Comédie · 1780

La comédie à l’impromptu

de Louis-François Archambault

Représentation
≈ 38 min
Distribution
4 femmes, 4 hommes
Répliques
339
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Frontin H 85 ≈ 11 min 13
Lourdis N 93 ≈ 10 min 11
Lisette F 46 ≈ 5 min 10
Valère H 27 ≈ 4 min 11
Finot Fils H 27 ≈ 2 min 8
Madame Lourdis F 23 ≈ 2 min 5
Angélique F 10 ≈ 2 min 3
Madame Finot F 17 ≈ 1 min 5
Bonne-Foi H 11 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Frontin absent
Lourdis absentabsentabsent
Lisette absentabsentabsentabsent
Valère absentabsentabsent
Finot Fils absentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Lourdis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Angélique absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Finot absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Frontin, Lisette

Frontin

Mon pauvre maître ! Ah ! Quel malheur ! Il en mourra !

Lisette

Mais écoute donc...

Frontin

Je lui avais tant dit de fois : Monsieur, défiez vous ! N'allez pas devenir amoureux ! Ne faites pas une folie comme celle-là ! Jetez-vous plutôt dans la rivière la tête la première.

Lisette

Parle donc, original...

Frontin

Eh, mon enfant ! Vois-tu ; c'est d'amitié que je lui disais tout cela. Ce pauvre cher homme, il n'en a tenu compte. Il a voulu aimer... Grand bien lui fasse. Le voilà pas mal à présent.

Lisette

Mais enfin, maudit bavard, me laisseras-tu parler avec tes complaintes éternelles ?

Frontin

Te laisser parler ! Eh ! Que pourrais-tu me dire ? Nous savons tout. Ta maîtresse en épouse un autre que mon maître... Monsieur Finot, son prétendu, est arrivé. Mais ne crois pas que nous soyons gens à céder ainsi la place ? Nous allons paraître ici, mon maître et moi, sommer Isabelle et toi de vous rendre à discrétion ; et sur le refus que vous en ferez, nous assiégerons le Père et la Mère, nous mettrons le Provincial à feu et à sang, et nous emporterons d'assaut la Fille et la Soubrette. Voilà notre plan d'attaque ; arrangez-vous pour la défense.

Lisette

Tais-toi donc, nigaud ! J'ai un plan bien meilleur. Il ne sera pas besoin de répandre de sang, ni de prendre la chose au tragique.

Frontin

Comment donc ?

Lisette

Monsieur Lourdis, père d'Isabelle, veut effectivement la marier à un provincial qui vient d'arriver avec sa mère. Pour le divertissement de la noce, il veut faire représenter une comédie chez lui ; mais comme c'est un esprit baroque, il voudrait de l'extraordinaire, et il m'a chargé de lui chercher un poète et un musicien ; il ne connaît ni ton maître, ni toi. Il faut d'abord vous introduire, en cette qualité.

Frontin

En poète, et en musicien ! Des militaires !

Lisette

Sans doute. Lorsqu'une fois vous serez dans la maison, nous trouverons les moyens d'agir de concert pour empêcher ce mariage.

Frontin

Hem ? J'ai bien peur que nous n'en soyons que les témoins.

Lisette

Ne crains rien, te dis-je ; nous réussirons. Songe donc que nos maîtres ont pour eux la jeunesse et l'amour.

Frontin

Et la malice féminine ! Comptes-tu donc cela pour rien ?

Lisette

Pauvre sot ! Elle vaut toujours bien la bonté masculine... Mais revenons à nos affaires. D'abord le père, Monsieur Lourdis, est un bourgeois épais, qui s'est enrichi dans le commerce, et qui a la fureur d'avoir de l'esprit. Madame Lourdis, sa digne moitié, est une bavarde outrée, jouant le sentiment, et qui à cinquante ans croit n'en avoir que vingt.

Frontin

Bon ! Le provincial est un sot, cela va sans dire. Et sa mère ?...

Lisette

Sa mère le vaut bien.

Frontin

À merveille ! Moi, j'ai de l'esprit, tu es adroite, nos maîtres ont de l'amour ; les provinciaux doivent baisser pavillon ; il n'y a pas là de réplique.

Lisette

Tais-toi : voilà Monsieur Lourdis qui rêve à sa comédie. Je vais te présenter.

Frontin

Oui : mais j'ai peur, que pendant ce temps-là mon maître ne s'impatiente. Il est si vif ! Il pourrait venir faire ici quelque scène qui dérangerait tout.

Scène 2

Lourdis, Lisette, Frontin

à lui-même

Lourdis

Non, non, jamais ma fille n'aurait pu mieux choisir. Un bon garçon ! Riche, jeune, honnête !... Ma foi, c'est un très bon parti !

Lisette

Monsieur, que me donnerez-vous pour la bonne nouvelle que je vous apporte ?

Lourdis

Qu'est-ce que c'est ?

Lisette

Voyez-vous bien cet homme-là, Monsieur ?

Lourdis

Oui. Eh bien ! Qu'est-ce que c'est ?

À Lisette.

Frontin

Monsieur, je suis... Abrège donc le cérémonial ?

Lisette

C'est un homme universel, Monsieur ! C'est votre bonne étoile qui vous l'envoie.

Lourdis

Oui-da ! Oh bien ! Tant mieux !

Lisette

Oui, Monsieur, universel ! Musique, poésie, décorations, comédies.... Il s'entend à tout.

Lourdis

Quoi ! Monsieur est poète ?

Frontin

Sous votre bon plaisir, Monsieur.

Lourdis

Et musicien ?

Frontin

Autant l'un que l'autre.

Lourdis

Parbleu ! Je me réjouis fort de vous voir ici.

Frontin

Oh mais, Monsieur, j'ai un maître qui est bien autre chose...

Lourdis

Hem !

Frontin

Oui. Un homme dont je suis l'élève ! Un virtuose de la première force ! Oh, diable ; c'est celui-là qui vous surprendra...

Lourdis

Tant mieux ; voilà ce qu'il nous faut. Lisette vous a sans doute dit le sujet de la fête que je voudrais donner.

Lisette

Oui. Je lui en ai touché deux mots.

Lourdis

Eh bien ! Monsieur, voilà ce que c'est... Je marie ma fille, comprenez-vous ? Son prétendu est ici avec sa mère, et je veux les régaler d'une petite comédie,... faite exprès... Vous entendez bien ?

Frontin

Très bien, Monsieur.

Lourdis

Ce sera fort galant, est-il vrai ?

Frontin

Oh ! Je vous en réponds.

Lourdis

Mais ce n'est pas le tout. Je voudrais du neuf, entendez-vous ? Quelque chose de gai ; là, du plaisant... : car ma fille, depuis quelque temps, a un fond de chagrin... ; on ne sait d'où cela vient... : mais je voudrais la dissiper ; sentez-vous ?

Frontin

Oui, j'entends votre idée... Une plaisanterie ?...

Lourdis

Justement. Pour rire.... comme qui dirait... tenez... je vais vous expliquer ça encore plus clairement. Imaginez vous, mon gendre est un fort bon garçon ; mais, entre nous, il est un peu neuf, voyez-vous ; cela sort de Province ; ça n'a rien vu, et je voudrais un peu rire à ses dépens... Y êtes-vous à présent ? Hem !...

Frontin

Oui, oui, Monsieur, je comprends.

Lourdis

Bon, arrangez-nous çà... Là, quelque petite drôlerie dans le goût de... dont il soit la dupe pour un moment... là... une manière de poisson d'avril... hem ?

Lisette

Oui. Comme, je vous disais, il s'agit de duper le gendre.

Lourdis

Eh ! Oui ; voilà tout.

Frontin

Oh bien ! On le dupera, Monsieur, on le dupera.

Scène 3

Madame Lourdis, Frontin, Valère, Lisette, Lourdis

Madame Lourdis

Monsieur, je ne puis rien répondre à tout cela. Mais voilà mon mari ; expliquez-vous avec lui.

Frontin

Ah ! Morbleu ! Voilà mon maître ; il a déjà parlé à la femme.

Valère

Ah ! Monsieur, prenez pitié d'un amoureux passionné qui n'a plus d'espérance qu'en vous.

Lisette

Eh ! Miséricorde ! Il va tout gâter.

Frontin

Laisse-moi faire.

Lourdis

Monsieur, que voulez-vous dire ?

Valère

Je viens vous découvrir le secret de mon coeur, et j'attends de vous...

À Valère.

À Lourdis en riant.

À Valère.

À Lourdis.

À Valère.

À Lourdis.

Frontin

Paix. Taisez-vous. Ah, ah, ah ! Monsieur, vous n'êtes pas au fait. Taisez-vous, vous dis-je. Monsieur que voilà... C'est une idée plaisante que j'ai eu. Ne dites mot. C'est mon maître, celui dont je suis l'élève, ce virtuose, dont je vous parlais tout-à-l'heure ; de plus, il est poète, et joue la comédie à merveille.

Lourdis

Ah ! Monsieur est poète !

Valère

Moi, poète !

À Lourdis.

Frontin

Oui. Oui, Monsieur, poète ; et des plus poètes qui se fassent encore.

Madame Lourdis

Pourquoi donc porte-t-il l'uniforme ?

Lisette

Oh ! C'est... c'est le poète du régiment.

Frontin

Oui, c'est celui qui chante les batailles, les victoires ! Oh ! C'est un grand homme, allez !

Lourdis

Peste !

Valère

Mais, à quoi bon ?...

À Lourdis.

Frontin

Chut ! J'ai cru qu'il nous serait fort utile pour la comédie que vous voulez représenter ; et comme il joue les amoureux à ravir, il a voulu tout en entrant vous donner à l'impromptu une petite idée de son talent.

Lourdis

Bien, bien, morbleu. J'en ai été la dupe, ma foi ; Monsieur à l'air de jouer bien naturellement.

Madame Lourdis

Oh ! Mon ami, ce n'est rien en comparaison de la scène que Monsieur m'a jouée tout-à-l'heure dans le salon ! C'est cela qu'il fallait voir !

À Lisette.

Valère

Comment, jouée ?... Mais, explique-moi donc...

Frontin

Écoutez, Monsieur, et vous, Madame, ce que j'ai pensé sur votre comédie... Il ne faut pas aller chercher des acteurs plus loin. Nous jouerons nous-même. Monsieur et moi, nous donnerons le canevas d'une pièce, et chacun remplira son rôle à l'impromptu. C'est plus chaud. Par exemple, Monsieur, je suis persuadé que vous vous acquitterez très bien du vôtre.

Lourdis

Moi, oh ! Je vous en réponds. Ma foi, tenez, j'avais la même idée que vous.

Scène 4

Finot Fils, Lourdis, Frontin, Valère, Lisette

Finot Fils

Eh bien, beau-père, vous nous laissez tous seuls ?

Lourdis

Un moment, un moment, mon gendre, je suis à vous.

Frontin

Ah ! C'est donc Monsieur qui est le prétendu ?

Lourdis

Oui, c'est mon gendre.

À Valère.

Frontin

En ce cas-là, honneur à M. le Gendre. Monsieur, faites compliment à Monsieur.

Valère

Monsieur, permettez-vous que j'aie l'honneur de vous assurer de l'intérêt...

Finot Fils

Monsieur, vous êtes bien bon... assurément... et je ne mérite pas... Beau-père, qu'est-ce que c'est que ces gens-là ?

Lourdis

Bon, bon, nous vous mettrons au fait. Mais à présent, Messieurs, achevons un peu, pour notre pièce.

Frontin

Eh bien, Monsieur, le plan sera, comme à l'ordinaire, une intrigue amoureuse. Une jeune fille aura un amant qui sera, comme cela se pratique, traversé par un rival laid et maussade, comme c'est encore l'usage. Tenez, supposons que ce soit Monsieur qui fasse le rôle.

Lourdis

Oui, bon !

Finot Fils

Comment donc, Monsieur, maussade !

À Frontin.

Lourdis

Oui, laissez donc, je vous dis qu'on vous expliquera tout cela. Après, Monsieur ?

Frontin

Eh bien ! Après ce rival laid et maussade, comme Monsieur, disons-nous, sera protégé par les parents ; mais l'Amoureux aura pour lui le coeur de la Demoiselle et la Suivante de la maison, fille qui doit être fort adroite.

Lisette

J'entends, Monsieur ; voilà qui me regarde.

Frontin

Bon. Pour les aider, nous mettrons encore dans leurs intérêts un certain Valet fourbe de profession...

Lourdis

Qui est-ce qui jouera ce fripon-là ?

Frontin

Moi, Monsieur ; à votre service.

Lourdis

Fort bien.

Frontin

Et ils chercheront ensemble les moyens de duper le Rival, le Père et la Mère, et de couronner leur amour par un bon mariage, comme c'est aussi la conclusion de toutes les pièces.

Lourdis

À merveille. Voilà tout ce qu'il faut.

Bas à Lisette.

Frontin

Maintenant procédons à la distribution des rôles. Toi ; vas prévenir ta maîtresse.

Elle sort.

Lisette

Bon, j'y vais.

Scène 5

Frontin, Lourdis, Madame Lourdis, Valère, Finot Fils

Frontin

Vous, Monsieur, vous avez de la chaleur et du raisonnement, vous nous jouerez fort bien le Père. Est-il vrai ?

Lourdis

Oui, parbleu ! Je le jouerai, et je vous en dirai de bonnes même.

Frontin

Vous, Madame, vous ferez la Mère.

Madame Lourdis

Qui ? Moi ! Faire la Mère ! Y pensez-vous donc ?

Frontin

Oui, Madame, vous avez de la dignité, cela vous ira fort bien.

Madame Lourdis

Non, Monsieur, non, je ferai l'Amoureuse.

Lourdis

Comment, l'Amoureuse ?

Madame Lourdis

Oui, mon cher époux, l'Amoureuse.

Frontin

Mais, avec votre permission, Madame, cela ne se peut pas.

Madame Lourdis

Pourquoi donc pas ? À votre avis, suis-je laide, vieille, hideuse ?

Frontin

Oh ! Non.

Madame Lourdis

Croyez-vous qu'on manque de maintien ?

Valère

Non, Madame ; mais...

Madame Lourdis

Il n'y a pas de mais, Monsieur ; apprenez, qu'on n'en est pas encore à faire les rôles de Mère.

Lourdis

Mais quel diable d'embarras ! Voulez-vous que ce soit votre fille qui les fasse ?

Frontin

Effectivement, Madame, il faut vous prêter aux circonstances.

Lourdis

Eh, parbleu ! Oui ; vous voyez bien, moi je fais le Père, et certainement si je voulais... Mais je n'en parle pas ; je vous donne l'exemple.

Madame Lourdis

Eh bien ! Mon cher ami, si cela vous fait plaisir, je veux bien vous faire ce sacrifice-là. Je jouerai la Mère : mais cela ne m'ira point du tout ; vous le verrez.

Valère

Ah ? Comme cela, Madame, les situations seront bien plus naturelles. Mademoiselle votre fille jouera l'Amoureuse, Monsieur le prétendu jouera le Rival, et moi l'Amant ; vous avez la Soubrette, et Monsieur fera le Valet.

Finot Fils

Mais je ne comprends pas, moi...

Lourdis

Ne vous inquiétez pas ; je vous ferai comprendre ça, moi : je vous expliquerai votre rôle.

Frontin

Écoutez, Monsieur, vous n'avez qu'à prévenir tout votre monde. En attendant que vos spectateurs soient arrivés, envoyez-nous Mademoiselle votre fille, nous allons faire une répétition avec elle, pour prendre l'intelligence des caractères.

À sa femme.

Lisette rentre.

Il s'en va avec sa femme et Finot.

Lourdis

C'est bien pensé. Nous répéterons ici, mon gendre. Allons chercher Mme Finot. Vous, ma chère amie, allez avertir votre fille. Toi, Lisette, reste avec ces Messieurs, pour arranger ici tout ce qu'il faudra... Nous allons vous amener tous les Acteurs.

Scène 6

Frontin, Lisette, Valère

Frontin

Eh bien ! Lisette, as-tu prévenu ta maîtresse ?

Lisette

Pas encore ; je n'ai pu l'approcher, Madame Finot ne la quitte pas.

Valère

Il est cependant nécessaire de l'avertir, de peur que sa surprise ne nous trahisse... Voilà tout ce qu'il faut pour écrire. Je vais lui faire une lettre, pour la prévenir sur notre projet.

Frontin

C'est bien pensé... Nous, songeons à notre dénouement ; c'est l'essentiel. Écoute, Lisette, connaîtrais-tu un notaire aguerri ?

Lisette

Oui, oui, j'ai ce qu'il nous faut.

Frontin

Tant mieux ; que le contrat soit bien en règle, entends-tu ? Qu'il se tienne prêt au moindre signal. Vole, et reviens.

Elle part.

Lisette

Sois tranquille ; je réponds de tout.

Scène 7

Valère, Frontin

Valère

Comment, tu renvoies Lisette ? Et ma lettre pour Angélique, par qui la lui faire tenir à présent ?

Frontin

Par qui ?... Ma foi, voilà le père qui revient ; il n'y pas à balancer. Il faut qu'il fasse lui-même la commission, sans s'en douter.

Scène 8

Lourdis, Valère, Frontin

Lourdis

Voilà notre monde que je vous amène.

Valère

Un instant, Monsieur, j'ai fait des réflexions sur notre petit impromptu, et comme vous me paraissez avoir une excellente tête, je ne vous dis rien sur votre rôle ; mais j'ai cru nécessaire d'en donner une petite idée à Mademoiselle votre fille, qui doit être plus neuve que vous.

Lourdis

Oui, vous avez raison.

Valère

Pour lui faciliter son rôle, nous la prenons dans la situation actuelle de son esprit. Elle a un fond de chagrin, dites-vous ?

Lourdis

Oui, une mélancolie, on ne sait ce que c'est.

Valère

Eh bien, Monsieur, nous supposons que cette tristesse que vous lui voyez, vient de la perte d'un amant qu'elle regrette.

Lourdis

Comment, d'un amant ?

Frontin

Oui, oui, Monsieur, avec les jeunes filles on peut supposer cela ; d'ailleurs, voyez-vous c'est situation de roman.

Lourdis

Ah, bon, je comprends.

Valère

Nous supposons donc qu'elle est triste de la perte d'un amant qu'elle regrette, et de la nécessité où elle se trouve de prendre un époux qu'elle n'aime pas.

Frontin

Comprenez-vous à présent ?

Lourdis

Oui, oui, bien vu. Il me paraît bien habile cet homme-là ?

Frontin

Oh ! Je vous en réponds. C'est le premier homme du monde pour une intrigue amoureuse, et surtout pour un dénouement ; il est expéditif.

Lourdis

Bon. C'est ce qu'il faut.

Valère

Suivons l'idée, Monsieur ; voici une lettre que vous ferez remettre à Mademoiselle votre fille, comme de la part de cet amant supposé, de... Valère, par exemple ; elle sera d'abord surprise, comme bien vous pensez.

Lourdis

Parbleu ! Je vous le demande.

Valère

Alors, j'arriverai, moi, faisant le personnage de ce Valère, et... après... le reste ira de suite.

Lourdis

Bon, bon, je m'en rapporte à vous. Vous m'avez l'air d'un gaillard !... Allons, allons, tant mieux, nous rirons.

Frontin

Oh ! Pour cela, je vous en réponds, allez.

Valère

Les voilà qui viennent, préparez tout cela. Nous allons nous retirer un instant pour ménager la surprise, et nous ne paraîtrons que lorsqu'il en sera temps.

Valère et Frontin se cachent.

Lourdis

Bien dit : je vais parler à ma fille, et mettre tous nos acteurs sur la voie.

Scène 9

Madame Lourdis, Madame Finot, Finot Fils, Lisette, Lourdis, Angélique

Madame Lourdis

Mon ami, nous commencerons quand vous voudrez.

Madame Finot

Ce n'est pas parce que Finot est mon fils, mais je vous réponds qu'il jouera bien son rôle.

Finot Fils

Oh, pour ça oui, ma mère.

Lisette

D'abord, Monsieur est on ne peut pas mieux dans le caractère.

On s'assied. Puis, Lisette voudrait parler à Angélique, mais Lourdis l'en empêche.

Il prend Angélique.

Lourdis

Allons, Mesdames, prenez des chaises. Paix Lisette. Écoute toi, Angélique. Nous allons, comme je t'ai dit, jouer une Comédie à l'Impromptu...

Angélique

Mais, mon père...

Lourdis

Eh bien, quoi ? Vas tu encore me dire que tu es chagrine ? C'est justement pour cela, ça t'égayera. C'est un petit divertissement qu'on te donne... Écoute-moi donc. Il faut supposer que tu as un amoureux en campagne...

Finot Fils

Comment, un amoureux, et moi donc...

Lourdis

Eh oui, mon gendre, un amoureux... Laissez-nous donc faire, laissez-nous conduire cela. Voilà l'esprit de ton rôle, entends-tu, ma fille ? Cet amoureux sait ton futur mariage, il en est très piqué, et il t'a écrit cette lettre.

Lisette

Une lettre ; doucement, Monsieur, vous allez sur mes brisées. Ceci est de l'emploi des confidentes. Asseyez-vous, Monsieur ; et nous, Mademoiselle, en scène, s'il vous plaît.

Ici tout le monde s'assied de côté, et les Personnages qui répètent se mettent en scène.

Lourdis

À la bonne heure, j'y consens, voyons un peu comment vous vous en tirerez toutes les deux.

Angélique

Mais, Lisette, es-tu folle de vouloir que je me porte à une pareille extravagance ?

Lisette

Non, Mademoiselle, je connais vos chagrins et je veux les dissiper. Apprenez que votre amant va paraître, qu'il va mettre tout en oeuvre pour vous arracher des mains de son rival, que je le seconde dans son projet ; et qu'enfin voilà une lettre de sa part.

Angélique

Ah ! Lisette, cesse ce jeu cruel.

Elle développe sa lettre.

Lisette

Mais, Mademoiselle, ce n'est point un jeu. Lisez vous-même et reconnaissez l'écriture.

Angélique

Ciel ! Que vois-je ?

Lourdis

Fort bien, ma fille, bien naturellement.

Madame Finot

Oui, très bien.

Lisette

Lisez, Mademoiselle.

Angélique

« Ma chère Angélique, il est donc vrai qu'un rival odieux veut m'enlever ce que j'ai de plus cher au monde... Mais il n'est pas temps de nous répandre en plaintes inutiles, il faut agir. Je vous avertis donc de ne vous étonner de rien. Vous m'allez bientôt voir en présence même de vos parents, et nous chercherons ensemble devant eux les moyens de nous soustraire à leur tyrannie. Le plus tendre et le plus fidèle amant, VALÈRE.»

Lourdis

Bien imaginé, morbleu ! Cette lettre-là prépare l'intrigue à merveille, est-il vrai, Mesdames ?

Madame Finot

Oui, je vois déjà que voilà un rival pour mon fils, tiens-toi bien, Finot.

Finot Fils

Oh ! Que oui, ma mère.

Lourdis

Chut, paix. Allons, courage, Angélique, égaye-toi.

Lisette

Sans doute, Mademoiselle, la situation l'exige.

Angélique

Ah ! Ma chère Lisette, est-il possible ! Cette Comédie ! Valère... Ah ! Je n'ose...

Lisette

Osez tout, Mademoiselle, osez tout.

Lourdis

Eh ! Oui, je te dis, livre-toi.

Angélique

Non, Lisette, je me flatte mal à propos. Cette lettre n'est sans doute qu'une illusion. Ce Valère, ce nom si cher à mon coeur, n'est peut-être ici qu'un nom pris à plaisir... Et le véritable Valère, celui qui me cause tant d'alarmes...

Scène 10

Valère, Angélique, Lourdis, Frontin, Finot Fils, Lisette, Madame Lourdis, Madame Finot

Il lui baise la main.

Valère

Il est à vos pieds, chère Angélique ! Il vous adore.

Angélique

Ciel !

Lourdis

Ah ! Mes enfants ! Le beau tableau ! Ma foi, j'en ai la larme à l'oeil.

À Angélique.

Frontin

Paix donc, Monsieur ; ne troublez pas l'enthousiasme. Continuez, Mademoiselle, et parlez hardiment. Vous devez être au fait à présent.

Lourdis

Oui, ma fille ; du coeur. Imagine-toi que tout cela est véritable.

Frontin

Eh, sans doute ; il n'y a que cela pour bien jouer.

Finot Fils

Véritable ! Oh, quoique çà, je vois toujours ben que c'est un semblant, moi. Pas vrai, ma mère ?

Lisette

Assurément, Monsieur. Oh ! Vous prenez fort bien la chose.

À Valère.

Frontin

Ici, Madame ! Il faut que vous surpreniez les Amants... Vous, Monsieur, pour rendre la scène plus piquante, baisez bien tendrement la main à Mademoiselle. Fort bien... Allez Madame, jouez l'étonnement.

Les deux Amants feignent d'être déconcertés ; de l'autre côté, Frontin et Lisette s'écrient : « Oh ! Ciel !... c'est le Diable.» ; ils restent en attitude.

Madame Lourdis

Laissez-moi faire... Que vois-je ! Un homme baiser la main d'Angélique !

Lourdis

Bien pris ! Ma foi, bien battu chaud !

Madame Finot

Oui, voilà une belle situation !

Finot Fils

Mais moi, ma mère, quand est-ce donc que j'entrerai ?

Frontin

Eh ! Monsieur, vous n'avez pas encore affaire là.

Lourdis

Oui, oui, l'on vous avertira. Allez, ma femme, allez.

Madame Lourdis

Monsieur, que cherchez-vous ici ?

Valère

Hélas ! Madame, je ne vous cache point que c'est l'amour qui m'a conduit.

Madame Lourdis

L'amour ?

Valère

Oui, l'amour le plus tendre a pénétré mon coeur.

Madame Lourdis

Ce pauvre jeune homme... En vérité, me voilà toute émue.

Valère

Ah ! Madame, daignez nous être favorable.

Angélique

Ma mère, que je vous aurai d'obligation !

Madame Lourdis

Allez, allez, petite fille, retirez-vous ; vous n'avez pas affaire ici... Et vous, mon enfant, dites-moi...

Frontin

Pardon, Madame ; mais il me semble que vous oubliez la situation.

Madame Lourdis

Point du tout. Monsieur me parle d'amour, et il me semble qu'il ne faut pas de témoins pour gêner sa déclaration.

Frontin

Oui, Madame, Monsieur parle d'amour, mais ce n'est pas vous que cela regarde.

Madame Lourdis

Comment ! Ce n'est pas moi ?

Lisette

Et non, vraiment ; c'est votre fille. Souvenez-vous donc que vous êtes la Mère.

Madame Lourdis

Ah ! C'est vrai. Je n'y pensais plus. Vous voyez bien, mon ami, ce rôle-là ne m'ira jamais.

Lourdis

Tubleu ! Ma femme, comme vous prenez feu !

Madame Lourdis

Hélas ! Mon cher époux, c'est que cela me rappelle nos amours, et je ne saurais jouer cela de sang-froid.

Lourdis

Eh bien ! Madame, pour vous calmer un peu, je vais entrer, moi.

Frontin

Oui-dà. Aussi bien il est temps de mettre en jeu Monsieur Finot.

Lourdis

Je vais le présenter. Allons, mon gendre, à nous.

Frontin

Un instant, Monsieur, filons la scène. Au bruit que vous faites avant d'entrer nous redoublons nos instances auprès de Madame qui s'attendrit et nous promet son appui contre vous. Alors on nous fait cacher dans le cabinet. Cela donnera matière à d'autres incidents.

Lourdis

Fort bien. À nous maintenant.

Ils entrent en scène.

Madame Finot

Allons, Finot, redresse-toi bien.

Lourdis

Ma femme, et vous, ma fille, réjouissez-vous. Voilà mon gendre arrivé, et je vous le présente. Ne le trouvez-vous pas joli garçon ?

Finot Fils

Ah ! Monsieur...

Madame Lourdis

Il est fort bien tourné.

Finot Fils

Ah ! Madame...

Lisette

Monsieur a quelque chose de très revenant.

Finot Fils

Ah ! Mademoiselle...

Madame Finot

Oh ! Mon fils n'est pas mal quand il veut.

Finot Fils

Ah ! Ma mère...

Frontin

Prenez garde, Monsieur, Madame n'est pas de la Pièce.

Finot Fils

Ah ! Non, non.

Lourdis

Allons, mon gendre, dites quelque chose d'agréable à la Future.

Finot Fils

Ma mère, si je disais c'te chanson que j'ai faite exprès ?

Lisette

Une déclaration en musique ! Écoutons cela.

Finot Fils

Ah ! Mais, Mademoiselle, je n'en sais pas encore la musique, il n'y a que les paroles de faites.

Lisette

C'est bien dommage : mais voyons toujours les paroles.

Finot Fils

Ma chère demoiselle, Si charmante et si belle, Vous enchantez le coeur De votre serviteur.

Lourdis

De votre serviteur ! C'est très poétique.

Frontin

Quand il y aura une musique analogue...

Lisette

Oui, ce sera piquant. Après, Monsieur.

Finot Fils

Près de vous je soupire, Et je ne sais que dire ; Mais si j'y perds mes soins, Je n'en pense pas moins.

Lisette

Il n'en pense pas moins !... Y en a-t-il encore ?

Finot Fils

Si j'ai votre suffrage, Si l'hymen nous engage, Vous verrez votre époux Sans cesse à vos genoux. Voilà le dernier...

Lisette

À vos genoux ! C'est galant cela, Mademoiselle !

Madame Finot

Viens, mon fils, viens Finot, il faut que je t'embrasse.

Frontin

De grâce, Madame, n'interrompez donc pas ?

Madame Finot

Pardon, Monsieur ; c'est un premier mouvement, dont je n'ai pas été la maîtresse.

Lisette

C'est bien naturel, bon sang ne peut mentir. Embrassez-vous. Allez, Madame, vous tenez bien l'un de l'autre.

À Lourdis.

Frontin

Allons, allons au fait. Monsieur, parlez un peu du contrat.

Il se retire avec fracas, et vient se rasseoir.

Lourdis

Bon, bon ; laissez-moi faire. Mon gendre, je suis enchanté de vous ; et comme il me paraît que ces dames pensent comme moi sur votre compte, je veux terminer au plutôt votre mariage ; et de ce pas je vais chez mon notaire faire dresser les articles du contrat.

Frontin

Fort bien, Monsieur ; voilà une sortie sort bien ménagée.

Lourdis

Oh ! Je connais un peu mon théâtre. Je ne suis pas encore en train ; mais ce soir, quand il y aura du monde... Vous verrez, vous verrez à l'exécution.

Lisette

Mais, Monsieur, l'autre Amoureux, qui est caché et qui a tout entendu, doit être furieux de la préférence qu'on donne à son rival.

Lourdis

Ah ! Dame, oui ; que faire de lui à présent ?

Frontin

Eh, parbleu ! Rien de plus simple. C'est un Officier, il faut qu'il se conduise en militaire ; est-il vrai ? Qu'il vienne proposer un cartel à l'autre et qu'il le fasse déguerpir. Qu'en pensez-vous ?

Bas.

Lourdis

Oui... Diable ! Cela va faire une scène d'éclat. Je parie que mon gendre a peur.

À Valère.

Lisette sort.

Frontin

C'est fait exprès. Allons, Monsieur, sortez du cabinet en fureur ; vous, Lisette, allez chercher celui qui doit faire le Notaire.

Scène 11

Lourdis, Frontin, Valère, Finot Fils, Madame Finot

Lourdis

Avez-vous quelqu'un pour cela ?

Frontin

Oui, oui, soyez tranquille ; tout est prévu.

À Finot.

Il tire l'épée sur lui.

Valère

Ciel ! Qu'ai-je entendu ? Madame, je compte sur vos bontés que j'implore. Et toi, qui viens pour m'enlever l'objet de mon amour, commence auparavant par m'arracher le coeur.

Finot Fils

Eh bien ! Monsieur, au secours donc.

Madame Finot

Qu'est-ce que c'est donc, Monsieur ? Je ne veux pas que mon fils se batte, moi.

Frontin

Eh ! Madame, vous interrompez au plus bel endroit ; laissez donc faire.

Lourdis

Eh ! Oui, Madame, c'est le jeu de la scène.

Madame Finot

Oh ! Scène tant qu'il vous plaira ; mais mon fils ne se battra pas. Comment donc, un fils unique !

Frontin

Eh ! Non, Madame, il ne faut pas qu'il se batte non plus, au contraire. Il faut que Monsieur soutienne son caractère, qu'il ait peur, qu'il tremble, et que pour sauver sa vie il cède sa maîtresse à Monsieur.

Lourdis

Sans doute : voilà justement mon idée. Suivez donc le fil.

Madame Finot

À la bonne heure, sitôt que mon fils n'est pas obligé de se battre...

On voit Finot dans un coin, qui tremble de toutes ses forces.

Frontin

Non, Madame. Vous voyez que Monsieur a bien mieux saisi l'intention du rôle. Tenez, regardez-le.

Lourdis

Comment donc ! Fort bien, mon gendre ! Bien naturellement, ma foi !

Scène 12

Lisette, Frontin, Valère, Madame Finot, Finot Fils, Lourdis

Lisette

Voici le notaire ; peut-il entrer ?

Frontin

Un instant. Vous, Monsieur, préparez l'entrée du notaire.

Valère

Eh bien ! Monsieur, je vous laisse le choix, ou de renoncer tout-à-l'heure à Mademoiselle, ou de me disputer son coeur l'épée à la main.

Madame Finot

Allons, allons, Finot ; point de dispute.

Finot Fils

Monsieur, puisque Mademoiselle vous plaît... Et que vous lui plaisez aussi... Et que cela plaît à Madame... Je serais fâché de lui déplaire... C'est pourquoi... Je vous la cède, Monsieur.

Lourdis

Point mal du tout, en vérité.

Valère

En ce cas, Lisette, avertissez le notaire ; et vous, Monsieur, vous me présenterez au père de Mademoiselle, comme un de vos amis qui signe pour témoin.

Finot Fils

Oui, Monsieur.

Lourdis

Voilà ce que c'est, entrons.

Scène 13

Lourdis, Bonne-Foi, Frontin, Valère, Madame Finot, Finot Fils, Lisette, Madame Lourdis

Lourdis

Eh ! C'est Monsieur Bonne-foi.

Bonne-Foi

Pour vous servir, Monsieur ; voici le contrat que vous m'avez fait demander.

Lourdis

Parbleu ! On appelle cela être véritablement dans le costume de son rôle ! Et son sérieux ! Vois-tu, ma femme ?

Bonne-Foi

Son rôle ! Que voulez-vous dire ?

Lourdis

Ah ! Vous en jouez donc aussi, vous ?

Bonne-Foi

Comment ? Si j'en joue ?

Frontin

Eh ! Messieurs, finissons d'abord notre affaire ; nous aurons le temps de jaser après.

Lourdis

C'est bien dit ; finissons.

Bonne-Foi

Monsieur, il n'y a plus que les noms et qualités du futur.

Valère

Mettez Monsieur, Capitaine au Régiment de...

Bonne-Foi

Capitaine... Mais on m'avait dit...

Lourdis

Non, non ; mettez toujours comme dit Monsieur ; ça rend la scène plus plaisante...

Frontin

Infiniment.

Bonne-Foi

Comme vous voudrez : Capitaine au Régiment de...

Frontin cause avec les autres...

Valère

Vous voyez bien, c'est naturel comme cela. Mais vous ne devez pas l'entendre, vous, parce qu'il est censé qu'on vous trompe...

Lourdis

Ah ! Oui, oui, je comprends... C'est comme témoin...

Frontin

Oui, vous y êtes.

Bonne-Foi

À vous à signer, Madame.

Madame Finot

Signerons-nous aussi.

Frontin

La peste ! N'y manquez pas. C'est un jeu de théâtre nécessaire.

Lourdis

Oui, oui ; cela ne coûte pas davantage. Il faut, autant qu'on le peut, mettre de la vérité partout... Donnez-moi la plume.

Frontin

C'est-il fait, Monsieur ?

Lourdis

Oui, Christophe Lourdis, avec paraphe encore.

Frontin

C'est bien, Monsieur, la Pièce est finie.

Lourdis

Et comment la nommerons-nous ? Le Provincial dupé, n'est-ce pas.

Frontin

Non, Les Dupes.

Lourdis

Pourquoi Les Dupes, il n'y a que mon gendre qui l'a été un instant à la scène de l'épée.

Finot Fils

Moi, oh que nenni, j'ai bien vu que c'était un détour.

Lourdis

Allons, allons, mon gendre, convenez que vous avez eu peur là, franchement, n'est-il pas vrai, Madame Finot ?

Madame Finot

Oh ! Oui, je ne m'en cache pas.

Lourdis

Bien, bien, remettez-vous, allez, c'est une plaisanterie que nous avons voulu faire pour vous égayer un peu ; mais pour vous dédommager pendant que Monsieur Bonne-Foi est là, nous allons signer le véritable contrat.

Bonne-Foi

Le véritable contrat !

Lourdis

Sans doute, celui-là n'en est pas un, voyez-vous ; c'est un badinage que nous avons fait entre nous, comprenez-vous, une petite Comédie que nous avons jouée pour passer le temps.

Bonne-Foi

Comment, une Comédie !

Lourdis

Eh ! Oui, une Comédie, est-ce que vous n'étiez pas prévenu ?... Eh ! Morbleu, c'est excellent, vous étiez donc la dupe aussi vous ? Ah ! Bravo, bravo, les dupes, oui, vous aviez raison.

Lisette

Oh ! Il y en a encore une.

Bonne-Foi

Je le crois. Ma foi, mon cher Monsieur, je ne sais si vous avez cru jouer une Comédie, ni quel rôle vous avez dû y remplir ; mais vous savez du moins que le Notaire est réel, et je puis vous assurer que le dénouement est véritable.

Lourdis

Qu'est-ce que vous me contez ici de Notaire et de dénouement ?... Entendons-nous donc un peu... Vous, Monsieur le Musicien, Auteur...

Frontin

Vous me faites trop d'honneur, Monsieur, je ne suis plus qu'un valet.

Madame Lourdis

Un valet, ah Ciel ! Et ma fille ?

Lisette

Elle est mariée, Madame.

Madame Finot

Mariée ! Et Monsieur ?

Frontin

C'est l'époux de Mademoiselle.

Finot Fils

Son époux ! Et moi donc ?

Lisette

Vous, Monsieur, vous êtes une des dupes en question.

Lourdis

Ah ! Ventrebleu, j'y suis ; et moi l'autre, n'est-ce pas ?

Frontin

Pardon, Monsieur, mais rappelez-vous l'intention ; vous m'avez payé pour duper, j'ai voulu bien gagner votre argent.

Finot Fils

Oui-da, oh bien, Monsieur, vous m'avez dupé à la répétition ; mais ne comptez pas sur moi pour la Pièce, vous la jouerez tout seul, pas vrai, ma mère ?

Lisette

Consolez-vous, allez, Monsieur, où le rôle de l'Amant commence, celui de rival est fini.

À Mme Lourdis.

Madame Finot

Oh ! Tout est est bel et bon, mais il n'y a rôle qui arrête. Madame, vous m'avez donné votre parole, et je m'y tiens.

Madame Lourdis

Mais je compte bien vous la tenir aussi.

Frontin

Comment, Madame, vous avez si bien joué votre rôle avec tant d'âme et de sentiment !... Et vous Monsieur, vous aviez si bien saisi le caractère du vôtre, voudriez-vous vous démentir au dénouement... Monsieur le Notaire, parlez donc un peu pour nous, les dénouements vous regardent.

Bonne-Foi

Effectivement, Monsieur, les choses font bien avancées maintenant. Le contrat est signé, l'on ne peut plus s'en dédire... Mais je connais Monsieur, et je puis vous assurer que c'est un très bon parti pour Mademoiselle.

Lourdis

Allons, en ce cas là, il n'y a que demi-mal. Madame Finot, arrangeons-nous à l'amiable ; j'ai ma seconde fille au couvent, je vous l'offre pour votre fils en dédommagement de cette petite plaisanterie-là.

Madame Finot

À la bonne heure, j'y consens.

Finot Fils

À condition qu'il n'y aura pas de Comédie pour la noce toujours.

Lourdis

Il y avait longtemps que j'avais le plan d'une Comédie dans ma tête, il ne me manquait plus que le sujet, le voilà tout trouvé.

Frontin

Et pour que la fête soit complète, Monsieur, admirez notre prévoyance, nous avons encore fait préparer un petit Ballet, dont nous allons vous donner le divertissement.

Lourdis

Ah ! Parbleu, cela est trop honnête ; allons, Madame Finot, laissons-là la rancune, et prenons tous part à la fête.

LE BALLET, entre et commence.

Frontin

Vous n'attendrez pas longtemps, entrez, Messieurs.

Vaudeville

Lisette, Lourdis, Valère, Angélique, Finot Fils, Frontin

Air : Un Soldat par un coup funeste.

Lisette

Quand pour épouser une Belle On amène un Provincial, La Scène s'entame avec elle, Presque toujours par un Rival. C'est l'amant de Province, Malgré le Papa, la Maman, Qui fait toujours le rôle le plus mince, Et s'en retourne au dénouement.

Lourdis

Tout ici-bas est Comédie, Jusqu'aux projets des amoureux ; Chacun fait son rôle en la vie, Mais chaque acteur n'est pas heureux. On va de scène en scène, On débute facilement ; Mais c'est la fin qui coûte plus de peine, Et l'écueil est au dénouement.

Valère

Dans la richesse et la fortune Faire consister le bonheur, Cette erreur n'est que trop commune, Mais n'a jamais séduit mon coeur. Ah ! si dans cette vie Nous disposons d'un seul moment ; Si ce moment n'est qu'une Comédie, Qu'amour en soit le dénouement.

Angélique

Si l'amour est une folie, Au moins il promet d'heureux jours ; D'une agréable Comédie, Il nous représente le cours. Réservons la sagesse, Pour confidente au sentiment, Pour notre intrigue adoptons la tendresse, Et le bonheur pour dénouement.

Finot Fils

La peste soit de la manie, Qu'on a de se moquer des gens ; Vous vous donnez la Comédie, Je le vois trop, à mes dépens. Si jamais on m'occupe D'autre rôle en pareil moment, Je promets bien, de peur d'être encore dupe, D'aller tout droit au dénouement.

Frontin

En vain dans une Comédie, L'auteur traite un plaisant sujet, Si vous n'approuvez sa folie, Il aura manqué son objet. Mais quand votre suffrage, L'accueille favorablement, Alors il voit couronner son Ouvrage Par le plus heureux dénouement.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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