Comédie · 1669 · 5 actes

L’amant qui ne flatte point

de Noël Lebreton Sieur de Hauteroche

Représentation
≈ 2 h 01
Distribution
2 femmes, 8 hommes
Répliques
1 076
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Anselme H 268 ≈ 33 min 14
Géraste H 162 ≈ 25 min 13
Philipin H 159 ≈ 14 min 11
Florence F 107 ≈ 12 min 10
Ariste H 117 ≈ 9 min 12
Licaste H 75 ≈ 7 min 8
Florame H 71 ≈ 7 min 6
Lucrèce F 49 ≈ 6 min 7
Lisidan H 48 ≈ 5 min 6
Kerlonte H 20 ≈ 3 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Anselme absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Géraste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Philipin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Florence absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ariste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Licaste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Florame absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lucrèce absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Florence, Philipin

Philipin frappe à la porte d'Anselme.

Florence

Est-ce toi, Philipin ? Hé ! Qui t'amène ici ?

Philipin

J'y viens pour apporter le billet que voici.

Florence

À qui s'adresse-t-il ?

Philipin

On l'envoie à Lucrèce.

Florence

D'où vient-il ?

Philipin

De mon Maître.

Florence

Et c'est ?

Philipin

Pour ta maîtresse.

Florence

Je croyais que ce fût un billet de ta part Pour moi.

Philipin

Je ferais donc comme Monsieur Gaulard, Qui lui-même porta sa lettre au sieur Alphonse, Puis fut à son logis attendre la réponse. À ton compte, il faudrait que j'en usasse ainsi. Mais fais-moi donc parler...

Florence

Elle n'est pas ici.

Philipin

Tout de bon ?

Florence

Tout de bon.

Philipin

Tiens, rends-lui donc toi-même. Je reviendrai tantôt.

Florence

Est-ce là comme on aime ?

Philipin

Va, je t'aime toujours. Adieu.

Florence

Quoi ! Philipin, Tu me quittes ainsi ?

Philipin

C'est que je suis chagrin. Depuis un temps, mon Maître est si peu supportable, Qu'enfin dans tout Paris il n'a point son semblable : Il me fait enrager, et la nuit, et le jour. Ma foi, j'ai grand dessein de lui jouer d'un tour.

Florence

Et quel tour ?

Philipin

Le quitter.

Florence

Le quitter !

Philipin

Hé ! Qu'importe ? On quitte sans regret un Maître de la forte ; Un bourru, qui toujours veut assommer les gens ; Qui murmure, grimace, et parle entre ses dents ; Qui prône qu'à son mal il n'est point de remède ; Qui fait croire, à l'ouïr, qu'un diable le possède ; Qui m'ordonne, en jurant, cent choses à la fois ; Qui veut et ne veut point ; qui se ronge les doigts ; Qui toujours trouve en moi quelque chose à redire ; Qui peut, dans sa fureur, m'écharper ou m'occire, Ou bien par un transport, quand je n'y songe pas, Me casser, sans raison, les jambes et les bras. L'autre jour, le voyant dedans sa frénésie, J'osai lui demander si c'était jalousie : Mais il me répondit d'un si grand coup de pied. Que je croyais, parbleu ! qu'il m'eût estropié. Belle façon d'agir ! Patience, j'espère Que dans peu nous verrons son bonhomme de père ; Du gain de son procès il revient tout joyeux ; Nous verrons s'il fera toujours si furieux.

Florence

Il faut, si tu dis vrai, que ce fait quelque chose.

Philipin

D'accord ; mais jusqu'ici j'en ignore la cause.

Florence

Je devine à-peu-près d'où peut venir son mal.

Philipin

N'est-ce point que Lucrèce aime quelque rival ?

Florence

Non pas tout-à-fait ; mais...

Philipin

Ah ! dis-moi, je te prie, Ce qui peut de mon Maître exciter la furie, Mignonne.

Florence

Une autre fois, car je n'ai pas le temps.

Philipin

Tu me refuses ?

Florence

Non.

Philipin

Parle donc, je t'entends.

Florence

Apprends qu'un nommé Sbroct, riche Bourgeois de Nantes, Qui possède du moins sept mille écus de rentes, Fut de tout temps d'Anselme un des meilleurs amis : Si bien que, se voyant et sans fille et sans fils, Il a, depuis un mois, fait écrire une lettre, Qu'entre les mains d'Anselme on a pris soin de mettre. Après un long discours sur leur vieille amitié, Qui contient de la lettre à-peu-près la moitié, Pour un de ses neveux il demande Lucrèce, Souhaite avec ardeur cet hymen, et le presse ; Et, pour les voir unis d'un conjugal lien, Il donne à ce neveu les deux tiers de son bien. Anselme, satisfait d'un si grand avantage, Sans trop nous consulter, conclut ce mariage.

Philipin

Lucrèce pour mon Maître à cela ne dit rien ?

Florence

Comment parler pour lui, puisqu'il n'a point de bien ?

Philipin

Point de bien ! Et le gain du procès de son père ?

Florence

Avant qu'il fut guidé, Sbroct a parlé d'affaire ; Que pouvait-elle dire ?

Philipin

À d'autres ! Franchement, Ce n'est que le bien seul qu'elle cherche en aimant.

Florence

Son coeur a pour ton Maître une tendresse extrême ; Mais elle craint son père.

Philipin

Hé ! craint-on, quand on aime ? Mon Maître est-il instruit de tout ?

Florence

En doutes-tu ?

Philipin

Je ne m'étonne plus pourquoi je suis battu. Mais, dis-moi, ce neveu charme-t-il ta Maîtresse ?

Florence

Je ne vois point pour lui qu'aucun soin l'intéresse.

Philipin

A-t-il quelque mérite ? est-ce un homme d'esprit ?

Florence

On ne sait quel il est ; mais quelques-uns m'ont dit Que sa façon d'agir est assez singulière ; Que bien souvent aux gens il vient rompre en visière ; Qu'il leur dit brusquement tous les défauts qu'ils ont, Sans trop s'inquiéter de ce qu'ils en diront ; Et, si quelque sujet à ses yeux se présente, Qu'il daube également et parent et parente. Il fuit le premier feu de son fantasque esprit ; Selon l'occasion, il blâme, il applaudit : D'une brusque façon, qui n'a point de féconde, Il dit franc la pensée en présence du monde : Il passe bien souvent sur la formalité, Et ne s'arrête guère à la civilité ; En habit, comme en tout, ne fuit que sa méthode.

Philipin

Et d'un gendre pareil ton vieillard s'accommode ! Il te fera damner, à ce que je puis voir.

Florence

Votre Maître est allé pour le bien recevoir ; Car il vient d'arriver, à ce qu'il a fait dire. Mais je les vois là-bas. Adieu, je me retire.

Scène 2

Géraste, Anselme

Géraste

Votre logis est loin.

Anselme

Quittez votre souci ; Il n'est pas maintenant à deux cents pas d'ici ; Allons.

Géraste

Souffrez au moins que je reprenne haleine.

Anselme

Le chemin, quoique long, ne m'a point fait de peine ; Quant à moi, chaque jour j'en fais six fois autant. Mais venez.

Géraste

Hé ! du moins attendez un instant : Je suis tout essoufflé ; vous courez comme un diable. Ah ! qu'un vieillard coureur me semble insupportable ! Vous marchez dans la rue ainsi que fait un fou, Ou du moins comme on doit s'enfuir du loup-garou. Si je vous suis jamais, je veux bien qu'on m'assomme ; Vous allez comme un cerf, et non pas comme un homme.

Anselme

Je me sens la vigueur que j'avais à quinze ans.

Géraste

Ah ! trêve de vigueur, quand on n'a plus de dents : Un tel discours sied mal aux gens de votre forte. Si vous m'y retenez, que Belzébuth m'emporte, Ou j'aurai le cheval de défunt Pacolet ; Car, pour vous suivre à pied, je fuis votre valet ; Je ne me pique point d'une telle vitesse.

Anselme

À mon âge, on n'est pas si chargé de vieillesse, Que...

Géraste

Vous avez l'humeur de ces plaisants vieillards Qui, pour cacher leurs ans, font les escarbillards, Et qui, pour déguiser une vieillesse extrême, Ont recours chaque jour à quelque stratagème.

Anselme

Les vieillards comme nous, à parler franchement, Valent peut-être encor les jeunes d'à présent.

Géraste

Peste ! Il la vigueur répondait au courage...

Anselme

Ne raillons point, Monsieur, et laissons-là mon âge ; Je suis ce que je suis, et je me porte bien.

Géraste

Mais soixante-quinze ans, bon ! hé ! cela n'est rien ?

Anselme

Vous pourriez en laisser quelques-uns en arrière.

Géraste

Si vous ne les avez, il ne s'en faut donc guère.

Anselme

Je pourrais en compter plus de seize au-dessous.

Géraste

Parbleu, si la plupart des vieillards ne sont fous ! L'un, qui pour jeune encor veut passer dans le monde, Couvre ses cheveux gris d'une perruque blonde, Se fait raser de près et remettre des dents, Fuit toujours ses pareils, et fuit les jeunes gens, Et, prenant un grand soin d'imiter leur grimace, Feint d'être tout de feu, quand il est tout de glace, Boit, saute, danse, rit, fait l'Amant goguenard ; Et cela, pour montrer qu'il n'a rien du vieillard, L'autre, qui, sans raison, veut passer pour agile, Dit qu'il fait chaque jour tout le tour de la ville ; Qu'à soixante-cinq ans ils se trouve encor vert, Et c'est pour mettre enfin la dizaine à couvert, Celui qui ne veut plus se piquer de jeunesse, Nous assure qu'il touche à l'extrême vieillesse : Il ajoute à ses jours au moins douze on quinze ans, A vu ce qui jamais n'arriva de son temps ; Et faisant des récits qu'il tient de feu son père, Croit par de tels discours que chacun le révère. Pourquoi, sans aucun fruit, cacher la vérité ? Pour moi, j'agis toujours avec sincérité ; Et si j'avais cent ans, je le dirais de même. Car enfin n'est-ce pas une folie extrême, D'affecter à toute heure un soin mystérieux, Ou pour paraître jeune, ou pour paraître vieux ? Sans doute vous direz, mon prétendu beau-père, Que ma façon d'agir n'est pas fort ordinaire ; Que, sans considérer, je parle librement : Pour moi, je dis toujours les choses franchement, Et suis persuadé qu'une telle franchise Peut tirer quelquefois les gens de leur sottise ; Car, comme enfin j'abhorre un esprit médisant, Aussi je n'aime point celui d'un complaisant. Toujours avec douceur, sans médisance aucune, Je dis mon sentiment à chacun et chacune : C'est ainsi que j'agis ; s'en choque qui voudra, Et malheur sur le chef de qui s'en choquera !

Anselme

Mais, Monsieur, quelquefois un peu de complaisance Oblige plus...

Géraste

Ma foi, c'est pure extravagance, De croire, quand les gens nous cèlent nos défauts, Que nous en ayons moins, que nous soyons moins sots. Si l'on en trouve en moi, loin qu'on me désoblige, Quand on m'en avertit, d'abord je m'en corrige ; Et sans vouloir du mal à qui m'en fait leçon, Je reçois ses avis de la bonne façon. Voilà comme chacun, à mon sens, devrait faire : Nous nous corrigerions comme de frère à frère ; Et possible, après tout, qu'un pareil entretien Pourrait contribuer à nous porter au bien.

Anselme

Oui, j'approuverais fort cette belle maxime, Si tous pour la vertu nous avions même estime : Mais, chacun déférant à ses opinions, On prête peu l'oreille à des corrections. À parler franchement, nous souffrons avec peine Qu'on cite nos défauts, et que l'on nous reprenne : Si quelqu'un prend plaisir de les peindre avec soin, Nous ne manquons jamais de riposte au besoin ; L'ardeur de nous venger aussitôt nous éveille : D'un esprit plein d'aigreur on lui rend la pareille, Nous censurons en lui toutes ses actions ; Nous cherchons avec soin ses imperfections ; Nous chargeons ses défauts, et, sans trop de scrupule, Nous le faisons passer pour un vrai ridicule ; Et dans ce contretemps, le plus souvent je voi Blâmer en son prochain ce qu'on approuve en foi.

Géraste

Tant pis ; car c'est montrer une folie extrême, De blâmer en autrui ce qu'on souffre en soi-même : Ce trait ne peut sortir que d'un esprit mal fait.

Anselme

Mais des corrections c'est l'ordinaire effet. Sur ce chapitre-là, l'homme le plus tranquille À peine bien souvent à retenir sa bile : Quoiqu'il semble approuver les choses qu'on lui dit, Il en ressent dans l'âme un chagrinant dépit ; Il feint d'être obligé de telles remontrances, Et couvre ce dépit de vaines apparences : Mais il n'est rien si vrai, que, dès ce même instant ; Il cherche les moyens de nous en faire autant. S'accommoder à tout, est un trait de prudence ; Ne censurer aucun, est de la bienséance. Pour dire sa pensée un peu trop librement, Quelquefois on s'attire un fâcheux compliment : Souvent, sans y songer, on se fait une affaire, Et l'on peut d'un brutal ressentir la colère.

Géraste

J'en demeure d'accord. Mais vous pensez, je crois, Que j'aille corriger tous les fous que je vois. C'est pour certaines gens qu'un tel penchant m'entraîne ; Que les autres soient sots, je n'en suis pas en peine. Quand un fat à mes yeux vient prôner sa vertu, Et que sur ce chapitre il n'est point combattu, Que ses meilleurs amis, bien loin de le reprendre, Témoignent recevoir du plaisir à l'entendre ; Alors d'eux et de lui je ris de tout mon coeur, Et me raille du fat et de l'adulateur. Mais à tous mes amis je dis ce que je pense ; Je n'ai pour leur folie aucune complaisance ; Je ne puis auprès d'eux faire le Patelin, Et mes intentions ont une bonne fin. S'ils s'en fâchent, tant pis ; je n'en suis point blâmable ! Envers moi leur colère est toujours condamnable : Lorsque j'agis ainsi, ce n'est que pour leur bien ; Et qui fait ce qu'il doit, ne se reproche rien. Mais quittons ce discours ; peut-être il vous chagrine ; Et voyons, s'il vous plaît, celle qu'on me destine.

Anselme

Je l'aperçois qui sort, et qui vient droit à nous.

Scène 3

Anselme, Géraste, Florence, Lucrèce

À Géraste.

Anselme

Ma fille, saluez Géraste, votre époux ; C'est en lui que je mets l'espoir de ma famille. Monsieur, vous la voyez.

Géraste

Quoi ! C'est là votre fille ?

Anselme

Oui, c'est elle, Monsieur.

Géraste

Où diable a-t-elle pris Ces yeux doux et brillants qui d'abord m'ont surpris ?

Anselme

En elle vous voyez le portrait de sa mère.

Géraste

On ne dirait jamais que vous fussiez son père ; Car, à n'en point mentir, je vois peu que ses traits Approchent de votre air, ni de loin, ni de près.

Anselme

Elle est pourtant ma fille, et je puis en répondre.

Géraste

On doit parler ainsi, de peur de se confondre, Et croire que sa femme a toujours bien vécu. On peut, en cherchant trop, se trouver convaincu ; Et souvent, quand on veut pénétrer ce mystère, On se voit des enfants dont on n'est pas le père. Mais ce que je dis là, ne fait rien contre vous ; La thèse est générale, et nous regarde tous.

Anselme

Je ne m'en fâche point.

Géraste

C'est bien prendre les choses. Que son teint a d'éclat ! Ce n'est que lys et roses, N'est-elle point fardée ?

Anselme

Ah ! C'est lui faire tort ; Elle est sans aucun fard.

Géraste

Je fuis comme la mort Ces femmes qui, voulant avoir un teint d'albâtre, Masquent le naturel d'un visage de plâtre. Ah, le méchant ragoût ! Aimez-vous cela ?

Anselme

Non.

Géraste

Je m'en vais lui parler, si vous le trouvez bon.

Anselme

Vous pouvez tout ici. Là, ma fille.

Géraste

Madame, Puisque dans peu l'hymen vous doit rendre ma femme ; Je veux donc entre nous bannir le sérieux. Je ne devrais ici parler que de vos yeux, De soupirs et d'ardeur, d'amour et de tendresse ; Mais de ces sots amants c'est la commune adresse. Comme j'agis beaucoup, je parle aussi fort peu, Et fais d'autres moyens de vous prouver mon feu.

Florence

Ce début me plaît fort.

Lucrèce

Il est incomparable.

Anselme

Il est assez nouveau.

Lucrèce

Je le trouve admirable. Monsieur a l'humeur franche, il est sans compliment, Et, sans rien déguiser, il dit son sentiment.

À Lucrèce.

Géraste

Mon humeur, je l'avoue, est très particulière. Je ne fais point flatter, et suis homme sincère. Trahir ses sentiments, est une lâcheté ; Je ne puis rien souffrir contre la vérité. À ceux dont je fais cas, je leur dis ma pensée. La complaisance vient d'une âme intéressée, D'un flatteur qui toujours adoucit nos défauts, Qui trouve sur le champ un remède à nos maux, Et qui, de mots fardés vous dorant la pilule, Fait croire qu'il dit vrai, quand il nous dissimule, Je hais plus que la mort cette forte de gens : Et vous ?

Lucrèce

Moi ? Je les fuis.

Géraste

C'est agir de bon sens. Ne vous étonnez pas de me voir de la sorte : Je ne fuis point un fou qui de rubans s'escorte, Qui charge de galants la manche du pourpoint : Pour moi, j'aime un habit qui ne me gêne points.

Lucrèce

En habit, en amour, chacun a sa méthode.

Géraste

Vous avez de l'esprit, et vous êtes commode. Dites-moi, s'il vous plaît, quel âge avez-vous bien ? Dites.

Lucrèce

En vérité, Monsieur, je n'en sais rien.

Anselme

Elle eut vingt et trois ans à la Saint Jean dernière.

À Lucrèce.

Géraste

La fille, à mon avis, n'est pas fort printanière : N'importe, elle me plaît, j'y vois de la santé. Aurez-vous des enfants en grande quantité ? Parlez.

Anselme

Sur ce sujet, quelle réponse faire ?

Géraste

Elle peut se régler sur sa défunte mère.

Anselme

Le Ciel, en dix-huit ans, m'en donna vingt et deux.

Géraste

Morbleu ! je n'aime point un tel présent des Cieux. La quantité d'enfants met l'esprit à la gêne. C'est un rare trésor, qu'une femme bréhaigne ; Et quand, par un bonheur, on la rencontre ainsi, Que celui qui l'épouse, est exempt de souci ! Mais alors qu'on a pris femme un peu trop féconde, On doit, comme un reclus, se retirer du monde, Vivre en homme réglé, retrancher ses plaisirs. Ménager sa dépense, et borner ses désirs ; Et c'est ce que je crains beaucoup plus que la peste.

Anselme

Mais d'un nombre si grand elle seule me reste. Pourquoi se chagriner et se mettre en courroux ? Le Ciel pourra répandre un tel bonheur sur vous.

Géraste

S'il faut s'en rapporter à Madame Nature, Je puis bien me flatter d'une telle aventure ; Car tous vos enfants morts n'étaient pas des plus sains, Et l'on tient fort souvent de Messieurs ses germains.

Anselme

Mais, Monsieur, dites-moi, ma fille vous plait-elle ?

Géraste

Oui ; mais je ne sais quoi lui brouille la cervelle : Je vois qu'elle est chagrine, et rêve incessamment ; J'ai lieu de présumer que c'est pour quelque Amant.

Anselme

Monsieur, sur ce sujet n'ayez aucun caprice ; Car ma fille, en amour, est tout-à-fait novice : Elle n'aima jamais.

Géraste

Hé bien donc ! dès demain, Il faut que, sans façon, nous nous donnions la main : Je suis impatient de la voir mon épouse. Mais, à vous dire vrai, j'ai l'âme un peu jalouse. Lucrèce, au moins fâches que je hais l'entretien De Messieurs les blondins, ces grands diseurs de rien ; Ces muguets à perruque, aiguillons de coquettes, Conteurs de sots discours que l'on nomme fleurettes. En un mot, je prétends être maître du coeur, Et même aussi du corps unique possesseur.

Anselme

Mettez-vous en repos, car ma fille est fort sage.

Géraste

Je le crois ; mais, surtout, je hais le cocuage. L'entretien de ces gens est toujours dangereux, Et souvent la vertu se corrompt avec eux : Telle qui de tout temps fit gloire d'être prude. En perd, à les ouïr, aisément l'habitude : Le plaisir qu'elle prend d'entendre une douceur, Est un charme secret qui lui gagne le coeur ; Et si des soupirants elle écoute la plainte, À l'honneur du mari est sans doute une atteinte : Bien qu'en un tel projet elle n'ait point de part, Sa réputation court toujours grand hasard ; Puis on dit de l'époux, par un commun proverbe, Que, s'il n'est pas cocu, du moins il l'est en herbe. Je ne veux point chez moi voir aucun soupirant. Et de son procédé je veux être garant. Ces Messieurs du bel air, ces blondines figures Font naître chez les gens d'étranges aventures : Je craindrais d'avoir lieu de douter de sa foi, Et que tous mes enfants ne sussent pas à moi.

Lucrèce

Mais ces fortes de gens ne font pas tant à craindre.

Géraste

Ils n'obligent que trop les maris à se plaindre. Ce sont filous d'honneur, des fourbes, en un mot, Qui ne songent jamais qu'à faire un homme sot, Qu'à surprendre la blonde et corrompre la brune, Et se vanter après de leur bonne fortune ; Conter tout le détail des secrets rendez-vous. Et de la Belle enfin montrer les billets doux. Sont-ils las de la Dame : ils en disent la peste ; De tout ce qu'elle cache ils font un manifeste : Voilà le procédé de ces godelureaux. Non, non, point de commerce avec ces jouvenceaux ; Ils causent du désordre en toutes les familles, Et font ton à l'honneur des plus honnêtes filles.

Lucrèce

Je crains peu ces Messieurs.

Florence rit.

Géraste

Et pour moi, je les crains ; Ils pourraient me causer mille et mille chagrins.

Géraste

Hé quoi ! vous riez donc ?

Anselme

C'est une impertinente ; Excusez-la, Monsieur.

Géraste

Est-ce votre servante ?

Anselme

Oui.

À Florence.

Géraste

Si je ne me trompe, elle a le minois fin, Et porte la façon d'un esprit fort malin. Donc sur ces beaux Messieurs vous blâmez mon scrupule. Et, selon votre avis, je fuis un ridicule ? Là, dites en riant ce que vous en pensez.

Florence

Si je ris...

Géraste

Hé bien ?

Florence

C'est...

Géraste

Quoi ?

Anselme

Vous l'embarrassez.

Géraste

Elle a bien l'encolure, en faisant la rieuse, De conduire à sa fin une intrigue amoureuse ; Et la mine, surtout, de glisser le poulet, Et de faire un bon tour avec quelque valet.

Anselme

Monsieur, je la connais par dix ans de service, Et puis vous assurer qu'elle est sans artifice.

Géraste

Quoi donc ! Sans hésiter, vous prenez son parti, Tout prêt à me donner, pour elle, un démenti ! Si j'en sais bien juger, entre nous deux, je gage Que vous la mitonnez depuis, votre veuvage.

Anselme

Ah ! Point.

Géraste

Cela vous plait, et je m'en réjouis.

Anselme

Ne croyez pas que...

Géraste

Non, mais... Entrons au logis.

Anselme

Je le veux.

Géraste

À propos, j'oubliais une lettre. Que mon oncle en vos mains m'a chargé de remettre.

Anselme

Voyons ce qu'il m'écrit.

Géraste

Faites donc promptement.

Anselme

Entrez, je l'aurai lue en un petit moment.

Scène 4

Anselme

Anselme

Cet ami peut-il mieux témoigner sa tendresse ? J'en vais, sans différer, faire part à Lucrèce. Il nous dit cependant l'humeur de son neveu, Et je lui fais bon gré d'un si loyal aveu. Mais entrons au logis, sans tarder davantage, Et, surtout, achevons dans peu ce mariage ; J'y trouve pour Lucrèce un bonheur assuré, Cinq mille écus par an seront sort à son gré. Si dans ce gendre on voit quelque défaut bizarre, Un revenu si bon aisément le répare. Le bien fait excuser quantité de défauts, Et nous fait distinguer toujours d'avec les sots, La vertu d'à présent consiste en la richesse. Mais allons faire voir cette lettre à Lucrèce. « Anselme, mon très cher ami, « Je vous envoie Géraste mon neveu, pour épouser Lucrèce votre fille. Vous savez assez pour ce sujet les avantages que je lui fais, sans qu'il soit besoin de vous les réitérer. Mais, comme vous ne le connaissez point, je vous en dirai deux mots en passant. Il a de l'esprit, de la franchise, et dit trop librement sa pensée. Il est un peu bizarre, mais il a un bon fond d'âme. Voilà, en peu de paroles, son véritable portrait. Je ne puis assez vous exprimer la joie que j'ai de cette alliance. Il y a deux raisons qui m'y obligent : la première, notre ancienne amitié ; la seconde est que mon neveu avait ici quelques engagements dont je n'étais pas fort content. Si je n'étais accablé de gouttes aux pieds et aux mains, je n'aurais pas manqué de me rendre à Paris, pour être aux noces de ma nièce, votre fille, car je l'appelle déjà ainsi : je vous prie de l'assurer de mes civilités, et de croire que je suis tout à vous. Sbroct. « L'écrivain de la lettre, qui est compère de Géraste, votre gendre, vous salue humblement, sans oublier votre fille, sa commère future ».

Acte II

Scène 1

Ariste, Philipin

La scène est dans la chambre d'Ariste.

Ariste

Tu rêves, Philipin, et tu ne me dis mot.

Philipin

De vous parler, Monsieur, je ne suis pas si sot ; Je sais comme il m'en cuit : cent coups sur mes épaules, De pincettes, de pieds, et de poings, et de gaules, M'avertissent assez que je ne parle pas. Il ne vous restait plus qu'à me casser les bras, Et puis, après cela m'envoyer en galère. Vous verrez ce que c'est que d'être si colère.

Ariste

Pardonne, Philipin, aux transports d'un amant Qui, depuis quelques jours, souffre un cruel tourment. Si tu savais mon mal...

Philipin

Hé ! je le sais de reste ; Dans l'âme, comme vous, j'en murmure, j'en peste ; Mais mon sort, pour cela, n'en devient pas plus doux. Si vous perdez, Monsieur, je perds autant que vous ; Et c'est là ce qui fait toute ma rêverie.

Ariste

Tu railles, Philipin ?

Philipin

Ce n'est point raillerie ; J'ai su tout ce détail.

Ariste

Qui te l'aurait appris, Puisque Lucrèce enfin n'était point au logis ?

Philipin

Sa Suivante, qui m'a...

Ariste

Sa Suivante ?

Philipin

Oui ; Florence M'a conté le sujet de votre extravagance ; Que Lucrèce à l'hymen songe à se disposer, Et qu'un certain Nantais venait pour l'épouser. Mais, comme sur ce point j'écoutais la Suivante, J'ai vu paraître Anselme et ce Monsieur de Nantes.

Ariste

Il est en cette ville ? Hé ! comment l'as-tu su ?

Philipin

Hé ! ne vous dis-je pas, Monsieur, que je l'ai vu ; Que le beau-père était avec ce futur gendre ?

Ariste

Anselme ?

Philipin

Oui.

Ariste

Quel malheur !

Philipin

Sa fureur le va prendre ; Fuyons vite.

Ariste

Où vas-tu ?

Philipin

Moi ! Je ne bouge pas.

Ariste

Ce malheur est, pour moi, pire que le trépas. Quoi ! tu sors ?

Philipin

Non, Monsieur.

Ariste

Pourquoi gagner la porte ?

Philipin

Je crains qu'à m'assommer ce malheur ne vous porte ; Car, pour bien moins, cent fois j'ai ressenti vos coups.

Ariste

Vas, mon cher Philipin, ne crains plus mon courroux ; Et pense bien plutôt à quelque prompt remède, Pour tâcher à guérir le mal qui me possède.

Philipin

Ma foi, vous abusez de mon trop de bonté.

Ariste

Je suis au désespoir de t'avoir maltraité.

Philipin

Pourquoi m'avoir caché votre douleur extrême ?

Ariste

Sait-on bien ce qu'on fait, quand on perd ce qu'on aime ? Ah ! l'on n'est guère à soi dans un tel désespoir. Et la raison alors a bien peu de pouvoir.

Philipin

Mais, pourtant, aujourd'hui je vous trouvais moins triste ; Et je croyais en vous revoir un autre Ariste.

Ariste

Le retour de mon père et le gain d'un procès Semblaient flatter mes voeux de quelque heureux succès ; Cependant, tu le vois, je perds toute espérance, Géraste est arrivé.

Philipin

Monsieur, voici Florence.

Scène 2

Ariste, Florence, Philipin

Ariste

Hé bien ? Viens-tu, Florence, augmenter mon ennui ? Me dire que Géraste est avec Anselme ?

Florence

Oui.

Ariste

Que Lucrèce aussi...

Florence

Non ; mais lisez cette lettre : Vous verrez quel espoir elle peut vous permettre.

Ariste

« Vous me mandez que votre père doit arriver dans peu ; et moi, je vous avertis que Géraste est arrivé, qu'il presse fort notre mariage, et veut, dit-il, qu'il se fasse demain : c'est à vous à chercher quelque obstacle pour le reculer : en voici un, que Florence et moi avons imaginé, et dont vous pourrez aisément vous servir. Vous savez que mon père n'a nulle connaissance de votre amour, et qu'il ne vous a jamais vu ; ainsi je vous conseille de venir au logis, sous le nom de Géraste, et de soutenir que c'est un imposteur qui prend votre nom pour nous abuser : comme mon père ne l'a vu de sa vie qu'aujourd'hui, il me semble qu'il vous sera facile de réussir ; et, par là, vous aurez aisément les huit jours que vous me demandez encore. Je vous envoie la lettre que Géraste a apportée à mon père, avec trois autres de Sbroct, afin que, si vous vous résolvez de passer pour lui, vous preniez plus sûrement vos mesures, et que vous ayez quelque connaissance de la famille. Lucrèce. »

Florence

Votre esprit à présent est-il un peu remis ? Ce conseil vous plaît-il ?

Ariste

Ah Dieu ! L'heureux avis ! Que je fuis redevable à ta belle maîtresse !

Florence

Auriez-vous pu trouver une meilleure adresse ?

Ariste

Je n'eusse jamais pu. Vas, dis-lui, de ma part, Que je ferai chez vous dans une heure au plus tard ; Que, quand Anselme aussi devrait me reconnaître, Sous le nom de Géraste il me verra paraître ; Que j'espère par là il bien l'embarrasser, Qu'à presser son hymen il n'osera penser. Montre-moi cette lettre ; elle pourra m'instruire. Il faut bien concerter tout ce que ]e dois dire.

Florence

Je dois la reporter ; copiez-la.

Ariste

D'accord ; Je l'aurai fait dans peu.

Florence

Rien ne presse si fort.

Ariste

Les autres...

Florence

Gardez-les.

Il lit.

Ariste

La fin de cette lettre, Dans ce que j'entreprends, semble tout me promettre. Qu'en dis-tu, Philipin ? « Si je n'étais accablé de gouttes aux pieds et aux mains, je n'aurais pas manqué de me rendre à Paris, pour être aux noces de ma nièce, votre fille. « L'écrivain de la lettre, qui est compère de Géraste, votre gendre, vous salue humblement, sans oublier votre fille, sa commère future ».

Philipin

Que vous avez raison.

Ariste

Par ce moyen, Géraste est pris comme un oison ; Car Sbroct n'écrivant point, ainsi son caractère N'aidera pas Anselme à percer le mystère.

Philipin

Mais s'il en a plusieurs de cette même main, Comment vous en parer ?

Florence

Tu t'alarmes en vain : Depuis qu'il est goutteux, ses lettres, je vous jure, Se trouvent rarement de la même écriture.

Ariste

Je vais prendre le soin d'imiter celle-ci.

Florence

C'est en vain là-dessus vous donner du souci.

Ariste

La chose en ira mieux.

Scène 3

Philipin, Florence

Philipin

Et sera plus faisable. Pour contrefaire un seing, il est adroit en diable : Cent fois, pour son plaisir, il a fait de tels tours ; Et, par-là, bien souvent a servi ses amours. Mais raisonnons ensemble. Or çà, dis-moi, Florence, De pouvoir réussir vois-tu quelque apparence ? Crois-tu qu'Anselme ainsi donne dans le panneau ? Qu'il se laisse attraper comme un jeune étourneau ?

Florence

Il ne connaît pas plus Géraste que ton maître.

Philipin

Mais s'il découvrait tout, et nous envoyait paître, Que ferions nous alors ?

Florence

Ah ! Tu raisonnes trop.

Philipin

L'homme sage en amour ne va point le galop ; Car il doit en tout temps prévoir la fin des choses, Y raisonner à fond, en connaître les causes, Consulter son esprit sur ce qu'il entreprend, Avoir en ce qu'il fait la raison pour garant, Se défier de tout, craindre que la Fortune Ne nous fasse beau jeu y pour nous en donner d'une.

Florence

Hé ! qui diantre, dis-moi, t'en a tant inspiré ?

Philipin

À raisonner pourtant je suis peu préparé ; Mais lorsqu'en raisonnant un esprit raisonnable...

Florence

Ta raison est fort bonne.

Philipin

Et même profitable. Crains que nous ne perdions notre temps et nos pas.

Florence

Il arrive souvent ce qu'on ne pense pas. Quand on aime, l'on doit braver tous les obstacles, Et croire que l'Amour est prodigue en miracles.

Philipin

Mais s'il nous prodiguait quelques coups de bâton ? Hem ?

Florence

Tu n'as rien à craindre.

Philipin

Hé morbleu ! Me fait-on ? Si ce Monsieur Géraste a l'humeur un peu fière, Et nous frotte d'abord d'une brusque manière ; Plaît-il ?

Florence

Hé quoi ! Toujours dans le raisonnement ! En cette, occasion, est-ce agir en Amant ? Je vois trop qu'à présent Philipin m'abandonne ; Loin de me cajoler, je l'entends qui raisonne. Patience, à mon tour, je saurai raisonner : Nous verrons...

Philipin

Mais de quoi te vas-tu chagriner ?

Florence

De rien.

Philipin

Tu n'as pas lieu de douter de ma flamme.

Florence

Non...

Philipin

Tu me fais tort ; car...

Florence

Ah ! Tu fais la bonne âme. Pourquoi tant de raisons qu'on ne demande pas ?

Philipin

C'est que je veux surtout éviter l'embarras, Et rendre, par mes soins, la chose plus croyable ; Car je t'aime toujours, ou je me donne au diable.

Florence

Sans mentir ?

Philipin

Sans mentir.

Florence

Le dis-tu de bon coeur ?

Philipin

En veux-tu quelque preuve ?

Florence

Oui.

Florence le repousse.

Philipin

Viens.

Philipin

Te fais-je peur ?

Florence

Que veux-tu ?

Philipin

Te baiser.

Florence

La preuve est un peu forte.

Philipin

Dans les occasions, ventrebleu ! je m'emporte.

Florence

Trêve d'emportements ; il suffit, je te crois.

Philipin

Dans toute cette intrigue, hé ! que ferai- je, moi ? Car j'y dois, ce me semble, avoir un personnage.

Florence

Le valet de Géraste.

Philipin

Est-ce là mon partage ?

Florence

Oui.

Philipin

Mais en a-t-il un ?

Florence

Oui, vraiment.

Philipin

L'as-tu vu ?

Florence

Non.

Philipin

Tu mens.

Florence

Point du tout.

Philipin

Comment donc le fais-tu ?

Florence

En parlant d'autre chose, il l'a dit à Lucrèce.

Philipin

En parlant, il l'a dit ? Ah ! tu m'en fais finesse ! Déjà je ne fais quoi me brouille le cerveau, Et je pourrais frotter ce Monsieur l'hobereau.

Florence

Que rien, cher Philipin, ne trouble ta cervelle ; Crois que, jusqu'au tombeau, je te serai fidèle, Que d'être ta moitié je fais tous mes souhaits.

Philipin

Dois- je bien me fier à ce que tu me promets ? Quand ton sexe avec soin nous baise, nous caresse, C'est pour mieux préparer quelque tour de souplesse, Et prévenir alors, par de fausses douceurs, Le soupçon qui pourrait s'emparer de nos coeurs. Vois-tu bien ? Entre nous, je fais beaucoup de femmes Qui, sur certains sujets, font de méchantes lames : Elles donnent toujours le dehors au mari ; Et le dedans, bon soir, c'est pour le favori. Celle qui veut tromper, a toujours sa défaite.

Scène 4

Ariste, Florence, Philipin

Ariste

Florence ?

Florence

Monsieur.

Ariste

Tiens, vois ; ma copie est faite. Que t'en semble ? dis-moi.

Florence

Rien ne ressemble mieux ; Et, pour les distinguer, il faudrait de bons yeux.

Philipin

Le Maître qui cet art fut si bien vous apprendre, Vous apprit le secret...

Ariste

Quel ?

Philipin

De vous faire pendre.

Florence

N'oubliez rien d'ailleurs.

Ariste

Va, j'y saurai pourvoir. Prépare ta Maîtresse à nous bien recevoir. Il faut, pour être mieux ce Monsieur de Bretagne, Me vêtir, ce me semble, en habit de campagne.

Florence

C'est fort bien aviser.

Ariste

Viens, suis-moi, Philipin.

Ils s'en vont.

Philipin

Ciel, à ce grand projet donne une heureuse fin !

Florence

Va, ne crains rien, et crois qu'il nous sera propice : Mais, pourtant, si quelqu'un découvrait l'artifice, Cela nous causerait un étrange embarras : Géraste... Il vient, fuyons, qu'il ne nous voie pas.

Scène 5

Géraste, Anselme

Anselme reconduisant Géraste, et lui fait des civilités.

Géraste

Demeurez.

Anselme

Je sais trop...

Géraste

Hé ! Sans cérémonie. Morbleu ! Que la contrainte entre nous soit bannie ; Laissons les compliments.

Anselme

Mais la civilité...

Géraste

De ces sottes, façons être encore infecté, À votre âge ! Et les ans...

Anselme

Quoi donc ! Toujours mon âge !

Géraste

Mais aussi là-dessus vous devez être sage, Quitter tous ces discours : « Je ne vous quitte point ; « Je fais trop mon devoir, pour manquer à ce point ; « J'aurais perdu le sens, avant que j'y renonce ». À ces beaux compliments on veut faire réponse ; Puis de ces grands propos se forme un entretien Qui fatigue les gens, et qui ne sert à rien.

Anselme

J'approuve vos raisons ; mais, au siècle où nous sommes ; On doit faire, je crois, comme les autres hommes. Pour être trop sincère, on est souvent blâmé ; Et celui qui reprend ; n'est pas le plus aimé.

Géraste

Je vous ai déjà dit que les censures nôtres Sont pour tous mes amis, et non pas pour les autres ; Que je me ris de ceux qui s'estiment au point, Que les plus beaux esprits ne les égalent point ; Que, loin de leur ôter cette folle croyance, Je les laisse croupir dans leur impertinence ; Que je me divertis de tous ces beaux Messieurs, Et qu'enfin je me mets du côté des railleurs. Mais souffrir ses amis dans leur extravagance, C'est les rendre achevés, par trop de complaisance ; Et, pour les applaudir toujours dans leurs défauts, Ils deviennent souvent ridicules et sots. Les louer faussement jusqu'en la moindre chose, Des sottises qu'ils font n'est-ce pas être cause ? Et n'est-ce pas en nous peu de sincérité, Que d'agir, en louant, contre la vérité ?

Anselme

La vérité souvent nous attire leur haine.

Géraste

De leurs inimitiés je ne fuis guère en peine, Quand on fait ce qu'on doit en véritable ami, L'on ne reprend jamais leurs défauts à demi : Je les vois se fâcher, sans que je m'en soucie. Après, il vient un temps où l'on me justifie ; Et, loin d'avoir pour moi l'esprit envenimé, On se blâmé, à la fin, de m'avoir trop blâmé. Mais laissons tout cela, parlons de nos affaires. Songez à donner ordre aux choses nécessaires, Et je prendrai le soin d'y travailler aussi.

Anselme

Je me charge de tout, n'ayez aucun souci.

Géraste

Mais je dois, ce me semble...

Anselme

Ah ! que rien ne vous gêne ; Je ferai ce qu'il faut, n'en soyez point en peine. Mais que veut ce garçon ?

Scène 6

Licaste, Géraste, Anselme

Licaste

Je vous cherche, Monsieur ?

Géraste

Pourquoi. Dis donc ?

Licaste

Ma foi, je suis tout en sueur. Un homme un peu fantasque, et de taille assez grande, Dans notre hôtellerie avec soin vous demande.

Géraste

Que dis-tu ?

Licaste

C'est un homme.

Géraste

Hé ! Comment a-t-il nom ?

Licaste

Quand j'ai voulu l'apprendre, il a changé de ton, Et m'a dit brusquement, d'un air un peu colère, Qu'il voulait voir Géraste, et Monsieur son beau-père.

Géraste

Ne le connais-tu point ?

Licaste

Non.

Géraste

Non ?

Licaste

Non, par ma foi.

Géraste

Te connaît-il ?

Licaste

Non plus.

Géraste

Pour s'adresser à toi ; Comment a-t-il donc fait ?

Licaste

J'étais dans la cuisine, Où déjà je vidais la cinquième chopine, Quand il a demandé, d'un ton fort peu courtois, Si l'on connaissait bien un Géraste Nantais. Le Maître a dit que non : aussitôt la Servante A dit que je servais un brave homme de Nantes, Arrivé d'aujourd'hui. Voilà comme il a su Ce que vous demandez.

Géraste

Comment est-il vêtu ?

Licaste

Il est vêtu, je pense, en habit de campagne.

Géraste

Est-il seul ?

Licaste

Je ne sais si quelqu'un l'accompagne ; Mais je n'ai vu que lui.

Géraste

Mais comment est-il fait ?

Licaste

Il est grand, assez grêle, et même un peu maigret.

Géraste

Il loge ?

Licaste

Au même lieu.

Géraste

Bon ; il m'est plus facile De le trouver. Allons.

Licaste

Monsieur, il est en ville.

Anselme

Puisqu'il nous demandait, tu devais l'amener.

Licaste

Je n'avais pas encore achevé de dîner.

Géraste

Tu n'avais pas mal bu.

Licaste

Ma foi, tout d'une haleine : J'ai passé, sans chagrin, à la demi-douzaine.

Anselme

Trois pintes à dîner ! Il ne boit pas trop mal.

Licaste

Pour boire sans tricher, on voit peu mon égal. Quand je serai chez vous, je veux trinquer sans cesse ; Vous verrez si quelqu'un...

Anselme

Halte à cette prouesse ; Car boire incessamment peut troubler la raison, Et causer du malheur dedans une maison.

Licaste

Monsieur, sur ce sujet, que rien ne vous étonne. Pour mon Maître, il sait boire aussi bien qu'il raisonne.

Géraste

Il est plus raisonnable, étant de sens rassis ; Mais il faut excuser le vice du pays : D'ailleurs il sert fort bien.

Anselme

Il est drôle, ou je meure ; Son visage me plaît.

Géraste

Je vais à ma demeure, Pour attendre celui qui veut parler à moi.

Anselme

C'est un de vos amis, sans doute.

Géraste

Je le crois.

Licaste

S'il n'est pas revenu, Monsieur ?

À Anselme.

Géraste

Il ne m'importe ; Il reviendra, possible, avant que l'on en sorte. Sans adieu.

Anselme

Mais, au moins, tenez-vous assuré Que votre appartement chez nous est préparé.

Géraste

Je vous fois obligé ; mais souffrez, je vous prie, Qu'aujourd'hui je demeure en mon hôtellerie.

Anselme

Mais vous ne songez pas que c'est me faire tort.

Géraste

Ce n'est que cette nuit.

Anselme

Pour cette nuit, d'accord ; Surtout, gardez-vous bien d'y rester davantage.

Géraste

Non ; demain je prends jour pour notre mariage. Adieu.

Licaste

Que ce jour-là je boirai comme il faut !

Anselme

Veux-tu boire à présent ?

Licaste

Remettons à tantôt.

Scène 7

Anselme

Anselme

Mon gendre a de l'esprit ; mais il est trop critique, Et croit que ce qu'il dit, doit être sans réplique, À le combattre aussi je dois peu m'arrêter, Et le meilleur sera de ne point contester. Son oncle, en son jeune âge, avait tant de franchise, Qu'en son père il n'eût pu souffrir une sottise : Mais il crut mes conseils, et je vois qu'il prétend Que pour son cher neveu nous en fassions autant. Sachons adroitement ce que Lucrèce en pense, Ho, ma fille !

Scène 8

Lucrèce, Anselme, Florence

Lucrèce

Mon père !

Anselme

Approchez, et Florence.

Florence

Que vous plaît-il, Monsieur ?

Anselme

Çà, parlons entre nous. Quant à moi, franchement, j'aime assez votre époux : Il est un peu censeur, et fait peu se contraindre ; Mais ce sont des chaleurs qui se pourront éteindre ; Le temps apaisera cette démangeaison, Et pourra doucement le mettre à la raison. Quand vous ferez sa femme, il vous croira peut-être ; Il le faut, jusque-là, laisser agir en maître : Combattre son humeur, c'est mal prendre son temps. Outre que sa critique est assez de bon sens, En Province ils ont tous cette maudite mode ; Mais chacun, à Paris, veut suivre sa méthode. Le meilleur est, je crois, de ne point critiquer, Et c'est ce que toujours on m'a vu pratiquer. À ce point il faudra tâcher de le réduire. Or sus, qu'en dites-vous ?

Lucrèce

Moi, je n'ai rien à dire : Il vous plaît, il me plaît.

Anselme

Mais, me dites-vous vrai ?

Lucrèce

Sans doute.

Anselme

L'aimez-vous ?

Lucrèce

Je ne l'aime, ni hais.

Anselme

Mais vous pourrez l'aimer ?

Lucrèce

Soyez en assurance ; Je ferai mon devoir.

Anselme

Toi, qu'en dis-tu, Florence ?

Florence

Ma foi, Monsieur Géraste est un homme d'esprit ? Quand il parle, pour moi, j'admire ce qu'il dit. Je ne hais pas en lui cette grande franchise : Mais encore à l'aimer ce qui plus autorise, C'est ce grand revenu de quinze mille francs, Dont Lucrèce sera maîtresse tous les ans.

Anselme

Elle a le goût fort bon, et sa raison est forte ; Et j'aime beaucoup mieux un homme de sa sorte, Que tous ces fanfarons qui font les yeux mourants ; Qui, près de chaque objet, font toujours soupirants ; Qui montrent dans leurs moeurs beaucoup d'extravagance ; Qui, plus haut que leur bien, font monter la dépense ; Et qui, pour une Iris, ou dans quelque brelan, Dissipent en huit jours le revenu d'un an. Ma fille, celui-ci n'en fera pas de même : En lui l'on voit régner une candeur extrême ; Il n'affecte en ses moeurs aucun déguisement, Et dans tout ce qu'il fait, il agit franchement.

Florence

Avec un tel époux, que vous ferez heureuse ! Vous pourrez bien jurer de n'être jamais gueuse.

Anselme

Je m'en vais voir ton oncle, afin de l'avertir Que Géraste est ici. Toi, vas te divertir.

Scène 9

Florence, Lucrèce

Florence

Hé bien ! Qu'en dites-vous ? N'êtes-vous pas contente ? Tout semble apparemment répondre à notre attente. Anselme est fort content de notre procédé ; De votre obéissance il est persuadé ; Il croit que cet époux, par sa grande richesse, Pourra facilement gagner votre tendresse. Mais je l'ai satisfait encor bien mieux que vous, Par le soin que j'ai pris de vanter cet époux : À louer ce magot, je me suis surpassée ; Ainsi, peut-il jamais concevoir la pensée Que nous soyons d'accord avec que votre Amant, Et que nous ayons part à son déguisement ?

Lucrèce

Non pas ; mais cependant je suis peu satisfaite. Je tremble, je frémis, et suis toute inquiète ; J'ai peur de me jeter dans un grand embarras, Et crains qu'Ariste enfin ne réussisse pas.

Florence

Madame, sur ce point, que rien ne vous chagrine. Songez à vous ôter l'époux qu'on vous destine ; Et, pour vous épargner un éternel ennui, Faites tous vos efforts pour n'être point à lui.

Lucrèce

Cet avis à mon mal peut être salutaire ; Mais j'aime mon devoir, et j'honore mon père : À les trahir enfin rien ne peut m'émouvoir.

Florence

Je ne prétends en rien choquer votre devoir. Quand je parle d'efforts, ce sont efforts d'adresse, Où le devoir s'accorde avec quelque finesse. Il est plusieurs moyens, sans blesser la raison, D'éviter un hymen plus dur qu'une prison : Car l'épouser Géraste, est, puisqu'il faut tout dire, Épouser un fantasque, un jaloux, un satyre, Un critique, un fâcheux, enfin un campagnard, Près de qui vos beaux jours courent bien du hasard. Il vous enfermera dedans quelque chaumière ; Car de ces campagnards c'est assez la manière : Souvent, quand ils ont pris une femme à Paris, Mille soupçons jaloux occupent leurs esprits : Ils pensent qu'en ce lieu tout est plein d'artifice ; Que les femmes y font fécondes en malice ; Qu'elles ont cent détours pour tromper un mari, Et que Monsieur l'époux n'est pas le plus chéri.

Lucrèce

Laissons tous ces discours. Voyons comment Ariste...

Florence

L'Amour, sans qu'on y pense, au besoin nous assiste ; Il fait naître souvent ce qu'on ne prévoit pas, Et tire quelquefois les amants d'embarras.

Lucrèce

Mais si Géraste aussi presse notre hyménée, Et qu'Ariste...

Florence

Espérons une autre destinée ; Le Ciel peut vous donner un fort moins rigoureux. Mais rentrons, pour rêver aux moyens...

Lucrèce

Je le veux.

Acte III

Scène 1

Géraste, Licaste

Géraste

Vas, retourne à l'auberge, et surtout qu'on attende Cet homme qui, dis-tu, me cherche et me demande : Mais dis-lui de ma part, avec civilité, Qu'exprès là, pour le voir, je m'étais transporté ; Que, ne le trouvant point, et que, las de l'attendre, Il peut te dire un mot de ce qu'il veut m'apprendre ; Ou, il de me parler il a démangeaison, Tu pourras l'amener dedans cette maison : C'est où demeure Anselme.

Licaste

Ah ! J'aime ce beau-père : Il a bien la façon de n'être point sévère, D'être un vieillard aisé, de boire un petit coup, Et de ne point chez lui faire le loup-garou.

Géraste

C'est assez son humeur.

Licaste

La meilleure méthode Est de laisser, ma foi, chacun vivre à sa mode. Je veux boire avec lui, m'en dût-il coûter pot, Et trinquer tête-à-tête en tire-larigot.

Géraste

On ne fait pas ici comme en notre province.

Licaste

En Bretagne, un valet boirait avec un prince ; Et cela, bien souvent, sans se faire prier.

Géraste

Il est vrai ; mais ici l'on est moins familier. Vas donc vite au logis... J'aperçois mon beau-père. Mais n'en sors point, surtout.

Licaste

Monsieur, laissez-moi faire.

Scène 2

Anselme, Géraste

Anselme

Hé bien ? Avez-vous vu cet homme ?

Géraste

Non.

Anselme

D'où vient ?

À Licaste.

Géraste

Il n'est point revenu : mais Licaste revient. Qu'est-ce ?

Scène 3

Licaste, Géraste, Anselme

Licaste

Si ce Monsieur ne me voulait rien dire, Ni venir en ce lieu ?

Géraste

Dis-lui qu'il peut m'écrire.

Licaste

Mais s'il n'écrivait point ? Cela peut arriver.

Géraste

Tu diras qu'il m'attende, et je l'irai trouver.

Licaste

S'il ne veut point attendre ?

Géraste

Hé bien, qu'il aille au diable.

Licaste

Bon, c'est assez ; j'y cours.

Anselme

Il sera plus traitable. Licaste, prends le soin de l'amener ici.

Licaste

J'y ferai mon pouvoir ; n'ayez aucun souci ; Je vais, par mes raisons, l'obliger à s'y rendre.

Anselme

En attendant qu'il vienne, allez chez moi l'attendre.

Géraste

J'y vais.

Scène 4

Ariste, Philipin, Anselme, Florence

Ariste

Vois-tu bien l'homme ?

Philipin

Oui, Monsieur, je le vois.

Ariste

Cherche Anselme en ce lieu.

Anselme

Que lui veux-tu ? C'est moi.

Philipin

Bon. On veut lui parler.

Anselme

Et qui ?

Philipin

Ce Gentilhomme.

Ariste

Monsieur...

Anselme

Que vous plaît-il ?

Ariste

Sachez que l'on me nomme Géraste.

Anselme

Votre nom est ?

Ariste

Géraste.

Anselme

Comment ?

Ariste

Géraste.

Anselme

Géraste !

Ariste

Oui, Géraste.

Anselme

Assurément ?

Ariste

Assurément.

Anselme

Votre oncle est ?

Ariste

Sbroct.

Anselme

Et d'où ?

Ariste

De Nantes ; D'où j'arrive à présent.

Anselme

La chose est surprenante. Quoi ! Votre nom serait ?...

Ariste

Géraste.

Anselme

Est-il bien sûr ?

Ariste

Oui, Géraste est mon nom, votre gendre futur.

Anselme

Plaît-il ?

Philipin

Criez bien fort ; Monsieur est sourd, sans doute.

Anselme

Hé, je ne suis pas sourd, puisque je vous écoute.

Philipin

Oui-dà, vous écoutez ; mais vous n'entendez pas.

Anselme

Hem.

Ariste

Tais-toi.

Philipin

Mais aussi, pourquoi tous ces débats ? Faut-il tant répéter, pour lui faire comprendre Que vous êtes Géraste, ainsi son futur gendre ? Et que votre oncle est Sbroct.

Ariste

Monsieur, il vous écrit : Tenez.

Anselme

Voici de quoi m'embarrasser l'esprit.

Ariste

Lisez.

Anselme

Cette lettre est toute semblable à l'autre. L'un de ces deux Messieurs est un malin apôtre ; Il est fourbe, trompeur, et me veut affronter, Ho, Florence !

Florence

Monsieur !

À part.

Anselme

Qu'on me fasse apporter La lettre que tantôt j'ai donnée à ma fille. Rien n'y manque, et j'y vois jusques à l'apostille.

Philipin

Nous avons, ce me semble, assez bien commencé.

Ariste

Oui, fort bien.

Philipin

Le bonhomme est fort embarrassé.

Florence

La voilà.

Anselme

Ça, voyons. Ah ! rien n'est si semblable, Il faut, pour cette fourbe, être faussaire en diable. Monsieur, pour m'expliquer avec vous sans façon, Un autre en mon logis prend votre même nom, Ou vous prenez le sien.

Ariste

Vous me faites injure.

Anselme

L'autre en peut dire autant.

Ariste

Oui ; mais fausseté pure ? C'est un fourbe.

Il va à la porte de sa maison appeler Géraste.

Anselme

Je vais l'amener devant vous ; Mettez-vous à l'écart.

Philipin

Monsieur, point de courroux Car...

Ariste

Tais-toi ; les voici.

Scène 5

Géraste, Anselme, Ariste, Philipin

Géraste

Qu'est-ce ?

Anselme

Êtes-vous Géraste ?

Géraste

Oui.

Anselme

Le neveu ?...

Géraste

De Sbroct.

Anselme

Et le fils ?...

Géraste

De Kerguaste.

Anselme

Un autre, comme vous, se dit Géraste aussi.

Géraste

Qu'il le dise, s'il veut, j'en prends peu de souci.

Anselme

Cependant, un des deux fait une fourberie.

Géraste

Est-ce à dessein, bonhomme, ou bien par raillerie, Que vous me demandez, et ma race, et mon nom ?

Anselme

Non, ce n'est point un jeu ; je parle tout de bon.

Géraste

Vous voulez me donner ici d'un stratagème.

Anselme

Je dis ce qu'il m'a dit, et te voici lui-même.

Géraste

Quoi ! Vous êtes Géraste ?

Ariste

Oui, Monsieur, je le suis.

Géraste

Et moi, qui suis-je donc, Monsieur, à votre avis ? Hé ?

Ariste

Je ne fais.

Géraste

Non ?

Ariste

Non.

Géraste

Hé bien, allez l'apprendre ;

Ariste

Cela m'importe peu.

Anselme

Qui des deux est mon gendre ? Est-ce vous ? Est-ce vous ?

Géraste

C'est Géraste.

Ariste

Oui.

Anselme

Fort bien : Mais qui de vous deux l'est ? Pour moi, je n'en fais rien.

Géraste

Vous ne le savez pas ?

Anselme

Je l'ignore, ou je meure.

À Ariste.

Géraste

Hé bien, il vous en faut éclaircir tout à l'heure. Monsieur, expliquons-nous, et parlons tout de bon. Vous nomme-t-on Géraste ?

Ariste

Oui, Géraste est mon nom, Je suis neveu de Sbroct, et Kerguaste est mon père.

Géraste

Mais encor, comme quoi, cela se peut-il faire ? Votre père vit-il ?

Ariste

Pourquoi ? Non, il est mort.

Philipin

Que diable savez-vous ? Vous vous hasardez fort.

Ariste

Oui ; mais il faut répondre.

Anselme

Hé, pour nous satisfaire, Apprenez-nous encor le nom de votre mère.

Ariste

Et croyez-vous, par là, me désorienter ?

Anselme

Ho, non.

Philipin

Non.

Ariste

Sur ce point je veux vous contenter. Son surnom est La Roche, et son nom propre, Hortense.

Philipin

De qui le tenez-vous ?

Ariste

Des lettres que Florence...

Philipin

J'entends, suffit.

Anselme

Hé bien ?

Géraste

Quel est votre parrain ?

Ariste

Il en faudrait ainsi nommer jusqu'à demain.

Anselme

Il a raison.

Philipin

Bon, bon.

Géraste

Vous arrivez de Nantes ?

Ariste

Oui.

Anselme

Ses réponses sont tout à fait convaincantes.

Géraste

Quoi ! Bonhomme, déjà vous prenez son parti ?

Anselme

Non pas ; mais je vois bien qu'un de vous a menti.

Géraste

Ce n'est point moi.

Ariste

Ni moi.

Anselme

Soit ; mais, dans cette cause, Vous dites justement tous deux la même chose, Les lettres et le lieu, les noms, et les parents, Causent mon embarras, et sont vos différents.

Géraste

Comment, les lettres !

Anselme

Oui, tenez.

Géraste

Voici la mienne.

Anselme

La vôtre ?

Géraste

Assurément.

Anselme

Point du tout ; c'est la sienne.

Géraste

La sienne ?

Anselme

Oui, la sienne, oui ; j'en suis fort assuré, Et je la reconnais par le papier doré, Mais voyez l'autre. Hé bien ?

Géraste

Je n'y puis rien comprendre.

Anselme

Si vous vous méprenez, je puis bien me méprendre ; Jugez si j'ai sujet d'être dans l'embarras. Entendez-vous ceci ?

Géraste

Non, je ne l'entends pas. Je ne me vis jamais surpris de telle sorte.

Ariste

Mais à prendre mon nom, quel intérêt vous porte ? Vous êtes quelque fourbe, ou bien de ces filous, Qui pour tromper les gens...

Géraste

Monsieur, allons tout doux ; Car...

Ariste

Plaît-il ?

Géraste

Rien. Le temps...

Ariste

Quoi ?

Anselme

Messieurs, sans colère : Un peu de temps pourra débrouiller ce mystère, Et rendre, aux yeux de tous, l'un des deux confondus.

Géraste

Oui ; mais, pour l'imposteur, il faut qu'il soit pendu.

Ariste

J'en demeure d'accord.

Philipin

Ah ! Trêve de potence, Monsieur, au moins ; car...

Ariste

Paix.

Anselme

Ho, Lucrèce et Florence, Venez.

Scène 4

Lucrèce, Anselme, Philipin, Géraste, Ariste

Lucrèce

Que vous plaît-il ?

Anselme parle bas à sa fille.

Anselme

Ma fille, croirez-vous Que j'aie trop d'un gendre, et vous, trop d'un époux ? Vous les donner tous deux j'y vois peu d'apparence.

Philipin

Elle en pourrait, par-là, faire la différence, Et savoir qui des deux ferait mieux à son point.

Lucrèce

Vous vous raillez de nous.

Anselme

Non, je ne raille point : Ce Monsieur que tu vois, se dit aussi Géraste.

Lucrèce

Ah ! c'en est trop de deux : encore, pour un, baste.

Anselme

Lequel, à ton avis, choisirais-tu des deux ?

Lucrèce

Celui que vous voudrez, est celui que je veux. Je n'ai point à choisir où vous êtes, mon père, Celui qui vous plaira, sera sûr de me plaire.

Anselme

Mais de ces deux Messieurs, Géraste seul me plaît.

Lucrèce

Et moi, pour l'autre aussi je sens peu d'intérêt.

Anselme

Messieurs, vous voyez bien que je n'ai qu'une fille, Que je ne puis donner qu'un gendre à ma famille : Ôtez-moi de souci, car tous vos différents Pourront être éclaircis avant qu'il soit longtemps.

Géraste

Je suis Géraste.

Ariste

Et moi, c'est ainsi qu'on me nomme.

Anselme

Moi, je crois qu'un de vous est un très méchant homme, Car il n'est qu'un Géraste.

Ariste

Oui, c'est la vérité.

Géraste

Il est vrai.

Anselme

Maugrebleu de la duplicité !

Scène 5

Licaste, Kerlonte, Anselme, Philipin, Ariste, Géraste

Licaste

Monsieur, voici mon Maître, et Monsieur son beau-père.

Kerlonte

Monsieur, en peu de mots, une importante affaire Me fait venir ici.

Anselme

Pour l'apprendre de vous, Dois-je, dans ce moment, les faire éloigner tous ?

Kerlonte

Il n'en est pas besoin. Pour vous ôter de peine, Sachez, auparavant, que Géraste m'amène, Que j'arrive de Nantes, et qu'enfin aujourd'hui Je prétends me couper la gorge avecque lui.

Anselme

Et par quelle raison ?

Kerlonte

Je m'en vais vous l'apprendre ; Car, exprès, en ce lieu j'ai pris soin de me rendre, Pour vous parler, Monsieur, comme un homme d'honneur. Apprenez que Géraste est un franc suborneur.

Philipin

Tout est perdu, Monsieur.

Anselme

Hé ! Monsieur, sans offense ; Car...

Kerlonte

Je veux, devant tous, le dire en sa présence : Oui, je le dis encor, c'est un franc suborneur.

Anselme

Mais la raison ?

Kerlonte

Sachez qu'il a trompé ma soeur ; Que, sous l'appas trompeur d'un flatteur mariage, Il en a des enfants ; en faut-il davantage, Pour montrer qu'il est fourbe ?

Anselme

Ah ! Non, cela suffit, Au moins si l'on en veut croire votre récit. Mais, Monsieur, là-dessus c'est à lui de répondre.

Kerlonte

Sur ce chapitre-là, j'ai de quoi le confondre : Qu'il parle.

Anselme

Là, parlez.

Kerlonte

Que peut-il m'objecter ?

Philipin

Répondez donc, Monsieur.

Ariste

Non, je veux écouter.

Anselme

Quoi ! Sans rien répliquer, souffrir qu'on vous opprime ?

Kerlonte

Vous voyez, son silence est l'aveu de son crime, Il ne répondra points, il est trop interdit, Et ce silence enfin prouve ce que j'ai dit.

Anselme

Ce que vous nous contez est une étrange affaire : Mais, Monsieur, aidez-nous à percer un mystère, Vous êtes de Nantes ?

Kerlonte

Oui.

Anselme

Sbroct vous est-il connu ?

Kerlonte

Oui.

Anselme

Géraste aussi ?

Kerlonte

Non, je ne l'ai jamais vu Qu'à présent.

Anselme

Cependant vous faites une histoire Qui le regarde fort ; et comment donc la croire ?

Kerlonte

Ne prenez point ceci pour un conte rêvé. Sachez depuis six jours qu'à Nantes j'arrivai D'un voyage sur mer de plus de vingt années. Après avoir bravé diverses destinées, Couru bien des périls, et souffert bien des maux, Je revenais chez moi pour prendre du repos : En arrivant, je sus cette triste nouvelle. Ce qui me la rendit encore plus cruelle, Et qui fit tout mon mal, ce fut lorsque j'appris Que Géraste pouvait être près de Paris, Qu'il y venait exprès épouser votre fille ; Lors, ne pouvant souffrir ce tort à ma famille, Je pris la poste, après m'être informé de tout ; Et suis ici venu, pour le pousser à bout.

Anselme

Ce que vous nous contez est assez vraisemblable, Soit qu'il soit faux, ou vrai.

Kerlonte

Ce n'est point une fable.

Anselme

Or sus, Monsieur Géraste, et vous, Géraste aussi, Vous pouvez là-dessus nous ôter de souci ; Il nous faut maintenant expliquer face à face.

Kerlonte

Quoi ! Deux Gérastes ?

Anselme

Oui ; c'est ce qui m'embarrasse. Vous cherchez un Géraste, et vous en trouvez deux. Pour moi, ce que j'y trouve encor de plus fâcheux, Est que tous leurs discours ont tant de vraisemblance, Que je ne fais pour qui montrer plus de croyance.

Kerlonte

Il s'en faut éclaircir.

Anselme

Quoi ! Vous êtes muets ? Soutenez, pour le moins, ici vos intérêts, Répondez à Monsieur.

Géraste

C'est un pur stratagème Que tout ce qu'il vous conte.

Anselme

Et vous ?

Ariste

J'en dis de même : Tout ce qu'a dit Monsieur n'est qu'un conte inventé.

Kerlonte

Et moi, je vous soutiens que c'est la vérité. Lorsque je connaîtrai le traître qui m'amène, Nous verrons s'il voudra mettre fin à ma peine ; Ou, s'il veut soutenir sa noire trahison, Je saurai le forcer à m'en faire raison.

Anselme

Vous aurez comme nous un peu de patience.

Kerlonte

Je ne dois point en l'air hasarder ma vengeance. Je yeux apprendre au vrai lequel est l'imposteur, Afin qu'en sûreté je venge mon honneur. J'en veux au vrai Géraste.

Anselme

Et moi, j'en veux à l'autre.

Philipin

Monsieur, songez à vous ; cette affaire est la vôtre.

Kerlonte

Adieu, pour le connaître, appliquez tous vos soins ; Et moi, de mon côté, je n'en ferai pas moins.

Anselme

Le temps nous en pourra donner quelque lumière.

Scène 8

Philipin, Ariste, Anselme, Géraste, Licaste

Philipin

Je vous vois engagé dans une étrange affaire.

Ariste

J'en saurai bien sortir.

Il lit.

Anselme

Çà, parlons franchement. Ce que cet homme dit a bien du fondement ; Par vos lettres, j'y vois beaucoup de certitude. Hé ? « Je ne puis vous exprimer la joie que je ressens de cette alliance : il y a deux raisons qui m'y obligent : la première est notre ancienne amitié ; et la seconde est que mon neveu avait ici quelques engagements dont je n'étais pas fort content ».

Géraste

Cela ne me cause aucune inquiétude.

Ariste

Pour moi, je ne crains rien, le temps vous l'apprendra.

Anselme

Nous verrons à la fin comment la chose ira. Cependant l'un de vous me fait une imposture.

Géraste

Pour moi, je suis Géraste, et je vous en assure ; Il suffit.

Ariste

Je soutiens que ce nom est à moi, Et que rien n'est plus vrai.

Licaste

Qu'est-ce donc que je vois, Monsieur ?

Géraste

N'entends-tu pas ? Monsieur se dit Géraste.

Licaste

Et Monsieur son valet ?

Géraste

Il faut qu'il soit Licaste.

Licaste

Il a, morbleu, menti : Licaste, c'est mon nom ; Et qui me le prendrait, serait un franc larron.

Anselme

Messieurs, en attendant que le tout s'éclaircisse, Et que nous connaissions d'où provient l'artifice, Vous pouvez au logis venir avec douceur. C'est au neveu de Sbroct que je fais cet honneur, C'est à Géraste, enfin : mais, ne pouvant comprendre Qui de vous est le fourbe, et vient pour me surprendre, Je vous donne à tous deux la même liberté, Pourvu qu'on ne s'emporte à nulle extrémité.

Géraste

Par-là, je me ferais un trop grand préjudice ; Et le temps seul, Monsieur, doit me rendre justice.

Ariste

Et le temps seul aussi fera voir clairement Qui de nous deux encor mérite un châtiment.

Anselme

Vous pourrez donc venir chez moi, l'un après l'autre : Je recherche en cela mon repos et le vôtre. Je devrais du logis vous éloigner tous deux, Mais Géraste mérite un destin moins fâcheux, Il est neveu de Sbroct, et doit être mon gendre. Je vous reçois tous deux, de peur de me méprendre. En faveur de Géraste, et de Sbroct mon ami, Je devrais pour ces noms ne rien faire à demi ; Mais j'agis autrement, faute de le connaître : Je n'en demande qu'un, vous voulez tous deux l'être. Ainsi donc trouvez bon, en cette extrémité, Que j'observe du moins quelque formalité.

Ariste

Votre façon d'agir n'est que trop raisonnable.

Géraste

Pour ne pas l'approuver, je suis trop équitable.

Anselme

Mais, surtout, entre vous aucun emportement, Sinon...

Géraste

De mon côté, n'en craignez nullement.

Ariste

Moi, je ferai toujours ce que Monsieur m'impose.

À Ariste.

Anselme

Fort bien. Pour faire aussi par ordre chaque chose. Venez vous reposer quelques moments chez nous.

Ariste

Je le veux.

Anselme

Serviteur. Une autre fois pour vous J'en saurai bien user.

Scène 9

Licaste, Philipin

Licaste

Quoi ! Ton Maître est Géraste ?

Philipin

Oui.

Licaste

Ton nom ?

Philipin

Et pourquoi ?

Licaste

C'est que je suis Licaste.

Philipin

Hé bien ! Licaste soit, j'en demeure d'accord : Laisse mon maître là, sans t'emporter si fort.

Licaste

Je ne saurais souffrir qu'on le nomme Géraste.

Philipin

Et moi, je souffre bien qu'on te nomme Licaste.

Licaste

Oui, mais c'est malgré toi.

Philipin

Malgré moi, je t'en ponds.

Licaste

Et je t'en ponds aussi.

Philipin

Je souffre peu d'affronts Sans me venger. Tais-toi.

Licaste

Peste ! Il a l'humeur prompte ! Moi, je ne puis souffrir qu'ainsi l'on nous affronte.

Philipin

Et qui t'affronte ? Dis.

Licaste

Voyez ! Ton maître et toi. Vois-tu, ce procédé n'en pas fort bon, ma foi ; Et l'on peut à la fin, par cette manigance, S'attirer mille coups, ou bien une potence.

Philipin

Aux fourbes, comme toi, cela ne peut manquer.

Licaste

Moi, fourbe ?

Philipin

Oui.

Licaste

Là-dessus, pour nous mieux expliquer, Qui connais-tu dans Nantes ?

Philipin

Hé... J'y connais du monde.

Licaste

Et quel monde ? Voyons, il faut que je le sonde. Là, nomme donc les gens.

Philipin

Mais toi, qui connais-tu ?

Licaste

De le dire avant toi je ne suis pas tenu.

Philipin

Ni moi.

Licaste

Ni moi, morbleu.

Philipin

Bien donc, disons-le ensemble.

Licaste

Tu te railles de moi.

Philipin

Point du tout.

Licaste

Il me semble Que de parler ainsi, c'est vouloir me railler.

Philipin

Le gens faits comme toi, ne font que babiller. Possible que jamais tu n'as entré dans Nantes.

Licaste

Moi ?

Philipin

Toi.

Licaste

Mon père...

Philipin

Bon.

Licaste

Ma mère...

Philipin

Zest.

Licaste

Ma tante, Mon oncle Jean, ma soeur, mon parrain...

Philipin

Que de noms !

Licaste

Mon frère...

Philipin

Encor ?

Licaste

Morbleu ! Si plus tu m'interromps ; Je pourraiS à la fin te donner sur la moufle.

Philipin

À moi ?...

Licaste

Pourquoi non ? Hem !

Philipin

Ah ! Tu me...

Licaste

Quoi ?

Philipin

Maroufle, Tu te feras frotter ; tu fais trop l'entendu.

Licaste

Morbleu ! Si le duel n'était point défendu, Tu verrais de quel air...

Il porte une botte à Licaste.

Philipin

Que verrais-je ? Ah ! Jarnie ! Je t'en coulerais là, mais sans cérémonie.

Licaste

Ouf, la peste de toi ! Tu m'as estropié.

Philipin

Allons vite, qu'on gille, et que l'on gagne au pied.

Licaste

Si je pouvais un jour te tenir en Bretagne, Ou bien hors de Paris...

Philipin

Je tiendrai la campagne, Si tu veux en tâter.

Licaste

Tu n'es qu'un fanfaron.

Philipin

Vas-t-en.

Licaste

Je ne veux pas.

Philipin

C'en est trop : un bâton.

Licaste

Un bâton !

Philipin

Viens.

Licaste

Viens, toi.

Philipin

Je te romprai la tête.

Licaste

Hé...

Philipin

Tout va bien pour nous ; ne troublons point la fête.

Acte IV

Scène 1

Anselme, Ariste

Anselme

Monsieur, vous savez bien ce que j'ai tantôt dit, Pour fuir l'occasion de s'altérer l'esprit : Ne vous trouvez donc point chez moi tous deux ensemble.

Ariste

Je vous obéirai.

Anselme

C'est trop ; mais il me semble Qu'en ceci mon avis n'est pas à mépriser.

Ariste

Il est juste, et, pour moi, j'en saurai bien user ; Et puis, la vérité fera voir le faussaire. Sans adieu.

Anselme

Soit, le temps nous tirera d'affaire.

Scène 2

Anselme

Anselme

Je suis seul à présent ; çà, raisonnons ici ; Et cherchons ce qui peut me tirer de souci. Un de ces deux Messieurs, me croyant happelourde, Me vient impunément débiter une bourde, Me dit qu'il est Géraste, et le prouve à tel point, Qu'on ne voit pas par où douter qu'il ne l'est point. D'ailleurs, un homme vient me conter une histoire Qui parait véritable, et que j'ai peine à croire ; Me jure que Géraste est un franc suborneur ; Qu'il a, sans contredit, des enfants de sa soeur ; Et cependant tous deux, sans avoir nulle honte, Soutiennent, devant lui, que cela n'est qu'un conte. Cet homme, toutefois, répond, en effronté, Que tout ce qu'il a dit, est une vérité ; Que, quand il connaîtra celui qui l'inquiète, Il lui fera bien voir de quel air il se traite. Que, diable ! Présumer, en ce fâcheux état ? Dans ce tait ambigu, mon jugement s'abat Si cet homme a dit vrai, Géraste est un perfide, L'autre est un fourbe ; ainsi, pour nous, rien n'est solide. Mais si cet homme était par le fourbe porté, Pour nous dire du vrai ce qui n'a point été ? Quel est ce faux Géraste, et que prétend-il faire ? Si ma fille avait part dans tout ce beau mystère ? Non, son coeur est trop bon, pour s'être démenti ; Et puis, d'ailleurs, Géraste est un trop bon parti. Si je le connaissais, sans tarder davantage, Je pourrais sourdement faire ce mariage ; Et, l'hymen achevé, je laisserais au temps À remettre l'esprit de tous les mécontents. Il me faut, là-dessus, consulter mon beau-frère : Mais son raisonnement ne me satisfait guère ; Son esprit turbulent est mal propre au conseil ; Et, pour en bien parler, on voit peu son pareil.

Scène 3

Anselme, Florame

À Florame.

Anselme

Mais que vois-je ? c'est lui que le hasard m'amène. De vous aller chercher vous m'épargnez la peine.

Florame

Que voulez-vous de moi ?

Anselme

J'ai bien à vous conter : Au moins, préparez-vous à me bien écouter ; Car la chose...

Florame

Ah ! j'ai hâte ;une affaire me presse.

Anselme

Ce que je vous dirai, regarde votre nièce.

Florame

Son honneur...

Anselme

Son honneur s'est fort bien conservé. Je vous ai tantôt dit que Géraste, arrivé, Prétendait, des demain, l'épouser sans remise.

Florame

Hé bien ? À vos désirs n'est-elle pas soumise ?

Anselme

Oui ; mais un autre aussi, qui prend le même nom, Est venu s'opposer à notre intention.

Florame

Un second Géraste ?

Anselme

Oui.

Florame

Mais d'où vient-il ?

Anselme

De Nantes, À ce qu'il dit.

Florame

Parbleu ! La chose est étonnante.

Anselme

Un autre homme, d'ailleurs, cause un autre embarras : Il vient chercher Géraste, et ne le connaît pas ; Nous dit que ce Géraste est un perfide, un traître, Et qu'au même moment qu'il le pourra connaître, Il saura le forcer à lui rendre l'honneur : Bref, il dit hautement qu'il a trompé sa soeur.

Florame

Il vient... ?

Anselme

De Nantes aussi.

Florame

Bon, j'entends ; autre pièce ! Mais que dit, là-dessus, Madame notre nièce ?

Anselme

Rien ; elle voit cela d'un oeil indifférent.

Florame

Tant pis.

Anselme

Pourquoi ?

Florame

Pour rien. Seriez-vous bien garant Qu'elle n'eût point de part à cette fourberie ?

Anselme

Ah ! Vous lui faites tort, et...

Florame

Tout doux. Je vous prie ; Votre fille, pourtant, est un esprit malin, Qui, sans trop s'émouvoir, tend toujours à sa fin.

Anselme

Ma fille assurément n'est pas une stupide ; Mais dans son procédé je la trouve candide, Et jamais son esprit n'a penché vers le mal.

Florame

Pour gâter un enfant, vous n'avez point d'égal ; Car, si l'on vous en croit, elle est toute accomplie, Ne peut-on, là-dessus, guérir votre folie, Et remettre en son point votre esprit déréglé ? Avouez que le sang vous a trop aveuglé.

Anselme

Mais quel aveuglement ai-je tant pour ma fille ?

Florame

Vous lui prônez qu'elle est l'honneur de sa famille ; Vous souffrez qu'elle jase avec les gens de Cour : C'est là que l'on apprend le tour et le détour ; Que l'on fait employer les fourbes et les ruses ; Que l'on trouve, au besoin, sur le champ, des excuses ; Que l'homme le plus fin est quelquefois dupé, Et que qui trompe mieux, se voit souvent trompé, C'est, possible, de là que, sans aucun scrupule, Un soupirant vous fait avaler la pilule ; Que votre bonne fille aide à vous abuser.

Anselme

Là, n'avez-vous plus rien contre elle à dégoiser ?

Florame

Vous l'avez élevée en fille non commune ; Et, sans considérer quelle était sa fortune, Elle a pris le grand air, et le porte fort haut.

Anselme

Tant mieux, j'en suis ravi : ce n'est pas un défaut, Qu'une fille ait le coeur placé de bonne forte.

Florame

Non ; mais la vanité quelquefois nous emporte ; L'ambition, après, cause un étrange effet.

Anselme

Ma fille est raisonnable, et fait ce qu'elle fait.

Florame

De vous guérir l'esprit il est fort difficile ; Mais cependant tâchez d'être un peu moins facile. Je yeux croire, avec vous, qu'elle a de la raison ; Mais tout ce qu'elle fait, n'est pas trop de saison. Ne manquer, en été, ni cours, ni promenade ; Durant tout un hiver, courir la mascarade ; Passer la nuit au bal avec mille galants, Qui, pour corrompre un coeur, ont les plus beaux talents ; Voilà le bel emploi qui sans cesse l'occupe ; Et vous, durant ce temps, vous en êtes la dupe : L'un admire, en raillant, votre trop de bonté, Et l'autre blâme aussi votre facilité. Sont-ce là les effets d'une sage conduite ?

Anselme

Quant à moi, je n'en crains nulle fâcheuse fuite : Je laisse, là-dessus, dire et faire les gens.

Florame

Mais un tel procédé choque un peu le bon sens.

Anselme

Si ma façon d'agir vous semble fort blâmable, La vôtre, mon beau-frère, est bien plus condamnable. Comment en usez-vous avecque votre fils ?

Florame

J'en use prudemment.

Anselme

Non pas, à mon avis.

Florame

Voyons donc, là-dessus, quelle est votre pensée.

Anselme

Non, non ; vous avez hâte.

Florame

Hé ! Point ; l'heure est passée.

Anselme

Votre fils à vos soins n'est pas trop obligé ; Car enfin, de tout temps, vous l'avez négligé ; Vous l'avez élevé comme un vrai misérable. Un enfant à son père est bien peu redevable, Quand il l'a pu laisser sans éducation.

Florame

Je n'attends pas ici votre approbation : Mais, puisqu'à ce reproche il faut que je réponde, Ne comptez-vous pour rien de l'avoir mis au monde À votre avis, mon frère, est-il un plus grand bien ?

Anselme

Pour un père, à mon sens, cela n'est presque rien. Qu'est-ce, pour les enfants, de les avoir fait naître, Sans l'éducation qu'on ajoute à leur être ? C'est par-là qu'un vrai père exprime au naturel Les tendres sentiments de l'amour paternel. Qu'avons-nous donc tant fait, en leur donnant la vie En avions-nous alors le dessein, ou l'envie ? Vouloir le soutenir, c'est se vanter en vain ; C'est un coup du hasard, qui se fait sans dessein. Notre seul intérêt au plaisir nous excite, Sans en considérer les effets, ni la fuite ; Et les enfants, ainsi, lorsqu'ils viennent au jour ; Doivent plus au hasard qu'aux soins de notre amour Mais l'éducation qu'on joint à leur naissance, Les oblige sans cesse à la reconnaissance ; Beaucoup mieux que le sang elle fait émouvoir, Et forcer la nature à faire son devoir.

Florame

La nature et le sang, selon votre maxime ; Ne méritent de tous qu'une légère estime ?

Anselme

Point ; j'ai beaucoup pour eux de vénération : Mais j'en ai plus encor pour l'éducation ; Et je tiens pour certain que bonne nourriture Souvent, comme l'on dit, surpasse la nature.

Florame

Un proverbe au besoin...

Anselme

Et, de plus bien placé. Mais parlons du présent, et laissons le passé. Peut-on, avec raison, faire ce que vous faites ? Laisser un fils sans charge, étant ce que vous êtes ? Posséder de grands biens, et n'avoir qu'un enfant, Et le voir tous les jours croupir dans le néant ? Empêcher qu'il ne voie aucune compagnie, N'écouter, là-dessus, rien que votre manie ? Pensez-vous qu'en secret il ne murmure pas ; Qu'il n'ait point souhaité cent fois votre trépas ?

Florame

Pourquoi le souhaiter ?

Anselme

Pour se voir en puissance De faire dans le monde une honnête dépense, D'imiter ses pareils.

Florame

Qu'il attende, s'il veut.

Anselme

On doit, pour ses enfants, faire ce que l'on peut. Fuyons l'occasion de forcer la Jeunesse À pester chaque jour contre notre vieillesse ; À demander au Ciel la fin de notre fort, Et lui faire des voeux pour hâter notre mort. Prévenons de bonne heure une chose si dure ; Ôtons à nos enfants ce sujet de murmure : Faisons, sans trop tarder, leur joie et leur bonheur, Et, par-là y forçons-les à nous porter honneur. Des biens que nous avons hérités de nos pères, Nous n'en sommes quasi que les dépositaires ; Nous devons les transmettre à nos postérités, Et travailler encor pour leurs prospérités. C'est aussi que l'on est un véritable père ; C'est par-là qu'un enfant nous aime et nous révère ; Ce font les sentiments que l'homme doit avoir ; Et qui ne les a pas, ne fait point son devoir. Possible qu'on verra votre fils, dans un âge, Devenir libertin, lorsqu'on doit être sage ; Et faire...

Florame

Pour trancher vos propos superflus, Il aura tout mon bien, quand je ne ferai plus : Qu'il le gouverne alors, et qu'il s'en divertisse.

Anselme

Quoi ! vous pourrez souffrir qu'alors il en jouisse ? Point ; il faut enterrer votre bien avec vous.

Florame

C'est donc pour me railler...

Anselme

Vous entrez en courroux, Et votre âme, pour rien, est de fureur saisie !

Florame

Gouvernez votre fille à votre fantaisie. J'agis comme il me plaît, et je le veux ainsi ; Du reste, serviteur, j'en prends peu de souci.

Anselme

Adieu donc.

Florame

Adieu donc.

Scène 4

Anselme

Anselme

Qu'il a l'humeur étrange ! Si vous ne l'approuvez, quand vous seriez un Ange, Vous êtes, à son sens, un homme sans esprit, Et rien n'égale enfin ce qu'il fait, ce qu'il dit. Mais rentrons.

Scène 5

Anselme, Lucrèce, Florence

Anselme

Où vas-tu ?

Lucrèce

Je vais rendre visite À mon oncle.

Anselme

À quoi bon ? Tout à l'heure il me quitte.

Lucrèce

À présent ?

Anselme

À présent.

Lucrèce

Je ne le savais pas.

Anselme

Je voulais son avis dessus notre embarras. J'en ai fait le récit ; mais, d'un ton plein de bile, Il m'a dit brusquement que j'étais trop facile, Que c'en était l'effet, et que ma fille enfin Avait, pour me duper, l'esprit assez malin ; Que, sans doute, elle avait quelque part au mystère.

Lucrèce

Quoi ! Mon oncle me croit...

Anselme

Tout doux, et sans colère.

Florence

Votre oncle, de malice ose vous soupçonner ? Ah ! Que n'étais-je là, pour l'ouïr raisonner ? Je l'aurais entrepris.

Anselme

Il n'est pas raisonnable.

Florence

Quand on est ce qu'il est, on n'est pas supportable : Il a l'esprit méchant, mal fait, capricieux, Et le tempérament chagrin et bilieux ; Il est peu de moments qu'il ne fait en furie ; Il gronde sans sujet, et sans raison il crie : C'est un homme, en un mot, qui fatigue les gens, Qui souvent fait divorce avecque le bon sens ; Un bourru, qui ne veut jamais qu'on le réprime, Qui de ses sentiments veut faire une maxime ; Un fâcheux, qui toujours trouve à redire à tout, Et qui met de chacun la patience à bout. Ses inégalités vont jusques à l'extrême ; Jamais on ne le voit d'accord avec lui-même ; Il veut, et ne veut pas ; enfin incessamment Il est persécuté de son tempérament.

Anselme

C'est assez son portrait.

Florence

De plus, il est avare...

Lucrèce

Tais-toi. L'on fait qu'en tout il est assez bizarre ; Mais c'est toujours mon oncle ; il le faut excuser, Et nous ne devons point nous en formaliser.

Florence

Quoi ! Vouloir l'épargner, alors qu'il vous offense ?

Lucrèce

Tu fais qu'à tort souvent l'on blâme l'innocence.

Anselme

Ne t'inquiète point, laisse agir son esprit ; Je te connais à fond, et cela me suffit.

Lucrèce

Il est pourtant fâcheux de voir qu'on me soupçonne À tort et sans raison.

Anselme

Vas, que rien ne t'étonne ; J'ai su prendre le soin de te justifier.

Lucrèce

Qui me connaîtrait moins, pourrait s'en défier.

Anselme

Il ne faut laisser là.

Florence

C'est bien dit ; qu'il se gratte : À mal parler des gens il s'ébaudit la rate. Sur sa vieille Servante il fallait le bourrer, Et sur Monsieur son fils chapitrer, déchirer ; Pour se venger de lui, c'est un champ assez vaste.

Anselme

Dis-moi, lequel des deux crois-tu le vrai Géraste ?

Lucrèce

Je ne sais.

Anselme

Mais encor, dis-nous ton sentiment.

Lucrèce

Je ne puis, sur aucun, porter mon jugement ; Plus ma raison le cherche, et plus elle s'offusque.

Florence

Pour moi, sans balancer, je serais pour le brusque ; Car la lettre, en un mot, le peint de cette humeur ; Et l'autre, à mon avis, montre trop de douceur.

Anselme

Il est vrai ; mais, d'abord, on peut bien se contraindre, Nous cacher ses défauts, et, pour quelque temps, feindre. Le vrai ne peut-il pas se déguiser un peu ? Le faux, prendre un autre air, pour mieux couvrir son jeu ? Rien ne ma tant surpris, dans cette conjoncture, Que ces lettres, qui font d'une même écriture, Et qui, d'ailleurs aussi, se ressemblent en tout.

Florence

Il faut bien de l'esprit, pour en venir à bout. Mais ne feraient-ils point tous deux d'intelligence ? De ces lettres, ma foi, la grande ressemblance, Entre ces beaux Messieurs, marque un jeu concerté.

Lucrèce

Ces lettres nous font voir un soin trop affecté.

Florence

Aucun d'eux n'est Géraste, ou je fuis fort trompée : Ce sont gens qui voudraient nous prendre à la pipée ; Qui, pour quelque dessein y ont inventé ce jeu : Non, Sbroct n'y trempe en rien, ni Monsieur son neveu ; Je le crois tout de bon.

Lucrèce

Je le croirais de même.

Florence

Je voudrais, de bon coeur, qu'il en vînt un troisième. Qui fût le vrai Géraste.

Anselme

Ah ! Qu'il n'en vienne plus.

Florence

Que ces Messieurs alors se trouveraient camus !

Anselme

Cela nous causerait une nouvelle peine.

Florence

Plut à Dieu qu'il en vînt jusques à la douzaine, Nous nous divertirions...

Anselme

Nous en savons assez ; Nous ne sommes, de deux, que trop embarrassés : Mais il faut, avant peu, que notre embarras cesse. Je veux de mes amis solliciter l'adresse, Pour trouver quelque jour en cette obscurité. Je reviendrai dans peu.

Scène 6

Lucrèce, Florence

Lucrèce

Florence, en vérité, Je me trouve, à ce coup, assez embarrassée.

Florence

L'Amour vous fournira quelque bonne pensée ; Il doit seul aujourd'hui régler votre destin : La chose est commencée, il en faut voir la fin.

Lucrèce

Vraiment il le faut bien. Mais que dira mon père ?

Florence

Hé bien ! que dira-t-il ? Voyez le grand mystère, Pour aimer un brave homme, et montrer quelque foin ! Si vous aviez poussé les affaires plus loin, À ce qu'il en viendrait, il faudrait se résoudre.

Lucrèce

Ah ! plutôt que du Ciel je fois réduite en poudre, Que contre mon honneur rien me puisse émouvoir ! J'aime Ariste, il est vrai ; mais j'aime mon devoir.

Scène 7

Florence, Philipin

Florence

Vraiment, je le fais bien, je n'en suis pas en doute ; Et toujours... Mais voyez ; Philipin nous écoute.

Philipin

Mon Maître est près d'ici, qui brûle de vous voir, Et m'envoyait exprès...

Florence

Il en a le pouvoir ; Qu'il vienne promptement.

Scène 8

Philipin, Lucrèce, Ariste

Philipin

Le voilà qui s'avance.

Lucrèce

Nous pouvons nous parler avec toute assurance, Car mon père est en ville.

Ariste

Ah ! Quel bonheur pour moi ! Souffrez que, de nouveau, je vous donne ma foi ; Que je vous jure encor que mon ardeur extrême...

Lucrèce

Laissons tous ces discours : vous m'aimez, je vous aime ; Il suffit : mais songeons...

Ariste

Ah, Ciel ! Qu'un tel aveu Augmente ma tendresse, et redouble mon feu !

Scène 9

Ariste, Florence, Géraste

Il lui baise la main.

Ariste

Permettez qu'un moment je me livre à la joie, Que sur ces belles mains mon amour se déploie.

Florence

Ah, Madame !

Géraste

À votre aise.

Lucrèce et Florence rentrent dans la maison. Ariste et Philipin s'en vont d'un autre côté.

Florence

Allez-vous-en, Adieu.

Scène 10

Géraste, Licaste

Géraste

Pourquoi si promptement s'en aller de ce lieu ; Et nous quitter ainsi ?

Licaste

Bon ! Ce trait me fait rire.

Géraste

Licaste, qu'en dis-tu ?

Licaste

Moi ! Qu'en pourrais-je dire ? Monsieur, le cocuage est fréquent dans ces lieux ; Et qui peut s'en sauver, est bien chéri des Cieux. Laisser baiser sa main, écouter la fleurette, C'est tout le procédé d'une franche coquette, Qui souffre à soutenir un reste de vertu, Et qui veut un mari, pour le faire cocu. Monsieur, quittons Lucrèce, et retournons à Nantes Épouser...

Géraste

Je perdrais cinq mille écus de rente, Si je ne l'épousais.

Licaste

Si bien que les écus Vous feront enrôler au nombre des cocus ? Par eux, vous n'avez point horreur du cocuage ?

Géraste

Chacun court ce hasard dedans le mariage, Paysan, grand Seigneur, Campagnard, Citoyen : Mais un homme d'honneur n'y doit tremper en rien ; Il faut qu'il fasse tout pour s'empêcher de l'être, Ou qu'il feigne, du moins, de ne le pas connaître.

Licaste

Il vaut mieux toujours l'être avec beaucoup d'argent, Que de l'être à crédit, et se voir indigent. Mais parlons, s'il vous plaît, de ce diable de frère, Qui prétend avec vous exercer sa rapière : Comment espérez-vous vous tirer de ses mains ? Ce frère, ou je me trompe, est des plus inhumains : D'ailleurs, il a raison ; car sa soeur Irénée, Qui, par vous, a souffert les trois quarts d'une année, C'est-à-dire, neuf mois, et... Vous m'entendez ?

Géraste

Oui.

Licaste

Quel secret avez-vous pour sortir d'avec lui ?

Géraste

L'argent à de tels maux est un puissant remède.

Licaste

Quand on a de l'argent, à bien tout nous succède : Avec un tel métal, fussiez-vous un voleur, Le crime le plus grand n'est qu'un petit malheur ; On adoucit, par-là, tout ce qu'il a d'énorme ; Et du reste, bon soir, attendez-moi sous l'orme. Ayez pour Irénée un peu plus de bonté. Où diable avez-vous mis cette moralité Dont, chez nous, pour chacun, vous vous servez sans cesse ? Quoi ! L'argent vous fait faire...

Géraste

Achève.

Licaste

Une bassesse. Pour moi, j'aime toujours sa servante Fanchon, Bien que je n'aie pu lui baiser le téton. Si j'avais, comme vous, touché la grosse corde, On verrait si...

Géraste

Mon oncle est sans miséricorde Là-dessus.

Licaste

Il est vrai ; que diable n'est-il mort ?

Géraste

Est-ce ma faute ? Dis.

Licaste

Ah ! Non : mais il a tort ; Car il devrait mourir, pour nous tirer d'affaire : Lucrèce, après cela...

Scène 11

Géraste, Licaste

Géraste

Vas-t'en ; voici son père.

Licaste

Monsieur, contez-lui tout.

Géraste

J'y suis bien préparé.

Licaste

À force de parler, je me suis altéré ; Je vais me rafraîchir un peu la gargamelle.

Scène 12

Anselme, Géraste

Anselme

Qu'est-il donc arrivé ?

Géraste

C'est une bagatelle. Je venais, avec vous, m'expliquer tout de bon, Quand j'ai surpris ici celui qui prend mon nom, Parlant à votre fille.

Anselme

Et quel mal ?...

Géraste

Patience. Il était avec elle en bonne intelligence ; Car, voulant m'approcher, pour savoir leur dessein, J'ai vu qu'avec transport il lui baisait la main. Elle, voyant qu'ainsi je l'avais rencontrée, Sans me dire aucun mot, est aussitôt rentrée ; Puis, Monsieur l'imposteur a pris l'autre côté. Qu'en dites-vous ?

Anselme

J'en veux savoir la vérité, Sur un cas si malin, il faut qu'elle s'explique.

Géraste

À quoi bon ?

Anselme

Pour savoir...

Géraste

La chose est sans réplique.

Anselme

Lucrèce ! Devant vous je veux la confronter.

Géraste

Ne me croyez-vous pas ?

Anselme

Il la faut écouter.

Scène 13

Anselme, Lucrèce, Géraste

Anselme

Ma fille, à ce qu'on dit dois-je donner croyance ? Monsieur t'accuse ici de grande intelligence Avec l'autre Géraste.

Lucrèce

Ah ! Monsieur se méprend. Cette accusation, sans doute, me surprend ; À me traiter ainsi, je ne sais qui le porte ; Quelle preuve en a-t-il, pour parler de la sorte ?

Géraste

Ce que je viens de voir.

Lucrèce

Et qu'avez-vous donc vu ?

Géraste

Vous baiser une main, sans vous avoir déplu : Ainsi...

Anselme

Quoi ! Dit-il vrai ?

Géraste

Pensez-vous que j'impose ?

Lucrèce

Si l'on veut m'écouter, je vais dire la chose.

Anselme

Volontiers.

À Géraste.

Lucrèce

Vous sortiez d'ici, voyez un peu ! Quand cet autre Géraste est venu dans ce lieu. D'abord il m'a parlé de soupirs et de flamme, M'a juré que j'étais maîtresse de son âme, Et qu'enfin il était mon mari prétendu. Mais à tous ces discours je n'ai point répondu, Sinon qu'au vrai Géraste, à qui j'étais promise, Je conservais toujours mon coeur et ma franchise. Lors il m'a répliqué : « Ciel ! que je suis heureux ! « Ce Géraste est, Madame, au comble de ses voeux ; Souffrez qu'en ce moment il exprime sa joie, Que sur ces belles mains son amour se déploie ». Il a baisé mon gant ; le grand mal que voilà ! J'ai cru ne devoir point me fâcher pour cela. Dites s'il n'est pas vrai, c'est ce que je demande.

Anselme

Si la chose est ainsi, la faute n'est pas grande. Non ; mais vous la croyez un peu facilement : Ah ! beau-père, avouez qu'on vous trompe aisément.

Anselme

Moi ?

Géraste

Vous. Sans regarder si l'excuse est bien vraie, D'un le mal n'est pas grand, le bonhomme nous paye.

Anselme

Mais je connais ma fille, et sa sincérité.

Géraste

Elle connaît aussi votre crédulité ; Et, si je ne me trompe, elle n'est pas niaise.

Anselme

Je ne suis pas un homme à souffrir la fadaise.

Géraste

Non ; mais vous n'êtes pas de ces pères fâcheux, Qui ne veulent jamais qu'un homme entre chez eux ; Vous êtes bon, humain, facile et débonnaire.

Anselme

Oui, mais...

À Lucrèce.

Géraste

Mais achevons d'éclaircir cette affaire. La Belle, répondez. Pourquoi donc me quitter ?

Lucrèce

J'ai jugé que d'abord vous alliez éclater ; Et j'ai cru que, de vous la chose étant connue, Il n'était pas saison de rester dans la rue ; Que, si j'entrais chez nous, vous suivriez tous deux, Et, là, qu'en liberté je m'expliquerais mieux ; Que d'un tel entretien je devais rendre compte, Et vous montrer que rien ne tournait à ma honte ; Voilà ce qui m'a fait rentrer si brusquement.

Anselme

Êtes-vous satisfait ? parlez-nous nettement.

Géraste

Oui ; mais ce faux Géraste a causé tout le crime.

Lucrèce

J'ai, pour l'un et pour l'autre, une pareille estime ; Je regarde, en cela, Géraste, et rien de plus.

Anselme

Avouez maintenant que vous êtes confus ; Que ma fille, en un mot, n'a pas peu de conduite.

Géraste

D'accord ; laissons cela. Faites qu'elle nous quitte, Pour pouvoir en secret vous dire quatre mots.

Anselme

Rentre ; pour un moment, laisse nous en repos.

Scène 14

Géraste, Anselme

Géraste

Comme j'agis toujours avec grande franchise, Ou pour, ou contre moi, jamais je ne déguise. Oui, j'avoue, entre nous, avec sincérité, Que cet homme tantôt a dit la vérité, Touchant sa soeur et moi.

Anselme

Quoi ! Tout est véritable ?

Géraste

Oui ; mais Sbroct, sur ce point, ne fut jamais traitable ; Et je viens vous prier de faire quelque effort, Pour apaiser cet homme, et lui parler d'accord.

Anselme

Hé bien ! quand on aura découvert qui vous êtes, Nous trouverons alors cent honnêtes défaites.

Géraste

C'est moi qui suis Géraste.

Anselme

Hé ! Monsieur, sans courroux. L'autre viendra peut-être en dire autant que vous. Quand nous saurons au vrai d'où vient la fourberie, Nous pourrons de cet homme apaiser la furie, Pourvu que ce Monsieur ne soit point trop brutal.

Géraste

L'argent pourra servir de remède à ce mal.

Anselme

C'est par où nous pourrons en tirer quelque chose. C'est tout ?

Géraste

Oui.

Anselme

Serviteur.

Géraste

Sur vous je me repose.

Acte V

Scène 1

Florame, Lisidan

Florame

Que vois-je ? Lisidan !

Lisidan

Ah ! Florame ! C'est vous ?

Florame

Ma foi, je suis ravi d'un rencontre si doux. Depuis quand arrivé ?

Lisidan

Je descend de carrosse.

Florame

On dirait, à vous voir, que vous venez de noce, Tant vous avez le teint rougeaud et l'oeil serein.

Lisidan

Le gain d'un grand procès ne rend jamais chagrin ; J'en ai trouve la fin, après bien des menées.

Florame

Il a duré longtemps.

Lisidan

Plus de quatorze années.

Florame

Quatorze ans !

Lisidan

Quatorze ans.

Florame

Ô Ciel ! Quelle longueur !

Lisidan

Un plaideur cependant ne doit point perdre coeur, Bien qu'un terme si long soit souvent incommode.

Florame

Qu'on a bien eu raison de faire un nouveau code !

Lisidan

On ne fit jamais mieux, oh ! très assurément : Les plaideurs font, par-là, tirés d'un grand tourment. Les maudits chicaneurs, perdant la tramontane, Ne trouvent plus leur compte à suivre la chicane.

Florame

Il est vrai qu'on les a réduits au petit pied : Ils volaient diablement.

Lisidan

Que trop, de la moitié : Je le fais par ma bourse, et combien il m'en coûte.

Florame

Mais vous avez gagné pleinement ?

Lisidan

Oh ! Sans doute, Grâces à mon bon droit, mon argent et mon soin, Surtout à mes amis.

Florame

C'est dont on a besoin, Et des femmes aussi.

Lisidan

Diable ! c'est le mobile Qui fait tout remuer, et qui rend tout facile. Peste ! une femme aimée a de puissants appas, Et cause, en un procès, un horrible fracas : Soit à droit, soit à tort, on écoute la Belle, Et, sans réflexion, on fait le tout pour elle : Enfin, sur une affaire, on est fort en repos, Quand la Dame prend soin d'en dire quatre mots.

Florame

Ainsi les femmes sont le destin des affaires.

Lisidan

Ma foi, par ce chemin, on n'en échappe guères. Si vous voulez d'un Juge obtenir la faveur, Gagnez celle surtout qui règne dans son coeur ; A nous favoriser, c'est par-là qu'on l'engage, Et c'est un sûr moyen de gagner son suffrage.

Florame

Cela n'est pas trop bien ; et, s'il lisait Pybrac, Il saurait qu'en Justice on doit fuir tout micmac ; Il verrait un quatrain qui le pourrait instruire Comment le Juge doit, en jugeant, se conduire ; Comme il doit mépriser les présents, la faveur ; Et comme il doit, en tout, montrer de la candeur.

Lisidan

Oui, vous avez raison ; mais, au temps où nous sommes, On est forcé d'agir comme les autres hommes.

Florame

Oh ! sans doute. On vous a causé bien des tourments ; Car vous avez plaidé dans plusieurs Parlements.

Lisidan

Ma foi, jamais procès n'a donné plus de peines, De Grenoble à Paris, et de Paris à Rennes : Mais c'en est fait.

Florame

Oui ; mais je vous tiens fort heureux D'avoir pu rencontrer des amis en ces lieux.

Lisidan

J'en dois une partie aux soins d'un galant homme De Nantes.

Florame

De Nantes ?

Lisidan

Oui, de Nantes.

Florame

Et l'on le nomme ?

Lisidan

Sbroct.

Florame

Sbroct ?

Lisidan

Oui, Pourquoi donc ?

Florame

Est-il de vos amis ?

Lisidan

Au moins, de m'en flatter je crois qu'il m'est permis ; Il me l'a témoigné de toutes les manières : Sa bourse, sa faveur, ses amis, ses prières Ne m'ont jamais manqué, quand j'en ai...

Florame

C'est assez. Est-ce depuis longtemps que vous le connaissez ?

Lisidan

Depuis cinq ou six mois, un frère d'alliance, Que j'ai dans ce pays, m'en donna connaissance.

Florame

Connaissez-vous Géraste ?

Lisidan

Oui ; c'est son neveu.

Florame

Bon.

Lisidan

Mais pourquoi ?

Florame

Savez-vous qu'il se marie ?

Lisidan

Non.

Florame

Sachez que ce Géraste épouse enfin ma nièce.

Lisidan

En quel lieu ?

Florame

Dans Paris.

Lisidan

Quelle est-elle ?

Florame

Lucrèce.

Lisidan

Je ne la connais point. Mais est-il à Paris, Ce Géraste ?

Florame

Oui.

Lisidan

Ma foi, vous me rendez surpris : S'il est vrai, faites donc qu'au plutôt je le voie.

Florame

Vraiment, je prétends bien vous donner cette joie, Et que vous nous tiriez d'un trouble assez fâcheux ; Car, au lieu d'un Géraste, il s'en présente deux : Jugez quel embarras...

Lisidan

C'est quelque fourberie : Je saurai démêler cette supercherie ; Et je veux, devant vous, pousser le fourbe à bout. Sachons...

Florame

Allons chez moi ; là, je vous dirai tout.

Lisidan

Allons ; car, en ce lieu, l'on est mal à son aise.

Florame

J'entends des gens, allons.

Scène 2

Philipin, Ariste

Philipin

Mais, qu'il ne vous déplaise Monsieur...

Ariste

À mon dessein cesse de résister.

Philipin

Par votre empressement, vous allez tout gâter. Quoi ! courir chez Lucrèce, en avoir la pensée, Sans savoir de quel biais la chose s'est passée, C'est être, à mon avis, un homme peu sensé. Possible, en ce moment, que tout est renversé ; Ou bien que, ce Géraste ayant tout dit au père, Lucrèce a su d'abord raccommoder l'affaire : Vous devez être instruit de cet événement. Ou vous passeriez là pour un franc Allemand, Ou pour un homme saoul, qui, sortant de débauche, Quand on lui parie à droit, répond souvent à gauche.

Ariste

Il est vrai.

Philipin

Sans doute...

Ariste

Oui.

Philipin

Car...

Ariste

Fort bien.

Philipin

Plaît-il ?

Ariste

Quoi ?

Philipin

Donc, en vous conseillant, vous vous raillez de moi ? Quand Géraste, parlant sur la mort de son père, Vous a presque, tantôt, obligé de vous taire, Vous étiez, pour le moins, à demi confondu : Je fais qu'effrontément vous avez répondu, Que, pour vous, le hasard s'est rencontré propice : Il n'est pas toujours sûr qu'ainsi l'on réussisse. Laissez, laissez, morbleu, naître l'occasion, Et ne vous jetez point dans la confusion : Autrement...

Ariste

Tu dis vrai.

Philipin

Quoi ! me railler encore ? Morbleu ! Je suis, Monsieur, une bonne pécore, De tant me fatiguer à donner des avis Qu'on écoute si mal, qui font si peu suivis ! À me taire à présent je saurai me contraindre.

Ariste

Pourquoi ?

Philipin

Pour rien.

Ariste

Dis-moi, de quoi peux-tu te plaindre ? Je fais ce que tu veux.

Philipin

Tout de bon ?

Ariste

Tout de bon.

Philipin

À vos bontés, Monsieur, je demande pardon ; Je ne le croyais pas.

Ariste

Tu vois comme on s'abuse. Mais vas-t-en chez Lucrèce ; invente quelque ruse, Pour parler à Florence, ou bien...

Philipin

Je vous entends ; C'est-à-dire, en deux mots, de bien prendre mon temps.

Scène 3

Philipin, Florence, Ariste

Philipin

Mais la voici qui vient, pour vous ôter de peine.

Florence

J'allais chez vous, Monsieur.

Ariste

Quelle affaire t'y mène ?

Florence

Pour vous faire savoir comme tout s'est passé.

Ariste

Dis-moi donc promptement.

Florence

Que vous êtes pressé ! Entrez, vous le pourrez apprendre de Lucrèce ; Elle est seule.

Ariste

Ma chère...

Florence

Ah ! Trêve de caresse : Entrez.

Ariste

Anselme...

Florence

Anselme est dans son cabinet, Qui dort, ou qui travaille après quelque sonnet.

Ariste

Quoi donc ! Il fait des vers ?

Florence

Oui, c'est-là sa marotte : Comme beaucoup de gens, là-dessus il radote. Entrez.

Scène 4

Philipin, Florence

Philipin

Tu m'aimes ?

Florence

Oui.

Philipin

Comment ?

Florence

De tout mon coeur.

Philipin

Par quelque chose, au moins, prouve-moi ton ardeur.

Florence

Par où ? Dis.

Philipin

Baise-moi.

Florence

Tu ris ?

Philipin

Point.

Florence

Dans la rue ! Voudrais-tu que je fisse une telle bévue ?

Scène 5

Anselme, Florence

À Florence.

Anselme

Prenons l'occasion de sonder ce valet. Que fais-tu dans la rue ? as-tu quelque secret ?...

Florence

Non, Monsieur.

Anselme

Rentre donc ; ta Maîtresse t'appelle.

Elle sort.

Florence

J'y cours.

Scène 6

Anselme, Philipin

Philipin va pour suivre Florence.

Anselme

Toi, viens ici. Dis-moi quelque nouvelle De Sbroct.

Haut.

Philipin

Peste ! Monsieur, il est assez gaillard ; Sans sa goutte, il ferait un jeune escarbillard.

Anselme

Est-il de bonne humeur ?

Philipin

Il est toujours lui-même, Hors sa goutte, s'entend. Ah ! Monsieur, qu'il vous aime !

Anselme

Je le sais. Est-il gras ?

Philipin

Il est assez joufflu.

Anselme

Est-il bien gros ?

Philipin

Il est... comme vous l'avez vu.

Anselme

Il peut être changé, depuis vingt ans.

Philipin

Sans doute ; Mais quand on voit les gens souvent...

Anselme

J'entends.

Philipin

Sa goutte...

Anselme

Je voudrais bien le voir.

Philipin

Il en dit tout autant.

Anselme

Avant que de mourir, je le rendrai content. Pense-t-il fort à nous ?

Philipin

Il en parle sans cesse : On n'entend que les noms d'Anselme et de Lucrèce ; Il en dit...

Anselme

Qu'en dit-il ?

Philipin

Hé ! là... Vous savez bien.

Anselme

Quoi ?

Philipin

Vous faites, Monsieur, son unique entretien.

Anselme

Mais encor, qu'en dit-il qui soit si remarquable ?

Anselme rit.

Philipin

Il dit que vous étiez débauché comme un diable ; Que vous faisiez des tours ensemble. Hé ? Bon ; j'entends. Vous avez, autrefois, bien passé votre temps. Que vous vous portez bien ! l'agréable vieillesse !

Anselme

Ne t'a-t-il point conté de nos traits de jeunesse ?

Philipin

Cent fois il a pris soin de m'en entretenir.

Anselme

Pour moi, j'ai grand plaisir à m'en ressouvenir. Là, conte m'en quelqu'un.

Haut.

Philipin

Que lui ferai-je croire ? Mais il me faut, Monsieur, les remettre en mémoire.

Anselme

Vas, vas, je t'aiderai.

Philipin

Que lui dire ?

Anselme

Hé ?

Philipin

Monsieur, Quand sa goutte le quitte, et qu'il est sans douleur ; Il en dit... Mais aussi, quand sa goutte le presse, Cette chienne de goutte est une goutte...

Anselme

Ah ! Cesse De parler de sa goutte.

Philipin

Ô maudit entretien !

Scène 7

Florence, Anselme, Philipin

Florence

Viens parler à ton maître ; il te demande ; viens.

À Philipin.

Anselme

Il y va. Mais achève.

À Florence, bas.

Philipin

Hé ! Je n'y serai guère : Je reviens à l'instant. Tu me tires d'affaire, Et m'obliges beaucoup.

Florence

Je le fais tout exprès.

Scène 8

Anselme

Anselme

Je veux questionner ces Messieurs les Valets, Les prendre tour-à-tour, puis les mettre en matière, Et les faire jaser de la bonne manière.

Scène 9

Florame, Anselme, Lisidan

À Anselme.

Florame

Voilà votre beau-frère. On vous trouve à propos : Pourrait-on en secret vous dire quatre mots ?

Anselme

Je suis seul en ce lieu ; la plaisante demande !

Florame

Hé ! ne raillez pas tant, la faute n'est pas grande. Nous écouterez-vous ?

Anselme

Oui-dà, de tout mon coeur.

Florame

Nous venons en ce lieu, pour vous tirer d'erreur.

Anselme

Soyez les bienvenus.

Florame

Monsieur vient de Bretagne, Et vous éclaircira.

Anselme

Que le Ciel l'accompagne ! Connaîtrait-il Géraste ?

Florame

Oui, fort, et Sbroct aussi.

Anselme

Vous pouvez donc, Monsieur, nous tirer de souci. Savez-vous la raison de notre inquiétude ?

Lisidan

Oui, je sais le sujet de votre incertitude Touchant le vrai Géraste.

Anselme

Il vous a donc conté ?...

Lisidan

Oui ; mais je viens ici montrer la vérité, Et confondre l'auteur d'un si noir artifice.

Florame

On devrait se punir d'un rigoureux supplice.

Lisidan

Pour Sbroct et son neveu...

Anselme

Sont-ils de vos amis ?

Lisidan

Pour moi souventefois ils se font entremis ; Ainsi je ne dois pas souffrir qu'on les affronte.

Anselme

De vos soins obligeants je leur rendrai bon compte.

Florame

Verrons-nous ces Messieurs ?

Anselme

Oui, l'un d'eux est chez moi ; Et l'autre...

Scène 10

Anselme, Lisidan, Géraste, Florame

Anselme

Le voici.

Lisidan

Mais celui que je vois Est, sans doute, Géraste.

Anselme

Est-il vrai ?

Lisidan

C'est lui-même ; D'en douter, c'est lui faire une injustice extrême.

À Lisidan.

Il embrasse Lisidan.

Géraste

Je venais vous chercher... Lisidan en ce lieu ! Comment va le procès ?

Lisidan

Fort bien, grâces à Dieu.

Géraste

J'en suis ravi. Sachez que...

Lisidan

Je sais votre affaire ; Et je viens, tout exprès, débrouiller ce mystère. Un autre, m'a-t-on dit, prend votre même nom ; Je veux pousser à bout ce joli compagnon, Et lui montrer encor...

Géraste

Je vous suis redevable De tant de soins.

Lisidan

Ma foi, le trait est admirable.

Géraste

Comment l'avez-vous su ?

Lisidan

Vous le saurez tantôt.

Florame

Pour le fourbe, on devrait l'étriller comme il faut.

Lisidan

Il le mérite bien : mais voyons son visage.

Anselme

Je m'en vais l'appeler. Géraste ! Or sus, je gage Qu'avecque ses raisons il vous étonnera, Et qu'il vous...

Lisidan

Nous verrons comme il s'en tirera : Faites-le donc venir.

Anselme

Géraste !

Scène 11

Ariste, Anselme, Lisidan, Philipin, Florame, Géraste

Ariste

Qui m'appelle ?

Anselme

C'est moi, pour vous apprendre une grande nouvelle.

Ariste

Quelle est-elle ?

À Lisidan.

Anselme

Venez. Le voici.

Lisidan

C'est mon fils.

Anselme

Votre fils ?

Lisidan

Oui, mon fils.

Philipin

Ah ! voici bien le pis. Tout est perdu.

Ariste

Mon père...

Florame

Et quoi donc ! C'est Ariste, Et Philipin aussi.

Philipin

Que le Ciel nous assiste !

Lisidan

Pourquoi changer de nom, mon fils, et hautement Vouloir être Géraste, et nous faire un roman ? Quel dessein vous oblige à ces métamorphoses ?

Ariste

J'aurais tort, à présent, de déguiser les choses, L'amour à ce dessein a su contribuer ; J'aime, j'aime Lucrèce, il le faut avouer : Pour l'ôter à Géraste, et la rendre ma femme, Je faisais ce qu'a pu me suggérer ma flamme ; J'ai, pour y réussir, employé mon pouvoir : Mais Lucrèce, en un mot, aime trop son devoir. Elle veut m'épouser ; mais, malgré cette envie, Pour contenter son père, elle se sacrifie ; Contre ses sentiments, elle prend un époux Qu'elle ne saurait voir sans le mettre en courroux. Cependant, admirez : dans ce sort qui l'accable, Ce que j'ai pu gagner sur cet objet aimable, Est d'avoir seulement, pour payer mon amour, Différé son hymen jusqu'à votre retour. De mon déguisement voilà la seule cause.

Lisidan

Qu'espérer, si son père à tes désirs s'oppose ?

Géraste

Si bien, à vous ouïr, que Lucrèce me hait.

Ariste

Sans doute.

Géraste

Il lui faut peindre un homme à son souhait. Que trouve-t-elle donc à dire à ma figure ?

Ariste

Vous ne lui plaisez pas.

Géraste

C'est donc là l'enclouure ?

Ariste

Oui.

Géraste

D'un mépris si grand je saurai me venger : Je la veux épouser, pour la faire enrager.

Florame

Hé ! Vous ne dites rien ? Quel grand soin vous occupe ? Avouez, maintenant, que vous êtes bien dupe ; Que votre fille, enfin, trop féconde en détours, Vous en a su donner, pour servir ses amours.

Anselme

Il la faut écouter. Lucrèce !

Scène 12

Lucrèce, Anselme, Ariste, Géraste, Florame, Lisidan

Elle entre sur la scène.

Lucrèce

Hé bien ?

Anselme

Ma fille, Quel désordre aujourd'hui vois-je dans ma famille ? Vous aimez donc Monsieur ? et, pour mieux m'attraper, Par lui, sous un faux nom, vous me laissez tromper ! Vous m'en faites la dupe, et souffrez...

Lucrèce

Moi, mon père !

Anselme

Oseriez-vous encor soutenir le contraire ?

Ariste

Madame, il n'est plus temps de rien dissimuler ; Mon père, que voilà, m'a forcé de parler ; J'ai tout dit.

Anselme

Là, réponds. Quoi ! Ton coeur en soupire ?

Lucrèce

J'aime Ariste, il est vrai, puisqu'il soit vous le dire ; Pour ne vous point cacher les choses aujourd'hui, Je voudrais de bon coeur que je pusse être à lui. Mais, las ! Je sais trop bien que, pour vous satisfaire, Je dois prendre Géraste, et suis prête à le faire. C'est à vous, là-dessus, à disposer de moi, Et voir auquel des deux il faut donner ma foi.

Géraste

Vous me haïssez donc, Madame la coquette ? Je ne veux point de vous, c'est une affaire faite.

Anselme

Quoi donc ! Vous...

Géraste

En un mot, c'est un point résolu. Je vois trop qu'en idée on me ferait cocu. Que ferais-je du corps, quand Monsieur aurait l'âme ? Je consens de bon coeur qu'il la prenne pour femme ; Mais à condition de mander, s'il vous plaît, À mon cher oncle Sbroct la chose comme elle est.

Florame

Votre demande est juste.

Géraste

Au moins, il me le semble.

Ariste

Mon père...

Lisidan

Je consens que le Ciel vous assemble ; Et donne, pour cela, quatre-vingt mille écus.

Ariste

Monsieur...

Florame

Vous devez bien répondre là-dessus.

Ariste

Accordez-moi Lucrèce.

Anselme

Allez, je vous la donne.

Ariste

Pardonnez-nous aussi, Monsieur.

Anselme

Je vous pardonne.

Ariste

De bon coeur ?

Anselme

De bon coeur ; et je veux que, demain, Dans le Temple, à mes yeux, vous lui donniez la main. Êtes-vous satisfait ?

Ariste

Ah ! Monsieur, quelle grâce !

Lucrèce

Souffrez, pour un tel bien, qu'ici je vous embrasse, Mon père, et qu'à vos pieds...

Anselme

Je ne suis point fâché ; Et m'en tiens, pour ce coup, quitte à fort bon marché. Ariste, de grand coeur, je vous reçois pour gendre.

À Lisidan.

Ariste

Après un tel aveu, je n'ai rien à prétendre. Mais quel bonheur pour moi vous fait trouver ici ?

Lisidan

Vas, tantôt, là-dessus, tu seras éclairci.

Anselme

Entrons chez moi : venez.

Lisidan

Mais...

Anselme

Entrez sans scrupules.

Scène 13

Anselme, Kerlonte, Géraste, Philipin, Florence, Ariste, Lisidan

À Kerlonte.

Anselme

Voici l'autre. Monsieur, sans un grand préambule, Voilà le vrai Géraste : il consent, de bon coeur, De retourner à Nantes, épouser votre soeur.

Kerlonte

Si la chose est ainsi, j'ai fait quelque fortune, Qu'avec joie, entre nous, je veux rendre commune.

Géraste

Il n'est rien de plus vrai, je suis ce qu'on vous dit : J'aime, j'aime Irénée, et cela seul suffit.

Kerlonte

Meilleurs, sur sa parole, oserai-je le croire ? Car...

Anselme

Entrez avec nous, on vous dira l'histoire.

Philipin

Quoi donc ! en ce grand jour, Florence et Philipin, Quand vous vous saoulerez, enrageront de faim ?

Florence

En effet.

Ariste

Je t'entends.

Anselme

Que dit-il ?

Ariste

Pour partage, Il vous demande aussi Florence en mariage.

Anselme

Hé bien, je la lui donne.

Lisidan

Et moi, cinq cents écus.

Philipin

C'est bien peu, pour me mettre au nombre des cocus.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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