Comédie · 1672

Le deuil

de Noël Lebreton Sieur de Hauteroche

Représentation
≈ 42 min
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
400
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Crispin H 90 ≈ 13 min 6
Jaquemin H 78 ≈ 8 min 7
Timante H 82 ≈ 8 min 8
Perrette F 46 ≈ 5 min 10
Nicodème H 44 ≈ 4 min 3
Pirante H 44 ≈ 3 min 4
Babet F 16 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Deuil
Crispin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jaquemin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Timante absentabsentabsentabsentabsentabsent
Perrette absentabsentabsentabsent
Nicodème absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pirante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Babet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Deuil

Scène 1

Crispin, Timante

Crispin

Par ma foi, nous voilà plaisamment équipés, Noirs du bas jusqu'en haut, et des mieux encrêpés. Seriez-vous bien parent d'un... faut-il que j'achève ? Là, d'un de ces messieurs que l'on rouait en Grève, Le jour qu'il vous a plu de partir de Paris ?

Timante

Maraud !

Crispin

À dire vrai, Monsieur, je suis surpris : Votre père, votre oncle, enfin tout le lignage Regorge de santé, rien ne meurt, dont j'enrage ; Pas un neveu, pas même un arrière-cousin, Et le grand deuil vous plaît à porter ?

Timante

Oui, Crispin.

Crispin

Vous riez ? Cet habit peut donner de la joie, Quand une tête à bas laisse force monnaie ; Bon pour lors. Mais à moins d'une mort de profit, L'équipage est lugubre et me choque l'esprit.

Timante

En d'autres cas encore il peut réjouir l'âme.

Timante sourit.

Crispin

D'accord, quand un mari fait enterrer sa femme. Comme, en se mariant, on se met en danger D'avoir pendant ce noeud, tout le temps d'enrager, Je crois que, pour guérir cette sorte de rage, Il n'est rien de meilleur qu'un prompt et doux veuvage. Mais sans moraliser, Monsieur, venons au point. Nous arrivons à Sens, où vous n'arrêter point, Vous poussez jusqu'au lieu de votre métairie. D'abord vous descendez dans une hôtellerie? Vous y prenez le deuil ; vous m'en équipez, moi, Qui ne pleure personne, et qui ne sais pourquoi. Si j'ose demander à quoi tend ce mystère, Vous riez, vous chantez, et vous me faites taire ; Et, sans m'expliquer rien, toujours la joie au coeur, Vous entrez dans la cour de votre Receveur. Ce noir déguisement cache au moins quelque chose : Pour la dernière fois, j'en demande la cause. Allez-vous rire encor ? Bonsoir, je n'en suis plus.

Timante

Cet habit me vaudra plus de deux mille écus.

Crispin

Deux mille écus ?

Timante

Oui.

Crispin

Peste ! Et combien en aurai-je ? Équipé comme vous, j'ai même privilège ; Et je ne prétends par porter le deuil gratis.

Timante

Ta part s'y trouvera.

Crispin

Les merveilleux habits ! Mais, déguisés ainsi, dans le bois le plus proche, N'auriez-vous point dessein de voler quelque coche ? Qu'en est-il ?

Timante

Moi, voler ! C'est perdre la raison, Que...

Crispin

J'entends. Mais, Monsieur, je crains la pendaison. Pour toucher cet argent, çà, que faut-il donc faire ?

Timante

Pleurer. Sais-tu pleurer ?

Crispin

Moi ? Non ; mais je sais braire : Cela suffira-t-il ?

Timante

Tu feras de ton mieux ; Et, quand je pleurerai...

Crispin

J'ai de terribles yeux. Commencez seulement ; pour venir à la charge, Je vous réponds, Monsieur, d'une bouche aussi large. Il ne faut qu'essayer, voyez : Hin, hin, hin...

Timante

Bon.

Crispin

L'accord est musical ; est-ce là votre ton ?

Timante

Fort bien.

Crispin

Mais de ces pleurs à quoi tend le mystère ?

Timante

À duper Jaquemin, Receveur de mon père, À qui, par ce faux deuil, appuyant mon rapport, Je persuaderai que le bonhomme est mort, Et que, depuis huit jours, surpris d'apoplexie, Tout d'un coup, sans parler, il a fini sa vie. J'en suis seul héritier ; et Jaquemin, je crois, Prétendant n'avoir plus à compter qu'avec moi, Ne refusera pas de me payer la somme Que, pour le premier ordre, il tient prête au bon homme.

Crispin

Vous êtes fils unique ; et votre Receveur, S'il plaisait à la mort de vous faire l'honneur De saisir au collet votre avare de père, Aurait avecque vous quelques comptes à faire : Mais sur quoi s'assurer qu'il doit deux mille écus ?

Il lit.

Timante

Six cents louis, Crispin, tous paiements rabattus. De mon père pour lui j'ai surpris cette lettre ; Écoute, et tu verras ce qu'on peut s'en promettre. En prenant les devants, comme il est bon payeur... « Monsieur Jaquemin, votre compte est bon. Les diverses sommes que vous m'avez fait toucher ici, et dont vous n'avez point de quittance, montent à huit cents écus ; ainsi, reste dû six mille six cent livres. Ne vous embarrassez pas à chercher une voie sûre pour me les faire tenir ; j'irai moi-même les recevoir, sur les lieux, dans quinze jours ou trois semaines, et nous aviserons ensemble à régler les clauses du nouveau bail que vous demandez. Je ne vous écrirai point davantage là-dessus. Ne me faites point de réponse. Votre meilleur ami, Pirante. »

Crispin

J'entends : plus fin que vous n'êtes pas bête, Monsieur ; Et, pour un nouveau bail, sans trop songer aux clauses, Je vous crois déjà voir accommoder les choses. Pour bien faire, il faudrait que Monsieur Jaquemin, Obtenant du rabais, grossît le pot-de-vin : Il en demandera, signez tout.

Timante

Moi ?

Crispin

Qu'importe ? La pièce en vaudra mieux, plus elle sera forte. Votre père a bon dos.

Timante

Il n'entend pas raison. Quel père ! Il faut aller joindre ma garnison ; Je pars ; et, pour tout fruit à mes belles paroles, Ayant à m'équiper, j'emporte vingt pistoles : Me voilà bien !

Crispin

Aussi, pour vous en consoler, Sans façon, en bon fils, vous venez le voler ; Mais, quoiqu'en ce dessein, Monsieur, je vous admire, Si votre père, enfin, s'est avisé d'écrire, Sa lettre et vos discours n'auront aucun rapport, Et nous serons tondus, sur cette feinte mort.

Timante

Au commerce d'écrire avec joie il renonce, Il plaint, trois mois entiers, le port d'une réponse : Tu vois que, par sa lettre, il mande à Jaquemin De ne lui point récrire ; outre cela, Crispin, J'ai su... Mais taisons-nous, quelqu'un vient.

Bas.

Crispin

C'est Perrette. Et Madame Babet. La friponne est bien faite, Monsieur, et vaudrait bien, soit dit, sans faire tort...

Timante

Songe à l'apoplexie, et que mon père est mort.

Scène 2

Perrette, Babet, Timante, Crispin

Perrette

Je ne me trompe point, c'est notre jeune Maître.

Babet

Dans un pareil habit, j'ai pu le méconnaître. Quoi ! Timante, c'est vous ? D'où vient donc ce grand deuil ?

Timante

Ah, Babet !

Babet

Crispin ?

Crispin

Ah !

Babet

Tous deux la larme à l'oeil.

Timante

Quel malheur !

Perrette

Apprends-nous quelle perte il a faite.

Crispin

Son père...

Perrette

Eh bien ! son père ?

Crispin

Il est gîté, Perrette. Le Pauvre homme ! Il m'aimait, comme si.... Mais, enfin, Dieu veuille avoir son âme.

Perrette

Il est mort !

Babet

Quoi ! Crispin, Pirante est mort !

Crispin

Malgré tout ce qu'on a pu faire, Il est... Ah !

À Perrette.

Elle s'appuie sur elle.

Babet

Je l'aimais comme mon propre père. Soutiens-moi.

Perrette

Ce malheur est touchant ; mais...

Babet

Hélas !

Crispin

Que ne la prenez-vous, Monsieur, entre vos bras ? Ses ennuis passeraient plus tôt.

Timante

Ils m'embarrassent.

Crispin

Voilà que c'est d'avoir des pères qui trépassent !

Perrette

Là, revenez à vous ; puisque le mort est mort, Quel remède, et pourquoi s'en affliger si fort ?

Crispin

Perrette le prend bien : point de mélancolie. Les morts ne vivent plus ; les pleurer, c'est folie.

Babet

Il était mon parrain ; et j'aurais peu de coeur...

Timante

Suffit, Babet ; c'est trop partager ma douleur.

Babet

Si mes larmes...

Perrette

Par-là qu'est-ce que l'on avance ? Voyez Monsieur ; il prend son mal en patience.

Crispin

C'est qu'il sait vivre, diable !...

Timante

Et Monsieur Jaquemin, Que fait-il ?

Perrette

Tout à l'heure il était au jardin. Je m'en vais le chercher ; consolez-vous ensemble.

Scène 3

Timante, Babet

Timante

Hé bien ! Babet ?

Babet

Hé quoi ! Vous riez !

Timante

Que t'en semble ? Le deuil me sied-il bien ?

Babet

Je ne sais où j'en suis. Oubliez-vous déjà... ?

Timante

Babet, trêve d'ennuis ; Mon père n'est pas mort.

Babet

Ah ! J'ai lieu de me plaindre ; Vous me trompez ?

Timante

Il m'est important de le feindre ; Ayant besoin d'argent, je n'imagine rien De plus propre à duper et ton père et le mien.

Babet

Mais comment pensez-vous ?...

Timante

Ne t'en mets point en peine : Avec moi seulement souffre que je t'emmène ; Si tu veux éclater, il faut prendre ce temps.

Babet

Je pars à l'heure même, et vais coucher à Sens.

Timante

Seule ?

Babet

Seule, et je dois, par l'ordre de mon père, Avec certain parent terminer quelque affaire : Rendez-vous y, j'y couche ; et là, nous résoudrons, Touchant votre dessein, quel parti nous prendrons.

Timante

Deux heures de chemin, sans que l'on t'accompagne ! Je crains...

Babet

Tout est rempli de gens dans la campagne ; Il est jour de marché. Je vous quitte : à tantôt.

Timante

Je ferai mon pouvoir, pour te joindre au plutôt.

Babet

Je vais partir, avant que mon père survienne.

Scène 4

Crispin, Timante

Crispin

Monsieur, hem ?

Timante

Qu'est-ce ?

Crispin

Il n'est qu'en dira-t-on qui tienne, La Babet est traitable, et se rend sans façon.

Timante

Son honneur, avec moi, ne court point hasard.

Crispin

Bon ! Le moyen ?

Timante

Elle peut...

Crispin

J'entends ; dans le voyage, La belle, en tout honneur, aura soin du bagage. Quand vous en serez las, pour le moins...

Timante

Maître sot !

Crispin

Souffrez-moi la Servante, et je ne dirai mot. À ces conditions, c'est une affaire faite : Vous emmenez Babet, j'emmènerai Perrette.

Timante

Ah ! Ce n'est pas de même.

Crispin

Et pourquoi non ? Je crois Qu'en esprit, beaux discours, vous l'emportez sur moi ; Mais, où l'esprit n'et pas tout-à-fait nécessaire, Monsieur, sans vanité, je suis assez bon frère ; Et...

Timante

Pour faire cesser tes sots raisonnements, Apprends qu'à tort tu fais de mauvais jugements, Et qu'au sort de Babet les noeuds de l'hyménée, Au déçu de mon père, ont joint ma destinée.

Crispin

Vous l'avez épousée ?

Timante

Oui.

Crispin

Vous êtes mari ?

Timante

Depuis plus de six mois.

Crispin

Et vous n'êtes point marri ?

Timante

Moi ? Point du tout.

Crispin

Miracle ! Il ne s'en trouve guères De si contents que vous de ces sortes d'affaires : Aussi n'êtes-vous pas encor bien marié.

Timante

Pour bien faire la chose, on n'a rien oublié : J'ai pour Babet...

Crispin

D'accord : ne pouvant voir la Belle Qu'en secret rendez-vous, vous n'aimez rien tant qu'elle ; Mais Babet, aujourd'hui vos plus chères amours, Ne sera plus Babet quand vous l'aurez toujours.

Timante

Il faut incessamment que ta langue s'égaie.

Crispin

Hasard : gageons, Monsieur ; et si je perds, je paie. Mais son père sait-il que... ?

Timante

Non, il n'en sait rien ; Car, comme en avarice il surpasse le mien, Et qu'un sou déboursé lui semble arracher l'âme, Sans doute il eût tout fait pour traverser ma flamme : Mais, l'hymen déclaré, tout lui parlant pour moi, Il faudra bien qu'il chante, ou qu'il dise pourquoi.

Crispin

Mais, Monsieur, étant Noble, et de bonne famille, D'un simple Receveur vous épousez la fille ! Que dira votre père ?

Timante

Il s'estomaquera, Fera le difficile, et puis s'apaisera. Après tout, Jaquemin, quoiqu'il soit sans naissance, C'est, l'avarice à part, est homme d'importance ; Il est le coq du bourg, connu pour un Crésus, Et possède du moins cinquante mille écus ; Cela répare assez le défaut du rang.

Crispin

Peste ! Puisqu'il a tant de bien, il est noble de reste. Combien de soi-disant Chevaliers et Marquis Se targuent sottement de noblesse à Paris, Dont, en s'emmarquisant, la plus haute Noblesse A seulement pour titre une grande richesse ! Sans cela, leur naissance est basse et sans éclat, Et leur bien, en un mot, fait tout leur Marquisat. Ces gens, au temps qui court, ont beaucoup de confrères : Mais la chère Babet, elle n'a soeurs ni frères.

Timante

Babet est fille unique ; et bien d'autres que moi...

Crispin

Bien d'autres ? Quantité tiennent leur quant-à-soi, Qui, loin de refuser une affaire semblable, Moyennant force écus, épouseraient le diable. Le diable, cependant, doit être roturier ; Qu'en croyez-vous ?

Timante

Badin !

Timante sourit.

Crispin

Je ne suis pas sorcier ; Ce que j'en dis, Monsieur, n'est que par conjecture ; Mais être grand trompeur, sent beaucoup la roture ; On dit que c'est du diable une perfection. D'ailleurs, comme le monde est plein d'ambition, Et suivant que chacun par l'argent se gouverne, Si le diable en ces lieux venait tenir taverne, Qu'il voulût enrichir ceux qui boiraient chez lui, La foule serait grande.

Timante

Il est vrai qu'aujourd'hui, Passât-on en vertu les vieux héros de Rome, Si l'on n'a de l'argent, on n'est pas honnête homme : Il en faut pour paraître.

Crispin

Aussi pour en avoir, Il n'est ressort honteux qu'on ne fasse mouvoir : Lois, justice, équité, pudeur, vertu sévère, Partout, au plus offrant, on n'attend que l'enchère ; Et je ne sache point d'honneur si bien placé, Dont on ne vienne à bout, dès qu'on a financé.

Timante

Tu crois donc...

Crispin

St.

Timante

J'entends ce que tu veux me dire.

Crispin

Songeons à larmoyer ; il n'est plus temps de rire.

Scène 5

Jaquemin, Timante, Crispin, Perrette

Jaquemin

Monsieur, que m'apprend-on ?

Timante

Ah ! Monsieur Jaquemin...

Jaquemin

Mon pauvre Maître ; ah ! ah !

Timante

Ah !

Crispin

Hon, hon.

Perrette

Hin, hin, hin.

Crispin

Hé ! Monsieur, un esprit de la trempe du vôtre...

Timante

J'ai tout perdu, Crispin ; tu le sais mieux qu'un autre.

Arrachant le mouchoir que Timante tient à ses yeux.

Crispin

Oui, vous perdez beaucoup ; mais dans un tel malheur On doit patiemment supporter sa douleur. Le ciel le veut ainsi. Lui faire résistance, Ah ! Songez donc, Monsieur, et c'est lui faire offense. Il est vrai ; votre père aurait couru hasard De vivre plus longtemps, s'il était mort plus tard ; Mais quand par la rigueur... Des ordres qu'il faut suivre, On est mort tout-à-fait... On ne saurait plus vivre. Considérez, d'ailleurs... Que le temps vous fait voir Que la raison... Monsieur, prêtez-moi ce mouchoir ; Je n'y pense point, sans...

Jaquemin

Crispin me perce l'âme.

Crispin

Monsieur... ah !

Timante

Ah.

Perrette

Hin, hin.

Jaquemin

Quand je perdis ma femme, Il m'en souvient encor...

Crispin

Hé ! Monsieur Jaquemin, Laissez-là votre femme ; elle est bien morte.

Jaquemin

Enfin, Il nous faut tous mourir. Je suis vieux ; et peut-être...

Crispin

Voulez-vous, par vos pleurs, désespérer mon Maître ? Comme il sanglote ! Au lieu de ragaillardir, Vous augmentez son mal.

Timante

Il ne peut s'agrandir.

Perrette

Crispin a raison, et...

Jaquemin

Je le sais ; mais, Perrette, Quand je sentirais moins la perte que j'ai faite, Il faudrait, quand d'un Maître on apprend le trépas, N'avoir guère d'honneur, pour ne s'affliger pas... Monsieur Pirante était un ami...

Crispin

Laissez faire : Monsieur est honnête homme, et vaudra bien son père : Vous verrez.

Jaquemin

Dieu le veuille !

Perrette

Hé ! Là donc, parlez-lui.

Jaquemin

Nous avons, tous les deux, un grand sujet d'ennui, Et, tous deux, nous perdons, sans y pouvoir que faire, Moi, Monsieur, un bon Maître, et vous, un brave père ; Mais, pour m'en consoler, j'espère en ce malheur, Que vous vous souviendrez de votre serviteur. J'ai soixante et deux ans ; et, dès mon plus bas âge, J'étais de la maison.

Timante

Il faut prendre courage. Je perds un père à qui vous rendiez bien des soins ; Il était votre ami, je ne le suis pas moins.

Jaquemin

Il est mort, quelle perte ! À tous moments j'y pense, Et, tant que je vivrai, j'en aurai souvenance. Voyant qu'en l'autre monde il lui fallait aller, Ne vous a-t-il pas dit...

Timante

Il est mort sans parler.

Jaquemin

Sans parler !

Timante

Le moyen ? Quand il eût eu cent vies...

Crispin

Il avait la valeur de quatre apoplexies.

Jaquemin

Ah !

Timante

Quel nouveau chagrin vous rend si consterné ?

Jaquemin

Ah Ciel !

Timante

Qu'avez-vous donc ?

Jaquemin

Me voilà ruiné.

Timante

Comment ?

Jaquemin

C'est qu'en trois fois, Monsieur, j'ai, par avance, Donné...

Crispin

Vous avez fait des paiements sans quittance ?

Jaquemin

Hélas ! Oui.

Crispin

Ces paiements nous ont bien fait souffrir.

Jaquemin

Est-ce que...

Crispin

De frayeur j'en ai pensé mourir. Allez ne craignez rien, on vous en tiendra compte.

Jaquemin

On sait donc...

Crispin

Je prenais les esprits pour un conte, Mais je suis détrompé ; car, pour vos intérêts, Le pauvre mort nous est apparu tout exprès.

Jaquemin

Apparu !

Crispin

Demandez.

Timante

Sans doute.

Jaquemin

Est-il croyable ?

Crispin

Il nous a lutinés six jours, comme le diable, Tantôt en pigeon blanc, tantôt en chien barbet ; Tant enfin qu'ennuyé de s'être contrefait, Sous sa propre figure il s'est fait reconnaître, Et me serrant le bras : « Crispin, connais ton Maître, M'a-t-il dit : Vous, mon fils, n'ayez aucune peur, A-t-il continué, s'adressant à Monsieur ; Du seigneur Jaquemin je viens vous dire comme J'ai reçu, sans quittance, en plusieurs fois la somme. »

Jaquemin

Combien ? N'a-t-il pas dit, Monsieur, huit cent écus ?

Timante

Autant.

Jaquemin

J'ai fait tenir quelque chose de plus, Mais n'importe. Il faut donc, s'il vous plaît, me déduire...

Timante

Il suffit que le mort soit venu m'en instruire, Cela vaut fait.

Jaquemin

Voyez ! Avec les gens de bien, On a beau hasarder, on ne perd jamais rien.

Crispin

Le défunt, quoiqu'avare, avait l'âme aussi ronde...

Jaquemin

Le pauvre homme ! Être exprès venu de l'autre monde ! Quelle peine !

Crispin

Pour vous, s'il eût été besoin, Il serait encor bien revenu de plus loin. Possible s'il voyait, s'agissant de finance, Que mon Maître n'eût pas fort bonne conscience, Il pourrait, pour ôter tout sujet d'embarras, Venir jusque chez vous.

Jaquemin

Ah ! Qu'il n'y vienne pas.

Crispin

Il vous apporterait un acquit.

Jaquemin

Je l'en quitte.

Perrette

Il est assez de morts à qui rendre visite ; Qu'il les voie, et pour nous, qu'il nous laisse en repos.

Timante

Non, il n'y viendra pas : mais changeons de propos. Vos paiements sans acquit n'ont rien que je conteste.

Jaquemin

Cela déduit, je dois six cents louis de reste : Il vous faut les compter. Mais, Monsieur, tous les ans, Je paie, à jour nommé, jusqu'à neuf mille francs. C'est trop : le bail finit, il en faudrait rabattre.

Timante

Vous vous raillez.

Jaquemin

Monsieur, depuis soixante-quatre, C'est misère, et les grains n'ont nulle valeur.

Crispin

L'avarice ne peut que vous porter malheur, Il faut que chacun vive, et...

Jaquemin

Parle, et je te donne...

Crispin

Monsieur le Receveur ne veut tromper personne : S'il y trouvait son compte, il ne le dirait pas.

Jaquemin

Si vous saviez, Monsieur, comme on fait peu de cas...

Timante

On ne refuse guère une première grâce.

Crispin

Rabattez mille francs.

Timante

Non : pour la moitié, passe ; Je l'accorde.

Crispin

À donner, mon coeur va le galop.

Jaquemin

Monsieur, les mille francs n'auraient point été trop ; Mais, si j'y perds encore, ayant un si bon Maître, J'espère...

Timante

Avec le temps, je me ferai connaître ; Mais je veux cent Louis de pot-de-vin.

Jaquemin

Comment ! Cent Louis !

Timante

Vous peut-on traiter plus doucement ?

Jaquemin

Mais...

Crispin

Monsieur Jaquemin, là...

Jaquemin

Quoi ?

Crispin

Point de querelle. Voulez-vous disputer pour une bagatelle ? Monsieur est raisonnable ; il vous aime ; en neuf ans, Songez qu'il vous remet près de cinq mille francs. Tant pour sa garnison que pour d'autres affaires, Il a besoin d'argent.

Jaquemin

Voyez donc les notaires. Monsieur, vous voulez bien que nous allions à Sens ?

Timante

Quoi ! pour renouveler votre bail ? J'y consens : Mais la mort de mon père à tant de soins m'engage, Que, ne pouvant tarder ici de ce voyage, Je vous vais seulement signer que je promets De vous faire, par an, cinq cents francs de rabais : Il ne faut qu'au vieux bail ajouter cette clause.

Jaquemin

Je vais quérir l'argent ; entrez.

Timante

Non, et pour cause ; Nous sommes, pour cela, fort bien dans cette cour, Du défunt autrefois ces lieux étaient l'amour ; Et, dans l'accablement où sa perte me plonge, Je n'y saurais entrer, sans...

Jaquemin

Monsieur, quand j'y songe...

Crispin

Que c'était un brave homme !

Jaquemin

Oui, sans doute, Crispin.

Crispin

Ne pleurez plus. Songez...

Perrette rentre.

Jaquemin

J'entends. Oh ! Mathurin ! Perrette, promptement qu'il apporte une table.

À Timante.

Crispin

Monsieur le Receveur, je suis un pauvre diable ; Souvenez-vous de moi, j'ai parlé comme il faut. Tout va bien, Monsieur.

Scène 6

Timante, Crispin, Perrette

Timante

Oui, délogeons au plutôt, Cours à l'hôtellerie ; et, pour partir sur l'heure, Fais brider nos chevaux.

Crispin

Mais si je ne demeure, Ma part du pot-de-vin...

Perrette

Tu reviendras après.

Perrette

Je m'en vais avoir peur de tous les chiens barbets : Je viens d'en voir un là plus grand qu'à l'ordinaire, Que je croyais qui fût l'âme de votre père : Le sang m'a remué jusqu'au fin bout des doigts. Vous est-il apparu de jour ?

Timante

Cinq ou six fois.

Perrette

De quel poil ?

Crispin

Il était roux-gris.

Perrette

C'est lui peut-être. Va voir si tu pourras, Crispin, le reconnaître ; Il est dans la cuisine.

Crispin

A-t-il le nez camus ?

Perrette

Hé... ?

Crispin sort.

Timante

Cours où je t'envoie, et ne raisonne plus.

Scène 7

Timante, Perrette

Timante

Babet est donc partie ?

Perrette

Oui, Monsieur, et son père Lui fait faire un voyage assez peu nécessaire. Je crois qu'elle en enrage.

Timante

Et d'où vient ?

Perrette

Entre nous, Il faut qu'elle ait, Monsieur, quelque chose pour vous. Elle me dit souvent que vous êtes si sage, Si rempli de bonté, si discret, que je gage...

Scène 8

Jaquemin, Timante, Perrette

Jaquemin

Cette bourse a, Monsieur, de quoi vous contenter. Sept cent Louis... Voyons si...

Timante

Je prends sans compter.

Jaquemin

Ils sont en petits lots, roulés tous par cinquante, Hors ceux du pot-de-vin, qui, contre mon attente, Vont, en vous les donnant, me réduire à l'emprunt. Je les tenais tout prêts pour le pauvre défunt.

Timante

Eh ! Vous n'en manquez pas.

Jaquemin

Chacun sait ses affaires. Monsieur, au temps qu'il est, on n'en amasse guères. Voici le bail.

Il va écrire sur la table.

Timante

Donnez. Quatre lignes au bas, Attendant mon retour, vaudront mille contrats.

Jaquemin

Perrette, que je perds à la mort de Pirante ! Être mort sans le voir !

Perrette

Oui, la chose est touchante ; Mais, Monsieur, je crains bien qu'il revienne céans : Un certain grand barbet que j'ai vu là-dedans...

Timante

« Fait ce... 1673. Timante. »

Jaquemin

« Je soussigné confesse avoir reçu de Monsieur Jaquemin la somme de six mille six cents livres, qui, jointe à deux mille quatre cents livres qu'il avait payées à feu mon père sans quittance, l'acquitte de l'année échue à Pâques dernier. Plus, j'ai reçu cent Louis d'or, pour le pot-de-vin du nouveau bail, que je m'oblige de lui passer devant les Notaires toutes fois et quantes, aux mêmes clauses et conditions de celui-ci, à la réserve du prix, qui ne sera à l'avenir que de huit mille cinq cents livres. Fait ce... mille six cent soixante et treize. TIMANTE. »

Timante

En est-ce assez ?

Jaquemin

C'est plus qu'il n'était nécessaire. Chacun, ainsi que vous, n'est pas fils de son père. De l'air dont sur-le-champ vous dressez un acquit, On voit bien qu'il vous a fait part de son esprit. J'ai peine à croire encor qu'il soit mort.

Lui donnant deux pistoles.

Timante

Je vous quitte : Plus je suis avec vous, plus ma douleur s'irrite. Adieu : vous me verrez avant qu'il soit un mois : Toi, Perrette, viens çà ; songe à moi quelquefois. Tiens : et si Nicodème un jour te prend pour femme, Crois...

Perrette

Vous aurez, Monsieur, tout pouvoir.

Jaquemin

La bonne âme ! Au moins ne partez pas sans m'envoyer Crispin.

Timante

Il viendra vous trouver.

Jaquemin

Qu'il vienne ; car, enfin Il est bon que chacun soit content.

Scène 9

Perrette, Jaquemin

Perrette

Notre maître, Le brave jeune homme ! Ah ! Quand je l'ai vu paraître, J'ai bien cru qu'il avait pour nous un bon dessein.

Jaquemin

C'est son père tout à fait.

Perrette

Fi ! C'était un vilain, Un ladre.

Jaquemin

Il ne faut pas appeler vilenie Ce que les gens sensés nomment économie : La différence est grande ; et quiconque dira Que Pirante...

Perrette

Il était tout ce qu'il vous plaira ; Mais il ne m'a jamais donné la moindre chose. À propos de donner (car il faut que je cause, Et qu'au moins une fois je décharge mon coeur ) Quand il faut desserrer, vous avez belle peur. Depuis six ans entiers que votre femme est morte, Le faix est lourd, et c'est Perrette qui le porte : Aux champs, comme à la ville, ai-je quelque repos ? Je ne recule à rien ; tout tombe sur mon dos : Quels biens m'avez-vous faits ?

Jaquemin

Perrette, patience ; Tout vient avec le temps ; j'ai de la conscience ; Et, dans mon testament, tu verras...

Perrette

Justement ! Me voilà bien chanceuse, avec son testament ! Des avaricieux c'est l'excuse ordinaire. Ils donnent tout leur bien, quand ils n'en ont que faire. Vos écus, dont l'amas vous est encor si doux, Voulez-vous point les faire enterrer avec vous ? Franchement, je m'en lasse, et pour toutes mes peines Je mériterais bien qu'aux foires, aux étrennes, Vous ouvrissiez la bourse. Un homme veuf à Sens, Me fait, pour le servir, presser depuis longtemps : Si je vous veux quitter, il m'offre de bons gages.

Jaquemin

Tais-toi, je t'aurais fait de plus grands avantages, Si je n'avais pas craint de faire babiller. Mais Babet au plus tôt se doit faire habiller : En achetant pour elle, il faut qu'elle te donne... Car, vois-tu ! J'aime mieux, de peur qu'on me soupçonne...

Perrette

Que soupçonnerait-on, à soixante et cinq ans ?

Jaquemin

Il s'en faut quelque chose ; et...

Perrette

Chacun a son temps : Le vôtre est fait. Pour elle, un mari, ce me semble, Lui viendrait bien à point ; ils vivraient bien ensemble.

Jaquemin

À son âge un mari !

Perrette

Quoi ! Vous vous effrayez ?

Jaquemin

Elle n'a que vingt ans ; c'est un enfant.

Perrette

Voyez, Qu'il en meurt tous les jours faute d'âge !

Jaquemin

Es-tu folle ? La marier !

Scène 10

Perrette, Jaquemin

Perrette

Monsieur ! Ah je perds la parole. Miséricorde !

Jaquemin

Qu'est-ce, où vas-tu ?

En s'enfuyant.

Perrette

Le lutin... Ah !

Jaquemin

Que veut-elle dire ?

Scène 11

Pirante, Jaquemin

Pirante

Ho ! Monsieur Jaquemin !

Jaquemin

À l'aide !

Pirante

En me voyant, s'écrier de la sorte ! Fuir, sans vouloir m'entendre, et me fermer la porte ! Suis-je pestiféré ? Que veut dire ceci ? Mais quelqu'un de ses gens m'en peut rendre éclairci ; L'un d'eux vient à propos.

Scène 12

Nicodème, Pirante, Perrette

Nicodème

Une et deux et trois et quatre et cinq et six, Sept et huit et neuf et dix, Onze et douze et treize, Quatorze et quinze et seize.

Pirante

Dieu te gard', Nicodème.

Nicodème

Bonjour, monsieur Pirante. Ah ! c'est donc vous ?

Pirante

Moi-même.

Nicodème

Vous me voyez joyeux, toujours bon appétit.

Pirante

L'appétit et la joie entretiennent l'esprit.

Nicodème

J'aime à rire, à chanter, à me bailler carrière ; Et j'ai toujours été bâti de la magnière. Vous êtes bien gaillard ?

Pirante

Oui, je me porte bien.

Nicodème

Quand j'avons la santé, je ne manquons de rien ; Morgué ! C'est un grand point.

Pirante

Il est vrai. Mais ton Maître, Comment est-il ?

Nicodème

Comment ? Il est comme il doit être, Toujours bien essoufflé quand il marche.

Pirante

A-t-il eu Quelque mal violent ?

Nicodème

Pourquoi ?

Pirante

Quand il m'a vu, Il s'est mis à crier d'un ton épouvantable, Et n'aurait pas mieux fui, s'il avait vu le diable. Est-il devenu fou ?

Nicodème

Peste ! Il n'est pas si sot. Tout vieux barbon qu'il est, il dit encore le mot. C'est un brave homme.

Pirante

Mais par quelle extravagance, Criant tout haut à l'aide, a-t-il fui ma présence ? Il est donc possédé ?

Nicodème

Vous vous gaussez de nous. Bon ! S'enfuir ! Hier encore il nous parlait de vous, But à votre santé, jusqu'à perdre d'haleine, Nous dit qu'vous viendriez possible dans quinzaine.

Pirante

Oui ; je l'avais écrit.

Nicodème

Hé bien donc !

Pirante

Mais depuis, J'ai changé de dessein.

Nicodème

Je vais faire ouvrir l'huis, Et, quand il vous varra...

Pirante

Je te dis, Nicodème, Qu'il m'a vu, reconnu.

Frappant à la porte.

Nicodème

C'est queuque stratagème ; Car il n'était pas fou, quand j'avons déjeuné : Lui-même dans ces champs il m'a là-bas mené. Depuis, je ne dis pas, mais j'allons voir. Parrette !

Perrette

Qui frappe ?

Nicodème

Nicodème. Ouvre.

Perrette

Ah !

Nicodème

Comme on nous traite ! Alle a le diable au corps.

Pirante

Tu vois si j'ai raison.

Frappant.

Nicodème

Oh ! Pargué ! J'entrons pourtant dans la maison. Ouvre.

Pirante

Le mal du Maître a gagné la servante.

Perrette

Qui heurte ?

Nicodème

Nicodème, avec Monsieur Pirante ; Il vient voir notre Maître.

Perrette

Hélas ! C'est fait de toi, Nicodème, s'il faut qu'il te touche.

Nicodème

Et pourquoi ?

Perrette

Monsieur Pirante est mort, on en a la nouvelle ; Ce n'est que son esprit qui revient.

Pirante

Que dit-elle ?

Nicodème

Al dit qu'ous êtes mort, et que c'est votre esprit Qui me parle : pourquoi ne me l'avoir pas dit ? Vous avez tort.

Pirante

Jamais fut-il rien de semblable ? Quoi ! Nicodème, on veut...

Nicodème

Vous êtes mort ; au Diable.

Pirante

Mais, si...

Nicodème

N'approchez pas ; palsangué ! voyez-vous ! Je vous enfourcherions par le chignon du cou. Adieu.

Pirante

Tu ne vois pas la pièce qui t'est faite. Je serais mort !

Nicodème

Oui : vous. N'est-il pas vrai, Perrette, Que tu dis qu'il est mort ?

Perrette

Il l'est plus de six fois : Ce n'est que son fantôme à présent que tu vois ; Garde qu'il ne t'approche, et qu'il ne te secoue. Le moindre de ses doigts...

Nicodème

Ah ! Morgué ! Qu'il s'y joue ; Il varra...

Pirante

Nicodème ?

Nicodème

Oh ! Je ne voulons point Être avec les fantômes : on sait, s'il vient à point, Comme il traitons les gens, quand ils trouveront leur belle ! Tatigué ! Queus malins !

Pirante

La folie est nouvelle.

Nicodème

Je ne charchons point, laissez-nous en repos.

Pirante

Laisse-moi seulement te dire quatre mots. C'est peu de chose.

Nicodème

Hé bien ! Si votre âme est en peine, Parlez, j'irons, pour vous, courir la pretentaine : Mais morgué ! Sans façon, n'approchez que de loin.

Pirante

Le jugement peut-il te manquer au besoin ? Je n'ai rien de changé ; tu le vois, Nicodème. Je parle, marche, agis : les morts font-ils de même ? Jamais...

Nicodème

Oh ! Palsangué ! Vous m'en contez bien là ! Avons-je été morts, nous, pour savoir tout cela ? C'est bien philosopher !

Pirante

Du moins fais que ton Maître, Pour m'entendre un moment, se mette à la fenêtre ; Je serai satisfait.

Nicodème

Il y verra fort bien ; Pourquoi non ? Quand on a du coeur on ne craint rien. Parrette !

Perrette

Est-il parti, Nicodème ?

Nicodème

Lui ? Voire ! Je lui dis qu'il est mort ; mais il n'en veut rien croire, Et je ne li saurais faire entendre raison. Notre Maître est-il là ? Morgué ! Je tiendrai bon : Qu'il vienne à la fenêtre ; avec ma fourche seule, Si l'esprit fait un pas, je li sangle la gueule.

Pirante

Mais tu me crois donc mort ?

Nicodème

Oui, pargué ! Je le crois.

Pirante

Tu peux t'en éclaircir ; approche, touche-moi.

Nicodème

Tatigué ! Je n'ai garde, on voit, à votre face, Que d'un homme entarré vous avez la grimace.

Scène 13

Jaquemin, Pirante, Nicodème, Perrette

Jaquemin

Il faut me hasarder. On me l'avait bien dit, Que vous pourriez venir m'apporter un acquit : Mais des huit cents écus je ne suis plus en peine ; On m'en a tenu compte, et votre crainte est vaine. Allez, puisse votre âme avoir un plein repos.

Pirante

De quoi me parlez-vous ? Je suis de chair et d'os. Voyez-moi bien ; je vis. Qui vous rend si crédule, Que de vous entêter d'un conte ridicule ? À votre âge êtes-vous de si légère foi, Et voit-on bien des morts qui parlent comme moi ?

Jaquemin

On dirait, en effet, que vous êtes en vie. Seriez-vous échappé de votre apoplexie ? Ou si, quand on est mort, on peut ressusciter ? Car Monsieur votre fils, que je viens de quitter, Et qui porte un grand deuil, lui-même a pris la peine De venir m'annoncer...

Pirante

Quoi ! Mon fils ?...

Nicodème

Ah ! Morguenne ! N'avancez point.

Jaquemin

Tout beau, Nicodème ! J'entends Qu'on respecte Monsieur.

Nicodème

Morgué ! C'est perdre temps, Descendez, sans rien craindre, ou bien qu'il se retire. Son fantôme n'est pas si diable qu'on veut dire ; Je ne vois rien en lui qu'on ne voie à chacun : S'il fait trop le méchant, je serons deux contre un.

Pirante

Nicodème a raison, pourquoi tant de faiblesse ?

Jaquemin

Enfin j'ouvre les yeux, et vois qu'on m'a fait pièce. Je descends.

Nicodème

Vous voyez qu'ous êtes satisfait. Mais point de trahison ; car, franchement, tout net, Fussiez-vous un Satan...

Pirante

Ne crains rien, Nicodème.

Jaquemin

Ah, Monsieur !

Nicodème

Point de peur, et ne soyez point blême.

Jaquemin

Votre fils, par son deuil, a trop su me duper, Et n'a feint votre mort qu'afin de m'attraper. Comme à votre héritier, après ce coup funeste, Trouvant que je devais six cents Louis de reste, Je viens présentement de les compter...

Pirante

À lui ?

Jaquemin

À lui-même. voyez son acquit d'aujourd'hui.

Pirante

Nous fourber l'un et l'autre avec tant d'impudence ! Peut-être il n'est pas loin. Vite, allons...

Jaquemin

Patience : Nous en aurons raison, j'attends ici Crispin : Entrez, pour un moment, là-dedans.

Pirante

Le coquin !

Perrette

Vous n'êtes donc pas mort, Monsieur ?

Pirante

L'effronterie ! Prendre le deuil !

Nicodème

Voyez ! Avec l'apolexie !

Perrette

Ils ne se doutaient pas qu'il en fût revenu.

Scène 14

Nicodème, Crispin, Jaquemin, Pirante, Perrette

Nicodème

Morgué ! Comm'te vlà fait ! Qui t'aurait reconnu ? Queul habit !

Crispin

Tout un an, il faut être de même ; Notre vieux Maître est mort, mon pauvre Nicodème.

Nicodème

Hé ! Ne devait-il pas s'empêcher de mourir En sa place, morgué ! Je m'aurais fait guarir.

Crispin

Mais tu sais qu'à la mort il n'est point de remède.

Nicodème

Morgué ! J'appellerais vingt sorciers à mon aide, Plutôt que de mourir.

Crispin

Fort bien : mais il est mort.

Nicodème

Tant pis pour lui.

Jaquemin

Crispin, viens çà, je craignais fort Qu'on ne te fît partir sans que je te revisse.

Crispin

Ah ! Je suis pour cela trop à votre service.

Jaquemin

C'est à toi que je dois le rabais qu'on m'a fait : Il était juste aussi de m'en faire.

Crispin

En effet, Payer neuf mille francs, c'était trop.

Jaquemin

Ton salaire Est tout prêt.

Crispin

Oh ! Monsieur.

Jaquemin

Mais si tu pouvais faire Que, de huit mille francs toujours prêts à compter, Ton Maître à l'avenir voulût se contenter, Je donnerais encor cent Louis tout à l'heure.

Crispin

Il faut lui proposer : attendez-moi.

Jaquemin

Demeure : Puisqu'il n'est pas parti, je veux t'accompagner.

Crispin

Venez, avecque lui vous pouvez tout gagner. Il ne ressemble point à son vilain de père. C'était un franc avare, un vrai prône-misère ; Et, s'il ne se fût point avisé de mourir, Sa lésinante humeur nous eût bien fait souffrir.

Jaquemin

Tu le pleurais pourtant tout à l'heure.

Crispin

Sans doute : Il fallait bien pleurer ; qu'est-ce que cela coûte ? Quoique pour notre joie il soit mort un peu tard, C'est toujours être mort.

Pirante

Ah ! Je te tiens, pendard !

Crispin

Au secours.

Pirante

Tu me crains ! Je suis donc mort ?

Perrette

Courage. Dis que c'est son esprit qui revient.

Crispin

Ah ! J'enrage.

Nicodème

As-tu peur du fantôme, et n'oses-tu parler ?

Pirante

Tu me fais donc mourir afin de me voler, Scélérat ?

Nicodème

Là, réponds.

Pirante

Ah ! Je te ferai pendre.

Crispin

Monsieur, n'en faites rien : je vais vous tout apprendre. Pour tirer votre argent de Monsieur Jaquemin, Votre fils avec lui m'a fait jouer au fin ; Mais j'ai plus à vous dire. Il s'est, à la sourdine, Marié depuis peu.

Pirante

Le traître me ruine. Quelque gueuse l'aura fait prendre sur le fait ! Qu'a-t-il donc épousé ? Qui ?

Crispin

Madame Babet.

Jaquemin

Ma fille ?

Crispin

Votre fille.

Jaquemin

Au déçu de son père ? L'effrontée !

Perrette

Il l'aimait : il l'épouse, que faire ?

Jaquemin

Tu l'as donc su ?

Perrette

Moi ? Non. Mais, enfin quand les gens...

Pirante

Qu'on la fasse venir.

Crispin

Elle est allée à Sens : Mon Maître l'y doit joindre ; et, de là, ce me semble, Ils se sont dit le mot pour s'en aller ensemble.

Jaquemin

Monsieur, je suis fâché...

Pirante

Non, Monsieur Jaquemin, Ce peut être une fourbe ; il en faut voir la fin. Mon fils t'attend ?

Crispin

Monsieur, il est au Mouton-Rouge ; Je m'en vais l'avertir, si vous voulez.

Pirante

Ne bouge. Il faut l'aller surprendre ; et, s'il est marié, Babet et ma filleule ; il est justifié. Elle mérite assez d'entrer dans ma famille. Allons.

Jaquemin

Ah ! C'est, Monsieur, trop d'honneur pour ma fille.

Nicodème

Comme vous êtes riche, il faut...

Jaquemin

Moi, riche ? Abus ; Je n'ai rien.

Nicodème

Eh ! Morgué, dégainez vos écus ; A-vous peur sous vos pieds que la tarre vous faille ?

Jaquemin

Il me faut laissez vivre : après, vaille que vaille ; Si j'ai quelque pistole, on me la trouvera.

Pirante

Hé ! Monsieur Jaquemin, on s'accommodera. Je voudrais seulement que Babet elle-même...

Perrette

Elle vient de partir ; cours après, Nicodème : Tu la rattraperas.

Nicodème

Je vais prendre un cheval : Laisse-moi faire.

Crispin

Enfin cela ne va pas mal.

Perrette

Tu fais donc trépasser les gens sans qu'ils le sachent ?

Pirante

Souvent dans leurs desseins les jeunes gens se cachent. Allons tout éclaircir ; et, si l'hymen est fait, Je pardonne à mon fils, pardonnez à Babet.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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