Acte I
Scène 1
Climante, Ariste
Climante
Certes, c'est renchérir dessus les plus galants, Cette confusion de noeuds et de rubans, Ne témoignent que trop ce dont aucun ne doute Qu'un amant est prodigue, et que rien ne lui coûte.
Ariste
Vous me raillez toujours ...
Climante
Que vos gants sentent bon ! Est-ce de Martial ou Frangipane ?
Ariste
Non, Ce sont des peaux d'Espagne.
Climante
Elles en sont plus chères.
Ariste
L'ambassadeur pourtant m'en donna deux cents paires.
Climante
Dans Rome ?
Ariste
Point du tout.
Climante
Où donc ?
Ariste
Dedans Paris.
Climante
Ne vous étonnez pas cher ami si je ris, Était-ce depuis peu ?
Ariste
La semaine passée.
Climante
Votre langue à ce coup précède la pensée, Et vous n'y songiez pas en me parlant ainsi.
Ariste
Pourquoi ?
Climante
D'ambassadeur il n'en vient point ici, Et l'Espagne,
Ariste
Ah ! Voyez à quoi je me hasarde, J'en aurais dit autant.
Climante
Au moins prenez y garde, Il fait bon d'en donner, mais c'est un grand malheur Quelque habile qu'on soit de passer pour hâbleur, Si lorsqu'on s'introduit dedans les compagnies, On ne concerte bien toutes ses menteries, Et si l'on n'a l'esprit de les faire avouer, Ce n'est qu'un beau talent pour se faire jouer. Pour moi qui comme vous en revenant de Rome, Partout où je pouvais en donnais en jeune homme, Et voulais tout risquer pour faire le plaisant, Je reconnais fort bien mes faibles à présent : Et puis en me voyant dans un autre moi-même Vous tirer aujourd'hui d'un embarras extrême.
Ariste
Mais quoi ! Vous me disiez qu'on peut parfois mentir.
Climante
Oui, mais il faut avoir l'adresse d'en sortir.
Ariste
Combien un honnête homme en ses galanteries, Peut-il de fois par jour donner des menteries ?
Climante
Il faut selon les gens régler la quantité, Apprendre leur humeur, savoir leur qualité ; Mais lorsque vous voudrez donner quelque cassade, Consultez-moi devant pour régler la boutade, Le feu que vous avez a besoin de leçon Après vous hablerez de la bonne façon : En voulez-vous donner ?
Ariste
L'affaire est devinée. Je voudrais bien mentir,
Climante
Quand ?
Ariste
Cette après-dîner.
Climante
Où ?
Ariste
Chez le rare objet dont mes sens sont charmés.
Climante
Je m'y rendrai tantôt...
Ariste
Au moins si vous m'aimez...
Climante
Ah ! Que vous êtes bien auprès de cette belle.
Ariste
Je vous dois les faveurs que je recevrai d'elle, Et de quelque progrès dont je me sois flatté, J'en dois remercier votre dextérité.
Climante
Il faut quand vous trouvez parfois l'heure opportune, Lui vanter en passant quelque bonne fortune.
Ariste
Qui pourrait réussir sans ces enseignements ?
Climante
Nous en avons besoin dans les commencements, Quoi qu'on sache beaucoup on doit apprendre encore, Mais dedans les ardeurs du feu qui vous dévore, Ne m'avouerez-vous pas que vous êtes ici, Étant absent d'Olympe avec un grand souci, Je m'en vais la quérir : en faut-il davantage ?
Ariste
Ah ! C'est trop m'obliger.
Scène 2
Ariste, Jodelet
Ariste
Le galant personnage ! Il croit trouver sa dupe.
Jodelet
Ah ! Le plaisant falot.
Ariste
Il faut tout endurer, et ne lui dire mot, Il n'est pas encor temps de lui faire nos plaintes, Et puisque mon bonheur consiste dans ces feintes, Il faut passer plus outre, et faisant l'ingénu, Me maintenir au point où je suis parvenu, Donc, mon cher Jodelet, réponds à mon attente, Et ne dédaigne point cette adroite suivante, Qui servant d'un Argus à ma divinité Alors qu'elle te suit nous laisse en liberté Ses sanglots font pitié...
Jodelet
Monsieur, c'est qu'elle tousse.
Ariste
Mais...
Jodelet
Quand vous le voudrez je la rendrai plus douce Et plus souple cent fois qu'un gant de chevrotin.
Ariste
Tu l'entends, Jodelet.
Jodelet
Je suis un faux mâtin, Sans moi dans vos amours vous auriez votre compte, Car Lisette m'a dit que l'Intendant d'Oronte Sans elle nous allait envoyer à vaux l'eau, Mais que de quelque espoir flattant le jouvenceau Elle avait empêché qu'on nous envoya paître.
Ariste
Mais ce n'est qu'un rêveur,
Jodelet
Il est cru de son maître Qui le tient fort savant, et le croit fort discret, Mais de Climante aussi dites moi le secret, Aimerait-il Olympe ?
Ariste
Oui, Jodelet, il l'aime Pour elle son amour passe jusqu'à l'extrême, Et j'ai bien reconnu qu'il trouve les moyens D'expliquer ses désirs en débitant les miens.
Jodelet
Qu'a cela de commun au feu qui vous consomme De vous faire introduire à titre de jeune homme, Et pourquoi ne peut-il haranguer ses amours Sans vous faire parler et chercher ces détours ?
Ariste
Tu sais bien que d'Oronte elle fut enlevée Que partout de ce lâche on la voit observée, Et qu'enfin ce jaloux l'ayant en son pouvoir Sans sa permission l'on ne la saurait voir.
Jodelet
Mais d'où vient que Climante est de l'intelligence, Et comme a-t-il sitôt fait cette connaissance ?
Ariste
Tu peux t'en étonner avec juste raison, Toi qui ne songes pas qu'il loge en leur maison.
Jodelet
Mais comment a-t-il fait pendant ce grand voyage, Qu'il n'a pu la contraindre au moins au mariage ? Que lui peut dire Olympe, et comment, et pourquoi ?
Ariste
Ce secret est encor trop raffiné pour toi.
Jodelet
Climante donc...
Ariste
Croyant jouer d'un tour d'adresse, Et m'ayant mené voir cette belle maîtresse, Me traitant d'innocent auprès de ce jaloux, Lui dit qu'ils en auraient un plaisir assez doux, Pourvu qu'Olympe sut railler, et se contraindre, Écoutant des soupirs qui n'étaient pas à craindre. Qu'on en pourrait tirer des divertissements Qui leur feraient passer d'agréables moments, Que je leur donnerais concerts et sérénades, Comédie et ballets, festins et promenades.
Jodelet
Mais en si peu de temps vous vouloir tant de bien, Elle étant provençale, et vous parisien.
Ariste
Quand l'amant est voisin de la personne aimée Une forte habitude est aisément formée.
Jodelet
Mais Oronte l'aimant, et même étant jaloux, Comment s'accroche-t-il de Climante et de vous ?
Ariste
Il croit qu'étant trop fat je ne lui saurais nuire.
Jodelet
Mais de Climante...
Ariste
Il croit qu'il ne veut m'introduire Que pour rire avec eux des cadeaux que je fais, Puis il veut divertir Olympe à peu de frais, Et trouve qu'elle vit avec plus de franchise Depuis qu'il l'apprivoise avecque ma sottise, Que sa colère passe, et qu'il peut l'adoucir.
Jodelet
Climante cependant...
Ariste
Croit fort bien réussir, Et ne pouvant souvent entretenir la belle Se croyant le plus fin est d'accord avec elle, Que ce qu'elle dira pour flatter mon ennui Soit en secret ou non, doit s'adresser à lui.
Jodelet
Il se tient donc heureux alors qu'elle vous aime.
Ariste
Sans doute...
Jodelet
Si bien donc qu'il est le fat lui-même.
Ariste
Oui, car ma chère Olympe ayant bien reconnu Que pour son seul sujet, je faisais l'ingénu, Et m'ayant honoré de quelque bienveillance M'a dit qu'il prétendait me jouer d'importance, Et se servir de moi pour tromper son jaloux, Et pour être plus libre.
Jodelet
Ah, par la mort !
Ariste
Tout doux.
Jodelet
Ah ; Monsieur, permettez que ma lame enrouillée Soit teinte de son sang.
Ariste
Elle en serait souillée ; Garde bien le secret, et tais-toi.
Jodelet
Mais au moins Souffrez qu'avecque lui je fasse à coups de poings, Et que de ces cinq doigts plus pesants qu'une meule Je lui casse le nez ou lui paume la gueule.
Ariste
Je me vengerai bien sans exposer tes jours.
Jodelet
Qu'il aille vous railler au royaume des sourds.
Ariste
Va, va, conserve toi pour ta chère Lisette.
Jodelet
Ah ! Je ne puis aimer cette jeune chouette. Je suis inexorable.
Ariste
Est-il vrai, Jodelet, Elle est pourtant passable.
Jodelet
Ah ! Je suis son valet.
Ariste
Mais voici mon Olympe, ah, divine merveille !
Scène 3
Climante, Ariste, Olympe, Oronte, Pancrace, Jodelet, Lisette
Climante
Pour un ami qui dort toujours quelqu'autre veille Rendez grâces au soin que j'ai pris d'amener Cette rare beauté qui se vient promener.
Ariste
Je ne saurais payer de si puissantes dettes ; Mais Climante achevez le bien que vous me faites, Et m'ayant approché de ce bel oeil vainqueur, Adoucissez un peu son extrême rigueur.
Climante
Oronte le fera, j'en ai quelque assurance, Et puisque cette belle est dessous sa puissance, Et qu'il est son époux, vous reconnaîtrez bien Qu'en la priant pour vous il n'épargnera rien.
Olympe
Oronte le voulant je vous suis tout acquise.
Ariste
De grâce donc, Monsieur, excusez la franchise, Et trouvez bon qu'ici j'ose vous supplier, En la priant pour moi de ne rien oublier, Je ne demande pas d'entrer dedans sa couche, De prendre des baisers sur cette belle bouche, Et d'obtenir un bien aussi cher que le jour ; Je voudrais seulement qu'elle sût mon amour ; Et forcer ces beaux yeux de remarquer la flamme Qu'avecque votre aveu j'allumai dans mon âme.
Olympe
Ô qu'il est ingénu !
Oronte
Monsieur, il ne faut pas La forcer pour souffrir un objet plein d'appas, Et toute sa rigueur ne consistant qu'en mine, Sans doute elle vous aime, et fait ici la fine.
Olympe
Vous pensez-vous railler, mais...
Oronte
J'en suis peu jaloux, Vous l'aimez...
Olympe
Il est vrai.
Oronte
Tout de bon,
Olympe
Plus que vous.
Oronte
Quelqu'autre se pendrait après cette parole.
Olympe
Que ne le faites vous ?
Oronte
Un seul point me console C'est que Monsieur est sage, et n'entreprendra rien En cette occasion qui ne soit pour mon bien. Comme il est généreux.
Climante
Il faut tout dire, Oronte, Ne vous y fiez pas, vous auriez votre compte, Il n'est dans ses amours généreux qu'à demi, Autrefois il aimait la femme d'un ami.
Ariste
Au moins...
Oronte
Serez vous fourbe ?
Ariste
Il vous en fait accroire.
Climante
N'en faites point le fin, et comptez leur l'histoire, Quand Oronte saura que vous aimez ailleurs, Il en aura pour vous des sentiments meilleurs, Et vous l'exempterez de cette jalousie, Qui peut être pourrait troubler sa fantaisie.
Oronte
Hé bien, s'y résoud il ?
Ariste
Je veux ce qu'il vous plaît.
Oronte
Mais au moins dites nous la chose comme elle est.
Ariste
Si je vous mens d'un mot que le Ciel m'extermine ; Étant donc amoureux d'une jeune voisine Dont le mari jaloux me souffrait par bonheur, Et ne voyait que moi de tous les gens d'honneur, Je pouvais à mon gré voir cet ange visible, Mais de l'entretenir il m'était impossible, Car enfin ce mari ne me quittant jamais Me suivait au manège, au tripot, au Palais, En affaire, en emplette, à la campagne, en ville, Encore que partout je lui fusse inutile ; Si j'allais promener le bonhomme y venait ; Si je gardais la chambre, alors il s'y tenait.
Pancrace
Ce zèle est paradoxe et ces soins incommodes.
Jodelet
Monsieur que n'alliez vous pour voir aux antipodes.
Ariste
Tais-toi.
Jodelet
Les bons vieillards ne sont jamais méchants.
Ariste
Un soir prenant le frais en sa maison des champs Sur le bord d'un étang nous vîmes cette belle Qui sauta tout d'un coup dedans une nacelle, Où craignant pour ses jours de tristes accidents Presque tout aussitôt je me jetai dedans Quand le mari pour rire en ayant pris la corde Se vantait de nous voir à sa miséricorde, Qu'il nous ferait noyer, mais l'amour le trompa, Et de ces faibles mains la corde s'échappa ; Lors insensiblement les vagues se frisèrent, Le vent se redoubla, les ondes nous poussèrent, Et les jeunes zéphyrs des lieux des environs Y vinrent nous servir de rame et d'avirons : Mille amoureux oiseaux par leur battement d'aile Faisaient un petit vent qui poussait la nacelle, Et flattant de leur bec la surface des eaux Nous poussèrent enfin en un fort de roseaux ; Où du monstre jaloux les ardentes prunelles Ne purent éclairer ce miracle des belles, Là pleins d'un beau désir qu'on ne peut exprimer Tout riait à nos yeux, et tout parlait d'aimer.
Pancrace
Cet homme a lu les Grecs, et possède les fables.
Olympe
N'a-t-il pas des moments qui sont assez passables ?
Oronte
Tous les fols font ainsi pour se mettre en crédit.
Climante
Dites qu'il sait par coeur l'histoire qu'il vous dit.
Ariste
Entrant comme en triomphe en ces palais humides Nous en fîmes lever mille nymphes timides, Qui fuyant par respect autant que par amour Pour nous quitter leur lit, changèrent de séjour.
Jodelet
Ah ! Monsieur, de regret encor je m'en chagrine, Les nymphes en fuyant craignaient notre cuisine, Et se doutaient fort bien qu'en ne s'enfuyant pas Elles rencontreraient leurs tombeaux dans nos plats.
Ariste
Que dit cet insolent ?
Jodelet
Que ces nymphes volages N'étaient foi de piéton que des canards sauvages Que vous sûtes du lit si bien effaroucher Que jamais du depuis ils n'y vinrent coucher.
Ariste
Sors. Alors le jaloux par des cris lamentables Faisait hurler l'Echo de ces lieux délectables, Et d'un torrent de pleurs ayant grossi les eaux, Croyait voir des esprits à travers des roseaux Qui voulant nous traîner sur les rivages sombres Avaient déjà compté nos corps au rang des ombres, Ce pendant possédés par des transports divins Ma bouche s'expliquait dessus ses belles mains, Et par de longs regards pris et rendus sans nombre Nous goûtions des plaisirs qui n'avaient rien de l'ombre ; Et qui faisaient savoir à mon coeur enflammé, Que le souverain bien est de se voir aimé. Ô charmante beauté qu'êtes vous devenue, En vous croyant venger je vous ai donc perdue ? Mais malgré la prison où vous tient un jaloux, Du coeur et de l'esprit je suis auprès de vous ! Charmé de vos beaux yeux je les crois voir encore, Soit absente, ou présente, en fin je vous adore, Et jusques à l'instant que je dois expirer, Soit absent ou présent je vous veux adorer. J'aime sans intérêt, et ma plus grande envie N'est que de vous servir, aux dépens de ma vie, Et de trouver moyen de vous tirer des mains Et des pièges trompeurs du pire des humains.
Olympe
En fin vous m'oubliez en vous souvenant d'elle.
Ariste
Je devais ces soupirs à ma flamme fidèle : Et vous me haïriez si j'étais inconstant, Et croiriez que pour vous j'en pourrais faire autant.
Oronte
Madame, apaisez-vous, et cachez votre haine, L'apostrophe est plaisant, étant de longue haleine, Et vous nous priverez d'un entretien fort doux, Si Monsieur le retranche, et se contraint pour vous.
Climante
En vain vous redoutez qu'il se veuille contraindre Pour l'Empire du monde, il ne pourrait pas feindre : Et si par la franchise on se rend criminel, Il est vain de son crime, et voudra mourir tel.
Ariste
Ami, pourquoi dis-tu que je ne sais pas feindre ? Hélas ! combien de fois m'as-tu vu me contraindre ? Quand voyant cet objet sourire à son jaloux, Je voulais, et n'osais lui dire, arrêtez-vous ; Contraignant les ardeurs de mon amour extrême, J'ai cent fois été prêt de dire, je vous aime : Mais tout prêt de parler je me suis retenu, Et si bien déguisé, qu'ils ne m'ont pas connu.
Olympe
Il est fin.
Climante
Tout de bon c'était le méconnaître : Voyez-vous, il est fourbe autant qui le faut être.
Olympe
Je ne m'y fierai pas,
Oronte
Ma foi vous ferez bien.
Ariste
Quoi qu'ils puissent vous dire il ne faut craindre rien Si je vous aimais moins je cacherais la flamme Que je veux qui s'exhale en vous ouvrant mon âme, Et je l'augmenterais en voulant retenir Quelques mourants soupirs qui sont prêt de finir.
Oronte
En tout cas vous pourrez en aimer deux ensemble, Un inconstant ...
Ariste
Je suis autre qu'il ne vous semble.
Oronte
Mais vous disiez tantôt que jusques au tombeau Vous vouliez adorer un chef d'oeuvre si beau.
Ariste
Je l'ai dit, et de vrai, je mets toute ma gloire, D'en adorer l'esprit, d'en chérir la mémoire, Et d'ôter à l'amour le nom de passion, Alors qu'il perd l'espoir de la possession.
Olympe
Cet accommodement est assez difficile.
Oronte
Pour faire encore plus il n'est que trop habile ; Mais qu'il explique
Ariste
En vain je voudrais m'en piquer, Je perdrais bientôt terre en voulant m'expliquer ; Je conçois assez bien les choses qu'il faut dire, Mais pour les éclaircir ce m'est un grand martyre.
Lisette
Monsieur on a servi.
Oronte
Notre dîner cessé Vous nous achèverez le récit commencé, Et nous ferez savoir d'où vint votre disgrâce.
Scène 4
Jodelet, Pancrace
Jodelet
Tandis qu'ils vont dîner, un petit mot, Pancrace, Dirais-tu qu'une fille eût de l'amour pour moi ?
Pancrace
C'est qu'elle a reconnu quelques appas en toi.
Jodelet
Qu'est-ce que des appas, est-ce une belle chose ?
Pancrace
C'est le visible effet d'une agréable cause, C'est un enthousiasme, un puissant attractif, Qui rend individus le passif et l'actif, Et qui de nos esprits, domptant la tyrannie, Forme le plus farouche au goût de son génie.
Jodelet
Je m'en étais douté, mais...
Pancrace
Les doutes sont grands Pour définir s'il est des appas différents. Pythagore, Zénon, Aristote, Socrates, Philostrate, Bias, Eschyle, Zenocrates, Aristippe, Plutarque, Isocrates, Platon, Démosthene, Luculle, Hesiode, Caton, Ésope, Eusebe, Erasme, Ennius, Aulegelle, Epictète, Cardan, Boëce, Columelle, Ménandre, Scaliger, Aristarque, Solon, Homère, Buchanan, Polybe, Cicéron, Ausone, Lucian, Xenophon, Teucidide, Diogène, Tibulle, Appian, Aristide, Anacreon, Pindare, Horace, Martial, Plaute, Ovide, Lucain, Catulle, Juvenal. Carneade, Sapho, Théopraste, Lactance, Sophocle et Sénèque, Euripide et Térence, Crisippe...
Jodelet
À quel besoin nommer tous ces démons ?
Pancrace
C'est des Dieux des savants dont je t'ai dit les noms, Et j'en ai mille encor que manque de mémoire.
Jodelet
Ah ! ne m'en nomme plus, je suis prêt à te croire.
Pancrace
Donc tous ces vieux savants n'ont pu nous exprimer, D'où vient cet ascendant qui nous force d'aimer ! Les uns disent que c'est un vif éclair de flamme, Qu'un être indépendant alluma dans notre âme, Et qui fait son effet malgré notre pouvoir Quand il trouve un objet propre à le recevoir.
Jodelet
Les autres ...
Pancrace
Éclairez d'une moindre lumière Enveloppent sa force au sein de la matière, Et nomment un instinct ce premier mouvement Qui nous frappe d'abord avec aveuglement, Et qui prenant du temps des forces suffisantes En forme dans le sens des images pressantes, Qui n'en font le rapport à notre entendement Qu'après s'être engagé sans son consentement.
Jodelet
Ainsi donc ...
Pancrace
Nous perdrions le droit du libre arbitre.
Jodelet
Mais ...
Pancrace
Il n'est point de mais, c'est notre plus beau titre.
Jodelet
Quoi ...
Pancrace
C'est parler en vain, l'âme a sa volonté.
Jodelet
Il est vrai ...
Pancrace
Nous naissons en pleine liberté.
Jodelet
C'est sans doute ...
Pancrace
Autrement notre essence est mortelle.
Jodelet
D'effet...
Pancrace
Et nous n'aurions qu'une âme naturelle.
Jodelet
Bon ...
Pancrace
C'est le sentiment que nous devons avoir.
Jodelet
Donc ...
Pancrace
C'est la vérité que nous devons savoir.
Jodelet
Un mot ...
Pancrace
Quoi, voudrais-tu des âmes radicales Où l'opération pareille aux animales.
Jodelet
Je voudrais te casser la gueule...
Pancrace
On a grand tort De vouloir que l'esprit s'éteigne par la mort, Il faut pour en avoir l'entière connaissance, Savoir que l'âme vient d'une immortelle essence, Et qu'en nous animant il est tout évident Qu'elle est une substance et non un accident, Ayant des attributs du maître du tonnerre, Elle n'est pas de feu, d'air, d'eau, ni moins de terre, Ni le tempérament des quatre qualités Qui renferme dans soi tant de diversités.
Jodelet
Enfin...
Pancrace
Les minéraux produits d'air et de flamme Ont un tempérament, mais ce n'est pas une âme. L'âme est encore plus que n'est le mouvement, Plusieurs choses en ont sans avoir sentiment, Et qui sur les objets agissent avecque force D'un arbre mort, le fruit, ou la feuille, ou l'écorce, Donnent à nos humeurs un secret mouvement, L'ambre attire des corps, ainsi que fait l'aimant.
Jodelet
Ah !
Pancrace
L'âme n'est donc pas cette aveugle puissance Qui se meut ou qui fait mouvoir sans connaissance.
Jodelet
J'enrage...
Pancrace
Elle n'est pas le sang, comme on a dit.
Jodelet
Parlera-t-il toujours ? Mais...
Pancrace
Ce mais m'étourdit.
Jodelet
Peste.
Pancrace
Nous pouvons voir des choses animées, Qui sans avoir de sang avaient été formées. Il est des animaux qui n'en répandent pas Après le coup fatal qui cause leur trépas. L'âme n'est pas aussi l'acte ni l'énergie, C'est au corps qu'appartient le mot d'entelechie.
Jodelet
Hola !
Pancrace
Prête l'oreille à mes solutions, L'âme n'ayant donc point ces définitions Pour te faire savoir comme elle est immortelle. Écoute les vertus qui subsistent en elle, Par un divin génie, et des ressorts divers Trois âmes font mouvoir tout ce grand univers : Aux plantes seulement est la végétative, La sensitive au corps, l'âme a l'intellective, Et donne l'existence aux deux qu'elle comprend Ainsi qu'un petit nombre est compris au plus grand. Des trois, la corruptible est jointe à la matière, La seconde approchant de sa clarté première Agit dans les démons sans commerce des corps ; Et la troisième enfin par de divins efforts Pour faire un composé sut renfermer en elle La nature divine avecque la mortelle, Aussi l'âme à l'arbitre.
Jodelet
Ah ! c'est trop arbitré Au diable le moment que je t'ai rencontré.
Pancrace
Au diable le pendard qui ne veut rien apprendre.
Jodelet
Au diable les savants, et qui les peut comprendre.
Pancrace
Va, si tu m'y retiens on y verra beau bruit, Mais ...
Jodelet
Encor me parler, bonsoir et bonne nuit.
Acte II
Scène 1
Ariste, Olympe
Ariste
Madame, j'ai donné le paquet à Léonce, Qui dans peu par la poste apportera réponse ; Et quand de vos parents l'ordre sera venu, Je me ferai connaître à qui m'a méconnu, Et vengerai l'affront que vous fait un infâme Qui vous contraint par force à vous dire sa femme.
Olympe
Attendez donc ce temps, et faites comme moi, Pour détourner le cours des maux que je prévois, Si je n'eusse donné quelque vaine espérance À celui qui m'enlève avecque violence, Il aurait hasardé par de derniers efforts De me ravir aussi le plus beau des trésors, L'honneur qui m'est cent fois bien plus cher que la vie, Mais en lui promettant de plaire à son envie, Par ces détours adroits j'ai trouvé les moyens De retourner bientôt entre les bras des miens, Et de sauver l'honneur où je devais tout craindre.
Ariste
Sa mort ...
Olympe
Ah ! Sur ce point tâchez de vous contraindre En m'ôtant de ses mains, c'est le punir assez, Et vous devez songer si vous me chérissez, Que les soins qu'il a pris pour m'avoir conservée Méritent le pardon de m'avoir enlevée.
Ariste
Pour nous venger tous deux j'immolerai ses jours.
Olympe
Me pouvez-vous aimer et tenir ce discours.
Ariste
Une si longue feinte est une ardente preuve De l'état misérable où mon âme se trouve : Et tant de vérités se doivent appuyer Par les divers affronts qu'il me faut essuyer.
Olympe
Il faut donner au temps ces lâches déférences Qu'il exige de nous pour finir nos souffrances.
Ariste
Aussi vous me verrez d'un esprit résigné Satisfait, et confus, content et dédaigné. Mais je crois voir venir Oronte avec Climante.
Ariste
Évitons leur rencontre elle est trop déplaisante, Comme en nous promenant marchons négligemment, Nous reviendrons...
Scène 2
Oronte, Climante
Oronte
Olympe en rit à tout moment, Mais qui croirait jamais une telle innocence ?
Climante
Elle passe au delà de toute la créance.
Oronte
Enfin vous connaissez l'esprit du pèlerin.
Climante
Je ne l'aurais pas cru, ni si sot, ni si vain.
Oronte
Mais fut-il encor pis, Olympe le désire, Et trouve en le jouant tant de sujets de rire, Qu'elle est de belle humeur à le voir seulement ! Ce qui pour l'adoucir me sert infiniment.
Climante
Mais il faut lui jouer des pièces d'importance Pour lui donner plaisir de son extravagance.
Oronte
Il m'est venu trouver dedans le cabinet, Où nous entretenant des grâces du sonnet, Par des galimatias d'une assez longue haleine Il m'a voulu produire un effort de sa veine ; De qui les meilleurs vers sont pleins de mauvais mots Et de raisonnements ridicules et sots. Pour, je me ressouviens, il met je me recorde, Et rime hallebarde avec miséricorde, Les voyelles chez lui sont en confusion, Il dit que l'on s'en sert dedans l'illusion Comme dans la céruse et dedans le mystique, Sans que ce soit alors licence poétique. Mais enfin le meilleur est qu'il m'a conjuré De lui faire des vers pour un désespéré ; Qui peut voir tous les jours le sujet de sa flamme Sans lui pouvoir parler des troubles de son âme. Parce que d'un jaloux les regards odieux, Comme ceux d'un Argus l'éclairent en tous lieux. Puis croyant réparer ce discours ridicule, Et m'ôter tout sujet d'avoir aucun scrupule, Il m'a deux ou trois fois juré dessus sa foi Que ce mot de jaloux n'était pas dit pour moi, Qu'Olympe n'était pas le sujet de sa rime, Et qu'il n'avait pour elle autre amour que l'estime.
Climante
Mais qu'avez vous promis ?
Oronte
Pour nous jouer de lui, J'ai promis de lui faire une Stance aujourd'hui, Cependant je ne sais si je tiendrai parole ; Mais vous en savez faire, et cela me console.
Climante
Les vers me coûtent trop, et je veux désormais, Hors pour un bel objet n'en écrire jamais.
Oronte
Si les seules beautés échauffent votre muse, Vous ne pourrez trouver de légitime excuse, Olympe pour qui c'est ne manque point d'appas.
Climante
Feignons, elle en a trop. Mais je ne l'aime pas.
Oronte
Puisqu'il faut vous résoudre à prendre cette peine, Et qu'amour seul a droit d'animer votre veine, Croyez pour m'obliger en cette occasion Qu'Olympe est le sujet de votre affection ; Pensez à ces beaux yeux, conservez en l'image.
Climante
Il est bien malaisé d'y penser davantage.
Oronte
Songez à son beau teint, à son esprit charmant, À sa taille, à son port.
Climante
J'y songe à tout moment.
Oronte
Ayant devant les yeux un si parfait modèle, Vous nous ferez au moins une stance assez belle, Et quand devant Olympe Ariste les dira, C'est pour moi seulement que le fat parlera.
Climante
Ou plutôt pour moi seul.
Oronte
S'il n'était nécessaire Que d'écrire à Bordeaux, que par l'autre ordinaire, Je vous épargnerais la peine de rimer, Et de feindre qu'Olympe aurait pu vous charmer.
Climante
Je sais ce qu'elle vaut.
Oronte
C'est un astre visible.
Climante
Vous parlez en amant.
Oronte
Et vous en insensible.
Climante
J'ai des yeux qui sont bons, et connais ses appas.
Oronte
Vous les connaissez mal !
Climante
Vous ne m'entendez pas. Et ne comprenez point de quel air je l'honore.
Oronte
C'est peu que l'honorer, il faut que l'on l'adore.
Climante
M'en dussiez vous haïr, je puis vous assurer, De ne dire jamais que je veux l'adorer. Sachons plutôt comment je ferai mon ouvrage.
Oronte
Mais la voici qui vient avec le personnage.
Scène 3
Oronte, Olympe, Ariste
Oronte
Vous trouver sans Lisette, et de plus avec lui ?
Olympe
Je voudrais y pouvoir être tout aujourd'hui En est-ce assez ?
Oronte
C'est trop ; mais dans la promenade, De quoi vous parlait-il ?
Olympe
De donner sérénade.
Oronte
Quand ?
Ariste
Un de ces matins.
Oronte
Sans faute ?
Ariste
C'en est fait.
Oronte
S'il n'a dit que cela, je reste satisfait ; Mais il a l'autre jour promis la comédie, Et ne s'en souvient plus, il faut que je le dise.
Ariste
Ne tâchez point par là de me perdre d'honneur, Je m'en dois souvenir si j'en fais mon bonheur Si vous voulez demain venir voir Rodogune ; Les vers en sont fort beaux, l'intrigue peu commune, Et surtout cette mère a de grands mouvements.
Olympe
Encor dites nous en quelques beaux sentiments.
Ariste
Il ne m'en souvient plus.
Olympe
Mais encore ?
Oronte
De grâce.
Ariste
Je sais bien qu'elle dit mes enfants prenez place.
Oronte
Au moins je la veux voir et Pancrace avec moi.
Ariste
Allez je vous réponds de la loge du Roi Vous verrez mon crédit.
Oronte
Surtout la sérénade.
Ariste
Vous m'y verrez moi-même ou je serai malade.
Scène 4
Oronte, Olympe, Climante
Oronte
Ces vers pour un jaloux ...
Olympe
Il me les a promis. Hé bien !
Oronte
Pour vous louer on trouve des amis. Climante prend sur lui cette charge agréable, D'autant plus aisément que l'objet est aimable.
Climante
Que dirai-je pour être en tous vos sentiments, Dites moi...
Oronte
Nommez vous le Phoenix des amants ? Et pour jouer Ariste avec un peu d'adresse, Traitez moi de jaloux auprès de ma maîtresse, Dites que ma présence est cause quelquefois Que vous avez perdu l'usage de la voix : Et que mourant d'amour auprès de cette belle, Vous n'osez témoigner la moindre ardeur pour elle ; Mais surtout que ce soit sous des noms empruntés.
Climante
A la fin je conçois ce que vous souhaitez, Je dois parler ainsi faisant parler Ariste Qui récitant ces vers sous le nom de Caliste, Croyant parler pour soi fera l'amour pour vous, Et sera par ce trait l'amant et le jaloux.
Oronte
D'une mauvaise adresse avec celle que j'aime, En me croyant jouer, il se jouera lui-même.
Olympe
Quel plaisir de lui voir contrefaire le fin ?
Oronte
Au moins nous en rirons.
Climante
J'y vais mettre la main, Un tour dans cette allée achèvera l'ouvrage. L'agréable travail où mon rival m'engage !
Scène 5
Oronte, Olympe
Oronte
Hé bien commencez vous de respirer ici, Et pour moi votre esprit n'est-il pas adouci ?
Olympe
Dans la mélancolie où vous m'aviez plongée, Je confesse qu'enfin je vous suis obligée ; Et pour me divertir tant de bons traitements, Ont bien droit d'effacer mes mécontentements.
Oronte
Après l'enlèvement que l'amour me fit faire, Mon respect est si grand, qu'il n'est pas ordinaire, Et loin de vous presser,
Olympe
Je le reconnais bien. Aussi ne pensez pas qu'il ne serve rien, Et tenez assuré qu'une âme généreuse En payant un bienfait se tient toujours heureuse. Vous prenez trop de soin pour chasser mon ennui Ariste...
Oronte
Il faut lui faire une pièce aujourd'hui. Dites lui que ce soir je dois souper en ville, Que de vous voir la nuit il sera très facile ; S'il veut entrer chez vous sous l'habit d'un archer Pendant Climante et moi nous irons nous cacher, En ces logis voisins de la Conciergerie, Où des gens apostez pour cette raillerie De ce déguisement lui demandant raison Feindront de le vouloir mener dans la prison ; Et nous qui paraîtrons dedans cet intervalle L'ayant tiré des mains de ceux de la cabale, Le bernerons d'avoir hasardé son trépas, Pour vous aller trouver lorsque je n'y suis pas.
Olympe
Mais archer ?
Oronte
Dites lui que c'est le mieux du monde Puisque dans ce quartier le Guet faisant sa ronde, Il peut roder ici sans être reconnu.
Olympe
Mais ces archers...
Oronte
Sauront ce qu'est cet ingénu.
Scène 6
Olympe, Oronte, Climante
Olympe
Climante vient.
Oronte
Hé bien la Stance est-elle faite ?
Climante
Non, j'ai trouvé là bas Pancrace avec Lisette Qui se parlaient si haut que troublant mon objet Je n'ai pu seulement qu'en tracer le projet. À peu près en ces mots, j'exprimerai sa flamme, Il n'est rien de si beau que les yeux de Madame, Ces charmants ennemis de notre liberté Sont les divins auteurs de ma captivité, Et tout ce que la Terre a de plus admirable Ne saurait égaler ce chef-d'oeuvre adorable : Aussi mes seuls respects, mes pleurs, et mes soupirs Seront les confidents de mes brûlants désirs, Et par quelques endroits que mon coeur soit sensible, Je souffrirai mon mal sans le rendre visible, Et dévorant les feux dont je suis consommé Mourrai sans m'expliquer devant l'objet aimé ! Trop heureux ! Si l'amour dérobait à ma vue Un jaloux obligeant dont le regard me tue, Qui d'un zèle importun et d'un soin odieux M'accompagne sans cesse, et m'observe en tous lieux, C'est le supplice affreux dont un destin contraire Punit les beaux excès d'un amour téméraire, C'est l'obstacle éternel qu'oppose à mes désirs Le mortel ennemi de mes plus doux plaisirs, Et dedans les transports de l'ardeur qui m'enflamme, C'est l'effroi de mes yeux et l'horreur de mon âme !
Oronte
Nous en aurons tantôt un plaisir assez doux ; Mais redonnez encor quelque touche au jaloux.
Olympe
D'effet, redonnez lui quelque nouvelle touche.
Oronte
L'arrêt est prononcé d'une trop belle bouche, Tenez donc pour certain que vous m'obligerez D'en dire plus de mal que vous n'en jugerez, Plus vous lui donnerez moyen de nous en dire, Plus vous nous donnerez sujet de nous en rire.
Olympe
Il croira vous jouer sous ce nom de jaloux.
Oronte
C'est en quoi le plaisir en doit être assez doux.
Climante
En effet nous verrons travailler sa finesse Pour dire je vous aime, avec un peu d'adresse, Et pour accompagner ces discours amoureux D'un geste et d'un regard qui vous parlent comme eux.
Oronte
Passant pour le plus fin dedans sa fantaisie, Quel plaisir de lui voir blâmer la jalousie, Et de notre équivoque ignorant tous les noeuds Se jouer de lui-même en riant de nous deux ?
Climante
Je le crois déjà voir pour peu qu'il réussisse Devenir glorieux d'un mauvais artifice Alors qu'il vous dira, j'adore vos appas. Je vous parle d'amour, et l'on ne m'entend pas Dans les divers efforts du feu qui me dévore, Je puis en liberté dire, je vous adore, Et mon bonheur enfin va jusqu'au dernier point, Puis qu'un rival m'écoute, et ne me comprend point. Ce sont les mêmes mots que je veux qu'il vous die.
Olympe
L'équivoque en plairait dans une Comédie.
Oronte
Mais souvenez-vous en, et ...
Climante
Je vous le promets.
Oronte
La Dupe s'en rira.
Climante
Le trait n'est pas mauvais.
Olympe
Ce pendant que dirai-je à cet amant fidèle ?
Oronte
Que d'une forte ardeur vous payerez son zèle, Et récompenserez ses amoureux désirs De tout ce que l'honneur vous permet de plaisirs.
Olympe
En tenant ces discours que sa prudence est forte !
Climante
Qu'elle m'obligera lui parlant de la sorte !
Oronte
Dieux ! Que j'aurai de joie en l'entendant parler !
Olympe
Que j'aurai du plaisir à bien dissimuler !
Climante
Que de ces mots adroits je lui suis redevable !
Oronte
Mais allez commencer cet intrigue agréable, Cependant que flatté d'un assez bon succès J'écrirai pour savoir l'état de mon procès.
Climante
Puisque mon rival veut que je parle, et que j'ose, Il aura beau plaider, je gagnerai ma cause.
Olympe
Et de tout ce que j'aime ayant eu l'entretien Vous pourrez tout gagner sans que j'y perde rien.
Climante
Enfin je puis parler, et mon bonheur ...
Olympe
De grâce, Ne continuez point, je vois venir Pancrace, Que pour me délivrer il vient bien à propos !
Climante
Faut il que ce brutal traverse mon repos ?
Scène 7
Lisette, Pancrace
Lisette
Quoi, pour moi ta folie est toujours sans pareille.
Pancrace
Ah ! Cruelle ! Ah ! Bacchante ! Ah ! Scythique merveille ! De l'élément nitreux le monstre le plus fier Se rendrait plus sensible en m'écoutant prier, Le discourtois Sarmathe, et le froid Sycophage Auprès de ton humeur n'ont rien qui soit sauvage ; Le Sipille, ou Niobé, à l'âme de rocher, Du vent de mes soupirs se laisserait toucher. Ô Carybde amoureux ! Où je prévois l'orage. Ô Scylla dangereux où je ferai naufrage ! Ô bel oeil sanguinaire ! Aimable Lestrigon, Qui surpasses en force et Briare, et Typhon, Aspre aimant de mon coeur, adorable Cyclope ! Qui n'eut pas épargné l'amant de Pénélope, Et veux ensanglanter les myrtes glorieux Que cueille dans Paphos un coeur victorieux, À la fin tu me vois loin des ports et des rades. À travers des écueils au dessous des Pléiades Sans que j'y puisse avoir de plus doux réconfort, Que d'être auxilié par les traits de la mort, Cruelle, arrête un peu ! Ces regards homicides. Sont bons dans le Cocyte aux yeux des Euménides, Mais toi ?
Lisette
Le bel amant avec son poil grison !
Pancrace
Je puis me rajeunir mieux que ne fit Éson, Et domptant la rigueur des fières destinées Dérober à Cloton le fil de mes années Par la rare vertu d'un savoir dominant, Je confondrai mon être avec l'Altitonant : Et joignant le principe à sa cause première, J'emprunterai d'un Dieu l'éclat et la lumière Et devenu divin par sa réflexion, N'irai jamais de l'être à la privation.
Lisette
Tu n'es qu'un cajoleur avec tes balivernes !
Pancrace
Je suis sot en effet souffrant que tu me bernes, Mais Ovide m'apprend dedans son art d'aimer Qu'au véritable amant rien ne doit être amer : Aristote m'a dit que notre âme enflammée Doit bien moins vivre en nous que dans la chose aimée. Épicure a voulu que l'esprit de l'amant Fît voeu d'être sensible aux plaisirs seulement. Platon a souhaité que notre âme obsédée Se donnât toute entière à cette belle idée, Et moi qui les connais, et qui vaux mieux qu'eux tous Je veux tout endurer et tout souffrir pour vous.
Lisette
Le bel ameublement qu'un amant à calotte Voyez ce qu'il veut dire avec son Aristote, Sa piqure à Ploton, et ses brides à veaux, Que croit-il attraper avec ces mots nouveaux ? Vraiment vieux Rocantin vous me la baillez bonne, Ou ne haranguez point, ou ne raillez personne, Car si je ne suis pas la perle de Paris, Vous ne devez pas croire être le beau Paris.
Pancrace
Celle qui descendit de la voûte étoilée Pour se faire admirer aux noces de Pelée, Et fut après porter dessus le mont Ida, Le fameux différent que ce Grec décida, N'avait pas plus que vous d'appas hiéroglyphiques Pour donner à mon coeur des coups symptomatiques, Et celle qui fuyant les bras de Ménélas Réduisit Ilion à dix ans de combats, Et chassant de Priam les Lares domestiques Attacha son génie à des destins tragiques, Eût moins fait que vos yeux d'efforts herculiens, Et n'aurait jamais pu me donner des liens, Car ce coeur que j'ai mis au rang de vos conquêtes En bonnes qualités est un hydre à cent têtes, Et quand de ses vertus un gros est abattu, Il en renaît un autre avec plus de vertu. Jugez s'il est aisé de lui donner la gêne, Et ce que peut l'objet qui le met à la chaîne ?
Lisette
Moi ! Je pourrais aimer ce nez de harlequin, Ce poil de goupillon, et cet oeil de Bouquin Pour attraper la miche allez à l'autre porte.
Pancrace
Aimable et cher objet, traitez moi d'autre sorte, L'ironie est choquante à l'esprit d'un amant Qui n'a pas reconnu qu'on l'aime infiniment, Après l'énormité de cette catachrèse, Qu'un propos moins acide en ma douleur m'apaise Et qu'un trait de vos yeux me redonne le jour. Cette vicissitude est plaisante en amour, Que si vous affectez de parler par figure, Ou que vous en usiez par instinct de nature, Chérissez l'antithèse, et pour parler d'amour, Prenez la tapinose, et l'énigme à son tour, Le Sarcasme est plaisant, fuyant le Kacozelle, L'apophtegme est savant, et l'hyperbole est belle, Alors ...
Lisette
Adieu, Docteur.
Pancrace
Écoute ma raison. Un mot.
Lisette
Il faut aller balayer la maison.
Pancrace
Hélas ! Je voudrai bien que ton âme abstersive Chassât loin de mon coeur une douleur trop vive, Et qu'en y balayant des tristesses d'amour, Tu le fisses passer de la poussière au jour !
Lisette
Bon, mais il faut aller faire mettre sur table.
Pancrace
Hélas, fais bien plutôt repaître un misérable ! Et de mille douceurs lui faisant un festin, Fais le vivre d'amour, et change son destin !
Lisette
Il faut que j'aille enfin ...
Pancrace
Quoi, poignarder Pancrace ?
Lisette
Faire allumer du feu dans la salle ;
Pancrace
Ah, de grâce ! Ma chère Dulcinée, attends encor un peu, Et loin de t'en aller faire allumer du feu, Apaise dans mon coeur la dévorante flamme Qui met mon corps en cendre, et consomme mon âme !
Lisette
Bon Dieu ! Je n'ai pas fait nettoyer le jardin, Monsieur criera tantôt.
Pancrace
Tu veux t'en fuir en vain, Et tu dois bien plutôt par ta grâce divine Arracher de mon coeur les soucis et l'épine, Et ne pas endurer qu'un chardon rigoureux Se trouve avec le myrte, et le trèfle amoureux.
Lisette
Il faut faire apporter de l'eau de la fontaine, La rivière est mauvaise.
Pancrace
Hélas ! Belle inhumaine, Tu peux te satisfaire après tant de douleurs, Et ne prendre de l'eau qu'au torrent de mes pleurs, Mes yeux sont d'un canal l'inépuisable source : Et toi seul as pouvoir d'en arrêter la course ; Mais je ne parle plus qu'à la fille de l'air ! Elle a fermé l'oreille, et vient de s'en aller : Allons chercher l'écho de quelque antre sauvage, Et plaignons nous à lui d'un si sensible outrage.
Acte III
Scène 1
Climante, Olympe
Climante
En vain j'ai pratiqué tout ce que la prudence, A de plus réservé dedans sa confidence ; En vain j'ai modéré toutes mes passions Par la sage froideur des circonspections ; Et concerté mon coeur avecque mon visage, Pour ne rien découvrir de l'ennui qui m'outrage : En vain d'un jeune ami j'évente le secret, En vain je l'introduis à titre d'indiscret, Et le rends parmi nous un objet de risée ; Puis qu'enfin ma douleur n'en est pas apaisée, Et que je ne saurais trouver un seul moment, Pour vous entretenir et vous voir librement.
Olympe
Feignons ... Quelle raison vous oblige à vous plaindre ? Ne me voyez vous pas si souvent me contraindre Quand je prête l'oreille à ce jeune innocent Qui m'explique vos maux par les peines qu'il sent ! C'est par votre moyen que j'apprends de sa bouche Le mal que nous souffrons lorsque l'amour nous touche ! Et quand mourant du trait dont il nous sut piquer, On parle par énigme au lieu de s'expliquer ! Je bénis toutefois un si beau stratagème Qui me donne moyen de voir celui que j'aime ! Et le voir d'autant mieux que j'en prends pour témoins Ceux qui font les plus fins et qui le sont le moins. Ainsi donc puisqu'Ariste à toute heure me presse, Qu'il me suit en tous lieux et me parle sans cesse ; Pourquoi vous plaignez vous de me parler si peu Moi qui brûle au moment que vous êtes en feu ?
Climante
Vous ayant fait résoudre à cette complaisance, D'ouir un ingénu parler de ma souffrance ; C'est assez en effet du bien que je reçois Lorsque j'oblige un autre à vous parler pour moi.
Olympe
Ainsi vous agirez d'un air prudent et sage Et me donnerez lieu de vous voir davantage ; Car enfin il suffit qu'Ariste en ses discours Me parlant de ses feux m'explique vos amours. Le sot a mes faveurs pour les rendre à Climante !
Climante
L'adresse en est subtile.
Olympe
Et n'est pas déplaisante. Donc sans faire un jaloux obligez désormais, Ariste de tout dire et ne parlez jamais !
Climante
Vous verrez mon amour dans mon obéissance.
Olympe
Rien ne me plaît de vous à l'égal du silence. Et le profond respect que vous me témoignez Découvre votre amour plus vous le contraignez.
Climante
Voyez le donc souvent, cet Ariste !
Olympe
Ah Climante ! Qu'il ne me quitte point et j'en serai contente !
Climante
Tout importun qu'il est, endurez ses soupirs !
Olympe
Je puis bien l'endurer s'il sert à mes plaisirs.
Climante
C'est en quoi je vous suis doublement redevable.
Olympe
C'est seulement à moi que je suis favorable.
Climante
Que dois-je repartir à ce discours flatteur ?
Olympe
Au moins s'il ne vous flatte, il est parti du coeur.
Climante
Que je ressens de joie en ces douces contraintes !
Olympe
Que de douceurs amour accompagnent tes feintes !
Climante
Nous vivons sans donner aucun soupçon de nous.
Olympe
Nous nous aimons tous deux sans faire des jaloux.
Climante
Donc pour continuer à soulager ma peine Flattez un ingénu d'une espérance vaine ; Et d'un peu de faveurs veuillez le consoler ; Afin qu'il ait toujours dessein de vous parler.
Olympe
Pour avoir ce plaisir par une adresse extrême, Vous me verrez cent fois lui dire que je l'aime.
Climante
Si vous continuez vous me rendrez confus.
Olympe
Vous me verrez toujours la même que je fus.
Climante
Ariste... Quelqu'un vient ? Rencontre déplaisante !
Olympe
Pour me dire le reste, envoyez-le, Climante !
Scène 2
Lisette, Olympe, Climante
Lisette
Un marchand du Palais demande à vous parler.
Olympe
Qu'il attende !
Lisette
Il paraît pressé de s'en aller.
Climante
Qu'il revienne tantôt ; ne plaignez point ses peines.
Lisette
Un linger vient d'entrer avec des points de Gênes.
Olympe
Qu'il s'en aille ! J'irai le voir en sa maison.
Lisette
Le renvoyer cent fois c'est être sans raison ! On n'a point de pitié des pauvres gens !
Olympe
Lisette ! J'y vais ? c'est m'épier d'une façon adroite.
Climante
Encore un surveillant ?
Scène 3
Pancrace, Climante, Olympe, Lisette
Pancrace
Quatre mots, s'il vous plaît. Mon maître vous expecte, et dit que tout est prêt : Qu'il a vu les archers, et qu'il est tantôt l'heure D'attendre le badaud.
Climante
Nous rirons, ou je meure. Allons Madame !
Olympe
Allons.
Pancrace
Quoi sans amour toujours ?
Lisette
Adieu je ne veux point ni d'amant ni d'amours.
Pancrace
Mais ce grand Dieu pourtant anime toutes choses, L'être, aime son principe, et les effets leurs causes La nature l'instinct, l'astre son ascendant, La matière la forme, et le corps l'accident. Lui seul fit ce grand tout, de contraires parties, Calma les éléments dans leurs antipathies : Et formant l'union de leurs diversités, Sut faire un composé des quatre qualités.
Lisette
Mais au moins ...
Pancrace
Le soleil amoureux de la terre, En tire les vapeurs dont il fait le tonnerre ; Et la décharge ainsi des esprits empestés Qui pourraient l'infecter ou ternir ses beautés L'hiver que nous croyons l'ennemi de nature, Est de sa passion la vivante peinture. Et dessous les glaçons, la neige et les frimas, Tient en bride le feu qui s'exhale d'en bas ; Et l'ayant condensé fait germer la semence, Qui nous donne les fruits, et produit l'abondance. C'est l'esprit animant de l'être sensitif, Et du rationnel et du végétatif.
Lisette
Adieu.
Pancrace
Les vents qui font trembler les Néréides, Les obligent d'aller dans leurs grottes humides, Pour y ressusciter les tritons langoureux, Et piquer les poissons d'un instinct amoureux. Les arbres aiment l'air, et leurs têtes superbes, Faisans hommage au ciel, parlent d'amour aux herbes. Bref tout ce qui subsiste, ou ce qui voit le jour, Reconnaît la nature, et conçoit de l'amour.
Lisette
Tout ce que tu me dis ne servira de guère.
Pancrace
Que s'il faut m'abaisser aux exemples vulgaires, Et me servir ici des termes triviaux, Tu connaîtras qu'en tout je n'eus jamais d'égaux. Les poissons aiment l'eau, l'oeil aime la peinture, La terre les métaux, les plantes la verdure ; L'ombre chérit la nuit, le silence les bois, Les rochers les déserts, et les échos la voix, Le dauphin la baleine, et la conque la perle, Le singe la guenon, et la grive le merle, La chienne le mâtin, la félice les chats, La fourmi son semblable, et les souris les rats, L'éperon la mollette, et le fourreau l'épée, L'écuyer son cheval, et l'enfant sa poupée ; Et moi qui suis docteur in utroque juré, Je n'aime que toi seule, ou le bonnet quarré.
Scène 4
Pancrace
Pancrace
Mais quelqu'un vient ici, fuyons.
Scène 5
Ariste, Olympe
Ariste
La nuit est sombre ; Et je puis m'introduire à la faveur de l'ombre ; Chut ; l'on ne m'entend point, hem, hem.
Olympe
Je suis à vous.
Ariste
Hé bien !
Olympe
Ils sont allez faire les loups-garous, Et croient vous jouer une pièce excellente.
Ariste
Pour les contre-jouer d'une façon galante, J'ai fait au lieu de moi déguiser Jodelet, Qui loin de vous porter un amoureux poulet, Tient un écrit tout plein d'excuses ingénues Pour ne pouvoir venir à ces heures indues, Où je vous dis qu'étant fort brave cavalier Je ne veux rien de vous de si particulier : Et que craignant de voir votre amitié bornée Lorsque je ne viens pas suivant l'heure donnée, Pour rendre en ma faveur votre esprit adouci, J'ai fait des bouts rimés, que j'ai décrits aussi.
Olympe
Ils les y surprendront.
Ariste
Par cette raillerie, J'enchéris galamment dessus leur fourberie ; Car enfin ces badauds en m'en tenant plus sot Ne me croiront pas homme à vous dire le mot ; Et me voyant aimer avec tant d'innocence, Me laisseront enfin agir sans défiance.
Olympe
Voyant votre valet ils seront bien trompés.
Ariste
Et ceux qui le prendront encor plus attrapés.
Olympe
Ils pensent qu'ils feront manquer la sérénade, Et qu'ils vous berneront après cette cassade.
Ariste
Je tiendrai ma parole et les duperai tous, Mais quand pour me jouer ils s'éloignent de nous, Profitons de ce temps et jusqu'à l'heure expresse Que vous savez qu'il faut, que Jodelet paraisse. Trouvez bon que mon âme en ses justes désirs Donne quelque passage à mes brûlants soupirs, Et que dans les excès du feu qui la dévore Elle vous fasse voir comme elle vous adore, Et ne soutient jamais votre divin aspect, Sans changer son amour en un profond respect.
Olympe
À des conditions je veux vous le permettre.
Ariste
Qui sont ?
Olympe
De me montrer les vers de votre lettre.
Ariste
Le cachet ?...
Olympe
Mais par coeur vous le devez savoir !
SONNET.
Ariste
Pour m'en ressouvenir je ferai mon pouvoir. J'y suis...les rimes sont figue, jaloux, et ligue Verrous et brigue et choux intrigue avec filous Et bête avecque fête et maison et monnaie Et les deux derniers sont oison avecque joie. Puis je mieux m'expliquer à moins que je le nomme ?
Olympe
Je les trouve trop beaux pour sentir le jeune homme. Ôtez les...
Ariste
C'est en vain que vous vous alarmez !
Olympe
Pourquoi ?
Ariste
Ne craignez rien ce sont vers imprimés Et j'avais concerté cette seconde adresse, Pour les duper encor avec plus de finesse, Et m'établir chez eux pour fat au dernier point.
Olympe
Sans mentir votre esprit.
Ariste
Ne complimentons point. Et pendant qu'on prendra Jodelet pour son maître Le menant à l'endroit où les fins doivent être : Puisqu'il leur faut du temps pour aller et venir, Servons nous en du moins pour nous entretenir.
Scène 6
Jodelet
Jodelet
Amour jeune falot, petit monstre fantasque, Qui pour nous attraper court toujours mieux qu'un basque; Et faisant de nos coeurs un amoureux tison, Mets enfin tôt ou tard le feu dans ta maison ; N'es-tu pas satisfait de me voir de la sorte ? Ne ris-tu point de voir les armes que je porte ? Et n'es-tu pas enfin un plaisant maroquin De m'avoir engagé dessous ce casaquin ? Par toi je suis archer, mais un archer sans gage, Par toi je suis soldat, mais soldat sans courage ; Par toi je suis amant mais amant sans amour ; Et par toi je produis sans mettre rien au jour ; D'un jeune enamouré qui va voir sa donzelle Sans être en faction je suis la sentinelle ; Et des pièces d'amour, dont il est l'inventeur, Je serai la machine alors qu'il est l'acteur : Je suis par le secret de cette hallebarde Caporal, et sergent, soldat et corps de garde ; Et seul faisant le tout dans un si bel emploi Toute la compagnie est au-dessous de moi ; Mais sais-je bien jouer de cette arme ferrée Qui chez nos bons bourgeois est si considérée ? Et que mon vieil voisin appelle un bon bâton ? Au diable, je me suis écorché le menton : Et pour peu que je veuille en faire davantage Je reconnaîtrai bien que je ne suis pas sage. Si faut-il toutefois faire le moulinet, Hé bien ! le tour est vite et l'écart est bien net ; J'y suis un peu gruyer, et j'en ferais la nique Au plus mauvais garçon des courtaux de boutique. Mais à quoi m'amusai-je, amour peste aux écus Petit cousin germain du bon père Bacchus ; Qui force les clients qui voguent sous ton aile À prendre un vomitif qui vide l'escarcelle ; Fais couler jusqu'à moi quelques méchants ducats ! Donne moi le moyen d'aller vider les plats Et d'aller m'esbaudir avec le Dieu des pintes Et te sacrifier des chants au lieu de plaintes Exauce mes souhaits, amour écoute moi Puisque je suis archer aussi bien comme toi ; Nous sommes compagnons et devons ce me semble Travaillant l'un pour l'autre, aider qui nous ressemble ! Nous de la ressemblance, Ah fat au dernier point ! J'ai des yeux qui sont bons, et toi tu n'en as point ! D'un cocuage encor nul mari ne me blâme, Et ma mère après tout est fort honnête femme. Non, non je suis archer, tu n'es qu'un archerot ; Je suis fort honnête homme et tol tu n'es qu'un sot. Au diable soit l'amour, avec la hallebarde !
Scène 7
Un Vieil Caporal, Jodelet, Caporal S'avance Avec Sa Lanterne, Caporal
Un Vieil Caporal
La Verdure.
Jodelet
Motus.
Un Vieil Caporal
Venez au corps de garde ?
Jodelet
Commande à tes valets.
Un Vieil Caporal
Si je vais jusqu'à vous Dans ma mauvaise humeur je vous rouerai de coups. Ces fainéants s'en vont, et font les galants hommes. Chacun veut être maître en ce siècle où nous sommes, Il semble que le mal ne soit que pour les vieux.
Jodelet
Ce vieillard à l'entendre est bien séditieux !
Un Vieil Caporal
Vous le dirai-je encor,
Jodelet
Qu'il aime la querelle !
Caporal S'avance Avec Sa Lanterne
Voyons, qu'attends-tu là ?
Jodelet
Je fais la sentinelle. Peste !
bas
Caporal
Ce n'est pas lui, je le reconnais bien ! Ton nom ?
Jodelet
C'est Jodelet,
Caporal
Et que fais-tu là ?
Jodelet
Rien.
Caporal
À quoi bon cet habit ?
Jodelet
C'est pour servir mon maître.
Caporal
C'est un voleur, suis moi.
Jodelet
Je ne suis pas si traître. Ne vous l'ai-je pas dit, je suis en faction.
Caporal
Mais nous voulons savoir quelle est ta fonction ? Et pourquoi ?
Jodelet
Quelque sot s'en irait vous le dire.
Caporal
Ce matois fait le fol ! Il n'est pas tant de rire. Sors de là !
Jodelet
J'y serais jusqu'à demain matin. A d'autre, vieil ami, vous m'éprouvez en vain : Je n'en branlerais pas pour gagner un Empire. Dieu vous doint tout le bien que votre coeur désire, Encor, Dieu vous assiste, et bonsoir.
Caporal
Grand merci. Qu'il prenait bien son temps, pour s'évader d'ici ! Il me faut suivre ami.
Jodelet
Le Belaud, qu'il est drôle !
Caporal
Pourquoi m'as tu donné ce coup dessus l'épaule ?
Jodelet
Pour mon plaisir.
Caporal
C'est trop endurer de ce sot. Hola, quelqu'un à moi.
Jodelet
Ventre, ne dites mot ! Vous pourrez par ce bruit faire tort à mon maître.
Caporal
Hola hé !
Jodelet
Par la mort.
Caporal
Qu'on saisisse ce traître !
Jodelet
Ne parlez pas si haut, amis vous êtes vous. Mon maître...
Caporal
Il faut marcher.
Jodelet
Quelle grêle de coups ! Au meurtre, l'on m'assomme, on me vole, on me tue ! Au diable soit l'amour, la maison et la rue ! Lettres, message, ami, maîtresse, casaquin, Sentinelle, poignard, hallebarde et rouquin.
Acte IV
Scène 1
Oronte, Pancrace
Oronte
Je te l'ai déjà dit, fais donc ta diligence ; Je viens de recevoir nouvelles de Provence Que l'on se peut douter du chemin que j'ai pris. Tiens tout prêt.
Pancrace
Sans regret je quitterai Paris. Ce climat tempéré n'est bon qu'au cocuage.
Oronte
Cesse, pour engager Olympe en ce voyage Demain seul avec elle allant me promener Auprès de Saint-Denis tu nous feras mener Quatre chevaux tous prêts pour rejoindre aux deux nôtres, Puis...
Pancrace
Et moi ?
Oronte
Tu viendras après avec les autres Feras monter mes gens, prendras soin de mon train, Mettras ordre partout, et suivras mon chemin : De plus ayant besoin de déguiser l'affaire Dans chaque hostellerie il te faut dire père De la jeune beauté que j'emmène avec moi ; C'est dans ces tours d'esprit que j'ai besoin de toi.
Pancrace
Comme un caméléon.
Oronte
Je t'entends cher Pancrace. Si dés lieux où je vais quelqu'un suivait la trace Apprenant en l'état qu'on m'aura vu passer Par ce déguisement il peut s'embarrasser : Le nom de père enfin....
Pancrace
La fourbe est assez bonne.
Oronte
Moi pour ne témoigner mes desseins à personne, Je vais avec Climante encore raisonner Pour berner notre fat, qui s'apprête à donner Dans deux heures d'ici sa belle sérénade.
Pancrace
À faute de dormir vous vous ferez malade.
Oronte
N'importe, mais surtout choisis un bel habit, Pour jouer comme il faut le rôle que j'ai dit. Entre, Climante vient.
Scène 2
Oronte, Climante
Oronte
Hé bien ! S'en raille-t-elle ?
Climante
Oui de nous voir trompés.
Oronte
Ô l'amant plain de zèle ! Qui n'ose venir voir sa maîtresse le soir ?
Climante
Qu'importe, il envoyait son valet pour la voir.
Oronte
Vraiment c'est un galant qui se sent des écoles.
Climante
Encor que dites-vous de ces belles paroles, Dont sa lettre est remplie ?
Oronte
Et des vers imprimés ?
Climante
C'est le plus grand des sots que nature a formé.
Oronte
Il le faut achever avec la sérénade.
Climante
Sans doute il y fera quelque bonne incartade.
Oronte
Il s'y faut préparer.
Climante
Le tour sera d'esprit.
Scène 3
Oronte, Lisette
Oronte
Dis nous que fait Olympe à présent ?
Lisette
Elle écrit.
Oronte
Il faut voir ce que c'est.
Lisette
Ne faisant que d'écrire, Je vous cherchais partout afin de vous le dire.
Oronte
Tu m'obliges.
Lisette
Je suis entièrement à vous.
Oronte
Allons.
Lisette
Ai-je dessein de mourir de la toux ? Et la fraîcheur qui vient de l'air et de la terre Pourrait-elle être bonne à guérir mon cathere ? Moi chercher un valet ! Et me mettre en danger, En perdre pour le voir, le boire et le manger, Avoir martel en tête, et la puce en l'oreille ; Dont le bourdonnement à toute heure m'éveille, Et m'amaigrit si fort qu'avant ce renouveau Je pense que les os me perceront la peau. Ah ! De dépit j'enrage, et de regret j'en pleure ; A-t-il le chien qu'il est résolu que j'en meure ? Ah folle que je suis d'aimer trop ce lourdaud ! Encor s'il était beau : mais ce n'est qu'un badaud. Et quelque long chagrin qui m'ait défigurée, Je ne suis pas si sotte et pas tant déchirée, Que je ne vaille bien un amour mutuel. Vraiment c'est bien à lui de faire le cruel, Mais c'est lui que j'entends qui nasonne et qui gronde.
Scène 4
Jodelet, Lisette
Jodelet
Oui, Jodelet sans eux tu n'étais plus au monde. Quelle commission mon maître me donna ? Et m'envoyer encor nonobstant tout cela Attendre ici des gens pour donner sérénade.
Lisette
Roder ici la nuit, tu te feras malade.
Jodelet
Je viens attendre ici des suppôts de l'archet.
Lisette
Que ne viens-tu pour voir celle qui t'y cherchait ?
Jodelet
Que l'on me cherche ou non, ma foi pour te le dire, Laisse-moi, l'on n'est pas toujours d'humeur à rire.
Lisette
Te priant d'arrêter tu me refuserais ?
Jodelet
Je voudrais t'obliger, mais je ne le saurais.
Lisette
À d'autres yeux qu'aux tiens je ne suis pas tant laide.
Jodelet
Pour me guérir d'amour tes yeux sont un remède.
Lisette
Si mes yeux sont ardents et sont rouges de feu, C'est de celui d'amour.
Jodelet
De grâce éteins-le un peu, Avec le vermillon dont ton oeil gauche éclate Tu pourrais d'un regard me teindre en écarlate. Trêve de compliment.
Lisette
Ô mon cher Jodelet, Mon bedon, mon fanfan, mon poupon, mon valet.
Jodelet
Ah ! Ne me touche point avecque tes mains sales.
Lisette
Es-tu si délicat ?
Jodelet
Peste, je crains les galles.
Lisette
Écoute encor un mot.
Jodelet
Parle donc !
Lisette
Mais...
Jodelet
Hola. Adieu ton mot est dit.
Lisette
Pour t'arrêter donc-là, Je t'en conjure enfin par ces franches lippées, Par ces bribes de pain dedans le pot trempées, Par ces soupers gardés, quand tu venais si tard, Et que dessous mon nom je faisais mettre à part ; Par ces deux bouillons faits quand tu pris médecine Un jour que je te vis malade en la cuisine : Bref, par tout ce qui peut d'un gosier altéré, Plus que l'or et l'argent être considéré. Hélas ! pour adoucir ton humeur rogue et fière Que le ciel ne m'a-t-il fait naître sommelière, Peut être que l'arbois, le grave et le muscat Ne te permettraient pas d'être si délicat.
Jodelet
En as-tu ?
Lisette
Non.
Jodelet
Adieu, je vais coucher en ville.
Lisette
La gabatine est franche, et la ruse est subtile.
Jodelet
Tu m'as tout déchiré.
Lisette
Tu ne t'en iras point.
Jodelet
Donne moi donc de quoi racoutrer mon pourpoint.
Lisette
Ah ! Que d'or et d'argent n'ai-je une vive source, Tu pourrais disposer du coeur et de la bourse, Et je te montrerais en te saoulant de bien Que ce qui m'appartient est absolument tien. Cruel ! Loin de m'aigrir après de tels outrages Veux tu manger encor quatorze ans de mes gages ? Il n'est présents, épargne, étrennes ni profit Que mon amour n'immole à ton grand appétit.
Jodelet
Pourquoi différais-tu cette belle harangue ? Je veux aimer ton corps à cause de ta langue ; Et de quelques défauts qu'on te puisse blâmer Si tu parles toujours, je veux toujours t'aimer.
Lisette
Pancrace vient, écoute.
Scène 5
Pancrace, Jodelet
Pancrace
Elle n'est pas sortie, Mes yeux se sont trompés, j'ai mal fait ma partie.
Jodelet
Pancrace.
Pancrace
Qui va-là ? Que viens-tu faire ici ?
Jodelet
Attendre le concert.
Pancrace
Je viens l'attendre aussi. Pour aller réveiller mon maître et ma maîtresse.
Jodelet
Tu le peux sans sortir.
Pancrace
Il faut jouer d'adresse, Et ne pas témoigner que l'amour me menait ; Oui ; mais l'impatience au logis me prenait.
Jodelet
De vrai l'impatience est une étrange chose !
Pancrace
Elle perdra l'éclat de mon apothéose !
Jodelet
Sans doute, mais encor que veut dire ce mot ?
Pancrace
J'aime les curieux.
Jodelet
Je ne suis pas tant sot. Mais si tu veux parler modère toi, de grâce, Du latin j'en sais peu, mais pour du grès j'en casse.
Pancrace
L'apothéose donc est un grand changement, Qui d'un homme mortel fait un Dieu promptement.
Jodelet
Et combien vendrait-on l'once d'apothéose ?
Pancrace
Si l'homme la vendait ce serait peu de chose.
Jodelet
S'il en est sous le Ciel notre épicier en a, Il vend bien du mercure et du diapalma.
Pancrace
En voulant t'enseigner mon erreur est extrême, Mais je n'y prends pas garde, à cause que je t'aime.
Jodelet
De vrai, l'on dit qu'amour aveugle les esprits, Je crois qu'il fait du mal !
Pancrace
Tu ne t'es point mépris. C'est un ver pétillant ennemi de la joie, Qui porte un grand désordre aux régions du foie, Et qui par le venin d'un esprit sulfuré, Corrompt le meilleur sang, et le plus épuré. C'est le funeste auteur de ces tristes ravages, Qu'excitent les désirs dans le coeur des plus sages ; Et le noir séducteur des belles passions, Par où l'honneur nous pousse aux bonnes actions. Par un amas confus de flegmes et de bile, En offusquant l'organe il rend l'âme inhabile, L'attache à la matière, et fait qu'elle ne peut S'en rendre la maîtresse alors qu'elle le veut. Ce sont les sentiments, qui sont les moins vulgaires.
Jodelet
Si tu n'en sais pas plus, ma foi tu n'en sais guère. Et sans avoir appris de Grec et de Latin, Je sais bien que l'amour n'est qu'un fils de putain, Qu'un rustre était aimé de Madame sa mère, Et qu'il ne fut jamais à feu Monsieur son père.
Pancrace
Ce divin forgeron, ce boiteux renommé Qui règne auprès du Styx sur un trône enfumé, Et qui prête la force au bras nerveux de Bronthe, Vit un jour forligner la Reine d'Amadonthe, Et dedans la prison des réseaux qu'il avait Fit voir à tous les Dieux l'affront qu'il recevait : Mais je soutiens enfin à tous gymnosophistes, Cosmographes du Ciel et tous mythologistes, Que l'enfant Cupidon voyait déjà le jour Quand Mars connut sa mère, et qu'il lui fit l'amour.
Jodelet
Hé bien ?
Pancrace
C'est un discours digne de ma colère D'alléguer que l'amour est né dans l'adultère ; C'est une médisance horrible aux gens d'esprit Qui savent mieux que toi ce qu'Ovide en écrit. Ce subtil scrutateur des affaires du monde Qui suivit Pythagore en sa route profonde, N'osa pas insérer cet étrange discours Dans le plaisant tissu de ses folles amours ; Ce Dieu des chantres Grecs, et ce thébain lyrique Par qui nous savons l'art de l'ode Pindarique, Soutient bien le contraire à la barbe de tous, Aussi je veux dans peu confondre ces vieux fous ; Et prenant comme Atlas le fardeau sur l'épaule.
Jodelet
C'est assez, concluons que l'amour est bon drôle. Tu te mets en colère ?
Pancrace
Est ce mal à propos ? Et l'amour n'est-il pas fils aîné de Chaos ?
Jodelet
Du chaos ! Par ma foi tu m'en fais bien accroire.
Pancrace
Hésiode t'en peut rafraîchir la mémoire, Et te faire savoir si ce sont des abus.
Jodelet
N'est ce pas cet auteur qui fait ces beaux rébus ? Hé bien, j'ai dit rébus au lieu de coq-à-l'âne. Voilà bien de quoi rire !
Pancrace
Ah ! Stupide, ah ! Profane, Nommer un philosophe un faiseur de rébus ?
Jodelet
Mais n'est-ce pas tout un, puisqu'il parlait Phébus ? Dis-en la vérité.
Pancrace
Respecte un philosophe.
Jodelet
Pourquoi le respecter s'il est de ton étoffe ?
Pancrace
Oui, mais tel que je sois, je lis dedans les Cieux, Et suis quand il me plaît dans le secret des Dieux. Je sais par quel pouvoir et par quelle aventure Ils commirent le monde au soin de la Nature, Comme ils ont inspiré le pouvoir aux agents, Éclairé les esprits de feux intelligents. Soumis l'être inhérent à sa cause première, Joint la chaleur au feu, l'éclat à la lumière. De contrariétés formé les éléments, Et de diversités fait nos tempéraments. Ce qu'une étoile peut, quelle est son influence, Comme sans nous forcer elle émeut la puissance, Et donne quelque pente à l'inclination Sans la violenter dans l'opération. Je sais comme se font les carreaux du tonnerre, Les éclipses de jour, les tremblements de terre : Ce que l'on peut trouver de soufre aux minéraux, Et ce qui peut entrer de sel dans les métaux Je connais les secrets des vertus harmoniques, Que l'âme renferma dans les corps organiques. Comme les embryons créez de sang et d'air, Après quarante jours se laissent informer : Comme elle donne au corps les ordres nécessaires, Comme se font les nerfs, les veines, les artères, Les fibres, les tendons, le sang, les ligaments, Muscles, os, cartilage, et chair, et filaments : Comme sont confondus par un lien utile L'esprit, la pituite, et le sang et la bile. Je sais que le poumon, le coeur et le cerveau...
Jodelet
Ma foi tu n'es qu'un sot !
Pancrace
Et toi tu n'es qu'un veau.
Jodelet
Va-t-en le demander à cette jeune folle Qui me dit tous les jours que je suis son idole, Et qui te tient un fol quoi que tu sois docteur ; Lisette...
Pancrace
Que dis-tu ?
Jodelet
Je ne suis point menteur.
Pancrace
Mais sachons tout de lui, Jodelet si ton âme Est flexible aux élans de l'amoureuse flamme Dis-moi ce que tu sais de Lisette et de toi ! T'aime-t-elle ?
Jodelet
Elle m'aime.
Pancrace
Ah !
Jodelet
Voilà bien de quoi.
Pancrace
Ingrate ! Préférer ses services aux nôtres. Tu l'aimes ?
Jodelet
Point du tout.
Pancrace
Mais...
Jodelet
J'en ai bien vu d'autres. Ils ont beau me prier, mon honneur m'est trop cher, S'ils veulent de l'amour qu'ils en aillent chercher, Je ne suis pas payé pour souffrir leurs fredaines, Et j'aimerais bien mieux que les fièvres quartaines Les prissent au collet, et les vinssent serrer Que de les écouter se plaindre et soupirer. L'une en vous oeilladant d'un regard ridicule Vous vient dire, je meurs, ah ! Je pâme, je brûle, J'enrage mon amour, je suis dans les transports. L'autre plus engrognée invoque mille morts, Et pour vaincre une humeur trop rebrousse et trop aigre Fait la mine d'un chat qui boirait du vinaigre, Et se met à pioller sur un ton si touchant, Qu'il ferait enrager la bête et le marchant. Je ne suis pas si sot que de croire Lisette, Elle a perdu son temps et sa fortune est faite ; Elle a beau me vouloir déchirer le manteau, M'arracher les cheveux, ou m'écorcher la peau ; On ne dira jamais dedans notre village Que j'aie démenti l'honneur de mon lignage, Et que je ne sois plus un garçon vergogneux ; Je sais ce qu'on disait de Pierrot le honteux Quand il s'amouracha de sa jeune commère.
Pancrace
Mais...
Jodelet
M'aime-t-elle bien qu'elle en parle à ma mère, Et ne prétende pas m'attraper comme un veau, Ariste me fera geôlier de son château, Où mon père possède un emploi fort honnête ; Un jour j'aurai du bien, et ne suis pas si bête Que...
Pancrace
Je ne puis penser qu'elle t'estime tant.
Jodelet
Si je t'en dis la preuve en seras-tu content ?
Pancrace
Tu ressusciteras et mon coeur et mon âme.
Jodelet
Elle dit que toujours tu lui parles de flamme ; Que pour elle tes feux sont des plus élégants, Et que tous tes discours sont bien extravagants ?
Pancrace
Ne raille point ami, dis-moi tout, je te prie.
Jodelet
Je parle tout de bon, ce n'est point raillerie ; Elle m'a dit de plus que tu veux l'épouser, Et que sur l'escalier en la voulant baiser, Tu te fis en tombant cette bugne à la temple.
Pancrace
En puis je demander une preuve plus ample ?
Jodelet
De plus elle m'a dit, mais au moins soit discret, Que de ton maître enfin lui fiant le secret, Tu lui dis que demain il devait faire gilles, Qu'il emmenait Olympe, et qu'il troussait ses quilles : En veux-tu davantage ?
Pancrace
Ah Dieux ! Je suis perdu, Je voudrais de bon coeur que tu fusses pendu !
Jodelet
Et moi pour te payer des souhaits si louables, Que ne te puis-je voir aller à tous les Diables !
Pancrace
Malheureux qu'ai-je-fait !
Jodelet
Au moins.
Pancrace
Éloigne-toi Ah ! mort.
Jodelet
Il fait le fou, le grand sot !
Pancrace
Laisse-moi. Mais j'entends quelque bruit.
Scène 6
Jodelet, Pancrace, Ariste, Climante, Premier Violon, Second Violon, Troisième Violon
Jodelet
Voici toute la bande.
Pancrace
Allons donc avertir mon maître qu'il descende.
Ariste
Voici le bel endroit, allons donnez !
Climante
Donnez.
Premier Violon
Je ne puis m'accorder tandis que vous sonnez, Un peu de patience... enfin c'est assez dire, Messieurs, écoutons-nous, il n'est pas tant de rire.
Second Violon
Votre do-la-ré-sol.
Troisième Violon
Un peu votre Emi-la.
Second Violon
Votre gé-ré-sol-ut.
Troisième Violon
Encore... m'y voilà.
Premier Violon
Êtes-vous prêts, Messieurs ? Faut-il que je commence ? Allons, c'est à ce coup.
Second Violon
Un peu de patience, Ma quarte se relâche au moins d'un demi-ton, Je suis bien.
Premier Violon
L'Allemande, allons, c'est tout de bon.
Ariste
Messieurs, ce n'est pas là ce que je vous demande, Vous jouez la bourrée au lieu d'une Allemande
Second Violon
Nous n'étions pas ici tous seuls de violons.
Ariste
Le flambeau...
Jodelet
Sus, Messieurs, montrez-nous les talons.
Ariste
Les coquins.
Jodelet
Dénichez allons, quitte la place, Ou je te casserai la tête avec ta basse.
Climante
Toi ! Si tu l'avais fait avecque ce flambeau, Je te ferais griller comme on fait un pourceau. Veux-tu voir ?
Jodelet
Ah ! Monsieur, écoutez moi, de grâce, Je disais qu'en courant, il casserait sa basse, Et parlais à mon maître afin qu'il s'apaisât.
Ariste
Monsieur, ne songez pas à ce que dis ce fat Et souffrez...
Climante
Quoi souffrir ? La plaisante boutade ! Et quel droit avez vous de donner sérénade ?
Ariste
Le droit qu'on peut avoir lorsque l'on aime bien.
Climante
Moi, j'aime plus que vous.
Ariste
Et moi je n'en crois rien.
Climante
Tout cela gît en preuve.
Ariste
Ah ! la grande bévue, Amis, retirez vous, votre cause est perdue.
Climante
Ne riez pas encore, et prouvez seulement.
Ariste
J'ai pleuré mille fois.
Climante
Et moi pareillement.
Ariste
J'ai souffert des rigueurs sans espoir de salaire.
Climante
J'ai souffert des mépris sans me mettre en colère.
Ariste
Quoi qu'une amante ait fait je n'ai point murmuré.
Climante
J'ai trouvé tout fort bon de l'objet adoré.
Ariste
J'ai couché sur sa porte.
Climante
Et moi dedans sa rue.
Ariste
J'ai fait la sentinelle.
Climante
Et moi le pied de grue.
Ariste
J'ai fait mille sonnets.
Climante
Et moi mille rondeaux.
Ariste
J'ai payé des festins.
Climante
J'ai donné des cadeaux.
Ariste
J'ai fait un grand voyage.
Climante
Et moi cent promenades.
Ariste
J'ai donné des concerts.
Climante
Et moi des sérénades.
Ariste
J'ai donné mille écus pour porter un poulet.
Climante
J'en ai dépensé deux pour gagner un valet.
Ariste
J'ai tiré pour Doris cinquante fois l'épée.
Climante
La mienne pour Philis fut cent fois occupée.
Ariste
J'ai tué pour Caliste un faiseur de oui-da.
Climante
J'en bâtis dans le cours qui disaient « La voilà ».
Ariste
J'ai presté de l'argent au mari d'Isabelle.
Climante
Je me suis laissé perdre en jouant avec elle.
Ariste
J'ai donné des galants.
Climante
J'ai donné des bouquets.
Ariste
J'ai donné cent guenons.
Climante
Et moi cent perroquets.
Ariste
J'ai donné pour le moins sept à huit cents Cassandre.
Climante
Moi cinq cents Ibrahims, et trois cents Polexandre.
Ariste
J'ai fait voir à Daphnis dix fois Héraclius.
Climante
Moi vingt fois Thémistocle, et peut-être encor plus.
Ariste
J'ai donné du jasmin dans le mois de décembre.
Climante
Dans le mois de Janvier j'en semais une chambre.
Ariste
À la foire en un jour j'ai donné cent bijoux.
Climante
Moi pour un soir au bal deux mille citrons doux.
Ariste
En cent lieux de Daphné j'ai la belle peinture.
Climante
Je l'ai de sa hauteur fait peindre en mi-nature.
Ariste
En frisure par jour dix écus...
Climante
Arrêtez, En échelle de corde il me les a coûtés, Et pour les rendez-vous.
Ariste
Trêve de raillerie. Mais puis que par l'amour ou la galanterie, Nous ne pouvons finir un combat si douteux Je sais un bon moyen pour nous régler tous deux Vous veniez divertir une jeune merveille Là dedans.
Climante
Oui.
Ariste
J'y viens pour affaire pareille. Oronte apaisera cette noise entre nous Cet homme est fort commode.
Climante
On dit qu'il est jaloux.
Ariste
Point du tout, la franchise est telle dans son âme Qu'il se tient honoré quand on aime sa femme.
Climante
Hé bien...
Ariste
Sachons de lui lequel demeurera.
Climante
Mais...
Ariste
Je le connais bien.
Climante
Tout ce qu'il vous plaira
Pancrace
Exhibez vous, Monsieur, et par quelques adages De ces périclitans, dissipez les ambages.
Scène 7
Ariste, Oronte, Climante, Pancrace
Ariste
Ami ?
Oronte
Que vous plaît-il de votre serviteur ?
Climante
Apaiser un débat dont Monsieur est l'auteur.
Ariste
C'est...
Climante
Laissez-moi conter comme s'est fait la chose.
Ariste
Je la dois réciter, puisque je la propose.
Climante
Je parlerai pourtant le premier s'il vous plaît.
Ariste
Je dirai le premier la chose comme elle est.
Climante
De grâce.
Ariste
Mais Monsieur.
Le valet est présent à cette scène mais son rôle est muet.
Climante
Mais vous avez beau dire.
Oronte
Ce plaisant différend me fait crever de rire. Qu'est ce donc ?
Climante
C'est...
Ariste
Monsieur...
Oronte
Écoutez-vous enfin, Ce débat durerait jusqu'à demain matin.
Ariste
En ces beaux jours d'été...
Pancrace
L'exorde n'est pas fade.
Ariste
Voulant me divertir à donner sérénade, Monsieur est survenu, qui dans le même instant Sans me considérer en voulait faire autant : Nous étant abordés pour finir la querelle, Nous demeurons d'accord qu'enfin le plus fidèle Et le plus vieil martyr de l'Empire amoureux Demeurerait...
Oronte
Et bien lequel l'est de vous deux !
Climante
Nous nous sommes trouvez tous deux d'égale force.
Oronte
Attendez pour finir cet aimable divorce ; Il faut avoir recours à de bonnes raisons, Veniez vous divertir quelqu'un dans ces maisons ? J'entends un bel objet qui vous chatouille l'âme.
Climante
Oui, Monsieur une fille.
Oronte
Et vous ?
Ariste
C'est une femme.
Oronte
Cette fille a son père, et qu'est-il ?
Climante
Avocat.
Ariste
Il vous fourbe.
Oronte
La vôtre est de plus grand état ?
Ariste
Elle est ou le sera femme d'un Gentil homme.
Oronte
Il n'en est point ici ?
Ariste
Plutôt que je le nomme, Jugez en ma faveur, ce Gentilhomme est vous ; Et lui qui ne sait pas comme on vit entre nous, Penserait que d'amour je serais bien malade ; Olympe étant l'objet de cette sérénade ; Je le dis en ami, cela vous ferait tort.
Climante
Ah ! C'est trop parler bas.
Oronte
Vous serez tous d'accord.
Climante
Peut-on ouïr parler d'une telle sottise ?
Oronte
Monsieur me fait l'honneur d'agir avec franchise ; Et songeant à ma femme et la nuit et le jour...
Ariste
Oronte...
Oronte
Il l'aime enfin sans lui parler d'amour.
Climante
On est souvent trompé pour être trop facile.
Oronte
Je ne crains point l'amour dans un esprit tranquille, Et je distingue bien le bon et le mauvais : Mais allez je vous laisse.
Climante
Adieu vivez en paix.
Ariste
Que de bontés ! Monsieur.
Climante
Le fat.
Oronte
Qui peut le croire ?
Ariste
Vous voyez de quel air j'emporte la victoire.
Climante
N'en ayez point d'orgueil, vous ne lui devez rien, Et ne présumez pas qu'il vous fasse du bien ; Puisque ce démêlé n'étant fait que pour rire Toujours à vos avis vous m'auriez vu souscrire ; Et sans que cet arrêt intervienne entre nous Connaissez qui je suis ?
Ariste
Ah ! Climante est-ce vous ?
Climante
C'est par l'ordre d'Olympe à qui l'affaire touche, Par cette fausse barbe, et cette balle en bouche, J'ai caché mon visage et déguisé ma voix.
Ariste
Ma foi j'y serais pris une seconde fois.
Oronte
Mais c'est perdre le temps il faut que l'on commence, Olympe nous écoute et meurt d'impatience.
Ariste
Elle pardonnera ce long retardement. Elle en est cause.
Oronte
Allons.
Climante
Qu'il parle ingénument. Il se croit obligé de ce que l'on le joue.
Oronte
Il n'en est pas au monde un plus sot.
Climante
Je l'avoue.
Ariste
Je te rends grâce Amour, je les tiens au filet, Les fourbes sont dupés, fais jouer Jodelet.
Acte V
Scène 1
Ariste, Olympe
Ariste
Madame, bénissons l'amour de Jodelet, Je devrai ma fortune aux soins de ce valet, Vous partiez...
Olympe
Sans pouvoir vous apprendre peut-être Non plus qu'à mes parents où me tiendrait ce traître.
Ariste
Il n'en est plus le temps on s'en douterait bien. Mais le déguisement du docteur...
Olympe
Ce n'est rien. Il est fait à jouer de pareils personnages.
Ariste
Tout est prêt pour punir de si cruels outrages Surtout un peu de coeur pour en venir à bout.
Olympe
Je connais votre zèle et me résous à tout.
Ariste
Madame, je voudrais que vous pussiez comprendre Quels seraient les devoirs que je voudrais vous rendre, Et qu'enfin votre esprit en peut être informé, Au moment que mon coeur se sent tout consommé, Mais c'est vouloir tenter une chose impossible, Que de rendre d'amour le bel excès visible, Puisque celui qui sait parfaitement aimer, Le ressent beaucoup mieux qu'il ne peut l'exprimer, Oui, lorsque d'un beau feu notre âme est enflammée Le respect seul en parle à la personne aimée, Et des brûlants soupirs la forte expression Est le seul truchement de notre passion, Ainsi je ne saurais que par un long silence Exprimer de mes feux la forte violence, Et mes tristes regards à travers de mes fers Ont droit seuls de parler des maux que j'ai soufferts.
Olympe
Un si profond respect est certes admirable.
Ariste
On n'en peut trop avoir pour un objet aimable : Et de quelques ardeurs que nous soyons pressés Quand on peut dire j'aime, on dit toujours assez.
Olympe
Ces concertations en un coeur tout de flamme, Ne peuvent compatir qu'avec une belle âme.
Ariste
Et les beaux sentiments que vous nous inspirez, Ne peuvent allumer que des feux épurés.
Olympe
Un coeur si généreux sensiblement me touche.
Ariste
Que la louange plaît dans une belle bouche ! Et que le plus modeste en le désavouant Paye mal les bontés qu'on montre en le louant.
Olympe
Qu'il est doux de louer, ce qu'on juge louable !
Ariste
Qu'il est aisé d'aimer ce que l'on trouve aimable !
Olympe
C'est offenser l'honneur que ne vous aimer pas !
Ariste
C'est suivre la vertu que marcher sur vos pas.
Scène 2
Olympe, Climante, Ariste, Jodelet
Olympe
Que Climante m'oblige alors qu'il vous envoie !
Climante
Elle parle de moi, je vais mourir de joie.
Ariste
Puisque par son moyen j'ai le bien de vous voir, Il m'oblige en un point qu'on ne peut concevoir.
Climante
Tu ne sais pas le noeud de notre stratagème.
Olympe
Dites-lui que cent fois j'ai dit que je vous aime !
Climante
Je te rends grâce, amour !
Ariste
Que je suis satisfait !
Climante
Il se croit obligé du bien qu'elle me fait.
Olympe
Dites lui que j'ai dit que je m'impatiente. Quand je ne vous vois pas.
Climante
Ô bienheureux Climante !
Olympe
Qu'il me fera plaisir, s'il trouve le moyen De me faire souvent avoir votre entretien.
Climante
Plus elle le verra, plus son adresse extrême, M'apprendra par Ariste à quel point elle m'aime.
Ariste
Je trouve en vous voyant un trop puissant secours Pour ne le prier pas de m'envoyer toujours.
Climante
Et j'ai trop de plaisir d'un si plaisant message Pour ne te faire pas jouer ce personnage.
Olympe
Que je sens de plaisirs alors que je vous vois !
Climante
Le fat ne connaît pas qu'il fait l'amour pour moi.
Olympe
En lui parlant, surtout gardez de vous confondre.
Climante
La raillerie est fine, il n'y pourra répondre.
Olympe
Et ne hasardez pas sa perte et mon appui.
Climante
Comment ne voit-il pas qu'elle se rit de lui ?
Ariste
Je saurai ménager cet amant misérable.
Climante
Ce nom d'amant me choque, et n'est point agréable.
Olympe
Vous n'avez plus longtemps à souffrir ce rival.
Ariste
Peut-être avant demain je perdrai ce brutal.
Climante
Tout ceci me déplaît, et j'ai peur de sa suite.
Olympe
Vous ne pouvez manquer d'esprit et de conduite.
Ariste
Au moins tant qu'il ira de prendre loi de vous.
Climante
Quelque important myst-re est caché là-dessous. Il parle avec chaleur, elle répond de même, L'aimerait-elle ?
Ariste
Au moins songez que je vous aime. Dessus ces belles mains je puis vous le jurer ;
Climante
Hélas ! Ce seul baiser me doit désespérer !
Ariste
Le traître...
Olympe
L'insolent.
Ariste
Le fourbe.
Climante
L'infidèle Il n'en faut plus douter, il est adoré d'elle. Ah Dieux ! En quel malheur je suis embarrassé ?
Ariste
Il se repentira de m'avoir offensé.
Olympe
Ne vous exposez point quoique le traître fasse !
Climante
Je ne puis plus souffrir l'excès de leur audace, Sortons vite d'ici de peur d'être surpris, Et sans leur témoigner que j'aie rien appris
Olympe
Écoutait-il ?
Climante
Trouvons quelque adresse nouvelle, Pour découvrir leur fourbe ou pour me venger d'elle. Mais j'aperçois Oronte.
Jodelet
Ah !
Ariste
Qu'être.
Jodelet
Promptement, Vite, l'exempt, Monsieur.
Ariste
Parle distinctement, Mais écoute on nous suit.
Scène 3
Oronte, Climante
Oronte
Feignons avec adresse. Hé bien !
Climante
Ils sont là-bas.
Oronte
Jouons leur quelque pièce.
Climante
Mais quelle ? Je me trouve au bout de mes leçons !
Oronte
D'effet l'on l'a joué de toutes les façons.
Climante
Enfin...
Oronte
Si vous feigniez de voir d'un oeil d'envie Qu'il passe avecque nous trop doucement sa vie, Et qu'Olympe l'aimant, et même plus que vous, Quel ami qu'il vous soit vous en êtes jaloux.
Climante
Mais...
Oronte
Cela produirait trois effets agréables, L'un de le voir penser qu'il est des plus aimables, Et qu'Olympe pour lui soupire tous les jours, L'autre de me croire homme à souffrir ces amours, Et le troisième enfin de penser que votre âme Brûle indiscrètement d'une pareille flamme.
Climante
Ainsi je puis tout haut me venger d'un rival.
Oronte
Si prêt de mon départ je ne l'entends pas mal. La pièce est assez bonne.
Climante
Et sera bien menée, Pourvu qu'Olympe essaye à faire l'étonnée, Et feigne adroitement de vous croire jaloux Pendant que vous feindrez de vous mettre en courroux.
Oronte
Et vous ?
Climante
Du ton de voix et de l'air du visage Vous me verrez si bien jouer mon personnage, Qu'enfin vous avouerez que le plus délicat S'y pourrait laisser prendre aussi bien que ce fat. Mais il faudrait qu'Olympe en peut être avertie.
Oronte
Un clin-d'oeil la pourra mettre de la partie : Et la correspondance est telle entre nous deux Qu'un regard la dispose à tout ce que je veux.
Climante
Allons vers ces jardins, c'est là qu'ils s'entretiennent.
Oronte
Ne sortons point d'ici, je les revois qui viennent.
Scène 4
Climante, Oronte, Olympe, Ariste
Climante
Cajoler ce qu'on aime et ne le point quitter, C'est n'avoir à mon gré plus rien à souhaiter.
Oronte
Aussi je ne veux plus souffrir tout ce mystère.
Climante
Ni moi passer pour sot à force de me taire, Puisque de la façon que l'on vous voit agir, Vous maltraitez Oronte, et me faites rougir.
Olympe
De quoi l'accusez-vous ? D'où vient votre colère ?
Ariste
En quoi sans y penser ai-je pu vous déplaire ? Sans doute que tantôt il m'avait écouté.
Climante
De nous priver du bien de voir cette beauté, Que vous voulez contraindre à trop de violence.
Olympe
Vous en faites bien plus en rompant le silence, Mais sans vous informer s'il m'importe ou non, Apprenez seulement que je le trouve bon ; Et n'embarrassez pas votre esprit de chimères, Qui n'ont pas le secret d'avancer vos affaires.
Oronte
Il m'oblige, Madame, en vous parlant ainsi.
Olympe
Vous me ferez plaisir en vous taisant aussi. Car quoi que vous disiez afin de le détruire Je tiens pour ennemi quiconque lui veut nuire, Et tel que vous soyez ne croyez pas jamais, Me contraindre à changer, l'aimant comme je fais.
Oronte
Il croit ce qu'elle dit.
Climante
Elle entend mal la feinte, Et devrait témoigner davantage de crainte, Il serait déféré si chacun le quittait.
Oronte
Ce coup d'oeil la va rendre autre qu'elle n'était.
Olympe
Vous me faites en vain signe de la prunelle ; Vous n'avez pas affaire à quelque âme infidèle. Qui change à tout moment, et brûle de tout feu.
Oronte
Elle n'a pas compris quel était votre jeu, Et croit le bien jouer par cette complaisance.
Olympe
Des soupçons qu'il avait il veut prendre vengeance, Et sous ces mots couverts il veut m'embarrasser, Mais en termes adroits il faut les repousser. Feignez, il n'est pas temps...
Ariste
N'en parlez plus ensemble Oronte, il n'en sera que ce que bon vous semble. Et sans vous amuser de discours superflus, Lorsque vous le voudrez je ne la verrai plus. Mais je ne puis comprendre à quel propos Climante, Étant le protecteur de ma flamme innocente, Pour la rendre suspecte a fait tout ce qu'il peut !
Climante
Les choses vont souvent plus loin que l'on ne veut ; Et quand je reconnais quelles sont vos pensées, Je voudrais rappeler mes actions passées.
Ariste
Après tant d'amitié, cher Climante, je crois Que l'amour seulement vous fait rompre avec moi, Et qu'Olympe étant belle et disposant d'Oronte Vous vous persuadez d'y trouver votre compte.
Oronte
Tout au moins il agit plus franchement que vous !
Olympe
Oronte, il parle ainsi parce qu'il est jaloux, En se servant de vous dedans ce stratagème, Il croit m'épouvanter.
Oronte
Je veux bien qu'il vous aime Étant sage et discret.
Olympe
Il y perdra ses pas.
Climante
J'aurais juste sujet de ne vous aimer pas. Et vous devez rougir du feu qui vous consomme, Et d'écouter enfin les soupirs d'un jeune homme Dont l'indiscrétion me fait son confident ; Ayant rendu partout son amour évident : Je vous aime, il est vrai, mais votre ingratitude Combat ma passion d'un traitement si rude, Que vous me réduisez en l'état où je suis De recourir enfin à tout ce que je puis, D'éventer les secrets qu'une aimable contrainte Retenait dans mon coeur en sa plus vive atteinte Et qu'un profond respect m'eût forcé de celer Si vous ne m'eussiez pas obligé d'en parler.
Oronte
Qu'il feint bien !
Climante
Vous devez mourir ici de honte, D'enfler d'orgueil Ariste, en l'aimant plus qu'Oronte, Et de voir qu'un ami ne m'est pas assez cher Pour laisser faire un mal que je puis empêcher.
Ariste
Le lâche.
Oronte
Vous jouez trop bien ce personnage, Gardez de la fâcher.
Climante
Ce n'est qu'une volage.
Oronte
Elle ne comprend pas quel est notre dessein. Épargnez-les.
Climante
Il est trop avant dans son sein.
Olympe
À la fin je me trouve au bout de ma finesse.
Ariste
Puis qu'Oronte le sait, ce n'est qu'un tour d'adresse, Et puisqu'il est d'accord qu'il vous parle d'amour, C'est pour faire pièce, et vous jouer d'un tour.
Oronte
Je vous suis obligé, mais demeurez.
Climante
L'ingrate !
Oronte
C'en est assez.
Climante
Il faut que ma colère éclate.
Ariste
Qu'il a bien pris son temps pour se plaindre de vous ! Mais notre tour viendra pour nous mettre en courroux.
Oronte
Je ne puis l'arrêter, il est trop en colère.
Olympe
Laissez le aller chercher les moyens de me plaire ! Il sait que son absence en est le seul moyen, Et qu'autant qu'un jaloux je hais son entretien ; Quoi ! Climante est bourru quand je chéris Ariste ? Le reste de ses jours il peut donc être triste, Et pendant que je veuille en dire les raisons S'assurer d'une place aux petites maisons. Allez beau bilieux, amant trop colérique Modérer ce chagrin qui vous rendrait éthique, Soyez de belle humeur, reprenez l'embonpoint, Dormez, riez, chantez, et surtout n'aimez point : L'amour échauffe trop notre sang dans les veines, Et puis à dire vrai vous y perdrez vos peines, Vous avez des défauts, Ariste a des appas, Je ne vous aime point, et je ne le hais pas : Du feu que j'ai pour lui loin de rougir de honte, Si je fais bien ou mal laissez agir Oronte.
Oronte
Arrêtez...
Climante
Je lui veux montrer ce que je puis.
Ariste
Dans deux heures d'ici tu sauras qui je suis. Adieu.
Climante
Je ne puis plus enfin, c'en est trop dire.
Oronte
Je ferai votre paix, ce n'était que pour rire.
Olympe
Ce jeu quoi qu'il ait dit ne m'était point caché.
Oronte
N'a t il pas tout de bon fort bien fait le fâché ?
Olympe
Fort bien, et vous voyez qu'Ariste en rêve encore.
Oronte
Que faites vous ?
Ariste
Je songe à tout ce que j'abhorre.
Oronte
À quoi donc ?
Ariste
À sortir promptement de ces lieux N'y pouvant plus souffrir d'y voir des envieux.
Oronte
Était-ce le sujet de votre inquiétude ?
Ariste
C'est à quoi je rêvais dedans ma solitude.
Oronte
Qui croirait que je songe à m'éloigner d'ici ? Reposez-vous sur moi, n'ayez aucun souci : C'était pour divertir une mélancolique, Que cet ami feignait de faire le critique ; De grâce, apaisez-le cependant que j'irai Courir après Climante, et le ramènerai.
Scène 5
Ariste, Olympe
Ariste
Il croit adroitement vous avoir offensée.
Olympe
Mon appréhension n'est pas encore passée. Je crains tout d'un secret qui peut être éventé.
Ariste
Je vous avais bien dit, il avait écouté.
Olympe
Sans doute que le traître y trouverait son compte, Si de sa jalousie il informait Oronte, Ah ! Que le temps est long.
Ariste
Ah ! Qu'il me dure aussi. Mais dans une heure au plus mes gens seront ici, Le rendez-vous est pris, l'heure même est donnée ; Les archers dispersés, la requête signée, Et Léonce a laissé vos parents en chemin Qui pour nous appuyer seront ici demain ; Et ne faut seulement que se saisir du traître.
Olympe
Climante a du crédit, et ce lâche peut-être Présentant le malheur qui lui doit arriver Détournera le coup qui me doit conserver. Il ne faut qu'un moment pour détruire l'affaire.
Ariste
Il peut ici beaucoup.
Olympe
Hélas ! J'en désespère.
Ariste
S'il sait notre dessein, tout est perdu pour nous. Mais...
Olympe
Oronte revient, et paraît en courroux.
Scène 6
Oronte, Ariste, Olympe
Oronte
Non, je n'en doute plus, leur flamme est toute claire, Cachez vous, et voyez l'effet de ma colère.
Ariste
Feignez bien !
Olympe
Qu'avez-vous ? Vous semblez éperdu !
Oronte
J'ai regret à l'honneur que je vous ai rendu.
Olympe
Et moi qui tiens de vous les respects pour injure, Je ne puis concevoir comment je vous endure.
Oronte
Si vous vous offensez de l'excès de ma foi, Vous n'aurez pas longtemps à vous plaindre de moi.
Olympe
Et pourvu que l'effet suive cette menace, Ce coup de désespoir me doit être une grâce.
Oronte
Pour un fâcheux objet qu'il faut abandonner La grâce qui l'éloigne est facile à donner.
Olympe
Vous vous repentirez d'avoir été trop sage.
Oronte
Je me suis repenti d'aimer une volage, Dont l'âme trop sensible aux feux d'un insensé.
Ariste
Monsieur ...
Oronte
Retirez-vous, votre temps est passé.
Olympe
Si c'est le seul sujet de l'ennui qui vous touche, Vous pourrez bien mourir le reproche à la bouche.
Oronte
Et si vous ne vivez avecque plus d'honneur, Je vous verrai mourir sans gloire et sans bonheur.
Olympe
J'en aurai toujours trop pourvu qu'Ariste m'aime.
Ariste
Feignez jusqu'à la fin.
Olympe
Ah ! Ma crainte est extrême.
Oronte
Oui, c'est trop abuser de ma facilité.
Olympe
Il ne faut donc jamais dire la vérité ?
Oronte
Chérir un innocent !
Olympe
En suis-je condamnable ? Et ne m'est-il permis que d'aimer un coupable ?
Oronte
Pour railler avec moi prenez mieux votre temps !
Olympe
Et vous ne tâchez point de rire à mes dépens.
Oronte
Je ne ris point, Madame, et n'en ai point d'envie.
Olympe
Vous me voulez jouer, mais je vous en défie.
Oronte
Croit-elle que je fais semblant d'être en courroux ? Et que pour l'attraper je feins d'être jaloux. Mais...
Olympe
Vous n'entendez rien à vous mettre en furie.
Oronte
Le dépit où je suis passe la raillerie, Et mon ressentiment va jusqu'au dernier point.
Olympe
Ne vous contraignez plus vous ne m'y prendrez point.
Ariste
Bon...
Oronte
Vous le prenez mal, et votre esprit s'abuse.
Olympe
Que vous seriez ravi si j'en restais confuse, Et que me faisant craindre un désordre nouveau ; Vous me fissiez en fin donner dans le panneau. Il suffit, reprenez votre humeur ordinaire.
Oronte
Ah ! C'est trop.
Olympe
Tout de bon, êtes-vous en colère ?
Oronte
J'y suis avec raison !
Olympe
Ce soupir est adroit ! Et tout autre que moi sans doute s'y prendrait.
Oronte
Trêve de raillerie à la fin je m'en lasse.
Olympe
Vous me bernez pourtant avec assez de grâce.
Oronte
Sur de pareils discours Climante assurément A pu prendre d'Olympe un mauvais sentiment. Cet esprit trop léger se dupe par l'oreille.
Olympe
Enfin n'y pensez plus, vous avez fait merveille. Si je vous ai montré que je ne craignais rien, Ce n'est pas qu'en effet vous ne feignez fort bien, Et que votre courroux n'ait beaucoup de finesse.
Oronte
Climante n'a pas vu que c'est un tour d'adresse, Et croyant me venger en troublant mon repos, Il s'est joué lui-même assez mal à propos.
Olympe
Confessez moi la dette, et m'aimez davantage !
Oronte
Il faudrait être fol pour la croire volage !
Olympe
Vous fâchez vous encor ?
Oronte
Climante n'est qu'un sot.
Olympe
Jaloux ?
Oronte
Il eut mieux fait de ne m'en dire mot.
Olympe
Être cruel alors que l'on vous prie.
Oronte
Certes il entend mal la belle raillerie. Vous avez vu Climante, et l'avez bien joué.
Olympe
Feignons avec esprit... vous l'a-t-il avoué.
Oronte
Il m'est venu trouver tout rêveur et tout triste, Pour me donner avis que vous aimiez Ariste, Et qu'en le caressant il vous avait surpris.
Olympe
Hé bien ! Sais-je en donner, même aux plus fins esprits ?
Oronte
Si je le vois tantôt, je lui donnerai bonne.
Olympe
Au moins conseillez-lui de ne jouer personne.
Scène 7
Ariste, Pancrace, Olympe, Oronte, Lisette
Ariste
Voici quelque nouvelle !
Pancrace
Ha Monsieur, écoutez !
Olympe
Il s'épouvante !
Oronte
Ah ! Dieux mes chevaux arrêtés.
Ariste
Le temps vient.
Olympe
Qu'avez vous ?
Oronte
Mes pistolets, quel trouble !
Lisette
Monsieur la foule croit, et le bruit se redouble !
Oronte
Ariste sauvez la, je vais descendre en bas.
Ariste
Allez je vous réponds qu'elle n'en mourra pas.
Pancrace
Dans ces anxiétés il faut que la prudence...
Oronte
C'est trop...
Scène 8
Un Exempt, Oronte, Ariste, Olympe, Climante, Pancrace, Jodelet, Lisette
Un Exempt
Faire le brave et se mettre en défense. Obéit-on ainsi dans les ordres du Roi ? Je vous fais prisonnier.
Oronte
Qui ?
Un Exempt
Vous, Oronte.
Oronte
Moi ?
Un Exempt
Oui, rendez votre épée.
Oronte
Ah ! Je la veux défendre. Ariste sans branler me la laissez vous prendre ?
Ariste
Comment peux-tu prétendre aucun secours de moi ? Ayant tant de sujet de me plaindre de toi. Dis lâche, n'es-tu pas ce ravisseur infâme, Qui contraignit Olympe à se dire ta femme, Elle qui s'abaissa jusques à te flatter, Dans les extrémités que tu voulais tenter : Dedans la ville d'Aix ne l'as-tu pas ravie ?
Olympe
Mais vous m'avez promis de lui sauver la vie.
Ariste
Madame, vos parents seront ici demain ! S'il obtient un pardon ce sera de leur main. Pour lui notre bonté serait trop criminelle.
Oronte
Ah Dieux !
Climante
Mais vous pourquoi prendre ces soins pour elle ?
Ariste
Pour la tirer des bras qui lui faisaient horreur, Et la mettre en état de braver ta fureur.
Oronte
Ah ! Lâche si j'étais en état.
Ariste
Hé bien traître. Que ferais-tu ?
Oronte
Climante...
Ariste
Apprends à me connaître.
Climante
Tu ne parleras pas toujours si hardiment.
Ariste
Tu ne joueras plus au moins impunément, Si j'ai passé pour sot enfin j'ai l'avantage, De te voir aujourd'hui jouer mon personnage, Et le voir d'autant mieux que ton esprit rusé, Ne peut plus m'empêcher d'être déniaisé, Si j'ai voulu manquer d'esprit et de courage, J'en vais faire paraître à ton désavantage ; Va dedans les prisons quérir ton châtiment, Toi va chercher du coeur dans ton ressentiment Pour soustraire à mes veux cette rare merveille, Ne le retenez point.
Oronte
Ah ! Douleur sans pareille.
Pancrace
Quelle vicissitude !
Olympe
À ne vous rien celer.
Ariste
Ah ! Ne leur faites point l'honneur de leur parler.
Climante
Tu te repentiras de ce que tu hasardes.
Un Exempt
Madame, je leur vais faire donner des gardes. Messieurs, il me faut suivre, allons, sortons d'ici.
Oronte
Faut-il donc que d'Olympe il soit le maître ainsi.
Ariste
Jusqu'à demain matin par un respect extrême, Je ne la verrai point encore que je l'aime ; C'est devant ses parents que j'attends...
Jodelet
Qu'en dis-tu ?
Ariste
Cet éclaircissement se doit à sa vertu, Non à vous.
Pancrace
Il touchait son an climatérique.
Oronte
Ah ! Trop cruelle Olympe.
Pancrace
Ah ! Destin tyrannique.
Olympe
Je réponds de nos jours.
Oronte
Ah !
Olympe
Je vous le promets.
Climante
Dieux !
Oronte
Je pars sans espoir de la revoir jamais.
Pancrace
Adieu, suivons mon maître, et dans son sort funeste Imitons le destin de Pilade et d'Oreste.
Ariste
À la fin nos malheurs...
Jodelet
Sans le prendre si haut Donnez nous notre fait, ayant ce qu'il vous faut. Lisette...
Ariste
Je t'entends.
Lisette
Ah ! Monsieur.
Olympe
Pauvre Amante !
Ariste
Va nous te le donnons et cent écus de rente.
Jodelet
Et les frais de la noce.
Ariste
Oui.
Jodelet
Ce mot n'est pas fat.
Ariste
En êtes-vous d'accord ?
Lisette
Ainsi soit-il.
Jodelet
Vivat.