Le Cocher Supposé
Scène 1
Morille, Lisidor
Morille
Ah ! Monsieur, je viens de vous chercher.
Lisidor
Et moi, Morille, je rodais autour d'ici, pour voir si je pourrais te rencontrer. Pourquoi me cherchais-tu ?
Morille
Pour deux choses : l'une, pour vous faire savoir qu'hier je rencontrai, par hasard , un de mes amis arrivé du Mans, qui me fit des baise-mains de la chère Rosette, et qui m'assura que madame Julie est fort en peine de votre retardement à Paris. Elle sait qu'il y a déjà longtemps que vos affaires sont terminées, et que vous devriez être de retour.
Lisidor
Je sais tout cela ; mais n'as-tu rien d'ailleurs à m'apprendre ?
Morille
Oui ; mais, monsieur, madame Julie est une personne qui...
Lisidor
Eh ! Laisse là Julie, et me parle de Dorothée.
Morille
Lisez ce billet, et souffrez que je vous quitte. Quelques gens pourraient sortir du logis serviteur.
Lisidor
Tu as raison. Va.
Scène 2
Lisidor, Dorothée
Lisidor
« J'irai tantôt me promener aux Invalides ; ne manquez pas de vous y trouver : je m'y rendrai de bonne heure, pour avoir la joie d'être plus longtemps avec vous. Adieu; aimez-moi toujours autant que je vous aime. »
Dorothée
J'aperçois son oncle qui sort de sa maison : éloignons-nous.
Scène 3
Monsieur Eutrope, Monsieur Hilaire
Monsieur Eutrope
Soyez persuadé, monsieur Hilaire, que la chose est véritable.
Monsieur Hilaire
Je vous avoue, seigneur Eutrope, que j'ai peine à croire ce que vous venez de me dire.
Monsieur Eutrope
Rien n'est pourtant plus assuré.
Monsieur Hilaire
Mais, seigneur Eutrope, n'est-ce point aussi quelque sentiment de jalousie qui s'est emparé de votre imagination ? Souvent les amants trop délicats prennent l'ombre pour le corps, et le faux pour le vrai.
Monsieur Eutrope
Encore une fois, monsieur Hilaire, c'est la vérité.
Monsieur Hilaire
Mais, de qui tenez-vous la chose?
Monsieur Eutrope
Je la tiens d'un billet cacheté qu'on a envoyé chez moi, en mon absence, sans savoir de quelle part il vient ; je n'en connais pas même l'écriture.
Monsieur Hilaire
C'est peut-être une chose supposée, ou une histoire laite à plaisir.
Monsieur Eutrope
Non ; rien n'est plus certain, et j'en suis fortement persuadé.
Monsieur Hilaire
Pourrait-on voir ce billet ?
Monsieur Eutrope
Facilement ; le voilà.
Monsieur Hilaire
À monsieur Eutrope. « Un intérêt particulier qui me regarde, m'oblige à vous avertir que Madame Dorothée, nièce de monsieur Hilaire, de laquelle vous êtes si passionnément amoureux, aime un cavalier qui vous est inconnu, et qu'ils se voient tous les jours à la promenade. Si vous doutez de ce que je vous écris, vous pouvez vous-même, avec un peu de soin, vous éclaircir aisément de cette vérité. »
Monsieur Eutrope
C'est ce que je n'ai pas manqué de faire ; et je la vis hier, dans le bois de Vincennes, en grande conversation avec un monsieur que je ne connais point.
Monsieur Hilaire
Hors du carrosse?
Monsieur Eutrope
Hors du carrosse, et se promener avec lui assez familièrement.
Monsieur Hilaire
Vous me surprenez. Je veux, tout à l'heure, éclaircir cette affaire devant vous, et lui en faire reproche.
Monsieur Eutrope
Non, ce n'est pas ce que je demande ; je craindrais qu'elle ne s'irritât contre moi, et qu'elle ne trouvât mauvais que je censurasse ses actions avant que d'être son époux ; je ne veux pas même qu'elle sache que ce rapport vienne de ma part : je connais son esprit, et...
Monsieur Hilaire
Je vous entends, seigneur Eutrope, il suffit. Vous aimez ma nièce ?
Monsieur Eutrope
On ne saurait en douter sans me faire injure.
Monsieur Hilaire
Seigneur Eutrope, je vous ai promis ma nièce, et je vous la promets : dans trois jours, au plus tard, elle sera votre femme.
Monsieur Eutrope
Je n'ai rien à souhaiter davantage, et vous me mettrez par là au comble de la joie. Mais, surtout, je vous prie de manier les choses avec douceur : je serais au désespoir si elle en recevait quelque mauvais traitement.
Monsieur Hilaire
Allez, soyez en repos ; vous aurez de mes nouvelles dans peu : je dois promptement m'instruire de tout ceci.
Scène 4
Monsieur Hilaire
Monsieur Hilaire
Holà, cocher ! Morille !
Scène 5
Morille, Monsieur Hilaire
Entrant.
Morille
Monsieur ? Que vous plaît-il, monsieur ? Faut-il mettre les chevaux au carrosse ? Ils sont en bon état. Aussi je puis dire, sans vanité, que, dans tout Paris, il n'y a point de cocher qui prenne tant de soin de ses chevaux que moi. Je viens de les ramener de chez le maréchal.
Monsieur Hilaire
Pourquoi les as-tu menés chez le maréchal ?
Morille
C'est qu'il y en avait un, monsieur, à qui un fer s'était cassé en revenant de l'abreuvoir, et qu'à l'autre, il y manquait cinq ou six clous...
Monsieur Hilaire
Tu as bien la mine de t'entendre avec le maréchal pour manger avec lui le fer et les clous.
Morille
Je ne suis point de ces fripons-là, et vous ne me connaissez pas. Je sais que la plupart des cochers s'entendent avec le sellier, le maréchal et le charron pour attraper de quoi boire; mais je n'ai rien à craindre là-dessus.
Monsieur Hilaire
Je crois que tu vaux bien mieux que les autres ! Dis-moi un peu : quel est ce muguet qui se rencontre à toutes les promenades que fait ma nièce, et qui, hier encore, dans le bois de Vincennes, se promenait tête-à-tête avec elle, dans des lieux écartés des routes ordinaires ?
Morille
Je ne sais ce que c'est, monsieur.
Monsieur Hilaire
Comment ! Tu ne sais ce que c'est ?
Morille
Non, monsieur.
Monsieur Hilaire
Veux-tu soutenir que cela n'est pas véritable ?
Morille
Moi, monsieur ? Vous voyez que je ne soutiens rien.
Monsieur Hilaire
On t'a fait le bec, et on t'a donné la pièce blanche pour te taire ; mais il faut que tu me dises tout maintenant la vérité.
Morille
Je vous la dis.
Monsieur Hilaire
Qu'est-ce que tu me dis ?
Morille
Je vous dis que je ne sais ce que c'est.
Monsieur Hilaire
Oses-tu mentir avec tant d'impudence ?
Morille
Je ne mens point.
Monsieur Hilaire
Tu ne mens point, pendard ? C'est une chose que j'ai vue de mes propres yeux.
À part.
embarrassé
Morille
Vous l'avez donc vue tout seul ; car pour moi je n'ai rien vu. Que faire ici ?
Monsieur Hilaire
As-tu l'effronterie de m'assurer que tu n'as rien vu ? Hem ? Réponds, parle.
Morille
Monsieur, j'aime mieux me taire que de mal parler.
Monsieur Hilaire
Ne crois pas te sauver par le silence; je veux que tu parles.
Morille
Mais, en parlant, que faut-il que je dise ?
Monsieur Hilaire
Il faut dire ce que tu sais.
Morille
Je ne sais rien.
Monsieur Hilaire
Quoi! Tu persisteras à nier toujours ? Par la mort !....
Haut.
Morille
Il faut ici payer d'esprit. Est-ce que je prends garde aux choses que fait un maître ou une maîtresse ? Je ne pense qu'à mener mon carrosse, et à faire ce qu'on me commande.
Monsieur Hilaire
Je veux savoir absolument quel est ce drôle avec qui elle a des intelligences.
Morille
Monsieur, il ne faut jamais qu'un serviteur mette le nez dans les affaires de ceux dont il mange le pain, à moins qu'ils ne l'ordonnent.
Monsieur Hilaire
Eh bien ! Je t'ordonne de me dire, sur l'heure, quel est ce monsieur avec qui ma nièce a commerce.
Morille
Ce n'est point aux valets à s'ingérer de pénétrer les actions des personnes qu'ils servent.
Monsieur Hilaire
Veux-tu répondre à ce que je te demande ?
Morille
Ce n'est point là mon humeur.
Monsieur Hilaire
Je perds patience.
Morille
Depuis deux mois que je vous sers, je ne crois pas que vous puissiez vous plaindre de ma langue.
Monsieur Hilaire
Le diable t'emporte !
Morille
Nous savons la gouverner.
Monsieur Hilaire
Que la peste t'étouffe !
Morille
Vous voulez sans doute m'éprouver mais vous ne m'y tenez pas.
Monsieur Hilaire
Que le ciel te confonde !
Morille
Je ne suis pas de ces gens qui s'abandonnent à parler de leurs maîtres à tort et à travers.
Monsieur Hilaire
Que la foudre t'écrase !
Morille
Nous savons vivre, dieu merci.
Monsieur Hilaire
Oh ! Je n'en puis plus.
Morille
Il faut, dans le monde, tout voir, tout entendre, et se taire.
Monsieur Hilaire
Maraud ! Je te...
Morille
C'est la maxime des grands hommes.
Monsieur Hilaire
Ah ! Je déteste.
Morille
Quoique je ne sois qu'un cocher, j'ai de la morale ; et je puis dire, sans vanité, que j'ai vu, lu et retenu, et que....
Monsieur Hilaire
Ah, bourreau ! Il faut que je t'étrangle.
Morille
Tout doux, tout doux, monsieur; vous vous mettez en colère.
Monsieur Hilaire
Eh ! N'ai-je pas raison, chien que tu es ?
Morille
Monsieur, sans vous emporter si fort, faites-moi, s'il vous plaît, la grâce de m'écouter.
Monsieur Hilaire
Cà, que veux-tu me dire ?
Morille
Faisons-nous justice : seriez-vous bien-aise, monsieur, que j'allasse découvrir à madame votre nièce l'intrigue secrète que vous avez avec certaine bourgeoise que je fais entrer, sans bruit., deux fois la semaine, par la porte de derrière, et que je conduis, par votre ordre, jusqu'au petit degré qui rend à votre garde-robe ? Plait-il ?
Monsieur Hilaire
Il n'est pas, à présent, question de cela.
Morille
Il est vrai ; mais c'est pour vous faire connaître qu'un domestique doit être discret, et qu'il ne faut jamais qu'il s'émancipe de raisonner sur les choses qui regardent ses supérieurs.
Monsieur Hilaire
Est-ce là tout ce que tu as à me dire? Et n'aurai-je point d'autres raisons de toi ?
Morille
Il ferait beau voir vraiment, qu'après m'avoir honoré de votre confiance, j'allasse imprudemment faire éclater cet agréable joli petit commerce, et que...
Monsieur Hilaire
Oh, morbleu ! C'en est trop.
Morille
Vous avez grand tort, monsieur ; vous voyez que je parle raison.
Monsieur Hilaire
Et moi, je réponds ainsi.
À part.
Morille
La réponse est violente, et je ne m'en accommode nullement. Peste soit des amours de mon maître !
Monsieur Hilaire
Holà, quelqu'un ! Il faut tenter une autre voie.
Scène 6
Roline, Monsieur Hilaire
Roline
Que voulez-vous, monsieur?
Monsieur Hilaire
Qu'on fasse venir ma nièce.
Roline
Elle est empêchée, monsieur.
Monsieur Hilaire
À quoi faire ?
Roline
À battre le petit laquais.
Monsieur Hilaire
Elle le battra une autre fois ; qu'elle vienne tout maintenant.
Roline
Faut-il que je vienne aussi, monsieur ?
Roline sort.
Monsieur Hilaire
Non ; je n'ai que faire de toi.
Scène 7
Morille, Monsieur Hilaire
Morille
Je crains bien que la nièce...
Monsieur Hilaire
Que dis-tu entre tes dents ?
Morille
Je dis, monsieur, que je n'aime point une telle réponse, et que nous ne mangerons pas un minot de sel ensemble.
Monsieur Hilaire
Coquin ! Si je prends un bâton....
Morille
Oh ! Prenez tout ce qu'il vous plaira.
Monsieur Hilaire
Où vas-tu ?
Morille
Je vais voir à mes chevaux, qui m'appellent.
Monsieur Hilaire
Tes chevaux n'ont que faire de toi ; demeure la.
Morille
J'obéis ; mais, si vous me frappez davantage, je quitte tout à l'heure.
Scène 8
Dorothée, Monsieur Hilaire, Morille
Dorothée
On dit que vous me demandez, mon oncle ?
Monsieur Hilaire
Oui ; venez çà. Quel est ce monsieur qui, depuis quelque temps , s'empresse à se trouver à toutes les promenades que vous faites , et avec qui vous étiez hier en grande conversation dans le bois de Vincennes ?
Dorothée
Moi, mon oncle ?
Monsieur Hilaire
Oui, vous.
Dorothée
Je ne sais si Morille aurait fait quelque imposture.
Morille
Moi ? Je n'en fis jamais. Il y a une heure qu'on me querelle et qu'on me bat pour me forcer à dire ce que je ne sais point ; mais je suis incorruptible.
À Dorothée.
Monsieur Hilaire
Tais-toi. Et vous, répondez.
Dorothée
Je ne sais, mon oncle, de qui vous me parlez, et l'on me prend sans doute pour une autre.
Monsieur Hilaire
Il est inutile de vouloir nier la vérité ; c'est une chose que j'ai vue.
Dorothée
Ah ! Mon oncle , je n'ai rien à répondre là-dessus.
Monsieur Hilaire
Vous avouez donc que la chose est véritable ?
Dorothée
Non pas, mon oncle, s'il vous plaît : je vous dirai seulement que ce n'est point à moi à combattre vos sentiments, et que, quand il y aurait du mensonge, je dois être toujours dans le respect.
Monsieur Hilaire
Fort bien ! On appelle cela se sauver par les marais. Écoutez, ma nièce : vous savez que vous êtes promise à monsieur Eutrope ; que c'est un homme qui vous aime ; et que, d'ailleurs, il est en droit, quand il voudra, de nous faire un procès qui nous coûterait plus de dix mille écus , si nous venions à le perdre : ainsi, préparez-vous à l'épouser au plus tôt.
Dorothée
Tout ce qu'il vous plaira, mon oncle.
À Morille.
Monsieur Hilaire
C'est bien dit. Cependant, jusqu'au jour de votre mariage, je vous défends de sortir du logis sans mon consentement. Et à toi, de mettre les chevaux au carrosse sans ma permission.
Scène 9
Dorothée, Morille
Dorothée
Hé bien, Morille, que dis-tu de tout ceci ?
Morille
Hé ! Qu'en pourrais-je dire, madame, sinon que je vois les amours de vous et de mon maître en fort mauvaise posture ?
Dorothée
Quel remède, Morille ?
Morille
Ma foi, madame, je n'en sais point ; car quel personnage voulez-vous que je fasse à présent ? Vous avez voulu, de concert avec mon maître, que je vinsse ici me mettre cocher, moi qui n'avais en ma vie mené de carrosse. Je vous tiens fort heureuse que mon ignorance ne vous ait point fait casser le cou, ou quelque membre. Mais aujourd'hui, puis-je jouer un autre rôle sans que votre oncle s'en aperçoive ?
Dorothée
Mais, Morille, tout est-il désespéré ?
Morille
Parbleu ! J'y vois beaucoup d'apparence, et c'est à vous a vous consulter là-dessus. Quant à moi, je suis d'avis de demander mon congé; car le métier de cocher, que je fais malgré moi pour servir vos amours, m'attirera sans doute quelque maligne influence. Tout franc, je crains la destinée de monsieur Phaéton, c'est-à-dire, que la foudre ne tombe sur mes épaules : il me souvient que votre oncle a déjà commencé, par un soufflet, à faire le Jupiter sur mon visage.
Dorothée
J'en suis fâché ; mais pour adoucir en quelque façon ton déplaisir, prends cette bague, et surtout ne m'abandonne point en l'état où je suis.
Morille
Je crois qu'il est à propos d'aller trouver mon maître pour l'avertir de tout ce qui se passe.
Dorothée
Fais en sorte que je puisse lui parler.
Morille
Mais en quel lieu, madame ?
Dorothée
Je ne sais.
Morille
Ni moi ; à moins que vous ne me permettiez de l'introduire dans la maison.
Dorothée
Fais comme tu l'entendras.
Morille
C'est assez, c'est assez.
Scène 10
Morille
Il sort.
Morille
Cette bague peut, en quelque manière, amoindrir les chagrins qu'un soufflet inspire ; et... mais ne perdons point de temps ; allons au plus tôt chercher mon maître.
Scène 11
Rosette, Julie, Adrian
Rosette
Ah ! Madame, regardez ; il me semble que voilà Morille. Oui, c'est lui : il faudrait l'appeler.
Julie
Tais-toi ; je ne veux pas que Lisidor sache que je suis en cette ville.
Rosette
Peut-être que, si je parlais à Morille...
Julie
Fais ce que je t'ordonne, et non davantage.
Adrian
Madame, voilà le logis de monsieur Hilaire, de la nièce duquel, comme je vous ai dit, monsieur Lisidor est passionnément amoureux.
Julie
Le traître ! Le perfide !
Adrian
Vous m'avez envoyé, depuis un mois, ici, pour observer les actions de votre amant ; soyez persuadée que je n'y ai point perdu de temps, et que par mes lettres, je vous en ai rendu un fidèle compte.
Julie
Crois que je suis fort contente de tes soins, et que tu le seras de moi.
Adrian
Madame, je suis votre serviteur. Mais que dites vous du billet que j'ai écrit à monsieur Eutrope, pour lui donner martel en tête, et traverser votre amant dans ses nouvelles amours ?
Julie
Rien n'est mieux imaginé, et le tour est adroit.
Rosette
Je vous avais bien dit, madame, que mon frère en savait bien long, et qu'il n'était pas un sot : c'est un compère... Il est vrai qu'il n'est pas riche, non plus que moi; mais il possède, en fonds d'esprit, plus de cinq cents écus de revenu : le jeu lui en fournit une bonne partie; et certains autres petits négoces, que les occasions présentent, lui répondent du reste. J'avoue que souvent il n'y a pas beaucoup de droiture dans tout ce trafic, mais on doit l'excuser; il a cela de commun avec de bien plus grands seigneurs que lui.
Adrian
Ma soeur aime à plaisanter.
Rosette
J'aime à parler franchement et sans fard. Mais rends-moi raison sur Morille, cocher dans ce logis, lui qui n'a jamais mené de carrosse.
Adrian
N'ai-je pas dit à madame que c'était sûrement une adresse pour faciliter leur entrevue ; et que, dans toutes les promenades, j'ai remarqué que monsieur Lisidor s'y rencontrait toujours ?
Rosette
Il est vrai : excuse; c'est que j'ai la mémoire courte.
Julie
Laisse-nous, Adrian, et va faire apporter mes hardes à l'hôtellerie : surtout, cache bien qui je suis.
Adrian
Madame, soyez en repos.
Scène 12
Rosette, Julie
Rosette
Que voulez-vous faire dans les rues, en l'équipage où vous êtes, madame ?
Julie
Hélas ! Ma chère Rosette, l'état de mon âme est bien plus en désordre que celui de mon corps. Faut-il que j'aime un homme si perfide ?
Rosette
Il est vrai que monsieur Lisidor ne fait pas trop bien son devoir; et, qu'après les obligations qu'il vous a, il n'en use guère en galant homme : mais c'est le procédé ordinaire de tous les infidèles.
Julie
Que ne puis-je changer comme lui ?
Rosette
Ma foi, madame, vous devriez oublier cet inconstant.
Julie
Il est inconstant ; mais , Rosette, je l'aime.
Julie rit.
Rosette
Il ne mérite pas que vous pensiez à lui. Considérez qu'au préjudice de la promesse de mariage qu'il vous a donnée, il cherche à vous manquer de foi. Chassez de votre mémoire ce volage, pour y laisser régner sa trahison. Il faut que ce soit un grand scélérat; car, quand je me souviens des termes passionnés dont il vous a tant de fois exprimé sa tendresse, je ne sais où j'en suis. Pour moi, je vous confesse qu'à tout ce qu'il disait, je donnais autant de croyance que vous , et même j'en sentais dans le coeur.... des mouvements.... qui s'épandaient partout, et qui inspiraient des désirs.... En vérité, madame, c'est un méchant homme. Vous riez; c'est quelque chose : mais, mort de ma vie ! Je m'en vengerais.
Julie
Et que ferais-tu ?
Rosette
J'en épouserais un autre à sa barbe.
Julie
Ah! Rosette, quand on aime fortement, il n'est guère en notre pouvoir de faire ce que tu dis.
Rosette
Merci de ma vie ! Je n'en ferais point à deux fois. Tu en aimes un autre? Adieu ; au diable.
Julie
Tu es bien heureuse, Rosette, de savoir si facilement te défaire de ta passion.
Rosette
Il ne faut que le vouloir, et l'on en vient à bout.
Julie
Pourtant, tu n'as pas entièrement oublié Morille ?
Rosette
Mafique ! Je ne pense plus à lui.
Julie
Cependant, quand tu l'as aperçu, tu n'as pu t'empêcher de faire paraître beaucoup d'émotion, et cela s'est vu sur ton visage.
Rosette
Je ne m'en défends pas. Vous savez que, quand on a eu de l'amitié et qu'on revoit la personne qu'on a aimée, il est difficile qu'on ne ressente, à sa vue, certains petits remuements... dans le coeur... qui... Ne seriez-vous pas bien aise de rencontrer monsieur Lisidor ?
Julie
Je serais ravie de le voir ; mais je serais fâchée qu'il m'eût vue.
Rosette
Mais, madame, quel est votre dessein ?
Julie
Je ne le sais pas bien encore, Rosette ; mais le temps m'inspirera les moyens nécessaires pour triompher de mon inconstant, et...
Scène 13
Adrian, Julie
Adrian
Ah ! Madame, je viens de rencontrer, chemin faisant, Morille et monsieur Lisidor, qui, sans doute, dressent leurs pas de ce côté; j'ai accouru pour vous en avertir.
Julie
Retirons-nous à l'écart, et tâchons de les observer.
Scène 14
Morille, Lisidor
Morille
Monsieur, demeurez autour d'ici, sans vous impatienter ; je vais prendre mon temps pour tâcher à vous faire entrer dans l'endroit où je couche, comme nous l'avons concerté.
Lisidor
Va donc, Morille, et reviens promptement : je brûle d'impatience de parler à ma chère Dorothée.
Scène 15
Lisidor
Lisidor
J'espère que, lorsque nous serons ensemble, nous trouverons les moyens de prévenir les malheurs qui nous menacent, et je hasarderai toutes choses pour avoir le bonheur d'être son époux. Mais il me semble que j'aperçois quelqu'un venir ici : éloignons-nous un peu.
Scène 16
Monsieur Eutrope
Il frappe à la porte de Monsieur Hilaire.
Monsieur Eutrope
Ô Amour ! Ô Amour ! Ô Amour ! Que tu fais régner puissamment dans mon coeur l'aimable Dorothée ! Quand je ne la vois pas, je suis dans des inquiétudes cruelles ; et quand je la vois, je sens des élancements de joie qui me causent des émotions incompréhensibles. J'ai une impatience extrême de la voir, et d'apprendre de monsieur Hilaire le succès de leur entretien touchant les plaintes que je lui ai faites. Entrons.
Scène 17
Roline, Monsieur Eutrope
Roline
Que vous plaît-il, monsieur ?
Monsieur Eutrope
Monsieur Hilaire est-il au logis ?
Roline
Non, monsieur.
Monsieur Eutrope
Et mademoiselle Dorothée ?
Roline
Elle est à sa chambre; venez, je vais vous conduire.
Monsieur Eutrope
Volontiers.
Scène 18
Lisidor
Lisidor
Que je suis malheureux ! Fallait-il que ce maudit rival vînt en ce moment, pour traverser notre dessein ? Mais n'importe; il faut absolument, quoi qu'il arrive, que je parle à ma chère Dorothée.
Scène 19
Morille, Lisidor
Morille
Monsieur, tout est favorable pour vous couler dans mon taudis. Venez vite; et après, quand je trouverai l'occasion, je ferai le reste.
Lisidor
Mais...
Morille
Point de mais ; suivez-moi.
Scène 20
Adrian, Julie, Rosette
Adrian
Eh bien! Madame, vous ne pouvez plus l'ignorer.
Julie
Ah, ciel ! Que viens-je de voir et d'entendre ? Le traître !
Rosette
Madame, il faut entrer là dedans , et frotter le maître et le valet comme tous les diables.
Julie
Le lâche ! Le scélérat ! Adrian, va-t'en au logis, et fais ce que je t'ai dit.
Il sort.
Adrian
Suffit, madame.
Scène 21
Julie, Rosette
Julie
Le fourbe ! Me trahir ainsi !
Rosette
Tout franc, si j'aimais comme vous aimez, j'aurais déjà mis le feu à la maison.
Julie
La violence est ici bien moins nécessaire que l'adresse.
Rosette
Morguenne ! Il s'en souviendrait. Mais que prétendez-vous faire ? Quant à moi, j'enrage de battre. Ah ! Que je prendrais un grand plaisir à bourrer un infidèle, et à lui faire rentrer dans le ventre sa perfidie et son inconstance.
Elle baisse sa coiffe.
Julie
Cesse tes emportements, baisse ta coiffe, heurte, et demande le maître de la maison.
Rosette
Pourquoi cela, madame ?
Julie
Garde le silence, et me laisse agir.
Rosette
Mais, si Morille vient à paraître, je commencerai d'abord à lui donner sur les oreilles.
Julie
Non, je te le défends ; tu ruinerais, par là, le dessein que j'ai pris. Ne bouge; j'y vais moi-même : mais, surtout, ne parle point.
Rosette
Il faudra se contraindre.
Scène 22
Monsieur Hilaire, Julie, Rosette
Comme Julie va pour heurter, elle rencontre Hilaire qui avait son passe-partout.
Monsieur Hilaire
Que cherchez-vous, madame ?
Julie
Je cherche Monsieur Hilaire, le maître de ce logis.
Monsieur Hilaire
Vous parlez à lui, madame.
Julie
Ah ! S'il est ainsi, monsieur, souffrez que j'implore votre justice.
Monsieur Hilaire
Contre qui, madame ?
Julie
Contre un perfide, un traître, un scélérat que vous avez chez vous.
Monsieur Hilaire
Et quel est-il, madame ?
Julie
C'est Morille, monsieur, votre cocher.
Monsieur Hilaire
Et que vous a-t-il fait ?
Julie
Hélas ! Plutôt, que ne m'a-t-il point fait ? Il m'a abandonnée misérablement avec deux pauvres petits enfants.
Monsieur Hilaire
Comment ! Êtes-vous sa femme ?
Julie
Oui, monsieur, pour mon malheur.
Monsieur Hilaire
Il ne m'avait point dit qu'il fût marié : mais la plupart des serviteurs en usent de la sorte, pour se conserver une condition. Cà, que souhaitez-vous de moi ?
Julie
Je voudrais seulement le voir, et que vous voulussiez prendre la peine de nous remettre bien ensemble.
Monsieur Hilaire
De tout mon coeur : mais voyons un peu votre visage.
Julie
Volontiers.
Monsieur Hilaire
Ah, ciel ! L'aimable personne ! Quoi! Vous êtes la femme de ce maraud-là ?
Julie
Oui, monsieur, puisque le ciel l'a voulu ainsi.
Monsieur Hilaire
C'est un meurtre que vous soyez la femme d'un fat comme lui.
Julie
Il est mon mari.
Monsieur Hilaire
Il n'est pas digne de ce nom-là, et vous méritez une autre fortune.
Julie
Vous me flattez, monsieur.
Monsieur Hilaire
Je veux prendre votre parti contre lui, et par là vous donner des marques sensibles de l'estime que j'ai pour vous.
Julie
Que je vous serai redevable !
Monsieur Hilaire
Votre abord m'a touché d'une telle manière, que je l'étranglerais s'il refusait de faire son devoir auprès de vous.
Julie
Que je vous suis obligée !
Monsieur Hilaire
Point ; au contraire, c'est moi qui, en vous servant, trouve que je vous suis encore redevable. Une femme aussi belle et aussi bien faite mérite assurément qu'on ait de la tendresse pour elle. C'est un pendard ! Quelle est cette autre dame?
À Rosette.
Julie
C'est une de mes parentes. Ma cousine, saluez monsieur.
Rosette
Je suis sa très humble servante.
Monsieur Hilaire
Elle est assez jolie; mais, tout franc, vous l'êtes encore plus qu'elle. Je vais faire ouvrir mon appartement pour vous y faire entrer, et là nous nous expliquerons avec lui de bonne manière.
Scène 23
Rosette, Julie
Rosette
Ma foi, madame, je crois que ce monsieur Hilaire se sent remuer.... dans lui.... quelque chose pour vous.
Julie
Qu'importe ?
Rosette
Il embrasse votre intérêt avec beaucoup de chaleur ; et cela signifie que vos yeux lui inspirent de certains sentiments qui... Enfin, vous m'entendez.
Julie
Cela m'est fort indifférent ; mais je suis bien aise de l'engager dans mes intérêts.
Rosette
Vous ne vous y prenez pas mal. Mais, s'il vous plaît, madame, à quoi bon dire que vous êtes la femme de Morille? Je n'y comprends rien.
Julie
N'en sois point jalouse; c'est pour mieux ménager les choses, et ne pas commettre d'abord mon infidèle.
Rosette
Voilà bien des réserves pour un amant qui vous trahit.
Julie
Il est vrai ; mais l'amour....
Rosette
Mais l'amour... mais l'amour... L'amour est un sot quand il excuse un infidèle : pour moi, je ne mourrai point satisfaite, que je n'aie assommé un inconstant.
Julie
Ta violente humeur va toujours à l'extrémité : mais laisse-moi faire ; et, surtout, ne parle point que je ne te l'ordonne.
Rosette
C'est assez ; vous serez obéie.
Julie
On ouvre ; baissons nos coiffes.
Scène 24
Rosine, Monsieur Hilaire
On tire une ferme qui représente une grande porte d'appartement et celles de deux cabinets.
à Hilaire
Rosine
Monsieur Eutrope est là haut, avec votre nièce, monsieur.
Monsieur Hilaire
J'en suis ravi. Sors, Roline, et fais venir ici Morille.
Rosine
N'avez-vous besoin de rien, Monsieur ?
Monsieur Hilaire
Non ; laisse-moi en repos, et va faire ce que je t'ordonne.
Rosine
J'y cours.
Scène 25
Monsieur Hilaire, Julie
Monsieur Hilaire
Madame, voici l'appartement de votre serviteur, dont vous êtes la maîtresse.
Julie
Ah ! Monsieur
Monsieur Hilaire
Morille va venir; entrez dans ce cabinet pour nous écouter, et vous verrez comme je vais prendre la chose.
Rosette entre aussi dans le cabinet.
Julie
D'accord.
Scène 26
Morille, Monsieur Hilaire
Morille
Que vous plaît-il, monsieur?
Monsieur Hilaire
Venez çà, maraud ; venez çà, pendard. N'avez-vous point de honte de faire ce que vous faites ?
Morille
Moi, monsieur ?
Monsieur Hilaire
Oui, toi : oui, toi.
Morille
Et que fais-je, monsieur ?
Monsieur Hilaire
Comment, traître ! Ce que tu fais ?
Haut.
Morille
Je tremble. J'ignore, monsieur, ce que vous voulez me dire.
Monsieur Hilaire
Je veux dire que tu es un coquin fieffé, et que tu mériterais une punition rigoureuse, pour t'apprendre à faire ce que tu dois.
Morille
Tout est perdu.
Monsieur Hilaire
Allons, qu'on se repente de son crime, et qu'on m'avoue la vérité.
Bas, à part.
Morille
Je ferai tout ce qu'il vous plaira. Que mon maître n'est-il hors d'ici !
Monsieur Hilaire
Trahir une personne pour qui tu devrais avoir le dernier respect ! Qui te porte à faire une telle perfidie ?
Haut.
Morille
Tout est découvert. Monsieur !...
Monsieur Hilaire
Quoi, monsieur...? Parle.
Morille
Monsieur... Monsieur !
Monsieur Hilaire
Hé bien? Quoi ?
Morille
Je vous demande pardon.
Scène 27
Monsieur Hilaire, Morille, Julie
Monsieur Hilaire
Ce n'est pas à moi que tu dois demander pardon ; c'est à cette aimable personne que ta mauvaise humeur maltraite.
Morille
Ah, ciel ! Que vois-je ? Je ne sais où j'en suis.
À Julie.
Monsieur Hilaire
Te voilà tout interdit, coquin! Allons, qu'on l'embrasse tout-à-l'heure devant moi ; qu'on lui témoigne son repentir, et qu'on la prie de vouloir te pardonner. Le voulez-vous pas bien ?
Julie
Tout ce qu'il vous plaira, Monsieur.
Monsieur Hilaire
Ah, pendard, tu ne mérites pas une femme si aimable. Allons donc, qu'on l'embrasse.
résistant à Hilaire
Morille
Hé ! Monsieur....
Monsieur Hilaire
Quoi ! Tu y montres de la répugnance !
Julie
Vous le voyez, monsieur.
Monsieur Hilaire
Vite, qu'on fasse ce que je dis.
Morille
Vous vous moquez de moi, monsieur.
Monsieur Hilaire
Est-ce me moquer de toi, quand je veux te remettre bien avec ta femme ?
Morille
Ma femme !
Monsieur Hilaire
Oui, ta femme, et dont tu as deux petits enfants.
Morille
Moi ?
Monsieur Hilaire
Oui, toi : oses-tu soutenir que tu n'es pas marié avec elle?
Morille
Oui, monsieur, je l'ose, puisque cela n'est pas.
Julie
Cela n'est pas, infâme? Peux-tu, sans rougir, proférer ces paroles ?
Morille
Quoi ! Vous êtes ma femme ?
Julie
Oui, oui, je la suis ; et tes débauches t'ont à porté me quitter pour une autre, qui, sans doute, vaut moins que moi : le Mans, où je suis née, est témoin de ce que je dis.
Monsieur Hilaire
Voilà de nos débauchés, qui souvent abandonnent des femmes aimables, pour courir après des gueuses et des chèvres coiffées.
Julie
Quel avantage aurais-je, s'il n'était pas mon mari, de venir ici me dire sa femme ?
Monsieur Hilaire
En effet. Qu'as-tu à répliquer là-dessus ? Car, auprès d'elle, tu n'es qu'un magot.
Morille
Je n'y connais plus rien.
Monsieur Hilaire
Eh bien ! Que réponds-tu à cela ?
Morille
Monsieur elle veut être ma femme ; j'en demeure d'accord.
Monsieur Hilaire
Vraiment, te voilà bien malade ! Voyez qu'il est à plaindre ! Allons donc, qu'on l'embrasse au plus vite.
Morille
Puisque vous l'ordonnez, monsieur, c'est de tout mon coeur.
Julie
Non, monsieur ; souffrez que je n'en fasse rien : il m'a refusée, en votre présence, et il est juste que je le refuse à mon tour, afin qu'il cherche à mériter cette faveur.
À Julie.
Monsieur Hilaire
Elle a parbleu raison, et je n'en ferais pas moins en sa place. Mais, pour l'amour de moi, touchez-vous dans la main.
Julie
J'obéis à vos ordres avec bien du plaisir.
Julie retire sa main.
Morille
Et moi pareillement.
Monsieur Hilaire
J'ai de la joie de vous voir en bonne intelligence, et que ce soit par mon moyen.
Julie
Je vous remercie de toute mon âme.
À part.
Morille
Monsieur, je suis votre serviteur. Parbleu ! Je n'y vois goutte.
À Julie.
Monsieur Hilaire
Voilà qui ne va pas mal. Il faut, pour bien fomenter ce raccommodement, que vous demeuriez dans mon logis avec votre mari. Ma nièce se marie, au plus tard, dans trois jours, et j'ai besoin, en son absence, d'une personne qui prenne soin de ma maison ; je serai ravi d'en mettre la conduite entre vos mains. Qu'en dites-vous ?
Julie
Je ferai tout ce que vous voudrez.
Monsieur Hilaire
Et toi, qu'en dis-tu?
À part.
Morille
Je ne m'oppose à rien, monsieur. Je ne comprends point tout ceci.
Monsieur Hilaire
Votre réunion ne sera pas bien faite que vous n'ayez couché ensemble.
Morille
Je voudrais voir cela.
Julie
Rien ne presse, monsieur.
Monsieur Hilaire
J'en demeure d'accord ; mais , dans ces sortes de réconciliations, le particulier de l'homme et de la femme est un grand secours pour terminer bien des contestations. Vous pouvez, en attendant mieux, disposer de ce cabinet, vous y déshabiller et vous mettre au lit.
Julie
Oh ! Monsieur...
Morille
Quant à moi, monsieur, je suis tout prêt à obéir.
À Julie.
Monsieur Hilaire
C'est bien fait. Vous devez, à son exemple, montrer un peu d'empressement pour les choses.
Julie
Monsieur, permettez-moi....
Monsieur Hilaire
Sans façon ; je veux vous voir ensemble dans le lit ; et pour cela, il faut vous laisser seule avec votre époux : l'occasion achèvera de cimenter ce que j'ai mis en beau chemin.
Julie
Je suis confuse de vos bontés.
Monsieur Hilaire
Qu'elle est charmante !
Morille
Cela est vrai.
Monsieur Hilaire
Qu'on fasse désormais son devoir, et que je n'entende aucune plainte.
À part.
Morille
Je n'y manquerai pas. Ma foi, tout coup vaille ; voyons où la chose ira.
Monsieur Hilaire
Je cherche entièrement votre satisfaction.
À Morille.
Julie
Je vous en ai les dernières obligations. Remercie donc monsieur de tant de grâces qu'il nous fait.
Monsieur Hilaire
Je l'en dispense : il faut un peu l'excuser ; il est tout étourdi du bateau.
À part.
Haut.
Morille
Un autre le serait à moins. Que mon maître peste contre moi ! Monsieur, l'excès de mon silence vous explique... souverainement... ma reconnaissance.
À Julie.
Monsieur Hilaire
C'est fort bien dit. Je vais emmener votre parente avec moi et la conduire dans un autre appartement. Un tiers est toujours incommode en de pareilles rencontres.
Julie
Souffrez qu'elle reste encore un moment ici, après elle sortira.
Monsieur Hilaire
Vous avez vos raisons pour cela, que je ne veux point pénétrer. Quand vous jugerez à propos qu'elle sorte, Morille prendra le soin de la mettre entre les mains de Roline. Soyez persuadée de mon estime.
Julie
J'aurais tort d'en douter.
Scène 28
Julie
Julie
Nous voici maintenant comme je l'ai souhaité. Or çà, monsieur le faquin, que me direz-vous ?
Scène 29
Rosette, Morille, Julie
Rosette
C'est à ce coup que nous te tenons, pendard !
Morille
Quoi ! Rosette aussi !
Rosette
Oui, c'est Rosette, fourbe ! Mais réponds à madame.
Morille
Que veux-tu que je lui réponde ? Elle se dit ma femme ; elle a des enfants de moi ; tout le Mans le sait : je ne comprends point ce qu'elle veut par-là.
Julie
Je veux par-là prévenir tes fourberies et m'expliquer avec toi sur les perfidies de ton maître.
Morille
Je ne suis point un fourbe. Mais monsieur Hilaire vous a-t-il causé quelque déplaisir ?
Julie
Ce n'est pas de monsieur Hilaire que je parle ; c'est du traître Lisidor, chien !
Morille
Madame, il y a trois mois que je ne suis plus avec lui et que je ne l'ai vu.
Julie
L'effronté menteur ! Il n'est donc pas amoureux de la nièce de monsieur Hilaire, et tu ne t'es pas mis cocher céans pour servir ses nouvelles amours ? Hem?
Morille
Cela n'est point vrai.
Rosette
Impudent ! Un démenti mérite un soufflet. Nous savons tes ruses.
Morille
Morbleu ! Je n'entends point raillerie.
Rosette
Oh ! Tu n'y es pas encore ; je t'en dois bien d'autres. Mais réponds, réponds, et dis la vérité ; car, autant de fois que tu mentiras, autant de soufflets.
Julie
Où est-il, Lisidor ?
Il va pour sortir.
Morille
Qu'il soit où il voudra; ce n'est pas mon affaire.
Julie
Non, non ; tu ne sortiras point.
Morille
Madame, laissez-moi.
Julie
Ah, maraud ! Il faut que je t'étrangle.
Morille
Assommons ce trompeur. Ah, traître ! Ah, scélérat ! Tu passeras par nos mains.
Morille
À l'aide ! Au meurtre ! Ah ! Ah ! On m'assomme !
Scène 30
Monsieur Hilaire, Julie, Rosette, Morille
Monsieur Hilaire
Quel bruit est-ce là ?
Julie
Hélas ! Monsieur, c'est ce méchant qui m'assassine ; et, sans ma parente, je crois qu'il m'aurait estropiée.
Monsieur Hilaire
Comment, infâme ! Vous osez maltraiter votre femme chez moi ! Oh ! Je vous apprendrai à vivre.
Rosette
Monsieur, d'un coup qu'il m'a donné, je pense avoir le cou rompu. Ah! Ah ! Je n'en puis plus.
Morille
Monsieur, elles ne disent pas vrai ; et je vais vous faire connaître...
À Julie.
À Morille.
Monsieur Hilaire
Taisez-vous, impudent, taisez-vous, autrement je vous traiterai comme vous le méritez. Votre intérêt m'est cher. Allons, qu'on aille à son écurie, et qu'on nous laisse ici.
Julie
Non, monsieur, je ne souffrirai point qu'il sorte ; il y va trop du vôtre.
Monsieur Hilaire
Comment ?
Julie
Il faut que vous sachiez sa trahison; je ne puis plus la celer. Il a fait cacher, depuis une demi-heure, un homme céans, qui, sans doute, y est encore; il est important que vous sachiez à quel sujet.
Monsieur Hilaire
Que me dites-vous là ?
Julie
Je vous dis la vérité ; nous l'avons vu.
Rosette
Rien n'est plus assuré, monsieur; et c'est ce que nous lui reprochions quand il nous a battues.
À Morille.
Monsieur Hilaire
Il y a de la vraisemblance à ce que vous dites : c'est peut-être un certain drôle qui, dit-on, en veut à ma nièce, et qui, possible, a de l'intelligence avec lui. Quel est cet homme ?
Morille
Monsieur.... Je ne sais pas....
Monsieur Hilaire
Par la mort ! Par la ventre ! Je le veux savoir, ou je t'estropie.
Morille
Monsieur, je vous demande pardon : c'est un de mes amis, fort galant homme, qui, pour une action d'honneur, appréhende la justice, et qui, pour sa sûreté, m'a prié instamment de le cacher deux ou trois jours, dans le lieu où je couche,
Monsieur Hilaire
Quoi ! Sans ma permission.
Morille
Excusez-moi, monsieur; je n'ai pas encore trouvé le temps de vous en parler.
Julie
Croyez, monsieur, qu'il vous abuse : les bontés que vous m'avez témoignées, me forcent à prendre ici votre intérêt contre le sien.
Monsieur Hilaire
Que ne vous dois-je point ?
Julie
Si vous voulez que je vous en dise davantage, faites venir cet homme en ce lieu, et que, devant eux, vous soyez instruit de toutes choses.
À Morille.
Monsieur Hilaire
Il faut vous satisfaire. Je commence à me persuader que tu es un fourbe. Donne-moi la clef.
Morille
J'y vais avec vous, monsieur.
Monsieur Hilaire
Je ne le veux pas ; demeure là.
Morille donne sa clef à Hilaire.
Julie
Empêchez, surtout, que cet homme ne sorte de chez vous, et pour cause.
Monsieur Hilaire
Laissez-moi faire ; vous serez contente.
Scène 31
Morille, Rosette, Julie
Morille
Eh bien! Monsieur le fripon, voilà tantôt toutes vos tromperies à bout.
Morille
Que veux-tu que j'y fasse ? Est-ce ma faute ?
Rosette
À qui donc, chien de pendard?
À Julie.
Morille
À la violente humeur de mon maître, qui m'a contraint à faire tout ce que j'ai fait. Mais, Rosette, ma chère Rosette, suis-je indigne du pardon que je demande ? Madame, je suis perdu, si vous n'avez pitié de moi.
Rosette
Tu fais le chien couchant, à présent.
Morille
Rosette, ma chère Rosette, par l'amour que j'ai pour toi, porte madame à me pardonner, quoique, Dieu me damne, je ne sois point coupable.
Rosette
Madame, il s'explique à coeur ouvert.
Julie
Crois-tu qu'il soit véritable ?
Morille
Oui, la peste m'étouffe, ou le diable m'emporte.
Rosette
Penses-tu qu'on te croie, pour jurer ?
Morille
Quoi ! Rosette,seras-tu une roche pour Morille ? N'auras-tu point compassion de ses larmes, et ne saurait-on te toucher par quelque endroit ? Rosette ! Rosette !
Rosette
Madame, ses pleurs me percent l'âme, et je vous demande sa grâce.
Julie
Eh bien ! Je lui pardonne à ta considération.
Morille
Ah ! Me voilà trop content ! Arrive tout ce qu'il pourra, maintenant : j'ai votre appui, c'est assez.
Rosette
Mort de ma vie ! N'y retourne pas ; autrement...
Morille
Rosette, crois que je suis au désespoir de t'avoir déplu ; et que, quand il irait de la potence...
Scène 32
Dorothée, Morille, Julie
Dorothée
Morille !
À Julie.
Morille
On y va. C'est Dorothée.
Julie
Taisons-nous.
Dorothée
Quel bruit ai-je entendu ?
Morille
Je ne sais.
Dorothée
Quelles sont ces demoiselles ?
Morille
Je ne sais.
Dorothée
Pourquoi sont-elles ici ?
Morille
Je ne sais.
Dorothée
Que demandent-elles ?
Morille
Votre oncle.
Dorothée
Mon oncle ? Et où est-il ?
Morille
Il va venir tout à l'heure avec monsieur Lisidor.
Dorothée
Que dis-tu ?
Morille
Je dis que tout est découvert.
Dorothée
Comment ?
Scène 33
Morille, Dorothée, Monsieur Hilaire, Lisidor, Julie, Rosette
Morille
Les voici.
Dorothée
Ô ciel ! Que je suis malheureuse !
Monsieur Hilaire
Monsieur, c'est en ce lieu qu'il faut s'expliquer nettement et sans détours.
Lisidor
Que vois-je ? Julie en ces lieux !
Monsieur Hilaire
Çà, pour quel dessein êtes-vous dans mon logis ? Répondez.
Lisidor
Monsieur, ce n'est point en ce lieu que je dois expliquer les choses ; lorsque nous serons seuls, vous et moi, je vous en instruirai.
Monsieur Hilaire
Il n'est pas nécessaire d'être seuls pour cela ; il faut parler franc.
Il va pour sortir.
Lisidor
Vous le voulez ainsi, et moi je n'en ferai rien : serviteur.
Julie
Non, tu ne sortiras point que je n'aie éclairci toutes les choses.
Lisidor
Madame...
Julie
Hé bien ? Madame... Que veux-tu dire ?
Monsieur Hilaire
Qu'est-ce ceci ?
Julie
Apprenez, monsieur, que, pour mon malheur, j'aime ce perfide ; que j'ai de lui une promesse de mariage, et qu'il cherche à me manquer de parole pour tâcher à surprendre votre nièce.
Monsieur Hilaire
Vous avez une promesse de mariage de monsieur ?
Julie
Oui, monsieur, et la voilà.
Monsieur Hilaire
Vous n'êtes donc pas la femme de Morille ?
Julie
Non, monsieur; et ce Morille est le valet de mon infidèle.
À Morille.
Rosette
C'est la pure vérité, monsieur; et moi je suis la servante de madame. Parle ; n'est-il pas véritable ?
Monsieur Hilaire
Que réponds-tu à cela, maraud ?
Morille
Hé ! Rien... Monsieur.
À Lisidor.
Monsieur Hilaire
J'entends; c'est assez. Et vous, monsieur, qu'avez-vous à répondre là-dessus ?
Lisidor
Que cela peut être vrai, et peut être faux.
À Dorothée.
Monsieur Hilaire
La réponse est un peu normande. Et vous, notre nièce, qu'en dites-vous ?
Elle sort.
Dorothée
Que c'est un fourbe, un scélérat que je déteste.
Monsieur Hilaire
Fort bien.
Scène 34
Monsieur Hilaire, Julie
Monsieur Hilaire
Savez-vous, morbleu ! Que si vous ne sortez au plus tôt de ma maison, je vais vous mettre entre les mains de la justice, comme des fourbes et des ravisseurs ?
Julie
Monsieur, vous excuserez, s'il vous plaît, la liberté que j'ai prise, et vous pardonnerez à la tendresse d'une amante jalouse.
À Morille, lui donnant un soufflet en sortant.
Monsieur Hilaire
Allez au diable, et sortez promptement de mon logis. Pour ma nièce, elle épousera, dès demain, monsieur Eutrope ou un couvent. Et pour toi, voilà ton salaire.
Scène 35
Morille, Rosette, Lisimon, Julie, Lisidor
Morille
Me voilà payé de mes gages.
Rosette
Tu en es quitte à bon marché.
Il se met à genoux.
à Julie
Lisimon
Je ne sais que trop bien, madame, que je suis coupable envers vous : mais je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous m'accordiez le pardon que je vous demande.
Julie
On pardonne aisément aux personnes qu'on aime.
Morille
Et toi, Rosette, n'en fais-tu pas de même ?
Rosette
De tout mon coeur.
Lisidor
Mais par quelle aventure êtes-vous ici ?
Julie
Vous l'apprendrez une autre fois. Sortons, et ne donnons point sujet à monsieur Hilaire de se plaindre davantage.
Morille
Je vous suis ; car il ne fait pas bon ici pour moi.