Acte I
Scène 1
Florence, Philipin
Philipin frappe à la porte d'Anselme.
Florence
Est-ce toi, Philipin ? Hé ! Qui t'amène ici ?
Philipin
J'y viens pour apporter le billet que voici.
Florence
À qui s'adresse-t-il ?
Philipin
On l'envoie à Lucrèce.
Florence
D'où vient-il ?
Philipin
De mon Maître.
Florence
Et c'est ?
Philipin
Pour ta maîtresse.
Florence
Je croyais que ce fût un billet de ta part Pour moi.
Philipin
Je ferais donc comme Monsieur Gaulard, Qui lui-même porta sa lettre au sieur Alphonse, Puis fut à son logis attendre la réponse. À ton compte, il faudrait que j'en usasse ainsi. Mais fais-moi donc parler...
Florence
Elle n'est pas ici.
Philipin
Tout de bon ?
Florence
Tout de bon.
Philipin
Tiens, rends-lui donc toi-même. Je reviendrai tantôt.
Florence
Est-ce là comme on aime ?
Philipin
Va, je t'aime toujours. Adieu.
Florence
Quoi ! Philipin, Tu me quittes ainsi ?
Philipin
C'est que je suis chagrin. Depuis un temps, mon Maître est si peu supportable, Qu'enfin dans tout Paris il n'a point son semblable : Il me fait enrager, et la nuit, et le jour. Ma foi, j'ai grand dessein de lui jouer d'un tour.
Florence
Et quel tour ?
Philipin
Le quitter.
Florence
Le quitter !
Philipin
Hé ! Qu'importe ? On quitte sans regret un Maître de la forte ; Un bourru, qui toujours veut assommer les gens ; Qui murmure, grimace, et parle entre ses dents ; Qui prône qu'à son mal il n'est point de remède ; Qui fait croire, à l'ouïr, qu'un diable le possède ; Qui m'ordonne, en jurant, cent choses à la fois ; Qui veut et ne veut point ; qui se ronge les doigts ; Qui toujours trouve en moi quelque chose à redire ; Qui peut, dans sa fureur, m'écharper ou m'occire, Ou bien par un transport, quand je n'y songe pas, Me casser, sans raison, les jambes et les bras. L'autre jour, le voyant dedans sa frénésie, J'osai lui demander si c'était jalousie : Mais il me répondit d'un si grand coup de pied. Que je croyais, parbleu ! qu'il m'eût estropié. Belle façon d'agir ! Patience, j'espère Que dans peu nous verrons son bonhomme de père ; Du gain de son procès il revient tout joyeux ; Nous verrons s'il fera toujours si furieux.
Florence
Il faut, si tu dis vrai, que ce fait quelque chose.
Philipin
D'accord ; mais jusqu'ici j'en ignore la cause.
Florence
Je devine à-peu-près d'où peut venir son mal.
Philipin
N'est-ce point que Lucrèce aime quelque rival ?
Florence
Non pas tout-à-fait ; mais...
Philipin
Ah ! dis-moi, je te prie, Ce qui peut de mon Maître exciter la furie, Mignonne.
Florence
Une autre fois, car je n'ai pas le temps.
Philipin
Tu me refuses ?
Florence
Non.
Philipin
Parle donc, je t'entends.
Florence
Apprends qu'un nommé Sbroct, riche Bourgeois de Nantes, Qui possède du moins sept mille écus de rentes, Fut de tout temps d'Anselme un des meilleurs amis : Si bien que, se voyant et sans fille et sans fils, Il a, depuis un mois, fait écrire une lettre, Qu'entre les mains d'Anselme on a pris soin de mettre. Après un long discours sur leur vieille amitié, Qui contient de la lettre à-peu-près la moitié, Pour un de ses neveux il demande Lucrèce, Souhaite avec ardeur cet hymen, et le presse ; Et, pour les voir unis d'un conjugal lien, Il donne à ce neveu les deux tiers de son bien. Anselme, satisfait d'un si grand avantage, Sans trop nous consulter, conclut ce mariage.
Philipin
Lucrèce pour mon Maître à cela ne dit rien ?
Florence
Comment parler pour lui, puisqu'il n'a point de bien ?
Philipin
Point de bien ! Et le gain du procès de son père ?
Florence
Avant qu'il fut guidé, Sbroct a parlé d'affaire ; Que pouvait-elle dire ?
Philipin
À d'autres ! Franchement, Ce n'est que le bien seul qu'elle cherche en aimant.
Florence
Son coeur a pour ton Maître une tendresse extrême ; Mais elle craint son père.
Philipin
Hé ! craint-on, quand on aime ? Mon Maître est-il instruit de tout ?
Florence
En doutes-tu ?
Philipin
Je ne m'étonne plus pourquoi je suis battu. Mais, dis-moi, ce neveu charme-t-il ta Maîtresse ?
Florence
Je ne vois point pour lui qu'aucun soin l'intéresse.
Philipin
A-t-il quelque mérite ? est-ce un homme d'esprit ?
Florence
On ne sait quel il est ; mais quelques-uns m'ont dit Que sa façon d'agir est assez singulière ; Que bien souvent aux gens il vient rompre en visière ; Qu'il leur dit brusquement tous les défauts qu'ils ont, Sans trop s'inquiéter de ce qu'ils en diront ; Et, si quelque sujet à ses yeux se présente, Qu'il daube également et parent et parente. Il fuit le premier feu de son fantasque esprit ; Selon l'occasion, il blâme, il applaudit : D'une brusque façon, qui n'a point de féconde, Il dit franc la pensée en présence du monde : Il passe bien souvent sur la formalité, Et ne s'arrête guère à la civilité ; En habit, comme en tout, ne fuit que sa méthode.
Philipin
Et d'un gendre pareil ton vieillard s'accommode ! Il te fera damner, à ce que je puis voir.
Florence
Votre Maître est allé pour le bien recevoir ; Car il vient d'arriver, à ce qu'il a fait dire. Mais je les vois là-bas. Adieu, je me retire.
Scène 2
Géraste, Anselme
Géraste
Votre logis est loin.
Anselme
Quittez votre souci ; Il n'est pas maintenant à deux cents pas d'ici ; Allons.
Géraste
Souffrez au moins que je reprenne haleine.
Anselme
Le chemin, quoique long, ne m'a point fait de peine ; Quant à moi, chaque jour j'en fais six fois autant. Mais venez.
Géraste
Hé ! du moins attendez un instant : Je suis tout essoufflé ; vous courez comme un diable. Ah ! qu'un vieillard coureur me semble insupportable ! Vous marchez dans la rue ainsi que fait un fou, Ou du moins comme on doit s'enfuir du loup-garou. Si je vous suis jamais, je veux bien qu'on m'assomme ; Vous allez comme un cerf, et non pas comme un homme.
Anselme
Je me sens la vigueur que j'avais à quinze ans.
Géraste
Ah ! trêve de vigueur, quand on n'a plus de dents : Un tel discours sied mal aux gens de votre forte. Si vous m'y retenez, que Belzébuth m'emporte, Ou j'aurai le cheval de défunt Pacolet ; Car, pour vous suivre à pied, je fuis votre valet ; Je ne me pique point d'une telle vitesse.
Anselme
À mon âge, on n'est pas si chargé de vieillesse, Que...
Géraste
Vous avez l'humeur de ces plaisants vieillards Qui, pour cacher leurs ans, font les escarbillards, Et qui, pour déguiser une vieillesse extrême, Ont recours chaque jour à quelque stratagème.
Anselme
Les vieillards comme nous, à parler franchement, Valent peut-être encor les jeunes d'à présent.
Géraste
Peste ! Il la vigueur répondait au courage...
Anselme
Ne raillons point, Monsieur, et laissons-là mon âge ; Je suis ce que je suis, et je me porte bien.
Géraste
Mais soixante-quinze ans, bon ! hé ! cela n'est rien ?
Anselme
Vous pourriez en laisser quelques-uns en arrière.
Géraste
Si vous ne les avez, il ne s'en faut donc guère.
Anselme
Je pourrais en compter plus de seize au-dessous.
Géraste
Parbleu, si la plupart des vieillards ne sont fous ! L'un, qui pour jeune encor veut passer dans le monde, Couvre ses cheveux gris d'une perruque blonde, Se fait raser de près et remettre des dents, Fuit toujours ses pareils, et fuit les jeunes gens, Et, prenant un grand soin d'imiter leur grimace, Feint d'être tout de feu, quand il est tout de glace, Boit, saute, danse, rit, fait l'Amant goguenard ; Et cela, pour montrer qu'il n'a rien du vieillard, L'autre, qui, sans raison, veut passer pour agile, Dit qu'il fait chaque jour tout le tour de la ville ; Qu'à soixante-cinq ans ils se trouve encor vert, Et c'est pour mettre enfin la dizaine à couvert, Celui qui ne veut plus se piquer de jeunesse, Nous assure qu'il touche à l'extrême vieillesse : Il ajoute à ses jours au moins douze on quinze ans, A vu ce qui jamais n'arriva de son temps ; Et faisant des récits qu'il tient de feu son père, Croit par de tels discours que chacun le révère. Pourquoi, sans aucun fruit, cacher la vérité ? Pour moi, j'agis toujours avec sincérité ; Et si j'avais cent ans, je le dirais de même. Car enfin n'est-ce pas une folie extrême, D'affecter à toute heure un soin mystérieux, Ou pour paraître jeune, ou pour paraître vieux ? Sans doute vous direz, mon prétendu beau-père, Que ma façon d'agir n'est pas fort ordinaire ; Que, sans considérer, je parle librement : Pour moi, je dis toujours les choses franchement, Et suis persuadé qu'une telle franchise Peut tirer quelquefois les gens de leur sottise ; Car, comme enfin j'abhorre un esprit médisant, Aussi je n'aime point celui d'un complaisant. Toujours avec douceur, sans médisance aucune, Je dis mon sentiment à chacun et chacune : C'est ainsi que j'agis ; s'en choque qui voudra, Et malheur sur le chef de qui s'en choquera !
Anselme
Mais, Monsieur, quelquefois un peu de complaisance Oblige plus...
Géraste
Ma foi, c'est pure extravagance, De croire, quand les gens nous cèlent nos défauts, Que nous en ayons moins, que nous soyons moins sots. Si l'on en trouve en moi, loin qu'on me désoblige, Quand on m'en avertit, d'abord je m'en corrige ; Et sans vouloir du mal à qui m'en fait leçon, Je reçois ses avis de la bonne façon. Voilà comme chacun, à mon sens, devrait faire : Nous nous corrigerions comme de frère à frère ; Et possible, après tout, qu'un pareil entretien Pourrait contribuer à nous porter au bien.
Anselme
Oui, j'approuverais fort cette belle maxime, Si tous pour la vertu nous avions même estime : Mais, chacun déférant à ses opinions, On prête peu l'oreille à des corrections. À parler franchement, nous souffrons avec peine Qu'on cite nos défauts, et que l'on nous reprenne : Si quelqu'un prend plaisir de les peindre avec soin, Nous ne manquons jamais de riposte au besoin ; L'ardeur de nous venger aussitôt nous éveille : D'un esprit plein d'aigreur on lui rend la pareille, Nous censurons en lui toutes ses actions ; Nous cherchons avec soin ses imperfections ; Nous chargeons ses défauts, et, sans trop de scrupule, Nous le faisons passer pour un vrai ridicule ; Et dans ce contretemps, le plus souvent je voi Blâmer en son prochain ce qu'on approuve en foi.
Géraste
Tant pis ; car c'est montrer une folie extrême, De blâmer en autrui ce qu'on souffre en soi-même : Ce trait ne peut sortir que d'un esprit mal fait.
Anselme
Mais des corrections c'est l'ordinaire effet. Sur ce chapitre-là, l'homme le plus tranquille À peine bien souvent à retenir sa bile : Quoiqu'il semble approuver les choses qu'on lui dit, Il en ressent dans l'âme un chagrinant dépit ; Il feint d'être obligé de telles remontrances, Et couvre ce dépit de vaines apparences : Mais il n'est rien si vrai, que, dès ce même instant ; Il cherche les moyens de nous en faire autant. S'accommoder à tout, est un trait de prudence ; Ne censurer aucun, est de la bienséance. Pour dire sa pensée un peu trop librement, Quelquefois on s'attire un fâcheux compliment : Souvent, sans y songer, on se fait une affaire, Et l'on peut d'un brutal ressentir la colère.
Géraste
J'en demeure d'accord. Mais vous pensez, je crois, Que j'aille corriger tous les fous que je vois. C'est pour certaines gens qu'un tel penchant m'entraîne ; Que les autres soient sots, je n'en suis pas en peine. Quand un fat à mes yeux vient prôner sa vertu, Et que sur ce chapitre il n'est point combattu, Que ses meilleurs amis, bien loin de le reprendre, Témoignent recevoir du plaisir à l'entendre ; Alors d'eux et de lui je ris de tout mon coeur, Et me raille du fat et de l'adulateur. Mais à tous mes amis je dis ce que je pense ; Je n'ai pour leur folie aucune complaisance ; Je ne puis auprès d'eux faire le Patelin, Et mes intentions ont une bonne fin. S'ils s'en fâchent, tant pis ; je n'en suis point blâmable ! Envers moi leur colère est toujours condamnable : Lorsque j'agis ainsi, ce n'est que pour leur bien ; Et qui fait ce qu'il doit, ne se reproche rien. Mais quittons ce discours ; peut-être il vous chagrine ; Et voyons, s'il vous plaît, celle qu'on me destine.
Anselme
Je l'aperçois qui sort, et qui vient droit à nous.
Scène 3
Anselme, Géraste, Florence, Lucrèce
À Géraste.
Anselme
Ma fille, saluez Géraste, votre époux ; C'est en lui que je mets l'espoir de ma famille. Monsieur, vous la voyez.
Géraste
Quoi ! C'est là votre fille ?
Anselme
Oui, c'est elle, Monsieur.
Géraste
Où diable a-t-elle pris Ces yeux doux et brillants qui d'abord m'ont surpris ?
Anselme
En elle vous voyez le portrait de sa mère.
Géraste
On ne dirait jamais que vous fussiez son père ; Car, à n'en point mentir, je vois peu que ses traits Approchent de votre air, ni de loin, ni de près.
Anselme
Elle est pourtant ma fille, et je puis en répondre.
Géraste
On doit parler ainsi, de peur de se confondre, Et croire que sa femme a toujours bien vécu. On peut, en cherchant trop, se trouver convaincu ; Et souvent, quand on veut pénétrer ce mystère, On se voit des enfants dont on n'est pas le père. Mais ce que je dis là, ne fait rien contre vous ; La thèse est générale, et nous regarde tous.
Anselme
Je ne m'en fâche point.
Géraste
C'est bien prendre les choses. Que son teint a d'éclat ! Ce n'est que lys et roses, N'est-elle point fardée ?
Anselme
Ah ! C'est lui faire tort ; Elle est sans aucun fard.
Géraste
Je fuis comme la mort Ces femmes qui, voulant avoir un teint d'albâtre, Masquent le naturel d'un visage de plâtre. Ah, le méchant ragoût ! Aimez-vous cela ?
Anselme
Non.
Géraste
Je m'en vais lui parler, si vous le trouvez bon.
Anselme
Vous pouvez tout ici. Là, ma fille.
Géraste
Madame, Puisque dans peu l'hymen vous doit rendre ma femme ; Je veux donc entre nous bannir le sérieux. Je ne devrais ici parler que de vos yeux, De soupirs et d'ardeur, d'amour et de tendresse ; Mais de ces sots amants c'est la commune adresse. Comme j'agis beaucoup, je parle aussi fort peu, Et fais d'autres moyens de vous prouver mon feu.
Florence
Ce début me plaît fort.
Lucrèce
Il est incomparable.
Anselme
Il est assez nouveau.
Lucrèce
Je le trouve admirable. Monsieur a l'humeur franche, il est sans compliment, Et, sans rien déguiser, il dit son sentiment.
À Lucrèce.
Géraste
Mon humeur, je l'avoue, est très particulière. Je ne fais point flatter, et suis homme sincère. Trahir ses sentiments, est une lâcheté ; Je ne puis rien souffrir contre la vérité. À ceux dont je fais cas, je leur dis ma pensée. La complaisance vient d'une âme intéressée, D'un flatteur qui toujours adoucit nos défauts, Qui trouve sur le champ un remède à nos maux, Et qui, de mots fardés vous dorant la pilule, Fait croire qu'il dit vrai, quand il nous dissimule, Je hais plus que la mort cette forte de gens : Et vous ?
Lucrèce
Moi ? Je les fuis.
Géraste
C'est agir de bon sens. Ne vous étonnez pas de me voir de la sorte : Je ne fuis point un fou qui de rubans s'escorte, Qui charge de galants la manche du pourpoint : Pour moi, j'aime un habit qui ne me gêne points.
Lucrèce
En habit, en amour, chacun a sa méthode.
Géraste
Vous avez de l'esprit, et vous êtes commode. Dites-moi, s'il vous plaît, quel âge avez-vous bien ? Dites.
Lucrèce
En vérité, Monsieur, je n'en sais rien.
Anselme
Elle eut vingt et trois ans à la Saint Jean dernière.
À Lucrèce.
Géraste
La fille, à mon avis, n'est pas fort printanière : N'importe, elle me plaît, j'y vois de la santé. Aurez-vous des enfants en grande quantité ? Parlez.
Anselme
Sur ce sujet, quelle réponse faire ?
Géraste
Elle peut se régler sur sa défunte mère.
Anselme
Le Ciel, en dix-huit ans, m'en donna vingt et deux.
Géraste
Morbleu ! je n'aime point un tel présent des Cieux. La quantité d'enfants met l'esprit à la gêne. C'est un rare trésor, qu'une femme bréhaigne ; Et quand, par un bonheur, on la rencontre ainsi, Que celui qui l'épouse, est exempt de souci ! Mais alors qu'on a pris femme un peu trop féconde, On doit, comme un reclus, se retirer du monde, Vivre en homme réglé, retrancher ses plaisirs. Ménager sa dépense, et borner ses désirs ; Et c'est ce que je crains beaucoup plus que la peste.
Anselme
Mais d'un nombre si grand elle seule me reste. Pourquoi se chagriner et se mettre en courroux ? Le Ciel pourra répandre un tel bonheur sur vous.
Géraste
S'il faut s'en rapporter à Madame Nature, Je puis bien me flatter d'une telle aventure ; Car tous vos enfants morts n'étaient pas des plus sains, Et l'on tient fort souvent de Messieurs ses germains.
Anselme
Mais, Monsieur, dites-moi, ma fille vous plait-elle ?
Géraste
Oui ; mais je ne sais quoi lui brouille la cervelle : Je vois qu'elle est chagrine, et rêve incessamment ; J'ai lieu de présumer que c'est pour quelque Amant.
Anselme
Monsieur, sur ce sujet n'ayez aucun caprice ; Car ma fille, en amour, est tout-à-fait novice : Elle n'aima jamais.
Géraste
Hé bien donc ! dès demain, Il faut que, sans façon, nous nous donnions la main : Je suis impatient de la voir mon épouse. Mais, à vous dire vrai, j'ai l'âme un peu jalouse. Lucrèce, au moins fâches que je hais l'entretien De Messieurs les blondins, ces grands diseurs de rien ; Ces muguets à perruque, aiguillons de coquettes, Conteurs de sots discours que l'on nomme fleurettes. En un mot, je prétends être maître du coeur, Et même aussi du corps unique possesseur.
Anselme
Mettez-vous en repos, car ma fille est fort sage.
Géraste
Je le crois ; mais, surtout, je hais le cocuage. L'entretien de ces gens est toujours dangereux, Et souvent la vertu se corrompt avec eux : Telle qui de tout temps fit gloire d'être prude. En perd, à les ouïr, aisément l'habitude : Le plaisir qu'elle prend d'entendre une douceur, Est un charme secret qui lui gagne le coeur ; Et si des soupirants elle écoute la plainte, À l'honneur du mari est sans doute une atteinte : Bien qu'en un tel projet elle n'ait point de part, Sa réputation court toujours grand hasard ; Puis on dit de l'époux, par un commun proverbe, Que, s'il n'est pas cocu, du moins il l'est en herbe. Je ne veux point chez moi voir aucun soupirant. Et de son procédé je veux être garant. Ces Messieurs du bel air, ces blondines figures Font naître chez les gens d'étranges aventures : Je craindrais d'avoir lieu de douter de sa foi, Et que tous mes enfants ne sussent pas à moi.
Lucrèce
Mais ces fortes de gens ne font pas tant à craindre.
Géraste
Ils n'obligent que trop les maris à se plaindre. Ce sont filous d'honneur, des fourbes, en un mot, Qui ne songent jamais qu'à faire un homme sot, Qu'à surprendre la blonde et corrompre la brune, Et se vanter après de leur bonne fortune ; Conter tout le détail des secrets rendez-vous. Et de la Belle enfin montrer les billets doux. Sont-ils las de la Dame : ils en disent la peste ; De tout ce qu'elle cache ils font un manifeste : Voilà le procédé de ces godelureaux. Non, non, point de commerce avec ces jouvenceaux ; Ils causent du désordre en toutes les familles, Et font ton à l'honneur des plus honnêtes filles.
Lucrèce
Je crains peu ces Messieurs.
Florence rit.
Géraste
Et pour moi, je les crains ; Ils pourraient me causer mille et mille chagrins.
Géraste
Hé quoi ! vous riez donc ?
Anselme
C'est une impertinente ; Excusez-la, Monsieur.
Géraste
Est-ce votre servante ?
Anselme
Oui.
À Florence.
Géraste
Si je ne me trompe, elle a le minois fin, Et porte la façon d'un esprit fort malin. Donc sur ces beaux Messieurs vous blâmez mon scrupule. Et, selon votre avis, je fuis un ridicule ? Là, dites en riant ce que vous en pensez.
Florence
Si je ris...
Géraste
Hé bien ?
Florence
C'est...
Géraste
Quoi ?
Anselme
Vous l'embarrassez.
Géraste
Elle a bien l'encolure, en faisant la rieuse, De conduire à sa fin une intrigue amoureuse ; Et la mine, surtout, de glisser le poulet, Et de faire un bon tour avec quelque valet.
Anselme
Monsieur, je la connais par dix ans de service, Et puis vous assurer qu'elle est sans artifice.
Géraste
Quoi donc ! Sans hésiter, vous prenez son parti, Tout prêt à me donner, pour elle, un démenti ! Si j'en sais bien juger, entre nous deux, je gage Que vous la mitonnez depuis, votre veuvage.
Anselme
Ah ! Point.
Géraste
Cela vous plait, et je m'en réjouis.
Anselme
Ne croyez pas que...
Géraste
Non, mais... Entrons au logis.
Anselme
Je le veux.
Géraste
À propos, j'oubliais une lettre. Que mon oncle en vos mains m'a chargé de remettre.
Anselme
Voyons ce qu'il m'écrit.
Géraste
Faites donc promptement.
Anselme
Entrez, je l'aurai lue en un petit moment.
Scène 4
Anselme
Anselme
Cet ami peut-il mieux témoigner sa tendresse ? J'en vais, sans différer, faire part à Lucrèce. Il nous dit cependant l'humeur de son neveu, Et je lui fais bon gré d'un si loyal aveu. Mais entrons au logis, sans tarder davantage, Et, surtout, achevons dans peu ce mariage ; J'y trouve pour Lucrèce un bonheur assuré, Cinq mille écus par an seront sort à son gré. Si dans ce gendre on voit quelque défaut bizarre, Un revenu si bon aisément le répare. Le bien fait excuser quantité de défauts, Et nous fait distinguer toujours d'avec les sots, La vertu d'à présent consiste en la richesse. Mais allons faire voir cette lettre à Lucrèce. « Anselme, mon très cher ami, « Je vous envoie Géraste mon neveu, pour épouser Lucrèce votre fille. Vous savez assez pour ce sujet les avantages que je lui fais, sans qu'il soit besoin de vous les réitérer. Mais, comme vous ne le connaissez point, je vous en dirai deux mots en passant. Il a de l'esprit, de la franchise, et dit trop librement sa pensée. Il est un peu bizarre, mais il a un bon fond d'âme. Voilà, en peu de paroles, son véritable portrait. Je ne puis assez vous exprimer la joie que j'ai de cette alliance. Il y a deux raisons qui m'y obligent : la première, notre ancienne amitié ; la seconde est que mon neveu avait ici quelques engagements dont je n'étais pas fort content. Si je n'étais accablé de gouttes aux pieds et aux mains, je n'aurais pas manqué de me rendre à Paris, pour être aux noces de ma nièce, votre fille, car je l'appelle déjà ainsi : je vous prie de l'assurer de mes civilités, et de croire que je suis tout à vous. Sbroct. « L'écrivain de la lettre, qui est compère de Géraste, votre gendre, vous salue humblement, sans oublier votre fille, sa commère future ».
Acte II
Scène 1
Ariste, Philipin
La scène est dans la chambre d'Ariste.
Ariste
Tu rêves, Philipin, et tu ne me dis mot.
Philipin
De vous parler, Monsieur, je ne suis pas si sot ; Je sais comme il m'en cuit : cent coups sur mes épaules, De pincettes, de pieds, et de poings, et de gaules, M'avertissent assez que je ne parle pas. Il ne vous restait plus qu'à me casser les bras, Et puis, après cela m'envoyer en galère. Vous verrez ce que c'est que d'être si colère.
Ariste
Pardonne, Philipin, aux transports d'un amant Qui, depuis quelques jours, souffre un cruel tourment. Si tu savais mon mal...
Philipin
Hé ! je le sais de reste ; Dans l'âme, comme vous, j'en murmure, j'en peste ; Mais mon sort, pour cela, n'en devient pas plus doux. Si vous perdez, Monsieur, je perds autant que vous ; Et c'est là ce qui fait toute ma rêverie.
Ariste
Tu railles, Philipin ?
Philipin
Ce n'est point raillerie ; J'ai su tout ce détail.
Ariste
Qui te l'aurait appris, Puisque Lucrèce enfin n'était point au logis ?
Philipin
Sa Suivante, qui m'a...
Ariste
Sa Suivante ?
Philipin
Oui ; Florence M'a conté le sujet de votre extravagance ; Que Lucrèce à l'hymen songe à se disposer, Et qu'un certain Nantais venait pour l'épouser. Mais, comme sur ce point j'écoutais la Suivante, J'ai vu paraître Anselme et ce Monsieur de Nantes.
Ariste
Il est en cette ville ? Hé ! comment l'as-tu su ?
Philipin
Hé ! ne vous dis-je pas, Monsieur, que je l'ai vu ; Que le beau-père était avec ce futur gendre ?
Ariste
Anselme ?
Philipin
Oui.
Ariste
Quel malheur !
Philipin
Sa fureur le va prendre ; Fuyons vite.
Ariste
Où vas-tu ?
Philipin
Moi ! Je ne bouge pas.
Ariste
Ce malheur est, pour moi, pire que le trépas. Quoi ! tu sors ?
Philipin
Non, Monsieur.
Ariste
Pourquoi gagner la porte ?
Philipin
Je crains qu'à m'assommer ce malheur ne vous porte ; Car, pour bien moins, cent fois j'ai ressenti vos coups.
Ariste
Vas, mon cher Philipin, ne crains plus mon courroux ; Et pense bien plutôt à quelque prompt remède, Pour tâcher à guérir le mal qui me possède.
Philipin
Ma foi, vous abusez de mon trop de bonté.
Ariste
Je suis au désespoir de t'avoir maltraité.
Philipin
Pourquoi m'avoir caché votre douleur extrême ?
Ariste
Sait-on bien ce qu'on fait, quand on perd ce qu'on aime ? Ah ! l'on n'est guère à soi dans un tel désespoir. Et la raison alors a bien peu de pouvoir.
Philipin
Mais, pourtant, aujourd'hui je vous trouvais moins triste ; Et je croyais en vous revoir un autre Ariste.
Ariste
Le retour de mon père et le gain d'un procès Semblaient flatter mes voeux de quelque heureux succès ; Cependant, tu le vois, je perds toute espérance, Géraste est arrivé.
Philipin
Monsieur, voici Florence.
Scène 2
Ariste, Florence, Philipin
Ariste
Hé bien ? Viens-tu, Florence, augmenter mon ennui ? Me dire que Géraste est avec Anselme ?
Florence
Oui.
Ariste
Que Lucrèce aussi...
Florence
Non ; mais lisez cette lettre : Vous verrez quel espoir elle peut vous permettre.
Ariste
« Vous me mandez que votre père doit arriver dans peu ; et moi, je vous avertis que Géraste est arrivé, qu'il presse fort notre mariage, et veut, dit-il, qu'il se fasse demain : c'est à vous à chercher quelque obstacle pour le reculer : en voici un, que Florence et moi avons imaginé, et dont vous pourrez aisément vous servir. Vous savez que mon père n'a nulle connaissance de votre amour, et qu'il ne vous a jamais vu ; ainsi je vous conseille de venir au logis, sous le nom de Géraste, et de soutenir que c'est un imposteur qui prend votre nom pour nous abuser : comme mon père ne l'a vu de sa vie qu'aujourd'hui, il me semble qu'il vous sera facile de réussir ; et, par là, vous aurez aisément les huit jours que vous me demandez encore. Je vous envoie la lettre que Géraste a apportée à mon père, avec trois autres de Sbroct, afin que, si vous vous résolvez de passer pour lui, vous preniez plus sûrement vos mesures, et que vous ayez quelque connaissance de la famille. Lucrèce. »
Florence
Votre esprit à présent est-il un peu remis ? Ce conseil vous plaît-il ?
Ariste
Ah Dieu ! L'heureux avis ! Que je fuis redevable à ta belle maîtresse !
Florence
Auriez-vous pu trouver une meilleure adresse ?
Ariste
Je n'eusse jamais pu. Vas, dis-lui, de ma part, Que je ferai chez vous dans une heure au plus tard ; Que, quand Anselme aussi devrait me reconnaître, Sous le nom de Géraste il me verra paraître ; Que j'espère par là il bien l'embarrasser, Qu'à presser son hymen il n'osera penser. Montre-moi cette lettre ; elle pourra m'instruire. Il faut bien concerter tout ce que ]e dois dire.
Florence
Je dois la reporter ; copiez-la.
Ariste
D'accord ; Je l'aurai fait dans peu.
Florence
Rien ne presse si fort.
Ariste
Les autres...
Florence
Gardez-les.
Il lit.
Ariste
La fin de cette lettre, Dans ce que j'entreprends, semble tout me promettre. Qu'en dis-tu, Philipin ? « Si je n'étais accablé de gouttes aux pieds et aux mains, je n'aurais pas manqué de me rendre à Paris, pour être aux noces de ma nièce, votre fille. « L'écrivain de la lettre, qui est compère de Géraste, votre gendre, vous salue humblement, sans oublier votre fille, sa commère future ».
Philipin
Que vous avez raison.
Ariste
Par ce moyen, Géraste est pris comme un oison ; Car Sbroct n'écrivant point, ainsi son caractère N'aidera pas Anselme à percer le mystère.
Philipin
Mais s'il en a plusieurs de cette même main, Comment vous en parer ?
Florence
Tu t'alarmes en vain : Depuis qu'il est goutteux, ses lettres, je vous jure, Se trouvent rarement de la même écriture.
Ariste
Je vais prendre le soin d'imiter celle-ci.
Florence
C'est en vain là-dessus vous donner du souci.
Ariste
La chose en ira mieux.
Scène 3
Philipin, Florence
Philipin
Et sera plus faisable. Pour contrefaire un seing, il est adroit en diable : Cent fois, pour son plaisir, il a fait de tels tours ; Et, par-là, bien souvent a servi ses amours. Mais raisonnons ensemble. Or çà, dis-moi, Florence, De pouvoir réussir vois-tu quelque apparence ? Crois-tu qu'Anselme ainsi donne dans le panneau ? Qu'il se laisse attraper comme un jeune étourneau ?
Florence
Il ne connaît pas plus Géraste que ton maître.
Philipin
Mais s'il découvrait tout, et nous envoyait paître, Que ferions nous alors ?
Florence
Ah ! Tu raisonnes trop.
Philipin
L'homme sage en amour ne va point le galop ; Car il doit en tout temps prévoir la fin des choses, Y raisonner à fond, en connaître les causes, Consulter son esprit sur ce qu'il entreprend, Avoir en ce qu'il fait la raison pour garant, Se défier de tout, craindre que la Fortune Ne nous fasse beau jeu y pour nous en donner d'une.
Florence
Hé ! qui diantre, dis-moi, t'en a tant inspiré ?
Philipin
À raisonner pourtant je suis peu préparé ; Mais lorsqu'en raisonnant un esprit raisonnable...
Florence
Ta raison est fort bonne.
Philipin
Et même profitable. Crains que nous ne perdions notre temps et nos pas.
Florence
Il arrive souvent ce qu'on ne pense pas. Quand on aime, l'on doit braver tous les obstacles, Et croire que l'Amour est prodigue en miracles.
Philipin
Mais s'il nous prodiguait quelques coups de bâton ? Hem ?
Florence
Tu n'as rien à craindre.
Philipin
Hé morbleu ! Me fait-on ? Si ce Monsieur Géraste a l'humeur un peu fière, Et nous frotte d'abord d'une brusque manière ; Plaît-il ?
Florence
Hé quoi ! Toujours dans le raisonnement ! En cette, occasion, est-ce agir en Amant ? Je vois trop qu'à présent Philipin m'abandonne ; Loin de me cajoler, je l'entends qui raisonne. Patience, à mon tour, je saurai raisonner : Nous verrons...
Philipin
Mais de quoi te vas-tu chagriner ?
Florence
De rien.
Philipin
Tu n'as pas lieu de douter de ma flamme.
Florence
Non...
Philipin
Tu me fais tort ; car...
Florence
Ah ! Tu fais la bonne âme. Pourquoi tant de raisons qu'on ne demande pas ?
Philipin
C'est que je veux surtout éviter l'embarras, Et rendre, par mes soins, la chose plus croyable ; Car je t'aime toujours, ou je me donne au diable.
Florence
Sans mentir ?
Philipin
Sans mentir.
Florence
Le dis-tu de bon coeur ?
Philipin
En veux-tu quelque preuve ?
Florence
Oui.
Florence le repousse.
Philipin
Viens.
Philipin
Te fais-je peur ?
Florence
Que veux-tu ?
Philipin
Te baiser.
Florence
La preuve est un peu forte.
Philipin
Dans les occasions, ventrebleu ! je m'emporte.
Florence
Trêve d'emportements ; il suffit, je te crois.
Philipin
Dans toute cette intrigue, hé ! que ferai- je, moi ? Car j'y dois, ce me semble, avoir un personnage.
Florence
Le valet de Géraste.
Philipin
Est-ce là mon partage ?
Florence
Oui.
Philipin
Mais en a-t-il un ?
Florence
Oui, vraiment.
Philipin
L'as-tu vu ?
Florence
Non.
Philipin
Tu mens.
Florence
Point du tout.
Philipin
Comment donc le fais-tu ?
Florence
En parlant d'autre chose, il l'a dit à Lucrèce.
Philipin
En parlant, il l'a dit ? Ah ! tu m'en fais finesse ! Déjà je ne fais quoi me brouille le cerveau, Et je pourrais frotter ce Monsieur l'hobereau.
Florence
Que rien, cher Philipin, ne trouble ta cervelle ; Crois que, jusqu'au tombeau, je te serai fidèle, Que d'être ta moitié je fais tous mes souhaits.
Philipin
Dois- je bien me fier à ce que tu me promets ? Quand ton sexe avec soin nous baise, nous caresse, C'est pour mieux préparer quelque tour de souplesse, Et prévenir alors, par de fausses douceurs, Le soupçon qui pourrait s'emparer de nos coeurs. Vois-tu bien ? Entre nous, je fais beaucoup de femmes Qui, sur certains sujets, font de méchantes lames : Elles donnent toujours le dehors au mari ; Et le dedans, bon soir, c'est pour le favori. Celle qui veut tromper, a toujours sa défaite.
Scène 4
Ariste, Florence, Philipin
Ariste
Florence ?
Florence
Monsieur.
Ariste
Tiens, vois ; ma copie est faite. Que t'en semble ? dis-moi.
Florence
Rien ne ressemble mieux ; Et, pour les distinguer, il faudrait de bons yeux.
Philipin
Le Maître qui cet art fut si bien vous apprendre, Vous apprit le secret...
Ariste
Quel ?
Philipin
De vous faire pendre.
Florence
N'oubliez rien d'ailleurs.
Ariste
Va, j'y saurai pourvoir. Prépare ta Maîtresse à nous bien recevoir. Il faut, pour être mieux ce Monsieur de Bretagne, Me vêtir, ce me semble, en habit de campagne.
Florence
C'est fort bien aviser.
Ariste
Viens, suis-moi, Philipin.
Ils s'en vont.
Philipin
Ciel, à ce grand projet donne une heureuse fin !
Florence
Va, ne crains rien, et crois qu'il nous sera propice : Mais, pourtant, si quelqu'un découvrait l'artifice, Cela nous causerait un étrange embarras : Géraste... Il vient, fuyons, qu'il ne nous voie pas.
Scène 5
Géraste, Anselme
Anselme reconduisant Géraste, et lui fait des civilités.
Géraste
Demeurez.
Anselme
Je sais trop...
Géraste
Hé ! Sans cérémonie. Morbleu ! Que la contrainte entre nous soit bannie ; Laissons les compliments.
Anselme
Mais la civilité...
Géraste
De ces sottes, façons être encore infecté, À votre âge ! Et les ans...
Anselme
Quoi donc ! Toujours mon âge !
Géraste
Mais aussi là-dessus vous devez être sage, Quitter tous ces discours : « Je ne vous quitte point ; « Je fais trop mon devoir, pour manquer à ce point ; « J'aurais perdu le sens, avant que j'y renonce ». À ces beaux compliments on veut faire réponse ; Puis de ces grands propos se forme un entretien Qui fatigue les gens, et qui ne sert à rien.
Anselme
J'approuve vos raisons ; mais, au siècle où nous sommes ; On doit faire, je crois, comme les autres hommes. Pour être trop sincère, on est souvent blâmé ; Et celui qui reprend ; n'est pas le plus aimé.
Géraste
Je vous ai déjà dit que les censures nôtres Sont pour tous mes amis, et non pas pour les autres ; Que je me ris de ceux qui s'estiment au point, Que les plus beaux esprits ne les égalent point ; Que, loin de leur ôter cette folle croyance, Je les laisse croupir dans leur impertinence ; Que je me divertis de tous ces beaux Messieurs, Et qu'enfin je me mets du côté des railleurs. Mais souffrir ses amis dans leur extravagance, C'est les rendre achevés, par trop de complaisance ; Et, pour les applaudir toujours dans leurs défauts, Ils deviennent souvent ridicules et sots. Les louer faussement jusqu'en la moindre chose, Des sottises qu'ils font n'est-ce pas être cause ? Et n'est-ce pas en nous peu de sincérité, Que d'agir, en louant, contre la vérité ?
Anselme
La vérité souvent nous attire leur haine.
Géraste
De leurs inimitiés je ne fuis guère en peine, Quand on fait ce qu'on doit en véritable ami, L'on ne reprend jamais leurs défauts à demi : Je les vois se fâcher, sans que je m'en soucie. Après, il vient un temps où l'on me justifie ; Et, loin d'avoir pour moi l'esprit envenimé, On se blâmé, à la fin, de m'avoir trop blâmé. Mais laissons tout cela, parlons de nos affaires. Songez à donner ordre aux choses nécessaires, Et je prendrai le soin d'y travailler aussi.
Anselme
Je me charge de tout, n'ayez aucun souci.
Géraste
Mais je dois, ce me semble...
Anselme
Ah ! que rien ne vous gêne ; Je ferai ce qu'il faut, n'en soyez point en peine. Mais que veut ce garçon ?
Scène 6
Licaste, Géraste, Anselme
Licaste
Je vous cherche, Monsieur ?
Géraste
Pourquoi. Dis donc ?
Licaste
Ma foi, je suis tout en sueur. Un homme un peu fantasque, et de taille assez grande, Dans notre hôtellerie avec soin vous demande.
Géraste
Que dis-tu ?
Licaste
C'est un homme.
Géraste
Hé ! Comment a-t-il nom ?
Licaste
Quand j'ai voulu l'apprendre, il a changé de ton, Et m'a dit brusquement, d'un air un peu colère, Qu'il voulait voir Géraste, et Monsieur son beau-père.
Géraste
Ne le connais-tu point ?
Licaste
Non.
Géraste
Non ?
Licaste
Non, par ma foi.
Géraste
Te connaît-il ?
Licaste
Non plus.
Géraste
Pour s'adresser à toi ; Comment a-t-il donc fait ?
Licaste
J'étais dans la cuisine, Où déjà je vidais la cinquième chopine, Quand il a demandé, d'un ton fort peu courtois, Si l'on connaissait bien un Géraste Nantais. Le Maître a dit que non : aussitôt la Servante A dit que je servais un brave homme de Nantes, Arrivé d'aujourd'hui. Voilà comme il a su Ce que vous demandez.
Géraste
Comment est-il vêtu ?
Licaste
Il est vêtu, je pense, en habit de campagne.
Géraste
Est-il seul ?
Licaste
Je ne sais si quelqu'un l'accompagne ; Mais je n'ai vu que lui.
Géraste
Mais comment est-il fait ?
Licaste
Il est grand, assez grêle, et même un peu maigret.
Géraste
Il loge ?
Licaste
Au même lieu.
Géraste
Bon ; il m'est plus facile De le trouver. Allons.
Licaste
Monsieur, il est en ville.
Anselme
Puisqu'il nous demandait, tu devais l'amener.
Licaste
Je n'avais pas encore achevé de dîner.
Géraste
Tu n'avais pas mal bu.
Licaste
Ma foi, tout d'une haleine : J'ai passé, sans chagrin, à la demi-douzaine.
Anselme
Trois pintes à dîner ! Il ne boit pas trop mal.
Licaste
Pour boire sans tricher, on voit peu mon égal. Quand je serai chez vous, je veux trinquer sans cesse ; Vous verrez si quelqu'un...
Anselme
Halte à cette prouesse ; Car boire incessamment peut troubler la raison, Et causer du malheur dedans une maison.
Licaste
Monsieur, sur ce sujet, que rien ne vous étonne. Pour mon Maître, il sait boire aussi bien qu'il raisonne.
Géraste
Il est plus raisonnable, étant de sens rassis ; Mais il faut excuser le vice du pays : D'ailleurs il sert fort bien.
Anselme
Il est drôle, ou je meure ; Son visage me plaît.
Géraste
Je vais à ma demeure, Pour attendre celui qui veut parler à moi.
Anselme
C'est un de vos amis, sans doute.
Géraste
Je le crois.
Licaste
S'il n'est pas revenu, Monsieur ?
À Anselme.
Géraste
Il ne m'importe ; Il reviendra, possible, avant que l'on en sorte. Sans adieu.
Anselme
Mais, au moins, tenez-vous assuré Que votre appartement chez nous est préparé.
Géraste
Je vous fois obligé ; mais souffrez, je vous prie, Qu'aujourd'hui je demeure en mon hôtellerie.
Anselme
Mais vous ne songez pas que c'est me faire tort.
Géraste
Ce n'est que cette nuit.
Anselme
Pour cette nuit, d'accord ; Surtout, gardez-vous bien d'y rester davantage.
Géraste
Non ; demain je prends jour pour notre mariage. Adieu.
Licaste
Que ce jour-là je boirai comme il faut !
Anselme
Veux-tu boire à présent ?
Licaste
Remettons à tantôt.
Scène 7
Anselme
Anselme
Mon gendre a de l'esprit ; mais il est trop critique, Et croit que ce qu'il dit, doit être sans réplique, À le combattre aussi je dois peu m'arrêter, Et le meilleur sera de ne point contester. Son oncle, en son jeune âge, avait tant de franchise, Qu'en son père il n'eût pu souffrir une sottise : Mais il crut mes conseils, et je vois qu'il prétend Que pour son cher neveu nous en fassions autant. Sachons adroitement ce que Lucrèce en pense, Ho, ma fille !
Scène 8
Lucrèce, Anselme, Florence
Lucrèce
Mon père !
Anselme
Approchez, et Florence.
Florence
Que vous plaît-il, Monsieur ?
Anselme
Çà, parlons entre nous. Quant à moi, franchement, j'aime assez votre époux : Il est un peu censeur, et fait peu se contraindre ; Mais ce sont des chaleurs qui se pourront éteindre ; Le temps apaisera cette démangeaison, Et pourra doucement le mettre à la raison. Quand vous ferez sa femme, il vous croira peut-être ; Il le faut, jusque-là, laisser agir en maître : Combattre son humeur, c'est mal prendre son temps. Outre que sa critique est assez de bon sens, En Province ils ont tous cette maudite mode ; Mais chacun, à Paris, veut suivre sa méthode. Le meilleur est, je crois, de ne point critiquer, Et c'est ce que toujours on m'a vu pratiquer. À ce point il faudra tâcher de le réduire. Or sus, qu'en dites-vous ?
Lucrèce
Moi, je n'ai rien à dire : Il vous plaît, il me plaît.
Anselme
Mais, me dites-vous vrai ?
Lucrèce
Sans doute.
Anselme
L'aimez-vous ?
Lucrèce
Je ne l'aime, ni hais.
Anselme
Mais vous pourrez l'aimer ?
Lucrèce
Soyez en assurance ; Je ferai mon devoir.
Anselme
Toi, qu'en dis-tu, Florence ?
Florence
Ma foi, Monsieur Géraste est un homme d'esprit ? Quand il parle, pour moi, j'admire ce qu'il dit. Je ne hais pas en lui cette grande franchise : Mais encore à l'aimer ce qui plus autorise, C'est ce grand revenu de quinze mille francs, Dont Lucrèce sera maîtresse tous les ans.
Anselme
Elle a le goût fort bon, et sa raison est forte ; Et j'aime beaucoup mieux un homme de sa sorte, Que tous ces fanfarons qui font les yeux mourants ; Qui, près de chaque objet, font toujours soupirants ; Qui montrent dans leurs moeurs beaucoup d'extravagance ; Qui, plus haut que leur bien, font monter la dépense ; Et qui, pour une Iris, ou dans quelque brelan, Dissipent en huit jours le revenu d'un an. Ma fille, celui-ci n'en fera pas de même : En lui l'on voit régner une candeur extrême ; Il n'affecte en ses moeurs aucun déguisement, Et dans tout ce qu'il fait, il agit franchement.
Florence
Avec un tel époux, que vous ferez heureuse ! Vous pourrez bien jurer de n'être jamais gueuse.
Anselme
Je m'en vais voir ton oncle, afin de l'avertir Que Géraste est ici. Toi, vas te divertir.
Scène 9
Florence, Lucrèce
Florence
Hé bien ! Qu'en dites-vous ? N'êtes-vous pas contente ? Tout semble apparemment répondre à notre attente. Anselme est fort content de notre procédé ; De votre obéissance il est persuadé ; Il croit que cet époux, par sa grande richesse, Pourra facilement gagner votre tendresse. Mais je l'ai satisfait encor bien mieux que vous, Par le soin que j'ai pris de vanter cet époux : À louer ce magot, je me suis surpassée ; Ainsi, peut-il jamais concevoir la pensée Que nous soyons d'accord avec que votre Amant, Et que nous ayons part à son déguisement ?
Lucrèce
Non pas ; mais cependant je suis peu satisfaite. Je tremble, je frémis, et suis toute inquiète ; J'ai peur de me jeter dans un grand embarras, Et crains qu'Ariste enfin ne réussisse pas.
Florence
Madame, sur ce point, que rien ne vous chagrine. Songez à vous ôter l'époux qu'on vous destine ; Et, pour vous épargner un éternel ennui, Faites tous vos efforts pour n'être point à lui.
Lucrèce
Cet avis à mon mal peut être salutaire ; Mais j'aime mon devoir, et j'honore mon père : À les trahir enfin rien ne peut m'émouvoir.
Florence
Je ne prétends en rien choquer votre devoir. Quand je parle d'efforts, ce sont efforts d'adresse, Où le devoir s'accorde avec quelque finesse. Il est plusieurs moyens, sans blesser la raison, D'éviter un hymen plus dur qu'une prison : Car l'épouser Géraste, est, puisqu'il faut tout dire, Épouser un fantasque, un jaloux, un satyre, Un critique, un fâcheux, enfin un campagnard, Près de qui vos beaux jours courent bien du hasard. Il vous enfermera dedans quelque chaumière ; Car de ces campagnards c'est assez la manière : Souvent, quand ils ont pris une femme à Paris, Mille soupçons jaloux occupent leurs esprits : Ils pensent qu'en ce lieu tout est plein d'artifice ; Que les femmes y font fécondes en malice ; Qu'elles ont cent détours pour tromper un mari, Et que Monsieur l'époux n'est pas le plus chéri.
Lucrèce
Laissons tous ces discours. Voyons comment Ariste...
Florence
L'Amour, sans qu'on y pense, au besoin nous assiste ; Il fait naître souvent ce qu'on ne prévoit pas, Et tire quelquefois les amants d'embarras.
Lucrèce
Mais si Géraste aussi presse notre hyménée, Et qu'Ariste...
Florence
Espérons une autre destinée ; Le Ciel peut vous donner un fort moins rigoureux. Mais rentrons, pour rêver aux moyens...
Lucrèce
Je le veux.
Acte III
Scène 1
Géraste, Licaste
Géraste
Vas, retourne à l'auberge, et surtout qu'on attende Cet homme qui, dis-tu, me cherche et me demande : Mais dis-lui de ma part, avec civilité, Qu'exprès là, pour le voir, je m'étais transporté ; Que, ne le trouvant point, et que, las de l'attendre, Il peut te dire un mot de ce qu'il veut m'apprendre ; Ou, il de me parler il a démangeaison, Tu pourras l'amener dedans cette maison : C'est où demeure Anselme.
Licaste
Ah ! J'aime ce beau-père : Il a bien la façon de n'être point sévère, D'être un vieillard aisé, de boire un petit coup, Et de ne point chez lui faire le loup-garou.
Géraste
C'est assez son humeur.
Licaste
La meilleure méthode Est de laisser, ma foi, chacun vivre à sa mode. Je veux boire avec lui, m'en dût-il coûter pot, Et trinquer tête-à-tête en tire-larigot.
Géraste
On ne fait pas ici comme en notre province.
Licaste
En Bretagne, un valet boirait avec un prince ; Et cela, bien souvent, sans se faire prier.
Géraste
Il est vrai ; mais ici l'on est moins familier. Vas donc vite au logis... J'aperçois mon beau-père. Mais n'en sors point, surtout.
Licaste
Monsieur, laissez-moi faire.
Scène 2
Anselme, Géraste
Anselme
Hé bien ? Avez-vous vu cet homme ?
Géraste
Non.
Anselme
D'où vient ?
À Licaste.
Géraste
Il n'est point revenu : mais Licaste revient. Qu'est-ce ?
Scène 3
Licaste, Géraste, Anselme
Licaste
Si ce Monsieur ne me voulait rien dire, Ni venir en ce lieu ?
Géraste
Dis-lui qu'il peut m'écrire.
Licaste
Mais s'il n'écrivait point ? Cela peut arriver.
Géraste
Tu diras qu'il m'attende, et je l'irai trouver.
Licaste
S'il ne veut point attendre ?
Géraste
Hé bien, qu'il aille au diable.
Licaste
Bon, c'est assez ; j'y cours.
Anselme
Il sera plus traitable. Licaste, prends le soin de l'amener ici.
Licaste
J'y ferai mon pouvoir ; n'ayez aucun souci ; Je vais, par mes raisons, l'obliger à s'y rendre.
Anselme
En attendant qu'il vienne, allez chez moi l'attendre.
Géraste
J'y vais.
Scène 4
Ariste, Philipin, Anselme, Florence
Ariste
Vois-tu bien l'homme ?
Philipin
Oui, Monsieur, je le vois.
Ariste
Cherche Anselme en ce lieu.
Anselme
Que lui veux-tu ? C'est moi.
Philipin
Bon. On veut lui parler.
Anselme
Et qui ?
Philipin
Ce Gentilhomme.
Ariste
Monsieur...
Anselme
Que vous plaît-il ?
Ariste
Sachez que l'on me nomme Géraste.
Anselme
Votre nom est ?
Ariste
Géraste.
Anselme
Comment ?
Ariste
Géraste.
Anselme
Géraste !
Ariste
Oui, Géraste.
Anselme
Assurément ?
Ariste
Assurément.
Anselme
Votre oncle est ?
Ariste
Sbroct.
Anselme
Et d'où ?
Ariste
De Nantes ; D'où j'arrive à présent.
Anselme
La chose est surprenante. Quoi ! Votre nom serait ?...
Ariste
Géraste.
Anselme
Est-il bien sûr ?
Ariste
Oui, Géraste est mon nom, votre gendre futur.
Anselme
Plaît-il ?
Philipin
Criez bien fort ; Monsieur est sourd, sans doute.
Anselme
Hé, je ne suis pas sourd, puisque je vous écoute.
Philipin
Oui-dà, vous écoutez ; mais vous n'entendez pas.
Anselme
Hem.
Ariste
Tais-toi.
Philipin
Mais aussi, pourquoi tous ces débats ? Faut-il tant répéter, pour lui faire comprendre Que vous êtes Géraste, ainsi son futur gendre ? Et que votre oncle est Sbroct.
Ariste
Monsieur, il vous écrit : Tenez.
Anselme
Voici de quoi m'embarrasser l'esprit.
Ariste
Lisez.
Anselme
Cette lettre est toute semblable à l'autre. L'un de ces deux Messieurs est un malin apôtre ; Il est fourbe, trompeur, et me veut affronter, Ho, Florence !
Florence
Monsieur !
À part.
Anselme
Qu'on me fasse apporter La lettre que tantôt j'ai donnée à ma fille. Rien n'y manque, et j'y vois jusques à l'apostille.
Philipin
Nous avons, ce me semble, assez bien commencé.
Ariste
Oui, fort bien.
Philipin
Le bonhomme est fort embarrassé.
Florence
La voilà.
Anselme
Ça, voyons. Ah ! rien n'est si semblable, Il faut, pour cette fourbe, être faussaire en diable. Monsieur, pour m'expliquer avec vous sans façon, Un autre en mon logis prend votre même nom, Ou vous prenez le sien.
Ariste
Vous me faites injure.
Anselme
L'autre en peut dire autant.
Ariste
Oui ; mais fausseté pure ? C'est un fourbe.
Il va à la porte de sa maison appeler Géraste.
Anselme
Je vais l'amener devant vous ; Mettez-vous à l'écart.
Philipin
Monsieur, point de courroux Car...
Ariste
Tais-toi ; les voici.
Scène 5
Géraste, Anselme, Ariste, Philipin
Géraste
Qu'est-ce ?
Anselme
Êtes-vous Géraste ?
Géraste
Oui.
Anselme
Le neveu ?...
Géraste
De Sbroct.
Anselme
Et le fils ?...
Géraste
De Kerguaste.
Anselme
Un autre, comme vous, se dit Géraste aussi.
Géraste
Qu'il le dise, s'il veut, j'en prends peu de souci.
Anselme
Cependant, un des deux fait une fourberie.
Géraste
Est-ce à dessein, bonhomme, ou bien par raillerie, Que vous me demandez, et ma race, et mon nom ?
Anselme
Non, ce n'est point un jeu ; je parle tout de bon.
Géraste
Vous voulez me donner ici d'un stratagème.
Anselme
Je dis ce qu'il m'a dit, et te voici lui-même.
Géraste
Quoi ! Vous êtes Géraste ?
Ariste
Oui, Monsieur, je le suis.
Géraste
Et moi, qui suis-je donc, Monsieur, à votre avis ? Hé ?
Ariste
Je ne fais.
Géraste
Non ?
Ariste
Non.
Géraste
Hé bien, allez l'apprendre ;
Ariste
Cela m'importe peu.
Anselme
Qui des deux est mon gendre ? Est-ce vous ? Est-ce vous ?
Géraste
C'est Géraste.
Ariste
Oui.
Anselme
Fort bien : Mais qui de vous deux l'est ? Pour moi, je n'en fais rien.
Géraste
Vous ne le savez pas ?
Anselme
Je l'ignore, ou je meure.
À Ariste.
Géraste
Hé bien, il vous en faut éclaircir tout à l'heure. Monsieur, expliquons-nous, et parlons tout de bon. Vous nomme-t-on Géraste ?
Ariste
Oui, Géraste est mon nom, Je suis neveu de Sbroct, et Kerguaste est mon père.
Géraste
Mais encor, comme quoi, cela se peut-il faire ? Votre père vit-il ?
Ariste
Pourquoi ? Non, il est mort.
Philipin
Que diable savez-vous ? Vous vous hasardez fort.
Ariste
Oui ; mais il faut répondre.
Anselme
Hé, pour nous satisfaire, Apprenez-nous encor le nom de votre mère.
Ariste
Et croyez-vous, par là, me désorienter ?
Anselme
Ho, non.
Philipin
Non.
Ariste
Sur ce point je veux vous contenter. Son surnom est La Roche, et son nom propre, Hortense.
Philipin
De qui le tenez-vous ?
Ariste
Des lettres que Florence...
Philipin
J'entends, suffit.
Anselme
Hé bien ?
Géraste
Quel est votre parrain ?
Ariste
Il en faudrait ainsi nommer jusqu'à demain.
Anselme
Il a raison.
Philipin
Bon, bon.
Géraste
Vous arrivez de Nantes ?
Ariste
Oui.
Anselme
Ses réponses sont tout à fait convaincantes.
Géraste
Quoi ! Bonhomme, déjà vous prenez son parti ?
Anselme
Non pas ; mais je vois bien qu'un de vous a menti.
Géraste
Ce n'est point moi.
Ariste
Ni moi.
Anselme
Soit ; mais, dans cette cause, Vous dites justement tous deux la même chose, Les lettres et le lieu, les noms, et les parents, Causent mon embarras, et sont vos différents.
Géraste
Comment, les lettres !
Anselme
Oui, tenez.
Géraste
Voici la mienne.
Anselme
La vôtre ?
Géraste
Assurément.
Anselme
Point du tout ; c'est la sienne.
Géraste
La sienne ?
Anselme
Oui, la sienne, oui ; j'en suis fort assuré, Et je la reconnais par le papier doré, Mais voyez l'autre. Hé bien ?
Géraste
Je n'y puis rien comprendre.
Anselme
Si vous vous méprenez, je puis bien me méprendre ; Jugez si j'ai sujet d'être dans l'embarras. Entendez-vous ceci ?
Géraste
Non, je ne l'entends pas. Je ne me vis jamais surpris de telle sorte.
Ariste
Mais à prendre mon nom, quel intérêt vous porte ? Vous êtes quelque fourbe, ou bien de ces filous, Qui pour tromper les gens...
Géraste
Monsieur, allons tout doux ; Car...
Ariste
Plaît-il ?
Géraste
Rien. Le temps...
Ariste
Quoi ?
Anselme
Messieurs, sans colère : Un peu de temps pourra débrouiller ce mystère, Et rendre, aux yeux de tous, l'un des deux confondus.
Géraste
Oui ; mais, pour l'imposteur, il faut qu'il soit pendu.
Ariste
J'en demeure d'accord.
Philipin
Ah ! Trêve de potence, Monsieur, au moins ; car...
Ariste
Paix.
Anselme
Ho, Lucrèce et Florence, Venez.
Scène 4
Lucrèce, Anselme, Philipin, Géraste, Ariste
Lucrèce
Que vous plaît-il ?
Anselme parle bas à sa fille.
Anselme
Ma fille, croirez-vous Que j'aie trop d'un gendre, et vous, trop d'un époux ? Vous les donner tous deux j'y vois peu d'apparence.
Philipin
Elle en pourrait, par-là, faire la différence, Et savoir qui des deux ferait mieux à son point.
Lucrèce
Vous vous raillez de nous.
Anselme
Non, je ne raille point : Ce Monsieur que tu vois, se dit aussi Géraste.
Lucrèce
Ah ! c'en est trop de deux : encore, pour un, baste.
Anselme
Lequel, à ton avis, choisirais-tu des deux ?
Lucrèce
Celui que vous voudrez, est celui que je veux. Je n'ai point à choisir où vous êtes, mon père, Celui qui vous plaira, sera sûr de me plaire.
Anselme
Mais de ces deux Messieurs, Géraste seul me plaît.
Lucrèce
Et moi, pour l'autre aussi je sens peu d'intérêt.
Anselme
Messieurs, vous voyez bien que je n'ai qu'une fille, Que je ne puis donner qu'un gendre à ma famille : Ôtez-moi de souci, car tous vos différents Pourront être éclaircis avant qu'il soit longtemps.
Géraste
Je suis Géraste.
Ariste
Et moi, c'est ainsi qu'on me nomme.
Anselme
Moi, je crois qu'un de vous est un très méchant homme, Car il n'est qu'un Géraste.
Ariste
Oui, c'est la vérité.
Géraste
Il est vrai.
Anselme
Maugrebleu de la duplicité !
Scène 5
Licaste, Kerlonte, Anselme, Philipin, Ariste, Géraste
Licaste
Monsieur, voici mon Maître, et Monsieur son beau-père.
Kerlonte
Monsieur, en peu de mots, une importante affaire Me fait venir ici.
Anselme
Pour l'apprendre de vous, Dois-je, dans ce moment, les faire éloigner tous ?
Kerlonte
Il n'en est pas besoin. Pour vous ôter de peine, Sachez, auparavant, que Géraste m'amène, Que j'arrive de Nantes, et qu'enfin aujourd'hui Je prétends me couper la gorge avecque lui.
Anselme
Et par quelle raison ?
Kerlonte
Je m'en vais vous l'apprendre ; Car, exprès, en ce lieu j'ai pris soin de me rendre, Pour vous parler, Monsieur, comme un homme d'honneur. Apprenez que Géraste est un franc suborneur.
Philipin
Tout est perdu, Monsieur.
Anselme
Hé ! Monsieur, sans offense ; Car...
Kerlonte
Je veux, devant tous, le dire en sa présence : Oui, je le dis encor, c'est un franc suborneur.
Anselme
Mais la raison ?
Kerlonte
Sachez qu'il a trompé ma soeur ; Que, sous l'appas trompeur d'un flatteur mariage, Il en a des enfants ; en faut-il davantage, Pour montrer qu'il est fourbe ?
Anselme
Ah ! Non, cela suffit, Au moins si l'on en veut croire votre récit. Mais, Monsieur, là-dessus c'est à lui de répondre.
Kerlonte
Sur ce chapitre-là, j'ai de quoi le confondre : Qu'il parle.
Anselme
Là, parlez.
Kerlonte
Que peut-il m'objecter ?
Philipin
Répondez donc, Monsieur.
Ariste
Non, je veux écouter.
Anselme
Quoi ! Sans rien répliquer, souffrir qu'on vous opprime ?
Kerlonte
Vous voyez, son silence est l'aveu de son crime, Il ne répondra points, il est trop interdit, Et ce silence enfin prouve ce que j'ai dit.
Anselme
Ce que vous nous contez est une étrange affaire : Mais, Monsieur, aidez-nous à percer un mystère, Vous êtes de Nantes ?
Kerlonte
Oui.
Anselme
Sbroct vous est-il connu ?
Kerlonte
Oui.
Anselme
Géraste aussi ?
Kerlonte
Non, je ne l'ai jamais vu Qu'à présent.
Anselme
Cependant vous faites une histoire Qui le regarde fort ; et comment donc la croire ?
Kerlonte
Ne prenez point ceci pour un conte rêvé. Sachez depuis six jours qu'à Nantes j'arrivai D'un voyage sur mer de plus de vingt années. Après avoir bravé diverses destinées, Couru bien des périls, et souffert bien des maux, Je revenais chez moi pour prendre du repos : En arrivant, je sus cette triste nouvelle. Ce qui me la rendit encore plus cruelle, Et qui fit tout mon mal, ce fut lorsque j'appris Que Géraste pouvait être près de Paris, Qu'il y venait exprès épouser votre fille ; Lors, ne pouvant souffrir ce tort à ma famille, Je pris la poste, après m'être informé de tout ; Et suis ici venu, pour le pousser à bout.
Anselme
Ce que vous nous contez est assez vraisemblable, Soit qu'il soit faux, ou vrai.
Kerlonte
Ce n'est point une fable.
Anselme
Or sus, Monsieur Géraste, et vous, Géraste aussi, Vous pouvez là-dessus nous ôter de souci ; Il nous faut maintenant expliquer face à face.
Kerlonte
Quoi ! Deux Gérastes ?
Anselme
Oui ; c'est ce qui m'embarrasse. Vous cherchez un Géraste, et vous en trouvez deux. Pour moi, ce que j'y trouve encor de plus fâcheux, Est que tous leurs discours ont tant de vraisemblance, Que je ne fais pour qui montrer plus de croyance.
Kerlonte
Il s'en faut éclaircir.
Anselme
Quoi ! Vous êtes muets ? Soutenez, pour le moins, ici vos intérêts, Répondez à Monsieur.
Géraste
C'est un pur stratagème Que tout ce qu'il vous conte.
Anselme
Et vous ?
Ariste
J'en dis de même : Tout ce qu'a dit Monsieur n'est qu'un conte inventé.
Kerlonte
Et moi, je vous soutiens que c'est la vérité. Lorsque je connaîtrai le traître qui m'amène, Nous verrons s'il voudra mettre fin à ma peine ; Ou, s'il veut soutenir sa noire trahison, Je saurai le forcer à m'en faire raison.
Anselme
Vous aurez comme nous un peu de patience.
Kerlonte
Je ne dois point en l'air hasarder ma vengeance. Je yeux apprendre au vrai lequel est l'imposteur, Afin qu'en sûreté je venge mon honneur. J'en veux au vrai Géraste.
Anselme
Et moi, j'en veux à l'autre.
Philipin
Monsieur, songez à vous ; cette affaire est la vôtre.
Kerlonte
Adieu, pour le connaître, appliquez tous vos soins ; Et moi, de mon côté, je n'en ferai pas moins.
Anselme
Le temps nous en pourra donner quelque lumière.
Scène 8
Philipin, Ariste, Anselme, Géraste, Licaste
Philipin
Je vous vois engagé dans une étrange affaire.
Ariste
J'en saurai bien sortir.
Il lit.
Anselme
Çà, parlons franchement. Ce que cet homme dit a bien du fondement ; Par vos lettres, j'y vois beaucoup de certitude. Hé ? « Je ne puis vous exprimer la joie que je ressens de cette alliance : il y a deux raisons qui m'y obligent : la première est notre ancienne amitié ; et la seconde est que mon neveu avait ici quelques engagements dont je n'étais pas fort content ».
Géraste
Cela ne me cause aucune inquiétude.
Ariste
Pour moi, je ne crains rien, le temps vous l'apprendra.
Anselme
Nous verrons à la fin comment la chose ira. Cependant l'un de vous me fait une imposture.
Géraste
Pour moi, je suis Géraste, et je vous en assure ; Il suffit.
Ariste
Je soutiens que ce nom est à moi, Et que rien n'est plus vrai.
Licaste
Qu'est-ce donc que je vois, Monsieur ?
Géraste
N'entends-tu pas ? Monsieur se dit Géraste.
Licaste
Et Monsieur son valet ?
Géraste
Il faut qu'il soit Licaste.
Licaste
Il a, morbleu, menti : Licaste, c'est mon nom ; Et qui me le prendrait, serait un franc larron.
Anselme
Messieurs, en attendant que le tout s'éclaircisse, Et que nous connaissions d'où provient l'artifice, Vous pouvez au logis venir avec douceur. C'est au neveu de Sbroct que je fais cet honneur, C'est à Géraste, enfin : mais, ne pouvant comprendre Qui de vous est le fourbe, et vient pour me surprendre, Je vous donne à tous deux la même liberté, Pourvu qu'on ne s'emporte à nulle extrémité.
Géraste
Par-là, je me ferais un trop grand préjudice ; Et le temps seul, Monsieur, doit me rendre justice.
Ariste
Et le temps seul aussi fera voir clairement Qui de nous deux encor mérite un châtiment.
Anselme
Vous pourrez donc venir chez moi, l'un après l'autre : Je recherche en cela mon repos et le vôtre. Je devrais du logis vous éloigner tous deux, Mais Géraste mérite un destin moins fâcheux, Il est neveu de Sbroct, et doit être mon gendre. Je vous reçois tous deux, de peur de me méprendre. En faveur de Géraste, et de Sbroct mon ami, Je devrais pour ces noms ne rien faire à demi ; Mais j'agis autrement, faute de le connaître : Je n'en demande qu'un, vous voulez tous deux l'être. Ainsi donc trouvez bon, en cette extrémité, Que j'observe du moins quelque formalité.
Ariste
Votre façon d'agir n'est que trop raisonnable.
Géraste
Pour ne pas l'approuver, je suis trop équitable.
Anselme
Mais, surtout, entre vous aucun emportement, Sinon...
Géraste
De mon côté, n'en craignez nullement.
Ariste
Moi, je ferai toujours ce que Monsieur m'impose.
À Ariste.
Anselme
Fort bien. Pour faire aussi par ordre chaque chose. Venez vous reposer quelques moments chez nous.
Ariste
Je le veux.
Anselme
Serviteur. Une autre fois pour vous J'en saurai bien user.
Scène 9
Licaste, Philipin
Licaste
Quoi ! Ton Maître est Géraste ?
Philipin
Oui.
Licaste
Ton nom ?
Philipin
Et pourquoi ?
Licaste
C'est que je suis Licaste.
Philipin
Hé bien ! Licaste soit, j'en demeure d'accord : Laisse mon maître là, sans t'emporter si fort.
Licaste
Je ne saurais souffrir qu'on le nomme Géraste.
Philipin
Et moi, je souffre bien qu'on te nomme Licaste.
Licaste
Oui, mais c'est malgré toi.
Philipin
Malgré moi, je t'en ponds.
Licaste
Et je t'en ponds aussi.
Philipin
Je souffre peu d'affronts Sans me venger. Tais-toi.
Licaste
Peste ! Il a l'humeur prompte ! Moi, je ne puis souffrir qu'ainsi l'on nous affronte.
Philipin
Et qui t'affronte ? Dis.
Licaste
Voyez ! Ton maître et toi. Vois-tu, ce procédé n'en pas fort bon, ma foi ; Et l'on peut à la fin, par cette manigance, S'attirer mille coups, ou bien une potence.
Philipin
Aux fourbes, comme toi, cela ne peut manquer.
Licaste
Moi, fourbe ?
Philipin
Oui.
Licaste
Là-dessus, pour nous mieux expliquer, Qui connais-tu dans Nantes ?
Philipin
Hé... J'y connais du monde.
Licaste
Et quel monde ? Voyons, il faut que je le sonde. Là, nomme donc les gens.
Philipin
Mais toi, qui connais-tu ?
Licaste
De le dire avant toi je ne suis pas tenu.
Philipin
Ni moi.
Licaste
Ni moi, morbleu.
Philipin
Bien donc, disons-le ensemble.
Licaste
Tu te railles de moi.
Philipin
Point du tout.
Licaste
Il me semble Que de parler ainsi, c'est vouloir me railler.
Philipin
Le gens faits comme toi, ne font que babiller. Possible que jamais tu n'as entré dans Nantes.
Licaste
Moi ?
Philipin
Toi.
Licaste
Mon père...
Philipin
Bon.
Licaste
Ma mère...
Philipin
Zest.
Licaste
Ma tante, Mon oncle Jean, ma soeur, mon parrain...
Philipin
Que de noms !
Licaste
Mon frère...
Philipin
Encor ?
Licaste
Morbleu ! Si plus tu m'interromps ; Je pourraiS à la fin te donner sur la moufle.
Philipin
À moi ?...
Licaste
Pourquoi non ? Hem !
Philipin
Ah ! Tu me...
Licaste
Quoi ?
Philipin
Maroufle, Tu te feras frotter ; tu fais trop l'entendu.
Licaste
Morbleu ! Si le duel n'était point défendu, Tu verrais de quel air...
Il porte une botte à Licaste.
Philipin
Que verrais-je ? Ah ! Jarnie ! Je t'en coulerais là, mais sans cérémonie.
Licaste
Ouf, la peste de toi ! Tu m'as estropié.
Philipin
Allons vite, qu'on gille, et que l'on gagne au pied.
Licaste
Si je pouvais un jour te tenir en Bretagne, Ou bien hors de Paris...
Philipin
Je tiendrai la campagne, Si tu veux en tâter.
Licaste
Tu n'es qu'un fanfaron.
Philipin
Vas-t-en.
Licaste
Je ne veux pas.
Philipin
C'en est trop : un bâton.
Licaste
Un bâton !
Philipin
Viens.
Licaste
Viens, toi.
Philipin
Je te romprai la tête.
Licaste
Hé...
Philipin
Tout va bien pour nous ; ne troublons point la fête.
Acte IV
Scène 1
Anselme, Ariste
Anselme
Monsieur, vous savez bien ce que j'ai tantôt dit, Pour fuir l'occasion de s'altérer l'esprit : Ne vous trouvez donc point chez moi tous deux ensemble.
Ariste
Je vous obéirai.
Anselme
C'est trop ; mais il me semble Qu'en ceci mon avis n'est pas à mépriser.
Ariste
Il est juste, et, pour moi, j'en saurai bien user ; Et puis, la vérité fera voir le faussaire. Sans adieu.
Anselme
Soit, le temps nous tirera d'affaire.
Scène 2
Anselme
Anselme
Je suis seul à présent ; çà, raisonnons ici ; Et cherchons ce qui peut me tirer de souci. Un de ces deux Messieurs, me croyant happelourde, Me vient impunément débiter une bourde, Me dit qu'il est Géraste, et le prouve à tel point, Qu'on ne voit pas par où douter qu'il ne l'est point. D'ailleurs, un homme vient me conter une histoire Qui parait véritable, et que j'ai peine à croire ; Me jure que Géraste est un franc suborneur ; Qu'il a, sans contredit, des enfants de sa soeur ; Et cependant tous deux, sans avoir nulle honte, Soutiennent, devant lui, que cela n'est qu'un conte. Cet homme, toutefois, répond, en effronté, Que tout ce qu'il a dit, est une vérité ; Que, quand il connaîtra celui qui l'inquiète, Il lui fera bien voir de quel air il se traite. Que, diable ! Présumer, en ce fâcheux état ? Dans ce tait ambigu, mon jugement s'abat Si cet homme a dit vrai, Géraste est un perfide, L'autre est un fourbe ; ainsi, pour nous, rien n'est solide. Mais si cet homme était par le fourbe porté, Pour nous dire du vrai ce qui n'a point été ? Quel est ce faux Géraste, et que prétend-il faire ? Si ma fille avait part dans tout ce beau mystère ? Non, son coeur est trop bon, pour s'être démenti ; Et puis, d'ailleurs, Géraste est un trop bon parti. Si je le connaissais, sans tarder davantage, Je pourrais sourdement faire ce mariage ; Et, l'hymen achevé, je laisserais au temps À remettre l'esprit de tous les mécontents. Il me faut, là-dessus, consulter mon beau-frère : Mais son raisonnement ne me satisfait guère ; Son esprit turbulent est mal propre au conseil ; Et, pour en bien parler, on voit peu son pareil.
Scène 3
Anselme, Florame
À Florame.
Anselme
Mais que vois-je ? c'est lui que le hasard m'amène. De vous aller chercher vous m'épargnez la peine.
Florame
Que voulez-vous de moi ?
Anselme
J'ai bien à vous conter : Au moins, préparez-vous à me bien écouter ; Car la chose...
Florame
Ah ! j'ai hâte ;une affaire me presse.
Anselme
Ce que je vous dirai, regarde votre nièce.
Florame
Son honneur...
Anselme
Son honneur s'est fort bien conservé. Je vous ai tantôt dit que Géraste, arrivé, Prétendait, des demain, l'épouser sans remise.
Florame
Hé bien ? À vos désirs n'est-elle pas soumise ?
Anselme
Oui ; mais un autre aussi, qui prend le même nom, Est venu s'opposer à notre intention.
Florame
Un second Géraste ?
Anselme
Oui.
Florame
Mais d'où vient-il ?
Anselme
De Nantes, À ce qu'il dit.
Florame
Parbleu ! La chose est étonnante.
Anselme
Un autre homme, d'ailleurs, cause un autre embarras : Il vient chercher Géraste, et ne le connaît pas ; Nous dit que ce Géraste est un perfide, un traître, Et qu'au même moment qu'il le pourra connaître, Il saura le forcer à lui rendre l'honneur : Bref, il dit hautement qu'il a trompé sa soeur.
Florame
Il vient... ?
Anselme
De Nantes aussi.
Florame
Bon, j'entends ; autre pièce ! Mais que dit, là-dessus, Madame notre nièce ?
Anselme
Rien ; elle voit cela d'un oeil indifférent.
Florame
Tant pis.
Anselme
Pourquoi ?
Florame
Pour rien. Seriez-vous bien garant Qu'elle n'eût point de part à cette fourberie ?
Anselme
Ah ! Vous lui faites tort, et...
Florame
Tout doux. Je vous prie ; Votre fille, pourtant, est un esprit malin, Qui, sans trop s'émouvoir, tend toujours à sa fin.
Anselme
Ma fille assurément n'est pas une stupide ; Mais dans son procédé je la trouve candide, Et jamais son esprit n'a penché vers le mal.
Florame
Pour gâter un enfant, vous n'avez point d'égal ; Car, si l'on vous en croit, elle est toute accomplie, Ne peut-on, là-dessus, guérir votre folie, Et remettre en son point votre esprit déréglé ? Avouez que le sang vous a trop aveuglé.
Anselme
Mais quel aveuglement ai-je tant pour ma fille ?
Florame
Vous lui prônez qu'elle est l'honneur de sa famille ; Vous souffrez qu'elle jase avec les gens de Cour : C'est là que l'on apprend le tour et le détour ; Que l'on fait employer les fourbes et les ruses ; Que l'on trouve, au besoin, sur le champ, des excuses ; Que l'homme le plus fin est quelquefois dupé, Et que qui trompe mieux, se voit souvent trompé, C'est, possible, de là que, sans aucun scrupule, Un soupirant vous fait avaler la pilule ; Que votre bonne fille aide à vous abuser.
Anselme
Là, n'avez-vous plus rien contre elle à dégoiser ?
Florame
Vous l'avez élevée en fille non commune ; Et, sans considérer quelle était sa fortune, Elle a pris le grand air, et le porte fort haut.
Anselme
Tant mieux, j'en suis ravi : ce n'est pas un défaut, Qu'une fille ait le coeur placé de bonne forte.
Florame
Non ; mais la vanité quelquefois nous emporte ; L'ambition, après, cause un étrange effet.
Anselme
Ma fille est raisonnable, et fait ce qu'elle fait.
Florame
De vous guérir l'esprit il est fort difficile ; Mais cependant tâchez d'être un peu moins facile. Je yeux croire, avec vous, qu'elle a de la raison ; Mais tout ce qu'elle fait, n'est pas trop de saison. Ne manquer, en été, ni cours, ni promenade ; Durant tout un hiver, courir la mascarade ; Passer la nuit au bal avec mille galants, Qui, pour corrompre un coeur, ont les plus beaux talents ; Voilà le bel emploi qui sans cesse l'occupe ; Et vous, durant ce temps, vous en êtes la dupe : L'un admire, en raillant, votre trop de bonté, Et l'autre blâme aussi votre facilité. Sont-ce là les effets d'une sage conduite ?
Anselme
Quant à moi, je n'en crains nulle fâcheuse fuite : Je laisse, là-dessus, dire et faire les gens.
Florame
Mais un tel procédé choque un peu le bon sens.
Anselme
Si ma façon d'agir vous semble fort blâmable, La vôtre, mon beau-frère, est bien plus condamnable. Comment en usez-vous avecque votre fils ?
Florame
J'en use prudemment.
Anselme
Non pas, à mon avis.
Florame
Voyons donc, là-dessus, quelle est votre pensée.
Anselme
Non, non ; vous avez hâte.
Florame
Hé ! Point ; l'heure est passée.
Anselme
Votre fils à vos soins n'est pas trop obligé ; Car enfin, de tout temps, vous l'avez négligé ; Vous l'avez élevé comme un vrai misérable. Un enfant à son père est bien peu redevable, Quand il l'a pu laisser sans éducation.
Florame
Je n'attends pas ici votre approbation : Mais, puisqu'à ce reproche il faut que je réponde, Ne comptez-vous pour rien de l'avoir mis au monde À votre avis, mon frère, est-il un plus grand bien ?
Anselme
Pour un père, à mon sens, cela n'est presque rien. Qu'est-ce, pour les enfants, de les avoir fait naître, Sans l'éducation qu'on ajoute à leur être ? C'est par-là qu'un vrai père exprime au naturel Les tendres sentiments de l'amour paternel. Qu'avons-nous donc tant fait, en leur donnant la vie En avions-nous alors le dessein, ou l'envie ? Vouloir le soutenir, c'est se vanter en vain ; C'est un coup du hasard, qui se fait sans dessein. Notre seul intérêt au plaisir nous excite, Sans en considérer les effets, ni la fuite ; Et les enfants, ainsi, lorsqu'ils viennent au jour ; Doivent plus au hasard qu'aux soins de notre amour Mais l'éducation qu'on joint à leur naissance, Les oblige sans cesse à la reconnaissance ; Beaucoup mieux que le sang elle fait émouvoir, Et forcer la nature à faire son devoir.
Florame
La nature et le sang, selon votre maxime ; Ne méritent de tous qu'une légère estime ?
Anselme
Point ; j'ai beaucoup pour eux de vénération : Mais j'en ai plus encor pour l'éducation ; Et je tiens pour certain que bonne nourriture Souvent, comme l'on dit, surpasse la nature.
Florame
Un proverbe au besoin...
Anselme
Et, de plus bien placé. Mais parlons du présent, et laissons le passé. Peut-on, avec raison, faire ce que vous faites ? Laisser un fils sans charge, étant ce que vous êtes ? Posséder de grands biens, et n'avoir qu'un enfant, Et le voir tous les jours croupir dans le néant ? Empêcher qu'il ne voie aucune compagnie, N'écouter, là-dessus, rien que votre manie ? Pensez-vous qu'en secret il ne murmure pas ; Qu'il n'ait point souhaité cent fois votre trépas ?
Florame
Pourquoi le souhaiter ?
Anselme
Pour se voir en puissance De faire dans le monde une honnête dépense, D'imiter ses pareils.
Florame
Qu'il attende, s'il veut.
Anselme
On doit, pour ses enfants, faire ce que l'on peut. Fuyons l'occasion de forcer la Jeunesse À pester chaque jour contre notre vieillesse ; À demander au Ciel la fin de notre fort, Et lui faire des voeux pour hâter notre mort. Prévenons de bonne heure une chose si dure ; Ôtons à nos enfants ce sujet de murmure : Faisons, sans trop tarder, leur joie et leur bonheur, Et, par-là y forçons-les à nous porter honneur. Des biens que nous avons hérités de nos pères, Nous n'en sommes quasi que les dépositaires ; Nous devons les transmettre à nos postérités, Et travailler encor pour leurs prospérités. C'est aussi que l'on est un véritable père ; C'est par-là qu'un enfant nous aime et nous révère ; Ce font les sentiments que l'homme doit avoir ; Et qui ne les a pas, ne fait point son devoir. Possible qu'on verra votre fils, dans un âge, Devenir libertin, lorsqu'on doit être sage ; Et faire...
Florame
Pour trancher vos propos superflus, Il aura tout mon bien, quand je ne ferai plus : Qu'il le gouverne alors, et qu'il s'en divertisse.
Anselme
Quoi ! vous pourrez souffrir qu'alors il en jouisse ? Point ; il faut enterrer votre bien avec vous.
Florame
C'est donc pour me railler...
Anselme
Vous entrez en courroux, Et votre âme, pour rien, est de fureur saisie !
Florame
Gouvernez votre fille à votre fantaisie. J'agis comme il me plaît, et je le veux ainsi ; Du reste, serviteur, j'en prends peu de souci.
Anselme
Adieu donc.
Florame
Adieu donc.
Scène 4
Anselme
Anselme
Qu'il a l'humeur étrange ! Si vous ne l'approuvez, quand vous seriez un Ange, Vous êtes, à son sens, un homme sans esprit, Et rien n'égale enfin ce qu'il fait, ce qu'il dit. Mais rentrons.
Scène 5
Anselme, Lucrèce, Florence
Anselme
Où vas-tu ?
Lucrèce
Je vais rendre visite À mon oncle.
Anselme
À quoi bon ? Tout à l'heure il me quitte.
Lucrèce
À présent ?
Anselme
À présent.
Lucrèce
Je ne le savais pas.
Anselme
Je voulais son avis dessus notre embarras. J'en ai fait le récit ; mais, d'un ton plein de bile, Il m'a dit brusquement que j'étais trop facile, Que c'en était l'effet, et que ma fille enfin Avait, pour me duper, l'esprit assez malin ; Que, sans doute, elle avait quelque part au mystère.
Lucrèce
Quoi ! Mon oncle me croit...
Anselme
Tout doux, et sans colère.
Florence
Votre oncle, de malice ose vous soupçonner ? Ah ! Que n'étais-je là, pour l'ouïr raisonner ? Je l'aurais entrepris.
Anselme
Il n'est pas raisonnable.
Florence
Quand on est ce qu'il est, on n'est pas supportable : Il a l'esprit méchant, mal fait, capricieux, Et le tempérament chagrin et bilieux ; Il est peu de moments qu'il ne fait en furie ; Il gronde sans sujet, et sans raison il crie : C'est un homme, en un mot, qui fatigue les gens, Qui souvent fait divorce avecque le bon sens ; Un bourru, qui ne veut jamais qu'on le réprime, Qui de ses sentiments veut faire une maxime ; Un fâcheux, qui toujours trouve à redire à tout, Et qui met de chacun la patience à bout. Ses inégalités vont jusques à l'extrême ; Jamais on ne le voit d'accord avec lui-même ; Il veut, et ne veut pas ; enfin incessamment Il est persécuté de son tempérament.
Anselme
C'est assez son portrait.
Florence
De plus, il est avare...
Lucrèce
Tais-toi. L'on fait qu'en tout il est assez bizarre ; Mais c'est toujours mon oncle ; il le faut excuser, Et nous ne devons point nous en formaliser.
Florence
Quoi ! Vouloir l'épargner, alors qu'il vous offense ?
Lucrèce
Tu fais qu'à tort souvent l'on blâme l'innocence.
Anselme
Ne t'inquiète point, laisse agir son esprit ; Je te connais à fond, et cela me suffit.
Lucrèce
Il est pourtant fâcheux de voir qu'on me soupçonne À tort et sans raison.
Anselme
Vas, que rien ne t'étonne ; J'ai su prendre le soin de te justifier.
Lucrèce
Qui me connaîtrait moins, pourrait s'en défier.
Anselme
Il ne faut laisser là.
Florence
C'est bien dit ; qu'il se gratte : À mal parler des gens il s'ébaudit la rate. Sur sa vieille Servante il fallait le bourrer, Et sur Monsieur son fils chapitrer, déchirer ; Pour se venger de lui, c'est un champ assez vaste.
Anselme
Dis-moi, lequel des deux crois-tu le vrai Géraste ?
Lucrèce
Je ne sais.
Anselme
Mais encor, dis-nous ton sentiment.
Lucrèce
Je ne puis, sur aucun, porter mon jugement ; Plus ma raison le cherche, et plus elle s'offusque.
Florence
Pour moi, sans balancer, je serais pour le brusque ; Car la lettre, en un mot, le peint de cette humeur ; Et l'autre, à mon avis, montre trop de douceur.
Anselme
Il est vrai ; mais, d'abord, on peut bien se contraindre, Nous cacher ses défauts, et, pour quelque temps, feindre. Le vrai ne peut-il pas se déguiser un peu ? Le faux, prendre un autre air, pour mieux couvrir son jeu ? Rien ne ma tant surpris, dans cette conjoncture, Que ces lettres, qui font d'une même écriture, Et qui, d'ailleurs aussi, se ressemblent en tout.
Florence
Il faut bien de l'esprit, pour en venir à bout. Mais ne feraient-ils point tous deux d'intelligence ? De ces lettres, ma foi, la grande ressemblance, Entre ces beaux Messieurs, marque un jeu concerté.
Lucrèce
Ces lettres nous font voir un soin trop affecté.
Florence
Aucun d'eux n'est Géraste, ou je fuis fort trompée : Ce sont gens qui voudraient nous prendre à la pipée ; Qui, pour quelque dessein y ont inventé ce jeu : Non, Sbroct n'y trempe en rien, ni Monsieur son neveu ; Je le crois tout de bon.
Lucrèce
Je le croirais de même.
Florence
Je voudrais, de bon coeur, qu'il en vînt un troisième. Qui fût le vrai Géraste.
Anselme
Ah ! Qu'il n'en vienne plus.
Florence
Que ces Messieurs alors se trouveraient camus !
Anselme
Cela nous causerait une nouvelle peine.
Florence
Plut à Dieu qu'il en vînt jusques à la douzaine, Nous nous divertirions...
Anselme
Nous en savons assez ; Nous ne sommes, de deux, que trop embarrassés : Mais il faut, avant peu, que notre embarras cesse. Je veux de mes amis solliciter l'adresse, Pour trouver quelque jour en cette obscurité. Je reviendrai dans peu.
Scène 6
Lucrèce, Florence
Lucrèce
Florence, en vérité, Je me trouve, à ce coup, assez embarrassée.
Florence
L'Amour vous fournira quelque bonne pensée ; Il doit seul aujourd'hui régler votre destin : La chose est commencée, il en faut voir la fin.
Lucrèce
Vraiment il le faut bien. Mais que dira mon père ?
Florence
Hé bien ! que dira-t-il ? Voyez le grand mystère, Pour aimer un brave homme, et montrer quelque foin ! Si vous aviez poussé les affaires plus loin, À ce qu'il en viendrait, il faudrait se résoudre.
Lucrèce
Ah ! plutôt que du Ciel je fois réduite en poudre, Que contre mon honneur rien me puisse émouvoir ! J'aime Ariste, il est vrai ; mais j'aime mon devoir.
Scène 7
Florence, Philipin
Florence
Vraiment, je le fais bien, je n'en suis pas en doute ; Et toujours... Mais voyez ; Philipin nous écoute.
Philipin
Mon Maître est près d'ici, qui brûle de vous voir, Et m'envoyait exprès...
Florence
Il en a le pouvoir ; Qu'il vienne promptement.
Scène 8
Philipin, Lucrèce, Ariste
Philipin
Le voilà qui s'avance.
Lucrèce
Nous pouvons nous parler avec toute assurance, Car mon père est en ville.
Ariste
Ah ! Quel bonheur pour moi ! Souffrez que, de nouveau, je vous donne ma foi ; Que je vous jure encor que mon ardeur extrême...
Lucrèce
Laissons tous ces discours : vous m'aimez, je vous aime ; Il suffit : mais songeons...
Ariste
Ah, Ciel ! Qu'un tel aveu Augmente ma tendresse, et redouble mon feu !
Scène 9
Ariste, Florence, Géraste
Il lui baise la main.
Ariste
Permettez qu'un moment je me livre à la joie, Que sur ces belles mains mon amour se déploie.
Florence
Ah, Madame !
Géraste
À votre aise.
Lucrèce et Florence rentrent dans la maison. Ariste et Philipin s'en vont d'un autre côté.
Florence
Allez-vous-en, Adieu.
Scène 10
Géraste, Licaste
Géraste
Pourquoi si promptement s'en aller de ce lieu ; Et nous quitter ainsi ?
Licaste
Bon ! Ce trait me fait rire.
Géraste
Licaste, qu'en dis-tu ?
Licaste
Moi ! Qu'en pourrais-je dire ? Monsieur, le cocuage est fréquent dans ces lieux ; Et qui peut s'en sauver, est bien chéri des Cieux. Laisser baiser sa main, écouter la fleurette, C'est tout le procédé d'une franche coquette, Qui souffre à soutenir un reste de vertu, Et qui veut un mari, pour le faire cocu. Monsieur, quittons Lucrèce, et retournons à Nantes Épouser...
Géraste
Je perdrais cinq mille écus de rente, Si je ne l'épousais.
Licaste
Si bien que les écus Vous feront enrôler au nombre des cocus ? Par eux, vous n'avez point horreur du cocuage ?
Géraste
Chacun court ce hasard dedans le mariage, Paysan, grand Seigneur, Campagnard, Citoyen : Mais un homme d'honneur n'y doit tremper en rien ; Il faut qu'il fasse tout pour s'empêcher de l'être, Ou qu'il feigne, du moins, de ne le pas connaître.
Licaste
Il vaut mieux toujours l'être avec beaucoup d'argent, Que de l'être à crédit, et se voir indigent. Mais parlons, s'il vous plaît, de ce diable de frère, Qui prétend avec vous exercer sa rapière : Comment espérez-vous vous tirer de ses mains ? Ce frère, ou je me trompe, est des plus inhumains : D'ailleurs, il a raison ; car sa soeur Irénée, Qui, par vous, a souffert les trois quarts d'une année, C'est-à-dire, neuf mois, et... Vous m'entendez ?
Géraste
Oui.
Licaste
Quel secret avez-vous pour sortir d'avec lui ?
Géraste
L'argent à de tels maux est un puissant remède.
Licaste
Quand on a de l'argent, à bien tout nous succède : Avec un tel métal, fussiez-vous un voleur, Le crime le plus grand n'est qu'un petit malheur ; On adoucit, par-là, tout ce qu'il a d'énorme ; Et du reste, bon soir, attendez-moi sous l'orme. Ayez pour Irénée un peu plus de bonté. Où diable avez-vous mis cette moralité Dont, chez nous, pour chacun, vous vous servez sans cesse ? Quoi ! L'argent vous fait faire...
Géraste
Achève.
Licaste
Une bassesse. Pour moi, j'aime toujours sa servante Fanchon, Bien que je n'aie pu lui baiser le téton. Si j'avais, comme vous, touché la grosse corde, On verrait si...
Géraste
Mon oncle est sans miséricorde Là-dessus.
Licaste
Il est vrai ; que diable n'est-il mort ?
Géraste
Est-ce ma faute ? Dis.
Licaste
Ah ! Non : mais il a tort ; Car il devrait mourir, pour nous tirer d'affaire : Lucrèce, après cela...
Scène 11
Géraste, Licaste
Géraste
Vas-t'en ; voici son père.
Licaste
Monsieur, contez-lui tout.
Géraste
J'y suis bien préparé.
Licaste
À force de parler, je me suis altéré ; Je vais me rafraîchir un peu la gargamelle.
Scène 12
Anselme, Géraste
Anselme
Qu'est-il donc arrivé ?
Géraste
C'est une bagatelle. Je venais, avec vous, m'expliquer tout de bon, Quand j'ai surpris ici celui qui prend mon nom, Parlant à votre fille.
Anselme
Et quel mal ?...
Géraste
Patience. Il était avec elle en bonne intelligence ; Car, voulant m'approcher, pour savoir leur dessein, J'ai vu qu'avec transport il lui baisait la main. Elle, voyant qu'ainsi je l'avais rencontrée, Sans me dire aucun mot, est aussitôt rentrée ; Puis, Monsieur l'imposteur a pris l'autre côté. Qu'en dites-vous ?
Anselme
J'en veux savoir la vérité, Sur un cas si malin, il faut qu'elle s'explique.
Géraste
À quoi bon ?
Anselme
Pour savoir...
Géraste
La chose est sans réplique.
Anselme
Lucrèce ! Devant vous je veux la confronter.
Géraste
Ne me croyez-vous pas ?
Anselme
Il la faut écouter.
Scène 13
Anselme, Lucrèce, Géraste
Anselme
Ma fille, à ce qu'on dit dois-je donner croyance ? Monsieur t'accuse ici de grande intelligence Avec l'autre Géraste.
Lucrèce
Ah ! Monsieur se méprend. Cette accusation, sans doute, me surprend ; À me traiter ainsi, je ne sais qui le porte ; Quelle preuve en a-t-il, pour parler de la sorte ?
Géraste
Ce que je viens de voir.
Lucrèce
Et qu'avez-vous donc vu ?
Géraste
Vous baiser une main, sans vous avoir déplu : Ainsi...
Anselme
Quoi ! Dit-il vrai ?
Géraste
Pensez-vous que j'impose ?
Lucrèce
Si l'on veut m'écouter, je vais dire la chose.
Anselme
Volontiers.
À Géraste.
Lucrèce
Vous sortiez d'ici, voyez un peu ! Quand cet autre Géraste est venu dans ce lieu. D'abord il m'a parlé de soupirs et de flamme, M'a juré que j'étais maîtresse de son âme, Et qu'enfin il était mon mari prétendu. Mais à tous ces discours je n'ai point répondu, Sinon qu'au vrai Géraste, à qui j'étais promise, Je conservais toujours mon coeur et ma franchise. Lors il m'a répliqué : « Ciel ! que je suis heureux ! « Ce Géraste est, Madame, au comble de ses voeux ; Souffrez qu'en ce moment il exprime sa joie, Que sur ces belles mains son amour se déploie ». Il a baisé mon gant ; le grand mal que voilà ! J'ai cru ne devoir point me fâcher pour cela. Dites s'il n'est pas vrai, c'est ce que je demande.
Anselme
Si la chose est ainsi, la faute n'est pas grande. Non ; mais vous la croyez un peu facilement : Ah ! beau-père, avouez qu'on vous trompe aisément.
Anselme
Moi ?
Géraste
Vous. Sans regarder si l'excuse est bien vraie, D'un le mal n'est pas grand, le bonhomme nous paye.
Anselme
Mais je connais ma fille, et sa sincérité.
Géraste
Elle connaît aussi votre crédulité ; Et, si je ne me trompe, elle n'est pas niaise.
Anselme
Je ne suis pas un homme à souffrir la fadaise.
Géraste
Non ; mais vous n'êtes pas de ces pères fâcheux, Qui ne veulent jamais qu'un homme entre chez eux ; Vous êtes bon, humain, facile et débonnaire.
Anselme
Oui, mais...
À Lucrèce.
Géraste
Mais achevons d'éclaircir cette affaire. La Belle, répondez. Pourquoi donc me quitter ?
Lucrèce
J'ai jugé que d'abord vous alliez éclater ; Et j'ai cru que, de vous la chose étant connue, Il n'était pas saison de rester dans la rue ; Que, si j'entrais chez nous, vous suivriez tous deux, Et, là, qu'en liberté je m'expliquerais mieux ; Que d'un tel entretien je devais rendre compte, Et vous montrer que rien ne tournait à ma honte ; Voilà ce qui m'a fait rentrer si brusquement.
Anselme
Êtes-vous satisfait ? parlez-nous nettement.
Géraste
Oui ; mais ce faux Géraste a causé tout le crime.
Lucrèce
J'ai, pour l'un et pour l'autre, une pareille estime ; Je regarde, en cela, Géraste, et rien de plus.
Anselme
Avouez maintenant que vous êtes confus ; Que ma fille, en un mot, n'a pas peu de conduite.
Géraste
D'accord ; laissons cela. Faites qu'elle nous quitte, Pour pouvoir en secret vous dire quatre mots.
Anselme
Rentre ; pour un moment, laisse nous en repos.
Scène 14
Géraste, Anselme
Géraste
Comme j'agis toujours avec grande franchise, Ou pour, ou contre moi, jamais je ne déguise. Oui, j'avoue, entre nous, avec sincérité, Que cet homme tantôt a dit la vérité, Touchant sa soeur et moi.
Anselme
Quoi ! Tout est véritable ?
Géraste
Oui ; mais Sbroct, sur ce point, ne fut jamais traitable ; Et je viens vous prier de faire quelque effort, Pour apaiser cet homme, et lui parler d'accord.
Anselme
Hé bien ! quand on aura découvert qui vous êtes, Nous trouverons alors cent honnêtes défaites.
Géraste
C'est moi qui suis Géraste.
Anselme
Hé ! Monsieur, sans courroux. L'autre viendra peut-être en dire autant que vous. Quand nous saurons au vrai d'où vient la fourberie, Nous pourrons de cet homme apaiser la furie, Pourvu que ce Monsieur ne soit point trop brutal.
Géraste
L'argent pourra servir de remède à ce mal.
Anselme
C'est par où nous pourrons en tirer quelque chose. C'est tout ?
Géraste
Oui.
Anselme
Serviteur.
Géraste
Sur vous je me repose.
Acte V
Scène 1
Florame, Lisidan
Florame
Que vois-je ? Lisidan !
Lisidan
Ah ! Florame ! C'est vous ?
Florame
Ma foi, je suis ravi d'un rencontre si doux. Depuis quand arrivé ?
Lisidan
Je descend de carrosse.
Florame
On dirait, à vous voir, que vous venez de noce, Tant vous avez le teint rougeaud et l'oeil serein.
Lisidan
Le gain d'un grand procès ne rend jamais chagrin ; J'en ai trouve la fin, après bien des menées.
Florame
Il a duré longtemps.
Lisidan
Plus de quatorze années.
Florame
Quatorze ans !
Lisidan
Quatorze ans.
Florame
Ô Ciel ! Quelle longueur !
Lisidan
Un plaideur cependant ne doit point perdre coeur, Bien qu'un terme si long soit souvent incommode.
Florame
Qu'on a bien eu raison de faire un nouveau code !
Lisidan
On ne fit jamais mieux, oh ! très assurément : Les plaideurs font, par-là, tirés d'un grand tourment. Les maudits chicaneurs, perdant la tramontane, Ne trouvent plus leur compte à suivre la chicane.
Florame
Il est vrai qu'on les a réduits au petit pied : Ils volaient diablement.
Lisidan
Que trop, de la moitié : Je le fais par ma bourse, et combien il m'en coûte.
Florame
Mais vous avez gagné pleinement ?
Lisidan
Oh ! Sans doute, Grâces à mon bon droit, mon argent et mon soin, Surtout à mes amis.
Florame
C'est dont on a besoin, Et des femmes aussi.
Lisidan
Diable ! c'est le mobile Qui fait tout remuer, et qui rend tout facile. Peste ! une femme aimée a de puissants appas, Et cause, en un procès, un horrible fracas : Soit à droit, soit à tort, on écoute la Belle, Et, sans réflexion, on fait le tout pour elle : Enfin, sur une affaire, on est fort en repos, Quand la Dame prend soin d'en dire quatre mots.
Florame
Ainsi les femmes sont le destin des affaires.
Lisidan
Ma foi, par ce chemin, on n'en échappe guères. Si vous voulez d'un Juge obtenir la faveur, Gagnez celle surtout qui règne dans son coeur ; A nous favoriser, c'est par-là qu'on l'engage, Et c'est un sûr moyen de gagner son suffrage.
Florame
Cela n'est pas trop bien ; et, s'il lisait Pybrac, Il saurait qu'en Justice on doit fuir tout micmac ; Il verrait un quatrain qui le pourrait instruire Comment le Juge doit, en jugeant, se conduire ; Comme il doit mépriser les présents, la faveur ; Et comme il doit, en tout, montrer de la candeur.
Lisidan
Oui, vous avez raison ; mais, au temps où nous sommes, On est forcé d'agir comme les autres hommes.
Florame
Oh ! sans doute. On vous a causé bien des tourments ; Car vous avez plaidé dans plusieurs Parlements.
Lisidan
Ma foi, jamais procès n'a donné plus de peines, De Grenoble à Paris, et de Paris à Rennes : Mais c'en est fait.
Florame
Oui ; mais je vous tiens fort heureux D'avoir pu rencontrer des amis en ces lieux.
Lisidan
J'en dois une partie aux soins d'un galant homme De Nantes.
Florame
De Nantes ?
Lisidan
Oui, de Nantes.
Florame
Et l'on le nomme ?
Lisidan
Sbroct.
Florame
Sbroct ?
Lisidan
Oui, Pourquoi donc ?
Florame
Est-il de vos amis ?
Lisidan
Au moins, de m'en flatter je crois qu'il m'est permis ; Il me l'a témoigné de toutes les manières : Sa bourse, sa faveur, ses amis, ses prières Ne m'ont jamais manqué, quand j'en ai...
Florame
C'est assez. Est-ce depuis longtemps que vous le connaissez ?
Lisidan
Depuis cinq ou six mois, un frère d'alliance, Que j'ai dans ce pays, m'en donna connaissance.
Florame
Connaissez-vous Géraste ?
Lisidan
Oui ; c'est son neveu.
Florame
Bon.
Lisidan
Mais pourquoi ?
Florame
Savez-vous qu'il se marie ?
Lisidan
Non.
Florame
Sachez que ce Géraste épouse enfin ma nièce.
Lisidan
En quel lieu ?
Florame
Dans Paris.
Lisidan
Quelle est-elle ?
Florame
Lucrèce.
Lisidan
Je ne la connais point. Mais est-il à Paris, Ce Géraste ?
Florame
Oui.
Lisidan
Ma foi, vous me rendez surpris : S'il est vrai, faites donc qu'au plutôt je le voie.
Florame
Vraiment, je prétends bien vous donner cette joie, Et que vous nous tiriez d'un trouble assez fâcheux ; Car, au lieu d'un Géraste, il s'en présente deux : Jugez quel embarras...
Lisidan
C'est quelque fourberie : Je saurai démêler cette supercherie ; Et je veux, devant vous, pousser le fourbe à bout. Sachons...
Florame
Allons chez moi ; là, je vous dirai tout.
Lisidan
Allons ; car, en ce lieu, l'on est mal à son aise.
Florame
J'entends des gens, allons.
Scène 2
Philipin, Ariste
Philipin
Mais, qu'il ne vous déplaise Monsieur...
Ariste
À mon dessein cesse de résister.
Philipin
Par votre empressement, vous allez tout gâter. Quoi ! courir chez Lucrèce, en avoir la pensée, Sans savoir de quel biais la chose s'est passée, C'est être, à mon avis, un homme peu sensé. Possible, en ce moment, que tout est renversé ; Ou bien que, ce Géraste ayant tout dit au père, Lucrèce a su d'abord raccommoder l'affaire : Vous devez être instruit de cet événement. Ou vous passeriez là pour un franc Allemand, Ou pour un homme saoul, qui, sortant de débauche, Quand on lui parie à droit, répond souvent à gauche.
Ariste
Il est vrai.
Philipin
Sans doute...
Ariste
Oui.
Philipin
Car...
Ariste
Fort bien.
Philipin
Plaît-il ?
Ariste
Quoi ?
Philipin
Donc, en vous conseillant, vous vous raillez de moi ? Quand Géraste, parlant sur la mort de son père, Vous a presque, tantôt, obligé de vous taire, Vous étiez, pour le moins, à demi confondu : Je fais qu'effrontément vous avez répondu, Que, pour vous, le hasard s'est rencontré propice : Il n'est pas toujours sûr qu'ainsi l'on réussisse. Laissez, laissez, morbleu, naître l'occasion, Et ne vous jetez point dans la confusion : Autrement...
Ariste
Tu dis vrai.
Philipin
Quoi ! me railler encore ? Morbleu ! Je suis, Monsieur, une bonne pécore, De tant me fatiguer à donner des avis Qu'on écoute si mal, qui font si peu suivis ! À me taire à présent je saurai me contraindre.
Ariste
Pourquoi ?
Philipin
Pour rien.
Ariste
Dis-moi, de quoi peux-tu te plaindre ? Je fais ce que tu veux.
Philipin
Tout de bon ?
Ariste
Tout de bon.
Philipin
À vos bontés, Monsieur, je demande pardon ; Je ne le croyais pas.
Ariste
Tu vois comme on s'abuse. Mais vas-t-en chez Lucrèce ; invente quelque ruse, Pour parler à Florence, ou bien...
Philipin
Je vous entends ; C'est-à-dire, en deux mots, de bien prendre mon temps.
Scène 3
Philipin, Florence, Ariste
Philipin
Mais la voici qui vient, pour vous ôter de peine.
Florence
J'allais chez vous, Monsieur.
Ariste
Quelle affaire t'y mène ?
Florence
Pour vous faire savoir comme tout s'est passé.
Ariste
Dis-moi donc promptement.
Florence
Que vous êtes pressé ! Entrez, vous le pourrez apprendre de Lucrèce ; Elle est seule.
Ariste
Ma chère...
Florence
Ah ! Trêve de caresse : Entrez.
Ariste
Anselme...
Florence
Anselme est dans son cabinet, Qui dort, ou qui travaille après quelque sonnet.
Ariste
Quoi donc ! Il fait des vers ?
Florence
Oui, c'est-là sa marotte : Comme beaucoup de gens, là-dessus il radote. Entrez.
Scène 4
Philipin, Florence
Philipin
Tu m'aimes ?
Florence
Oui.
Philipin
Comment ?
Florence
De tout mon coeur.
Philipin
Par quelque chose, au moins, prouve-moi ton ardeur.
Florence
Par où ? Dis.
Philipin
Baise-moi.
Florence
Tu ris ?
Philipin
Point.
Florence
Dans la rue ! Voudrais-tu que je fisse une telle bévue ?
Scène 5
Anselme, Florence
À Florence.
Anselme
Prenons l'occasion de sonder ce valet. Que fais-tu dans la rue ? as-tu quelque secret ?...
Florence
Non, Monsieur.
Anselme
Rentre donc ; ta Maîtresse t'appelle.
Elle sort.
Florence
J'y cours.
Scène 6
Anselme, Philipin
Philipin va pour suivre Florence.
Anselme
Toi, viens ici. Dis-moi quelque nouvelle De Sbroct.
Haut.
Philipin
Peste ! Monsieur, il est assez gaillard ; Sans sa goutte, il ferait un jeune escarbillard.
Anselme
Est-il de bonne humeur ?
Philipin
Il est toujours lui-même, Hors sa goutte, s'entend. Ah ! Monsieur, qu'il vous aime !
Anselme
Je le sais. Est-il gras ?
Philipin
Il est assez joufflu.
Anselme
Est-il bien gros ?
Philipin
Il est... comme vous l'avez vu.
Anselme
Il peut être changé, depuis vingt ans.
Philipin
Sans doute ; Mais quand on voit les gens souvent...
Anselme
J'entends.
Philipin
Sa goutte...
Anselme
Je voudrais bien le voir.
Philipin
Il en dit tout autant.
Anselme
Avant que de mourir, je le rendrai content. Pense-t-il fort à nous ?
Philipin
Il en parle sans cesse : On n'entend que les noms d'Anselme et de Lucrèce ; Il en dit...
Anselme
Qu'en dit-il ?
Philipin
Hé ! là... Vous savez bien.
Anselme
Quoi ?
Philipin
Vous faites, Monsieur, son unique entretien.
Anselme
Mais encor, qu'en dit-il qui soit si remarquable ?
Anselme rit.
Philipin
Il dit que vous étiez débauché comme un diable ; Que vous faisiez des tours ensemble. Hé ? Bon ; j'entends. Vous avez, autrefois, bien passé votre temps. Que vous vous portez bien ! l'agréable vieillesse !
Anselme
Ne t'a-t-il point conté de nos traits de jeunesse ?
Philipin
Cent fois il a pris soin de m'en entretenir.
Anselme
Pour moi, j'ai grand plaisir à m'en ressouvenir. Là, conte m'en quelqu'un.
Haut.
Philipin
Que lui ferai-je croire ? Mais il me faut, Monsieur, les remettre en mémoire.
Anselme
Vas, vas, je t'aiderai.
Philipin
Que lui dire ?
Anselme
Hé ?
Philipin
Monsieur, Quand sa goutte le quitte, et qu'il est sans douleur ; Il en dit... Mais aussi, quand sa goutte le presse, Cette chienne de goutte est une goutte...
Anselme
Ah ! Cesse De parler de sa goutte.
Philipin
Ô maudit entretien !
Scène 7
Florence, Anselme, Philipin
Florence
Viens parler à ton maître ; il te demande ; viens.
À Philipin.
Anselme
Il y va. Mais achève.
À Florence, bas.
Philipin
Hé ! Je n'y serai guère : Je reviens à l'instant. Tu me tires d'affaire, Et m'obliges beaucoup.
Florence
Je le fais tout exprès.
Scène 8
Anselme
Anselme
Je veux questionner ces Messieurs les Valets, Les prendre tour-à-tour, puis les mettre en matière, Et les faire jaser de la bonne manière.
Scène 9
Florame, Anselme, Lisidan
À Anselme.
Florame
Voilà votre beau-frère. On vous trouve à propos : Pourrait-on en secret vous dire quatre mots ?
Anselme
Je suis seul en ce lieu ; la plaisante demande !
Florame
Hé ! ne raillez pas tant, la faute n'est pas grande. Nous écouterez-vous ?
Anselme
Oui-dà, de tout mon coeur.
Florame
Nous venons en ce lieu, pour vous tirer d'erreur.
Anselme
Soyez les bienvenus.
Florame
Monsieur vient de Bretagne, Et vous éclaircira.
Anselme
Que le Ciel l'accompagne ! Connaîtrait-il Géraste ?
Florame
Oui, fort, et Sbroct aussi.
Anselme
Vous pouvez donc, Monsieur, nous tirer de souci. Savez-vous la raison de notre inquiétude ?
Lisidan
Oui, je sais le sujet de votre incertitude Touchant le vrai Géraste.
Anselme
Il vous a donc conté ?...
Lisidan
Oui ; mais je viens ici montrer la vérité, Et confondre l'auteur d'un si noir artifice.
Florame
On devrait se punir d'un rigoureux supplice.
Lisidan
Pour Sbroct et son neveu...
Anselme
Sont-ils de vos amis ?
Lisidan
Pour moi souventefois ils se font entremis ; Ainsi je ne dois pas souffrir qu'on les affronte.
Anselme
De vos soins obligeants je leur rendrai bon compte.
Florame
Verrons-nous ces Messieurs ?
Anselme
Oui, l'un d'eux est chez moi ; Et l'autre...
Scène 10
Anselme, Lisidan, Géraste, Florame
Anselme
Le voici.
Lisidan
Mais celui que je vois Est, sans doute, Géraste.
Anselme
Est-il vrai ?
Lisidan
C'est lui-même ; D'en douter, c'est lui faire une injustice extrême.
À Lisidan.
Il embrasse Lisidan.
Géraste
Je venais vous chercher... Lisidan en ce lieu ! Comment va le procès ?
Lisidan
Fort bien, grâces à Dieu.
Géraste
J'en suis ravi. Sachez que...
Lisidan
Je sais votre affaire ; Et je viens, tout exprès, débrouiller ce mystère. Un autre, m'a-t-on dit, prend votre même nom ; Je veux pousser à bout ce joli compagnon, Et lui montrer encor...
Géraste
Je vous suis redevable De tant de soins.
Lisidan
Ma foi, le trait est admirable.
Géraste
Comment l'avez-vous su ?
Lisidan
Vous le saurez tantôt.
Florame
Pour le fourbe, on devrait l'étriller comme il faut.
Lisidan
Il le mérite bien : mais voyons son visage.
Anselme
Je m'en vais l'appeler. Géraste ! Or sus, je gage Qu'avecque ses raisons il vous étonnera, Et qu'il vous...
Lisidan
Nous verrons comme il s'en tirera : Faites-le donc venir.
Anselme
Géraste !
Scène 11
Ariste, Anselme, Lisidan, Philipin, Florame, Géraste
Ariste
Qui m'appelle ?
Anselme
C'est moi, pour vous apprendre une grande nouvelle.
Ariste
Quelle est-elle ?
À Lisidan.
Anselme
Venez. Le voici.
Lisidan
C'est mon fils.
Anselme
Votre fils ?
Lisidan
Oui, mon fils.
Philipin
Ah ! voici bien le pis. Tout est perdu.
Ariste
Mon père...
Florame
Et quoi donc ! C'est Ariste, Et Philipin aussi.
Philipin
Que le Ciel nous assiste !
Lisidan
Pourquoi changer de nom, mon fils, et hautement Vouloir être Géraste, et nous faire un roman ? Quel dessein vous oblige à ces métamorphoses ?
Ariste
J'aurais tort, à présent, de déguiser les choses, L'amour à ce dessein a su contribuer ; J'aime, j'aime Lucrèce, il le faut avouer : Pour l'ôter à Géraste, et la rendre ma femme, Je faisais ce qu'a pu me suggérer ma flamme ; J'ai, pour y réussir, employé mon pouvoir : Mais Lucrèce, en un mot, aime trop son devoir. Elle veut m'épouser ; mais, malgré cette envie, Pour contenter son père, elle se sacrifie ; Contre ses sentiments, elle prend un époux Qu'elle ne saurait voir sans le mettre en courroux. Cependant, admirez : dans ce sort qui l'accable, Ce que j'ai pu gagner sur cet objet aimable, Est d'avoir seulement, pour payer mon amour, Différé son hymen jusqu'à votre retour. De mon déguisement voilà la seule cause.
Lisidan
Qu'espérer, si son père à tes désirs s'oppose ?
Géraste
Si bien, à vous ouïr, que Lucrèce me hait.
Ariste
Sans doute.
Géraste
Il lui faut peindre un homme à son souhait. Que trouve-t-elle donc à dire à ma figure ?
Ariste
Vous ne lui plaisez pas.
Géraste
C'est donc là l'enclouure ?
Ariste
Oui.
Géraste
D'un mépris si grand je saurai me venger : Je la veux épouser, pour la faire enrager.
Florame
Hé ! Vous ne dites rien ? Quel grand soin vous occupe ? Avouez, maintenant, que vous êtes bien dupe ; Que votre fille, enfin, trop féconde en détours, Vous en a su donner, pour servir ses amours.
Anselme
Il la faut écouter. Lucrèce !
Scène 12
Lucrèce, Anselme, Ariste, Géraste, Florame, Lisidan
Elle entre sur la scène.
Lucrèce
Hé bien ?
Anselme
Ma fille, Quel désordre aujourd'hui vois-je dans ma famille ? Vous aimez donc Monsieur ? et, pour mieux m'attraper, Par lui, sous un faux nom, vous me laissez tromper ! Vous m'en faites la dupe, et souffrez...
Lucrèce
Moi, mon père !
Anselme
Oseriez-vous encor soutenir le contraire ?
Ariste
Madame, il n'est plus temps de rien dissimuler ; Mon père, que voilà, m'a forcé de parler ; J'ai tout dit.
Anselme
Là, réponds. Quoi ! Ton coeur en soupire ?
Lucrèce
J'aime Ariste, il est vrai, puisqu'il soit vous le dire ; Pour ne vous point cacher les choses aujourd'hui, Je voudrais de bon coeur que je pusse être à lui. Mais, las ! Je sais trop bien que, pour vous satisfaire, Je dois prendre Géraste, et suis prête à le faire. C'est à vous, là-dessus, à disposer de moi, Et voir auquel des deux il faut donner ma foi.
Géraste
Vous me haïssez donc, Madame la coquette ? Je ne veux point de vous, c'est une affaire faite.
Anselme
Quoi donc ! Vous...
Géraste
En un mot, c'est un point résolu. Je vois trop qu'en idée on me ferait cocu. Que ferais-je du corps, quand Monsieur aurait l'âme ? Je consens de bon coeur qu'il la prenne pour femme ; Mais à condition de mander, s'il vous plaît, À mon cher oncle Sbroct la chose comme elle est.
Florame
Votre demande est juste.
Géraste
Au moins, il me le semble.
Ariste
Mon père...
Lisidan
Je consens que le Ciel vous assemble ; Et donne, pour cela, quatre-vingt mille écus.
Ariste
Monsieur...
Florame
Vous devez bien répondre là-dessus.
Ariste
Accordez-moi Lucrèce.
Anselme
Allez, je vous la donne.
Ariste
Pardonnez-nous aussi, Monsieur.
Anselme
Je vous pardonne.
Ariste
De bon coeur ?
Anselme
De bon coeur ; et je veux que, demain, Dans le Temple, à mes yeux, vous lui donniez la main. Êtes-vous satisfait ?
Ariste
Ah ! Monsieur, quelle grâce !
Lucrèce
Souffrez, pour un tel bien, qu'ici je vous embrasse, Mon père, et qu'à vos pieds...
Anselme
Je ne suis point fâché ; Et m'en tiens, pour ce coup, quitte à fort bon marché. Ariste, de grand coeur, je vous reçois pour gendre.
À Lisidan.
Ariste
Après un tel aveu, je n'ai rien à prétendre. Mais quel bonheur pour moi vous fait trouver ici ?
Lisidan
Vas, tantôt, là-dessus, tu seras éclairci.
Anselme
Entrons chez moi : venez.
Lisidan
Mais...
Anselme
Entrez sans scrupules.
Scène 13
Anselme, Kerlonte, Géraste, Philipin, Florence, Ariste, Lisidan
À Kerlonte.
Anselme
Voici l'autre. Monsieur, sans un grand préambule, Voilà le vrai Géraste : il consent, de bon coeur, De retourner à Nantes, épouser votre soeur.
Kerlonte
Si la chose est ainsi, j'ai fait quelque fortune, Qu'avec joie, entre nous, je veux rendre commune.
Géraste
Il n'est rien de plus vrai, je suis ce qu'on vous dit : J'aime, j'aime Irénée, et cela seul suffit.
Kerlonte
Meilleurs, sur sa parole, oserai-je le croire ? Car...
Anselme
Entrez avec nous, on vous dira l'histoire.
Philipin
Quoi donc ! en ce grand jour, Florence et Philipin, Quand vous vous saoulerez, enrageront de faim ?
Florence
En effet.
Ariste
Je t'entends.
Anselme
Que dit-il ?
Ariste
Pour partage, Il vous demande aussi Florence en mariage.
Anselme
Hé bien, je la lui donne.
Lisidan
Et moi, cinq cents écus.
Philipin
C'est bien peu, pour me mettre au nombre des cocus.