Comédie · 1684

Le cocher supposé

de Noël Lebreton Sieur de Hauteroche

Représentation
≈ 47 min
Distribution
4 femmes, 5 hommes
Répliques
456
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Monsieur Hilaire H 136 ≈ 14 min 14
Morille H 115 ≈ 12 min 16
Julie F 87 ≈ 8 min 17
Rosette F 43 ≈ 6 min 11
Monsieur Eutrope H 15 ≈ 2 min 3
Lisidor H 15 ≈ 2 min 8
Dorothée F 25 ≈ 1 min 5
Adrian H 9 ≈ 1 min 3
Roline F 7 ≈ 1 min 2
Rosine N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Cocher Supposé
Monsieur Hilaire absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Morille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Julie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Rosette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Eutrope absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lisidor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dorothée absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Adrian absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Cocher Supposé

Scène 1

Morille, Lisidor

Morille

Ah ! Monsieur, je viens de vous chercher.

Lisidor

Et moi, Morille, je rodais autour d'ici, pour voir si je pourrais te rencontrer. Pourquoi me cherchais-tu ?

Morille

Pour deux choses : l'une, pour vous faire savoir qu'hier je rencontrai, par hasard , un de mes amis arrivé du Mans, qui me fit des baise-mains de la chère Rosette, et qui m'assura que madame Julie est fort en peine de votre retardement à Paris. Elle sait qu'il y a déjà longtemps que vos affaires sont terminées, et que vous devriez être de retour.

Lisidor

Je sais tout cela ; mais n'as-tu rien d'ailleurs à m'apprendre ?

Morille

Oui ; mais, monsieur, madame Julie est une personne qui...

Lisidor

Eh ! Laisse là Julie, et me parle de Dorothée.

Morille

Lisez ce billet, et souffrez que je vous quitte. Quelques gens pourraient sortir du logis serviteur.

Lisidor

Tu as raison. Va.

Scène 2

Lisidor, Dorothée

Lisidor

« J'irai tantôt me promener aux Invalides ; ne manquez pas de vous y trouver : je m'y rendrai de bonne heure, pour avoir la joie d'être plus longtemps avec vous. Adieu; aimez-moi toujours autant que je vous aime. »

Dorothée

J'aperçois son oncle qui sort de sa maison : éloignons-nous.

Scène 3

Monsieur Eutrope, Monsieur Hilaire

Monsieur Eutrope

Soyez persuadé, monsieur Hilaire, que la chose est véritable.

Monsieur Hilaire

Je vous avoue, seigneur Eutrope, que j'ai peine à croire ce que vous venez de me dire.

Monsieur Eutrope

Rien n'est pourtant plus assuré.

Monsieur Hilaire

Mais, seigneur Eutrope, n'est-ce point aussi quelque sentiment de jalousie qui s'est emparé de votre imagination ? Souvent les amants trop délicats prennent l'ombre pour le corps, et le faux pour le vrai.

Monsieur Eutrope

Encore une fois, monsieur Hilaire, c'est la vérité.

Monsieur Hilaire

Mais, de qui tenez-vous la chose?

Monsieur Eutrope

Je la tiens d'un billet cacheté qu'on a envoyé chez moi, en mon absence, sans savoir de quelle part il vient ; je n'en connais pas même l'écriture.

Monsieur Hilaire

C'est peut-être une chose supposée, ou une histoire laite à plaisir.

Monsieur Eutrope

Non ; rien n'est plus certain, et j'en suis fortement persuadé.

Monsieur Hilaire

Pourrait-on voir ce billet ?

Monsieur Eutrope

Facilement ; le voilà.

Monsieur Hilaire

À monsieur Eutrope. « Un intérêt particulier qui me regarde, m'oblige à vous avertir que Madame Dorothée, nièce de monsieur Hilaire, de laquelle vous êtes si passionnément amoureux, aime un cavalier qui vous est inconnu, et qu'ils se voient tous les jours à la promenade. Si vous doutez de ce que je vous écris, vous pouvez vous-même, avec un peu de soin, vous éclaircir aisément de cette vérité. »

Monsieur Eutrope

C'est ce que je n'ai pas manqué de faire ; et je la vis hier, dans le bois de Vincennes, en grande conversation avec un monsieur que je ne connais point.

Monsieur Hilaire

Hors du carrosse?

Monsieur Eutrope

Hors du carrosse, et se promener avec lui assez familièrement.

Monsieur Hilaire

Vous me surprenez. Je veux, tout à l'heure, éclaircir cette affaire devant vous, et lui en faire reproche.

Monsieur Eutrope

Non, ce n'est pas ce que je demande ; je craindrais qu'elle ne s'irritât contre moi, et qu'elle ne trouvât mauvais que je censurasse ses actions avant que d'être son époux ; je ne veux pas même qu'elle sache que ce rapport vienne de ma part : je connais son esprit, et...

Monsieur Hilaire

Je vous entends, seigneur Eutrope, il suffit. Vous aimez ma nièce ?

Monsieur Eutrope

On ne saurait en douter sans me faire injure.

Monsieur Hilaire

Seigneur Eutrope, je vous ai promis ma nièce, et je vous la promets : dans trois jours, au plus tard, elle sera votre femme.

Monsieur Eutrope

Je n'ai rien à souhaiter davantage, et vous me mettrez par là au comble de la joie. Mais, surtout, je vous prie de manier les choses avec douceur : je serais au désespoir si elle en recevait quelque mauvais traitement.

Monsieur Hilaire

Allez, soyez en repos ; vous aurez de mes nouvelles dans peu : je dois promptement m'instruire de tout ceci.

Scène 4

Monsieur Hilaire

Monsieur Hilaire

Holà, cocher ! Morille !

Scène 5

Morille, Monsieur Hilaire

Entrant.

Morille

Monsieur ? Que vous plaît-il, monsieur ? Faut-il mettre les chevaux au carrosse ? Ils sont en bon état. Aussi je puis dire, sans vanité, que, dans tout Paris, il n'y a point de cocher qui prenne tant de soin de ses chevaux que moi. Je viens de les ramener de chez le maréchal.

Monsieur Hilaire

Pourquoi les as-tu menés chez le maréchal ?

Morille

C'est qu'il y en avait un, monsieur, à qui un fer s'était cassé en revenant de l'abreuvoir, et qu'à l'autre, il y manquait cinq ou six clous...

Monsieur Hilaire

Tu as bien la mine de t'entendre avec le maréchal pour manger avec lui le fer et les clous.

Morille

Je ne suis point de ces fripons-là, et vous ne me connaissez pas. Je sais que la plupart des cochers s'entendent avec le sellier, le maréchal et le charron pour attraper de quoi boire; mais je n'ai rien à craindre là-dessus.

Monsieur Hilaire

Je crois que tu vaux bien mieux que les autres ! Dis-moi un peu : quel est ce muguet qui se rencontre à toutes les promenades que fait ma nièce, et qui, hier encore, dans le bois de Vincennes, se promenait tête-à-tête avec elle, dans des lieux écartés des routes ordinaires ?

Morille

Je ne sais ce que c'est, monsieur.

Monsieur Hilaire

Comment ! Tu ne sais ce que c'est ?

Morille

Non, monsieur.

Monsieur Hilaire

Veux-tu soutenir que cela n'est pas véritable ?

Morille

Moi, monsieur ? Vous voyez que je ne soutiens rien.

Monsieur Hilaire

On t'a fait le bec, et on t'a donné la pièce blanche pour te taire ; mais il faut que tu me dises tout maintenant la vérité.

Morille

Je vous la dis.

Monsieur Hilaire

Qu'est-ce que tu me dis ?

Morille

Je vous dis que je ne sais ce que c'est.

Monsieur Hilaire

Oses-tu mentir avec tant d'impudence ?

Morille

Je ne mens point.

Monsieur Hilaire

Tu ne mens point, pendard ? C'est une chose que j'ai vue de mes propres yeux.

À part.

embarrassé

Morille

Vous l'avez donc vue tout seul ; car pour moi je n'ai rien vu. Que faire ici ?

Monsieur Hilaire

As-tu l'effronterie de m'assurer que tu n'as rien vu ? Hem ? Réponds, parle.

Morille

Monsieur, j'aime mieux me taire que de mal parler.

Monsieur Hilaire

Ne crois pas te sauver par le silence; je veux que tu parles.

Morille

Mais, en parlant, que faut-il que je dise ?

Monsieur Hilaire

Il faut dire ce que tu sais.

Morille

Je ne sais rien.

Monsieur Hilaire

Quoi! Tu persisteras à nier toujours ? Par la mort !....

Haut.

Morille

Il faut ici payer d'esprit. Est-ce que je prends garde aux choses que fait un maître ou une maîtresse ? Je ne pense qu'à mener mon carrosse, et à faire ce qu'on me commande.

Monsieur Hilaire

Je veux savoir absolument quel est ce drôle avec qui elle a des intelligences.

Morille

Monsieur, il ne faut jamais qu'un serviteur mette le nez dans les affaires de ceux dont il mange le pain, à moins qu'ils ne l'ordonnent.

Monsieur Hilaire

Eh bien ! Je t'ordonne de me dire, sur l'heure, quel est ce monsieur avec qui ma nièce a commerce.

Morille

Ce n'est point aux valets à s'ingérer de pénétrer les actions des personnes qu'ils servent.

Monsieur Hilaire

Veux-tu répondre à ce que je te demande ?

Morille

Ce n'est point là mon humeur.

Monsieur Hilaire

Je perds patience.

Morille

Depuis deux mois que je vous sers, je ne crois pas que vous puissiez vous plaindre de ma langue.

Monsieur Hilaire

Le diable t'emporte !

Morille

Nous savons la gouverner.

Monsieur Hilaire

Que la peste t'étouffe !

Morille

Vous voulez sans doute m'éprouver mais vous ne m'y tenez pas.

Monsieur Hilaire

Que le ciel te confonde !

Morille

Je ne suis pas de ces gens qui s'abandonnent à parler de leurs maîtres à tort et à travers.

Monsieur Hilaire

Que la foudre t'écrase !

Morille

Nous savons vivre, dieu merci.

Monsieur Hilaire

Oh ! Je n'en puis plus.

Morille

Il faut, dans le monde, tout voir, tout entendre, et se taire.

Monsieur Hilaire

Maraud ! Je te...

Morille

C'est la maxime des grands hommes.

Monsieur Hilaire

Ah ! Je déteste.

Morille

Quoique je ne sois qu'un cocher, j'ai de la morale ; et je puis dire, sans vanité, que j'ai vu, lu et retenu, et que....

Monsieur Hilaire

Ah, bourreau ! Il faut que je t'étrangle.

Morille

Tout doux, tout doux, monsieur; vous vous mettez en colère.

Monsieur Hilaire

Eh ! N'ai-je pas raison, chien que tu es ?

Morille

Monsieur, sans vous emporter si fort, faites-moi, s'il vous plaît, la grâce de m'écouter.

Monsieur Hilaire

Cà, que veux-tu me dire ?

Morille

Faisons-nous justice : seriez-vous bien-aise, monsieur, que j'allasse découvrir à madame votre nièce l'intrigue secrète que vous avez avec certaine bourgeoise que je fais entrer, sans bruit., deux fois la semaine, par la porte de derrière, et que je conduis, par votre ordre, jusqu'au petit degré qui rend à votre garde-robe ? Plait-il ?

Monsieur Hilaire

Il n'est pas, à présent, question de cela.

Morille

Il est vrai ; mais c'est pour vous faire connaître qu'un domestique doit être discret, et qu'il ne faut jamais qu'il s'émancipe de raisonner sur les choses qui regardent ses supérieurs.

Monsieur Hilaire

Est-ce là tout ce que tu as à me dire? Et n'aurai-je point d'autres raisons de toi ?

Morille

Il ferait beau voir vraiment, qu'après m'avoir honoré de votre confiance, j'allasse imprudemment faire éclater cet agréable joli petit commerce, et que...

Monsieur Hilaire

Oh, morbleu ! C'en est trop.

Morille

Vous avez grand tort, monsieur ; vous voyez que je parle raison.

Monsieur Hilaire

Et moi, je réponds ainsi.

À part.

Morille

La réponse est violente, et je ne m'en accommode nullement. Peste soit des amours de mon maître !

Monsieur Hilaire

Holà, quelqu'un ! Il faut tenter une autre voie.

Scène 6

Roline, Monsieur Hilaire

Roline

Que voulez-vous, monsieur?

Monsieur Hilaire

Qu'on fasse venir ma nièce.

Roline

Elle est empêchée, monsieur.

Monsieur Hilaire

À quoi faire ?

Roline

À battre le petit laquais.

Monsieur Hilaire

Elle le battra une autre fois ; qu'elle vienne tout maintenant.

Roline

Faut-il que je vienne aussi, monsieur ?

Roline sort.

Monsieur Hilaire

Non ; je n'ai que faire de toi.

Scène 7

Morille, Monsieur Hilaire

Morille

Je crains bien que la nièce...

Monsieur Hilaire

Que dis-tu entre tes dents ?

Morille

Je dis, monsieur, que je n'aime point une telle réponse, et que nous ne mangerons pas un minot de sel ensemble.

Monsieur Hilaire

Coquin ! Si je prends un bâton....

Morille

Oh ! Prenez tout ce qu'il vous plaira.

Monsieur Hilaire

Où vas-tu ?

Morille

Je vais voir à mes chevaux, qui m'appellent.

Monsieur Hilaire

Tes chevaux n'ont que faire de toi ; demeure la.

Morille

J'obéis ; mais, si vous me frappez davantage, je quitte tout à l'heure.

Scène 8

Dorothée, Monsieur Hilaire, Morille

Dorothée

On dit que vous me demandez, mon oncle ?

Monsieur Hilaire

Oui ; venez çà. Quel est ce monsieur qui, depuis quelque temps , s'empresse à se trouver à toutes les promenades que vous faites , et avec qui vous étiez hier en grande conversation dans le bois de Vincennes ?

Dorothée

Moi, mon oncle ?

Monsieur Hilaire

Oui, vous.

Dorothée

Je ne sais si Morille aurait fait quelque imposture.

Morille

Moi ? Je n'en fis jamais. Il y a une heure qu'on me querelle et qu'on me bat pour me forcer à dire ce que je ne sais point ; mais je suis incorruptible.

À Dorothée.

Monsieur Hilaire

Tais-toi. Et vous, répondez.

Dorothée

Je ne sais, mon oncle, de qui vous me parlez, et l'on me prend sans doute pour une autre.

Monsieur Hilaire

Il est inutile de vouloir nier la vérité ; c'est une chose que j'ai vue.

Dorothée

Ah ! Mon oncle , je n'ai rien à répondre là-dessus.

Monsieur Hilaire

Vous avouez donc que la chose est véritable ?

Dorothée

Non pas, mon oncle, s'il vous plaît : je vous dirai seulement que ce n'est point à moi à combattre vos sentiments, et que, quand il y aurait du mensonge, je dois être toujours dans le respect.

Monsieur Hilaire

Fort bien ! On appelle cela se sauver par les marais. Écoutez, ma nièce : vous savez que vous êtes promise à monsieur Eutrope ; que c'est un homme qui vous aime ; et que, d'ailleurs, il est en droit, quand il voudra, de nous faire un procès qui nous coûterait plus de dix mille écus , si nous venions à le perdre : ainsi, préparez-vous à l'épouser au plus tôt.

Dorothée

Tout ce qu'il vous plaira, mon oncle.

À Morille.

Monsieur Hilaire

C'est bien dit. Cependant, jusqu'au jour de votre mariage, je vous défends de sortir du logis sans mon consentement. Et à toi, de mettre les chevaux au carrosse sans ma permission.

Scène 9

Dorothée, Morille

Dorothée

Hé bien, Morille, que dis-tu de tout ceci ?

Morille

Hé ! Qu'en pourrais-je dire, madame, sinon que je vois les amours de vous et de mon maître en fort mauvaise posture ?

Dorothée

Quel remède, Morille ?

Morille

Ma foi, madame, je n'en sais point ; car quel personnage voulez-vous que je fasse à présent ? Vous avez voulu, de concert avec mon maître, que je vinsse ici me mettre cocher, moi qui n'avais en ma vie mené de carrosse. Je vous tiens fort heureuse que mon ignorance ne vous ait point fait casser le cou, ou quelque membre. Mais aujourd'hui, puis-je jouer un autre rôle sans que votre oncle s'en aperçoive ?

Dorothée

Mais, Morille, tout est-il désespéré ?

Morille

Parbleu ! J'y vois beaucoup d'apparence, et c'est à vous a vous consulter là-dessus. Quant à moi, je suis d'avis de demander mon congé; car le métier de cocher, que je fais malgré moi pour servir vos amours, m'attirera sans doute quelque maligne influence. Tout franc, je crains la destinée de monsieur Phaéton, c'est-à-dire, que la foudre ne tombe sur mes épaules : il me souvient que votre oncle a déjà commencé, par un soufflet, à faire le Jupiter sur mon visage.

Dorothée

J'en suis fâché ; mais pour adoucir en quelque façon ton déplaisir, prends cette bague, et surtout ne m'abandonne point en l'état où je suis.

Morille

Je crois qu'il est à propos d'aller trouver mon maître pour l'avertir de tout ce qui se passe.

Dorothée

Fais en sorte que je puisse lui parler.

Morille

Mais en quel lieu, madame ?

Dorothée

Je ne sais.

Morille

Ni moi ; à moins que vous ne me permettiez de l'introduire dans la maison.

Dorothée

Fais comme tu l'entendras.

Morille

C'est assez, c'est assez.

Scène 10

Morille

Il sort.

Morille

Cette bague peut, en quelque manière, amoindrir les chagrins qu'un soufflet inspire ; et... mais ne perdons point de temps ; allons au plus tôt chercher mon maître.

Scène 11

Rosette, Julie, Adrian

Rosette

Ah ! Madame, regardez ; il me semble que voilà Morille. Oui, c'est lui : il faudrait l'appeler.

Julie

Tais-toi ; je ne veux pas que Lisidor sache que je suis en cette ville.

Rosette

Peut-être que, si je parlais à Morille...

Julie

Fais ce que je t'ordonne, et non davantage.

Adrian

Madame, voilà le logis de monsieur Hilaire, de la nièce duquel, comme je vous ai dit, monsieur Lisidor est passionnément amoureux.

Julie

Le traître ! Le perfide !

Adrian

Vous m'avez envoyé, depuis un mois, ici, pour observer les actions de votre amant ; soyez persuadée que je n'y ai point perdu de temps, et que par mes lettres, je vous en ai rendu un fidèle compte.

Julie

Crois que je suis fort contente de tes soins, et que tu le seras de moi.

Adrian

Madame, je suis votre serviteur. Mais que dites vous du billet que j'ai écrit à monsieur Eutrope, pour lui donner martel en tête, et traverser votre amant dans ses nouvelles amours ?

Julie

Rien n'est mieux imaginé, et le tour est adroit.

Rosette

Je vous avais bien dit, madame, que mon frère en savait bien long, et qu'il n'était pas un sot : c'est un compère... Il est vrai qu'il n'est pas riche, non plus que moi; mais il possède, en fonds d'esprit, plus de cinq cents écus de revenu : le jeu lui en fournit une bonne partie; et certains autres petits négoces, que les occasions présentent, lui répondent du reste. J'avoue que souvent il n'y a pas beaucoup de droiture dans tout ce trafic, mais on doit l'excuser; il a cela de commun avec de bien plus grands seigneurs que lui.

Adrian

Ma soeur aime à plaisanter.

Rosette

J'aime à parler franchement et sans fard. Mais rends-moi raison sur Morille, cocher dans ce logis, lui qui n'a jamais mené de carrosse.

Adrian

N'ai-je pas dit à madame que c'était sûrement une adresse pour faciliter leur entrevue ; et que, dans toutes les promenades, j'ai remarqué que monsieur Lisidor s'y rencontrait toujours ?

Rosette

Il est vrai : excuse; c'est que j'ai la mémoire courte.

Julie

Laisse-nous, Adrian, et va faire apporter mes hardes à l'hôtellerie : surtout, cache bien qui je suis.

Adrian

Madame, soyez en repos.

Scène 12

Rosette, Julie

Rosette

Que voulez-vous faire dans les rues, en l'équipage où vous êtes, madame ?

Julie

Hélas ! Ma chère Rosette, l'état de mon âme est bien plus en désordre que celui de mon corps. Faut-il que j'aime un homme si perfide ?

Rosette

Il est vrai que monsieur Lisidor ne fait pas trop bien son devoir; et, qu'après les obligations qu'il vous a, il n'en use guère en galant homme : mais c'est le procédé ordinaire de tous les infidèles.

Julie

Que ne puis-je changer comme lui ?

Rosette

Ma foi, madame, vous devriez oublier cet inconstant.

Julie

Il est inconstant ; mais , Rosette, je l'aime.

Julie rit.

Rosette

Il ne mérite pas que vous pensiez à lui. Considérez qu'au préjudice de la promesse de mariage qu'il vous a donnée, il cherche à vous manquer de foi. Chassez de votre mémoire ce volage, pour y laisser régner sa trahison. Il faut que ce soit un grand scélérat; car, quand je me souviens des termes passionnés dont il vous a tant de fois exprimé sa tendresse, je ne sais où j'en suis. Pour moi, je vous confesse qu'à tout ce qu'il disait, je donnais autant de croyance que vous , et même j'en sentais dans le coeur.... des mouvements.... qui s'épandaient partout, et qui inspiraient des désirs.... En vérité, madame, c'est un méchant homme. Vous riez; c'est quelque chose : mais, mort de ma vie ! Je m'en vengerais.

Julie

Et que ferais-tu ?

Rosette

J'en épouserais un autre à sa barbe.

Julie

Ah! Rosette, quand on aime fortement, il n'est guère en notre pouvoir de faire ce que tu dis.

Rosette

Merci de ma vie ! Je n'en ferais point à deux fois. Tu en aimes un autre? Adieu ; au diable.

Julie

Tu es bien heureuse, Rosette, de savoir si facilement te défaire de ta passion.

Rosette

Il ne faut que le vouloir, et l'on en vient à bout.

Julie

Pourtant, tu n'as pas entièrement oublié Morille ?

Rosette

Mafique ! Je ne pense plus à lui.

Julie

Cependant, quand tu l'as aperçu, tu n'as pu t'empêcher de faire paraître beaucoup d'émotion, et cela s'est vu sur ton visage.

Rosette

Je ne m'en défends pas. Vous savez que, quand on a eu de l'amitié et qu'on revoit la personne qu'on a aimée, il est difficile qu'on ne ressente, à sa vue, certains petits remuements... dans le coeur... qui... Ne seriez-vous pas bien aise de rencontrer monsieur Lisidor ?

Julie

Je serais ravie de le voir ; mais je serais fâchée qu'il m'eût vue.

Rosette

Mais, madame, quel est votre dessein ?

Julie

Je ne le sais pas bien encore, Rosette ; mais le temps m'inspirera les moyens nécessaires pour triompher de mon inconstant, et...

Scène 13

Adrian, Julie

Adrian

Ah ! Madame, je viens de rencontrer, chemin faisant, Morille et monsieur Lisidor, qui, sans doute, dressent leurs pas de ce côté; j'ai accouru pour vous en avertir.

Julie

Retirons-nous à l'écart, et tâchons de les observer.

Scène 14

Morille, Lisidor

Morille

Monsieur, demeurez autour d'ici, sans vous impatienter ; je vais prendre mon temps pour tâcher à vous faire entrer dans l'endroit où je couche, comme nous l'avons concerté.

Lisidor

Va donc, Morille, et reviens promptement : je brûle d'impatience de parler à ma chère Dorothée.

Scène 15

Lisidor

Lisidor

J'espère que, lorsque nous serons ensemble, nous trouverons les moyens de prévenir les malheurs qui nous menacent, et je hasarderai toutes choses pour avoir le bonheur d'être son époux. Mais il me semble que j'aperçois quelqu'un venir ici : éloignons-nous un peu.

Scène 16

Monsieur Eutrope

Il frappe à la porte de Monsieur Hilaire.

Monsieur Eutrope

Ô Amour ! Ô Amour ! Ô Amour ! Que tu fais régner puissamment dans mon coeur l'aimable Dorothée ! Quand je ne la vois pas, je suis dans des inquiétudes cruelles ; et quand je la vois, je sens des élancements de joie qui me causent des émotions incompréhensibles. J'ai une impatience extrême de la voir, et d'apprendre de monsieur Hilaire le succès de leur entretien touchant les plaintes que je lui ai faites. Entrons.

Scène 17

Roline, Monsieur Eutrope

Roline

Que vous plaît-il, monsieur ?

Monsieur Eutrope

Monsieur Hilaire est-il au logis ?

Roline

Non, monsieur.

Monsieur Eutrope

Et mademoiselle Dorothée ?

Roline

Elle est à sa chambre; venez, je vais vous conduire.

Monsieur Eutrope

Volontiers.

Scène 18

Lisidor

Lisidor

Que je suis malheureux ! Fallait-il que ce maudit rival vînt en ce moment, pour traverser notre dessein ? Mais n'importe; il faut absolument, quoi qu'il arrive, que je parle à ma chère Dorothée.

Scène 19

Morille, Lisidor

Morille

Monsieur, tout est favorable pour vous couler dans mon taudis. Venez vite; et après, quand je trouverai l'occasion, je ferai le reste.

Lisidor

Mais...

Morille

Point de mais ; suivez-moi.

Scène 20

Adrian, Julie, Rosette

Adrian

Eh bien! Madame, vous ne pouvez plus l'ignorer.

Julie

Ah, ciel ! Que viens-je de voir et d'entendre ? Le traître !

Rosette

Madame, il faut entrer là dedans , et frotter le maître et le valet comme tous les diables.

Julie

Le lâche ! Le scélérat ! Adrian, va-t'en au logis, et fais ce que je t'ai dit.

Il sort.

Adrian

Suffit, madame.

Scène 21

Julie, Rosette

Julie

Le fourbe ! Me trahir ainsi !

Rosette

Tout franc, si j'aimais comme vous aimez, j'aurais déjà mis le feu à la maison.

Julie

La violence est ici bien moins nécessaire que l'adresse.

Rosette

Morguenne ! Il s'en souviendrait. Mais que prétendez-vous faire ? Quant à moi, j'enrage de battre. Ah ! Que je prendrais un grand plaisir à bourrer un infidèle, et à lui faire rentrer dans le ventre sa perfidie et son inconstance.

Elle baisse sa coiffe.

Julie

Cesse tes emportements, baisse ta coiffe, heurte, et demande le maître de la maison.

Rosette

Pourquoi cela, madame ?

Julie

Garde le silence, et me laisse agir.

Rosette

Mais, si Morille vient à paraître, je commencerai d'abord à lui donner sur les oreilles.

Julie

Non, je te le défends ; tu ruinerais, par là, le dessein que j'ai pris. Ne bouge; j'y vais moi-même : mais, surtout, ne parle point.

Rosette

Il faudra se contraindre.

Scène 22

Monsieur Hilaire, Julie, Rosette

Comme Julie va pour heurter, elle rencontre Hilaire qui avait son passe-partout.

Monsieur Hilaire

Que cherchez-vous, madame ?

Julie

Je cherche Monsieur Hilaire, le maître de ce logis.

Monsieur Hilaire

Vous parlez à lui, madame.

Julie

Ah ! S'il est ainsi, monsieur, souffrez que j'implore votre justice.

Monsieur Hilaire

Contre qui, madame ?

Julie

Contre un perfide, un traître, un scélérat que vous avez chez vous.

Monsieur Hilaire

Et quel est-il, madame ?

Julie

C'est Morille, monsieur, votre cocher.

Monsieur Hilaire

Et que vous a-t-il fait ?

Julie

Hélas ! Plutôt, que ne m'a-t-il point fait ? Il m'a abandonnée misérablement avec deux pauvres petits enfants.

Monsieur Hilaire

Comment ! Êtes-vous sa femme ?

Julie

Oui, monsieur, pour mon malheur.

Monsieur Hilaire

Il ne m'avait point dit qu'il fût marié : mais la plupart des serviteurs en usent de la sorte, pour se conserver une condition. Cà, que souhaitez-vous de moi ?

Julie

Je voudrais seulement le voir, et que vous voulussiez prendre la peine de nous remettre bien ensemble.

Monsieur Hilaire

De tout mon coeur : mais voyons un peu votre visage.

Julie

Volontiers.

Monsieur Hilaire

Ah, ciel ! L'aimable personne ! Quoi! Vous êtes la femme de ce maraud-là ?

Julie

Oui, monsieur, puisque le ciel l'a voulu ainsi.

Monsieur Hilaire

C'est un meurtre que vous soyez la femme d'un fat comme lui.

Julie

Il est mon mari.

Monsieur Hilaire

Il n'est pas digne de ce nom-là, et vous méritez une autre fortune.

Julie

Vous me flattez, monsieur.

Monsieur Hilaire

Je veux prendre votre parti contre lui, et par là vous donner des marques sensibles de l'estime que j'ai pour vous.

Julie

Que je vous serai redevable !

Monsieur Hilaire

Votre abord m'a touché d'une telle manière, que je l'étranglerais s'il refusait de faire son devoir auprès de vous.

Julie

Que je vous suis obligée !

Monsieur Hilaire

Point ; au contraire, c'est moi qui, en vous servant, trouve que je vous suis encore redevable. Une femme aussi belle et aussi bien faite mérite assurément qu'on ait de la tendresse pour elle. C'est un pendard ! Quelle est cette autre dame?

À Rosette.

Julie

C'est une de mes parentes. Ma cousine, saluez monsieur.

Rosette

Je suis sa très humble servante.

Monsieur Hilaire

Elle est assez jolie; mais, tout franc, vous l'êtes encore plus qu'elle. Je vais faire ouvrir mon appartement pour vous y faire entrer, et là nous nous expliquerons avec lui de bonne manière.

Scène 23

Rosette, Julie

Rosette

Ma foi, madame, je crois que ce monsieur Hilaire se sent remuer.... dans lui.... quelque chose pour vous.

Julie

Qu'importe ?

Rosette

Il embrasse votre intérêt avec beaucoup de chaleur ; et cela signifie que vos yeux lui inspirent de certains sentiments qui... Enfin, vous m'entendez.

Julie

Cela m'est fort indifférent ; mais je suis bien aise de l'engager dans mes intérêts.

Rosette

Vous ne vous y prenez pas mal. Mais, s'il vous plaît, madame, à quoi bon dire que vous êtes la femme de Morille? Je n'y comprends rien.

Julie

N'en sois point jalouse; c'est pour mieux ménager les choses, et ne pas commettre d'abord mon infidèle.

Rosette

Voilà bien des réserves pour un amant qui vous trahit.

Julie

Il est vrai ; mais l'amour....

Rosette

Mais l'amour... mais l'amour... L'amour est un sot quand il excuse un infidèle : pour moi, je ne mourrai point satisfaite, que je n'aie assommé un inconstant.

Julie

Ta violente humeur va toujours à l'extrémité : mais laisse-moi faire ; et, surtout, ne parle point que je ne te l'ordonne.

Rosette

C'est assez ; vous serez obéie.

Julie

On ouvre ; baissons nos coiffes.

Scène 24

Rosine, Monsieur Hilaire

On tire une ferme qui représente une grande porte d'appartement et celles de deux cabinets.

à Hilaire

Rosine

Monsieur Eutrope est là haut, avec votre nièce, monsieur.

Monsieur Hilaire

J'en suis ravi. Sors, Roline, et fais venir ici Morille.

Rosine

N'avez-vous besoin de rien, Monsieur ?

Monsieur Hilaire

Non ; laisse-moi en repos, et va faire ce que je t'ordonne.

Rosine

J'y cours.

Scène 25

Monsieur Hilaire, Julie

Monsieur Hilaire

Madame, voici l'appartement de votre serviteur, dont vous êtes la maîtresse.

Julie

Ah ! Monsieur

Monsieur Hilaire

Morille va venir; entrez dans ce cabinet pour nous écouter, et vous verrez comme je vais prendre la chose.

Rosette entre aussi dans le cabinet.

Julie

D'accord.

Scène 26

Morille, Monsieur Hilaire

Morille

Que vous plaît-il, monsieur?

Monsieur Hilaire

Venez çà, maraud ; venez çà, pendard. N'avez-vous point de honte de faire ce que vous faites ?

Morille

Moi, monsieur ?

Monsieur Hilaire

Oui, toi : oui, toi.

Morille

Et que fais-je, monsieur ?

Monsieur Hilaire

Comment, traître ! Ce que tu fais ?

Haut.

Morille

Je tremble. J'ignore, monsieur, ce que vous voulez me dire.

Monsieur Hilaire

Je veux dire que tu es un coquin fieffé, et que tu mériterais une punition rigoureuse, pour t'apprendre à faire ce que tu dois.

Morille

Tout est perdu.

Monsieur Hilaire

Allons, qu'on se repente de son crime, et qu'on m'avoue la vérité.

Bas, à part.

Morille

Je ferai tout ce qu'il vous plaira. Que mon maître n'est-il hors d'ici !

Monsieur Hilaire

Trahir une personne pour qui tu devrais avoir le dernier respect ! Qui te porte à faire une telle perfidie ?

Haut.

Morille

Tout est découvert. Monsieur !...

Monsieur Hilaire

Quoi, monsieur...? Parle.

Morille

Monsieur... Monsieur !

Monsieur Hilaire

Hé bien? Quoi ?

Morille

Je vous demande pardon.

Scène 27

Monsieur Hilaire, Morille, Julie

Monsieur Hilaire

Ce n'est pas à moi que tu dois demander pardon ; c'est à cette aimable personne que ta mauvaise humeur maltraite.

Morille

Ah, ciel ! Que vois-je ? Je ne sais où j'en suis.

À Julie.

Monsieur Hilaire

Te voilà tout interdit, coquin! Allons, qu'on l'embrasse tout-à-l'heure devant moi ; qu'on lui témoigne son repentir, et qu'on la prie de vouloir te pardonner. Le voulez-vous pas bien ?

Julie

Tout ce qu'il vous plaira, Monsieur.

Monsieur Hilaire

Ah, pendard, tu ne mérites pas une femme si aimable. Allons donc, qu'on l'embrasse.

résistant à Hilaire

Morille

Hé ! Monsieur....

Monsieur Hilaire

Quoi ! Tu y montres de la répugnance !

Julie

Vous le voyez, monsieur.

Monsieur Hilaire

Vite, qu'on fasse ce que je dis.

Morille

Vous vous moquez de moi, monsieur.

Monsieur Hilaire

Est-ce me moquer de toi, quand je veux te remettre bien avec ta femme ?

Morille

Ma femme !

Monsieur Hilaire

Oui, ta femme, et dont tu as deux petits enfants.

Morille

Moi ?

Monsieur Hilaire

Oui, toi : oses-tu soutenir que tu n'es pas marié avec elle?

Morille

Oui, monsieur, je l'ose, puisque cela n'est pas.

Julie

Cela n'est pas, infâme? Peux-tu, sans rougir, proférer ces paroles ?

Morille

Quoi ! Vous êtes ma femme ?

Julie

Oui, oui, je la suis ; et tes débauches t'ont à porté me quitter pour une autre, qui, sans doute, vaut moins que moi : le Mans, où je suis née, est témoin de ce que je dis.

Monsieur Hilaire

Voilà de nos débauchés, qui souvent abandonnent des femmes aimables, pour courir après des gueuses et des chèvres coiffées.

Julie

Quel avantage aurais-je, s'il n'était pas mon mari, de venir ici me dire sa femme ?

Monsieur Hilaire

En effet. Qu'as-tu à répliquer là-dessus ? Car, auprès d'elle, tu n'es qu'un magot.

Morille

Je n'y connais plus rien.

Monsieur Hilaire

Eh bien ! Que réponds-tu à cela ?

Morille

Monsieur elle veut être ma femme ; j'en demeure d'accord.

Monsieur Hilaire

Vraiment, te voilà bien malade ! Voyez qu'il est à plaindre ! Allons donc, qu'on l'embrasse au plus vite.

Morille

Puisque vous l'ordonnez, monsieur, c'est de tout mon coeur.

Julie

Non, monsieur ; souffrez que je n'en fasse rien : il m'a refusée, en votre présence, et il est juste que je le refuse à mon tour, afin qu'il cherche à mériter cette faveur.

À Julie.

Monsieur Hilaire

Elle a parbleu raison, et je n'en ferais pas moins en sa place. Mais, pour l'amour de moi, touchez-vous dans la main.

Julie

J'obéis à vos ordres avec bien du plaisir.

Julie retire sa main.

Morille

Et moi pareillement.

Monsieur Hilaire

J'ai de la joie de vous voir en bonne intelligence, et que ce soit par mon moyen.

Julie

Je vous remercie de toute mon âme.

À part.

Morille

Monsieur, je suis votre serviteur. Parbleu ! Je n'y vois goutte.

À Julie.

Monsieur Hilaire

Voilà qui ne va pas mal. Il faut, pour bien fomenter ce raccommodement, que vous demeuriez dans mon logis avec votre mari. Ma nièce se marie, au plus tard, dans trois jours, et j'ai besoin, en son absence, d'une personne qui prenne soin de ma maison ; je serai ravi d'en mettre la conduite entre vos mains. Qu'en dites-vous ?

Julie

Je ferai tout ce que vous voudrez.

Monsieur Hilaire

Et toi, qu'en dis-tu?

À part.

Morille

Je ne m'oppose à rien, monsieur. Je ne comprends point tout ceci.

Monsieur Hilaire

Votre réunion ne sera pas bien faite que vous n'ayez couché ensemble.

Morille

Je voudrais voir cela.

Julie

Rien ne presse, monsieur.

Monsieur Hilaire

J'en demeure d'accord ; mais , dans ces sortes de réconciliations, le particulier de l'homme et de la femme est un grand secours pour terminer bien des contestations. Vous pouvez, en attendant mieux, disposer de ce cabinet, vous y déshabiller et vous mettre au lit.

Julie

Oh ! Monsieur...

Morille

Quant à moi, monsieur, je suis tout prêt à obéir.

À Julie.

Monsieur Hilaire

C'est bien fait. Vous devez, à son exemple, montrer un peu d'empressement pour les choses.

Julie

Monsieur, permettez-moi....

Monsieur Hilaire

Sans façon ; je veux vous voir ensemble dans le lit ; et pour cela, il faut vous laisser seule avec votre époux : l'occasion achèvera de cimenter ce que j'ai mis en beau chemin.

Julie

Je suis confuse de vos bontés.

Monsieur Hilaire

Qu'elle est charmante !

Morille

Cela est vrai.

Monsieur Hilaire

Qu'on fasse désormais son devoir, et que je n'entende aucune plainte.

À part.

Morille

Je n'y manquerai pas. Ma foi, tout coup vaille ; voyons où la chose ira.

Monsieur Hilaire

Je cherche entièrement votre satisfaction.

À Morille.

Julie

Je vous en ai les dernières obligations. Remercie donc monsieur de tant de grâces qu'il nous fait.

Monsieur Hilaire

Je l'en dispense : il faut un peu l'excuser ; il est tout étourdi du bateau.

À part.

Haut.

Morille

Un autre le serait à moins. Que mon maître peste contre moi ! Monsieur, l'excès de mon silence vous explique... souverainement... ma reconnaissance.

À Julie.

Monsieur Hilaire

C'est fort bien dit. Je vais emmener votre parente avec moi et la conduire dans un autre appartement. Un tiers est toujours incommode en de pareilles rencontres.

Julie

Souffrez qu'elle reste encore un moment ici, après elle sortira.

Monsieur Hilaire

Vous avez vos raisons pour cela, que je ne veux point pénétrer. Quand vous jugerez à propos qu'elle sorte, Morille prendra le soin de la mettre entre les mains de Roline. Soyez persuadée de mon estime.

Julie

J'aurais tort d'en douter.

Scène 28

Julie

Julie

Nous voici maintenant comme je l'ai souhaité. Or çà, monsieur le faquin, que me direz-vous ?

Scène 29

Rosette, Morille, Julie

Rosette

C'est à ce coup que nous te tenons, pendard !

Morille

Quoi ! Rosette aussi !

Rosette

Oui, c'est Rosette, fourbe ! Mais réponds à madame.

Morille

Que veux-tu que je lui réponde ? Elle se dit ma femme ; elle a des enfants de moi ; tout le Mans le sait : je ne comprends point ce qu'elle veut par-là.

Julie

Je veux par-là prévenir tes fourberies et m'expliquer avec toi sur les perfidies de ton maître.

Morille

Je ne suis point un fourbe. Mais monsieur Hilaire vous a-t-il causé quelque déplaisir ?

Julie

Ce n'est pas de monsieur Hilaire que je parle ; c'est du traître Lisidor, chien !

Morille

Madame, il y a trois mois que je ne suis plus avec lui et que je ne l'ai vu.

Julie

L'effronté menteur ! Il n'est donc pas amoureux de la nièce de monsieur Hilaire, et tu ne t'es pas mis cocher céans pour servir ses nouvelles amours ? Hem?

Morille

Cela n'est point vrai.

Rosette

Impudent ! Un démenti mérite un soufflet. Nous savons tes ruses.

Morille

Morbleu ! Je n'entends point raillerie.

Rosette

Oh ! Tu n'y es pas encore ; je t'en dois bien d'autres. Mais réponds, réponds, et dis la vérité ; car, autant de fois que tu mentiras, autant de soufflets.

Julie

Où est-il, Lisidor ?

Il va pour sortir.

Morille

Qu'il soit où il voudra; ce n'est pas mon affaire.

Julie

Non, non ; tu ne sortiras point.

Morille

Madame, laissez-moi.

Julie

Ah, maraud ! Il faut que je t'étrangle.

Morille

Assommons ce trompeur. Ah, traître ! Ah, scélérat ! Tu passeras par nos mains.

Morille

À l'aide ! Au meurtre ! Ah ! Ah ! On m'assomme !

Scène 30

Monsieur Hilaire, Julie, Rosette, Morille

Monsieur Hilaire

Quel bruit est-ce là ?

Julie

Hélas ! Monsieur, c'est ce méchant qui m'assassine ; et, sans ma parente, je crois qu'il m'aurait estropiée.

Monsieur Hilaire

Comment, infâme ! Vous osez maltraiter votre femme chez moi ! Oh ! Je vous apprendrai à vivre.

Rosette

Monsieur, d'un coup qu'il m'a donné, je pense avoir le cou rompu. Ah! Ah ! Je n'en puis plus.

Morille

Monsieur, elles ne disent pas vrai ; et je vais vous faire connaître...

À Julie.

À Morille.

Monsieur Hilaire

Taisez-vous, impudent, taisez-vous, autrement je vous traiterai comme vous le méritez. Votre intérêt m'est cher. Allons, qu'on aille à son écurie, et qu'on nous laisse ici.

Julie

Non, monsieur, je ne souffrirai point qu'il sorte ; il y va trop du vôtre.

Monsieur Hilaire

Comment ?

Julie

Il faut que vous sachiez sa trahison; je ne puis plus la celer. Il a fait cacher, depuis une demi-heure, un homme céans, qui, sans doute, y est encore; il est important que vous sachiez à quel sujet.

Monsieur Hilaire

Que me dites-vous là ?

Julie

Je vous dis la vérité ; nous l'avons vu.

Rosette

Rien n'est plus assuré, monsieur; et c'est ce que nous lui reprochions quand il nous a battues.

À Morille.

Monsieur Hilaire

Il y a de la vraisemblance à ce que vous dites : c'est peut-être un certain drôle qui, dit-on, en veut à ma nièce, et qui, possible, a de l'intelligence avec lui. Quel est cet homme ?

Morille

Monsieur.... Je ne sais pas....

Monsieur Hilaire

Par la mort ! Par la ventre ! Je le veux savoir, ou je t'estropie.

Morille

Monsieur, je vous demande pardon : c'est un de mes amis, fort galant homme, qui, pour une action d'honneur, appréhende la justice, et qui, pour sa sûreté, m'a prié instamment de le cacher deux ou trois jours, dans le lieu où je couche,

Monsieur Hilaire

Quoi ! Sans ma permission.

Morille

Excusez-moi, monsieur; je n'ai pas encore trouvé le temps de vous en parler.

Julie

Croyez, monsieur, qu'il vous abuse : les bontés que vous m'avez témoignées, me forcent à prendre ici votre intérêt contre le sien.

Monsieur Hilaire

Que ne vous dois-je point ?

Julie

Si vous voulez que je vous en dise davantage, faites venir cet homme en ce lieu, et que, devant eux, vous soyez instruit de toutes choses.

À Morille.

Monsieur Hilaire

Il faut vous satisfaire. Je commence à me persuader que tu es un fourbe. Donne-moi la clef.

Morille

J'y vais avec vous, monsieur.

Monsieur Hilaire

Je ne le veux pas ; demeure là.

Morille donne sa clef à Hilaire.

Julie

Empêchez, surtout, que cet homme ne sorte de chez vous, et pour cause.

Monsieur Hilaire

Laissez-moi faire ; vous serez contente.

Scène 31

Morille, Rosette, Julie

Morille

Eh bien! Monsieur le fripon, voilà tantôt toutes vos tromperies à bout.

Morille

Que veux-tu que j'y fasse ? Est-ce ma faute ?

Rosette

À qui donc, chien de pendard?

À Julie.

Morille

À la violente humeur de mon maître, qui m'a contraint à faire tout ce que j'ai fait. Mais, Rosette, ma chère Rosette, suis-je indigne du pardon que je demande ? Madame, je suis perdu, si vous n'avez pitié de moi.

Rosette

Tu fais le chien couchant, à présent.

Morille

Rosette, ma chère Rosette, par l'amour que j'ai pour toi, porte madame à me pardonner, quoique, Dieu me damne, je ne sois point coupable.

Rosette

Madame, il s'explique à coeur ouvert.

Julie

Crois-tu qu'il soit véritable ?

Morille

Oui, la peste m'étouffe, ou le diable m'emporte.

Rosette

Penses-tu qu'on te croie, pour jurer ?

Morille

Quoi ! Rosette,seras-tu une roche pour Morille ? N'auras-tu point compassion de ses larmes, et ne saurait-on te toucher par quelque endroit ? Rosette ! Rosette !

Rosette

Madame, ses pleurs me percent l'âme, et je vous demande sa grâce.

Julie

Eh bien ! Je lui pardonne à ta considération.

Morille

Ah ! Me voilà trop content ! Arrive tout ce qu'il pourra, maintenant : j'ai votre appui, c'est assez.

Rosette

Mort de ma vie ! N'y retourne pas ; autrement...

Morille

Rosette, crois que je suis au désespoir de t'avoir déplu ; et que, quand il irait de la potence...

Scène 32

Dorothée, Morille, Julie

Dorothée

Morille !

À Julie.

Morille

On y va. C'est Dorothée.

Julie

Taisons-nous.

Dorothée

Quel bruit ai-je entendu ?

Morille

Je ne sais.

Dorothée

Quelles sont ces demoiselles ?

Morille

Je ne sais.

Dorothée

Pourquoi sont-elles ici ?

Morille

Je ne sais.

Dorothée

Que demandent-elles ?

Morille

Votre oncle.

Dorothée

Mon oncle ? Et où est-il ?

Morille

Il va venir tout à l'heure avec monsieur Lisidor.

Dorothée

Que dis-tu ?

Morille

Je dis que tout est découvert.

Dorothée

Comment ?

Scène 33

Morille, Dorothée, Monsieur Hilaire, Lisidor, Julie, Rosette

Morille

Les voici.

Dorothée

Ô ciel ! Que je suis malheureuse !

Monsieur Hilaire

Monsieur, c'est en ce lieu qu'il faut s'expliquer nettement et sans détours.

Lisidor

Que vois-je ? Julie en ces lieux !

Monsieur Hilaire

Çà, pour quel dessein êtes-vous dans mon logis ? Répondez.

Lisidor

Monsieur, ce n'est point en ce lieu que je dois expliquer les choses ; lorsque nous serons seuls, vous et moi, je vous en instruirai.

Monsieur Hilaire

Il n'est pas nécessaire d'être seuls pour cela ; il faut parler franc.

Il va pour sortir.

Lisidor

Vous le voulez ainsi, et moi je n'en ferai rien : serviteur.

Julie

Non, tu ne sortiras point que je n'aie éclairci toutes les choses.

Lisidor

Madame...

Julie

Hé bien ? Madame... Que veux-tu dire ?

Monsieur Hilaire

Qu'est-ce ceci ?

Julie

Apprenez, monsieur, que, pour mon malheur, j'aime ce perfide ; que j'ai de lui une promesse de mariage, et qu'il cherche à me manquer de parole pour tâcher à surprendre votre nièce.

Monsieur Hilaire

Vous avez une promesse de mariage de monsieur ?

Julie

Oui, monsieur, et la voilà.

Monsieur Hilaire

Vous n'êtes donc pas la femme de Morille ?

Julie

Non, monsieur; et ce Morille est le valet de mon infidèle.

À Morille.

Rosette

C'est la pure vérité, monsieur; et moi je suis la servante de madame. Parle ; n'est-il pas véritable ?

Monsieur Hilaire

Que réponds-tu à cela, maraud ?

Morille

Hé ! Rien... Monsieur.

À Lisidor.

Monsieur Hilaire

J'entends; c'est assez. Et vous, monsieur, qu'avez-vous à répondre là-dessus ?

Lisidor

Que cela peut être vrai, et peut être faux.

À Dorothée.

Monsieur Hilaire

La réponse est un peu normande. Et vous, notre nièce, qu'en dites-vous ?

Elle sort.

Dorothée

Que c'est un fourbe, un scélérat que je déteste.

Monsieur Hilaire

Fort bien.

Scène 34

Monsieur Hilaire, Julie

Monsieur Hilaire

Savez-vous, morbleu ! Que si vous ne sortez au plus tôt de ma maison, je vais vous mettre entre les mains de la justice, comme des fourbes et des ravisseurs ?

Julie

Monsieur, vous excuserez, s'il vous plaît, la liberté que j'ai prise, et vous pardonnerez à la tendresse d'une amante jalouse.

À Morille, lui donnant un soufflet en sortant.

Monsieur Hilaire

Allez au diable, et sortez promptement de mon logis. Pour ma nièce, elle épousera, dès demain, monsieur Eutrope ou un couvent. Et pour toi, voilà ton salaire.

Scène 35

Morille, Rosette, Lisimon, Julie, Lisidor

Morille

Me voilà payé de mes gages.

Rosette

Tu en es quitte à bon marché.

Il se met à genoux.

à Julie

Lisimon

Je ne sais que trop bien, madame, que je suis coupable envers vous : mais je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous m'accordiez le pardon que je vous demande.

Julie

On pardonne aisément aux personnes qu'on aime.

Morille

Et toi, Rosette, n'en fais-tu pas de même ?

Rosette

De tout mon coeur.

Lisidor

Mais par quelle aventure êtes-vous ici ?

Julie

Vous l'apprendrez une autre fois. Sortons, et ne donnons point sujet à monsieur Hilaire de se plaindre davantage.

Morille

Je vous suis ; car il ne fait pas bon ici pour moi.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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