Acte I
Scène 1
Gouverneur, Le Prince
Gouverneur
Oui si tu veux monter en ce degré suprême, Et régner sur autrui, règne dessus toi-même, Et viens apprendre l'art de te donner la loi Avant que tes sujets ne la reçoivent de toi. Ce sceptre que tu vois tout brillant de lumière Est toujours composé d'une lourde matière, Qui chargeant trop la main de celui qui le tient, Perd souvent sa beauté quand il nous appartient. Ces superbes habits de pourpre et d'écarlate Ont un lustre qui trompe autant comme il éclate, Qui ne semble charmant qu'alors qu'il éblouit Mais qui se montre rude alors qu'on en jouit. En un mot la Couronne a de grands avantages, Les plus vains des mortels lui rendent leurs hommages, Mais quel éclat qu'elle ait, elle a toujours son poids, Et son or fait blanchir la tête de nos Rois : Sache donc pour monter au trône de ton père Qu'il ne donne rien moins que ce qu'on en espère, Qu'il est plein de chagrins, qu'il produit des soucis, Qu'il tourmente toujours ceux qu'on y voit assis ; Qu'il lui faut apporter le bien qu'on lui demande, Que qui le connaît bien, le fuit, et l'appréhende, Et qu'il rend tous les Rois bien plus heureux que nous, Si le lit bien doré rend le sommeil plus doux. Mais ayant aujourd'hui le dessein de t'instruire Je m'en vais t'enseigner comme il t'y faut conduire, Te montrer en tableau des Princes vertueux Pour en prendre l'exemple, et te former sur eux, Éviter le défaut qui fût en leurs personnes, Prendre les qualités que nous jugerons bonnes, Et faire ce qu'aucun n'a jamais inventé, En te divertissant avec utilité. Et comme un Souverain n'a point de plus grand vice, Que celui de manquer à rendre la Justice, Je vais t'en montrer un qui perd dedans sa Cour Pour ne la rendre pas, la Couronne et le jour.
Le Prince
Par quelle invention ?
Gouverneur
J'ai chez moi de grands hommes, Les merveilles de France et du siècle où nous sommes, Qui mêlant l'artifice avec le jugement Savent avec tant d'art dépeindre un mouvement Et ces bouillants désirs qui souvent nous tourmentent Qu'on dirait à les voir qu'eux-mêmes les ressentent.
Le Prince
Mais il faut bien du temps.
Ils se mettent en un des coins du Théâtre pour écouter.
Gouverneur
Il ne faut qu'un moment Pour te faire goûter ce divertissement, Page, faites lever cette tapisserie, Ils sont prêts, mais surtout écoute je te prie. On tire une toile et l'on voit un jardin dans lequel est une femme en colère.
Scène 2
Minerve
Mégare entre dans ce jardin, et cherche Minerve des yeux.
Minerve
Après un tel affront me refuser Justice, Rebuter l'innocence, et soutenir le vice, Sont-ce les actions d'un juste Potentat ? Est-ce de la façon qu'il maintient son État, Et le doit-on tenir pour Prince légitime ? S'il est enfant du vice, et règne avec le crime, Que me sert qu'il ait fait tant de rares exploits Qu'il range chaque jour des peuples sous ses lois, Qu'il emporte des forts, qu'il gagne des batailles S'il se laisse gagner dans ses propres murailles, Et si dedans sa Cour il quitte la vertu Dont par toute la terre il semble revêtu. Il souffre qu'un brutal lui jette dedans l'âme Un funeste poison qui le couvre de blâme, Qu'un flatteur enragé lui sème des appas, Et le rende noirci des défauts qu'il n'a pas. Il le rend odieux quoiqu'il soit adorable, Quoiqu'il soit vertueux, il le rend exécrable, Et tout aimé qu'il est lui fait des ennemis, Lui faisant soutenir les maux qu'il a commis. Ah ! Philippe, ah ! Mon Roi, ne défends plus ce traître. Soutenant un méchant on commence de l'être, En défendant le vice on prend part au forfait, Et l'on fait plus de mal que celui qui l'a fait, Souffre que mon honneur te demande vengeance, Ne lui refuse pas cette douce allégeance, Et permets que ce coeur perde qui l'a perdu, Mais malgré la raison tu me l'as défendu, Et quand je te parlais bien loin d'être écoutée, Tu m'as fermé la bouche, et tu m'as rebutée. Ah ! Je n'espère plus aucun secours de toi, Je n'en attendrai plus que du Ciel et de moi : Je vais voir ce méchant, et suivi de sa garde Il faut que je lui parle, et que je le poignarde : Mais il est ton ami ; mais étant vicieux Je sais qu'il est aussi l'ennemi de nos Dieux, Que c'est leur intérêt qui demande sa chute, Et qu'ils me défendront si l'on m'en persécute. Rien ne doit m'étonner, tout me doit secourir Je suis femme, il faut donc me venger ou mourir. Mais j'aperçois Mégare.
Scène 3
Minerve, Mégare
Minerve
Ah ! Mégare.
Mégare
Ah ! Madame. Quelle est cette douleur qui trouble ainsi votre âme, D'où vient ce mouvement que je lis dans vos yeux ?
Minerve
Ouvre, ouvre pour moi le sein pour le découvrir mieux Fais en me le perçant un passage à mon âme, Elle t'entretiendra de l'amour d'un infâme, D'un traître et d'un brutal qui m'a ravi l'honneur.
Mégare
Mais modérez vos pleurs.
Minerve
Ils font tout mon bonheur. En l'état où le suis les soupirs et les larmes La plainte, et les sanglots, sont mes plus fortes armes, Je trouve du remède à pleurer mes douleurs, Et mon tourment s'exhale avec l'eau de mes pleurs. Ce n'est pas qu'il finisse ou qu'il s'en diminue, Mais c'est qu'en l'irritant il faudra qu'il me tue. Que c'est par cet espoir que je vis seulement, Et que j'ai dans ma peine un peu d'allègement. Oui, oui, je veux mourir, sus, quittons la faiblesse, Excitons notre coeur pour imiter Lucresse, Nous eûmes son malheur, nous aurons sa vertu, Et suivrons le chemin qu'elle nous a battu. Surpassons s'il se peut cette chaste Romaine ; Mais devant que de m'être à moi-même inhumaine, Cherchons dedans la mort mon suprême bonheur, Et ne la recevons qu'en vengeant mon honneur, Perçons de mille coups le coeur de cet infâme, Signalons par son sang la noirceur de son âme, Mais justes Dieux ! Quelle est cette simplicité ? D'âme il n'en eût jamais que sa brutalité, Les Dieux n'en mirent point dans son corps exécrable, De peur de profaner un chef-d'oeuvre adorable, Ils ne le firent point de leur auguste main Et je tiens assuré puisqu'il n'a rien d'humain, Qu'il naquit d'un démon, que c'est un monstre énorme Bref un corps imparfait dont le vice est la forme. Aussi je connais bien qu'il ne vit que par lui, Que c'est ce qui le fait subsister aujourd'hui, Que lui seul le maintient, le nourrit et l'anime, Qu'il monte aux dignités sur l'épaule du crime, Et qu'enfin il n'est rien d'horrible et d'odieux, Qui près de lui ne soit adorable à mes yeux.
Mégare
Hélas considérez...
Elles se cachent dans le bois voyant arriver Philippe, Atalle et quelques gardes.
Minerve
N'achève point, Mégare, Il faut que de mes mains j'égorge ce barbare, Mais pour me contenter je vais trouver le Roi, Et si comme il l'a fait, il se moque de moi, Je jure de nos Dieux la puissance suprême Que je me vengerai peut-être sur lui-même, Et dedans mon courroux lui pourrai témoigner Qu'étant injuste, il est indigne de régner. Mais le voici qui vient avecque cet infâme Cachons-nous, écoutons.
Scène 4
Philippe, Atalle
Philippe
Va, ce n'est qu'une femme, Que te peut-elle faire, et pourquoi la crains-tu ?
Atalle
J'ai pour mes ennemis l'honneur et la vertu. L'on peut malaisément refuser une belle, Et vous pouvez enfin vous déclarer pour elle.
Philippe
Ne l'appréhende pas, mon coeur est un Rocher Impénétrable aux traits qu'amour peut décocher, Je brûle seulement du désir de la gloire. Ce n'est qu'au champ de Mars que j'aime la victoire. Et je ne puis enfin me résoudre à dompter Un sexe qui se plaît à ne pas résister. Aussi ce n'est pas faire en homme de courage Que de se rendre esclave à cause d'un visage, Et je m'étonne fort comme toi que je tiens L'homme sans contredit le plus vaillant des miens, Et que je veux dans peu, si ma charge s'exerce, Faire mon Lieutenant contre le Roi de Perse. Oui, je l'étonne, dis-je, et je ne comprends point Comme tu t'es rendu faible jusqu'à ce point, Quoi ? Ne savais-tu pas que ce sexe volage Se pique de baisser quiconque a du courage, Qu'il est traître et flatteur, qu'il sème des appas, Pour mieux porter ses coups quand on ne l'attend pas. Que ces mépris sont doux, que sa douceur nous blesse, Et qu'il peut tout dompter avecque sa faiblesse.
Atalle
Oui, je le savais bien, mais Seigneur sa beauté.
Philippe
Va ne t'excuse point de cette lâcheté Cet acte vicieux te couvrira de blâme. Quoi ? Violer les lois, enlever une femme ? L'ôter la force en main des bras de son époux ? Cher Atalle, il est vrai, je le dis entre nous. Lorsqu'elle me vint voir pour me faire ses plaintes, Je ressentis pour toi de mortelles atteintes. Mon coeur fut attendri par le cours de ses pleurs La pitié me pressa d'alléger ses douleurs, Le devoir me força de lui rendre justice ; D'autre part l'amitié me rendait ton complice. Entre deux mouvements mon esprit suspendu Craignait ou de te perdre ou de me voir perdu, Poussé par deux desseins d'égale violence, Ne sachant que résoudre, il était en balance, Il se vit attaquer, il se vit abattu, Et resta sans raison, sans force et sans vertu. Encor à ce moment la justice me presse, Le devoir me combat, l'amitié s'intéresse, Et ne sachant quel biais il y faudra tenir, Je ne la puis venger, je ne te puis punir, Et demeurant confus en ce désordre extrême, Je ne me connais plus et me cherche en moi-même. Atalle, ah justes Dieux ! Pourquoi ta passion T'a-t-elle fait commettre une telle action ? M'ôte-t-elle le nom du plus juste des Princes, Me rend-elle l'horreur de toutes mes Provinces, Et malgré le pouvoir des destins et du temps Ternit-elle en un jour des travaux de vingt ans ? J'étais environné d'une éternelle gloire, J'avais pour compagnons l'honneur et la victoire, Et le peuple aspirait de vaincre sous mes lois Parce qu'il me voyait le plus juste des Rois. Mais je suis bien déchu de ma première gloire, J'ai chassé loin de moi l'honneur et la victoire. Et le peuple craindra de vivre sou mes lois, Ayant perdu le nom du plus juste des Rois.
Atalle
Hélas ! C'est ce qui rend ma douleur infinie, De voir que vous laissez cette offense impunie, Que vous me témoignez cette rare bonté, Et que vous m'aimez tant sans l'avoir mérité. Mais Seigneur, excusez cette amoureuse flamme Qu'une beauté céleste alluma dans mon âme. L'amour est un tyran qu'on ne peut maîtriser, Il est fort du pouvoir qu'on lui peut opposer, C'est un feu violent que l'on ne peut éteindre Un torrent furieux que l'on ne peut contraindre, Et pour en mieux parler un ennemi si fort Qu'on ne peut l'attaquer qu'il ne donne la mort. Seigneur, je vis Minerve et je la trouvai belle, Je ne prétendis point de me voir aimé d'elle, Libre comme j'étais, je ne pouvais penser Que pour la trouver belle elle me peut forcer, Mais hélas ! J'appris bien par sa seconde vue Que l'amour paraît faible alors qu'il s'insinue, Mais que se rendant fort par son accroissement, On ne peut l'empêcher qu'en son commencement, En voulant l'étouffer je l'aigris davantage, Je passe en moment de l'amour à la rage, Et me sentant pressé de violents désirs, J'abandonne l'honneur pour suivre mes plaisirs, Sachant qu'elle était sage autant qu'elle est aimable Et qu'un jour mon amour me rendrait misérable, Je voulus prévenir ce jour infortuné Et me donner le coup qu'un autre m'eût donné, Je cherche donc, poussé d'une amoureuse envie, Par un dernier effort, ou la mort ou la vie, Et j'enlève d'ici cette rare beauté, Sachant que son époux s'en était absenté. Mais ne punissez point.
Philippe
Atalle, je te jure Que je me punirais punissant cette injure, Juge après ce discours si je t'estime bien.
Scène 5
Alexandre, Philippe, Minerve
Alexandre
Ami que fait le Roi, qu'a-t-il ?
Philippe
Va, je n'ai rien. Laisse-moi seulement en cette solitude, Atalle, parle-lui de mon inquiétude.
Alexandre
Mais Seigneur, on n'attend que votre Majesté. Chacun est dans la lice, où tout est apprêté, Et j'ai déjà mené dedans l'amphithéâtre Les Principaux d'Athènes avecque Cléopâtre. Mais cet objet divin de qui je suis époux Ne me souffrira point si je reviens sans vous, Aussi vous devez être à la cérémonie, Si vous appréhendez qu'elle ne soit finie. Les Ambassadeurs Grecs, impatients qu'ils sont, Brûlent de vous donner des Couronnes qu'ils ont, Mille Seigneurs aussi, de diverses Provinces, Veulent vous saluer de la part de leurs Princes, Et s'étant confondus avec vos Courtisans, Viennent vous apporter de somptueux présents.
Alexandre s'en allant seul, il commande à ses gens de le suivre.
Philippe
Hé bien, je les verrai, n'en dis pas davantage. Laisse-moi seul ici remettre mon visage, Puisque je leur dois faire un gracieux accueil, Et qu'il n'est pas besoin qu'ils connaissent mon deuil. À présent un souci que je ne puis connaître, Attaque mon esprit et veut s'en rendre maître, Des Chimères en l'air me donnent de l'effroi, Je suis sombre et rêveur, et je ne sais pourquoi. Va donc les avertir, je m'y rends tout à l'heure. Allez, suivez mon fils, et qu'aucun ne demeure.
Alexandre
Mais, Seigneur, pour ce jour accordez-moi ce point, Que quelqu'un de vos gens ne vous éloigne point, Vous êtes en ces lieux sans suite ni garde.
Philippe
Je suis en sûreté lorsque je me hasarde. Et je veux témoigner au peuple Athénien, Que je vais partout libre, et que je ne crains rien. Allez.
Minerve
L'occasion ne peut être plus belle.
Scène 6
Philippe
Philippe
Quoi ? Ne suivrai-je point la raison qui m'appelle ? N'écouterai-je point ce noble sentiment, Que le Ciel inspira dedans mon jugement ? Ne souffrirai-je point l'éclat de sa lumière, Retournerai-je encor dans mon erreur première ? Et pour me conserver un ami vicieux, Choquerai-je les lois, la nature et les Dieux ? Oublierai-je l'État, l'honneur et la Justice ? Prêterai-je main forte à soutenir le vice ? Et malgré le devoir qui parle contre moi, Serai-je bon ami pour être mauvais Roi ? Serai-je criminel pour défendre un coupable ? Serai-je injuste enfin, pour être pitoyable ? Et perdrai-je ma gloire au plus beau de mes ans, Pour ne vouloir pas perdre un de mes Courtisans ? Non, mais que dis-je ? Hélas ! Je ne m'y puis résoudre, Sus, préparons-nous donc à voir tomber la foudre, À perdre mes plaisirs, ma gloire, mon bonheur, Le Sceptre, la Couronne, et les biens, et l'honneur, La justice, les Dieux, et l'État, et moi-même, Plutôt que de punir un criminel que j'aime. Ah Dieux ! Que veux-je faire, hélas ! Qu'ai-je voulu, Me perdre, perdre Atalle ? Ah ! Qu'ai-je résolu ? Ai-je eu ce sentiment, suis-je donc insensible ? Vouloir perdre un ami, c'est vouloir l'impossible, Le devoir est sans force où parle l'amitié, Et la justice est morte où règne la pitié. Ah ! Si l'on connaissait l'extrême violence Qu'endure un souverain en tenant la balance, Quand il la fait pencher où veut son intérêt, Certes, l'on le plaindrait tout puissant comme il est, Et l'on reconnaîtrait après l'avoir su plaindre, Que son trop grand pouvoir est quelque fois à craindre.
Scène 7
Mégare, Minerve, Philippe
Mégare
Madame prenez-le dedans ce sentiment.
Elles paraissent un peu et Minerve dans une grande irrésolution.
Minerve
Je n'oserais je tremble.
Philippe
Ah ! Que j'ai de tourment.
Mégare
Madame, parlez donc, il est temps.
Minerve
Ah ! Mégare, Attends encor un peu.
Philippe
Mon jugement s'égare.
Mégare
Paraissez.
Minerve
Différons.
Mégare
Non, ne différez pas.
Philippe
Mais que veut cette femme ?
Minerve
Elle veut le trépas, Oui Seigneur, elle vient vous demander justice. Si vous ne l'approuvez, faites qu'elle périsse, Car enfin elle vient par un dernier effort Pour obtenir de vous la justice ou la mort.
Philippe
Ce discours hors du temps me semble téméraire, Je vous ai déjà dit ce que j'en voulais faire, Je ne changerai point l'arrêt que j'ai donné, Je suis las de vous voir, et d'être importuné.
Elle se veut jeter à genoux.
Minerve
Ah ! Seigneur, permettez que je vous importune, Considérez, de grâce, où va mon infortune, Et vous direz après, loin de me condamner, Que je ne pouvais moins que vous importuner. Las ! À qui voulez-vous que l'affligé s'adresse, Et qui peut mieux que vous consoler sa tristesse ? Vous êtes dans un rang qui vous égale aux Dieux Vous pouvez ici-bas ce qu'ils peuvent aux Cieux. Vos sujets ne sont rien que selon votre envie, Vous tenez dans vos mains et leur mort et leur vie, Et lorsque l'innocent a besoin de secours, Ce n'est qu'à vous enfin qu'il doit avoir recours. Par vous tout se commence et par vous tout s'achève, Et c'est de vous enfin qu'il faut que tout relève. Ah ! Seigneur, permettez.
Philippe
Je vous l'ai déjà dit. Autant qu'auparavant ce discours m'étourdit, Il trouble le repos que je devrais attendre, Je ne vous puis souffrir et ne le puis entendre, Je ne changerai point l'arrêt que j'ai donné, Je suis las de vous voir et d'être importuné.
Minerve
Ah ! Changez cet arrêt puisqu'il vous fait outrage, Voyez mon désespoir peint dessus mon visage, Écoutez ces soupirs enfants de mes douleurs, Observez mes sanglots, considérez mes pleurs, Et connaissant les maux dont je suis affligée Ou faites que je meure ou que je sois vengée. Ah ! Douleur fais ici ton plus puissant effort, Implore de mon Roi la Justice ou la mort, Anime mon esprit, pousse et conduis ma langue, Arme de traits perçants ta muette Harangue. À mon secours, honneur ! À mon secours pitié ! Venez du Ciel ici combattre l'amitié, Prêtez votre assistance à ceux qui vous réclament, Secondez aujourd'hui les désirs qui m'enflamment, Et venez triompher d'un monstre de l'enfer Puisque mon souverain n'en veut pas triompher, Répandez dans son coeur.
Il la pousse rudement.
Philippe
Vous perdez temps, Madame, Ni vous ni la pitié n'ont pu toucher mon âme, Et demeurant toujours ferme dedans ce point Ni la pitié ni vous ne la toucherez point, Je vous l'ai déjà dit, je vous le dis encore, Je ne perdrai jamais un ami que j'adore, Tous vos pleurs et vos cris vous seront superflus. Adieu, retirez-vous et ne m'en parlez plus.
Minerve
Que je n'en parle plus, et que je me retire ? Est-ce ainsi que tu tiens les Rênes de l'Empire ? Est-ce ainsi que tu fais les actions d'un Roi ? Sont-ce là les vertus que l'on adore en toi, Et lorsque je t'implore, oses-tu bien me dire Que je n'en parle plus, et que je me retire ? Quoi ? Les Dieux t'ont-ils mis le Sceptre dans la main À dessein seulement de te rendre inhumain ? Ne t'ont-ils accordé la puissance Royale Que pour faire éclater une âme déloyale, Et ne t'ont-ils rendu leur arbitre en ces lieux Que pour voir profaner ce qu'ils aiment le mieux ? Par eux nous te voyons hors du commun des hommes, Sans eux tu ne serais que ce que nous te sommes, Ce sont eux qui t'ont mis le Sceptre dans la main Ce sont eux qui pourront te l'arracher demain, Ce sont eux qui t'ont fait adorer sur la terre, Qui t'ont fait regarder comme un foudre de guerre, Qui t'ont rendu l'effroi de tous tes ennemis, Qui les ont attaqués, qui te les ont soumis, Et ce sont eux enfin, qui selon mon envie T'ôteront dedans peu la Couronne et la vie, Rendront ton Diadème un horrible bandeau Et feront de ton trône un funeste tombeau.
Philippe
Hé quoi, femme ! Oses-tu me parler de la sorte ? Va, va, garde d'aigrir le courroux qui m'emporte, Ne me réplique plus, sors promptement d'ici, Ou je t'apprendrai bien de t'échapper ainsi.
Minerve
Je m'échappe, il est vrai, mais pourrais-je moins faire, Si je te vois ternir ton plus beau caractère ? Et pourrais-je penser que tu fusses mon Roi, Voyant régner ainsi l'injustice chez toi ? Non, je ne te crois point mon Prince légitime. Philippe aime l'honneur, toi tu chéris le crime, Et j'ose encor un coup m'obstiner en ce point, Puisqu'il est vertueux et que tu ne l'es point Non, ce ne fut pas toi qui triomphas d'Argée, Qui défis les Hongrois en bataille rangée, Domptas les Esclavons et bravas le destin, En subjuguant le Trace et l'Emphipolitain. Non, ce ne fut pas toi qui démolis Méthone, Qui punis et chassas le Tyran Tisiphone, Qui défis Licoon pour les Thessaliens, Qui rompis Onomarque avec les Phociens, Qui pris d'assaut Calcide et la ville d'Hollainte, Par des pieux travaux finis la guerre sainte ; Qui se fis redouter chez les Athéniens, Qui mis dedans ses fers tant de Béotiens, Et s'en rendis le maître en l'heureuse journée Qu'il rougit de leur sang les champs de Chéronnée. Tu ne les vainquis point, non, ce ne fut pas toi. Tu n'es plus ce Philippe, et tu n'es plus mon Roi. Je ne te connais point en ma fureur extrême, Rends-moi donc la justice à cause de toi-même.
Philippe
Quels discours insolents, quelle témérité ! Va, va, n'abusez plus de ma rare bonté, Ma patience est lâche après un tel langage, Et ton trépas devrait réparer cet outrage. Sors d'ici promptement.
Minerve
Je n'en sortirai pas. Je suis une furie attachée à tes pas.
Philippe
Hélas, quelqu'un à moi, garde !
Minerve
Rien ne m'étonne, Je crains ta garde encor bien moins que ta personne.
Philippe
Évitons, quittons-la.
Philippe
Tu ne peux éviter.
Mégare
Empêchons le courroux qui pourrait l'emporter. Ah Ciel ! Que feras-tu de cette autre Lucresse ? Elle tire un poignard, ah Dieux ! Elle le presse, Elle chancelle, il tombe, elle se frappe aussi. Hélas, quel accident, juste Ciel, qu'est-ce ci ? Fuyons pour éviter une peine infinie, Et voyons sans regret l'injustice punie.
Acte II
Scène 1
Gouverneur, Le Prince
Gouverneur
Rappelle ton esprit de cet étonnement, Ce que tu viens de voir n'est qu'un commencement, Et toutes ces beautés ne faisant que d'éclore, Croissant avec le temps te plairont plus encore. Je te viens de montrer qu'il faut qu'un potentat Donne ses intérêts au bien de son État. Que sans aucun respect il corrige le vice, Qu'il venge l'affligé qui demande justice, Et qu'il témoigne enfin, punissant les pervers, Que les Rois sont les Dieux de ce bas univers. Maintenant tu verras qu'il est bon qu'il pardonne, Quand l'affront quelquefois regarde sa personne, Puisqu'il doit la vengeance aux intérêts d'autrui, Et qu'il doit répugner à la prendre pour lui. Tu verras comme il faut qu'il use de clémence, Observant l'offenseur et le poids de l'offense, Et qu'il sache qu'enfin un excès de bonté Peut quelquefois autant que la sévérité, Puisque pour ramener un homme qui s'échappe, La douceur fait bien plus que le bras qui le frappe.
Le Prince
Certes c'est m'obliger jusques au dernier point.
Gouverneur
Écoute seulement, ne nous interromps point. Ils se mettent en un coin du Théâtre, et la toile étant tirée ces personnages paraissent.
Scène 2
Arbas, Camille
Arbas
Vous éloigner du Camp et de nuit et sans suite, C'est un peu s'oublier et manquer de conduite, Seigneur, permettez-moi de vous blâmer ici. L'amour que j'ai pour vous me fait parler ainsi, Et je ne puis souffrir l'action que vous faites, Ni m'empêcher de craindre un péril où vous êtes, Car outre que le Roi peut en être averti, Même vous soupçonner du contraire parti, Et vous faire punir quand les lois le commandent, C'est qu'on trouve en ces lieux des Grecs qui se débandent, Dont l'impudence extrême allant au dernier point, Maltraite les passants et n'en épargne point.
Camille
Cesse de me parler avec un si grand zèle, Tu te rends importun pour être trop fidèle, Je prévois le péril que tu prévois pour moi, Je sais qu'il est extrême, et le crains moins que toi, Oui, pour voir la beauté dont mon âme est ravie, Je ferais vanité de hasarder ma vie, Et quand de mon départ l'on serait averti Qu'on me soupçonnerait du contraire parti, Qu'on me ferait punir quand les lois le commandent, Que je verrais ici ces Grecs qui se débandent, Et que leur imprudence irait au dernier point. Je les dépiterais et ne les craindrais point. Pour triompher de tous seul j'ai trop de puissance Contre tous leurs efforts l'amour est ma défense, Et je leur montrerais avec un tel soutien, Que je puis tout oser et ne dois craindre rien. Oui, je traverserais la mer la plus profonde Je verrais les pays les plus déserts du monde, Je trouverais moyen de courir par les airs, J'irais dedans les Cieux et dedans les enfers, Et pour voir un moment ce miracle visible, Ce qu'aucun ne pourrait, je le rendrais possible. Ah ! Qu'amour fut puissant quand il toucha mon coeur, Dès lors il me rendit incapable de peur, Il me fit surmonter toutes sortes d'obstacles, M'enseigna les moyens de faire des miracles, Et beaucoup mieux que Mars, ce démon des Guerriers, Il m'apprit comme il faut moissonner des lauriers, Ce fut à son école où mon âme enflammée Apprit l'art sans pareil de conduire une armée, De défendre une place et de l'assiéger, De braver la fortune au milieu du danger, De signaler mon nom dans l'effroi des alarmes, De mettre tout en fuite au seul bruit de mes armes, D'obliger la victoire à marcher sur mes pas, Et de donner partout la peur ou le trépas. Oui, ce que nous nommons une amoureuse rage, N'est pour en bien parler qu'un excès de courage, L'amour brûlant le coeur rend le sang plus bouillant, Et pour te dire tout, quiconque aime est vaillant, Ce Dieu tient sous ses lois et le Ciel et la terre, Il donne comme il veut et la paix et la guerre. Il est maître des Dieux et tous les Éléments Tempèrent leur discord par ses commandements, Il fait que le Soleil illumine le monde, Il tient le frein des eaux, rend la terre féconde, Et lui seul donnant l'être à tant de corps divers, Je le puis appeler l'âme de l'univers, Il entend quelque bruit et voit paraître un homme. Mais quel est ce grand bruit, et d'où vient qu'on me nomme ? Arbas, vois ce que c'est, et ce que veut cet homme.
Scène 3
Exempt, Camille
Exempt
Seigneur, je vous arrête, et de la part du Roi.
Camille
De quel Roi ?
Exempt
Vous savez qu'en l'armée ennemie, On a tout haut donné ce nom au Grand Fabie, Qui fut trois fois Consul mérite d'être Roi.
Camille
Je lui rends cet honneur aussi bien comme toi, Mais.
Exempt
Je ne réponds point des ordres qu'on me donne, J'exécute ma charge et ne connais personne.
Camille
Je ne te puis souffrir me parler de si près, Ami, retire-toi.
Exempt
Le Roi l'ordonne exprès, Et je viens de sa part vous demander l'épée.
Camille
Ami, sa Majesté s'est peut-être trompée. Le Roi sait qu'en l'état où je suis aujourd'hui, Je ne la saurais rendre à d'autre homme qu'à lui, Lui seul me la donna, lui seul la doit reprendre.
Exempt
Ne vous obstinez point.
Camille
Non, je ne la puis rendre, Je veux jusques au bout m'obstiner en ce point, Je ne l'ai pas rendue, et ne la rendrai point, L'on t'a nommé mon nom sans doute pour quelque autre, Tu l'as mal entendu.
Exempt
Non, Seigneur, c'est le vôtre. Mais sans nous amuser en discours superflus, Rendez-moi votre épée, et ne contestez plus, Autrement vous verrez...
Camille
Hé quoi, l'on me menace ? Encor un coup, ami, retire-toi de Grâce, Apprends à me connaître, et sache qui je suis.
Exempt
Mais vous-même Seigneur, voyez ce que je puis, Et ne m'obligez pas d'user de violence.
Il met la main sur la garde de son épée.
Il met la main à l'épée.
Camille
Je connais tes pareils, et sais leur insolence, Mais regarde ce fer et sans t'en étonner, Apprends que pour l'avoir, il faut m'assassiner. Ce n'est que par ce bout...
Scène 4
Fabie, Camille
Fabie
Rendez-la, je l'ordonne.
Camille
Puisque vous le voulez, il faut que je la donne. Mais Sire, accordez-moi pour mon dernier bonheur, Ce que vous accordez à tous les gens d'honneur. Ordonnez qu'on me tue en m'ôtant mon épée, Toujours à vous servir elle fut occupée, Et n'estimant le jour qu'en tant que je vous sers, Je suis prêt de le perdre alors que je vous pers. M'ayant donné ce fer vous le pouvez reprendre, Je le reçus de vous, je suis prêt de le rendre. Vous avez tout pouvoir, je ne puis résister, Et ce que vous donnez, vous le pouvez ôter. Toutefois dites-moi ce que produit l'envie, Pour noircir la candeur d'une innocente vie, En quoi suis-je suspect à votre Majesté ?
Fabie
Pour t'éloigner du fort contre ma volonté, Tu sais bien qu'Hannibal campe en cette montagne, Que nous avons sur nous l'Italie et l'Espagne, Qui veillant sans repos dessus nos actions, Tâchent à s'informer de nos intentions, D'observer mes secrets, et de les reconnaître, D'apprendre de quelqu'un l'état où je puis être Et tu sais quel danger nos armes recevraient, S'ils savaient mes desseins, ou s'ils les découvraient, Jusque ici j'ai toujours vaincu par mon adresse, Je n'ai point répandu le sang de la Noblesse, Et je me puis vanter que par moi les Romains Peuvent vaincre partout sans en venir aux mains, Toutefois, malheureux, ton caprice hasarde Et ma gloire et le fort, où je t'ai mis en garde, Et quittant lâchement le poste où je t'ai mis, Tu vas t'entretenir avec mes ennemis.
Camille
Ah Sire ! Au nom des dieux, perdez cette créance Ne me soupçonnez point de leur intelligence, Jugez mieux, s'il vous plaît, et de vous et de moi, Pour vous faire trahir vous êtes trop bon Roi. Et moi pour vous trahir j'ai l'âme trop bien née : Au salut de l'État ma vie s'est destinée, Et je tiens que mes jours, quoi que vous en croyez, Si je ne vous servais, seraient mal employés, Je vous ai toujours pris pour Seigneur et pour Maître, Je fus toujours fidèle et le veux toujours être, Et tant que je vivrai, Sire, permettez-moi De vous nommer toujours mon Seigneur et mon Roi. Quoi qu'on vous persuade, et quoi que l'on vous die, J'adore votre règne et hais la perfidie, Quand même le devoir ne m'y contraindrait pas, Un instinct naturel me fait suivre vos pas, Me regardant comblé des biens que vous me faites, Et vous connaissant juste et bon comme vous êtes, Je me verrai toujours forcé de vous aimer, De vous servir partout et de vous estimer. Oui, Sire, assurez-vous que je ne suis point traître, Dans peu, si vous voulez, vous le pourrez connaître : Envoyez-moi sur l'heure au plus fort des hasards, Le cimeterre en main affronter le Dieu Mars, Essuyer le péril de toute cette Guerre, Enfin, si vous voulez, choquer toute la Terre, Et je vous montrerai par des coups plus hardis, Que j'en ferais pour vous bien plus que je n'en dis. Mais, Sire, dites-moi quelle est cette Âme noire, Et cet homme jaloux ennemi de ma gloire, Qui veut m'ôter le bien que j'ai tant souhaité, Et me rendre odieux à votre Majesté ? Fût-il aussi vaillant qu'était jadis Hercule, S'il m'ose faire tête, il faudra qu'il recule, Et quelque grand qu'il soit, il se démentira, Confessera son crime, et s'en repentira.
Fabie
Suffit.
Camille
Sire, souffrez.
Fabie
Non, point de répartie. Je suis seul aujourd'hui ton juge et ta partie, Ignorant le sujet qui t'a fait absenter, Pour l'apprendre de toi je te fais arrêter.
Camille
Ah Sire ! Je ne puis vous en dire la cause.
Fabie
Peut-être que la gêne y pourra quelque chose.
Camille
La gêne, les tourments, et l'horreur du trépas, Et l'enfer et les Cieux ne m'y forceraient pas. Suffit que j'ai montré que je vous suis fidèle, Que je vais avec joie où votre honneur m'appelle, Et que quelque tourment que l'on m'ait apprêté, Je suis prêt de mourir pour votre Majesté, Le Dieu qui m'a fait naître, au point de ma naissance A soumis ma personne à votre obéissance, Il vous a fait présent du corps qu'il me donnait, Et l'a rempli d'un sang qui vous appartenait, Sire, disposez-en, traitez-le comme vôtre, Croyez assurément qu'il ne peut être à d'autre, Et que, quoi qu'il en soit, qu'il me sera fort doux De vous rendre le bien que je tenais de vous, Souffrez que j'aille encor au milieu des alarmes, En le versant pour vous, ensanglanter mes armes, Que je vous fasse voir si je suis vrai Romain, Et que je meure au moins les armes à la main, Mais ne me pressez point d'accroître mon martyre, En disant un secret que je ne puis vous dire.
Fabie
Je connais maintenant ce que tu caches tant, Et je sais bien quel est ce secret important, Sans doute tu t'entends avec notre adversaire, Et ton amour enfin est au parti contraire.
Camille
Puisqu'on vous a tout dit, et que tout m'est permis, Oui, Sire, mon amour est chez les ennemis.
Fabie
Et c'est ce qui causait tous les soirs ton absence.
Camille
Et qui la causera, si j'en ai la puissance.
Fabie
Les fers t'obligeront à changer de discours.
Camille
Sire, ce que je suis, je le serai toujours.
Fabie
Loin de te repentir, tu t'obstines encore.
Camille
On doit bien s'obstiner pour un mal qu'on adore.
Fabie
Je mettrai mon pouvoir à t'en faire guérir.
Camille
Sire, vous ne pouvez, sans me faire mourir.
Fabie
Aimer des ennemis ?
Camille
Ah ! Qu'ils sont redoutables.
Fabie
Que ne les crains-tu donc ?
Camille
Leurs coups sont trop aimables. Oui, si vous connaissiez ces doux tyrans des coeurs, Et si vous aviez vu ces aimables vainqueurs.
Fabie
Va, va, je ne veux point les voir ni les connaître, Je ne connais que Rome, et je ne suis point traître, Mais toi, souhaites-tu d'être dans leur prison ?
Camille
Sire, je le souhaite avec juste raison.
Fabie
Avec juste raison ! Que dis-tu misérable ?
Camille
Je dis ce que je pense, et je suis raisonnable.
Fabie
De crainte de la mort tu changeras tantôt.
Camille
Je ne changerai point, mais je mourrai plutôt.
Fabie
Va, ne te pique point de ce trop de courage.
Camille
Si je ne m'en piquais, je serais bien volage.
Fabie
Tu t'en repentiras étant sur l'échafaud.
Camille
Qui se repent si tard ne fait pas ce qu'il faut.
Fabie
Ton amour te rend donc...
Camille
Autant leur comme vôtre.
Fabie
Il te faut déclarer ou pour l'un ou pour l'autre, Sois pour ces ennemis, ou pour Rome, et pour moi.
Camille
Je suis pour tous les deux et fais ce que je dois. Il captive mon coeur, vous captivez mes armes, J'aime votre puissance, et j'adore leurs charmes.
Fabie
Il a perdu le sens, emmenez-le d'ici.
Camille
Ah ! Ne permettez pas que l'on me traite ainsi.
Fabie
Je ne t'écoute plus. Va, je te tiens un traître.
Camille
Ah ! Sire, dites donc, où l'a-t-on pu connaître ? Sire, est-ce quand Varon, nous suivant de si près. Perça mon bouclier de plus de mille traits ? Fût-ce alors que poussé d'une humeur trop bouillante Je tuai douze chefs au siège de Tarante ? Fût-ce quand Paul Émile en tombant de cheval, Allait sans moi tomber dans les mains d'Hannibal, Quand il nous attaqua si proche de Trébie, Quand votre Lieutenant pensa laisser la vie ? Ou quand je fus deux jours perdu parmi les morts, Nageant dedans le sang d'un million de corps ? Enfin quand je finis la bataille de Cannes, Que je tranchai d'un coup la tête de Tigranes, Et que dans Casiline on me vit par deux fois Mettre en fuite moi seul tous les Carthaginois. Mais pourquoi m'amuser à citer ces Monarques ? Si je vous ai trahi, Sire, en voici les marques. Elles me serviront d'un témoignage ici, Et seront malgré vous ma récompense aussi.
Fabie
M'oses-tu reprocher ce qu'un sujet doit faire, Et m'oses-tu tenir ce discours téméraire ? Oui, quand j'aurais dessein de prolonger tes jours, Je les terminerais après un tel discours. Si tu m'as bien servi, sache qu'il n'est point d'homme, Qui ne fît encor plus pour la gloire de Rome, S'il en avait reçu des honneurs et des biens Qu'il n'eut pas mérité, ni lui ni tous les siens ; Mais je veux, oubliant jusques à ta mémoire, Perdre tout ce qui peut me parler à ta gloire.
Camille
Sire, perdez-vous donc avec tous les lauriers Qui couvrent aujourd'hui le front de vos guerriers.
Fabie
Va, je ne perdrai point, dans ma colère extrême, Ni moi ni mes lauriers, mais ce sera toi-même. Qu'on le charge de fers, et qu'il meurt aujourd'hui.
Scène 5
Arbas, Fabie
Arbas
Hélas ! Quoi qu'il ait dit, ayez pitié de lui, Sire, pardonnez-lui.
Fabie
Moi, que je lui pardonne ? Il me faut donc résoudre à quitter la Couronne ?
Arbas
Il ne vous trahit point, il aime seulement. L'excès de son amour le rend sans jugement. Et fait que tous les soirs, lui-même, il se hasarde, Abandonnant le fort où l'on l'a mis en garde, Et va passer, lui seul, en des lieux ennemis, Pour y voir un moment l'objet qui l'a soumis.
Fabie
N'a-t-il pas avoué, le jeune téméraire, Que son amour était dans le parti contraire ?
Arbas
Puisqu'on y voit l'objet qui cause son souci Il avait bien raison de vous parler ainsi, Que si vous ne croyez ce discours véritable, Dans peu la vérité vous le rendra croyable ; Permettez-moi d'aller jusqu'à leur rendez-vous, Dire à cette beauté qu'elle s'adresse à vous, Et je suis assuré qu'elle obtiendra sa grâce.
Fabie
Je punirai toujours l'excès de son audace.
Arbas
Sire, c'est un jeune homme, et le sang qui lui bout Devrait vous obliger à lui pardonner tout. Dans une promptitude un esprit de la sorte Se reconnaît souvent aussi tôt qu'il s'emporte, Et dedans sa colère il est aveugle au point, De dire quelquefois ce qu'il ne ferait point. Lorsque vous l'accuser de vous manquer de zèle, Il a tout oublié pour paraître fidèle, Et le traitant de lâche, et le tenant suspect, Il a perdu l'esprit, a manqué de respect, Et vous a fait connaître en sa fureur extrême Qu'il était plus à vous, qu'il n'était à lui-même. C'est un jeune Lion.
Fabie
J'en craindrai la fureur.
Arbas
Sire, permettez-moi de vous tirer d'erreur, Et de vous faire voir cette amante adorable.
Fabie
N'espérez pas par là de me rendre traitable.
Arbas
N'importe, Sire.
Fabie
Hé bien, va-t'en donc la quérir.
Arbas
J'y cours.
Scène 6
Fabie
Il voit arriver Arbas et Lucipe.
Fabie
Me résoudrai-je à le faire mourir ? Je sais qu'il est fidèle autant qu'on le peut être, Et que l'amour seulement l'a fait passer pour traître ; Et que si ma bonté ne le conserve pas, Je fais mourir en lui mille de mes soldats ; Mais aussi d'autre part son extrême insolence Dit que je l'abandonne à ma juste vengeance, Et que, puisqu'il vaut seul mille de mes soldats, Je dois craindre ce nombre, et ne l'épargner pas, Étouffer de bonne heure une hydre renaissante Que ma facilité rendrait plus malfaisante, Et tempérer les flots d'une orgueilleuse mer, Que dans un autre temps je ne pourrais calmer. Lorsqu'un sujet en vient jusqu'à l'arrogance Il se faut défier de son extravagance. Un Roi se doit tenir contre son ennemi, Et ne doit point avoir un sujet à demi, De peur d'être toujours dessus la défensive, Quelque vaillant qu'il soit, il est bon qu'il s'en prive, Puisqu'il lui siérait mal de trembler en ces lieux, Et de craindre un mortel, étant au rang des Dieux. Nos sujets sont nos serfs, et suivant notre envie, Nous leur pouvons ôter et l'honneur, et la vie, Quoi que nous leur fassions, ils doivent endurer, Paraître obéissant et ne point murmurer. Mais cette femme vient. Juste ciel, qu'elle est belle ! Camille avec raison se hasardait pour elle.
Scène 7
Fabie, Lucipe, Mirande, Arbas
Fabie
Madame, levez-vous.
Lucipe
Je suis comme je dois.
Fabie
Levez-vous.
Lucipe
J'obéis.
Fabie
Que voulez-vous de moi ?
Lucipe
Je ne tâcherai point, dans l'ennui qui me blesse, De vous représenter l'excès de ma tristesse, Pour faire ce tableau je manque de couleurs, Et je ne le peindrai qu'avec l'eau de mes pleurs, Aussi bien ma douleur est assez éloquente Pour figurer au vif le mal qui me tourmente, Puisqu'en fermant ma bouche, elle inspire à mes yeux Un langage naïf qui s'exprimera mieux. Oui Sire, la douleur ne m'a rendue muette, Qu'à dessein seulement d'être mon interprète. Qu'à fin de vous toucher encor plus vivement, Et d'implorer de vous la grâce d'un amant. Que si vous me niez cette faveur insigne, Parce que vous jugez qu'il en serait indigne, Je ne me plaindrai point de votre Majesté, Et crois que s'il périt, c'est avec équité, Oui, si vous l'accusez, il n'est pas excusable, Si vous le condamner, je tiens qu'il est coupable ; Que si vous le blâmer, chacun le doit blâmer, Et qu'étant criminel, je ne dois plus l'aimer. Mais pour ne rompre pas le noeud qui nous assemble, De grâce, commandez que nous mourions ensemble. Lui, pour avoir failli contre l'ordre des lois, Et moi, pour avoir fait un si vicieux choix.
Fabie
Laissez mourir un lâche, et ne songez qu'à vivre.
Lucipe
Tout lâche comme il est, s'il meurt, je le veux suivre.
Fabie
Conservez mieux vos jours.
Lucipe
Conservez donc les siens.
Fabie
Ce serait hasarder les vôtres, et les miens.
Lucipe
Hélas ! Quoi qu'il ait dit, croyez qu'il vous respecte.
Fabie
Après ce qu'il a dit, sa personne est suspecte.
Lucipe
Ah ! Sire, au nom des Dieux, ayez pitié de nous.
Fabie
Je n'en ai point pour lui, mais j'en ai trop pour vous.
Lucipe
Si j'espère, Seigneur, c'est en votre Clémence.
Fabie
Madame, n'espérez qu'en la seule innocence. Mais pour vous témoigner l'excès de ma bonté Et que je le punis contre ma volonté, Je vais, pour l'éprouver, commander qu'on l'amène, Voir s'il persiste encor dans sa première haine. S'il se repent de tout, si le temps l'a remis, Et s'il veut être encor au rang de mes amis. Mirande, amenez-le.
Mirande
Sire, il est ici proche.
Fabie
Après, vous ne pourrez me faire aucun reproche.
Lucipe
Ah ! Sire, vous avez trop de bonté pour moi, Et je le haïrai, s'il vous manque de foi.
Elle se cache sous la tente.
Fabie
Pour le voir clairement, et le bien reconnaître, Cachez-vous sous ma tente, et gardez de paraître, Puisque, s'il vous voyait, il pourrait soupçonner Que je songe à sa grâce, et lui veux pardonner.
Arbas
Sire, cette action augmente votre estime.
Fabie
Je voudrais de bon coeur lui pardonner son crime, Et je souhaiterais qu'il voulût demander Le bien que mes bontés lui veulent accorder. Mais le voici qui vient.
Scène 8
Fabie, Camille, Lucipe
Fabie
Hé bien, homme infidèle, Ne te repens-tu point d'avoir été rebelle ?
Camille
L'on ne se repent point de ce qu'on n'a pas fait ; Mais je suis criminel pour un autre forfait, C'est de m'être emporté jusques à l'insolence. Oui Sire, vengez-vous punissant mon offense, Et ne regardez point le regret que j'en ai, Je méritai la mort quand je vous offensai.
Fabie
Oui, tu la méritais, et moi je te pardonne : Mais je veux que quelqu'un veille sur ta personne. Qu'il te suive partout, qu'il marche sur tes pas, Qu'il te contraigne même à ne t'éloigner pas, Et qu'il te force enfin d'être en sa compagnie, C'est comme je punis ton audace infinie. Et le moyen que j'ai pour t'arrêter au fort.
Camille
Ah ! Sire, cette Grâce est pire que la mort, La passion que j'ai veut que je la refuse.
Fabie
Puisque c'est mon souhait, ne cherche point d'excuse, Pour m'ôter le soupçon que j'avais de ta foi, Il est bon que quelqu'un me réponde de toi.
Camille
J'ai mérité la mort, et je vous la demande.
Fabie
Non, non, je te veux faire une faveur plus grande, Et je te veux donner un garde qui te plaît.
Camille
Pas un de me plaira.
Fabie
Devine quel il est ?
Camille
Un de mes ennemis ? Ah ! Qu'ils sont redoutables !
Fabie
Tu ne les craindrais point, leurs coups sont trop aimables. Tu le disais tantôt.
Camille
Ah ! Je m'entendais bien.
Fabie
Non, tu les chériras, CAMILLE, ne crains rien.
Camille
Chérir un ennemi qui fait qu'on me soupçonne ?
Fabie
Qui te rend innocent, et fait qu'on te pardonne.
Camille
Il a causé mon mal.
Fabie
Mais tu l'adoreras, Et courras l'embrasser lorsque tu le verras.
Camille
Je ne me puis contraindre, et ne fus jamais traître.
Fabie
Tu ne le fus jamais, mais commence de l'être. Hé bien, quitteras-tu ce garde ?
Camille
Ah ! L'heureux jour !
Fabie
J'ai su ton innocence ainsi que ton amour, Je t'ai tout pardonné, songe à me satisfaire.
Camille
Si je ne meurs pour vous, je ne le saurais faire. Oui Sire, je le dis, cette extrême bonté, M'attache pour jamais à votre Majesté, Et me touche si fort que ma plus grande envie Est de vous payer par le prix de ma vie. Ah ! Prince magnanime. Ah ! Sage et digne Roi, Mon âme désormais veut être tout à toi, Et quoique cet objet fasse toute ma joie, Je le verrai de l'oeil qu'il faut que je le voie, Si mon bien te déplaît, j'y renonce aujourd'hui.
Fabie
Non, je veux que l'Hymen finisse votre ennui.
Lucipe
Ah ! Clémence adorable !
Camille
Ah ! Bonté sans Exemple ! Ainsi qu'aux immortels nous vous devons un temple.
Acte III
Scène 1
Le Prince, Gouverneur
Le Prince
Certes, je n'ai rien vu d'égal à ces merveilles.
Gouverneur
Prépare donc encor tes yeux et tes oreilles. Je te viens de montrer qu'il faut que la bonté L'emporte quelquefois sue la sévérité. Maintenant tu verras qu'il faut qu'un grand courage Plaigne son ennemi que la fortune outrage, Puisqu'un Prince est barbare, et n'est point généreux, S'il ne donne des pleurs au sort d'un malheureux, De qui la main des Dieux a sacré la personne, Qui portais autrefois comme lui la Couronne ; Et s'il ne reconnaît que la fatalité Le peut réduire un jour en cette extrémité, Oui, quand un souverain poursuit son adversaire, Il doit tout pratiquer afin de le défaire, Mais quand il est défait, et qu'il lui quitte tout, Il ne doit pas alors le presser jusqu'au bout, Il se doit contenter de gagner la victoire, De l'avoir dépouillé de richesse et de gloire, Et ne doit pas tâcher à le désespérer, Quand il n'a le pouvoir que de se retirer. De plus tu connaîtras en vouant cette histoire, À quelle extrémité se porte une âme noire, Quand elle délibère, et quand elle entreprend De commettre un forfait pour obliger un grand.
Le Prince
Hé Dieu ! Comment payer cette bonté parfaite ?
Gouverneur
Écoute seulement, c'est ce que je souhaite.
Scène 2
Cléopâtre, Ptolomée
Cléopâtre
Hé quoi ? Vous redoutez un malheur nécessaire, Et quand il faut agir votre Esprit délibère. Vous pouvez augmenter la gloire de César, Attacher de vos mains un esclave à son Char, Affermir son Empire avec un coup d'épée, Et lui sauver la vie en l'ôtant à Pompée, Et vous ne voulez pas écouter la raison ?
Ptolomée
Hélas ! Dites plutôt faire une trahison. Oui Madame, il est vrai dans cette conjoncture, Deux divers ennemis me donnent la torture, Un désir vertueux s'empare de mon coeur, L'attaque à force ouverte, et s'en rend le vainqueur, Mais lorsqu'il se résout d'en faire le trophée, Par un autre désir sa gloire est étouffée, Ce contraire aussitôt vient troubler son repos, Le combat, le poursuit, le presse à tout propos, Et ne lui donne pas le temps de se défendre, Ni même de résoudre auquel il se doit rendre. Oui, je suis pour Pompée, et je veux toutefois Oublier pour César tout ce que je lui dois, Quoiqu'il vienne en ma Cour éviter la tempête, Et chercher dans mes bras un asile à sa tête, Il ne doit espérer que d'y trouver la mort, Et de faire naufrage en entrant dans le port. La gloire de César m'ordonne de le faire, Je tiens en mon pouvoir son mortel adversaire, Et je suis punissable en l'état où je suis, Si je ne l'en délivre alors que je le puis. Ah, tourment sans remède ! Ah, fortune ennemie ! Noircirai-je mes jours d'une telle infamie ? Trahirai-je un ami, vivrai-je sans honneur ? Oublierai-je César ? Perdrai-je mon bonheur ? Ne songerai-je point au bien de cette terre ? Y verrai-je allumer le flambeau de la guerre ? Pourrai-je supporter tant de travaux divers ? Résisterai-je seul contre tout l'univers ? Pourrai-je surmonter des conquérants si braves ? Me pourrai-je empêcher d'être de leurs esclaves ? Et serai-je ennemi de Rome et de son Roi, Pour soutenir un Prince aussi faible que moi ?
Cléopâtre
Non, non, abandonnez ce qui vous importune, Seigneur, aimez César, et craignez sa fortune, Songez qu'il est puissant, qu'il le faut obliger, Que vous êtes fort faible, et qu'il se peut venger. Il n'est rien qu'il haïsse à l'égal de Pompée, Faites-lui le présent de sa tête coupée ; Il n'est rien qu'il chérisse, et qu'il estime mieux, Et ce coup vous doit mettre avec lui dans les Cieux.
Ptolomée
Hélas ! Rien n'est pareil au trouble de mon âme. J'appréhende César et j'ai peur d'être infâme, Sans qu'il ait commandé, je lui veux obéir ; Mais j'estime Pompée, et ne le puis trahir. Il le faut toutefois. Ah, dure servitude ! Ah, grandeur ! Ah, devoir ! Ah, noire ingratitude ! Quoi ? Perdre cet ami ? Quoi ? Ne le pas sauver ? Quoi ? Le défendre en vain, ne me pas conserver ? Me rendre l'ennemi de César ? Et de Rome ? Oublier mes sujets, perdre tout pour un homme ? Voir tous mes biens pillés, voir mes pays déserts ? Et pour dernier malheur, mes enfants dans les fers ? Non, prévenons ce mal, mais quoi qu'il en advienne, Le puis-je prévenir sans qu'il ne me prévienne ? Puisque la lâcheté que je commets ici Sera toujours un mal plus grand que tous ceux-ci. Non, je ne puis souffrir cette mortelle tache, Je serais malheureux, si je me rendais lâche, Et pour ne me voir point désormais malheureux, Je veux être aujourd'hui fidèle et généreux.
Cléopâtre
Ah, Seigneur ! Rappelez votre esprit qui s'emporte. Si vous voulez régner, agissez d'autre sorte, Et ne redoutez point de conserver vos jours, En perdant un ami que l'on perdrait toujours. Assurez vos sujets, et vous et vos Provinces, En gagnant l'amitié du plus puissant des Princes, Et ne l'obligez pas à venir dedans peu Porter dedans l'Égypte et le fer et le feu. Car quand il le fera, qu'en pouvez-vous attendre ? Où rencontrerez-vous des Gens pour vous défendre ? Et contre un tel vainqueur serez-vous assez fort, Pour échapper enfin le servage ou la Mort ?
Ptolomée
Hélas ! C'est ce qui fait que je vous rends les armes. Je ne sais qui je suis, jugez-le par mes larmes, Ah Dieux ! Que j'ai de peine à faire cet effort.
Cléopâtre
Sans vous troubler ainsi, concluez cette Mort.
Ptolomée
Hélas ! Avec raison je ne la puis conclure. Voyez ce qu'il m'écrit.
Cléopâtre
Mais.
Ptolomée
Je vous en conjure. Après avoir vaincu le Démon de la guerre, Rangé dessous mes lois la moitié de la terre, Et monté mille fois au temple de l'honneur, Enfin je suis réduit en un sort si funeste, Que je tiens maintenant pour mon plus grand bonheur L'Espérance que j'ai qu'un seul ami me reste. Poursuivi de César, et battu de l'orage, J'attends seul aujourd'hui dessus votre rivage, Le refuge assuré que vous m'avez promis. Lorsque je le pouvais, je vous ai fait paraître De quel air il fallait obliger ses amis ; Lorsque vous le pouvez, faites-le-moi connaître. À PTOLOMÉE ROI D'ÉGYPTE. POMPÉE.
Ptolomée
Hé bien, comment le voir après un tel discours ?
Cléopâtre
Il ne faut point le voir pour abréger ses jours, Il ne faut qu'envoyer des gens sur le rivage, Qui le remarqueront aux traits de son visage, Et l'ayant remarqué le frapperont d'abord Sans lui donner le temps de songer à la Mort.
Il lui parle à l'oreille.
Ptolomée
Achille, faites tout avec beaucoup d'adresse, On m'y force, on le veut.
Cléopâtre
Quittez cette tristesse.
Ptolomée
Vous-même laissez-moi dans ce fâcheux état, Je donne mon repos au salut de l'État.
Cléopâtre
Je vous obéirai.
Scène 3
Ptolomée
Ptolomée
Qui fais-tu, Ptolomée ? Songe aux Dieux, songe à toi, songe à ta renommée, En ce douteux état quel chemin tiendras-tu ? Chasse de ton esprit la crainte ou la vertu. Soit pour l'un ou pour l'autre, et grave en ta mémoire, L'image de la honte, ou celle de la gloire. Qu'un de ces deux tyrans te rende bienheureux, Suis le vice ou l'honneur, sois lâche ou généreux, Et ne te mêle plus d'accorder deux contraires, Ni de tenir toi seul contre deux adversaires, Achète ton repos par une lâcheté, Ferme les yeux à tout et fais en vanité, Qu'un généreux mépris de ce qu'on pourra dire Ne trouble point le calme où ton esprit aspire, Et pourvu que tu sois dans la prospérité, Laisse parler le peuple avecque liberté. C'est un monstre ignorant qui règle son estime, Tantôt par le mérite, et tantôt par le crime ; Qui change à tout propos et se méprend au point De croire merveilleux ce qu'il ne connaît point. Il veut parler de tout, juger de toute chose, Blâmer un souverain et défendre sa cause, Observer ses desseins, censurer son pouvoir Et sortir bien souvent des termes du devoir, Sa partialité lui fait changer de forme, Rend sa présomption d'une grandeur énorme. Et l'attache si fort à son propre intérêt Que parce qu'il condamne, on juge ce qu'il est. Toujours son intérêt lui fait ouvrir la bouche, Moins en tout ce qu'il doit qu'en tout ce qui le touche, Aussi les Potentats le doivent regarder Comme un traître animal qu'ils doivent gourmander. Laissons-le donc crier, qu'il blâme ma personne, Le blâme n'en saurait venir jusqu'à mon trône. Les terrestres vapeurs que produisent ces lieux Ne peuvent s'élever jusqu'au faîte des Cieux, Ce sont des régions au-dessous des orages, De qui nos trônes sont de vivantes images, Alors que nous tenons le Sceptre dans les mains, On ne nous compte plus au nombre des humains, Toutes nos actions sont au-dessus des crimes, Et telles qu'elles soient, elles sont légitimes. Bravons donc cette peur qui nous voulait saisir, Abandonnons la gloire, et suivons le plaisir. Éloignons de chez nous un Prince misérable, Qui nous accablerait sous l'ennui qui l'accable, Étouffons ces respects que donne l'amitié, Ces tendres sentiments qu'inspire la pitié, Ces remords dévorants, cette crainte du blâme, Ces contraires fâcheux qui partagent mon âme, Et prenant sans regret le parti qui nous plaît, Ne considérons rien comme notre intérêt, Oublions un ami. Mais, discours téméraire ! Pour vouloir l'oublier, je ne le saurais faire. J'en porte dans mon coeur un céleste tableau Qui ne peut s'effacer que dedans le tombeau. Quoi que je délibère en ma douleur extrême, Je ne le perdrai point qu'en me perdant moi-même. Et je suis assuré qu'un remords Éternel Rongera sans repos mon esprit criminel. Qu'il vive donc, qu'il vive, et quoi qu'il en advienne, Hasardons notre vie en défendant la sienne, Ne craignons point César, et montrons aujourd'hui Que quiconque a du coeur peut être autant que lui. Mais pourquoi me flatter d'une vaine apparence ? Mais pourquoi rejeter une juste espérance ? Quoi qu'il en soit, au moins nous aurons le bonheur De terminer nos jours dedans le lit d'honneur. Osons : hélas ! Que dis-je ? Ah Ciel ! Faut-il que j'ose ? Contre un Roi que je crains et qui peut toute chose ? Quel sera mon espoir, où sera mon recours ? Mais hélas ! D'où procède un si lâche discours ? Défendons un ami, je ne le saurais faire, Écoutons la raison, la raison m'est contraire, Faisons tête à César, ah ! Craignons sa fureur ; Mais ô Dieux ! Je retourne en ma première erreur. Pour chaque sentiment je change de pensée, Entre deux mouvements mon âme est balancée. Mais je veux maintenant par un dernier effort Arracher un ami des prisons de la Mort.
Scène 4
Ptolomée, Lépide
Ptolomée
Envoyons... Ô Lépide, allez sur le rivage.
Lépide
Sire...
Ptolomée
Obéissez donc, sans tarder davantage.
Lépide
Mais Sire.
Ptolomée
Mais courrez, ne me répliquez point.
Lépide
Encor...
Ptolomée
Cette longueur me fâche au plus haut point. Courez vite, vous dis-je, et craignez ma disgrâce.
Lépide
Sire, dites-moi donc ce qu'il faut que je fasse.
Ptolomée
Ah justes Dieux ! Je suis tellement hors de moi, Que je l'envoyais sans lui dire pourquoi. Va-t'en trouver Achille, et dis lui qu'il se garde De rien exécuter en ce qui me regarde, Et pour lui faire avoir plus de créance en toi, Donne-lui cette Bague, il sait qu'elle est de moi ? Mais Dieux ! S'il s'en doutait, mon mal serait extrême. Non, Lépide, reviens, j'y veux aller moi-même.
Scène 5
César
César
Enfin je l'ai vaincu ce brave conquérant, On ne le verra plus comme un fameux torrent, Rompre ce qui voulait s'opposer à sa course. J'ai dissipé sa force, en tarissant sa source, Et je l'ai mis si bas, qu'on connaît aujourd'hui Qu'il n'est rien sous le Ciel de si faible que lui, Ce coup fera trembler un million de Princes, Me rendra redoutable en toutes ces Provinces, Et mettra mon estime en un si haut degré, Que je puis espérer de me voir adoré, Je tenais sous mes lois la Gaule et l'Allemagne, J'y tiens à ce moment l'Italie et l'Espagne, Et signalant mon nom par mille exploits divers, J'espère que dans peu j'y tiendrai l'univers. Ah Pompée ! Aujourd'hui, frappe du pied la terre, Pour voir s'il en naîtra cent mille hommes de guerre, Mais non, tous tes efforts te seraient superflus, J'ai ce qu'avait la terre et ce que tu n'a plus. Ta gloire est pour jamais morte dans l'Italie, Par l'éclat de la mienne elle est ensevelie, Et ta chute, étonnant les plus fiers des humains, Fera tirer mon Char par des Aigles Romains. Je te plains toutefois, ta disgrâce me fâche, Mais t'ayant épargné, j'aurais passé pour lâche, Puisqu'ayant refusé mes articles de paix, Par là tu m'obligeais de n'en parler jamais. Brute, qui sont ces gens ?
Scène 6
Brute, Pindare, César
Brute
Sire, ce sont des Princes, Qui viennent vous offrir leurs biens et leurs Provinces.
Pindare
Oui, Sire, nous venons embrasser vos genoux, Vous offrir nos Soldats, et nous donner à vous.
César
Pour n'être point ingrat à ces faveurs extrêmes, Je vous rends tous vos biens et cous donne à vous-mêmes. Je ne vous tiendrai point au rang de mes sujets, Vous serez seulement témoins de mes projets, Et je n'exercerai vos valeurs infinies, Qu'à chasser de chez vous toutes les tyrannies, Si bien qu'en secondant les efforts de mes coups, En travaillant pour moi, vous agirez pour vous, À l'exemple des Dieux, je me sers du tonnerre. Ce n'est qu'au vicieux à qui je fais la guerre, Et ce bon sentiment ne me quittant jamais, Je ne la fais en fin que pour avoir la paix, Vous le reconnaîtrez... Mais que veut Ptolomée ?
Scène 7
Ptolomée, César
Ptolomée
À croître la grandeur de votre renommée, Vous apprendre un bonheur que vous n'attendiez point.
César
Vous m'obligez toujours jusques au dernier point. Mais quel est ce bonheur ?
Ptolomée
Il vous comble de gloire, Vous rend d'intelligence avecque la victoire, Et vous donnant des biens plus que je n'en promets, Vous fera sans effort tout vaincre désormais.
César
Expliquez ce discours, je n'y puis rien comprendre.
Ptolomée
Sans me faire expliquer, vous me pouvez entendre, Songez au plus grand bien qui vous puisse arriver, Tant pour vous agrandir que pour vous conserver.
César
Hé quoi ? Rome veut-elle adorer ma puissance Et ranger le Sénat sous mon obéissance ?
Ptolomée
Non, c'est un plus grand bien.
César
Un plus grand, justes Dieux ! Quand l'aurai-je ?
Ptolomée
Dans peu.
César
Mais où ?
Ptolomée
Dedans ces lieux.
César
C'est un bonheur d'amour, ou mon âme est trompée.
Ptolomée
Non, c'est...
César
Dis promptement.
Ptolomée
La tête de Pompée.
César
La tête de Pompée !
Il dit bas ce vers.
Ptolomée
Oui, Seigneur, la voici ; Mes gens qui me suivaient, vous l'apportent ici, Et vous reconnaîtrez si je suis véritable, Ce bonheur est si grand, qu'il lui semble incroyable.
César
La tête de Pompée ?
Ptolomée
Oui, rappelez vos sens. Pour faire un si grand coup j'ai douté fort longtemps, Et je ne cèle point que malgré votre gloire, J'avais peine à commettre une action si noire. Que même j'ai voulu changer de volonté, Quand par bonheur mon ordre était exécuté, Et par ces mouvements je vous ai fait connaître Les peines où j'étais, faisant un coup de traître, Et l'ardeur que j'avais de me perdre pour vous : Mais vous ne dites mot, ce bien est-il trop doux, Vous ai-je trop surpris ?
César
La tête de Pompée !
Ptolomée
Voyez, n'en doutez plus.
César
Quoi ? Sa trame est coupée ! Et ce brave guerrier pour comble de malheur, N'était pas immortel avec tant de valeur ? Ah ! S'il devait périr, c'était dans les batailles, Où la gloire elle-même eût fait ses funérailles, Où l'on eût vu Bellone amasser des lauriers, Pour en faire un bûcher à ce Dieu des Guerriers, Où tous les gens de coeur conduits par la victoire Eussent porté son corps au temple de mémoire, Où l'on eût vu l'honneur environné de deuil Mettre avec ce Héros la valeur au Cercueil, Où la mort elle-même, en pleurant ce Monarque, Eût blâmé sa rigueur et celle de la Parque, Montrant qu'avec regret dans cette extrémité, Elle suivait les lois de la fatalité.
Ptolomée
Dieux ! Croirai-je mes yeux dedans cette occurrence ? Qui le flatte, l'aigrit, et qui le sert, l'offense, Mais il se remettra... Seigneur.
César
Ne parle point. Ah ! Mon affliction va jusqu'au dernier point. Oui, certes, je le dis, une si belle vie D'une plus belle fin devait être suivie. Je plains cet ennemi, malheureux comme il est. Et l'ayant rendu tel, mon bonheur me déplaît, Après avoir passé pour un foudre de la Guerre, S'être fait redouter aux deux bouts de la terre, Et franchi mille fois les plus fameux hasards, Il ne devait mourir que par les mains de Mars. Ce Dieu, le regardant avec un oeil d'envie, Devait seul attaquer une si belle vie, Et montrer en domptant ce guerrier immortel, Que ce n'était que lui, qui l'avait rendu tel.
Ptolomée
Hélas !
César
Pour un tel coup tout autre était indigne, Un Dieu seul méritait cet avantage insigne, Et je m'estimerais plus que Mars aujourd'hui, Si j'avais triomphé d'un homme comme lui, Ah ! Guerrier estimé sur la terre et sur l'onde, Illustre Conquérant, tu n'es donc plus au monde, Et ta rare valeur t'arrachant de ces lieux, Te va dedans le Ciel faire des envieux ! Quoi ? Tes yeux pour jamais sont privés de lumière ? Quoi ? Ce grand coeur s'arrête au bout de sa carrière ? Ce corps si respecté n'est qu'un tronc sans couleur, Privé de sentiment, de sang et de chaleur ? Et ce bras qui lançait un foudroyant tonnerre, N'a plus de mouvement, et rampe sur la terre. On lui veut ôter la tête de Pompée. Ah ! Je suis possédé d'un courroux violent, Ne me détournez point ce spectacle sanglant, Ah ! César, ah ! César, après un tel outrage, Abandonne la Guerre et renonce au courage ; Non, ce n'est plus à toi de défier le sort, D'attaquer la fortune et de braver la mort. Tu te dois rendre sage après de tels exemples, Et craindre pour toi-même un mal que tu contemples. Puisque les demi-dieux peuvent périr ainsi. Pour ne te perdre pas, crains de périr aussi. Et puisqu'un point d'honneur, que nous tenons pour maître, N'est qu'un enfant ingrat à qui nous donnons l'être, Ne t'efforce donc plus de le faire admirer, Et fais que l'on l'abhorre, au lieu de l'adorer. Mais hélas ! Je succombe à ces vives alarmes, Mon coeur est tout ému, je me sens fondre en larmes, Et quel instinct secret que je ne puis nommer, Me colle à cette bouche à fin de l'animer. Ah ! Pompée.
Ptolomée
Ah ! Seigneur.
César
Ah ! Prince ingrat et traître, Après cette action oses-tu bien paraître ? Va plutôt dans l'horreur d'une obscure prison Y recevoir le prix de cette trahison. Un injuste bonheur te donne des Provinces, Te fît monter en serf sur le trône des Princes, Et le Ciel le permit, et ne t'y vit monter, Qu'à dessein seulement de t'en précipiter : Vois ce sang tout glacé qui couvre ce visage. Regarde-le, cruel, puisque c'est ton ouvrage. Ne baisse point les yeux, approche, approche-toi, Prince ingrat et sans coeur, homme lâche et sans foi, Barbare, frappe encor cette adorable tête, Sa faiblesse l'expose aux coups de la tempête, Elle est morte, elle est morte, et la lâcheté veut Que l'on fasse un outrage alors que l'on le peut, Qu'on use du pouvoir que l'avantage donne, Que l'on soit inhumain quand on ne craint personne, Et qu'on frappe celui qui ne se peut venger ; Fais donc, ta trahison te met hors de danger, Ne crains rien, mais plutôt en ce malheur extrême, Viens adorer celui que j'adore moi-même, Ce célèbre Héros qui rangea sous ses lois, Tigrane, Aristobule, et cinquante autres Rois, Qui dedans sa jeunesse a reconquis l'Afrique, Rendu presque Romain l'Océan Atlantique, Qui dompta la Syrie, et les Albaniens, Le Pont et la Colchide, et les Arméniens, Qui vainquit Yarbas, effraya Mithridate, Et défit tous les siens sur le bord de l'Euphrate, En fin pour dire mieux, vient adorer celui Qui fût tout autrefois, qui n'est rien aujourd'hui, Et qui par son courage, et par sa courtoisie, A surmonté l'Europe, et l'Afrique, et l'Asie, Mais non, ne me crois point, Barbare, arrête-toi, Garde de l'approcher, éloigne-toi de moi. Mais sans perdre de temps en des paroles vaines, Qu'on prenne ces méchants, qu'on les couvre de chaînes, Et que leurs jours au plus soient bornés d'un matin ; Pour toi, je t'abandonne à ton mauvais destin, Et je te laisse ici dans l'horreur des ténèbres, Pour suivre encor ce chef dans ces pompes funèbres.
Scène 8
Ptolomée
Il met la main à l'épée.
Il casse son épée.
Ptolomée
Accablé de douleur, de misère, et d'ennui, Ce Prince m'abandonne et tout fait comme lui. Pour comble de malheur en ce désordre extrême, Tout m'étant odieux, je le suis à moi-même, Contre mes sentiments mon coeur est révolté, Mon esprit est ligué contre ma volonté, Mrs désirs sont d'accord avec mon infortune. Tout me choque, me nuit, m'afflige et m'importune, Et restant sans vertu, sans force, sans pouvoir, Je cherche du repos et je n'en puis avoir. Malheureux, qu'ai-je fait ? Juste Ciel, que ferai-je ? Quel conseil dois-je prendre ? Et quel chemin tiendrai-je ? Mais pourquoi balancer en ce présent effort, Le conseil le plus sûr est d'aller à la mort, Puisqu'alors qu'il s'agit de châtier un crime, Un noble désespoir est toujours légitime ; Prenons donc ce conseil et suivant ce dessein, Faisons naître aujourd'hui des fureurs dans mon sein ; Sus mon bras, prends ce fer et termine ma vie, La Justice le veut, la raison t'y convie, L'honneur te le commande, et je le veux aussi. Le bras et la main lui tremblent. Mais, juste Ciel ! D'où vient que tu trembles ainsi ? As-tu donc peur de faire un acte de justice ? As-tu pris avec moi tant d'habitude au vice, Que tu ne puisses pas, suivant ma passion, Faire, quand je le veux, une bonne action ? Efforce, efforce-toi, mais en vain je l'essaie, L'esprit, qui le conduit, est timide et s'effraye, Lâche de sa nature, un rien le peut troubler, Et pressé de la peur il ne fait que trembler. Mon coeur, renonçons donc à ce bonheur insigne, Abandonnons ce fer puisque j'en suis indigne, Et le cassant ici d'un transport furieux, Laissons cette vengeance entre les mains des Dieux. Pour punir mon forfait, que le courroux céleste Fasse en sorte aujourd'hui que tout me soit funeste, Que je voye dans peu mes pays désolés, Tous mes trésors pillés et mes Palais brûlés, Que mes meilleurs sujets désormais me haïssent, Que pour comble de maux mes enfants me trahissent, Qu'un barbare étranger par cette trahison Me jette dans les fers et me traîne en prison : Qu'après avoir servi de but à sa malice, Que de cette prison il me mène au supplice, Ou plutôt que le Ciel me donne mille morts, En me faisant avoir mille sanglants remords ; Que dedans mon esprit des bourreaux invisibles M'affligent en tous temps de visions horribles ; Que cent monstres affreux aussi cruels que moi, Jusqu'au dernier soupir me donnent de l'effroi, Et que dans peu de temps on voie en cette terre Régner et la famine, et la peste, et la guerre, Que les gens de Pompée étant joints à son fils Y viennent s'y venger du tort que je lui fis, Que pour dernier malheur Cléopâtre enchaînée Soit un jour par César en triomphe menée, Et que mon sort apprenne à la postérité, Que le Ciel ne hait rien comme la lâcheté.
Acte IV
Scène 1
Le Prince, Gouverneur
Le Prince
Oui, je reconnais bien que la gloire des Princes, N'est pas de commander à beaucoup de Provinces, Et qu'il vaut beaucoup mieux qu'ils comptent leurs vertus, Qu'un grand nombre de Rois sous leurs pieds abattus, Je sais que ce pouvoir qui les fait redoutables, N'est pas ce qui toujours les rend considérables, Et je connais enfin que la postérité Pèse leurs actions plus que leur qualité.
Gouverneur
Cette réflexion partant d'une âme sage, M'oblige d'en montrer encor davantage, Et de continuer ces divertissements, Puisqu'ils t'ont inspiré ces doctes sentiments.
Le Prince
Hé, de Grâce.
Gouverneur
Il suffit, j'accorde ta prière. Oui, oui, je te veux faire une faveur entière, Et sans me reposer, te montrer maintenant, Qu'un Prince généreux doit être continent, Dompter ses passions par une force Extrême, Gourmander ses désirs, et se vaincre soi-même, Et ne point rechercher des biens voluptueux, Qui lui peuvent offrir ceux qui sont vertueux. Mais je t'en vais montrer un exemple notable, Dedans les actions d'un Monarque adorable, Qui renvoya l'objet qui l'avait su charmer, Quoiqu'il put aisément le contraindre à l'aimer, Et par cette action mérita plus de gloire, Qu'il n'en avait acquis en gagnant la victoire, Mais voyant ce tableau, tâche de l'imiter, Et pour me reconnaître, et pour en profiter.
Scène 2
Oroondate, Statira
Oroondate
Madame, vous pouvez par un trait de vos charmes Triompher d'Alexandre.
Statira
Il n'aura donc point d'armes.
Oroondate
Tout puissant comme il est, vous le captiverez.
Statira
Je ne l'espérerai...
Oroondate
Que quand vous le verrez. Il est faible.
Statira
Il est Prince.
Oroondate
Il est jeune.
Statira
Il est sage.
Oroondate
Il s'émeut aisément.
Statira
Mais il a du courage, Et ne fera jamais une infâme action.
Oroondate
Il méritera donc votre inclination. Aussi je crois qu'enfin vous aimez Alexandre.
Statira
Ah ! Finis ce discours, je ne le puis entendre. Prince, tu connaîtras quand je lui parlerai, Si j'éteindrai sa flamme, ou si je brûlerai. Tu seras le témoin de mon indifférence.
Oroondate
Il me faudra, Madame, éviter sa présence.
Statira
Non, mon esprit adroit a conçu des moyens Pour te faire assister à tous nos entretiens, Pour te sauver l'honneur, et les biens, et la vie, Et pout faire que tout succède à ton envie. Mais je ne sais pourtant si ce moyen te plaît.
Oroondate
Je l'approuve déjà sans savoir quel il est.
Statira
C'est de cacher ton nom, et le titre de Prince, Sous celui d'un Seigneur.
Oroondate
D'où ?
Statira
De cette Province, Et de passer ici comme mon écuyer. Ce mot est un affront qu'il te faut essuyer, Ou tu te dois résoudre à me voir misérable.
Oroondate
Cet affront est charmant, comme il est honorable.
Statira
Mais tu t'abaisseras au point de me servir.
Oroondate
C'est ce que je craignais qu'on me voulût ravir.
Statira
Être mon Écuyer !
Oroondate
Ô l'avantage insigne !
Statira
On ne le croira pas.
Oroondate
Non, car j'en suis indigne.
Statira
Au moins je te verrai toujours avec moi, Et tu m'assisteras à mépriser le Roi.
Scène 3
Bérénice, Statira, Oroondate
Bérénice
Ma soeur, il faut aller recevoir Alexandre, Ses trompettes déjà se font partout entendre, Ma mère étant malade, et ne le pouvant voir, Vous commande avec moi de le bien recevoir, Aussitôt qu'elle apprit la perte de Darie, Elle se transporta d'une telle furie, Et la douleur sur elle agit si puissamment, Qu'elle s'évanouit, perdit le sentiment, Et fut assez longtemps en cet état funeste ; Mais allons, en marchant je vous dirai le reste, Voici le sage Harmin qui nous assistera.
Statira
Et ce Prince vaillant qui nous conduira, Pour nous rendre un service il cache sa naissance, Se fait notre Écuyer.
Bérénice
C'est trop de complaisance, Prince, pour vous servir je ferai mon pouvoir.
Oroondate
Et pour m'en ressentir je ferai mon devoir.
Bérénice
Mais d'où vient ce grand bruit ?
Oroondate
C'est ce jeune monarque.
Scène 4
Alexandre, Bérénice, Statira
Bérénice se jette à ses pieds.
Alexandre
Leur grâce et leur beauté fait que je les remarque, Allez, posez ma garde en cet appartement, Clite, et vous Amintas, demeurez seulement. Je ne vous puis souffrir en l'état où vous êtes, Madame, levez-vous, voyez ce que vous faites.
Bérénice
Ah ! Seigneur, s'il vous plaît, accordez-nous ce point.
Elle se lève.
Alexandre
Si vous ne vous levez, je ne parlerai point.
Statira
Nous vous obéissons.
Alexandre
Adorable Princesse, Je ne blâmerai point cette juste tristesse, J'approuve vos douleurs quand vous pleurez ainsi, D'autant plus librement que je vous pleure aussi. Oui, mon coeur s'intéresse au malheur que je cause, Je vous donne des pleurs, ne pouvant autre chose, Je voudrais dans vos maux vous pouvoir consoler, Mais les ayant causés, je n'en ose parler, Outre que je croirais avoir mauvaise Grâce, En vous rafraîchissant une sanglante trace, Et vous représentant un nombre de malheurs, Qui ne feraient encor qu'accroître vos douleurs, Veuillez donc modérer cette crainte excessive, Je suis bien plus captif, que vous n'êtes captive, Mes plaisirs sont troublés, les vôtres seront purs, Vos travaux sont passés, et les miens sont futurs.
Bérénice
Ce ne serait pas vaincre, ô ! Seigneur que j'adore, Si par votre bonté vous ne vainquiez encore, Je n'espérais pas moins de ce coeur généreux, Je sais que vous plaignez le sort des Malheureux, Et que vous consolez celui qu'on désespère.
Alexandre
Mais où peut-être donc la Reine votre mère ?
Bérénice
Ah ! Seigneur la douleur l'afflige tellement, Qu'elle n'a pu sortir de son appartement.
Alexandre
Hé bien, je l'y vais voir, toutefois ma présence L'affligerait encor par quelque violence. Clite, va la trouver, et donne-lui ma foi Qu'elle peut espérer toute chose de moi, Madame, de ma part, vous lui pouvez conduire.
Scène 5
Alexandre, Statira, Oroondate
Alexandre
À présent je suis libre, et rien ne me peut nuire, Mais trouverez-vous bon que j'apprenne de vous, Quel est cet étranger qui s'approche de nous ?
Statira
Seigneur, comme Écuyer, il m'a toujours servie, Veuillez donc m'accorder la grâce de sa vie.
Alexandre
Qui prétend tout de vous, vous doit tout accorder. Mais, Madame, son nom, l'osé-je demander ?
Statira
Il s'appelle, Seigneur...
Oroondate
Hélas ! Que dira-t-elle ? Il faut la prévenir.
Alexandre
Comment donc ?
Statira
Il s'appelle...
Oroondate
Oroonte, grand Roi.
Alexandre
Va, pour cette beauté, Je te donne la vie avec la liberté, Sers-la fidèlement.
Oroondate
J'y ferai mon possible.
Alexandre
Pour ne la servir pas, il faut être insensible ; Ses yeux lancent des traits si puissants et si doux, Qu'il n'est rien d'assez fort pour en parer les coups, Aussitôt qu'on les voit, on ne s'en peut défendre, Bien loin d'y résister, la gloire est à se rendre, Et dedans sa défaite on se doit croire heureux, S'ils regardent les coups que l'on a reçut d'eux ; Ils jettent à la fois mille rayons de flamme, Et mille doux éclairs qui percent jusqu'en l'âme, Qui surprennent le coeur, qui troublent la raison, Font couler dans le sang un amoureux poison, Qui fait que l'on languit, qu'on soupire, et qu'on tremble, Et qu'on ressent enfin mille douleurs ensemble. Ah ! Je l'éprouve bien en cet heureux moment, Je sens en vous voyant un aimable tourment, Le coeur me bat au sein, et mon esprit se trouble, Plus je vous veux parler, plus ma crainte redouble ; Je ne puis deviner d'où vient cette terreur, J'ai beau vous regarder pour me tirer d'erreur, Car je ne puis connaître étant hors de moi-même, Que je sens tous ces maux parce que je vous aime. De quoi servirait donc de vous dissimuler La naissance d'un feu dont je me sens brûler ? La douleur qui me presse a trop de violence, Pour ne pas m'obliger à rompre le silence, Et pour ne pas chercher un prompt allègement À ce mal violent qui naît si promptement. Ah ! Beaux yeux, beaux vainqueurs, dont j'adore les charmes ! Vous arrachez de moi des soupirs et des larmes, Vous m'ôtez le repos que je vous ai donné, Vous séchez les lauriers dont je suis couronné, Et vos feux en brûlant d'une force excessive, Font un vainqueur captif, de sa propre captive. Captive, ah ! Qu'ai-je dit ? Je m'abuse en ce point, Non, divine beauté, vous ne la fûtes point. Au contraire l'amour n'ayant pu le permettre, Me mit dans la prison où je voulais vous mettre, Et me donna les fers que je vous préparais ; Voyez donc à vos pieds, le plus puissant des Rois, Soulagez ses douleurs, l'honneur vous le commande, Je vous donnai la vie et je vous la demande.
Oroondate
Nous verrons maintenant l'amour qu'elle a pour nous.
Statira
Vous vous abaissez trop, grand Prince, levez-vous.
Alexandre
Je fais ce que je dois.
Statira
Vous me rendez confuse. Levez-vous.
Alexandre
Ah ! Songez que l'amour m'en excuse.
Statira
Ah ! Grand Prince.
Alexandre
Ah ! Madame, en l'état où je suis, Soulagez mes douleurs.
Statira
Levez-vous, je ne puis.
Alexandre
Hé quoi ? Me verrez-vous avec indifférence ?
Statira
Oui, car je ne dois point vous donner d'espérance.
Alexandre
Dieux ! Pour quelle raison ?
Statira
L'honneur me le défend.
Alexandre
Mais mon amour le veut.
Statira
L'amour n'est qu'un enfant, Dont on ne doit jamais écouter les maximes.
Alexandre
Lorsque l'on suit ses lois.
Statira
On commet mille Crimes.
Alexandre
Hé quoi ? Faudra-t-il donc me résoudre à mourir ?
Statira
Oui, si ce n'est que moi qui vous puisse guérir.
Alexandre
Belle ingrate.
Statira
Ah ! Grand Roi.
Alexandre
Serez-vous insensible ?
Statira
Étouffez cet amour.
Alexandre
Vous voulez l'impossible. Gardez d'y résister.
Statira
Gardez d'être abattu.
Alexandre
Je suis un Dieu puissant.
Statira
Moi, je suis la vertu.
Alexandre
Montrez votre pitié.
Statira
Montrez votre courage.
Alexandre
Changez de sentiment.
Statira
Vous, changez de langage.
Alexandre
Quoi ? Tu seras cruelle et je n'obtiendrai rien ? Mauvaise, en me fuyant me reconnais-tu bien ? Sais-tu qu'il m'est aisé d'user de ma puissance ? Que le Ciel te soumet à mon obéissance ? Que je puis rabaisser cet orgueilleux esprit, Et venger sur les tiens ce mépris qui m'aigrit ?
Statira
Sire, vous pouvez tout, mais je ne saurais croire Que vous puissiez commettre une action aussi noire, Et que vous oubliez le Nom que vous portez, Pour suivre aveuglément d'infâmes voluptés ; Je ne puis concevoir qu'un Monarque si sage De qui toute la terre adore le courage, Et de qui chacun sait l'esprit et la bonté, Soit pour moi seulement sans générosité ; Oui, l'on vous reconnait courtois, discret, afFABIE, Modeste, vertueux, vaillant, et raisonnable, Obligeant, libéral, juste et clément, pieux, Continent et zélé pour l'honneur de nos Dieux ; Voudriez-vous pour moi ternir ces belles marques, Et perdre ici le nom du plus grand des Monarques ? Je disais mille fois, avant que de vous voir, Je ne plains pas celui qui tombe en son pouvoir, Cet illustre vainqueur a tant de courtoisie, Qu'il se rend aux douleurs dont une âme est saisie, Qu'il excuse toujours, quand il peut condamner, Et que tout son plaisir n'est que de pardonner. Oui, quand je prévoyais les maux de cette Terre, Sachant que c'était vous qui nous faisait la guerre, Mon esprit en était rassuré de moitié, Et je me promettais de vous faire pitié. Je disais que bien loin de nous donner des chaînes, Vous nous feriez traiter comme filles de Reines, Que vous n'outragiez point quand on s'humiliait, Et que vous vous rendiez quand on vous suppliait. Dans cette opinion, de raison dépourvue, J'ai mille fois, Seigneur, souhaité votre vue, Et cru que si mon père avait perdu son bien, Et qu'il fût en vos mains, que je ne perdrais rien, Mais hélas ! Aujourd'hui j'éprouve à mon dommage, Qu'en rendant un trésor vous voulez davantage, Et me rendez un bien qui ne me peut toucher, Pour m'en dérober un, qui m'est cent fois plus cher. Mais ne l'espérez pas, non Prince Magnanime, Songer que je ne puis vous le donner sans crime, Que l'honneur me défend d'approuver votre amour, Et que ce sentiment m'est plus cher que le jour ; C'est mon dernier souhait et ma dernière envie, Chargez mes mains de fers, arrachez-moi la vie, Mais sachez que je sors du sang dont vous sortez, Et respectez en moi le nom que vous portez.
Alexandre
Tous ses discours sont vains, j'ai besoin de remède, Ingrate, efforce-toi de me donner de l'aide, Je te donne en ce lieu du temps pour y prévoir, Adieu, ton Écuyer me le fera savoir.
Statira
Mon Écuyer ?
Oroondate
Ah ! Dieux, ma peine est sans pareille.
Alexandre
Oui, oui, je te le laisse afin qu'il te conseille, Et qu'il m'apprenne après si tu veux m'outrager. Adieu, mais souviens-toi que je me veux venger.
Scène 6
Statira, Oroondate
Statira
Oroondate !
Oroondate
Ah ! Statira.
Statira
Hélas! Que dois-je faire?
Oroondate
Reprenez l'espérance.
Statira
Ou plutôt son contraire.
Oroondate
Non, Madame, écoutez ce que vous dit le Roi, Régnez, contentez-vous, suivez-le, et fuyez-moi. Mais pourquoi vous tenir un discours si barbare ? Pour me quitter ainsi, votre esprit est trop rare, Pour suivre ce conseil il est trop généreux, Et moi, pour le donner, je suis trop amoureux.
Statira
Hélas ! Dans ce malheur que devons-nous résoudre ?
Oroondate
Il vous faut préparer à voir tomber la foudre. Au moins tant que j'aurai mon épée au côté, Vous la pourrez attendre en toute sûreté, Dans cet orage affreux ne craignez rien, Madame, Pour vous désobliger, il faut m'arracher l'âme, Ma gloire est de me perdre, et de vous secourir, Et tant que je vivrai vous ne pouvez mourir. Mandez donc hardiment à ce Prince invincible, Qu'il souhaite de vous une chose impossible, Que vous ne l'aimez point, que vous ne le pouvez, Et que vous ne ferez que ce que vous devez. De plus, écrivez-lui que je vous le conseille, Rendez, pour vous sauver, ma faute sans pareille, S'il s'emporte à l'excès, lors je m'emporterai, Et s'il est généreux, je le reconnaîtrai ; Écrivez hardiment, je porterai la Lettre, Avant que de sortir il me l'a fait promettre, Peut-être en lui parlant que je vous servirai.
Statira
Hé bien, viens donc songer à ce que j'écrirai.
Scène 7
Alexandre
Alexandre
Ne m'importune point de toutes ces affaires, J'ai maintenant des soins beaucoup plus nécessaires, Je ne saurais donner aucun ordre aujourd'hui, L'homme le plus esclave est quelquefois à lui, Et je tiendrais enfin mon infortune extrême, Si je ne pouvais être une heure à moi-même. Va, ce que tu feras, je le tiendrai bien fait, Amour, cruel Tyran, n'es-tu point satisfait ? Tu tiens dessous tes lois un Monarque indomptable, Dont la prise rendra ton pouvoir redoutable, Mais pourquoi m'amuser à tous ces vains discours ? Blessé comme je suis, j'ai besoin de secours. Allons voir cet objet, de qui mon mal procède, Pour implorer de lui ma perte ou mon remède. Mais hélas ! Malheureux, pourquoi l'ai-je quitté ? Quand je devais parler, je me suis absenté ; Bien loin de le presser, j'ai résolu d'attendre, Et de lui donner temps afin de se défendre. Imprudent qu'ai-je fait ? Mais ô fol sentiment ! Pouvais-je en perdant tout, garder le jugement ? Non, non, pour résister contre tant de merveilles, Il me fallait fermer les yeux et les oreilles. Je suis dessus la terre, et non pas dans les Cieux, Je suis homme, et n'ai pas le pouvoir qu'ont les Dieux, Mon corps n'est pas, comme eux, d'une immortelle essence, Il est sujet aux maux qu'apporte la naissance, Quand un objet est rare, il le charme et l'émeut, Et je ne puis alors que ce qu'un autre peut. Oui, de quelque façon que le peuple me nomme, Je ne croirai jamais que je sois plus qu'un homme, Comme un autre je vis, comme un autre je dors, Et comme un autre enfin mon sang bout dans mon corps. Oui, mon sang est brûlant, et j'éprouve à cette heure, Que s'il ne s'attiédit, il faudra que je meure, Mille esprits enflammés le viennent agiter, La nature est sans force en voulant les dompter, Ils promènent partout leurs rigueurs inhumaines, Ils entrent par mes yeux, se glissent dans mes veines, Embrasent mes poumons, consomment ma vigueur, Altèrent mes esprits et me brûlent le coeur, Mais hélas ! Je retourne en mon erreur première, Ne discourons donc plus, courons vers la lumière, Allons voir ce soleil : mais où courai-je ? Ô Dieux ! Quoi ? N'attendrai-je point sa réponse en ces lieux ? N'importe, prévenons le mal qui nous menace, Allons, mais arrêtons, mon coeur c'est trop d'audace. Demeurons, il le faut, toutefois je puis tout, Et tel que soit mon sort, j'en viendrai bien à bout. Rigoureux sentiments que mon amour m'inspire, Allez, ne venez plus accroître mon martyre, Dans vos diversités, désirs conseillez-moi, Amour, viens m'assister, respect, éloigne-toi, C'en est fait, je te suis, tes lois sont trop sévères, Cesse de m'effrayer par de vaines Chimères, J'aime et je veux aimer, j'aime et veux être aimé, Et qui me blâmera, sera toujours blâmé, Courons donc, mais voici l'Écuyer de ma belle.
Scène 8
Oroondate, Alexandre
Oroondate
Seigneur,
Alexandre
Ah ! Brise là, dis-moi, que résout-elle ?
Oroondate
Vous verrez.
Alexandre
C'est assez, dis-moi sa volonté.
Oroondate
Ce mot le doit apprendre à votre Majesté. Il n'était pas besoin d'écrire cette Lettre, Pour vous faire savoir ce que j'ai résolu, Sachant ce que l'honneur aurait pu me permettre, Vous pouvez bien savoir ce que j'aurais voulu. Le sort ne peut m'ôter l'honneur et le courage. LETTRE DE STATIRA.
Alexandre
Déchirons, je ne puis en lire davantage, Oronte, allez me quérir cette ingrate beauté.
Oroondate
Quoi ? Seigneur, voulez-vous forcer sa volonté ?
Alexandre
Et toi, te croirais-tu capable de m'instruire ?
Oroondate
Non, Seigneur, mais.
Alexandre
Je sais comme il me faut conduire.
Oroondate
Je vous donne un conseil et non pas une loi.
Alexandre
En l'état où je suis, je ne veux rien de toi.
Oroondate
Vous devriez écouter un avis salutaire.
Alexandre
Tu devrais mieux parler, ou tu devrais te taire.
Oroondate
Je crois vous obliger en vous parlant ainsi.
Alexandre
Tu m'obligerais plus, en t'éloignant d'ici.
Oroondate
Et quoi vous aigrit-on quand l'on vous est fidèle ?
Alexandre
L'audace d'un captif est un fort mauvais zèle.
Oroondate
Mais Seigneur, vous m'avez donné la liberté.
Alexandre
Mais je te veux revoir dans la captivité.
Oroondate
Vous pourrez, si je meurs, contenter votre envie, Mais tant que je vivrai, je défendrai ma vie.
Alexandre
Insolent !
Oroondate
Ah ! Calmez ce violent courroux, Tel que je suis, mon sort ne dépend plus de vous, Je ne le cèle point, Statire est ma Maîtresse.
Alexandre
Oui, je sais que tu sers cette belle Princesse, Et c'est ce qui pour toi désarme ma rigueur, Sans cela.
Oroondate
Je la sers, il est vrai, mais en homme de coeur, Et je le montrerai.
Alexandre
Mais c'est comme un Esclave.
Oroondate
C'est une qualité qu'envierait le plus brave. Un Dieu serait heureux d'être sous son pouvoir.
Alexandre
Oui, d'inclination, et non pas par devoir.
Oroondate
Aussi je ne la sers que parce que je l'aime.
Alexandre
Le bien qu'elle t'a fait rend ton amour extrême.
Oroondate
Elle est reconnaissante et sa vertu me plaît.
Alexandre
Aussi ton amour n'est qu'un amour d'intérêt, Et sachant comme il touche un esprit mercenaire, Je ne m'étonne point de te voir téméraire, Je te pardonne. Adieu.
Oroondate
Ne me pardonnez point, Et ne vous trompez plus davantage en ce point, J'aime cette Princesse, et je mourrai pour elle.
Alexandre
Va, tu fais le devoir d'un serviteur fidèle, Ayant été toujours nourri dans sa maison, J'excuse ta colère avec quelque raison. Mais laisse-moi de grâce.
Oroondate
Ah ! Quel est mon martyre, Sire, comprenez mieux.
Alexandre
Quoi ? Que veux-tu me dire ?
Oroondate
Que vous vous abusez d'avoir ce sentiment, Et que ne la sers que Généreusement, Que je suis...
Alexandre
Brise là, je ne te puis entendre.
Oroondate
Mais je perdrai tous ceux qui la veulent prétendre.
Alexandre
Dans ta condition tu ne peux m'outrager, Contre un plus grand que toi je me saurais venger, Aussi je crois qu'un Prince aurait mauvaise grâce De répondre à l'esclave alors qu'il le menace.
Oroondate
Esclave ? Ah ! Quel affront, non, je feignais, je suis...
Alexandre
Sois ce que tu voudras.
Oroondate
Craignez ce que je puis.
Alexandre
Va, va, tu peux tout dire, et ne pouvant rien faire, Tu n'es pas un objet digne de ma colère, Mais j'aperçois Statire, elle se fond en pleurs Ayant causé son mal, j'en ressens les douleurs.
Scène 9
Alexandre, Statira, Oroondate
Il ne dit que les deux premiers mots hautement.
Alexandre
Ah ! Madame arrêtez la course de vos larmes, Dans son affliction qu'une belle a de charmes, Ses yeux sont éloquents, ses pleurs nous font pleurer, Ses soupirs nous font plaindre, et nous font soupirer. Ah ! Statire, étouffez la douleur qui vous dompte.
Statira
Grand Prince, étouffez donc l'amour qui vous surmonte.
Alexandre
Je ne puis l'étouffer, puisqu'il part de vos yeux.
Statira
Montrez que vous pouvez ce que peuvent les Dieux. Oui faites nous connaître, en l'état où nous sommes, Que vous ne tenez rien de la terre et des hommes, Et que vos actions ont une pureté Qui tire son éclat de la Divinité ; Le peuple vous a cru d'immortelle naissance, Maintenez-le toujours dedans cette croyance, Et ne permettez-pas qu'un plaisir imparfait Obscurcisse aujourd'hui l'honneur qu'il vous a fait. Vous avez mille fois remporté la victoire, Signalant votre nom dans les champs de la gloire, Maintenant pour vous mettre au faîte du bonheur, Tâchez d'en remporter dans les champs de l'honneur, Après un tel effort tous vos jours seront calmes, Vous pourrez moissonner des lauriers et des palmes, Et vous domptant ainsi vous pourrez vous vanter, Que vous domptez celui qui pouvait tout dompter.
Alexandre
Madame, je vous aime, et je ne puis vous croire.
Elle tire un poignard.
Statira
Seigneur, perdez-moi donc pour sauver votre gloire, Et puisque rien ne peut m'empêcher de périr, Cherchez dedans ma mort les moyens de guérir ; Mais pour vous épargner, et ce soin, et ses peines, Je m'en vais épuisez tout le sang de mes veines, Oui, grand Prince, ce fer avec un prompt secours, Conservera ma gloire, et l'éclat de vos jours, Si proche de la mort, rien ne me doit contraindre, En ce dernier état, il n'est plus temps de feindre, Oui, je vous aimerais plus que vous ne croyez, Si je n'avais aimé celui que vous voyez. Il n'est point Écuyer, il est Prince de Perse ; Qu'après un tel discours votre vertu s'exerce, Qu'elle nous fasse voir le coeur que vous avez, La force de votre âme, et ce que vous pouvez.
Alexandre
Hélas ! Que résoudrai-je ? Ah ! Dieux que dois-je faire ? Pitié, respect, amour, honneur, bonté, colère, Charme, vertu, plaisir, espoir, crainte, beauté, Conseillez-moi de grâce, en cette extrémité. Mais pourquoi balancer en ce douteux orage ? Suivons les mouvements qu'inspire le courage, Et pour avoir enfin le nom de Continent, Étouffons ce brasier qui brûle maintenant, Il est encore en nous, mais parlons d'autre sorte, Aimons, ne craignons rien, toutefois je m'emporte, Et je ne connais pas que je manque de coeur, Abusant lâchement du pouvoir d'un vainqueur, Non, non, témoignons-leur la force de mon âme, Éteignons aujourd'hui cette illicite flamme, Et faisons admirer à la postérité, Jusqu'où pouvait aller ma Générosité. Madame, vous m'avez surmonté par vos charmes, Vous le faites encor par le cours de vos larmes, Votre insigne vertu m'enseignant mon devoir, M'inspire les pensers que je devrais avoir. Vivez, quittez ce fer. Vous Prince Magnanime, Venez cueillir le fruit d'un amour légitime, Admirez ce que peut, chez un homme de coeur, Les nobles sentiments d'un véritable honneur, Si d'abord il l'échappe, après en ayant honte, Il s'efforce à dompter le tyran qui le dompte, Et fait connaître enfin, en en venant à bout, Que quiconque a du coeur, sait tout vaincre et peut tout.
Oroondate
Ah ! Grand Prince.
Statira
Ah ! Grand Roi, plus Dieu, que les Dieux mêmes, Vous nous rendez confus, par ces faveurs extrêmes !
Il se jette aux pieds de Statira.
Alexandre
Allez, vivez contents, je vous rends tous vos biens, Et vous permets encor de disposer des miens, Je donne à vos sujets et l'honneur et la vie, Et pressé d'une juste et généreuse envie, Je veux faire aujourd'hui triompher la vertu, En montrant à ses pieds Alexandre abattu.
Acte V
Scène 1
Le Prince, Gouverneur
Le Prince
Après tant de faveurs, que faut-il que je fasse ?
Gouverneur
Tâcher d'en profiter, loin de m'en rendre grâce, Et pour récompenser mes soins officieux, Apprendre à réfréner tes désirs vicieux, À ne croire jamais ta passion extrême, Et régner sur autrui moins que dessus toi-même, Mais ces enseignements étant hors du commun, Me pressent aujourd'hui d'en montrer encor un, De peindre en un tableau l'horreur de l'avarice, Te montrer quels malheurs peut produire ce vice ; Et quels biens peut causer la libéralité, Quand on en sait user sans prodigalité. Je m'en vais te montrer le plus puissant des Princes, Dont l'horrible avarice a perdu des Provinces, Le réduisant enfin, après l'avoir soumis, À servir de risée à tous ses ennemis.
Scène 2
Alcmène, Persée
Ils sont sur le port, à côté d'un Temple, où l'on voit au pied quantité de coffres pleins de richesses, et force vases et force paquets, des échelles de corde attachée au Temple.
Alcmène
Mais pourquoi nous résoudre avecque des Échelles ? Et n'en pas avertir ceux qui me sont fidèles ? Pourquoi tous ces trésors, ces meubles, ces habits, Cet or, et cet argent, et ces vases de prix ?
Persée
Sachez qu'Octavian le lieutenant d'Émile, Doit dedans un moment entrer dedans la ville, Et que n'y pouvant plus demeurer sûrement, Je cherche mon salut dedans l'éloignement.
Alcmène
On ne nous peut forcer étant dedans ce Temple.
Persée
Il est vrai qu'on lui porte un respect sans exemple, Mais les vivres manquants, nous n'y pouvons tenir.
Alcmène
Que faire, que résoudre, enfin que devenir ?
Persée
Rassure tes esprits, ne crains point de surprise, Un jeune Candiot, mais homme d'entremise, Me tient un vaisseau prêt, et je l'attends ici, Afin de m'y sauver, et ces trésors aussi. Fortune, que tes coups sont de nature étrange ! Tu fais tomber un Roi des Cieux dedans la fange, Et le voyant après d'un oeil capricieux, Tu l'élèves parfois de cette fange aux Cieux. Le changement te plaît, l'inconstance est ton être, Dans les diversités l'on ne te peut connaître. Tu flattes, tu trahis, tu trompes, tu promets. Et qui veut t'arrêter, ne s'arrête jamais. Tu m'avais élevé par-dessus le vulgaire, Prodigué des faveurs que tu ne faisais guère, Et m'ayant fait régner jusques sur tes autels, Je voyais à mes pieds le reste des mortels. Mais hélas ! Ton amour, né de ton inconstance, Pour ne te trahir point mourût en sa naissance, Un instant le fit naître, un instant le borna, Et qui me protégeait, alors m'abandonna. Fâcheux ressouvenir, beau débris de ma gloire, Allez : ne venez plus affliger ma mémoire, Et ne comparez plus, pour croître mes ennuis, Le rang que je tenais, et l'état où je suis. Effacez ces crayons de ma grandeur suprême, Cette Pourpre, ce Dais, cet or, ce Diadème, Ces Trônes, ces sujets, ces Sceptres, ces bandeaux, Et ne me présentez qu'horreurs et que tombeaux.
Alcmène
Seigneur, consolez-vous, et dans ce mal extrême, Ne vous en prenez point à d'autre qu'à vous-même, Car ayant refusé ces Barbares vaillants, Qui ne vous demandaient que deux mille talents, Vous avez renvoyé, par surcroît d'infamie, Ce secours étranger à l'armée ennemie, Qui recueillant alors ce que vous dédaigniez, S'en servit pour piller ce que vous épargniez, Oui, vous avez montré, refusant cette somme, Que vous prétendiez moins faire la guerre à Rome, Qu'épargner des trésors pour l'en combler un jour ; Je parle, mais Seigneur, excusez mon amour.
Persée
Parle, reproche-moi que c'est mon avarice, Qui te traîne aujourd'hui dedans le précipice, Puisque pour conserver d'inutiles trésors, J'éloignai le bonheur qui me suivait alors, Mais dedans cet état, quoi que tu puisses dire, Ton discours ne fera qu'augmenter mon martyre, Je ne t'écouterai qu'à fin de m'affliger, Et d'aigrir ma douleur, loin de la soulager, Mais hélas ! Je me trompe, elle ne peut s'accroître, Elle est dans un excès qui la fait méconnaître, Car enfin sa rigueur m'a réduit à tel point, Que pour la trop sentir, je ne la ressens point. Ah ! Je connais trop tard la faute que j'ai faite, Un cruel repentir succède à ma défaite, Et ce bon sentiment devait la précéder, Et ne pas naître alors qu'il ne saurait m'aider. Mais quoi ! L'aversion des actes légitimes, Par un ordre fatal est le bourreau des crimes, Et le Ciel fait souvent, prévoyant l'avenir, Que ce qui nous flattait serve pour nous punir. Mais ce cher Candiot paraît sur le rivage.
Scène 3
Persée, Le Candiot, Alcmène, Euctée
Persée
Hé bien ?
Le Candiot
Seigneur, partons sans tarder davantage.
Persée
Embarque mes trésors, fais vite, je t'attends.
Alcmène
Montons dans le vaisseau, ne perdons point de temps, Seigneur, en cet état il n'est pas bon d'attendre.
Persée
Mes trésors me sont chers et je les veux défendre, Je n'y monterai point qu'ils ne soient sûrement, Aussi ne faudrait-il qu'un soldat seulement, Pour nous donner l'effroi par une fausse alarme, Et piller seul des biens pour que le peule s'arme.
Alcmène
Mais...
Persée
Je les défendrai jusqu'à l'extrémité, Outre que ce vaisseau me met en sûreté, Et que je puis monter, si le besoin me presse, Si tu crains, laisse-moi, va.
Alcmène
Moi ! Que je vous laisse ? Ah ! Ne le pensez pas et croyez, s'il vous plaît, Que je ne vous parlais que pour mon intérêt.
Persée
Si l'on perd un trésor lorsque l'on se hasarde, Je n'y suis pas moi-même une trop sûre garde, Mais il les faut hâter pour partir promptement, Allons, tout est-il prêt ?
Euctée
Seigneur, dans un moment.
Persée
Enfin je braverai la puissance de Rome, Et tout par le conseil, et par l'avis d'un homme, Ô le fidèle ami !
Alcmène
Qu'il fut ingénieux !
Persée
Qu'il fut sage et prudent !
Alcmène
Qu'il est officieux ! Par lui vous renouerez avec la Renommée.
Persée
Par lui je vais lever une puissante armée.
Alcmène
Par lui vous remontrez au Temple de l'honneur.
Persée
Par lui je m'en vais être au comble du bonheur, Et prodiguer enfin les biens que je conserve, Pour régner avec vous, et Bellone et Minerve. Superbes ennemis, Audacieux Romains, Malgré votre pouvoir j'échappe de vos mains, Et les miennes dans peu borneront vos conquêtes, Arrachant les lauriers qui sont dessus vos têtes.
Alcmène
Qu'il faut récompenser ces Généreux amis !
Persée
Je ne leur tiendrai pas tout ce que j'ai promis, Je flattais leurs esprits par de vaines caresses, Quand je leur promettais le quart de mes Richesses, Et depuis j'ai jugé qu'en ne leur donnant pas, Elles serviront pour armer des Soldats.
Euctée
Seigneur, tous vos trésors sont mis dedans la Barque.
Persée
Allons, sauvons-nous donc. Ô trop heureux Monarque ! Mais que vois-je ? Ah ! Grands Dieux, il s'éloigne du Port ! Il nous fuit, il nous quitte, ô disgrâce du sort ! Il est en pleine mer, arrête, arrête, traître ; Mais j'ai beau l'appeler, il vient de disparaître, Ce morceau de rocher le dérobe à mes yeux, Ah ! Je suis possédé d'un transport furieux, Courons, allons sur lui faire éclater ma rage, Dans ce vaisseau brisé, sur un ais, à la nage, Tout vêtu, tout armé, il n'importe comment.
Alcmène
Hélas ! Modérez-vous dans ce ressentiment.
Persée
Et vous, dérobez-vous à ma juste furie, Que chacun, comme moi, s'emporte, peste, crie, Et que par ses sanglots, ses plaintes et ses pleurs, Il change en désespoir mes cuisantes douleurs. Ne me retenez point, je veux punir ce traître, En l'état où je suis, je ne vous puis connaître, Allez, retirez-vous, et ne me parlez plus, Vos conseils et vos soins ne sont que superflus, Quand je perds mes trésors, je veux perdre la vie, Après tant de malheurs, la mort me fait envie, Elle est mon seul remède et mon unique port, Méprisons donc la vie, et courons à la mort, Jetons-nous dans ces eaux, et faisons que leurs ondes Terminent aujourd'hui mes douleurs sans secondes, Oui, je me veux venger, ou je veux abîmer, Et servir de pâture aux monstres de la mer. Furieux mouvements, transports, esprit de flamme, Invisible bourreau qui déchire mon âme, Tonnerre impétueux que produit la fureur, Enfant du désespoir, et mère de l'horreur, Rage, viens te liguer avec mon infortune, Empoisonne tes traits, joins tes forces en une, Et plonge enfin mes jours dans une extrémité, Que le plus noir Démon n'ait jamais inventé, Mes biens, mes chers trésors, hélas ! Que deviendrai-je ? Vous ayant tant gardés, à la fin vous perdrai-je ? Ne vous verrai-je plus ? Et vivrai-je sans vous ? Ah ! Ce mortel penser redouble mon courroux.
Scène 4
Eudée, Persée, Alcmène
Eudée
Seigneur.
Persée
Parle.
Eudée
Seigneur.
Persée
Parle donc.
Eudée
Paul Émile Avec plusieurs soldats vient d'entrer dans la ville.
Persée
Romains, je suis vaincu, vous êtes triomphants.
Eudée
De plus, on dit qu'Arcas lui mène vos enfants.
Persée
Ô surcroît de malheur !
Alcmène
Ô comble de tristesse !
Persée
Hélas ! N'augmentez point la douleur qui me presse, Madame, sauvez-vous dedans ce temple. Adieu, Le désordre est trop grand pour rester en ce lieu.
Alcmène
Ô le fidèle Ami !
Persée
Le parjure !
Alcmène
Le traître !
Persée
Ô l'esprit le plus noir que l'enfer ait fait naître !
Alcmène
Par lui nous allons être au comble des malheurs.
Persée
Par lui nous répandrons et du sang, et des pleurs Mais ne conteste plus, sauve-toi dans ce Temple.
Scène 5
Persée, Eudée
Persée
Mal, le plus grand des maux, qui n'eût jamais d'exemple, Triste effet du destin, dont jr ressens les coups, Dure punition du céleste courroux, Prodige épouvantable, effroyable supplice, Que traîne avecque soi l'amour de l'avarice !
Eudée
Seigneur, vous dites vrai, cet amour vous a mis En état d'obéir à des peuples soumis. Vous pouviez affronter la puissance de Rome, Et vous ne pouvez plus affronter un seul homme. Ah ! Vous ne deviez pas refuser ce secours, Que deux mille talents vous donnaient pour toujours. Ces barbares vaillants...
Il court à lui l'épée à la main.
Persée
Conseiller infidèle, Est-il temps maintenant de me montrer ton zèle, Devant que de faillir que ne me parlais-tu De ces bons sentiments que donne la vertu ? Que ne t'efforçais-tu de corriger mon vice ? Mais ton avare esprit te rendit mon complice, Pour faire ton profit tu voulus me flatter, Et tu me caressais, bien loin de m'irriter. Ah traître ! Le trépas sera ta récompense. Mais j'entends un grand bruit, et Paul Émile avance.
Scène 6
Persée, Paul Émile, Tibère
Persée
Hé Seigneur, à vos pieds j'implore...
Paul Émile
Lève-toi, Tu n'es pas en l'état où doit paraître un Roi, J'ai regret de te voir me parler de la sorte, Lève-toi, vois d'un oeil les ordres que je porte, Et de l'autre aussitôt considère ton rang, Et ne fais rien enfin d'indigne de ton sang, Ce lâche procédé fait tort à ma victoire, En perdant ton estime, il obscurcit ma gloire, Et ne me permet pas de m'estimer heureux, Domptant un ennemi qui n'est pas généreux.
Persée
Seigneur.
Paul Émile
Montre-toi donc digne ennemi de Rome, Reprends ce noble orgueil, par qui l'on se renomme, Témoigne du courage en ton adversité, Triomphe des rigueurs de la fatalité, Repousse tous les traits que le malheur t'envoie, Endure sans regret, soufre tout avec joie ; Ne verse point de pleurs, et loin d'être abattu, Fais que tes ennemis admirent ta vertu. Devant que de te voir je plaignais ta fortune, Je voulais adoucir le mal qui t'importune, Et je me disposais pour te montrer mon coeur, D'oublier devant toi le titre de vainqueur, De ne te point aigrir d'aucunes invectives, De te combler enfin de faveurs excessives, Et de te faire voir que ce n'est qu'aux Romains À bien traiter les Rois qui tombent en leurs mains. Mais lorsque je t'ai vu soupirer comme un lâche, Ternir le nom de Roi de cette infâme tache, Baiser mes pieds d'abord, et pâlir, et pleurer, J'ai perdu le dessein de te considérer, Et n'écoutant alors que la vertu Romaine, J'ai cru que ta pitié mériterait sa haine, Et que plaignant un Roi sans Générosité, Je désobéirais à sa sévérité ; Outre que j'ai regret de voir qu'en cette Guerre, Je n'ai que triomphé du moindre de la terre, Et que j'ai partagé tant de travaux soufferts, Pour mettre seulement un lâche dans mes fers. Mais je devais prévoir ton humeur détestable, Alors que Gentius, ce Prince misérable, Flatté des grands trésors que tu lui promettais, Choqua ses alliés comme tu souhaitais, Et n'obtint à la fin, pour prix de son service Qu'un regret d'éprouver quelle est ton avarice, Car voyant qu'il rompait pour ne pas renouer, Tu feignis, le coup fait, de le désavouer, Et vis même à tes yeux enlever ce grand homme Que l'on sacrifia pour la gloire de Rome. Depuis tu refusas pour dix mille talents, Ces Basternes hardis, ces barbares vaillants, Qui vinrent dans mon Camp pour venger cet outrage ; Mais tu ne me réponds, qu'en baissant le visage, Après t'avoir vaincu, j'ai honte de te voir. Tibère, garde-le.
Tibère
Je ferai mon devoir.
Scène 7
Persée
Persée
Songeant à ces discours, voyant comme il me traite, Sans esprit, sans raison, sans conseil, sans retraite, Sans trésors, sans amis, sans force, sans pouvoir, Accablé de malheur, destitué d'espoir, Inquiet, insensé, confus, hors de moi-même, Enfin que résoudrai-je en ce désordre extrême ? Mais que puis-je résoudre ? Et que m'est-il permis, Étant seul au milieu de tous mes ennemis ? D'où viendrait le secours que je pourrais attendre, Et quel serait le Dieu qui me voudrait défendre ? Mais quel est ce soldat, et que peut-il vouloir, En me montrant de loin cet habillement noir ?
Scène 8
Un Édile, Persée
Un Édile
Esclave.
Persée
Hélas !
Un Édile
Je viens te demander les marques Que la coutume veut que portent les Monarques, Tes Ornements Royaux.
Persée
Ô les biens fugitifs !
Un Édile
Pour te couvrir de ceux que portent les captifs, C'est l'ordre du Sénat, fais donc ce qu'il commande.
Persée
Hélas ! Fut-il jamais infortune plus grande ? La colère des Dieux, qu'on ne peut éviter, Assemble tous ces traits pour me persécuter, Et contraint maintenant à me faire la Guerre, L'enfer, le feu, les eaux, l'air, le Ciel, et la Terre, L'enfer a mis au jour qui m'a volé mon bien, Le feu dans mes pays ne me conserve rien, Les eaux prêtent secours au traître qui me vole, L'air en m'empoisonnant étouffe ma parole, Le Ciel en m'outrageant arme tout contre moi, Et la terre veut voir le triomphe d'un Roi. Ah ! Mortel souvenir, triste effet de mon vice, Enfant de mon forfait, et de mon avarice, Remord, cuisant bourreau qu'anime la vertu, Tu m'as abandonné, que ne me quittes-ru ? Honneur, retire-toi dans ce malheur extrême, Ayant vécu sans toi, je dois mourir de même, Me voyant pour jamais dedans l'obscurité, N'employe plus si mal un rayon de clarté, Ne te présente point si l'on ne te désire, Ton aspect ne saurait qu'accroître mon martyre, Puisqu'en suivant les lois d'un destin rigoureux, Si je suis sans honneur, je serai plus heureux. Oui, si je n'avais pas la honte d'être Esclave, Marchant derrière un Char, j'irais d'un pas plus grave, Et dans mon désespoir affrontant mes malheurs, Je vaincrais mon vainqueur, et mes propres douleurs, J'irais les yeux levés, loin de baisser la vue, Mais quoi ? Le Ciel le veut, c'est son bras qui me tue, Et qui me fait liguer, avec mes ennemis, Pour me mieux châtier du mal que j'ai commis. Rois, Princes, Potentats, profitez de ma faute, Voyez ce que j'avais, et ce que le Ciel m'ôte, Jamais aucun bonheur ne fût égal au mien, J'étais tout autrefois, et je ne suis plus rien. Ah ! Funeste penser, détestable avarice, Va, va, je te déteste et connais ta malice, Je brise tes autels, et ferai désormais Que qui te connaîtra, ne te suivra jamais.
Un Édile
Donne-moi donc ces biens que le Sénat demande.
Persée
Je ne puis résister, faisons ce qu'il commande. Allons, mais essayons par un dernier effort, De guérir de cent morts, par une seule mort.
Scène 9
Gouverneur, Le Prince
Gouverneur
Oui, si tu veux régner, fuis et punis le vice. Regarde avec horreur ce démon d'avarice, Et pour goûter encor ce divertissement, Sois juste, Continent, Généreux et Clément, Lors je m'efforcerai de t'en produire d'autres.
Le Prince
Toujours mes sentiments s'accorderont aux vôtres, Ravi que ces tableaux me viennent d'enseigner, Et l'Art de vivre heureux, et celui de Régner.