Scène 1
Frontin, Lisette
Frontin
Mon pauvre maître ! Ah ! Quel malheur ! Il en mourra !
Lisette
Mais écoute donc...
Frontin
Je lui avais tant dit de fois : Monsieur, défiez vous ! N'allez pas devenir amoureux ! Ne faites pas une folie comme celle-là ! Jetez-vous plutôt dans la rivière la tête la première.
Lisette
Parle donc, original...
Frontin
Eh, mon enfant ! Vois-tu ; c'est d'amitié que je lui disais tout cela. Ce pauvre cher homme, il n'en a tenu compte. Il a voulu aimer... Grand bien lui fasse. Le voilà pas mal à présent.
Lisette
Mais enfin, maudit bavard, me laisseras-tu parler avec tes complaintes éternelles ?
Frontin
Te laisser parler ! Eh ! Que pourrais-tu me dire ? Nous savons tout. Ta maîtresse en épouse un autre que mon maître... Monsieur Finot, son prétendu, est arrivé. Mais ne crois pas que nous soyons gens à céder ainsi la place ? Nous allons paraître ici, mon maître et moi, sommer Isabelle et toi de vous rendre à discrétion ; et sur le refus que vous en ferez, nous assiégerons le Père et la Mère, nous mettrons le Provincial à feu et à sang, et nous emporterons d'assaut la Fille et la Soubrette. Voilà notre plan d'attaque ; arrangez-vous pour la défense.
Lisette
Tais-toi donc, nigaud ! J'ai un plan bien meilleur. Il ne sera pas besoin de répandre de sang, ni de prendre la chose au tragique.
Frontin
Comment donc ?
Lisette
Monsieur Lourdis, père d'Isabelle, veut effectivement la marier à un provincial qui vient d'arriver avec sa mère. Pour le divertissement de la noce, il veut faire représenter une comédie chez lui ; mais comme c'est un esprit baroque, il voudrait de l'extraordinaire, et il m'a chargé de lui chercher un poète et un musicien ; il ne connaît ni ton maître, ni toi. Il faut d'abord vous introduire, en cette qualité.
Frontin
En poète, et en musicien ! Des militaires !
Lisette
Sans doute. Lorsqu'une fois vous serez dans la maison, nous trouverons les moyens d'agir de concert pour empêcher ce mariage.
Frontin
Hem ? J'ai bien peur que nous n'en soyons que les témoins.
Lisette
Ne crains rien, te dis-je ; nous réussirons. Songe donc que nos maîtres ont pour eux la jeunesse et l'amour.
Frontin
Et la malice féminine ! Comptes-tu donc cela pour rien ?
Lisette
Pauvre sot ! Elle vaut toujours bien la bonté masculine... Mais revenons à nos affaires. D'abord le père, Monsieur Lourdis, est un bourgeois épais, qui s'est enrichi dans le commerce, et qui a la fureur d'avoir de l'esprit. Madame Lourdis, sa digne moitié, est une bavarde outrée, jouant le sentiment, et qui à cinquante ans croit n'en avoir que vingt.
Frontin
Bon ! Le provincial est un sot, cela va sans dire. Et sa mère ?...
Lisette
Sa mère le vaut bien.
Frontin
À merveille ! Moi, j'ai de l'esprit, tu es adroite, nos maîtres ont de l'amour ; les provinciaux doivent baisser pavillon ; il n'y a pas là de réplique.
Lisette
Tais-toi : voilà Monsieur Lourdis qui rêve à sa comédie. Je vais te présenter.
Frontin
Oui : mais j'ai peur, que pendant ce temps-là mon maître ne s'impatiente. Il est si vif ! Il pourrait venir faire ici quelque scène qui dérangerait tout.
Scène 2
Lourdis, Lisette, Frontin
à lui-même
Lourdis
Non, non, jamais ma fille n'aurait pu mieux choisir. Un bon garçon ! Riche, jeune, honnête !... Ma foi, c'est un très bon parti !
Lisette
Monsieur, que me donnerez-vous pour la bonne nouvelle que je vous apporte ?
Lourdis
Qu'est-ce que c'est ?
Lisette
Voyez-vous bien cet homme-là, Monsieur ?
Lourdis
Oui. Eh bien ! Qu'est-ce que c'est ?
À Lisette.
Frontin
Monsieur, je suis... Abrège donc le cérémonial ?
Lisette
C'est un homme universel, Monsieur ! C'est votre bonne étoile qui vous l'envoie.
Lourdis
Oui-da ! Oh bien ! Tant mieux !
Lisette
Oui, Monsieur, universel ! Musique, poésie, décorations, comédies.... Il s'entend à tout.
Lourdis
Quoi ! Monsieur est poète ?
Frontin
Sous votre bon plaisir, Monsieur.
Lourdis
Et musicien ?
Frontin
Autant l'un que l'autre.
Lourdis
Parbleu ! Je me réjouis fort de vous voir ici.
Frontin
Oh mais, Monsieur, j'ai un maître qui est bien autre chose...
Lourdis
Hem !
Frontin
Oui. Un homme dont je suis l'élève ! Un virtuose de la première force ! Oh, diable ; c'est celui-là qui vous surprendra...
Lourdis
Tant mieux ; voilà ce qu'il nous faut. Lisette vous a sans doute dit le sujet de la fête que je voudrais donner.
Lisette
Oui. Je lui en ai touché deux mots.
Lourdis
Eh bien ! Monsieur, voilà ce que c'est... Je marie ma fille, comprenez-vous ? Son prétendu est ici avec sa mère, et je veux les régaler d'une petite comédie,... faite exprès... Vous entendez bien ?
Frontin
Très bien, Monsieur.
Lourdis
Ce sera fort galant, est-il vrai ?
Frontin
Oh ! Je vous en réponds.
Lourdis
Mais ce n'est pas le tout. Je voudrais du neuf, entendez-vous ? Quelque chose de gai ; là, du plaisant... : car ma fille, depuis quelque temps, a un fond de chagrin... ; on ne sait d'où cela vient... : mais je voudrais la dissiper ; sentez-vous ?
Frontin
Oui, j'entends votre idée... Une plaisanterie ?...
Lourdis
Justement. Pour rire.... comme qui dirait... tenez... je vais vous expliquer ça encore plus clairement. Imaginez vous, mon gendre est un fort bon garçon ; mais, entre nous, il est un peu neuf, voyez-vous ; cela sort de Province ; ça n'a rien vu, et je voudrais un peu rire à ses dépens... Y êtes-vous à présent ? Hem !...
Frontin
Oui, oui, Monsieur, je comprends.
Lourdis
Bon, arrangez-nous çà... Là, quelque petite drôlerie dans le goût de... dont il soit la dupe pour un moment... là... une manière de poisson d'avril... hem ?
Lisette
Oui. Comme, je vous disais, il s'agit de duper le gendre.
Lourdis
Eh ! Oui ; voilà tout.
Frontin
Oh bien ! On le dupera, Monsieur, on le dupera.
Scène 3
Madame Lourdis, Frontin, Valère, Lisette, Lourdis
Madame Lourdis
Monsieur, je ne puis rien répondre à tout cela. Mais voilà mon mari ; expliquez-vous avec lui.
Frontin
Ah ! Morbleu ! Voilà mon maître ; il a déjà parlé à la femme.
Valère
Ah ! Monsieur, prenez pitié d'un amoureux passionné qui n'a plus d'espérance qu'en vous.
Lisette
Eh ! Miséricorde ! Il va tout gâter.
Frontin
Laisse-moi faire.
Lourdis
Monsieur, que voulez-vous dire ?
Valère
Je viens vous découvrir le secret de mon coeur, et j'attends de vous...
À Valère.
À Lourdis en riant.
À Valère.
À Lourdis.
À Valère.
À Lourdis.
Frontin
Paix. Taisez-vous. Ah, ah, ah ! Monsieur, vous n'êtes pas au fait. Taisez-vous, vous dis-je. Monsieur que voilà... C'est une idée plaisante que j'ai eu. Ne dites mot. C'est mon maître, celui dont je suis l'élève, ce virtuose, dont je vous parlais tout-à-l'heure ; de plus, il est poète, et joue la comédie à merveille.
Lourdis
Ah ! Monsieur est poète !
Valère
Moi, poète !
À Lourdis.
Frontin
Oui. Oui, Monsieur, poète ; et des plus poètes qui se fassent encore.
Madame Lourdis
Pourquoi donc porte-t-il l'uniforme ?
Lisette
Oh ! C'est... c'est le poète du régiment.
Frontin
Oui, c'est celui qui chante les batailles, les victoires ! Oh ! C'est un grand homme, allez !
Lourdis
Peste !
Valère
Mais, à quoi bon ?...
À Lourdis.
Frontin
Chut ! J'ai cru qu'il nous serait fort utile pour la comédie que vous voulez représenter ; et comme il joue les amoureux à ravir, il a voulu tout en entrant vous donner à l'impromptu une petite idée de son talent.
Lourdis
Bien, bien, morbleu. J'en ai été la dupe, ma foi ; Monsieur à l'air de jouer bien naturellement.
Madame Lourdis
Oh ! Mon ami, ce n'est rien en comparaison de la scène que Monsieur m'a jouée tout-à-l'heure dans le salon ! C'est cela qu'il fallait voir !
À Lisette.
Valère
Comment, jouée ?... Mais, explique-moi donc...
Frontin
Écoutez, Monsieur, et vous, Madame, ce que j'ai pensé sur votre comédie... Il ne faut pas aller chercher des acteurs plus loin. Nous jouerons nous-même. Monsieur et moi, nous donnerons le canevas d'une pièce, et chacun remplira son rôle à l'impromptu. C'est plus chaud. Par exemple, Monsieur, je suis persuadé que vous vous acquitterez très bien du vôtre.
Lourdis
Moi, oh ! Je vous en réponds. Ma foi, tenez, j'avais la même idée que vous.
Scène 4
Finot Fils, Lourdis, Frontin, Valère, Lisette
Finot Fils
Eh bien, beau-père, vous nous laissez tous seuls ?
Lourdis
Un moment, un moment, mon gendre, je suis à vous.
Frontin
Ah ! C'est donc Monsieur qui est le prétendu ?
Lourdis
Oui, c'est mon gendre.
À Valère.
Frontin
En ce cas-là, honneur à M. le Gendre. Monsieur, faites compliment à Monsieur.
Valère
Monsieur, permettez-vous que j'aie l'honneur de vous assurer de l'intérêt...
Finot Fils
Monsieur, vous êtes bien bon... assurément... et je ne mérite pas... Beau-père, qu'est-ce que c'est que ces gens-là ?
Lourdis
Bon, bon, nous vous mettrons au fait. Mais à présent, Messieurs, achevons un peu, pour notre pièce.
Frontin
Eh bien, Monsieur, le plan sera, comme à l'ordinaire, une intrigue amoureuse. Une jeune fille aura un amant qui sera, comme cela se pratique, traversé par un rival laid et maussade, comme c'est encore l'usage. Tenez, supposons que ce soit Monsieur qui fasse le rôle.
Lourdis
Oui, bon !
Finot Fils
Comment donc, Monsieur, maussade !
À Frontin.
Lourdis
Oui, laissez donc, je vous dis qu'on vous expliquera tout cela. Après, Monsieur ?
Frontin
Eh bien ! Après ce rival laid et maussade, comme Monsieur, disons-nous, sera protégé par les parents ; mais l'Amoureux aura pour lui le coeur de la Demoiselle et la Suivante de la maison, fille qui doit être fort adroite.
Lisette
J'entends, Monsieur ; voilà qui me regarde.
Frontin
Bon. Pour les aider, nous mettrons encore dans leurs intérêts un certain Valet fourbe de profession...
Lourdis
Qui est-ce qui jouera ce fripon-là ?
Frontin
Moi, Monsieur ; à votre service.
Lourdis
Fort bien.
Frontin
Et ils chercheront ensemble les moyens de duper le Rival, le Père et la Mère, et de couronner leur amour par un bon mariage, comme c'est aussi la conclusion de toutes les pièces.
Lourdis
À merveille. Voilà tout ce qu'il faut.
Bas à Lisette.
Frontin
Maintenant procédons à la distribution des rôles. Toi ; vas prévenir ta maîtresse.
Elle sort.
Lisette
Bon, j'y vais.
Scène 5
Frontin, Lourdis, Madame Lourdis, Valère, Finot Fils
Frontin
Vous, Monsieur, vous avez de la chaleur et du raisonnement, vous nous jouerez fort bien le Père. Est-il vrai ?
Lourdis
Oui, parbleu ! Je le jouerai, et je vous en dirai de bonnes même.
Frontin
Vous, Madame, vous ferez la Mère.
Madame Lourdis
Qui ? Moi ! Faire la Mère ! Y pensez-vous donc ?
Frontin
Oui, Madame, vous avez de la dignité, cela vous ira fort bien.
Madame Lourdis
Non, Monsieur, non, je ferai l'Amoureuse.
Lourdis
Comment, l'Amoureuse ?
Madame Lourdis
Oui, mon cher époux, l'Amoureuse.
Frontin
Mais, avec votre permission, Madame, cela ne se peut pas.
Madame Lourdis
Pourquoi donc pas ? À votre avis, suis-je laide, vieille, hideuse ?
Frontin
Oh ! Non.
Madame Lourdis
Croyez-vous qu'on manque de maintien ?
Valère
Non, Madame ; mais...
Madame Lourdis
Il n'y a pas de mais, Monsieur ; apprenez, qu'on n'en est pas encore à faire les rôles de Mère.
Lourdis
Mais quel diable d'embarras ! Voulez-vous que ce soit votre fille qui les fasse ?
Frontin
Effectivement, Madame, il faut vous prêter aux circonstances.
Lourdis
Eh, parbleu ! Oui ; vous voyez bien, moi je fais le Père, et certainement si je voulais... Mais je n'en parle pas ; je vous donne l'exemple.
Madame Lourdis
Eh bien ! Mon cher ami, si cela vous fait plaisir, je veux bien vous faire ce sacrifice-là. Je jouerai la Mère : mais cela ne m'ira point du tout ; vous le verrez.
Valère
Ah ? Comme cela, Madame, les situations seront bien plus naturelles. Mademoiselle votre fille jouera l'Amoureuse, Monsieur le prétendu jouera le Rival, et moi l'Amant ; vous avez la Soubrette, et Monsieur fera le Valet.
Finot Fils
Mais je ne comprends pas, moi...
Lourdis
Ne vous inquiétez pas ; je vous ferai comprendre ça, moi : je vous expliquerai votre rôle.
Frontin
Écoutez, Monsieur, vous n'avez qu'à prévenir tout votre monde. En attendant que vos spectateurs soient arrivés, envoyez-nous Mademoiselle votre fille, nous allons faire une répétition avec elle, pour prendre l'intelligence des caractères.
À sa femme.
Lisette rentre.
Il s'en va avec sa femme et Finot.
Lourdis
C'est bien pensé. Nous répéterons ici, mon gendre. Allons chercher Mme Finot. Vous, ma chère amie, allez avertir votre fille. Toi, Lisette, reste avec ces Messieurs, pour arranger ici tout ce qu'il faudra... Nous allons vous amener tous les Acteurs.
Scène 6
Frontin, Lisette, Valère
Frontin
Eh bien ! Lisette, as-tu prévenu ta maîtresse ?
Lisette
Pas encore ; je n'ai pu l'approcher, Madame Finot ne la quitte pas.
Valère
Il est cependant nécessaire de l'avertir, de peur que sa surprise ne nous trahisse... Voilà tout ce qu'il faut pour écrire. Je vais lui faire une lettre, pour la prévenir sur notre projet.
Frontin
C'est bien pensé... Nous, songeons à notre dénouement ; c'est l'essentiel. Écoute, Lisette, connaîtrais-tu un notaire aguerri ?
Lisette
Oui, oui, j'ai ce qu'il nous faut.
Frontin
Tant mieux ; que le contrat soit bien en règle, entends-tu ? Qu'il se tienne prêt au moindre signal. Vole, et reviens.
Elle part.
Lisette
Sois tranquille ; je réponds de tout.
Scène 7
Valère, Frontin
Valère
Comment, tu renvoies Lisette ? Et ma lettre pour Angélique, par qui la lui faire tenir à présent ?
Frontin
Par qui ?... Ma foi, voilà le père qui revient ; il n'y pas à balancer. Il faut qu'il fasse lui-même la commission, sans s'en douter.
Scène 8
Lourdis, Valère, Frontin
Lourdis
Voilà notre monde que je vous amène.
Valère
Un instant, Monsieur, j'ai fait des réflexions sur notre petit impromptu, et comme vous me paraissez avoir une excellente tête, je ne vous dis rien sur votre rôle ; mais j'ai cru nécessaire d'en donner une petite idée à Mademoiselle votre fille, qui doit être plus neuve que vous.
Lourdis
Oui, vous avez raison.
Valère
Pour lui faciliter son rôle, nous la prenons dans la situation actuelle de son esprit. Elle a un fond de chagrin, dites-vous ?
Lourdis
Oui, une mélancolie, on ne sait ce que c'est.
Valère
Eh bien, Monsieur, nous supposons que cette tristesse que vous lui voyez, vient de la perte d'un amant qu'elle regrette.
Lourdis
Comment, d'un amant ?
Frontin
Oui, oui, Monsieur, avec les jeunes filles on peut supposer cela ; d'ailleurs, voyez-vous c'est situation de roman.
Lourdis
Ah, bon, je comprends.
Valère
Nous supposons donc qu'elle est triste de la perte d'un amant qu'elle regrette, et de la nécessité où elle se trouve de prendre un époux qu'elle n'aime pas.
Frontin
Comprenez-vous à présent ?
Lourdis
Oui, oui, bien vu. Il me paraît bien habile cet homme-là ?
Frontin
Oh ! Je vous en réponds. C'est le premier homme du monde pour une intrigue amoureuse, et surtout pour un dénouement ; il est expéditif.
Lourdis
Bon. C'est ce qu'il faut.
Valère
Suivons l'idée, Monsieur ; voici une lettre que vous ferez remettre à Mademoiselle votre fille, comme de la part de cet amant supposé, de... Valère, par exemple ; elle sera d'abord surprise, comme bien vous pensez.
Lourdis
Parbleu ! Je vous le demande.
Valère
Alors, j'arriverai, moi, faisant le personnage de ce Valère, et... après... le reste ira de suite.
Lourdis
Bon, bon, je m'en rapporte à vous. Vous m'avez l'air d'un gaillard !... Allons, allons, tant mieux, nous rirons.
Frontin
Oh ! Pour cela, je vous en réponds, allez.
Valère
Les voilà qui viennent, préparez tout cela. Nous allons nous retirer un instant pour ménager la surprise, et nous ne paraîtrons que lorsqu'il en sera temps.
Valère et Frontin se cachent.
Lourdis
Bien dit : je vais parler à ma fille, et mettre tous nos acteurs sur la voie.
Scène 9
Madame Lourdis, Madame Finot, Finot Fils, Lisette, Lourdis, Angélique
Madame Lourdis
Mon ami, nous commencerons quand vous voudrez.
Madame Finot
Ce n'est pas parce que Finot est mon fils, mais je vous réponds qu'il jouera bien son rôle.
Finot Fils
Oh, pour ça oui, ma mère.
Lisette
D'abord, Monsieur est on ne peut pas mieux dans le caractère.
On s'assied. Puis, Lisette voudrait parler à Angélique, mais Lourdis l'en empêche.
Il prend Angélique.
Lourdis
Allons, Mesdames, prenez des chaises. Paix Lisette. Écoute toi, Angélique. Nous allons, comme je t'ai dit, jouer une Comédie à l'Impromptu...
Angélique
Mais, mon père...
Lourdis
Eh bien, quoi ? Vas tu encore me dire que tu es chagrine ? C'est justement pour cela, ça t'égayera. C'est un petit divertissement qu'on te donne... Écoute-moi donc. Il faut supposer que tu as un amoureux en campagne...
Finot Fils
Comment, un amoureux, et moi donc...
Lourdis
Eh oui, mon gendre, un amoureux... Laissez-nous donc faire, laissez-nous conduire cela. Voilà l'esprit de ton rôle, entends-tu, ma fille ? Cet amoureux sait ton futur mariage, il en est très piqué, et il t'a écrit cette lettre.
Lisette
Une lettre ; doucement, Monsieur, vous allez sur mes brisées. Ceci est de l'emploi des confidentes. Asseyez-vous, Monsieur ; et nous, Mademoiselle, en scène, s'il vous plaît.
Ici tout le monde s'assied de côté, et les Personnages qui répètent se mettent en scène.
Lourdis
À la bonne heure, j'y consens, voyons un peu comment vous vous en tirerez toutes les deux.
Angélique
Mais, Lisette, es-tu folle de vouloir que je me porte à une pareille extravagance ?
Lisette
Non, Mademoiselle, je connais vos chagrins et je veux les dissiper. Apprenez que votre amant va paraître, qu'il va mettre tout en oeuvre pour vous arracher des mains de son rival, que je le seconde dans son projet ; et qu'enfin voilà une lettre de sa part.
Angélique
Ah ! Lisette, cesse ce jeu cruel.
Elle développe sa lettre.
Lisette
Mais, Mademoiselle, ce n'est point un jeu. Lisez vous-même et reconnaissez l'écriture.
Angélique
Ciel ! Que vois-je ?
Lourdis
Fort bien, ma fille, bien naturellement.
Madame Finot
Oui, très bien.
Lisette
Lisez, Mademoiselle.
Angélique
« Ma chère Angélique, il est donc vrai qu'un rival odieux veut m'enlever ce que j'ai de plus cher au monde... Mais il n'est pas temps de nous répandre en plaintes inutiles, il faut agir. Je vous avertis donc de ne vous étonner de rien. Vous m'allez bientôt voir en présence même de vos parents, et nous chercherons ensemble devant eux les moyens de nous soustraire à leur tyrannie. Le plus tendre et le plus fidèle amant, VALÈRE.»
Lourdis
Bien imaginé, morbleu ! Cette lettre-là prépare l'intrigue à merveille, est-il vrai, Mesdames ?
Madame Finot
Oui, je vois déjà que voilà un rival pour mon fils, tiens-toi bien, Finot.
Finot Fils
Oh ! Que oui, ma mère.
Lourdis
Chut, paix. Allons, courage, Angélique, égaye-toi.
Lisette
Sans doute, Mademoiselle, la situation l'exige.
Angélique
Ah ! Ma chère Lisette, est-il possible ! Cette Comédie ! Valère... Ah ! Je n'ose...
Lisette
Osez tout, Mademoiselle, osez tout.
Lourdis
Eh ! Oui, je te dis, livre-toi.
Angélique
Non, Lisette, je me flatte mal à propos. Cette lettre n'est sans doute qu'une illusion. Ce Valère, ce nom si cher à mon coeur, n'est peut-être ici qu'un nom pris à plaisir... Et le véritable Valère, celui qui me cause tant d'alarmes...
Scène 10
Valère, Angélique, Lourdis, Frontin, Finot Fils, Lisette, Madame Lourdis, Madame Finot
Il lui baise la main.
Valère
Il est à vos pieds, chère Angélique ! Il vous adore.
Angélique
Ciel !
Lourdis
Ah ! Mes enfants ! Le beau tableau ! Ma foi, j'en ai la larme à l'oeil.
À Angélique.
Frontin
Paix donc, Monsieur ; ne troublez pas l'enthousiasme. Continuez, Mademoiselle, et parlez hardiment. Vous devez être au fait à présent.
Lourdis
Oui, ma fille ; du coeur. Imagine-toi que tout cela est véritable.
Frontin
Eh, sans doute ; il n'y a que cela pour bien jouer.
Finot Fils
Véritable ! Oh, quoique çà, je vois toujours ben que c'est un semblant, moi. Pas vrai, ma mère ?
Lisette
Assurément, Monsieur. Oh ! Vous prenez fort bien la chose.
À Valère.
Frontin
Ici, Madame ! Il faut que vous surpreniez les Amants... Vous, Monsieur, pour rendre la scène plus piquante, baisez bien tendrement la main à Mademoiselle. Fort bien... Allez Madame, jouez l'étonnement.
Les deux Amants feignent d'être déconcertés ; de l'autre côté, Frontin et Lisette s'écrient : « Oh ! Ciel !... c'est le Diable.» ; ils restent en attitude.
Madame Lourdis
Laissez-moi faire... Que vois-je ! Un homme baiser la main d'Angélique !
Lourdis
Bien pris ! Ma foi, bien battu chaud !
Madame Finot
Oui, voilà une belle situation !
Finot Fils
Mais moi, ma mère, quand est-ce donc que j'entrerai ?
Frontin
Eh ! Monsieur, vous n'avez pas encore affaire là.
Lourdis
Oui, oui, l'on vous avertira. Allez, ma femme, allez.
Madame Lourdis
Monsieur, que cherchez-vous ici ?
Valère
Hélas ! Madame, je ne vous cache point que c'est l'amour qui m'a conduit.
Madame Lourdis
L'amour ?
Valère
Oui, l'amour le plus tendre a pénétré mon coeur.
Madame Lourdis
Ce pauvre jeune homme... En vérité, me voilà toute émue.
Valère
Ah ! Madame, daignez nous être favorable.
Angélique
Ma mère, que je vous aurai d'obligation !
Madame Lourdis
Allez, allez, petite fille, retirez-vous ; vous n'avez pas affaire ici... Et vous, mon enfant, dites-moi...
Frontin
Pardon, Madame ; mais il me semble que vous oubliez la situation.
Madame Lourdis
Point du tout. Monsieur me parle d'amour, et il me semble qu'il ne faut pas de témoins pour gêner sa déclaration.
Frontin
Oui, Madame, Monsieur parle d'amour, mais ce n'est pas vous que cela regarde.
Madame Lourdis
Comment ! Ce n'est pas moi ?
Lisette
Et non, vraiment ; c'est votre fille. Souvenez-vous donc que vous êtes la Mère.
Madame Lourdis
Ah ! C'est vrai. Je n'y pensais plus. Vous voyez bien, mon ami, ce rôle-là ne m'ira jamais.
Lourdis
Tubleu ! Ma femme, comme vous prenez feu !
Madame Lourdis
Hélas ! Mon cher époux, c'est que cela me rappelle nos amours, et je ne saurais jouer cela de sang-froid.
Lourdis
Eh bien ! Madame, pour vous calmer un peu, je vais entrer, moi.
Frontin
Oui-dà. Aussi bien il est temps de mettre en jeu Monsieur Finot.
Lourdis
Je vais le présenter. Allons, mon gendre, à nous.
Frontin
Un instant, Monsieur, filons la scène. Au bruit que vous faites avant d'entrer nous redoublons nos instances auprès de Madame qui s'attendrit et nous promet son appui contre vous. Alors on nous fait cacher dans le cabinet. Cela donnera matière à d'autres incidents.
Lourdis
Fort bien. À nous maintenant.
Ils entrent en scène.
Madame Finot
Allons, Finot, redresse-toi bien.
Lourdis
Ma femme, et vous, ma fille, réjouissez-vous. Voilà mon gendre arrivé, et je vous le présente. Ne le trouvez-vous pas joli garçon ?
Finot Fils
Ah ! Monsieur...
Madame Lourdis
Il est fort bien tourné.
Finot Fils
Ah ! Madame...
Lisette
Monsieur a quelque chose de très revenant.
Finot Fils
Ah ! Mademoiselle...
Madame Finot
Oh ! Mon fils n'est pas mal quand il veut.
Finot Fils
Ah ! Ma mère...
Frontin
Prenez garde, Monsieur, Madame n'est pas de la Pièce.
Finot Fils
Ah ! Non, non.
Lourdis
Allons, mon gendre, dites quelque chose d'agréable à la Future.
Finot Fils
Ma mère, si je disais c'te chanson que j'ai faite exprès ?
Lisette
Une déclaration en musique ! Écoutons cela.
Finot Fils
Ah ! Mais, Mademoiselle, je n'en sais pas encore la musique, il n'y a que les paroles de faites.
Lisette
C'est bien dommage : mais voyons toujours les paroles.
Finot Fils
Ma chère demoiselle, Si charmante et si belle, Vous enchantez le coeur De votre serviteur.
Lourdis
De votre serviteur ! C'est très poétique.
Frontin
Quand il y aura une musique analogue...
Lisette
Oui, ce sera piquant. Après, Monsieur.
Finot Fils
Près de vous je soupire, Et je ne sais que dire ; Mais si j'y perds mes soins, Je n'en pense pas moins.
Lisette
Il n'en pense pas moins !... Y en a-t-il encore ?
Finot Fils
Si j'ai votre suffrage, Si l'hymen nous engage, Vous verrez votre époux Sans cesse à vos genoux. Voilà le dernier...
Lisette
À vos genoux ! C'est galant cela, Mademoiselle !
Madame Finot
Viens, mon fils, viens Finot, il faut que je t'embrasse.
Frontin
De grâce, Madame, n'interrompez donc pas ?
Madame Finot
Pardon, Monsieur ; c'est un premier mouvement, dont je n'ai pas été la maîtresse.
Lisette
C'est bien naturel, bon sang ne peut mentir. Embrassez-vous. Allez, Madame, vous tenez bien l'un de l'autre.
À Lourdis.
Frontin
Allons, allons au fait. Monsieur, parlez un peu du contrat.
Il se retire avec fracas, et vient se rasseoir.
Lourdis
Bon, bon ; laissez-moi faire. Mon gendre, je suis enchanté de vous ; et comme il me paraît que ces dames pensent comme moi sur votre compte, je veux terminer au plutôt votre mariage ; et de ce pas je vais chez mon notaire faire dresser les articles du contrat.
Frontin
Fort bien, Monsieur ; voilà une sortie sort bien ménagée.
Lourdis
Oh ! Je connais un peu mon théâtre. Je ne suis pas encore en train ; mais ce soir, quand il y aura du monde... Vous verrez, vous verrez à l'exécution.
Lisette
Mais, Monsieur, l'autre Amoureux, qui est caché et qui a tout entendu, doit être furieux de la préférence qu'on donne à son rival.
Lourdis
Ah ! Dame, oui ; que faire de lui à présent ?
Frontin
Eh, parbleu ! Rien de plus simple. C'est un Officier, il faut qu'il se conduise en militaire ; est-il vrai ? Qu'il vienne proposer un cartel à l'autre et qu'il le fasse déguerpir. Qu'en pensez-vous ?
Bas.
Lourdis
Oui... Diable ! Cela va faire une scène d'éclat. Je parie que mon gendre a peur.
À Valère.
Lisette sort.
Frontin
C'est fait exprès. Allons, Monsieur, sortez du cabinet en fureur ; vous, Lisette, allez chercher celui qui doit faire le Notaire.
Scène 11
Lourdis, Frontin, Valère, Finot Fils, Madame Finot
Lourdis
Avez-vous quelqu'un pour cela ?
Frontin
Oui, oui, soyez tranquille ; tout est prévu.
À Finot.
Il tire l'épée sur lui.
Valère
Ciel ! Qu'ai-je entendu ? Madame, je compte sur vos bontés que j'implore. Et toi, qui viens pour m'enlever l'objet de mon amour, commence auparavant par m'arracher le coeur.
Finot Fils
Eh bien ! Monsieur, au secours donc.
Madame Finot
Qu'est-ce que c'est donc, Monsieur ? Je ne veux pas que mon fils se batte, moi.
Frontin
Eh ! Madame, vous interrompez au plus bel endroit ; laissez donc faire.
Lourdis
Eh ! Oui, Madame, c'est le jeu de la scène.
Madame Finot
Oh ! Scène tant qu'il vous plaira ; mais mon fils ne se battra pas. Comment donc, un fils unique !
Frontin
Eh ! Non, Madame, il ne faut pas qu'il se batte non plus, au contraire. Il faut que Monsieur soutienne son caractère, qu'il ait peur, qu'il tremble, et que pour sauver sa vie il cède sa maîtresse à Monsieur.
Lourdis
Sans doute : voilà justement mon idée. Suivez donc le fil.
Madame Finot
À la bonne heure, sitôt que mon fils n'est pas obligé de se battre...
On voit Finot dans un coin, qui tremble de toutes ses forces.
Frontin
Non, Madame. Vous voyez que Monsieur a bien mieux saisi l'intention du rôle. Tenez, regardez-le.
Lourdis
Comment donc ! Fort bien, mon gendre ! Bien naturellement, ma foi !
Scène 12
Lisette, Frontin, Valère, Madame Finot, Finot Fils, Lourdis
Lisette
Voici le notaire ; peut-il entrer ?
Frontin
Un instant. Vous, Monsieur, préparez l'entrée du notaire.
Valère
Eh bien ! Monsieur, je vous laisse le choix, ou de renoncer tout-à-l'heure à Mademoiselle, ou de me disputer son coeur l'épée à la main.
Madame Finot
Allons, allons, Finot ; point de dispute.
Finot Fils
Monsieur, puisque Mademoiselle vous plaît... Et que vous lui plaisez aussi... Et que cela plaît à Madame... Je serais fâché de lui déplaire... C'est pourquoi... Je vous la cède, Monsieur.
Lourdis
Point mal du tout, en vérité.
Valère
En ce cas, Lisette, avertissez le notaire ; et vous, Monsieur, vous me présenterez au père de Mademoiselle, comme un de vos amis qui signe pour témoin.
Finot Fils
Oui, Monsieur.
Lourdis
Voilà ce que c'est, entrons.
Scène 13
Lourdis, Bonne-Foi, Frontin, Valère, Madame Finot, Finot Fils, Lisette, Madame Lourdis
Lourdis
Eh ! C'est Monsieur Bonne-foi.
Bonne-Foi
Pour vous servir, Monsieur ; voici le contrat que vous m'avez fait demander.
Lourdis
Parbleu ! On appelle cela être véritablement dans le costume de son rôle ! Et son sérieux ! Vois-tu, ma femme ?
Bonne-Foi
Son rôle ! Que voulez-vous dire ?
Lourdis
Ah ! Vous en jouez donc aussi, vous ?
Bonne-Foi
Comment ? Si j'en joue ?
Frontin
Eh ! Messieurs, finissons d'abord notre affaire ; nous aurons le temps de jaser après.
Lourdis
C'est bien dit ; finissons.
Bonne-Foi
Monsieur, il n'y a plus que les noms et qualités du futur.
Valère
Mettez Monsieur, Capitaine au Régiment de...
Bonne-Foi
Capitaine... Mais on m'avait dit...
Lourdis
Non, non ; mettez toujours comme dit Monsieur ; ça rend la scène plus plaisante...
Frontin
Infiniment.
Bonne-Foi
Comme vous voudrez : Capitaine au Régiment de...
Frontin cause avec les autres...
Valère
Vous voyez bien, c'est naturel comme cela. Mais vous ne devez pas l'entendre, vous, parce qu'il est censé qu'on vous trompe...
Lourdis
Ah ! Oui, oui, je comprends... C'est comme témoin...
Frontin
Oui, vous y êtes.
Bonne-Foi
À vous à signer, Madame.
Madame Finot
Signerons-nous aussi.
Frontin
La peste ! N'y manquez pas. C'est un jeu de théâtre nécessaire.
Lourdis
Oui, oui ; cela ne coûte pas davantage. Il faut, autant qu'on le peut, mettre de la vérité partout... Donnez-moi la plume.
Frontin
C'est-il fait, Monsieur ?
Lourdis
Oui, Christophe Lourdis, avec paraphe encore.
Frontin
C'est bien, Monsieur, la Pièce est finie.
Lourdis
Et comment la nommerons-nous ? Le Provincial dupé, n'est-ce pas.
Frontin
Non, Les Dupes.
Lourdis
Pourquoi Les Dupes, il n'y a que mon gendre qui l'a été un instant à la scène de l'épée.
Finot Fils
Moi, oh que nenni, j'ai bien vu que c'était un détour.
Lourdis
Allons, allons, mon gendre, convenez que vous avez eu peur là, franchement, n'est-il pas vrai, Madame Finot ?
Madame Finot
Oh ! Oui, je ne m'en cache pas.
Lourdis
Bien, bien, remettez-vous, allez, c'est une plaisanterie que nous avons voulu faire pour vous égayer un peu ; mais pour vous dédommager pendant que Monsieur Bonne-Foi est là, nous allons signer le véritable contrat.
Bonne-Foi
Le véritable contrat !
Lourdis
Sans doute, celui-là n'en est pas un, voyez-vous ; c'est un badinage que nous avons fait entre nous, comprenez-vous, une petite Comédie que nous avons jouée pour passer le temps.
Bonne-Foi
Comment, une Comédie !
Lourdis
Eh ! Oui, une Comédie, est-ce que vous n'étiez pas prévenu ?... Eh ! Morbleu, c'est excellent, vous étiez donc la dupe aussi vous ? Ah ! Bravo, bravo, les dupes, oui, vous aviez raison.
Lisette
Oh ! Il y en a encore une.
Bonne-Foi
Je le crois. Ma foi, mon cher Monsieur, je ne sais si vous avez cru jouer une Comédie, ni quel rôle vous avez dû y remplir ; mais vous savez du moins que le Notaire est réel, et je puis vous assurer que le dénouement est véritable.
Lourdis
Qu'est-ce que vous me contez ici de Notaire et de dénouement ?... Entendons-nous donc un peu... Vous, Monsieur le Musicien, Auteur...
Frontin
Vous me faites trop d'honneur, Monsieur, je ne suis plus qu'un valet.
Madame Lourdis
Un valet, ah Ciel ! Et ma fille ?
Lisette
Elle est mariée, Madame.
Madame Finot
Mariée ! Et Monsieur ?
Frontin
C'est l'époux de Mademoiselle.
Finot Fils
Son époux ! Et moi donc ?
Lisette
Vous, Monsieur, vous êtes une des dupes en question.
Lourdis
Ah ! Ventrebleu, j'y suis ; et moi l'autre, n'est-ce pas ?
Frontin
Pardon, Monsieur, mais rappelez-vous l'intention ; vous m'avez payé pour duper, j'ai voulu bien gagner votre argent.
Finot Fils
Oui-da, oh bien, Monsieur, vous m'avez dupé à la répétition ; mais ne comptez pas sur moi pour la Pièce, vous la jouerez tout seul, pas vrai, ma mère ?
Lisette
Consolez-vous, allez, Monsieur, où le rôle de l'Amant commence, celui de rival est fini.
À Mme Lourdis.
Madame Finot
Oh ! Tout est est bel et bon, mais il n'y a rôle qui arrête. Madame, vous m'avez donné votre parole, et je m'y tiens.
Madame Lourdis
Mais je compte bien vous la tenir aussi.
Frontin
Comment, Madame, vous avez si bien joué votre rôle avec tant d'âme et de sentiment !... Et vous Monsieur, vous aviez si bien saisi le caractère du vôtre, voudriez-vous vous démentir au dénouement... Monsieur le Notaire, parlez donc un peu pour nous, les dénouements vous regardent.
Bonne-Foi
Effectivement, Monsieur, les choses font bien avancées maintenant. Le contrat est signé, l'on ne peut plus s'en dédire... Mais je connais Monsieur, et je puis vous assurer que c'est un très bon parti pour Mademoiselle.
Lourdis
Allons, en ce cas là, il n'y a que demi-mal. Madame Finot, arrangeons-nous à l'amiable ; j'ai ma seconde fille au couvent, je vous l'offre pour votre fils en dédommagement de cette petite plaisanterie-là.
Madame Finot
À la bonne heure, j'y consens.
Finot Fils
À condition qu'il n'y aura pas de Comédie pour la noce toujours.
Lourdis
Il y avait longtemps que j'avais le plan d'une Comédie dans ma tête, il ne me manquait plus que le sujet, le voilà tout trouvé.
Frontin
Et pour que la fête soit complète, Monsieur, admirez notre prévoyance, nous avons encore fait préparer un petit Ballet, dont nous allons vous donner le divertissement.
Lourdis
Ah ! Parbleu, cela est trop honnête ; allons, Madame Finot, laissons-là la rancune, et prenons tous part à la fête.
LE BALLET, entre et commence.
Frontin
Vous n'attendrez pas longtemps, entrez, Messieurs.
Vaudeville
Lisette, Lourdis, Valère, Angélique, Finot Fils, Frontin
Air : Un Soldat par un coup funeste.
Lisette
Quand pour épouser une Belle On amène un Provincial, La Scène s'entame avec elle, Presque toujours par un Rival. C'est l'amant de Province, Malgré le Papa, la Maman, Qui fait toujours le rôle le plus mince, Et s'en retourne au dénouement.
Lourdis
Tout ici-bas est Comédie, Jusqu'aux projets des amoureux ; Chacun fait son rôle en la vie, Mais chaque acteur n'est pas heureux. On va de scène en scène, On débute facilement ; Mais c'est la fin qui coûte plus de peine, Et l'écueil est au dénouement.
Valère
Dans la richesse et la fortune Faire consister le bonheur, Cette erreur n'est que trop commune, Mais n'a jamais séduit mon coeur. Ah ! si dans cette vie Nous disposons d'un seul moment ; Si ce moment n'est qu'une Comédie, Qu'amour en soit le dénouement.
Angélique
Si l'amour est une folie, Au moins il promet d'heureux jours ; D'une agréable Comédie, Il nous représente le cours. Réservons la sagesse, Pour confidente au sentiment, Pour notre intrigue adoptons la tendresse, Et le bonheur pour dénouement.
Finot Fils
La peste soit de la manie, Qu'on a de se moquer des gens ; Vous vous donnez la Comédie, Je le vois trop, à mes dépens. Si jamais on m'occupe D'autre rôle en pareil moment, Je promets bien, de peur d'être encore dupe, D'aller tout droit au dénouement.
Frontin
En vain dans une Comédie, L'auteur traite un plaisant sujet, Si vous n'approuvez sa folie, Il aura manqué son objet. Mais quand votre suffrage, L'accueille favorablement, Alors il voit couronner son Ouvrage Par le plus heureux dénouement.