Scène 1
Monsieur Franville
Il lit une lettre.
Il jette la lettre.
Monsieur Franville
Parbleu ! C'est une cruelle chose qu'une entreprise nouvelle, où diable avais-je l'esprit quand j'ai imaginé de me mettre à la tête d'un Spectacle ! Mon Théâtre est construit à la vérité, mes décorations sont prêtes, c'est bien quelque chose ; mes pièces sont commandées... Il ne me manque plus que des acteurs pour les jouer. Voici vingt lettres de sujets qui se proposent, mais la peur que j'ai de faire de mauvaises acquisitions m'a retenu jusqu'à présent ; il faut pourtant finir. Voyons, récapitulons un peu ces lettres, et au risque d'être trompé, répondons à quelques-unes. Relisons d'abord celle-ci. " Monsieur, mes pleurs qui tombent dans mon cornet ont rendu mon encre si blanche, que vous aurez peine à lire ma lettre. " Voilà un beau début ! Excusez une malheureuse fille, la voix me manque et la main me tremble ; et si vous pouviez me voir dans l'état où un infidèle m'a réduite... Ah ! C'est un beau désespoir ! Oui, voilà une vocation bien favorable pour la Comédie ! Voyons un peu l'emploi que la Demoiselle compte prendre. Les amoureuses apparemment. " Hum ! Hum ! J'ai dix-huit ans." C'est le bon âge. "Taille avantageuse." C'est ce qu'il faut. "Figure fort revenante, surtout lorsque je suis de bonne humeur." Apostille intéressante : ou aura soin d'égaler la Demoiselle. "Je jouerai les ingénuités, les Agnès." Ah ! Madame l'ingénue ! Il y a conscience : c'est s'y prendre un peu tard !... Serviteur à votre ingénuité ! Voilà pourtant de ces Agnès comme on en rencontre avec connaissance de cause.
Scène 2
Un Soufleur, Monsieur Franville
Il parle en nazillant et grimaçant un peu.
Un Soufleur
Monsieur, je suis bien votre serviteur, j'ai l'honneur de vous saluer, je vous souhaite bien le bonjour, Monsieur.
Monsieur Franville
Et moi pareillement, Monsieur, qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur?
Un Soufleur
Monsieur, je n'ai qu'un mot à vous dire, Monsieur, qu'un mot... Si c'était un effet de votre complaisance de vouloir bien m'interrompre sans m'écouter, ça sera fait toute de suite ; Monsieur, ça sera fait tout de suite, je n'ai qu'un mot.
À part.
Monsieur Franville
Eh bien, Monsieur ! Tout de suite, dites-le ce mot, Monsieur, dites-le. C'est un original dont il faut que je m'amuse.
Un Soufleur
Monsieur, j'ai entendu dire que...
Monsieur Franville
Est-il possible, Monsieur ? Comment, vous avez entendu dire que...
Un Soufleur
Oui, Monsieur, c'est par voix indirecte ; il m'est revenu que...
Monsieur Franville
Comment, Monsieur, cela vous est revenu !
Un Soufleur
Assurément, Monsieur, je n'en impose pas, il court un bruit que...
Monsieur Franville
Comment donc ; mais ce bruit là est inquiétant au moins !... Et vous dites, Monsieur, que...
Un Soufleur
Eh ! Bien ; mais, Monsieur, je dis qu'on dit que vous avez dit que vous faisiez une troupe de Comédie.
Monsieur Franville
On dit cela, Monsieur ?
Un Soufleur
Oui, Monsieur... Et comme je me trouve sans place, moi, pour le moment, ce qui ne prouve rien, voyez-vous, parce que tous les jours vous sentez bien, on est dans le cas de...
Monsieur Franville
Assurément.
Un Soufleur
Eh bien, Monsieur je viens vous proposer mes talents.
Monsieur Franville
Vos talents, Monsieur ! Cela n'est pas de refus ; dans quel genre sont-ils ?
Un Soufleur
Mais, Monsieur, en tout genre ; pour ce qui est en fait de Tragédie, de Comédie, et même d'Opera, Monsieur.
Monsieur Franville
Comment, Monsieur, est-ce que vous chantez ?
Un Soufleur
Non, Monsieur ; au contraire je ne chante pas. Je chanterais bien, si je voulais ; mais je vous conviendrai d'une chose, je n'ai pas d'oreille.
Monsieur Franville
Pas d'oreille ! Ah ! Cela vous plaît à dire.
Un Soufleur
Oh ! Monsieur ; c'est une politesse de votre part ; mais je ne veux pas vous tromper.
Monsieur Franville
C'est bien honnête. Monsieur est pour les Tragédies, apparemment. Monsieur déclame.
Un Soufleur
Déclame : non. Je l'aimerais assez, la Tragédie ; mais je vous avouerai encore une autre chose, j'ai la voix fausse dans le haut.
Monsieur Franville
Ah ! C'est dommage... Vous êtes obligé comme cela de vous borner à la Comédie.
Un Soufleur
La Comédie, moi ! Ah ! Bien oui ! Belle bagatelle : je m'amuse bien à cela, ma foi.
Monsieur Franville
Comment ? Vous ne chantez, ni ne déclamez, ni ne jouez la Comédie ! Que diable faites-vous donc dans les pièces ?
Un Soufleur
Ah ! Ce que j'y fais ? Je les souffle, Monsieur, je les soufFle.
Monsieur Franville
Ah ! Vous les soufflez.
Un Soufleur
Oui, Monsieur, je les souffle ; et bien même, je m'en vante encor, et on ne peut pas m'ôter ça, voyez vous ?
Monsieur Franville
Je vous en fais mon compliment, Monsieur ; vous pouvez ne m'être pas inutile ; mais je serais charmé de vous connaître un peu.
Un Soufleur
Me connaître ! Ah parbleu, c'est bien aisé. Il n'y a pas grand chose à vous dire pour ça. Je ne vous parlerai pas de ma taille. Vous ne la voyez pas ; je suis tout enveloppé dans ce manteau... Mais qu'est-ce que cela vous fait, que ma taille soit élégante ou non, avantageuse ou raccourcie, tout ça est égal, pourvu que j'atteigne à la trappe ; c'est tout ce qu'il faut, n'est-il pas vrai ?
Monsieur Franville
Oui, c'est la mesure tout juste.
Un Soufleur
Pour mes jambes, je n'ai rien à vous en dire non plus ; que vous importe en effet, qu'elles soient droites ou cagneuses, arquées ou bancales. Toute la besogne d'un souffleur se fait assis.
Monsieur Franville
Vous avez raison.
Un Soufleur
Je ne sais pas, Monsieur, si vous trouvez ma figure bien revenante ?
Monsieur Franville
Mais elle n'est pas mal.
Montrant le trou.
Un Soufleur
Eh bien, tout ça ne fait encore rien à la chose. Quand je serai là, moi. Le Public ne verra mon visage que par derrière.
Monsieur Franville
Il n'y perdra pas.
Un Soufleur
Toute l'explication que j'ai à vous donner se réduit donc à trois points. L'intelligence, l'oeil et la voix... Pour l'intelligence, la modestie m'empêche de vous dire là-dessus tout ce qui en est. J'ai un principe moi ; c'est qu'il ne faut jamais se vanter en face de soi-même, sans quoi faut rougir ; et il y a des gens que ça embarrasse... Mais pour le regard, ah ! Personne ne l'a plus vif que moi pour lire d'un coup d'oeil deux vers à la fois. Et de mes deux yeux, tandis que l'un ne perd pas de vue le livre, l'autre continuellement fixé sur l'acteur, observe son maintien, devine son embarras, et prévient son silence.
Monsieur Franville
Le beau portait ! Il me semble voir un colimaçon à la découverte, un oeil à droite et l'autre à gauche.
Un Soufleur
Pour la voix, comme je vous dis, je ne l'ai pas imposante dans le haut ; mais elle est moelleuse dans le médium, et par le mécanisme adroit de l'articulation, faisant une porte-voix de mes lèvres, personne ne parle bas plus intelligiblement que moi. Souvent même dans ces moments où la scène se passe au fond du Théâtre, l'Acteur emporté par la passion, ou trop éloigné de moi pour m'entendre, a reconnu son vers au seul mouvement de mes lèvres.
Monsieur Franville
Tubleu ! C'est tirer le talent à l'alambic.
Il lui montre un papier.
Un Soufleur
Il y aurait encor un détail à vous faire sur la main. Le souffleur, ordinairement, copie les répertoires ; est-il vrai ? Je ne vous dis rien de mon écriture ; mais tenez, en voilà un échantillon ; vous avez des yeux, je m'en rapporte. Vous ne voyez que de la commune au moins, l'écriture de tous les jours, mais nous avons la moulée pour les grandes occasions, et le trait pour les coups d'éclat ; à présent, Monsieur, décidez-vous.
Monsieur Franville
Monsieur, si vos talents répondent à l'idée que vous m'en donnez, je serai charmé de vous avoir ; mais permettez-moi de vous essayer auparavant : sitôt que ma troupe sera assemblée nous commencerons des répétitions, et là vous serez à même de vous faire connaître. Voici un billet d'entrée avec lequel les portes du théâtre vous seront ouvertes.
Il s'en va.
Un Soufleur
Eh ! Bien ; je ne manquerai pas de m'y présenter, en attendant, je suis bien votre serviteur, Monsieur ; j'ai l'honneur de vous saluer, je vous souhaite bien le bonjour, Monsieur.
Scéne Iii
Monsieur Franville
Il va se mettre à son bureau.
Monsieur Franville
Voilà un plaisant Monsieur ! S'il souffle comme il parle, cela doit être intéressant ; voyons mes autres lettres.
Scéne Iv
Valet, Monsieur Franville
à part, du haut du Théâtre, en voix ordinaire
Valet
Voyons s'il me reconnaîtra... Ah ! Monsieur le Directeur, vous voulez essayer les gens !.. Oh bien, je vais de mon côté essayer un peu votre patience.
Monsieur Franville
Qui est là ?
Valet
Serfiteur, Monsir.
Monsieur Franville
Que demandez-vous, l'ami ?
Valet
Monsir, l'y être un petit lettre.
Il lit.
Au Valet.
Le Valet le regarde sans lui répondre.
Monsieur Franville
Donnez. " Monsieur, avec l'envie que j'ai de jouer la Comédie, si la nature m'avait gratifié de six pieds de hauteur et de poumons à la Romaine, je me serais jeté à corps perdu dans les Tyrans ou dans les Héros, et je choisirais un autre champ que votre Théâtre pour développer mes talents, mais je suis à peu près de la taille d'un bel épi de bled de Turquie, et ma tige n'a guère que cinq pieds au-dessus de la terre, cela me détermine pour les rôles comiques, et je vous offre ma médiocrité ; j'ai d'ailleurs un assortiment de bonne volonté, d'intelligence et de mémoire ; avec un fond de gaieté et une extrême envie de rire aux dépens de qui il appartiendra. Comme je sais que vous n'aimez pas à acheter chat en poche, je vous préviens que je vous mettrai à même de m'essayer avant de conclure, et si ma petite provision peut vous convenir, nous passerons un bail ensemble. J'ai l'honneur, etc." Du moins il a de la conscience celui-là, je suis curieux de connaître l'écrivain. Mon ami, dites à votre maître que s'il veut me faire le plaisir de me venir voir, nous nous arrangerons ensemble.
Monsieur Franville
Entendez-vous, mon enfant ?
Valet
Monsir, il parle pour moi ?
Monsieur Franville
Oui, je vous prie de dire à celui qui vous envoie qu'il vienne me voir... Mais dites-moi que fait-il ce Monsieur là ?
Valet
Monsir, javre apporté un lettre, chattendre un réponse.
Monsieur Franville
Eh ! Bien, je vous l'ai faite.
Valet
Monsir, ché temante pardone, che n'ententre pas.
Monsieur Franville
Je vous demande à présent qui est celui qui vous envoie ; ce qu'il fait ?
Valet
Monsir, excusez-moi, ché n'ententre pas.
Monsieur Franville
Vous n'entendez-pas. Cela est pourtant clair ; je ne saurais m'expliquer mieux... Je vous demande quel est son état, sa profession.
Valet
ɉcrire, Monsir, écrire.
Monsieur Franville
Ah ! Il écrit... Est-ce un homme de lettres ? Est-ce un commis, un secrétaire.
Valet
ɉcrire, Monsir, écrire.
À part.
Haut.
Monsieur Franville
Eh non, ce n'est plus cela que je vous demande ; Il ne comprend rien, j'aurai plutôt fait de le renvoyer. Allez dire à votre maître qu'il vienne me voir, nous causerons ensemble.
Valet
Mais, Monsir, est-ce que fous n'ententre pas aussi, chattendre ein réponse depuis trois heures.
Monsieur Franville
Mais, morbleu, est-ce que vous êtes ivre ? Voilà vingt fois que je vous la répète.
Valet
ɉcrire fous, Monsir.
Le valet impatienté s'assied sans répondre.
Monsieur Franville
Mais, je n'ai rien à lui écrire, dites-lui cela. Ah ! Parbleu celui-là est réjouissant ! Vous êtes familier l'ami.
Valet
Écrire fous, encore ein coup, écrire, ché n'entendre pas.
Monsieur Franville
Où diable a-t-on déterré un pareil commissionnaire ? Comment vous ne comprenez-pas ce que je vous dis ?
Valet
Tarteifle ! Fous l'y être fou donc ? Quand je dire ché n'ententre pas ; ententre-fous, ou n'ententre pas encore, écrire.
Il lui crie à l'oreille.
Monsieur Franville
Peste soit de l'animal ! Je crois, Dieu me pardonne, qu'il est sourd. Est-ce que vous êtes sourd ?
Valet
Ah gouth ! Ah gouth ! La sourd.
Il lui fait signe.
Monsieur Franville
Le diable l'emporte ! Il y a deux heures que je me casse la tête là bien à propos ! Écrire, je comprends actuellement... Attendez un instant.
Valet
Ya, ya, écrire fous, écrire.
Monsieur Franville
Allez, Monsieur écrire, allez.
Valet
Monsir.
Monsieur Franville
Eh bien ! Quoi ? Que faut-il ? Encore écrire?
Valet
Fous faire la Comédie.
Monsieur Franville
Que veut-il dire ?
Valet
Ché aussi capable pour faire. Quand fous il donne moi beaucoup l'archent, ché vas chouer pon, beaucoup, pon.
Monsieur Franville
Comment ! Mais je crois qu'il parle de jouer la comédie.
Valet
Écrire fous, ché n'entens pas.
Monsieur Franville
Va-t-en au diable avec tes écritures.
Valet
Monsir, je sonne fort pien du cor.
Monsieur Franville
Va-t-en, va-t-en.
Valet
Je connais fort peaucoup la flûte.
Monsieur Franville
Eh morbleu, t'en iras-tu ?
Valet
Écrire, Monsir, écrire.
Monsieur Franville
Oui, oui, je vais t'écrire la porte sur le nez.
Scéne V
Monsieur Franville
Monsieur Franville
Parbleu, voila une belle acquisition à faire, et une jolie conversation que je viens d'avoir ! Mais je ne reviens pas de ma simplicité. Voilà deux heures que je ne m'aperçois pas que cet animal est sourd, et je veux lui faire entendre raison ; si je juge du Maître par le Valet, cela ne m'en donne pas grande idée.
Scéne Vi
Le Beau Léandre, Monsieur Franville
Le Beau Léandre
Monsieur, c'est pour avoir l'honneur de vous souhaiter le bonjour.
Monsieur Franville
Je vous salue, Monsieur, peut-on savoir ce qui vous amène.
Le Beau Léandre
Monsieur, je suis tun jeune homme dont auquel vous pouvez faire tout ce qui dépendra de moi.
Monsieur Franville
Je ne comprends pas trop ce que vous me faites l'honneur de me dire.
Le Beau Léandre
Je vais tentrer zavec vous ten pourparler, Monsieur. J'ai t'eu une inducation proportionnée ta ma naissance, qu'est très honnête, étant le fils d'un père qu'est zun bourgeois t'honoré dans Paris ; mais, comme vous savez, Monsieur, un jeune homme ne peut pas demeurer comme un cul de plomb zen une boutique, c'est ce qui fait que je me suis t'informé de vous, comme par lequel nous pouvons faire un arrangement zensemble.
Monsieur Franville
Mais quelle serait votre intention ?
Le Beau Léandre
Monsieur, mon intention ça dépend de vous. Je n'ai pas d'intention moi... Quand je dis je n'en ai pas, c'est-à-dire, si fait. J'en ai bien tune, mais elle est subordonnée za la vôtre.
Monsieur Franville
Est ce que vous auriez envie de jouer la Comédie ?
Le Beau Léandre
Monsieur, c'est positivement zen cette qualité que je viens ta vous.
Monsieur Franville
Monsieur, la Comédie est un art bien difficile.
Le Beau Léandre
Je n'en ignore pas, la Comédie c'est une chose très-difficile. Quand je dis difficile, c'est-à-dire, il n'y a rien de si aisé, il ne faut que de l'interligence pour ça.
Monsieur Franville
De l'interligence, oh ! Il me paraît que vous n'en manquez pas ; avez-vous déjà joué quelque fois ?
Le Beau Léandre
Non, Monsieur, jamais... Quand je dis jamais ; c'est-à-dire, si fait... Je me suis essayé devant zune glace qui est dans la chambre de mon père.
Monsieur Franville
La peste, vous êtes fort avancé ! Vous savez sans doute des rôles.
Le Beau Léandre
Oh ! Pour ça, oui, beaucoup... Quand je dis beaucoup, c'est-à-dire, non, je n'en sais pas, mais c'est égal, il ne faut que de la mémoire pour ça.
Monsieur Franville
Oh bien ! Moi, je vous conseille de ne pas prendre cet état là.
Le Beau Léandre
À cause de pourquoi t'est-ce ?
Monsieur Franville
Mais pour bien des raisons.
Le Beau Léandre
Encore, dites-moi zen tune, Monsieur.
Monsieur Franville
Eh ! Mais, par exemple, en voilà tune très forte.
Le Beau Léandre
Zen quoi donc, Monsieur ?
Monsieur Franville
Eh ! Parbleu, zen tout... La première chose que l'on exige au théâtre, c'est de parler correctement le Français et franchement vous me paraissez avoir un certain accent.
Le Beau Léandre
C'est zun rien ça, Monsieur, je m'en vas vous dire d'où c'que ç'a provient ; j'ai tun peu fréquenté sur le Boulevard du Temple, où ce que j'ai entendu jouer la parade avec attention, et j'en ai contracté zune habitude d'appuyer p't'être un peu trop d'sus la prononciation. Mais avec un peu de négligence, Monsieur, je me remettrai zau niveau de tout le monde.
Monsieur Franville
C'est plus difficile que vous ne pensez, d'ailleurs vous ne savez aucune rôle, et vous ne pourriez pas m'être utile.
Le Beau Léandre
Monsieur, pardon, excuse. Quand je dis je ne sais taucun rôle, c'est-à-dire si fait, j'en sais bien, mais ce sont des petites comédies toutes entières, et si vous voulez je vas tavoir l'honneur de vous en jouer tune à moi tout seul.
Monsieur Franville
À vous tout seul ! Cela doit être curieux.
Le Beau Léandre
Monsieur, je m'en fais fort.
Haut.
Il s'assied.
Monsieur Franville
Il n'est qu'onze heures ; je n'ai rien à faire jusqu'à midi, amusons-nous de son extravagance. Allons, Monsieur, je vous écoute.
Le Beau Léandre
Eh bien ! Monsieur, voilà que je m'y mets, zil est bon de vous figurer qu'il y a tune prison dessus l'théâtre, voilà justement zune table et des chaises... Je suis tun Militaire dont auquel sa maîtresse lui a faite zune infidélité ; au fort de ma colère j'ai désalté : la Marichaussée m'a rattrapé, je suis tenfermé. Je commence la pièce par un monologue à moi tout seul. C'est moi qui parle. Enfin je suis ten cage. Ici, je prends une grosse voix pour faire le soldat, parce que c'est le zéros de la pièce.
Monsieur Franville
C'est bien pensé.
Le Beau Léandre
Enfin je suis ten cage ! Ô perfide maîtresse ! C'est pour votre inutile et cruelle Duchesse Que votre amant, bientôt, perdra le goût du pain ! Ah ! Cher zamant, hélas ! À présent, Monsieur, la fille entre dans la prison. Le monologue devient à deux. Elle s'écrie. Vous voyez, Monsieur, que je prends ma voix dans le clair. C'est pour imiter la fille.
Monsieur Franville
C'est fort bien, Monsieur.
Le Beau Léandre
Que cherchez-vous tici ? Venez-vous près de moi faire le bon apôtre ? Allez, jamais mon oeil ne reverra le vôtre. Mon ami, c'est mon ch'pere. Votre ch'pere est un sot, et vous tune... Suffit. Mais calmez-vous tun peu, Je ne suis point mariée, et ce n'était qu'un jeu. Qu'un jeu ? Ah ! Malheureux ! Le Soldat lui répond d'un air sévère. La fille lui dit zà ça. Mais le Soldat lui répond tout net. La fille qui commence à se piquer, lui dit. Le soldat tombe des nues. Il se jette la tête et les deux mains sur la table en appuyant bien fort, pus il fait du bruit en cognant, et pus le coup de théâtre est frappant.
Monsieur Franville
Je le crois.
Le Beau Léandre
Ici, Monsieur, le père entre, le monologue continue toujours, mais il devient à trois personnes.
Monsieur Franville
Fort bien.
Il déclame en tremblant.
Le Beau Léandre
Mon ami, pour te voir j'ai dans le voisinage Visith les bouchons, couru tout le village. Enfin je viens tici sans trop savoir pourquoi ; Mais je suis enchanté d'abord que je t'y vois. Ah ! ciel ! Tout est pérdu ! Papa, c'est pour quatre heures. Eh quoi, qu'a-t-il donc fait ? C'est qu'il a désalté. Si j'avais le nez fin, je m'en serais douté. Pour la dernière fois, embrasse donc ta tante, Mon enfant (Elle tombe sur lui.) Le Père.- Mon ami. (Il tombe sur lui.) La Fille.- Cher zamant. (Elle tombe sur lui.) Le Soldat.- Chere zamante. (Iltombe sur elle.) Je prends une voix cassée pour le père, parce que c'est z'un invalide... Pas du tout, Monsieur, v'là que pour découvrir le pot au noir, la fille qui était sortie, rentre en criant : Le père demande. La tante qui est venu là aussi, répond : La père qu'est pus suté qu'eux tous, dit: Sa tante qui fond en larmes, lui dit: Et les voilà tous quatre en attitude dans les bras des uns des autres, ce qui forme un tableau superbe; alors les grenadiers paraissent, et l'on entend, poun, poun, poun.
Monsieur Franville
Qu'est-ce que cela ?
Le Beau Léandre
Adieu, séparons nous, car voici le moment Qui doit de cette pièce hâter le dénouement; Reçois cette embrassade, et s'il faut que je meure, Crois-moi, mourir n'est rien, c'est notre dernière heure. Désévanouissons-nous et courons sur la place, Car je viens de rêver qu'il obtiendrait sa grâce. Ah ! Rangez-vous, rendez-moi mon amant, Que je l'embrasse en cet heureux moment. Vous m'aviez fait zun tour qui passait raillerie, Et moi j'avais mal pris votre plaisanterie, Ça prouve, mes enfants, que dans ce jeu fatal Nous avons t'eu tous plus de peur que de mal. Cà, Monsieur ? C'est l'intérêt de la pièce ! C'est le tambour. Poun. Au second coup, l'amant revient à lui, et dit za la fille : Là-dessus la fille s'évanouit comme de raison, ainsi que tout le monde ; alors les grenadiers emmènent le soldat, il monte l'escalier de bois en se retournant trois fois, joignant les mains au ciel, comme pour dire, tout est dit. Il s'en va avec un grand courage... Sitôt qu'il est parti, l'invalide se relève, et dit aux autres : Et ils partent. Tout de suite la toile se lève ; le soldat vient d'avoir sa grâce ; il est entouré du peuple ; la fille les pousse à droite et à gauche ; où est-il, où sont-ils ? Ici, Monsieur, v'là le coup de théâtre, le soldat la reçoit dans ses bras, et leur dit à tous avec dignité. Voilà, Monsieur, de quoi zy retourne, et la pièce est finie.
Monsieur Franville
Monsieur, je vous fais mon compliment, et voici une scène qui me donne de vous la meilleure idée.
Le Beau Léandre
Eh ben, Monsieur, nous n'avons qu'à faire un petit arrangement zensemble.
Haut.
Monsieur Franville
Je veux m'en amuser encore. Monsieur, je ne puis rien conclure pour le moment. J'attends mon associé, et si vous voulez me faire le plaisir de rester à dîner avec nous, nous parlerons d'affaires ; il sera charmé de vous entendre.
Le Beau Léandre
Eh ! Ben, Monsieur, avec plaisir, j'ai z'une petite affaire ici près, j'y vas faire un petit tour et je reviendrai.
Monsieur Franville
Oh ! Non, je vous en prie, ne sortez pas, nous allons nous mettre à table ; en attendant, voici un cabinet qui donne sur la rue, entrez-y pour vous dissiper ; si vous voulez lire, il y a des comédies.
Le Beau Léandre
Ah ! Volontiers, Monsieur : je suis taffectionné à la lecture.
Monsieur Franville
La bibliothèque est à droite ; voyez-vous ?
Le Beau Léandre
Oui, Monsieur, j'ai tun livre en main.
Monsieur Franville
Si vous voulez répéter quelques scènes, il y a une glace aussi.
Le Beau Léandre
Oui, Monsieur, j'en ai déjà t'eu l'intention.
Monsieur Franville
Si cependant vous aviez quelques besoins dehors, il y a une porte qui s'ouvre sur la rue.
Le Beau Léandre
Je vous remercie, Monsieur : me voilà t'avec un livre, et je vous prie de ne plus penser z'à moi.
Monsieur Franville
Bon, bon, amusez-vous... Nous allons bien rire à ses dépens... Mais j'entends quelqu'un, c'est sans doute mon associé. Il ne saurait venir plus à propos.
Scène 7
Pointu, Monsieur Franville
ivre
Pointu
Votre serviteur de tout mon coeur.
Monsieur Franville
Quelle diable de visite est cela ? Que voulez-vous, Monsieur ?
Pointu
Mon cher Monsieur, vous voyez un homme accablé d'affliction.
Monsieur Franville
Il y paraît.
Pointu
Il m'est impossible de porter.
Monsieur Franville
Tout le vin qu'il a bu.
Pointu
De porter le quart de mes chagrins... J'ai perdu...
Monsieur Franville
La raison.
Pointu
J'ai perdu la gaieté... et je succombe sous le poids de...
Monsieur Franville
Sous le poids de l'ivrognerie.
Pointu
Sous le poids de ma douleur.
Monsieur Franville
Qu'avez-vous donc, Monsieur ?
Pointu
Monsieur, j'ai des chagrins domestiques. J'ai une servante qui me vole.
Monsieur Franville
Il faut la mettre à la porte.
Hoquet.
Hoquet.
Pointu
Ce n'est rien que cela, Monsieur ; j'ai une femme qui est mon tourment ; quand elle était jeune elle me faisait... Elle me faisait enrager, mais j'en venais à bout parce que j'étais jeune aussi ; a présent qu'elle est vieille, elle ne peut plus... Elle ne peut plus me souffrir elle me reproche tout. Je n'ai qu'une consolation, c'est de boire un petit coup de temps en temps, avec modération ; cependant il n'y paraît jamais. Eh bien ! Monsieur, je ne sais pas comment diable elle fait son compte. Je ne peux pas avaler un verre de vin qu'elle ne s'en aperçoive aussitôt.
Monsieur Franville
Elle est donc bien maligne ?
Il lui fait un hoquet sur le nez.
Pointu
Oh ! C'est un démon... Tenez, Monsieur, par exemple, aujourd'hui, on ne se douterait pas que j'aie bu. Eh bien ! Croiriez vous, je n'ose pas rentrer à la maison. Sitôt qu'elle va me sentir seulement, elle va me faire un sabbat d'enragé, et cependant je n'ai pas l'haleine chargée du tout... Tenez, voyez plutôt.
Monsieur Franville
Pouah ! Retirez vous donc, Monsieur.
Pointu
Non, c'est pour vous faire sentir...
Monsieur Franville
Oh ! Parbleu, je le sens de reste.
Pointu
Ce n'est rien que tout cela, Monsieur, ça n'attaque que le tempérament ça... Mais ce que je vas vous dire attaque l'honneur.
Monsieur Franville
Ceci devient sérieux, Monsieur, il y a de l'indiscrétion à conter ainsi des affaires de cette conséquence à des gens qu'on ne connaît pas, et je vous prie de me dispenser de vous écouter.
Pointu
Pardonnez-moi, Monsieur, la chose peut vous regarder, et je vous prie en grâce de m'entendre.
Monsieur Franville
Eh bien ! Monsieur, parlez donc.
Pointu
Primo d'abord, Monsieur, il vous faut savoir que je suis Bourgeois de Paris, établi depuis trente ans à la Butte Saint-Roch ; j'ai passé tous les grades de ma profession, et maintenant je suis Syndic de ma Communauté ; voilà qui met une famille dans une belle passe. Eh bien ! Monsieur, j'ai un fils qui est un mauvais sujet, un vaurien, Monsieur.
Monsieur Franville
Voilà qui est fâcheux.
Pointu
Croiriez-vous, Monsieur, que ce misérable-là, qui est en état d'aller à tout, n'a jamais voulu apprendre de métier. Il s'est mis dans la tête d'étudier pour jouer la parade ; il va par les rues avec un habit tout galonné, et il se fait appeler le beau Léandre, plutôt que de se nommer comme son père Eustache Pointu. Çà ne crie-t-il pas vengeance?
Monsieur Franville
Il a tort. Comment, Monsieur, vous êtes le père d'un jeune-homme qui porte un habit...
Pointu
Oui, mon cher Monsieur, je suis son propre père.
Monsieur Franville
Effectivement, je vous regardais, et je vous trouvais un air de ressemblance.
Pointu
C'est bien naturel... Tenez, mon cher ami, dans tout ça je vous regarde comme mon sauveur. J'ai dans la tête un projet pour punir ce coquin-là, pour me venger de sa mère, et pour me contenter moi sans qu'on ait rien à me reprocher.
Monsieur Franville
Eh ! Comment cela ?
Pointu
Mon ami, mon fils veut se déshonorer, je l'abandonne à son malheureux sort ; ma femme me dit tous les jours de quitter la maison, je n'y remettrai pas le pied. Vous êtes Directeur de Comédie, vous ? Eh bien ! Vous n'avez qu'à m'engager.
Monsieur Franville
Vous engager ! Ah ! Parbleu, en voilà une bonne ! Pour jouer les ivrognes donc ?
Pointu
Pourquoi pas ? C'est un excellent marché pour vous. J'ai du naturel d'abord ; je n'aurai pas d'étude à faire, et je vous promets d'être toujours dans le caractère de mon rôle, qu'en dites-vous, mon cher ami, répondez-moi.
Monsieur Franville
Il me vient une idée. Je veux le mettre tête à tête avec son fils, et jouir un peu de leur surprise.
Pointu
Eh bien ! Mon ami, répondez donc.
Monsieur Franville
Monsieur, nous pourrons nous accorder, mais j'attends ici quelqu'un, faites-moi l'amitié de rester à dîner avec moi. Passez un instant dans ce cabinet, je vais vous y rejoindre ; et nous parlerons à notre aise.
Il entre.
Pointu
Eh bien ! Mon ami, ne vous gênez-pas. Je vais vous attendre.
Monsieur Franville
Il ne s'attend pas à la rencontre : écoutons.
Scène 7
En Dedans, Monsieur Franville
Franvile seul, sur le théâtre. On entend l'autre qui parle avec différentes voix.
En Dedans
Eh ! Quoi, c'est vous, mon père... Comment, coquin, te voilà ici... Est-ce que vous connaissez Monsieur le Directeur ?... Misérable ! N'as tu pas de honte ?... Mais mon pere... Tais-toi, tu es un gueux, un mauvais sujet.
Monsieur Franville
Je rirais bien s'il allait lui donner une petite correction paternelle.
En Dedans
Mais, mon père, quand zon a tune inclination... Coquin, si tu me parles encore de cela je te déshérite.
Monsieur Franville
Ah ! Parbleu, je serais curieux de savoir lequel est le plus sou des deux. Si le fils savait la proposition que le père m'a faite, cela lui fournirait la réplique... Si mon Associé pouvait venir ! Mais, quelle est cette Dame ?
Scène 8
Monsieur Franville, Madme Pointu
Monsieur Franville
Madame, puis-je vous être bon à quelque chose ?
Madme Pointu
Né, né, né, n'êtes-vous pas Mon, monsieur F. F. Fr. Franville ?
Monsieur Franville
Franville, Madame, pour vous obéir.
Madme Pointu
Fr, Fr, Franville, oui, ju, ju, justement ; j'en, j'en, j'embrasse vos genoux.
Monsieur Franville
Eh ! Madame, que faites-vous?
Madme Pointu
Je me fi, fie à vos bontés.
Monsieur Franville
Que voulez-vous, Madame?
Madme Pointu
Je veux vous faire pi, pi, pi, pitié.
Monsieur Franville
Mais, levez-vous, Madame, et parlez.
Elle pleure.
Madme Pointu
Non, il faut que je me soulage en pleurant à vos pieds. Ah, ah, ah, ah.
Monsieur Franville
Ah ! Voilà un autre genre de folie.
Madme Pointu
Ah ! Monsieur, je suis pleine de ca, ca, calamités et de cha, chagrins.
Monsieur Franville
Eh ! Que puis-je faire pour vous ?
Madme Pointu
Ah ! Monsieur, vous avez des pou pouvoirs suffisants pour essuyer mes mes larmes.
Monsieur Franville
Eh, comment, Madame.
Madme Pointu
En faisant ca cas de mes prières, il faut me rendre le congé de mon fils.
Monsieur Franville
De votre fils ?
Madme Pointu
Oui, vous êtes son ca ca capitaine.
Monsieur Franville
Moi, Madame ?
Madme Pointu
Oui, Monsieur, vous f... f... faites semblant de ne pas m'entendre, mais je sais tout. Voilà la lettre que vous venez de lui écrire.
Monsieur Franville
« Monsieur, je ne puis terminer avec vous sans vous connaître, ainsi faites-moi l'amitié de passer chez moi demain, et si vous pouvez me convenir, je vous ferai votre engagement... » Mais c'est la lettre que j'ai donnée à ce valet Allemand, à ce sourd.
Madme Pointu
Oui Monsieur c'est pour mon fils.
Monsieur Franville
Ah ! Je soupçonne quelque chose. Votre fils, n'est-ce pas un jeune homme qui porte un habit couleur de rose, galonné en argent ?
Madme Pointu
Justement, Monsieur, un gen gen gentil garçon, qui me ressemble un peu.
Monsieur Franville
C'est cela. Et n'avez vous pas un mari qui...
Madme Pointu
Ah ! Monsieur, mon mari est un co co coquin, qui boit toute la journée, et qui tous les soirs fait ca ca carillon dans la maison.
Monsieur Franville
Ah ! Parbleu ! Nous y voilà. Vous êtes donc Madame Pointu ?
Madme Pointu
Hélas oui, Monsieur, depuis que Monsieur Pointu m'a fait prendre ce vilain nom là.
Monsieur Franville
Écoutez, Madame, êtes-vous curieuse de voir tout-à-l'heure Monsieur Pointu le père, et Monsieur Pointu le fils ?
Madme Pointu
Ah ! Monsieur, je leur arracherais les yeux.
Monsieur Franville
Eh bien, Madame, donnez-vous la peine d'entrer dans ce cabinet, vous ne tarderez pas à les voir.
Madme Pointu
De de tout mon coeur. Mais êtes-vous sûr qu'ils ne tarderont pas ? Il y a quelqu'un de mes parents qui m'attend à la porte en ca ca carosse.
Monsieur Franville
Vous allez les voir à l'instant, entrez seulement.
Scéne Ix
Madme Pointu, Pointu, Le Beau Léandre, Monsieur Franville
Franville seul sur le théâtre. On entend plusieurs voix dans le cabinet.
Madme Pointu
Comment ! Ca ca canailles, vous voilà donc !
Pointu
Allons, Madame Pointu, de la douceur, qu'est-ce que vous venez faire ici ?
Le Beau Léandre
Comment, ma mère, vous venez tici toute seule.
Monsieur Franville
Je crois que l'entrevue va devenir piquante, il n'y manque plus que le valet Allemand.
Pointu
Ah ! Monsieur le vaurien, je te ferai engager à Saint-Lazare.
Madme Pointu
Et toi vilain ivrogne...
Pointu
Parbleu, ma femme, il faut que vous ayez bien peu de raison ! À peine si j'ai mouillé mes lèvres d'aujourd'hui.
Le Beau Léandre
Mais mon père après tout...
Pointu
Taisez-vous, vous êtes un drôle.
Le Beau Léandre
Mais ma mère...
Elle frappe avec la béquille.
Madme Pointu
Ah ! Co co coquin, tu me perds le respect ? Attends, attends.
Le Beau Léandre
Ahi, ahi, ahi...
Pointu
Allons, ma femme, ça passe raillerie...
Madme Pointu
Tiens, tiens, tu en auras...
Le Beau Léandre
Ahi, ahi !...
Monsieur Franville
Ah, ah, ah, ah, ah. Parbleu, voilà une excellente matinée pour moi. Si ce pauvre Monsieur de la Rime était ici, il me ferait de cela une Comédie tout entière. Ah, ah, ah.
Scèˆne X
L'Abbé, Monsieur Franville
L'Abbé
Monsieur, je vous baise les mains.
Monsieur Franville
Monsieur, qui a-t-il pour votre service ?
L'Abbé
Monsieur, je suis venu avec une de mes parentes qui avait à vous parler pour affaire, et je l'attends à la porte depuis assez longtemps.
Monsieur Franville
Ah ! Vous demandez Madame Pointu, sans doute ?
L'Abbé
Oui, Monsieur, elle m'a dit que vous aviez engagé son fils, et je viens joindre mes prières aux siennes, pour obtenir de vous son congé.
Monsieur Franville
Monsieur, Madame Pointu s'est trompée, je ne suis point militaire, je suis Directeur de Comédie, et Monsieur son fils n'est point engagé.
L'Abbé
Ah ! Monsieur est Directeur de Comédie ?
Monsieur Franville
Oui, Monsieur.
L'Abbé
C'est une belle chose que la Comédie, et pour laquelle il faut bien des talents. Par exemple, Monsieur, c'est un de mes goûts dominants.
Monsieur Franville
Comment, Monsieur, vous aimez la Comédie ?
L'Abbé
Oui, Monsieur, je l'idolâtre, et depuis très longtemps j'en ai fait une étude particulière.
Monsieur Franville
Dans quel genre, Monsieur, est-ce pour la jouer vous-même, ou pour composer des pièces ?
L'Abbé
Monsieur, j'aurais beaucoup aimé à la jouer moi-même, mais j'ai les passions si fortes et la poitrine si délicate, qu'elle n'aurait jamais pu suffire à la vivacité de mes expressions. J'aurais pu de même m'adonner à la composition, mais malheureusement je viens trop tard. Je trouve dans Molière, dans Corneille, et dans Racine à peu près ce que je pense tous les jours, et je ne peux pas écrire. Nos esprits étant formés sur le même modèle, je ressemblerais nécessairement.
Monsieur Franville
Voilà qui est fâcheux, le public y perd beaucoup.
L'Abbé
Sans doute. Mais pour le dédommager et pour avoir en même-temps le mérite de la nouveauté, j'ai donné dans un genre sur lequel personne n'a encore travaillé.
Monsieur Franville
Lequel donc, Monsieur !
L'Abbé
C'est celui des spectacles à la muette, c'est pour pouvoir exprimer toutes les passions sans paroles. Oui, Monsieur, après de longues recherches sur le jeu des meilleurs acteurs de la capitale et des provinces, je viens de composer un traité complet sur la pantomime, et je vais le proposer par souscription à tous les directeurs.
Monsieur Franville
Cela doit faire un ouvrage fort curieux.
L'Abbé
Je vous en réponds ; si vous voulez, je vous en réserverai quelques exemplaires.
Monsieur Franville
Vous me ferez le plus grand plaisir, et si je ne craignais d'abuser de votre complaisance, je vous prierais de m'en donner d'avance une petite idée.
L'Abbé
Très volontiers, Monsieur ; nous n'aurions pas le temps d'entrer dans le détail des préceptes, mais je vais vous donner quelques exemples qui vous rendront les effets plus sensibles. Souvenez-vous qu'il n'y a pas de paroles dans ce spectacle là, et qu'il faut y suppléer par les attitudes.
Monsieur Franville
J'y suis, Monsieur, j'y suis.
Il fait le geste.
Il fait le geste.
Il fait le geste.
L'Abbé
« Eh ! Quoi, c'est vous. » « Ah ! Trop cher ennemi, je vous pardonne tout. » Figurez-vous donc, Monsieur, deux armées en présence, les deux chefs en tête de leurs troupes, et exprimez-moi le premier mouvement d'indignation qui se passe entre eux. C'est le défi d'Achille, Monsieur ; voyez-le. Portez votre jambe en arrière, mettez vivement vos deux poings dans la poche gauche, et tournez la tête à droite avec un oeil farouche. Le voici. Ils se battent, Monsieur, l'un des deux chefs est désarmé par l'autre ; exprimez-moi son désespoir ? « Frappez un grand coup de poing de la main droite sur le coeur, couvrez-vous le front de la main gauche, renversez la tête en arrière les yeux fermés, et resserrez les épaules en avant. Le voilà. » À ce mouvement là, Monsieur, son casque est tombé, sa tête se découvre, et son vainqueur le reconnaît. C'est sa maîtresse, c'est son père, son fils, tout ce que l'on voudra. Jugez du grand étonnement. Le voici, Monsieur. « Renversez-vous et ployez sur la partie gauche, tendez les deux mains en avant, et restez la bouche ouverte. » L'autre qui le reconnaît alors, lui pardonne sa victoire, et exprime l'amour, la tendresse qui étouffe la rancune ; et le voici. « Portez les deux mains sur votre coeur, haussez les épaules, balancez vivement la tête, élancez-vous en l'air en détachant les mains, et restez sur la pointe du pied. Alors les deux armées se mettent à danser pour célébrer la fête. Voilà le ballet. Les deux chefs s'embrassent, et cette pantomime là, par exemple, tout le monde la sait.
Monsieur Franville
C'est superbe, Monsieur, je sens toute l'utilité d'un travail aussi précieux... Mais pardon, cela vous fatigue trop, et...
En disant ces vers, l'acteur roule des yeux égarés, marche à grands pas précipités, ou s'arrête tout à coup ; se tord les bras, et termine tous ces mouvements convulsifs par se jeter dans un fauteuil.
L'Abbé
« Sous mes pas chancelants je sens trembler la terre ! J'entends partir la foudre et gronder le tonnerre ! Un serpent venimeux me déchire le coeur ! Dieux ! Quels affreux tourments ! Je succombe, je meurs. » Non, au contraire... Tenez, un exemple dans le grand tragique. Et en voici d'un genre plus tranquille... Si vous aviez à jouer la Tragédie de Mithridate en Pantomime, comment vous y prendriez-vous.
Monsieur Franville
Mais je serais fort embarrassé, et vous ?
En déclamant ce morceau, l'Acteur fait des gestes ridicules, mais cependant analogues aux vers qu'il débite, et il les explique à mesure au Directeur qui ne les comprend pas.
Il tourne les mains sur sa tête, pour indiquer la couronne.
Il montre son pouce.
Il présente quatre fois ses dix doigts.
Il fait avec ses deux mains l'image de la bascule.
Il tourne plusieurs fois ses deux mains sur la tête pour indiquer (dit-il) les Couronnes au pluriel.
Il montre les deux premiers doigts de chaque main et les croise comme quand on excite les chats ou les chiens à se battre.
L'Abbé
Ainsi ce Roi qui seul et pendant quarante ans Lassa tout ce que Rome eut de chefs importants, Et qui dans l'Orient balançant la fortune, Vengeait de tous les Rois la querelle commune, Meurt et laisse après lui pour venger son trépas Deux fils infortunés qui ne s'accordent pas. Croyez-vous que ce petit traité l'à aura quelque succès. Moi, Monsieur, point du tout.. Tenez, écoutez le commencement. C'est Zipharès qui parle à son confident, lorsqu'il croit Mithridate mort ; il lui dit :
Monsieur Franville
Comment, Monsieur, je vous garantis que cet ouvrage vous fera le plus grand honneur, quant à moi, j'en retiens plusieurs exemplaires, et j'en veux fournir à chaque Comédien que j'engagerai ; mais il est tard, faites-moi l'amitié de dîner avec moi, nous parlerons plus amplement de votre ouvrage.
L'Abbé
Vous êtes bien honnête, Monsieur, mais ma tante.
Monsieur Franville
Ah ! Madame votre tante, je n'y pensais plus, c'est le plaisir que j'ai à vous entendre qui me la fait oublier, donnez-vous la peine d'entrer dans ce cabinet, vous allez y trouver compagnie. Je vais vous y rejoindre.
L'Abbé
Ma tante y est donc, Monsieur ?
L'Abbé entre.
Monsieur Franville
Oui, Monsieur, et d'autres personnes de votre connAissance.
Scène 11
Monsieur Franville
Il va pour écouter à la porte.
Monsieur Franville
Ah ! Parbleu, nous allons faire un petit dîner de famille qui j'espère sera réjouissant. Voyons un peu comment ou le reçoit.
Scène 12
Le Fiacre, Monsieur Franville
Le Fiacre
Parlez donc, Monsieur, est-ce qu'on se gobarge de moi donc, de me faire rester comme une enseigne par le temps qu'il fait ?
Monsieur Franville
Que demandez-vous, mon ami ?
Le Fiacre
Par la ventregué ! Je demande une vieille béquillarde avec un farluquet d'Abbé qui m'avont planté là comme pour raverdir.
Monsieur Franville
Il faut attendre un instant, mon enfant.
Le Fiacre
Ah ! Jarnonbille ! Attendre, et mes chevaux qui n'ont rien dans le ventre. Prenez-vous par vous-même. Faut-il pas que ces pauvres animaux mangent ?
Monsieur Franville
Vous avez raison, mon ami, je vais vous faire parler à Monsieur l'Abbé.
Franville entre dans le cabinet.
Le Fiacre
Ah ! Morgué, parler, je n'ons pas besoin de parlemantage. C'est de l'argent qu'il me faut.
Le Fiacre
Oui, cherche ; vas, tu les trouveras... Ah ! Monsieur le Directeur, vous voulez essayer les gens.
Il appelle.
Monsieur Franville
Ah ! Morbleu, il n'y a plus personne, ils sont sortis par derrière. La Pierre, hola, la Pierre ! Ce drôle là est à courir depuis le matin.
Le Fiacre
Eh ! Ben, Monsieur, où est-ce qu'est donc l'Abbé ?
Monsieur Franville
Ma foi, mon ami, je n'en sais rien.
Le Fiacre
Comment, morgué, vous ne savez pas ? Et ste Vieille, sans dents, est-ce qu'alle est fondue aussi ?
Monsieur Franville
Ils étaient dans ce cabinet qui donne sur la rue ; ils s'en seront allez pendant que vous êtes entré.
Le Fiacre
Ah ! Ventregué, je ne donnons pas dans ce godan là, vous les avez caché quelque part ; mais sarpejeu je serons payé, où j'allons faire un beau sabat !
Monsieur Franville
Que veut dire ce drôle là ? Je les ai fait cacher ! Allons, va attendre ton monde à la porte, et ne fais pas l'insolent.
Le Fiacre
Allons donc, note bourgeois ; ne faites donc pas comme ça le gausseur ; mettez la main à la poche, croyez-moi, c'est vote plus court.
Monsieur Franville
Allons, sors d'ici, tout à l'heure.
Le Fiacre
Qu'appellez-vous, sors d'ici ! Je ne démare pas que je n'ayons de l'argent déjà primo.
Monsieur Franville
Et moi je te conseille de t'en aller au plus vite, sinon je vais te faire étriller.
Le Fiacre
Oui, Monsieur le Directeur ; vous prenez le mors aux dents ; ah ! Ben, je vas vous faire cabrer, moi.
Monsieur Franville
La Pierre ! Oh la Pierre !
Le Fiacre
Ah ! Palsangué, je me ris de la Pierre et de la butte comme de Colin Tampon ; mais morgué, j'allons voir si vous vous rirez du Commissaire, vous, Monsieur le débaucheur ; j'allons voir çà.
Monsieur Franville
Oui, oui, sors d'ici, toujours.
Le Fiacre
Ah ! Ventrebleu, ne nous poussez pas, car je sommes rétifs, je vous en avertis, et je pourrions vous lâcher une ruade en manière de salut.
Monsieur Franville
La Pierre, viendras-tu donc, maraud ?
Il fait comme quand on veut retenir des chevaux.
Il s'en va.
Le Fiacre
Eh ! Donc ! Eh ! Donc note bourgeois. Dia, dia, bride en main. Le Commissaire demeure ici devant. J'allons savoir la définition de ça.
Scène 13
Monsieur Franville
Comme il va pour sortir, il est arrêté par le Commissaire qui entre.
Monsieur Franville
Au diable soit le maudit homme ! Et ce coquin de La Pierre, tenez, qui me laisse seul ici depuis ce matin, pour me faire une commission. Mais je n'en reviens pas qu'ils soient partis tous, comme cela, sans me rien dire ! Ils se sont trouvés quatre, ils auront voulu profiter du fiacre pour s'en aller ensemble, ils sont peut-être en bas dans son carrosse ; je m'en vas voir.
Scèˆne Xiv et Dernière
Le Commissaire, Monsieur Franville, Jeune Homme
Le Commissaire
Qu'est-ce que c'est donc, Monsieur, qu'est-ce que c'est donc ? L'on me fait des plaintes contre vous.
Monsieur Franville
Contre moi, Monsieur, à quel sujet, s'il vous plaît ?
Le Commissaire
À quel sujet ! Mais à plusieurs sujets, Monsieur, l'accusation est grave.
Monsieur Franville
Quoi, Monsieur, vous écoutez un coquin de fiacre !
Le Commissaire
Non, non, Monsieur ; je n'écoute point un coquin de fiacre, il s'est bien venu plaindre à mo i; mais ce n'est pas là-dessus que je vous interpelle de répondre, Monsieur. Il s'agit d'une affaire de plus grande importance.
Monsieur Franville
Mais, Monsieur, je ne crois pas...
Le Commissaire
Silence, Monsieur, laissez-moi parler ! Vous ne croyez pas... Vous débauchez des jeunes gens, et j'ai reçu des plaintes contre vous de toute une famille.
Monsieur Franville
De toute une famille.
Le Commissaire
Oui, Monsieur, de toute une famille. C'est au sujet du nommé Eustache Pointu ; vous remettez-vous cela, Monsieur.
Monsieur Franville
Eh ! Monsieur, l'on vous a trompé. Monsieur Eustache Pointu le fils est un nigaud qui n'est bon à rien. Son père est un ivrogne, sa mère une ridicule, et Monsieur l'Abbé, leur digne cousin, est un fou fieffé.
Le Commissaire
Monsieur, Monsieur; ne dites pas de mal de cette famille là, je vous prie.
Monsieur Franville
Est-ce que vous y prenez intérêt, Monsieur ?
Le Commissaire
Oui, Monsieur, beaucoup, excessivement, Monsieur.
Monsieur Franville
Mais, Monsieur le Commissaire, ne seriez-vous pas un peu parent ? Je vous trouve un certain air de ressemblance.
Le Commissaire
Trouvez-vous cela, Monsieur ?
Monsieur Franville
Ma foi, Monsieur, l'on ne peut d'avantage... Je ne sais si je vois trouble aujourd'hui, ou si j'ai l'oeil ensorcelé mais tous ceux que j'ai vu ce matin m'ont paru se ressembler... Il n'y a pas jusqu'à ce maudit Fiacre à qui j'ai trouvé un air de...
Le Commissaire
Monsieur, Monsieur, tout cela est bon pour la plaisanterie. Mais l'affaire est grave. Je vous en avertis, la famille instruit contre vous, et je vous conseille d'arranger cela.
Monsieur Franville
Mais ; Monsieur, je n'ai aucun tort, il m'est aisé de vous en convaincre ; ils sont tous venus me voir ce matin les uns après les autres, et je n'ai pris avec eux d'autre arrangement que de les inviter à dîner.
Le Commissaire
Eh bien ! Monsieur, pour vous donner les moyens de prouver votre innocence, je vais rester aussi et nous dînerons tous ensemble.
Monsieur Franville
Ah ! Monsieur, de tout mon coeur, mais où les prendre actuellement ?
Le Commissaire
Oh ! Oh ! Je les ferai bien retrouver moi. Préparez-vous seulement à soutenir la confrontation.
Monsieur Franville
Ma foi, Monsieur, quand on voudra, je suis tout prêt.
Il ôte sa robe et sa perruque, il paraît sous la capote de Fiacre. Il change sa voix à mesure.
Il jette la capote.
Il tire d'une des poches la perruque de Pointu.
Il tire de l'autre poche un Mantelet.
Il déboutonne l'habit d'Abbé, et laisse voir la veste du beau Léandre.
Il ouvre la veste on voit le gilet de l'Allemand.
Il tire de son gousset la contre-marque du Souffleur.
Le Commissaire
Eh ! Bien, Monsieur, attention : vous voyez d'abord le Commissaire. V'là le Fiacre not' Bourgeois. Voici Monsieur l'Abbé. Voici Monsieur Eustache Pointu le père. Voilà Madame Poin, Pointu la mère. Monsieur, je suis le jeune homme dont auquel. Ly être la commissionaire de la lettre, Monsir. Je viens, Monsieur, vous représenter le billet d'entrée que vous m'avez fourni pour savoir, Monsieur, si vous aviez besoin de mon petit service.
Monsieur Franville
Comment, Monsieur, c'est vous qui m'avez ainsi promené toute la matinée. J'en suis enchanté ! J'ai pensé vingt fois me douter de la plaisanterie.
Jeune Homme
Pardon, Monsieur. Mais l'extrême envie que j'ai de jouer la Comédie m'ayant déterminé à m'adresser à vous, j'ai voulu, comme je vous l'annonçais dans ma lettre, vous mettre à même de m'essayer avant de conclure ; en conséquence je suis venu, avec ma provision d'habits dans une voiture m'établir à votre porte. Je me suis présenté et vous m'avez facilité vous-même mes travestissements, en me logeant dans ce cabinet qui s'ouvre sur la rue ; je suis revenu alternativement sous différentes formes, c'est maintenant à vous de juger sous laquelle je pourrai vous convenir.
Monsieur Franville
Monsieur, je suis charmé de vous connaître, allons d'abord nous mettre à table, nous terminerons notre affaire ensuite, et j'espère que nous aurons sujet d'être contents tous deux.
Jeune Homme
ON FAIT CE QU'ON PEUT, ET NON CE QU'ON VEUT. Monsieur, si le talent chez moi ne répond pas à la bonne volonté, souvenez-vous toujours du Proverbe.