien.
Garçon
Écoutez, camarade ; l'affaire d'Hurlubrelu m'intéresse et pour le mettre à même de la poursuivre, je vais lui prêter de l'argent, moi.
Hurlubrelu
Ah, mon ami, Monsieur Nicolas !... Comment que je pourrais reconnaître ça ?
Garçon
Ne t'inquiètes pas, mon ami, je veux te le faire gagner : tu es dans la peine, et il faut s'aider les uns les autres.
Hurlubrelu
C'est mordine ben pensé ça ! Vas, je m'en souvient drai de celle-là.
Garçon
Écoute, mon Bourgeois est un bon diable, et en attendant que tu sois placé, je te ferai faire quelque petit travail pour lui dans la cave, et quelques commissions au-dehors ; ça te rapportera toujours, et même pour commencer, tiens, voilà un panier de vin que j'allais porter ici près : tu n'as qu'à y aller pour moi. Je m'en vas rester avec Monsieur le Sergent et Mademoiselle, et nous allons entamer ton affaire pendant ce temps-là.
Au Soldat.
Hurlubrelu
Ah, jarni ! Mon ami, c'est ben émaginé. Monsieur, faites tout ce qu'il vous dira, je m'y accepte ; vous, Mamselle Javotte, attendez moi ici ; et toi, Nicolas, mets-moi le pagnier sus la tête.
Garçon
Tiens, le v'là ; c'est la troisième porte cochère ci près, à main gauche en tournant la rue.
Il s'en va avec le panier sur la tête.
Hurlubrelu
C'est bon, je vois çà d'ici ; c'est comme si y était ; va !... Allons, mes amis, je me recommande à vous, travaillez-moi ben ça.
Scène 27
Un Soldat, Javotte, Garçon
Il lit.
Un Soldat
Voyons donc ce beau billet qu'on lui a fait là. Je soussigné promets épouser Nicodème Hurlubrelu... Ah, parlasembleu, v'là une drôle de dette !
Javotte
Ah, ciel ! Il s'est trompé de papier. C'est la promesse que je lui ai faite.
Garçon
Ah, ventrebille, comme c'est heureux ça ! I n'y a pus d'empêchement à note mariage.
Un Soldat
Tenez, Mademoiselle, le billet est tiré sur vous. Voyez si vous voulez le laisser sur la place.
À Nicolas.
Javotte
Ben obligé, Monsieur... I n'y a pus que l'article du testament de son oncle qui nous gêne. Vous savez ben que je ne peux toucher les six cent livres qu'il m'a laissées qu'après avoir épousé storiginal d'Hurlubrelu : comment faire ?
On entend le bruit des bouteilles qui tombent derrière le théâtre.
Un Soldat
Oh ! Je vous réponds de tout, moi.
Garçon
Ah, le malheureux ! Il a cassé toutes mes bouteilles !
Un Soldat
Tant mieux : ne t'inquiètes pas, voilà son reste.
Javotte
Oh ! Oui, ma fine, c'est lui qui est tombé, car le v'là qu'il se ramasse.
Garçon
Voyez un peu cet animal-là comment il est maladroit ! Il est dit qu'il ne fera jamais rien comme il faut.
Scène 28
Hurlubrelu, Garçon, Un Soldat, Javotte, Un Cabaretier
Hurlubrelu
Serpedié ! C'est être ben malheureux toujours !
Garçon
Eh ben, queu miraque que t'as encor fait là ?
Hurlubrelu
Oui des miracles ! Vos chiennes de rues qui sont glissantes comme tout.
Garçon
Tu as laissé tombé mon vin, donc ?
Hurlubrelu
Eh non, c'est pas le vin, c'est le panier qui a tombé, et pis le contre-coup... Dont je m'en suis démanché les reins aussi moi.
Garçon
Ah, miséricorde ! Nous v'là ben avancé ! Du vin de Bourgogne à quarante sous la bouteille ; m'en v'là pour vingt-quatre liv... Où diable les prendre à présent.
Hurlubrelu
Ah, jarni ! Je peux ben dire que v'là une terribe journée pour moi ! Monsieur le Sergent ne m'abandonnez pas, s'il vous plaît.
Un Soldat
N'aie pas peur, mon ami, je te prends sous ma protection. Monsieur Nicolas, je paye le vin, moi.
Hurlubrelu
C'est-ti possibe, Monsieur ?
Au Garçon.
Un Soldat
Oui, mon enfant... Comben faut-il?
Garçon
Eh ben, dame ! Je vous le dis: douze bouteilles à quarante sous, c'est ben vingt-quatre francs.
Un Soldat
Le v'là.
Hurlubrelu
Eh mais, mon Dieu, Monsieur ! Queu bonté ! Queu générosité !... Et dessus quoi donc que vous reprendrez tout ça ?
Il écrit.
Un Soldat
Tranquillisez-vous : n'avons-nous pas votre billet de six cent livres ? Vous m'allez donner un pouvoir pour agir en votre nom, et un consentement pour que je retienne les avances que je vous fais.
Hurlubrelu
Comment donc ! C'est trop juste, ça ! Je suis pardine ben heureux d'avoir trouvé sthonnête homme là !
Un Soldat
Savez-vous signer ?
Hurlubrelu
Oui, Monsieur, par bonheur ; c'est tout ce que j'ai pu retenir dans l'écriture : c'est encore ben heureux ça, pas vrai.
Un Soldat
Oui, et c'est tout juste ce qu'il nous faut dans ce moment-ci... Signez donc.
Hurlubrelu
Le v'là, Monsieur, et tout du long encor ! Et avec les qualites mêmes. Jean-Gilles-Nicodème Hurlubrelu.
Un Soldat
Bon, cela suffit... Tiens, mon ami, vingt quatre livres que j'ai donné pour le vin, et six livres que voilà.... Prends les donc.
Il le baise.
Il le serre dans sa poche.
Hurlubrelu
Grand merci, Monsieur : ça me portera bonheur, stargent-là. C'est le premier que je magne d'aujourd'hui.
Un Soldat
Cela fait tout juste la somme de dix écus que je t'avance au nom de la Loi.
Hurlubrelu
Au nom de la Loi !... Oh ! Je m'en dédis, Monsieur ; c'est une créancière trop noble pour moi, ça.
Un Soldat
Allons donc, tu fais l'enfant. Eh, morbleu ! Mon ami, pour t'acquitter avec elle, ne te faut qu'une heure de bataille.
Hurlubrelu
Comment, Monsieur, des batailles ! Oh ! Je n'avons pas l'esprit à la dispute, nous ! Je n'aimons pas à nous battre.
Javotte
Quoi ! Monsieur ; est-ce que vous auriez engagé ce pauvre garçon ?
Garçon
Ah ! La Géroflée, c'est pas ça que je te demandions.
Hurlubrelu
Et mais, Monsieur, queuque vous feriez de moi à wore guerre ? Moi qu'a déjà une si mauvaise tête, et dans vos régiments qu'on dit qu'on leus y casse ! Ça ne serait pas pour me la raccommoder, dame !
Un Soldat
Comment, ventrebleu ! Tu crains pour ta tête, et tu veux te marier !
Hurlubrelu
Ah, c'est ben différent çà ! Elle ne risque rien de ce côté-là la tête.
Un Soldat
Oh ! Je dis... du moins le danger est d'un autre genre. Les hasards de la guerre la diminuent la tête, et ceux du mariage l'augmentent ; voilà la différence... Mais rassure-toi ; vas, tu n'es pas engagé, je ne t'ai pas fait soldat, tu n'en es pas digne : il faut une bonne tête pour conduire un bon bras, et nous avons en France assez de bons sujets, et de bonne volonté, sans en prendre un mauvais comme coi, et malgré lui.
Hurlubrelu
Diantre ! Comme vous méprisez le monde ! Parce qu'on est un peu étourdi ; ça ne compromer rien ça ; mais c'est égal : si je ne suis pas racolé, qu'est-ce donc que j'ai siné là ?
Un Soldat
Oh ! Tu as signé ce que l'on devait raisonnablement exiger de toi ; c'est une permission que tu donnes à Mademoiselle de toucher les six cent livres de ton oncle avant de t'épouser.
Garçon
Ah ! À la bonne heure; ça, c'est naturel.
Hurlubrelu
Quiens ! La belle attrappe : si elle touche l'argent avant, faudra toujours ben qu'elle m'épouse après. J'ai-ti pas là sa promesse, en écriture encore.
Javotte
Oui, Monsieur Hurlubrelu, vous l'aviez ; mais votre bonne tête vous a encore trompé là-dedans. La voilà que vous venez de rendre au lieu du billet de votre bon ami Monsieur Jean.
Au soldat.
Hurlubrelu
Ah ! le diable de Jean, le v'là encor lá !... Sarpediè ! Comme ste tête là m'en joue donc des tours !... Allons, c'est égal. Ça sera du moins le dernier d'aujourd'hui... Et même ça me fait faire une aute réflexion ; aussi ben i faut faire une fin. Monsieur, j'ai vos reproches-là sus le coeur ! Appernez que n'y a pas ici de mauvais sujets, ni des gens malgré eux non pus. J'ai t'employé vos dix écus de la Loi ; vous me l'avez proposé pour créancière, et je m'y accorde ; et ce que vous avez fait là tout-à-l'heure pour une frime, je veux que ça soye du tout de bon, moi.
Un Soldat
Est-il possible ! Comment, mon ami, tu aurais le coeur de vouloir être soldat ?
Hurlubrelu
Oui, Monsieur, je l'avons.
Garçon
Ah, mon ami ! Je ne souffrirai pas que ce soit ces dix écus là qui t'engagent, au moins : il n'est pas juste que tu perdes tout ; la Géroflée ? V'là les vingt-quatre livres. Je payerai le vin, moi.
Hurlubrelu
Et moi je ne le veux pas. V'là mon dernier mot... Sans avoir de l'esprit, je vois ben que Mamselle Javotte ne m'aime pas, et qu'elle te veux ben, toi. Nicolas ; par ainsi, c'est pas encor mon tour : épouse-la, j'y consens, et garde ton argent pour la noce.... Mais à condition que tu seras un bon mari, qu'elle sera une bonne femme ; et que vous direz queque fois de moi que je suis un bon garçon aussi.
Un Cabaretier
Ah, mon ami ! Mon cher ami!
Javotte
Mon cher Hurlubrelu !
Un Soldat
Mon camarade.... Vas, je commence à bien espérer de toi.
Hurlubrelu
Oui, Monsieur, c'est vrai, que je n'avons pas eu jusqu'à présent une bonne cervelle ; mais du moins j'avons un bon coeur, je suis bon Français, j'allons servit la République, et jarni ! Ptête qu'à la fin tout ça me fera revenir une bonne tête.