Le Deuil
Scène 1
Crispin, Timante
Crispin
Par ma foi, nous voilà plaisamment équipés, Noirs du bas jusqu'en haut, et des mieux encrêpés. Seriez-vous bien parent d'un... faut-il que j'achève ? Là, d'un de ces messieurs que l'on rouait en Grève, Le jour qu'il vous a plu de partir de Paris ?
Timante
Maraud !
Crispin
À dire vrai, Monsieur, je suis surpris : Votre père, votre oncle, enfin tout le lignage Regorge de santé, rien ne meurt, dont j'enrage ; Pas un neveu, pas même un arrière-cousin, Et le grand deuil vous plaît à porter ?
Timante
Oui, Crispin.
Crispin
Vous riez ? Cet habit peut donner de la joie, Quand une tête à bas laisse force monnaie ; Bon pour lors. Mais à moins d'une mort de profit, L'équipage est lugubre et me choque l'esprit.
Timante
En d'autres cas encore il peut réjouir l'âme.
Timante sourit.
Crispin
D'accord, quand un mari fait enterrer sa femme. Comme, en se mariant, on se met en danger D'avoir pendant ce noeud, tout le temps d'enrager, Je crois que, pour guérir cette sorte de rage, Il n'est rien de meilleur qu'un prompt et doux veuvage. Mais sans moraliser, Monsieur, venons au point. Nous arrivons à Sens, où vous n'arrêter point, Vous poussez jusqu'au lieu de votre métairie. D'abord vous descendez dans une hôtellerie? Vous y prenez le deuil ; vous m'en équipez, moi, Qui ne pleure personne, et qui ne sais pourquoi. Si j'ose demander à quoi tend ce mystère, Vous riez, vous chantez, et vous me faites taire ; Et, sans m'expliquer rien, toujours la joie au coeur, Vous entrez dans la cour de votre Receveur. Ce noir déguisement cache au moins quelque chose : Pour la dernière fois, j'en demande la cause. Allez-vous rire encor ? Bonsoir, je n'en suis plus.
Timante
Cet habit me vaudra plus de deux mille écus.
Crispin
Deux mille écus ?
Timante
Oui.
Crispin
Peste ! Et combien en aurai-je ? Équipé comme vous, j'ai même privilège ; Et je ne prétends par porter le deuil gratis.
Timante
Ta part s'y trouvera.
Crispin
Les merveilleux habits ! Mais, déguisés ainsi, dans le bois le plus proche, N'auriez-vous point dessein de voler quelque coche ? Qu'en est-il ?
Timante
Moi, voler ! C'est perdre la raison, Que...
Crispin
J'entends. Mais, Monsieur, je crains la pendaison. Pour toucher cet argent, çà, que faut-il donc faire ?
Timante
Pleurer. Sais-tu pleurer ?
Crispin
Moi ? Non ; mais je sais braire : Cela suffira-t-il ?
Timante
Tu feras de ton mieux ; Et, quand je pleurerai...
Crispin
J'ai de terribles yeux. Commencez seulement ; pour venir à la charge, Je vous réponds, Monsieur, d'une bouche aussi large. Il ne faut qu'essayer, voyez : Hin, hin, hin...
Timante
Bon.
Crispin
L'accord est musical ; est-ce là votre ton ?
Timante
Fort bien.
Crispin
Mais de ces pleurs à quoi tend le mystère ?
Timante
À duper Jaquemin, Receveur de mon père, À qui, par ce faux deuil, appuyant mon rapport, Je persuaderai que le bonhomme est mort, Et que, depuis huit jours, surpris d'apoplexie, Tout d'un coup, sans parler, il a fini sa vie. J'en suis seul héritier ; et Jaquemin, je crois, Prétendant n'avoir plus à compter qu'avec moi, Ne refusera pas de me payer la somme Que, pour le premier ordre, il tient prête au bon homme.
Crispin
Vous êtes fils unique ; et votre Receveur, S'il plaisait à la mort de vous faire l'honneur De saisir au collet votre avare de père, Aurait avecque vous quelques comptes à faire : Mais sur quoi s'assurer qu'il doit deux mille écus ?
Il lit.
Timante
Six cents louis, Crispin, tous paiements rabattus. De mon père pour lui j'ai surpris cette lettre ; Écoute, et tu verras ce qu'on peut s'en promettre. En prenant les devants, comme il est bon payeur... « Monsieur Jaquemin, votre compte est bon. Les diverses sommes que vous m'avez fait toucher ici, et dont vous n'avez point de quittance, montent à huit cents écus ; ainsi, reste dû six mille six cent livres. Ne vous embarrassez pas à chercher une voie sûre pour me les faire tenir ; j'irai moi-même les recevoir, sur les lieux, dans quinze jours ou trois semaines, et nous aviserons ensemble à régler les clauses du nouveau bail que vous demandez. Je ne vous écrirai point davantage là-dessus. Ne me faites point de réponse. Votre meilleur ami, Pirante. »
Crispin
J'entends : plus fin que vous n'êtes pas bête, Monsieur ; Et, pour un nouveau bail, sans trop songer aux clauses, Je vous crois déjà voir accommoder les choses. Pour bien faire, il faudrait que Monsieur Jaquemin, Obtenant du rabais, grossît le pot-de-vin : Il en demandera, signez tout.
Timante
Moi ?
Crispin
Qu'importe ? La pièce en vaudra mieux, plus elle sera forte. Votre père a bon dos.
Timante
Il n'entend pas raison. Quel père ! Il faut aller joindre ma garnison ; Je pars ; et, pour tout fruit à mes belles paroles, Ayant à m'équiper, j'emporte vingt pistoles : Me voilà bien !
Crispin
Aussi, pour vous en consoler, Sans façon, en bon fils, vous venez le voler ; Mais, quoiqu'en ce dessein, Monsieur, je vous admire, Si votre père, enfin, s'est avisé d'écrire, Sa lettre et vos discours n'auront aucun rapport, Et nous serons tondus, sur cette feinte mort.
Timante
Au commerce d'écrire avec joie il renonce, Il plaint, trois mois entiers, le port d'une réponse : Tu vois que, par sa lettre, il mande à Jaquemin De ne lui point récrire ; outre cela, Crispin, J'ai su... Mais taisons-nous, quelqu'un vient.
Bas.
Crispin
C'est Perrette. Et Madame Babet. La friponne est bien faite, Monsieur, et vaudrait bien, soit dit, sans faire tort...
Timante
Songe à l'apoplexie, et que mon père est mort.
Scène 2
Perrette, Babet, Timante, Crispin
Perrette
Je ne me trompe point, c'est notre jeune Maître.
Babet
Dans un pareil habit, j'ai pu le méconnaître. Quoi ! Timante, c'est vous ? D'où vient donc ce grand deuil ?
Timante
Ah, Babet !
Babet
Crispin ?
Crispin
Ah !
Babet
Tous deux la larme à l'oeil.
Timante
Quel malheur !
Perrette
Apprends-nous quelle perte il a faite.
Crispin
Son père...
Perrette
Eh bien ! son père ?
Crispin
Il est gîté, Perrette. Le Pauvre homme ! Il m'aimait, comme si.... Mais, enfin, Dieu veuille avoir son âme.
Perrette
Il est mort !
Babet
Quoi ! Crispin, Pirante est mort !
Crispin
Malgré tout ce qu'on a pu faire, Il est... Ah !
À Perrette.
Elle s'appuie sur elle.
Babet
Je l'aimais comme mon propre père. Soutiens-moi.
Perrette
Ce malheur est touchant ; mais...
Babet
Hélas !
Crispin
Que ne la prenez-vous, Monsieur, entre vos bras ? Ses ennuis passeraient plus tôt.
Timante
Ils m'embarrassent.
Crispin
Voilà que c'est d'avoir des pères qui trépassent !
Perrette
Là, revenez à vous ; puisque le mort est mort, Quel remède, et pourquoi s'en affliger si fort ?
Crispin
Perrette le prend bien : point de mélancolie. Les morts ne vivent plus ; les pleurer, c'est folie.
Babet
Il était mon parrain ; et j'aurais peu de coeur...
Timante
Suffit, Babet ; c'est trop partager ma douleur.
Babet
Si mes larmes...
Perrette
Par-là qu'est-ce que l'on avance ? Voyez Monsieur ; il prend son mal en patience.
Crispin
C'est qu'il sait vivre, diable !...
Timante
Et Monsieur Jaquemin, Que fait-il ?
Perrette
Tout à l'heure il était au jardin. Je m'en vais le chercher ; consolez-vous ensemble.
Scène 3
Timante, Babet
Timante
Hé bien ! Babet ?
Babet
Hé quoi ! Vous riez !
Timante
Que t'en semble ? Le deuil me sied-il bien ?
Babet
Je ne sais où j'en suis. Oubliez-vous déjà... ?
Timante
Babet, trêve d'ennuis ; Mon père n'est pas mort.
Babet
Ah ! J'ai lieu de me plaindre ; Vous me trompez ?
Timante
Il m'est important de le feindre ; Ayant besoin d'argent, je n'imagine rien De plus propre à duper et ton père et le mien.
Babet
Mais comment pensez-vous ?...
Timante
Ne t'en mets point en peine : Avec moi seulement souffre que je t'emmène ; Si tu veux éclater, il faut prendre ce temps.
Babet
Je pars à l'heure même, et vais coucher à Sens.
Timante
Seule ?
Babet
Seule, et je dois, par l'ordre de mon père, Avec certain parent terminer quelque affaire : Rendez-vous y, j'y couche ; et là, nous résoudrons, Touchant votre dessein, quel parti nous prendrons.
Timante
Deux heures de chemin, sans que l'on t'accompagne ! Je crains...
Babet
Tout est rempli de gens dans la campagne ; Il est jour de marché. Je vous quitte : à tantôt.
Timante
Je ferai mon pouvoir, pour te joindre au plutôt.
Babet
Je vais partir, avant que mon père survienne.
Scène 4
Crispin, Timante
Crispin
Monsieur, hem ?
Timante
Qu'est-ce ?
Crispin
Il n'est qu'en dira-t-on qui tienne, La Babet est traitable, et se rend sans façon.
Timante
Son honneur, avec moi, ne court point hasard.
Crispin
Bon ! Le moyen ?
Timante
Elle peut...
Crispin
J'entends ; dans le voyage, La belle, en tout honneur, aura soin du bagage. Quand vous en serez las, pour le moins...
Timante
Maître sot !
Crispin
Souffrez-moi la Servante, et je ne dirai mot. À ces conditions, c'est une affaire faite : Vous emmenez Babet, j'emmènerai Perrette.
Timante
Ah ! Ce n'est pas de même.
Crispin
Et pourquoi non ? Je crois Qu'en esprit, beaux discours, vous l'emportez sur moi ; Mais, où l'esprit n'et pas tout-à-fait nécessaire, Monsieur, sans vanité, je suis assez bon frère ; Et...
Timante
Pour faire cesser tes sots raisonnements, Apprends qu'à tort tu fais de mauvais jugements, Et qu'au sort de Babet les noeuds de l'hyménée, Au déçu de mon père, ont joint ma destinée.
Crispin
Vous l'avez épousée ?
Timante
Oui.
Crispin
Vous êtes mari ?
Timante
Depuis plus de six mois.
Crispin
Et vous n'êtes point marri ?
Timante
Moi ? Point du tout.
Crispin
Miracle ! Il ne s'en trouve guères De si contents que vous de ces sortes d'affaires : Aussi n'êtes-vous pas encor bien marié.
Timante
Pour bien faire la chose, on n'a rien oublié : J'ai pour Babet...
Crispin
D'accord : ne pouvant voir la Belle Qu'en secret rendez-vous, vous n'aimez rien tant qu'elle ; Mais Babet, aujourd'hui vos plus chères amours, Ne sera plus Babet quand vous l'aurez toujours.
Timante
Il faut incessamment que ta langue s'égaie.
Crispin
Hasard : gageons, Monsieur ; et si je perds, je paie. Mais son père sait-il que... ?
Timante
Non, il n'en sait rien ; Car, comme en avarice il surpasse le mien, Et qu'un sou déboursé lui semble arracher l'âme, Sans doute il eût tout fait pour traverser ma flamme : Mais, l'hymen déclaré, tout lui parlant pour moi, Il faudra bien qu'il chante, ou qu'il dise pourquoi.
Crispin
Mais, Monsieur, étant Noble, et de bonne famille, D'un simple Receveur vous épousez la fille ! Que dira votre père ?
Timante
Il s'estomaquera, Fera le difficile, et puis s'apaisera. Après tout, Jaquemin, quoiqu'il soit sans naissance, C'est, l'avarice à part, est homme d'importance ; Il est le coq du bourg, connu pour un Crésus, Et possède du moins cinquante mille écus ; Cela répare assez le défaut du rang.
Crispin
Peste ! Puisqu'il a tant de bien, il est noble de reste. Combien de soi-disant Chevaliers et Marquis Se targuent sottement de noblesse à Paris, Dont, en s'emmarquisant, la plus haute Noblesse A seulement pour titre une grande richesse ! Sans cela, leur naissance est basse et sans éclat, Et leur bien, en un mot, fait tout leur Marquisat. Ces gens, au temps qui court, ont beaucoup de confrères : Mais la chère Babet, elle n'a soeurs ni frères.
Timante
Babet est fille unique ; et bien d'autres que moi...
Crispin
Bien d'autres ? Quantité tiennent leur quant-à-soi, Qui, loin de refuser une affaire semblable, Moyennant force écus, épouseraient le diable. Le diable, cependant, doit être roturier ; Qu'en croyez-vous ?
Timante
Badin !
Timante sourit.
Crispin
Je ne suis pas sorcier ; Ce que j'en dis, Monsieur, n'est que par conjecture ; Mais être grand trompeur, sent beaucoup la roture ; On dit que c'est du diable une perfection. D'ailleurs, comme le monde est plein d'ambition, Et suivant que chacun par l'argent se gouverne, Si le diable en ces lieux venait tenir taverne, Qu'il voulût enrichir ceux qui boiraient chez lui, La foule serait grande.
Timante
Il est vrai qu'aujourd'hui, Passât-on en vertu les vieux héros de Rome, Si l'on n'a de l'argent, on n'est pas honnête homme : Il en faut pour paraître.
Crispin
Aussi pour en avoir, Il n'est ressort honteux qu'on ne fasse mouvoir : Lois, justice, équité, pudeur, vertu sévère, Partout, au plus offrant, on n'attend que l'enchère ; Et je ne sache point d'honneur si bien placé, Dont on ne vienne à bout, dès qu'on a financé.
Timante
Tu crois donc...
Crispin
St.
Timante
J'entends ce que tu veux me dire.
Crispin
Songeons à larmoyer ; il n'est plus temps de rire.
Scène 5
Jaquemin, Timante, Crispin, Perrette
Jaquemin
Monsieur, que m'apprend-on ?
Timante
Ah ! Monsieur Jaquemin...
Jaquemin
Mon pauvre Maître ; ah ! ah !
Timante
Ah !
Crispin
Hon, hon.
Perrette
Hin, hin, hin.
Crispin
Hé ! Monsieur, un esprit de la trempe du vôtre...
Timante
J'ai tout perdu, Crispin ; tu le sais mieux qu'un autre.
Arrachant le mouchoir que Timante tient à ses yeux.
Crispin
Oui, vous perdez beaucoup ; mais dans un tel malheur On doit patiemment supporter sa douleur. Le ciel le veut ainsi. Lui faire résistance, Ah ! Songez donc, Monsieur, et c'est lui faire offense. Il est vrai ; votre père aurait couru hasard De vivre plus longtemps, s'il était mort plus tard ; Mais quand par la rigueur... Des ordres qu'il faut suivre, On est mort tout-à-fait... On ne saurait plus vivre. Considérez, d'ailleurs... Que le temps vous fait voir Que la raison... Monsieur, prêtez-moi ce mouchoir ; Je n'y pense point, sans...
Jaquemin
Crispin me perce l'âme.
Crispin
Monsieur... ah !
Timante
Ah.
Perrette
Hin, hin.
Jaquemin
Quand je perdis ma femme, Il m'en souvient encor...
Crispin
Hé ! Monsieur Jaquemin, Laissez-là votre femme ; elle est bien morte.
Jaquemin
Enfin, Il nous faut tous mourir. Je suis vieux ; et peut-être...
Crispin
Voulez-vous, par vos pleurs, désespérer mon Maître ? Comme il sanglote ! Au lieu de ragaillardir, Vous augmentez son mal.
Timante
Il ne peut s'agrandir.
Perrette
Crispin a raison, et...
Jaquemin
Je le sais ; mais, Perrette, Quand je sentirais moins la perte que j'ai faite, Il faudrait, quand d'un Maître on apprend le trépas, N'avoir guère d'honneur, pour ne s'affliger pas... Monsieur Pirante était un ami...
Crispin
Laissez faire : Monsieur est honnête homme, et vaudra bien son père : Vous verrez.
Jaquemin
Dieu le veuille !
Perrette
Hé ! Là donc, parlez-lui.
Jaquemin
Nous avons, tous les deux, un grand sujet d'ennui, Et, tous deux, nous perdons, sans y pouvoir que faire, Moi, Monsieur, un bon Maître, et vous, un brave père ; Mais, pour m'en consoler, j'espère en ce malheur, Que vous vous souviendrez de votre serviteur. J'ai soixante et deux ans ; et, dès mon plus bas âge, J'étais de la maison.
Timante
Il faut prendre courage. Je perds un père à qui vous rendiez bien des soins ; Il était votre ami, je ne le suis pas moins.
Jaquemin
Il est mort, quelle perte ! À tous moments j'y pense, Et, tant que je vivrai, j'en aurai souvenance. Voyant qu'en l'autre monde il lui fallait aller, Ne vous a-t-il pas dit...
Timante
Il est mort sans parler.
Jaquemin
Sans parler !
Timante
Le moyen ? Quand il eût eu cent vies...
Crispin
Il avait la valeur de quatre apoplexies.
Jaquemin
Ah !
Timante
Quel nouveau chagrin vous rend si consterné ?
Jaquemin
Ah Ciel !
Timante
Qu'avez-vous donc ?
Jaquemin
Me voilà ruiné.
Timante
Comment ?
Jaquemin
C'est qu'en trois fois, Monsieur, j'ai, par avance, Donné...
Crispin
Vous avez fait des paiements sans quittance ?
Jaquemin
Hélas ! Oui.
Crispin
Ces paiements nous ont bien fait souffrir.
Jaquemin
Est-ce que...
Crispin
De frayeur j'en ai pensé mourir. Allez ne craignez rien, on vous en tiendra compte.
Jaquemin
On sait donc...
Crispin
Je prenais les esprits pour un conte, Mais je suis détrompé ; car, pour vos intérêts, Le pauvre mort nous est apparu tout exprès.
Jaquemin
Apparu !
Crispin
Demandez.
Timante
Sans doute.
Jaquemin
Est-il croyable ?
Crispin
Il nous a lutinés six jours, comme le diable, Tantôt en pigeon blanc, tantôt en chien barbet ; Tant enfin qu'ennuyé de s'être contrefait, Sous sa propre figure il s'est fait reconnaître, Et me serrant le bras : « Crispin, connais ton Maître, M'a-t-il dit : Vous, mon fils, n'ayez aucune peur, A-t-il continué, s'adressant à Monsieur ; Du seigneur Jaquemin je viens vous dire comme J'ai reçu, sans quittance, en plusieurs fois la somme. »
Jaquemin
Combien ? N'a-t-il pas dit, Monsieur, huit cent écus ?
Timante
Autant.
Jaquemin
J'ai fait tenir quelque chose de plus, Mais n'importe. Il faut donc, s'il vous plaît, me déduire...
Timante
Il suffit que le mort soit venu m'en instruire, Cela vaut fait.
Jaquemin
Voyez ! Avec les gens de bien, On a beau hasarder, on ne perd jamais rien.
Crispin
Le défunt, quoiqu'avare, avait l'âme aussi ronde...
Jaquemin
Le pauvre homme ! Être exprès venu de l'autre monde ! Quelle peine !
Crispin
Pour vous, s'il eût été besoin, Il serait encor bien revenu de plus loin. Possible s'il voyait, s'agissant de finance, Que mon Maître n'eût pas fort bonne conscience, Il pourrait, pour ôter tout sujet d'embarras, Venir jusque chez vous.
Jaquemin
Ah ! Qu'il n'y vienne pas.
Crispin
Il vous apporterait un acquit.
Jaquemin
Je l'en quitte.
Perrette
Il est assez de morts à qui rendre visite ; Qu'il les voie, et pour nous, qu'il nous laisse en repos.
Timante
Non, il n'y viendra pas : mais changeons de propos. Vos paiements sans acquit n'ont rien que je conteste.
Jaquemin
Cela déduit, je dois six cents louis de reste : Il vous faut les compter. Mais, Monsieur, tous les ans, Je paie, à jour nommé, jusqu'à neuf mille francs. C'est trop : le bail finit, il en faudrait rabattre.
Timante
Vous vous raillez.
Jaquemin
Monsieur, depuis soixante-quatre, C'est misère, et les grains n'ont nulle valeur.
Crispin
L'avarice ne peut que vous porter malheur, Il faut que chacun vive, et...
Jaquemin
Parle, et je te donne...
Crispin
Monsieur le Receveur ne veut tromper personne : S'il y trouvait son compte, il ne le dirait pas.
Jaquemin
Si vous saviez, Monsieur, comme on fait peu de cas...
Timante
On ne refuse guère une première grâce.
Crispin
Rabattez mille francs.
Timante
Non : pour la moitié, passe ; Je l'accorde.
Crispin
À donner, mon coeur va le galop.
Jaquemin
Monsieur, les mille francs n'auraient point été trop ; Mais, si j'y perds encore, ayant un si bon Maître, J'espère...
Timante
Avec le temps, je me ferai connaître ; Mais je veux cent Louis de pot-de-vin.
Jaquemin
Comment ! Cent Louis !
Timante
Vous peut-on traiter plus doucement ?
Jaquemin
Mais...
Crispin
Monsieur Jaquemin, là...
Jaquemin
Quoi ?
Crispin
Point de querelle. Voulez-vous disputer pour une bagatelle ? Monsieur est raisonnable ; il vous aime ; en neuf ans, Songez qu'il vous remet près de cinq mille francs. Tant pour sa garnison que pour d'autres affaires, Il a besoin d'argent.
Jaquemin
Voyez donc les notaires. Monsieur, vous voulez bien que nous allions à Sens ?
Timante
Quoi ! pour renouveler votre bail ? J'y consens : Mais la mort de mon père à tant de soins m'engage, Que, ne pouvant tarder ici de ce voyage, Je vous vais seulement signer que je promets De vous faire, par an, cinq cents francs de rabais : Il ne faut qu'au vieux bail ajouter cette clause.
Jaquemin
Je vais quérir l'argent ; entrez.
Timante
Non, et pour cause ; Nous sommes, pour cela, fort bien dans cette cour, Du défunt autrefois ces lieux étaient l'amour ; Et, dans l'accablement où sa perte me plonge, Je n'y saurais entrer, sans...
Jaquemin
Monsieur, quand j'y songe...
Crispin
Que c'était un brave homme !
Jaquemin
Oui, sans doute, Crispin.
Crispin
Ne pleurez plus. Songez...
Perrette rentre.
Jaquemin
J'entends. Oh ! Mathurin ! Perrette, promptement qu'il apporte une table.
À Timante.
Crispin
Monsieur le Receveur, je suis un pauvre diable ; Souvenez-vous de moi, j'ai parlé comme il faut. Tout va bien, Monsieur.
Scène 6
Timante, Crispin, Perrette
Timante
Oui, délogeons au plutôt, Cours à l'hôtellerie ; et, pour partir sur l'heure, Fais brider nos chevaux.
Crispin
Mais si je ne demeure, Ma part du pot-de-vin...
Perrette
Tu reviendras après.
Perrette
Je m'en vais avoir peur de tous les chiens barbets : Je viens d'en voir un là plus grand qu'à l'ordinaire, Que je croyais qui fût l'âme de votre père : Le sang m'a remué jusqu'au fin bout des doigts. Vous est-il apparu de jour ?
Timante
Cinq ou six fois.
Perrette
De quel poil ?
Crispin
Il était roux-gris.
Perrette
C'est lui peut-être. Va voir si tu pourras, Crispin, le reconnaître ; Il est dans la cuisine.
Crispin
A-t-il le nez camus ?
Perrette
Hé... ?
Crispin sort.
Timante
Cours où je t'envoie, et ne raisonne plus.
Scène 7
Timante, Perrette
Timante
Babet est donc partie ?
Perrette
Oui, Monsieur, et son père Lui fait faire un voyage assez peu nécessaire. Je crois qu'elle en enrage.
Timante
Et d'où vient ?
Perrette
Entre nous, Il faut qu'elle ait, Monsieur, quelque chose pour vous. Elle me dit souvent que vous êtes si sage, Si rempli de bonté, si discret, que je gage...
Scène 8
Jaquemin, Timante, Perrette
Jaquemin
Cette bourse a, Monsieur, de quoi vous contenter. Sept cent Louis... Voyons si...
Timante
Je prends sans compter.
Jaquemin
Ils sont en petits lots, roulés tous par cinquante, Hors ceux du pot-de-vin, qui, contre mon attente, Vont, en vous les donnant, me réduire à l'emprunt. Je les tenais tout prêts pour le pauvre défunt.
Timante
Eh ! Vous n'en manquez pas.
Jaquemin
Chacun sait ses affaires. Monsieur, au temps qu'il est, on n'en amasse guères. Voici le bail.
Il va écrire sur la table.
Timante
Donnez. Quatre lignes au bas, Attendant mon retour, vaudront mille contrats.
Jaquemin
Perrette, que je perds à la mort de Pirante ! Être mort sans le voir !
Perrette
Oui, la chose est touchante ; Mais, Monsieur, je crains bien qu'il revienne céans : Un certain grand barbet que j'ai vu là-dedans...
Timante
« Fait ce... 1673. Timante. »
Jaquemin
« Je soussigné confesse avoir reçu de Monsieur Jaquemin la somme de six mille six cents livres, qui, jointe à deux mille quatre cents livres qu'il avait payées à feu mon père sans quittance, l'acquitte de l'année échue à Pâques dernier. Plus, j'ai reçu cent Louis d'or, pour le pot-de-vin du nouveau bail, que je m'oblige de lui passer devant les Notaires toutes fois et quantes, aux mêmes clauses et conditions de celui-ci, à la réserve du prix, qui ne sera à l'avenir que de huit mille cinq cents livres. Fait ce... mille six cent soixante et treize. TIMANTE. »
Timante
En est-ce assez ?
Jaquemin
C'est plus qu'il n'était nécessaire. Chacun, ainsi que vous, n'est pas fils de son père. De l'air dont sur-le-champ vous dressez un acquit, On voit bien qu'il vous a fait part de son esprit. J'ai peine à croire encor qu'il soit mort.
Lui donnant deux pistoles.
Timante
Je vous quitte : Plus je suis avec vous, plus ma douleur s'irrite. Adieu : vous me verrez avant qu'il soit un mois : Toi, Perrette, viens çà ; songe à moi quelquefois. Tiens : et si Nicodème un jour te prend pour femme, Crois...
Perrette
Vous aurez, Monsieur, tout pouvoir.
Jaquemin
La bonne âme ! Au moins ne partez pas sans m'envoyer Crispin.
Timante
Il viendra vous trouver.
Jaquemin
Qu'il vienne ; car, enfin Il est bon que chacun soit content.
Scène 9
Perrette, Jaquemin
Perrette
Notre maître, Le brave jeune homme ! Ah ! Quand je l'ai vu paraître, J'ai bien cru qu'il avait pour nous un bon dessein.
Jaquemin
C'est son père tout à fait.
Perrette
Fi ! C'était un vilain, Un ladre.
Jaquemin
Il ne faut pas appeler vilenie Ce que les gens sensés nomment économie : La différence est grande ; et quiconque dira Que Pirante...
Perrette
Il était tout ce qu'il vous plaira ; Mais il ne m'a jamais donné la moindre chose. À propos de donner (car il faut que je cause, Et qu'au moins une fois je décharge mon coeur ) Quand il faut desserrer, vous avez belle peur. Depuis six ans entiers que votre femme est morte, Le faix est lourd, et c'est Perrette qui le porte : Aux champs, comme à la ville, ai-je quelque repos ? Je ne recule à rien ; tout tombe sur mon dos : Quels biens m'avez-vous faits ?
Jaquemin
Perrette, patience ; Tout vient avec le temps ; j'ai de la conscience ; Et, dans mon testament, tu verras...
Perrette
Justement ! Me voilà bien chanceuse, avec son testament ! Des avaricieux c'est l'excuse ordinaire. Ils donnent tout leur bien, quand ils n'en ont que faire. Vos écus, dont l'amas vous est encor si doux, Voulez-vous point les faire enterrer avec vous ? Franchement, je m'en lasse, et pour toutes mes peines Je mériterais bien qu'aux foires, aux étrennes, Vous ouvrissiez la bourse. Un homme veuf à Sens, Me fait, pour le servir, presser depuis longtemps : Si je vous veux quitter, il m'offre de bons gages.
Jaquemin
Tais-toi, je t'aurais fait de plus grands avantages, Si je n'avais pas craint de faire babiller. Mais Babet au plus tôt se doit faire habiller : En achetant pour elle, il faut qu'elle te donne... Car, vois-tu ! J'aime mieux, de peur qu'on me soupçonne...
Perrette
Que soupçonnerait-on, à soixante et cinq ans ?
Jaquemin
Il s'en faut quelque chose ; et...
Perrette
Chacun a son temps : Le vôtre est fait. Pour elle, un mari, ce me semble, Lui viendrait bien à point ; ils vivraient bien ensemble.
Jaquemin
À son âge un mari !
Perrette
Quoi ! Vous vous effrayez ?
Jaquemin
Elle n'a que vingt ans ; c'est un enfant.
Perrette
Voyez, Qu'il en meurt tous les jours faute d'âge !
Jaquemin
Es-tu folle ? La marier !
Scène 10
Perrette, Jaquemin
Perrette
Monsieur ! Ah je perds la parole. Miséricorde !
Jaquemin
Qu'est-ce, où vas-tu ?
En s'enfuyant.
Perrette
Le lutin... Ah !
Jaquemin
Que veut-elle dire ?
Scène 11
Pirante, Jaquemin
Pirante
Ho ! Monsieur Jaquemin !
Jaquemin
À l'aide !
Pirante
En me voyant, s'écrier de la sorte ! Fuir, sans vouloir m'entendre, et me fermer la porte ! Suis-je pestiféré ? Que veut dire ceci ? Mais quelqu'un de ses gens m'en peut rendre éclairci ; L'un d'eux vient à propos.
Scène 12
Nicodème, Pirante, Perrette
Nicodème
Une et deux et trois et quatre et cinq et six, Sept et huit et neuf et dix, Onze et douze et treize, Quatorze et quinze et seize.
Pirante
Dieu te gard', Nicodème.
Nicodème
Bonjour, monsieur Pirante. Ah ! c'est donc vous ?
Pirante
Moi-même.
Nicodème
Vous me voyez joyeux, toujours bon appétit.
Pirante
L'appétit et la joie entretiennent l'esprit.
Nicodème
J'aime à rire, à chanter, à me bailler carrière ; Et j'ai toujours été bâti de la magnière. Vous êtes bien gaillard ?
Pirante
Oui, je me porte bien.
Nicodème
Quand j'avons la santé, je ne manquons de rien ; Morgué ! C'est un grand point.
Pirante
Il est vrai. Mais ton Maître, Comment est-il ?
Nicodème
Comment ? Il est comme il doit être, Toujours bien essoufflé quand il marche.
Pirante
A-t-il eu Quelque mal violent ?
Nicodème
Pourquoi ?
Pirante
Quand il m'a vu, Il s'est mis à crier d'un ton épouvantable, Et n'aurait pas mieux fui, s'il avait vu le diable. Est-il devenu fou ?
Nicodème
Peste ! Il n'est pas si sot. Tout vieux barbon qu'il est, il dit encore le mot. C'est un brave homme.
Pirante
Mais par quelle extravagance, Criant tout haut à l'aide, a-t-il fui ma présence ? Il est donc possédé ?
Nicodème
Vous vous gaussez de nous. Bon ! S'enfuir ! Hier encore il nous parlait de vous, But à votre santé, jusqu'à perdre d'haleine, Nous dit qu'vous viendriez possible dans quinzaine.
Pirante
Oui ; je l'avais écrit.
Nicodème
Hé bien donc !
Pirante
Mais depuis, J'ai changé de dessein.
Nicodème
Je vais faire ouvrir l'huis, Et, quand il vous varra...
Pirante
Je te dis, Nicodème, Qu'il m'a vu, reconnu.
Frappant à la porte.
Nicodème
C'est queuque stratagème ; Car il n'était pas fou, quand j'avons déjeuné : Lui-même dans ces champs il m'a là-bas mené. Depuis, je ne dis pas, mais j'allons voir. Parrette !
Perrette
Qui frappe ?
Nicodème
Nicodème. Ouvre.
Perrette
Ah !
Nicodème
Comme on nous traite ! Alle a le diable au corps.
Pirante
Tu vois si j'ai raison.
Frappant.
Nicodème
Oh ! Pargué ! J'entrons pourtant dans la maison. Ouvre.
Pirante
Le mal du Maître a gagné la servante.
Perrette
Qui heurte ?
Nicodème
Nicodème, avec Monsieur Pirante ; Il vient voir notre Maître.
Perrette
Hélas ! C'est fait de toi, Nicodème, s'il faut qu'il te touche.
Nicodème
Et pourquoi ?
Perrette
Monsieur Pirante est mort, on en a la nouvelle ; Ce n'est que son esprit qui revient.
Pirante
Que dit-elle ?
Nicodème
Al dit qu'ous êtes mort, et que c'est votre esprit Qui me parle : pourquoi ne me l'avoir pas dit ? Vous avez tort.
Pirante
Jamais fut-il rien de semblable ? Quoi ! Nicodème, on veut...
Nicodème
Vous êtes mort ; au Diable.
Pirante
Mais, si...
Nicodème
N'approchez pas ; palsangué ! voyez-vous ! Je vous enfourcherions par le chignon du cou. Adieu.
Pirante
Tu ne vois pas la pièce qui t'est faite. Je serais mort !
Nicodème
Oui : vous. N'est-il pas vrai, Perrette, Que tu dis qu'il est mort ?
Perrette
Il l'est plus de six fois : Ce n'est que son fantôme à présent que tu vois ; Garde qu'il ne t'approche, et qu'il ne te secoue. Le moindre de ses doigts...
Nicodème
Ah ! Morgué ! Qu'il s'y joue ; Il varra...
Pirante
Nicodème ?
Nicodème
Oh ! Je ne voulons point Être avec les fantômes : on sait, s'il vient à point, Comme il traitons les gens, quand ils trouveront leur belle ! Tatigué ! Queus malins !
Pirante
La folie est nouvelle.
Nicodème
Je ne charchons point, laissez-nous en repos.
Pirante
Laisse-moi seulement te dire quatre mots. C'est peu de chose.
Nicodème
Hé bien ! Si votre âme est en peine, Parlez, j'irons, pour vous, courir la pretentaine : Mais morgué ! Sans façon, n'approchez que de loin.
Pirante
Le jugement peut-il te manquer au besoin ? Je n'ai rien de changé ; tu le vois, Nicodème. Je parle, marche, agis : les morts font-ils de même ? Jamais...
Nicodème
Oh ! Palsangué ! Vous m'en contez bien là ! Avons-je été morts, nous, pour savoir tout cela ? C'est bien philosopher !
Pirante
Du moins fais que ton Maître, Pour m'entendre un moment, se mette à la fenêtre ; Je serai satisfait.
Nicodème
Il y verra fort bien ; Pourquoi non ? Quand on a du coeur on ne craint rien. Parrette !
Perrette
Est-il parti, Nicodème ?
Nicodème
Lui ? Voire ! Je lui dis qu'il est mort ; mais il n'en veut rien croire, Et je ne li saurais faire entendre raison. Notre Maître est-il là ? Morgué ! Je tiendrai bon : Qu'il vienne à la fenêtre ; avec ma fourche seule, Si l'esprit fait un pas, je li sangle la gueule.
Pirante
Mais tu me crois donc mort ?
Nicodème
Oui, pargué ! Je le crois.
Pirante
Tu peux t'en éclaircir ; approche, touche-moi.
Nicodème
Tatigué ! Je n'ai garde, on voit, à votre face, Que d'un homme entarré vous avez la grimace.
Scène 13
Jaquemin, Pirante, Nicodème, Perrette
Jaquemin
Il faut me hasarder. On me l'avait bien dit, Que vous pourriez venir m'apporter un acquit : Mais des huit cents écus je ne suis plus en peine ; On m'en a tenu compte, et votre crainte est vaine. Allez, puisse votre âme avoir un plein repos.
Pirante
De quoi me parlez-vous ? Je suis de chair et d'os. Voyez-moi bien ; je vis. Qui vous rend si crédule, Que de vous entêter d'un conte ridicule ? À votre âge êtes-vous de si légère foi, Et voit-on bien des morts qui parlent comme moi ?
Jaquemin
On dirait, en effet, que vous êtes en vie. Seriez-vous échappé de votre apoplexie ? Ou si, quand on est mort, on peut ressusciter ? Car Monsieur votre fils, que je viens de quitter, Et qui porte un grand deuil, lui-même a pris la peine De venir m'annoncer...
Pirante
Quoi ! Mon fils ?...
Nicodème
Ah ! Morguenne ! N'avancez point.
Jaquemin
Tout beau, Nicodème ! J'entends Qu'on respecte Monsieur.
Nicodème
Morgué ! C'est perdre temps, Descendez, sans rien craindre, ou bien qu'il se retire. Son fantôme n'est pas si diable qu'on veut dire ; Je ne vois rien en lui qu'on ne voie à chacun : S'il fait trop le méchant, je serons deux contre un.
Pirante
Nicodème a raison, pourquoi tant de faiblesse ?
Jaquemin
Enfin j'ouvre les yeux, et vois qu'on m'a fait pièce. Je descends.
Nicodème
Vous voyez qu'ous êtes satisfait. Mais point de trahison ; car, franchement, tout net, Fussiez-vous un Satan...
Pirante
Ne crains rien, Nicodème.
Jaquemin
Ah, Monsieur !
Nicodème
Point de peur, et ne soyez point blême.
Jaquemin
Votre fils, par son deuil, a trop su me duper, Et n'a feint votre mort qu'afin de m'attraper. Comme à votre héritier, après ce coup funeste, Trouvant que je devais six cents Louis de reste, Je viens présentement de les compter...
Pirante
À lui ?
Jaquemin
À lui-même. voyez son acquit d'aujourd'hui.
Pirante
Nous fourber l'un et l'autre avec tant d'impudence ! Peut-être il n'est pas loin. Vite, allons...
Jaquemin
Patience : Nous en aurons raison, j'attends ici Crispin : Entrez, pour un moment, là-dedans.
Pirante
Le coquin !
Perrette
Vous n'êtes donc pas mort, Monsieur ?
Pirante
L'effronterie ! Prendre le deuil !
Nicodème
Voyez ! Avec l'apolexie !
Perrette
Ils ne se doutaient pas qu'il en fût revenu.
Scène 14
Nicodème, Crispin, Jaquemin, Pirante, Perrette
Nicodème
Morgué ! Comm'te vlà fait ! Qui t'aurait reconnu ? Queul habit !
Crispin
Tout un an, il faut être de même ; Notre vieux Maître est mort, mon pauvre Nicodème.
Nicodème
Hé ! Ne devait-il pas s'empêcher de mourir En sa place, morgué ! Je m'aurais fait guarir.
Crispin
Mais tu sais qu'à la mort il n'est point de remède.
Nicodème
Morgué ! J'appellerais vingt sorciers à mon aide, Plutôt que de mourir.
Crispin
Fort bien : mais il est mort.
Nicodème
Tant pis pour lui.
Jaquemin
Crispin, viens çà, je craignais fort Qu'on ne te fît partir sans que je te revisse.
Crispin
Ah ! Je suis pour cela trop à votre service.
Jaquemin
C'est à toi que je dois le rabais qu'on m'a fait : Il était juste aussi de m'en faire.
Crispin
En effet, Payer neuf mille francs, c'était trop.
Jaquemin
Ton salaire Est tout prêt.
Crispin
Oh ! Monsieur.
Jaquemin
Mais si tu pouvais faire Que, de huit mille francs toujours prêts à compter, Ton Maître à l'avenir voulût se contenter, Je donnerais encor cent Louis tout à l'heure.
Crispin
Il faut lui proposer : attendez-moi.
Jaquemin
Demeure : Puisqu'il n'est pas parti, je veux t'accompagner.
Crispin
Venez, avecque lui vous pouvez tout gagner. Il ne ressemble point à son vilain de père. C'était un franc avare, un vrai prône-misère ; Et, s'il ne se fût point avisé de mourir, Sa lésinante humeur nous eût bien fait souffrir.
Jaquemin
Tu le pleurais pourtant tout à l'heure.
Crispin
Sans doute : Il fallait bien pleurer ; qu'est-ce que cela coûte ? Quoique pour notre joie il soit mort un peu tard, C'est toujours être mort.
Pirante
Ah ! Je te tiens, pendard !
Crispin
Au secours.
Pirante
Tu me crains ! Je suis donc mort ?
Perrette
Courage. Dis que c'est son esprit qui revient.
Crispin
Ah ! J'enrage.
Nicodème
As-tu peur du fantôme, et n'oses-tu parler ?
Pirante
Tu me fais donc mourir afin de me voler, Scélérat ?
Nicodème
Là, réponds.
Pirante
Ah ! Je te ferai pendre.
Crispin
Monsieur, n'en faites rien : je vais vous tout apprendre. Pour tirer votre argent de Monsieur Jaquemin, Votre fils avec lui m'a fait jouer au fin ; Mais j'ai plus à vous dire. Il s'est, à la sourdine, Marié depuis peu.
Pirante
Le traître me ruine. Quelque gueuse l'aura fait prendre sur le fait ! Qu'a-t-il donc épousé ? Qui ?
Crispin
Madame Babet.
Jaquemin
Ma fille ?
Crispin
Votre fille.
Jaquemin
Au déçu de son père ? L'effrontée !
Perrette
Il l'aimait : il l'épouse, que faire ?
Jaquemin
Tu l'as donc su ?
Perrette
Moi ? Non. Mais, enfin quand les gens...
Pirante
Qu'on la fasse venir.
Crispin
Elle est allée à Sens : Mon Maître l'y doit joindre ; et, de là, ce me semble, Ils se sont dit le mot pour s'en aller ensemble.
Jaquemin
Monsieur, je suis fâché...
Pirante
Non, Monsieur Jaquemin, Ce peut être une fourbe ; il en faut voir la fin. Mon fils t'attend ?
Crispin
Monsieur, il est au Mouton-Rouge ; Je m'en vais l'avertir, si vous voulez.
Pirante
Ne bouge. Il faut l'aller surprendre ; et, s'il est marié, Babet et ma filleule ; il est justifié. Elle mérite assez d'entrer dans ma famille. Allons.
Jaquemin
Ah ! C'est, Monsieur, trop d'honneur pour ma fille.
Nicodème
Comme vous êtes riche, il faut...
Jaquemin
Moi, riche ? Abus ; Je n'ai rien.
Nicodème
Eh ! Morgué, dégainez vos écus ; A-vous peur sous vos pieds que la tarre vous faille ?
Jaquemin
Il me faut laissez vivre : après, vaille que vaille ; Si j'ai quelque pistole, on me la trouvera.
Pirante
Hé ! Monsieur Jaquemin, on s'accommodera. Je voudrais seulement que Babet elle-même...
Perrette
Elle vient de partir ; cours après, Nicodème : Tu la rattraperas.
Nicodème
Je vais prendre un cheval : Laisse-moi faire.
Crispin
Enfin cela ne va pas mal.
Perrette
Tu fais donc trépasser les gens sans qu'ils le sachent ?
Pirante
Souvent dans leurs desseins les jeunes gens se cachent. Allons tout éclaircir ; et, si l'hymen est fait, Je pardonne à mon fils, pardonnez à Babet.