Acte I
Scène 1
Valantin
Laurette paraît.
Valantin
Amour ne puis-je pas me dire misérable Puisque tu m'es contraire en m'étant favorable, Et que je puis ici justement t'accuser De me donner des biens dont je ne puis user, Depuis plus de deux mois je possède une femme Dont l'aimable beauté lance des traits de flamme. Et dont je reconnais que les puissants efforts Peuvent tout sur mon âme et rien dessus mon corps, Sitôt que je la vois ou lorsque je l'embrasse Mon ardeur s'alentit je me trouve de glace, Je ne puis savoir quel étrange malheur Change si promptement ma bouillante chaleur, Je me trouve immobile et plus froid qu'une souche Je baise ses beaux yeux je pâme sur sa bouche, Et lors que je devrais m'enivrer de plaisirs C'est quand je suis réduit à faire des désirs, Car loin de contenter mon amoureuse envie Je meurs du déplaisir de conserver la vie, Et de ne pouvoir pas faire ce que je veux Lorsque l'occasion se présente aux cheveux, Car sans dompter enfin l'ennui qui me surmonte Je blêmis de colère et je rougis de honte, De ne pas contenter mes brûlantes amours Lorsque je suis encore aux plus forts de mes jours, Et que je ne connais aucune défaillance Qui doive autoriser une telle impuissance, Puisque je suis pourvu de tout ce qui me faut Que la nature en moi n'a point fait de défaut, Que je me vois aimé de ma chère Laurette Autant comme je l'aime et que je le souhaite, Et qu'un hymen sacré me rendant son époux Me permet de cueillir ce qu'il a de plus doux, Ha Dieux ! À ce penser mon mal se rend extrême Et je souffre un tourment pire que la mort même, Malheureux Valantin quel crime as-tu commis Pour te rendre l'amour et le Ciel ennemis, Et toi chère beauté mon unique pensée Rendrai-je ton amour si mal récompensée, Et que je ne puis pas te faire bientôt voir Qu'ayant la volonté je manque de pouvoir, Encore ce qui m'attriste et tout ce qui me fâche, C'est la crainte que j'ai que quelqu'un ne le sache, Puisque si je pouvais découvrir mon tourment J'en pourrais espérer un prompt allégement Mais j'aperçois Laurette : ah Dieux qu'elle est aimable Que son aspect m'est rude et qu'il m'est agréable.
Scène 2
Laurette, Valantin, Catherine
Laurette
Quoi, Monsieur, si matin vous trouver en ces lieux.
Valantin
Ne vous [éton]nez point délices de mes yeux.
Laurette
Le beau nom.
Valantin
Si je viens dedans cette prairie Chercher un entretien propre à ma rêverie, Puisque vous savez bien que ce qui m'y conduit N'est que le triste état où le sort m'a réduit.
Laurette
Quel est donc votre mal.
Valantin
Il n'est que trop visible.
Laurette
Monsieur je n'en sais point qui soit assez sensible, Pour forcer votre humeur au point où je la vois Hé Dieux ! Vous soupirez est-ce à cause de moi. Embrassez-vous sitôt le souci du ménage Et vous repentez-vous de notre mariage.
Valantin
Non Madame il n'a rien qui ne me soit fort doux Et tout mon déplaisir n'est qu'à cause de vous, Craignant à tous moments de vous voir malheureuse.
Laurette
Monsieur défaites-vous de cette humeur peureuse, Et ne me tenez plus de semblables propos Si vous aimez mon bien comme votre repos, Car puisque notre hymen joint nos deux coeurs ensemble Je bénirai toujours le noeud qui les assemble.
Valantin
Et qui met dans vos bras un malheureux époux.
Catherine
Qui n'a rien après tout qui soit digne de vous.
Laurette
Si tu veux m'obliger sois un peu plus discrète Et laisse-moi flatter cet infâme squelette, Si vous continuez vous me ferez penser Que vous ne me parlez qu'afin de vous gausser.
Valantin
Me préserve le Ciel d'en avoir la pensée.
Laurette
Quittez donc ce discours dont je suis offensée, Et me dictez plutôt pour charmer notre ennui Quel divertissement nous prendrons aujourd'hui, Ayant accoutumé de fuir la solitude Je ne vous cèle point qu'elle m'est un peu rude, Et principalement quand je suis dans les champs Où l'on ne doit songer qu'à bien passer le temps.
Valantin
Madame proposez, je suivrai votre envie.
Laurette
Parmi tous ces plaisirs où le temps nous convie, Pas un ne me déplaît et je les aime tous.
Valantin
Vous n'avez qu'à choisir.
Laurette
Je m'en remets à vous.
Valantin
Et bien goûterons-nous du plaisir de la chasse.
Laurette
Oui : mais.
Valantin
Je connais bien que vous en êtes lasse Et que celle d'hier.
Laurette
Ah ! Monsieur nullement, J'irai si vous voulez.
Valantin
Non faisons autrement, Allons nous promener.
Laurette
Le chaud nous en empêche.
Valantin
Prenons donc sans sortir le plaisir de la pêche, Et pour avoir le frais allons vers le vivier Et faisons y jeter quelques coups d'épervier.
Laurette
C'est le meilleur dessein que nous eussions pu prendre Allons.
Valantin
Ne pressez rien.
Laurette
Que voulez-vous attendre.
Valantin
Un moment seulement pour nous faire apprêter Quelques provisions pour y faire porter, Afin que nous goûtions sur l'aimable verdure Tous les contentements que donne la nature, Et que nous y puissions après un tel festin Passer plus doucement le reste du matin.
Laurette
Puisque comme son corps son esprit est malade Le plaisir qu'il promet vous semblera bien fade.
Valantin
Que dis-tu ?
Catherine
Qu'il fait bon dessus des gazons verts Goûter en folâtrant mil plaisirs divers, Et qu'il n'est rien encor qui charme davantage Que d'être à couvert sous un sombre feuillage, Où malgré les rayons du Soleil et du jour Chacun n'est échauffé que des traits de l'amour.
Valantin
Pour faire concevoir ce plaisir à l'extrême Dire qu'il faut être encor proche de ce qu'on aime, Puisque quoi qu'il en soit nous ne chérissons rien Quand nous ne voyons point notre souverain bien.
Laurette
Et c'est ce qui me rend ton aspect méprisable Puisque je n'y vois point ce que j'y trouve aimable, Ce Soleil de mes yeux ce Francion charmant Qui cause mon plaisir comme toi mon tourment, Mais nous tardons beaucoup.
Valantin
Pardonnez-moi Madame, Je crains en vous quittant d'abandonner mon âme.
Catherine
Ayant atteint quasi la dernière saison Il a peur de mourir c'est avecque raison.
Valantin
Mais je vais de ce pas revenir tout à l'heure.
Laurette
Allez ne tardez point faites peu de demeure.
Scène 3
Laurette, Catherine
Laurette
Me voyant endurer jusques au dernier point Catherine à la fin ne me plaindras-tu point, Ne donneras-tu pas des soupirs à mes larmes Ne m'aideras-tu point en de telles alarmes, Et suivant le secours que j'espère de toi, N'auras-tu point de soin ni de pitié de moi. Tu sais que ce Trithon m'est bien plus exécrable Que mon jeune Adonis ne me semble adorable, Et qu'en me le donnant mes plus proches parents En pensant m'obliger ont été mes Tyrans.
Catherine
Oui, Madame, il est vrai vous êtes bien à plaindre, Et j'ignore comment vous vous pouvez contraindre, Jusqu'au point de flatter ce vieux spectre vivant Qui n'est que le portrait d'un fantôme mouvant.
Laurette
Tu sais que pour cacher le feu que j'ai dans l'âme Il est bon de flatter.
Catherine
Oui je le sais Madame, Mais je m'étonne encor comme vous l'avez pris Puisque d'un autre objet votre coeur est épris.
Laurette
Tu sauras que l'affaire était presque conclue Et qu'à ce mariage on m'avait résolue, Lorsqu'un puissant démon que je ne connais pas Me fit voir Francion pourvu de tant d'appas, Qu'à son premier abord je demeurai surprise Mon âme par ses yeux lui donna ma franchise, Et pour le faire court je fus au même jour De libre que j'étais une esclave d'amour.
Catherine
M'ayant déjà rendu votre amour manifeste Madame vous devez m'en déclarer le reste, Et me conter ici sans crainte de témoins Comme vint cet amour en y pensant le moins.
Laurette
En deux mots seulement je te vais satisfaire J'étais dedans Paris ma demeure ordinaire, Lorsque tous mes parents pressés pas Valantin Ou plutôt par l'arrêt de mon mauvais destin, M'accordèrent à lui sous le joug d'hyménée Et j'approchais déjà cette triste journée Quand ma mère me dit qu'il fallait allez voir Quelques chaînes de prix que je voulais avoir, Ce que lui promettant sans autre résistance Beaucoup moins par amour que par obéissance, Dès le même moment Valantin nous mena Pour avoir ces joyaux qu'enfin il me donna : Mais tu remarqueras que cette belle chaîne Fut le charmant objet de celle qui me gêne, Qu'elle fut le témoin de ma captivité Et que bientôt après je fus sans liberté : Car à peine avons-nous entré dans la boutique D'un marchand qui logeait vers la place publique, Que nous vîmes entrer aussitôt avec nous Un homme dont les traits me parurent si doux, Qu'à son premier aspect mon âme fut émue Elle brûla soudain d'une flamme imprévue, Et sans pouvoir nommer l'instinct qui la causait Plus j'en voyais l'objet et plus il me plaisait.
Catherine
Était-ce Francion.
Laurette
Oui chère Catherine C'est lui qui me parût d'une grâce divine, D'un port majestueux et tel qu'étaient les Dieux Quand amour les forçait d'abandonner les Cieux.
Catherine
Quel sujet l'amenait.
Laurette
Ce fut ma seule vue Car m'ayant rencontré dans la prochaine rue, Il me suivit des yeux jusqu'à tant qu'il me vit Entrer chez le marchand où son oeil me ravit.
Catherine
Mais enfin que fit-il, dites-moi je vous prie.
Laurette
Il se servit alors d'une grande industrie, Car feignant d'acheter un fort beau diamant Il m'aborda sans peine et fort facilement.
Catherine
Si bien que vous pourriez dire avec assurance Ignorant d'où vos feux auraient pris leur naissance, Qu'il se servit alors de quelque enchantement Pour gagner votre esprit avec un diamant.
Laurette
Qu'il m'éblouit les yeux par l'éclat d'une pierre Comme quand le Soleil réfléchit sur du verre, Car ses yeux pleins de feux qu'il me voulait bailler Frappaient le diamant et le faisaient briller : Mais je vois Valantin, à tantôt Catherine.
Catherine
Courez donc au-devant et faites bien la fine, Si tu reconnaissais mon sexe et mon dessein Tu cacherais l'ardeur qui règne dans ton sein.
Scène 4
Petit Jacques, Olivier, Marsault
Petit Jacques
Ne tiens plus les discours dont tu nous importunes Songe au bien qui t'attend plus qu'à nos infortunes, Montre-nous des essais de générosité Et fais une vertu de la nécessité, Sache que comme toi nous sommes Gentilshommes Que nous aimons l'honneur tout voleurs que nous sommes, Que nous n'ôtons jamais ce qu'on nous veut donner Et qu'il n'est rien en nous qu'on puisse condamner, Si nous prenons des biens on nous a pris des nôtres Le mal qu'on nous a fait nous le faisons aux autres, Et pour tout dire enfin dans cette extrémité, Nous rendons aujourd'hui ce qu'on nous a prêté, Sache que j'ai suivi plus de vingt ans les armes Que j'ai paru sans peur au milieu des alarmes, Que j'ai longtemps servi ma patrie et mon Roi Mais que depuis six mois je ne sers plus que moi. Qu'après avoir mangé tout mon fait à l'armée Je ne me repais plus d'une vaine fumée, Et que j'aime bien mieux tenter mille hasards Dessus les grands chemins que dans le champ de Mars.
Olivier
Oui, Monsieur, ce métier est bien plus profitable Mais avouez pourtant qu'il est moins honorable, Et qu'il est mal aisé quoiqu'on gagne beaucoup Qu'un homme comme moi l'exerce au premier coup.
Petit Jacques
Au contraire l'ami tout homme de courage Embrasse avec ardeur le meurtre et le carnage Il s'y porte aisément quand il s'y voit contraint Et mépriser l'honneur bien plus qu'il ne la craint, Moi-même j'en ai fait et l'épreuve et l'exemple J'ai dérobé d'abord jusques dedans le temple. J'ai tué des passants j'ai volé des marchands J'ai pillé dans la ville autant que dans les champs, En portant la terreur en plus de cent familles J'ai forcé bien souvent des femmes et des filles.
Olivier
Les belles actions.
Petit Jacques
Mais laissant ce discours Apprends que nous avons besoin de ton secours.
Olivier
Pourquoi.
Marsault
Pour faire un vol dans la maison prochaine.
Olivier
Comment.
Marsault
Que dis-je.
Petit Jacques
Rien, ne t'en mets pas en peine, Nous avons là-dedans un jeune homme de coeur Qui bravant le péril aussi bien que la peur Pour aider au dessein que nous avons dans l'âme A pris depuis deux mois les habits d'une femme, Il y feint de servir, et se cache si bien Que tous ceux du logis n'en reconnaissent rien.
Olivier
Feignons donc comme lui puisqu'il est bon de feindre.
Marsault
Réponds.
Olivier
Je suis à vous, vous ne devez rien craindre.
Petit Jacques
Mais notre Agent s'approche.
Olivier
Ah ! Quelle trahison ?
Scène 5
Laurette, Marsault, Petit Jacques, Catherine, Olivier
Laurette
Je n'ai jamais pensé sortir de la maison Et si je n'eusse usé d'une grande finesse Je n'eusse pu quitter notre feinte maîtresse.
Marsault
Et bien quand pourrons-nous voler ce grand trésor ?
Petit Jacques
Sera-ce sur le soir.
Catherine
Il faut attendre encor. Car dedans peu de temps ainsi que je l'espère.
Petit Jacques
Tu remets tous les jours.
Catherine
Hé bien, qui puis-je faire, Ne vaut-il pas bien mieux attendre un peu de temps, Que de nous voir frustrer honteux et mal contents.
Petit Jacques
Si nous étions traités, comme toi chez un maître, Rien ne nous presserait.
Catherine
Tu le seras.
Petit Jacques
Peut-être.
Catherine
Tu n'en dois point douter. Mais dis-moi cher ami, Quel est ce compagnon qui paraît endormi L'on dirait à le voir qu'il serait immobile.
Petit Jacques
Cher frère tel qu'il est, il nous est fort utile.
Catherine
Mais où l'as-tu donc pris.
Petit Jacques
Tu le sauras tantôt N'en dis mot seulement, voilà ce qu'il nous faut.
Catherine
Pourvu qu'il ait des yeux des mains et des oreilles Étant avec nous il fera des merveilles.
Olivier
Oui Monsieur, j'ai le bien d'avoir des qualités.
Catherine
J'en conçois quelque espoir.
Olivier
Que si vous en doutez L'effet quand vous voudrez pleigera ma parole.
Marsault
Hé bien qu'en dites-vous.
Catherine
Qu'il est assez bon drôle.
Olivier
Oui ma foi je le suis.
Catherine
Mais je sors de ce lieu Sers-nous fidèlement.
Petit Jacques
Jusqu'au revoir.
Catherine
Adieu.
Scène 6
Francion, Anselme
Francion
Ne m'en détourne point fais ce que je désire, Je suis venu trop loin pour m'en pouvoir dédire, Et malgré tes discours je suis trop bien sensé Pour quitter un dessein que j'ai bien commencé, Quand il m'en coûterait et l'honneur et la vie Je verrai cet objet dont mon âme est ravie, Et serai trop content si mon déguisement Me fait avoir le bien de la voir un moment. Pas un ne me connaît et dedans ce village Tout rit à mes souhaits et me donne courage Car outre ma finesse et mes habillements Ces fioles ces outils, et ces médicaments Dont l'on m'a tantôt dit l'usage et la pratique Me feront estimer un fameux Empirique, Ainsi je pourrai voir avec facilité Celle que mon rival tient en captivité, Je pourrai lui parler sans nulle défiance Allant voir Valantin pour avoir sa puissance, De prendre en son pays le nom d'Opérateur Et d'y faire un métier.
Anselme
Qui perdra son Auteur.
Francion
Que si tu tiens encore ce dessein pour infâme Sache pour m'exempter de reproche et de blâme, Que Jupiter jadis pour un sujet moins beau Prit tout Dieu qu'il était la forme d'un Taureau.
Anselme
Dites sans vous couvrir de ce prétexte honnête Qu'Amour fait aisément d'un amant une bête Qu'il prive de raison tous ceux qu'il a vaincus.
Francion
Il dompte tous les Dieux.
Anselme
Exceptez en Bacchus, Révérez avec moi ce grand Dieu des Bouteilles, Qui produit tous les jours de si rares merveilles, Et qui me fait jouir avec fort peu d'efforts D'un plaisir qui pourrait ressusciter des morts, C'est avec ce grand Dieu que l'on a point de crainte Que l'on ne fait jamais de regrets ni de plainte, Que l'on ne connaît point l'usage des soupirs Et qu'on peut tous les jours contenter ses désirs.
Francion
Laisse tous ces discours Anselme je te prie, Cesse de te railler.
Anselme
Si faut-il que je rie, Ou vous n'aurez jamais de repos avec moi.
Francion
Oui, parce que tu sais que j'ai besoin de toi.
Anselme
Bien je ne dirai mot. Mais achevez de grâce, Le discours dont hier nous quittâmes la trace.
Francion
Si je m'en ressouviens, je t'ai déjà conté Comme je vis Laurette avec subtilité, Et comme j'achetai pour m'approcher près d'elle Une Bague de prix qu'elle trouva fort belle.
Anselme
Oui, Monsieur il est vrai, vous m'avez dit cela, Et m'avez raconté comme elle s'en alla.
Francion
Pour donc avoir encor le bonheur de sa vue, Je demandai son nom sa demeure et sa rue.
Anselme
À qui cela Monsieur.
Francion
Au Marchand où j'étais.
Anselme
Hé bien vous le dit-il, fut-il assez courtois.
Francion
Oui, je fus satisfait, et j'appris davantage Qu'elle était accordée avec un homme d'âge, Qui tâchant de se rendre agréable à ses yeux Lui venait d'acheter des joyaux précieux.
Anselme
Enfin que fîtes-vous.
Francion
Sachant donc sa demeure Désireux de la voir j'y fus dès la même heure. Mais le malheur voulut que l'on me la cela Et je ne la vis pas qu'à quinze jours de là.
Anselme
Mais lui parlâtes-vous.
Francion
Oui.
Anselme
Mais de quelle sorte.
Francion
Comme un jour je passais, je la vis sur sa porte, Et lors pour l'accoster avec quelque raison Je lui vins demander si près de sa maison Il ne demeurait point un nommé Périandre. Ce qu'enfin ne pouvant aucunement m'apprendre, Je changeai de discours et comme tout surpris Je la remerciai du soin qu'elle avait pris, Lors elle me répond. Mais avec un langage Qui m'obligea d'abord d'en dire davantage. Car pour le faire court, je lui dis mon dessein Je reconnus l'ardeur qu'elle avait dans le sein. Elle-même m'apprit son funeste Hyménée Me promit de la voir la première journée, Où n'ayant point manqué j'appris que son époux Était d'un naturel et barbare et jaloux, Et que le lendemain cet homme tout sauvage L'emmenait pour longtemps vivre dans son village.
Anselme
Bref.
Francion
Après cent discours elle me dit adieu Et me pria surtout de venir en ce lieu Mais si bien déguisé qu'on ne me put connaître.
Anselme
Voilà qui va fort bien. Mais que vois-je paraître.
Francion
C'est l'hôtesse qui vient la serviette à la main.
Scène 7
L'Hotesse, Anselme, Francion
L'Hotesse
Le déjeuner est prêt.
Anselme
Aurons-nous de bon vin.
L'Hotesse
Oui Monsieur, le meilleur de toute la contrée.
Anselme
Qu'avez-vous, préparés.
L'Hotesse
Vous aurez pour l'entrée Un dindon, deux perdrix, avec un gras chapon.
Anselme
Mais vous ne parlez point de membre de mouton. N'en avez-vous pas mis.
L'Hotesse
Non.
Anselme
Mettez-en de grâce Avec un aloyau des plus gras de sa race.
L'Hotesse
Nous n'avons qu'un mouton que l'on vient d'égorger Il est encor tout chaud.
Anselme
Qu'on m'en donne à manger.
L'Hotesse
Mais il sera bien dur.
Anselme
Je le trouverai tendre Donnez ne feignez point, je ne saurais attendre.
L'Hotesse
Monsieur vous vous moquez.
Anselme
Non Madame j'en veux.
L'Hotesse
Ce que j'ai préparé suffira pour vous deux Et puis un tel manger n'est pas trop délectable.
Anselme
N'importe mettez-en, je mangerais le Diable, Quoi qu'il en soit mes dents ne s'en casseront point Et je n'en ferai point élargir mon pourpoint, J'ai le ventre plus creux qu'une basse de viole J'ai dedans plus de vents que n'en retient Éole Et...
Francion
Finis ces discours dont tu nous étourdis Ah ! Dieux les beaux tétons qu'ils sont bien rebondis. Quoi qu'il puisse arriver il faut que je les baise.
L'Hotesse
Oui vraiment il le faut, vous parlez à votre aise. Arrêtez-vous ? Aga.
Anselme
Que ce plaisir m'est doux Il faut recommencer.
L'Hotesse
Là Monsieur tenez-vous. Vous n'êtes pas boucher pour tant tâter la viande.
Francion
Non mais je l'aime bien.
Anselme
La petite friande Monsieur sortons d'ici, car tout se refroidit.
Francion
Allons je le veux bien.
Anselme
Faites ce que j'ai dit.
L'Hotesse
Bien, mais je vais toujours faire mettre sur table.
Francion
Anselme qu'elle est belle.
L'Hotesse
Ah ! Dieux qu'elle est aimable.
Acte II
Scène 1
L'Hotesse, La Servante
L'Hotesse
Les as-tu vus sortir ont-ils changé d'habits.
La Servante
Oui Madame il est vrai comme je vous le dis.
L'Hotesse
Ils ont quelque dessein que je ne puis connaître Mais d'où les as-tu vus.
La Servante
J'étais à la fenêtre.
L'Hotesse
Quel chemin tiennent-ils.
La Servante
Ils vont vers le château Et marchent doucement le nez dans le manteau, Mais Madame en tout cas vous avez de bons gages Leurs chevaux leurs habits, et tout leurs équipages, Valent bien pour le moins ce qu'ils ont dépensé.
L'Hotesse
Je n'estime rien moins que ce qu'ils ont laissé Et si tu connaissais. Mais cachons notre faute.
La Servante
Madame je vois bien que vous aimez notre hôte.
L'Hotesse
Il est vrai.
La Servante
Mais au moins laissez-moi son valet.
L'Hotesse
Va ne te moque point, le parti n'est pas laid N'est-il pas en bon point ? N'a-t-il pas bonne mine.
La Servante
Et principalement dedans une cuisine. C'est là qu'il sait paraître avec un grand éclat, Et qu'il sait nettoyer adroitement un plat Jamais je n'en ai vu qui lui soit comparable. Il a mangé lui seul tous les mets de la table, Et pout tout dire en fin il a tant bu de vin, Que celui qui servait en a mal à la main.
L'Hotesse
Mais tu l'aimes pourtant, quoi que tu veuilles dire.
La Servante
Ma foi c'est un galant, il a le mot pour rire. Et je fais tant d'état de sa joyeuse humeur Que je l'aime.
L'Hotesse
Ah ! Vraiment tu lui fais trop d'honneur Et sitôt qu'il viendra dans cette hôtellerie Je lui ferai savoir.
La Servante
Madame je vous en prie Vous me ferez plaisir.
L'Hotesse
Au moins nous en rirons, Mais pour moi je ne sais ce que nous résoudrons.
La Servante
Madame commandez, je vous suis toute acquise.
L'Hotesse
Viens je te conterai quelle est mon entreprise.
Scène 2
Valantin, Francion, Anselme
Valantin
Oui, demeurez mon maître, en toute liberté.
Francion
Vous m'obligez beaucoup sans l'avoir mérité.
Valantin
Je ferais plus pour vous si je le pouvais faire.
Francion
Comment après cela puis-je vous satisfaire.
Valantin
Si vous voulez vous mettre au rang de mes amis Faites-moi le récit que vous m'avez promis.
Francion
Monsieur, je vous dirai, s'il vous plaît de m'entendre Que le désir de voir aussi bien que d'apprendre, Me fit abandonner dès l'âge de quinze ans Le lieu de ma naissance et mes plus chers parents, D'abord cette Province en merveille féconde L'honneur de l'univers la maîtresse du monde, L'Italie en un mot par des secrets appas Attira puissamment et mon coeur et mes pas, Et je me disposais pour y passer ma vie Lorsqu'un nouveau dessein m'en fit perdre l'envie, Je quittai donc porté d'un désir curieux Ce climat si charmant et si délicieux, Ensuite m'étant mis sur un vaisseau de Gênes, J'arrivai sans péril et sans beaucoup de peines, Sur les côtes d'Espagne où l'Èbre si fameux Rend tribut à la mer de ses flots écumeux, Je ne demeurai guère en cette ingrate terre Pour aller visiter l'agréable Angleterre, La guerrière Hollande, et ces champs que le cours Du Renommé Danube engraisse tous les jours.
Anselme
Qu'il est judicieux, qu'il a bonne mémoire Qu'il ment bien à propos et qu'il en fait accroire, Puissé-je devenir un célèbre mâtin S'il a jamais passé Vaugirard ou Pantin.
Francion
Assez près de sa source.
Anselme
Où les ânes vont boire.
Francion
S'élève une forêt aussi vieille que noire Et qui servait d'asile aux antiques Germains Quand ils étaient pressés par les soldats Romains, Là dedans loin du bruit et de l'inquiétude Un vieillard allemand s'appliquait à l'étude Et sans être jaloux du bonheur des Césars Occupait son esprit à cultiver les arts, Tout ce qui voit le jour tout ce qui prend naissance Tombait évidemment dessous sa connaissance, Il savait la vertu des moindres végétaux Et discourait des mieux du pouvoir des métaux, Il était bien versé dedans l'Astrologie Et pratiquait souvent cette honnête Magie. Qui peut sans offenser le souverain des Dieux Étonner la Nature et charmer tous les yeux.
Anselme
Monsieur vous oublier le plus considérable Car il jetait les dés d'une adresse admirable, Attaquait un jambon d'un effort plus qu'humain Et vidait tout d'un trait quatre pintes de vin.
Francion
Surtout il excellait dedans la médecine Cette profession éminente et divine, Qui maintient la santé dans les plus faibles corps Et nous défend si bien contre le Dieu des morts, Il savait mieux qu'aucun quelle herbe est abstersive Quelle ouvre les conduits quelle est dessiccative Quelle par sa chaleur mûrit les crudités Quelle dissout le flegme, et les viscosités Quelle purge le sang, quelle chasse la bile Quelle astreint ou digère, et quelle désopile, Et sans rien observer que l'urine et le pouls Découvrait tous les maux qui s'attachent à nous, Il guérissait la fièvre intermittente hectique Ainsi que l'éphémère et la symptomatique. Par le moyen d'une eau très agréable au goût Bénigne en ses effets et de fort peu de coût, Il soulageait bientôt la prompte apoplexie L'incube dangereux la triste épilepsie, Mais surtout il avait des secrets de haut prix Pour combattre le mal que l'on prend chez Cypris.
Anselme
Monsieur vous en parlez et par expérience Il exerça sur vous ses secrets d'importance, Je crois bien que sans lui vous eussiez eu besoin D'aller jusqu'en Syrie et peut-être plus loin.
Francion
Il composait d'un baume à fermer les blessures, D'un onguent souverain pour toutes les brûlures, D'un emplâtre gommeux à mettre sur le sein Et d'un savon musqué pour nettoyer la main.
Anselme
Surtout il entendait la physionomie Il se mêlait aussi de souffler l'Alchimie Et quand on lui donnait un malheureux douzain Il devinait des mieux en regardant la main, Il fixait le mercure en disant trois paroles Et même fabriquait des mauvaises pistoles, Il voulut m'enseigner ce métier merveilleux. Mais je lui remontrai qu'il était périlleux Que quiconque l'exerce est sujet à la corde Et que pour lui les lois sont sans miséricorde.
Francion
Ne veux-tu pas te taire insolent effronté.
Anselme
On qualifie ainsi qui dit la vérité.
Valantin
Ô Dieux ! Le rare esprit.
Francion
Cet homme vénérable Employant à m'instruire un soin incomparable, Je devins si savant en moins de quinze mois Que je l'égalais bien, si je ne le passais, Après qu'il m'eût montré sa doctrine profonde Je sortis de chez lui pour courir tout le monde, Et contenter mes yeux de tant d'objets divers Qu'en supporte la terre, et qu'enfermaient les mers, J'aurais trop de sujet pour emplir cent volumes Si je voulais parler des forces des Coutumes, De l'ordre Politique, et des Religions Que tiennent aujourd'hui toutes les Nations, Il suffit que j'ai vu des montagnes brûlantes Des abîmes sans fonds, et des Îles flottantes, Que je me suis trouvé mais non pas sans travaux Chez des peuples polis et des peuples brutaux, Que j'ai senti l'ardeur qui déserte l'Afrique Enduré les hivers qui sont sous l'Antarctique, Et fait plus de chemin que ce fameux vaisseau Dessus qui Magellan tourna la terre et l'eau.
Anselme
Quoi qu'il raconte ici de son rare mérite Il n'a jamais rien fait qu'écumer la marmite, Que garder les tisons, et battre le pavé.
Francion
Il n'est point de secrets que je n'aie éprouvés Mais pour tirer du fruit de mes fâcheux voyages, Je conférai longtemps en Perse avec les Mages Dans l'Inde Orientale avec les Braquemanes Et dans la basse Asie avec les Talismanes, Je fis en mille endroits des cures fort célèbres Au Prince de Congo je remis les Vertèbres, Je conservai la vue au Roi de Cananor J'ôtai la sciatique au superbe Mogor, Je pansai le Négus d'un ulcère incurable, Et guéris le grand Kan, d'un abcès incroyable, Enfin je débitai mes remèdes puissants En la splendide Cour du Sophi des Persans.
Anselme
Il me souvient encore que depuis dans Mycènes Il guérit un pourceau d'une grande migraine, Qu'il pansa pour le moins dix chevaux du farcin Et qu'il remit aussi la cuisse d'un poussin.
Francion
Lors que le Grand Seigneur assiégeait en personne Sur l'Euphrate campé, la forte Babylone, Il advint par malheur qu'un boulet de canon Frappa son Grand Vizir au-dessous du sternon. Chacun le croyait mort, on voyait ses entrailles Et on lui préparait de belles funérailles. Lorsque je le frottai de mon baume excellent Tout à l'heure son mal devint moins violent, Le quatrième jour il visita l'armée Qui fut par ce spectacle au dernier point charmée, Et confessa tout haut que mon médicament Opérait sur les corps miraculeusement.
Valantin
Vous méritez encor de plus grandes louanges Je crois que votre esprit tient de celui des Anges, Et que les justes Dieux vous ont conduit ici Pour alléger ma peine et finir mon souci. Mais Laurette s'approche ô venue importune Pouvait-il m'arriver une pire infortune.
Francion
C'est elle je la vois cet objet nonpareil Qui m'éblouit les yeux comme un autre soleil, Que de divins appas, que d'adorables choses Que d'extrêmes beautés que de lys et de roses Toi qui mis autrefois son portrait dans mon sein Amour fais prospérer mon généreux dessein.
Scène 3
Valantin, Francion, Laurette, Anselme
Valantin
Madame venez voir un homme incomparable.
Francion
Ah Monsieur je n'ai rien qui soit considérable Si ce n'est le désir que j'ai de vous servir Et cela m'est un bien qu'on ne me peut ravir.
Laurette
Puisque vous l'estimez il est digne de gloire Je crois qu'il vaut beaucoup.
Valantin
Vous le pouvez bien croire.
Francion
Si cet homme me loue au lieu de me haïr Est-il rien désormais qui me puisse trahir.
Valantin
Je lui viens maintenant d'octroyer la puissance De débiter ici ses secrets d'importance, Et d'y faire deux mois un honnête trafic Qui ne saurait tourner qu'au profit de public.
Francion
Si mes secrets dans peu ne trouvent point de bornes Nous verrons sur ton front une forêt de cornes.
Laurette
Mais encore qu'a-t-il donc.
Valantin
Des secrets sans égaux Pour guérir promptement toutes sortes de maux, Il est des plus savants qui soient dedans la France. Il sait parler de tout avec expérience, Et vient si bien à bout de ce qu'il entreprend Qu'il se fait admirer du plus indifférent, Il a vu les pays les plus déserts du monde Et bref son éloquence est tellement féconde Que lorsqu'il m'a conté le chemin qu'il a fait. J'ai demeuré ravi surpris et satisfait.
Laurette
Il est donc Médecin.
Anselme
N'en soyez plus en peine Madame il est Docteur de la Samaritaine.
Laurette
Et par conséquent donc grand arracheur de dents.
Francion
Oui Madame, et j'en ai plus de cent là-dedans, Qui sont d'une grosseur toute prodigieuse.
Laurette
De grâce montrez-les.
Francion
La chose est curieuse Et bien digne de voir tant pour sa rareté Comme pour faire foi de ma dextérité, J'ai tout seul le secret de les tirer sans peine Tous les autres n'en font qu'une promesse vaine. Et l'on sait qu'à Paris Carméline et du Pont Ne tiennent que de moi la science qu'ils ont. Mais voyez s'il vous plaît.
Laurette
Ah ! Dieux quelle abondance.
Francion
Jugez après cela de mon expérience.
Laurette
Mais qu'est cela dedans.
Francion
D'un jus fort précieux Pour conserver la vue et nettoyer les yeux.
Laurette
Et là-dedans encor.
Francion
Non c'est d'une pommade Qui peut rendre charmant le teint du plus malade.
Laurette
Ici dedans Monsieur.
Francion
Ce sont quelques senteurs.
Laurette
Là.
Francion
D'une eau pour ôter les tâches de rousseurs.
Laurette
Et dedans ce papier.
Francion
Ce sont quelques tablettes.
Laurette
Et ceci dites-moi.
Francion
Ce sont des savonnettes Qui sont pour nettoyer et pour blanchir la main.
Laurette
Et là.
Francion
C'est d'une poudre à mettre dans le vin.
Laurette
Ici.
Francion
D'un onguent vert qu'on met sur les brûlures.
Laurette
En ce coin.
Francion
C'est d'un baume à fermer les blessures.
Laurette
Et là.
Francion
C'est de la poudre à faire éternuer.
Laurette
Là.
Francion
C'est du vif argent.
Anselme
Propre à faire suer.
Laurette
Et dedans ce milieu.
Francion
Des essences de Rome.
Laurette
Et là-dessous Monsieur.
Francion
Des chapelets de baume.
Laurette
Et ces petits carrés dites-moi ce que c'est.
Francion
Ce sont des muscadins prenez-en s'il vous plaît Ils donnent une odeur agréable à la bouche.
Laurette
Combien les vendez-vous.
Francion
Qu'aucun soin ne vous touche.
Valantin
Mais je vais commander qu'on dresse le repas. Mon maître demeurez je reviens de ce pas, Je veux que nous dînions aujourd'hui tous ensemble.
Francion
Bien Monsieur je ferai tout ce que bon vous semble.
Scène 4
Francion, Laurette, Anselme
Francion
Maintenant que je suis sans nul empêchement Madame dites-moi pour parler librement S'il ne vous souvient point d'avoir vu mon visage.
Laurette
Mais vous à quel propos me tenir ce langage.
Francion
Madame c'est afin de vous faire savoir Que je ne viens ici qu'afin de vous y voir, Que si vous me blâmer d'avoir eu trop d'audace C'est de vous seulement que j'implore ma grâce, Songez qu'en ce péché que vous avez causé Je ne suis criminel que pour avoir osé, Et que vous ne sauriez accuser ma présence Sans accuser aussi votre peu de constance.
Laurette
Je ne vous connais point.
Francion
Voyez, voyez mes yeux. Et peut être à la fin vous me connaîtrez mieux Observez mes regards et leur secrète flamme Vous pourra témoigner celle que j'ai dans l'âme Et vous fera savoir qu'en cet heureux moment, Que mon amour paraît sous mon déguisement.
Laurette
Oui je vous reconnais, plus je le considère.
Francion
Je suis.
Laurette
Qui.
Francion
Francion.
Laurette
Ah ! Dieux se peut-il faire Oui, c'est toi que je vois paraître dans ces lieux Cher auteur de mes feux.
Francion
Beau chef-d'oeuvre des Cieux Ah ! Je meurs de plaisir.
Laurette
Ah ! Je pâme de joie Rendons grâce à l'amour du bien qu'il nous envoie.
Francion
Mais après tout mon amour, vous m'avez méconnu.
Laurette
Pour trop penser à vous cela m'est advenu Car mon âme employée à garder votre image N'assistait point mes yeux pour voir votre visage.
Francion
Ah ! Ne me flattez point.
Laurette
Je dis la vérité.
Anselme
Monsieur retenez-vous dans cette extrémité Ne vous échauffez pas craignez la pleurésie, Et modérez l'ardeur dans votre âme est saisie. Ou si vous désirez aller au monument Léguez-moi tous vos biens, faites un testament.
Francion
Mais Dieux quelqu'un s'approche.
Anselme
Ah !
Laurette
C'est ma Catherine.
Francion
Qu'as-tu ?
Anselme
Je suis blessé par l'enfant de Cyprine. Ou plutôt par cet oeil vrai soleil éclatant.
Scène 5
Laurette, Catherine, Anselme
Laurette
Que viens-tu dire ici.
Catherine
Que Monsieur vous attend, [Le dîner est servi.]
Laurette
Allons sans plus attendre.
Anselme
Ah ! Mon coeur je suis cuit, je n'ai pu m'en défendre, Il me faut avouer captif de ta beauté, Adieu grands Cabarets, adieu ma liberté Je ne veux plus chérir que ces illustres charmes Et je quitte le vin pour l'usage des larmes.
Catherine
Si vous voulez parler expliquez-vous donc mieux.
Anselme
Je dis que je suis pris à la glu de tes yeux.
Catherine
Par ce galimatias que me voulez-vous dire.
Anselme
Que vous m'avez charmé.
Catherine
Voire.
Anselme
Il n'en faut point rire.
Catherine
Vous m'obligez par trop de me vouloir du bien : Mais ce bonheur est tel que je n'en croirai rien.
Anselme
Ma chère dulcinée ah tu le peux bien croire Si je ne te chéris que je meure sans boire, Et que mon estomac se remplisse de vent Au lieu des bons morceaux qu'il reçoit si souvent.
Catherine
Après un tel serment je vous tiens véritable.
Anselme
Mais allons donc dîner.
Catherine
Entretien délectable Ce fou me prend pour fille et se méprend au point De n'estimer en moi que ce que je n'ai point.
Anselme
Elle croit que j'en tiens mais elle est bien trompée. En pensant m'attraper elle s'est attrapée, Puisque je ne me sers de cette invention Qu'afin de m'informer de son intention. Que pour la détourner de découvrir mon maître, Et pour lui mieux cacher tout ce qu'il en peut être, Amour je ne suis point au rang de tes vaincus. Et je ne tiens de loi que de celle de Bacchus.
Acte III
Scène 1
Francion, Valantin, Anselme
Francion
Découvrez-moi Monsieur avec toute assurance En quoi vous désirez d'employer ma science, Et je vous ferai voir avec des prompts effets Que je sais m'acquitter des biens que l'on m'a faits.
Valantin
Dois-je ou ne dois-je pas lui dire ma faiblesse.
Francion
De grâce apprenez-moi quelle douleur vous presse Je ne puis autrement vous donner de secours.
Valantin
Bientôt sa violence abrégera mes jours.
Francion
Montrez-vous plus constant ne perdez point courage Votre pouls va fort bien vous avez bon visage, Vous n'êtes pas si mal que vous imaginez Et c'est hors de propos que vous vous étonnez.
Valantin
Quand je pense parler de l'ennui qui me touche. La honte me retient et me ferme la bouche, Je demeure confus et je souhaiterais De n'avoir jamais eu l'usage de la voix.
Francion
Si vous voulez guérir bannissez cette honte Il n'est point d'accident qu'un grand coeur ne surmonte, Un homme généreux n'est jamais abattu Et ce sont ses malheurs qui font voir sa vertu.
Valantin
Faisons donc un effort puisqu'il faut que je die Pour avoir guérison quelle est ma maladie.
Anselme
Qu'il se fait bien prier, qu'il fait bien le discret Le vieux dogue est atteint de quelque mal secret, Pour avoir visiter les lieux où l'on exerce D'amour et de Vénus l'agréable commerce, Pour moi je fais la nique à tous les jeux d'amour Et ce n'est qu'au bon vin à qui je fais la cour.
Francion
Monsieur encor un coup dissipez cette crainte. Qui vous donne la gêne et vous tient en contrainte Si votre mal est tel qu'on le doive celer J'ai le don de me taire et de dissimuler.
Valantin
Mon Maître, vous saurez que les yeux de Laurette, Firent naître en mon sein une flamme secrète, Et qu'insensiblement cette jeune beauté S'acquit un grand pouvoir dessus ma volonté Conduit par mon amour je l'allai voir chez elle Mais jusqu'au dernier point je la trouvai rebelle. En vain je l'entretins de mon affection Car je ne peux gagner son inclination, Hors d'espoir de fléchir son courage sévère J'employai mes efforts pour m'acquérir sa mère, Elle dont l'avarice était l'âme et le dieu Qui connaissait fort bien que j'étais de bon lieu, Qui savait mes moyens et l'âge de sa fille Me prit pour le support de toute sa famille Bref étant accordé notre hymen s'accomplit Et pour le consommer on nous met dans le lit, Là cette belle attend avec impatience De faire une agréable et douce expérience, Des innocents transports et des chastes plaisirs Dont les nouveaux époux contentent leurs désirs, Mais je suis auprès d'elle aussi froid qu'une souche En vain sa belle main me caresse et me touche, En vain par ses baisers elle croit m'émouvoir En cette occasion ils manquent de pouvoir.
Anselme
Monsieur permettez-moi d'occuper votre place, Lors puissé-je mourir si je ne la terrasse Et si je ne lui montre en ce même moment Qu'en la guerre d'amour j'attaque vaillamment.
Francion
Taisez-vous.
Valantin
Un dépit me saisit le courage Je peste contre moi, je déteste j'enrage, J'accuse le destin la nature et les Dieux Et je prends à partie et la terre et les Cieux. Aux premières clartés de l'aurore naissante Laurette sort du lit toute triste et pleurante, Une extrême colère éclate sur son front Et me fait justement redouter un affront.
Anselme
Si l'on peut du discours et des traits du visage Tirer de l'avenir un assuré présage Ce vieillard portera dessous ses cheveux blancs Plus de corne qu'un boeuf, ou qu'un Cerf de sept ans.
Valantin
Ensuite j'ai tenté toute chose possible Pour ranimer mon corps et le rendre sensible, Je n'ai presque mangé que des culs d'artichauts Que des myrabolans qui sont bien aussi chauds, J'ai pris la cantharide et la verte pistache Sans que mon mal pourtant en ait de relâche. J'ai bien souvent usé de graisse de sanglier, De présure de lièvre et d'huile de laurier. J'ai pris huit jours durant en formes de pilules D'un renard amoureux les tendres testicules, Et j'ai bu mille fois de la décoction Desguine de nepite, et de satyrion, Mais mon mal est si grand que le meilleur remède N'a pu m'en délivrer ni me donner de l'aide Et si votre savoir ne me peut secourir Je suis hors de dessein et d'espoir de guérir.
Francion
Monsieur en vérité vous êtes fort à plaindre Car pour ne point mentir et pour ne vous rien feindre, Les remèdes humains ne peuvent soulager Le mal de qui les Dieux vous veuillent affliger.
Valantin
Ô Malheur sans pareil, ô sentence mortelle.
Anselme
Agréable entretien.
Valantin
Si ma disgrâce est telle Je vais pour avancer l'heure de mon trépas ; Du sommet de ce roc m'élancer jusqu'en bas Je vais dès cet instant la tête la première Me jeter dans ce gouffre ou dans cette rivière. Mais vous qui pratiquez tant de secrets divers Vous à qui la nature et les Cieux sont ouverts, Je vous prie à genoux par l'illustre écarlate Du fameux Galien, et du grand Hippocrate, Et par cent écus d'or qui seront votre prix D'apaiser le tourment qui trouble mes esprits.
Anselme
Monsieur donnez-les-moi, n'en soyez plus en peine Je guéris votre mal en moins d'une semaine. Mon maître ne sait pas ce secret comme moi Ce n'est qu'un ignorant.
Valantin
Qu'il est plaisant.
Francion
Tais-toi, Finissez votre plainte et tarissez vos larmes, Je vous assisterai par le pouvoir des charmes Oui, vous en guérirez si vous avez le coeur D'affronter les Démons et de vaincre la peur. Mais sans vous amusez de des discours frivoles Les effets dedans peu prouveront mes paroles, Puisque tout est possible aux savants comme moi.
Valantin
Ne m'en assurez plus mon maître je vous crois.
Francion
Quand je l'ai commandé l'on brûle sous l'Arctique Et l'on tremble de froid sous la ligne écliptique, Le clair astre du jour se lève en Occident Perd toute sa lumière et cesse d'être ardent, Sans crainte et sans danger l'on marche dessus l'onde, La terre se va mettre hors du centre du monde, Le feu n'est plus subtil, l'air produit des poissons Et le sein de Neptune est couvert de moissons, Je fais d'une vallée une haute montagne Et d'un mont orgueilleux une rase campagne, J'arrache d'un seul mot les étoiles des Cieux Et je suis obéi des Démons et des Dieux, Mais pour vous témoigner que je suis véritable Je vais vous raconter une histoire notable, Qui vous fera savoir qu'il n'est rien ici-bas Qui puisse résister quand je ne le veux pas. Comme nous traversions l'Empire du Mexique Je vis à l'impourvu la femme du Cacique Et je conçus pour elle un feu si violent Que celui du Vésuve est beaucoup moins brûlant, De toutes les beautés c'était le prototype Et la mer est plus calme à l'endroit de l'Euripe, Que n'était mon esprit lorsque son oeil divin Porta le trait d'amour jusqu'au fond de mon sein. Je vous dirais plutôt le nombre des areines Qui flottent sur les bords des marinières pleines, Et le nombre des pleurs que versent les amants Que de vous raconter celui de mes tourments, Je devins tout pensif et tout mélancolique Je parus aussi sec qu'un mort ou qu'un étique, Sans m'anatomiser on eût compté mes Os Et de nuit et de jour je vivais sans repos, Mais lassé de pousser des soupirs et des larmes. Enfin je fus contraint de courir à mes charmes, Et ce divin objet d'amour et de beauté Perdit en moins d'un jour toute sa cruauté, Par leur secret pouvoir elle finit ma peine Elle fut mon esclave au lieu d'être ma Reine, Et quand j'en eus tiré ce que je désirais Je croyais la quitter comme je l'espérais, Mais elle abandonna le Sceptre et la Couronne Pour jouir de ma vue et servir ma personne, Elle me voulut suivre et quittant ses habits Courut avecque moi les plus lointains pays, Suivi de cette belle et charmante compagne J'exerçai ma science en la nouvelle Espagne, Province en mille endroits pleine de mines d'or, Et dont chaque habitant possède un grand trésor, Ensuite je passai dans la Californie Delà dans la Floride, et dans la Virginie, Et voulant retourner en ces aimables lieux, Où je vis en naissant la lumière des Cieux, Je me mis sur la mer mais quittant le rivage Le Ciel nous menaça d'un violent orage, Un soudain tourbillon s'élève dessus l'eau Et jusqu'en Danemark emporta mon vaisseau, J'allai de ce pays dedans la Moscovie Après je visitai la Cour de Cracovie, Celle de l'Archiduc et de ce grand Seigneur Qui remplit quand il veut l'Europe de frayeur, Partout où je passais cette amante idolâtre Sans songer à son rang montait sur mon Théâtre, Et sans aucun dessein ses beautés enchantaient Et le coeur et les yeux de ceux qui m'écoutaient, Plus que je ne voulais j'avais de la pratique Chacun de tous côtés courait à ma boutique, Et je débitais seul plus de médicaments Que cent Opérateurs, et que cent Charlatans, Une fois le Sultan la vit dedans Byzance Aussitôt il l'aima, mais avec véhémence, Pour apaiser sa flamme il la voulut avoir Et pour la conserver je manquai de pouvoir, Le cruel me l'ôta de puissance absolue Et causa son trépas en l'ôtant de ma vue.
Anselme
Mon Maître dites tout, et confessez ici Que ses filles d'honneur la suivirent aussi, Et que les doux attraits qu'on voit en mon visage Firent naître en leurs coeurs et l'amour et la rage, Qu'après m'avoir cent fois supplié vainement À la fin la rigueur les mit au monument, Jamais vous le savez je ne leur voulus plaire Car elles n'avaient rien qui me pût satisfaire, Moi qui suis délicat et qui ne puis aimer Que les grandes beautés qui peuvent me charmer.
Francion
Après avoir charmé cette puissante Reine Et fait naître l'amour au milieu de la haine, Quelque sort votre mal vous pouvez bien songer Que puisque je le veux je le puis soulager.
Valantin
Mon maître dites-moi ce qu'il faut que je fasse J'aurai plus qu'il ne faut d'assurance et d'audace.
Francion
Trouvez-vous seulement dans ce bois écarté Des habitants d'ici rarement fréquenté, Mais que nul ne vous suive et ne vous accompagne.
Valantin
Je veux faire semblant d'aller à la campagne. Car ma femme croirait qu'elle vient à propos Tâchons de l'abuser ma Laurette deux mots.
Scène 2
Laurette, Valantin, Francion
Laurette
Monsieur que vous plaît-il.
Valantin
Mon unique pensée Je t'apprends qu'une affaire importante et pressée M'oblige de partir tout promptement d'ici.
Laurette
Dieux que me dites-vous.
Valantin
N'en soit point en souci Je n'emploierai qu'un jour en ce petit voyage Veille bien cependant dessus notre ménage.
Laurette
Si l'amour et le Ciel exaucent mes souhaits Tu partiras bientôt, et ne viendras jamais.
Francion
Monsieur attendez-moi dans mon hôtellerie Je veux parler à vous.
Valantin
Je m'y rends.
Francion
Je vous prie.
Laurette
Au moins auparavant vous recevrez de moi Cet amoureux baiser pour témoin de ma foi.
Valantin
Avant qu'il soit deux jours ainsi que je l'espère Je t'en ferai goûter qui te pourront mieux plaire, Et qui par leurs douceurs te paieront doublement Le temps que près de toi j'ai vécu lâchement.
Laurette
Si près du monument les baisers sont de glace Mais les miens ne le sont qu'alors que je l'embrasse. Car mon ardeur s'éteint aussitôt qu'il paraît Et quand il est absent c'est lors qu'elle s'accroît
Scène 3
Francion, Anselme, Laurette
Francion
Connaissez maintenant comme tout nous seconde, Puisqu'il laisse en mes mains le plus grand bien du monde.
Anselme
Monsieur considérez que vous ne tenez rien. Si vous le possédez et n'en usez pas bien, Malgré tous vos souhaits l'occasion est chauve Quand on la croit tenir c'est lors qu'elle se sauve, C'est pour quoi ménagez ce bonheur et le temps Et quand vous le pouvez rendez vos voeux contents.
Francion
Bien bien, je recevrai l'avis que tu me donnes Mais de grâce apprends-moi depuis quand tu raisonnes.
Anselme
Ne voit-on pas souvent prophétiser les fous.
Francion
Mais mon ange prenant un entretien plus doux Permets pour me combler d'une extrême allégresse. Que je touche ton sein et le baise sans cesse Que je pâme en tes bras de plaisirs et d'amour, Et que tes yeux après me redonnent le jour Que ma main soit toujours compagne de la tienne Que ta bouche me presse et se joigne à la mienne, Et bref que ces beaux yeux auteurs de tant de voeux Aient pour moi des regards comme ils ont eu des feux Bons Dieux cette blancheur ferait honte à la neige Mais la puis-je toucher sans faire un sacrilège, Et ce rare trésor qui n'est que pour les Dieux Pourra-t-il contenter et mes mains et mes yeux Ah ! Ce sein que je vois n'est qu'un rocher d'albâtre Et c'est le profaner que d'en être idolâtre, Mais pour ne point commettre une témérité Je ne veux seulement qu'admirer sa beauté.
Laurette
Mon coeur je suis à toi, mais toutefois n'espère Que ce que mon honneur me permettra de faire, J'aime ton entretien, ton aspect est bien doux Mais non pas jusqu'au point d'offenser mon époux, Son défaut ne pourrait autoriser mon crime Et tout brutal qu'il est, il faut que je l'estime.
Anselme
La finette qu'elle est sait de quelle façon Il faut donner sujet de mordre à l'hameçon.
Francion
Tiens pour tout assuré que mon âme n'aspire Qu'à la seule vertu que son esprit désire, Mes feux sont violents mais leur extrémité Ne recevra des lois que de sa volonté, Seulement permets-moi que pendant son absence J'aurai pour quelque temps l'honneur de ta présence.
Laurette
C'est ce que je voudrais, mais qu'à mon grand regret Nous ne saurions avoir au lieu le plus secret Car on lève le Pont au plus tard dans une heure Et je suis prisonnière dans ma propre demeure.
Francion
Commandez à vos gens de ne le point lever.
Laurette
Ce moyen nous perdrait au lieu de nous sauver Car ils pourraient juger quelle est notre entreprise, Puis je craindrais toujours de peur d'être surprise.
Francion
Mais puisque maintenant les fossés sont sans eau Nous pouvons bien nous voir, et le moyen est beau.
Laurette
Comment.
Francion
En me tendant une échelle de corde Que je vous enverrai.
Laurette
Bien mon coeur je l'accorde Mais à condition que tu seras toujours Vertueux et discret jusque dans tes discours.
Francion
N'en doutez nullement, mais à propos mon âme, Sache que ton époux m'a découvert sa flamme, Qu'il croit que mon savoir peut ranimer son corps Qu'il m'a tout raconté ses impuissants efforts Et que j'ai si bien feint de le tirer de peine Qu'il se mit dans mes mains toute la nuit prochaine Pour faire des secrets qu'il estime puissants Afin de réchauffer ses esprits languissants.
Laurette
Comment donc n'est-il pas sorti de ce village.
Francion
Non mon Ange, il m'attend.
Laurette
La ruse.
Francion
Davantage Il m'a voulu donner quelque cent écus d'or Pour les erres d'un cent qu'il me promet encor, Si bien que cette nuit pour gagner ce salaire Il faut que mon valet sache ce qu'il sait faire Et puis quand il sera près de ce vieux jaloux Je veux prendre mon temps pour m'approcher de vous.
Laurette
Après un tel discours je n'ai plus rien à craindre Si ce n'est qu'après tout tu saches trop bien feindre.
Francion
Quand il s'agit de vous j'ose et j'entreprends tout Et je ne connais rien dont je ne vienne à bout.
Anselme
Pour moi je ferais tout quand Bacchus me gouverne. Mais j'entends pour dompter cent piliers de taverne Et pour leur faire voir en un combat de vin Que je suis invincible ayant le verre en main C'est là mon élément, c'est là que je soupire Que je vois tous les jours le bonheur où j'aspire. Et que sans être assis à la table des Dieux Je goûte du nectar qu'ils boivent dans les Cieux.
Scène 4
Francion, Anselme
Francion
Anselme c'est ici qu'il faut faire paraître Si tu pourras servir adroitement ton maître Il s'agit aujourd'hui d'abuser un jaloux De vaincre ce dragon qui se présente à nous, Et de charmer ses yeux avec tant d'artifice Qu'il nous rende des voeux pour un mauvais office.
Anselme
Quoi Monsieur doutez-vous de ma sincérité. Ne vous souvient-il plus de ma dextérité, Et l'amour qui vous tient sous son pouvoir extrême Vous fait-il oublier que je suis votre Anselme.
Francion
Non.
Anselme
Ne parlez donc pas n'ayez souci de rien Si j'ai si bien commencé je finirai fort bien, Et quand j'aurai goûté du jus de la bouteille Tenez pour assuré que je ferai merveilles, Que je vous servirai comme vous désirez Et bref que tout ira comme vous l'espérez Retournons seulement en notre hôtellerie Apaiser mes boyaux et mon ventre qui crie. Ah que la faim me cause un tourment sans pareil.
Francion
Mais encor.
Anselme
Le souper nous donnera conseil Lorsque je serai saoul je vaincrai mille obstacles, J'aurai l'esprit plus vif je ferai des miracles. Et les vapeurs du vin me montant au cerveau Rendront mon jugement et plus clair et plus beau.
Francion
Au contraire je crains que le vin t'assoupisse.
Anselme
Non non, ne craignez point que je ne réussisse Il n'est rien qui m'endorme après un bon repas J'en suis toujours plus gai.
Francion
Je ne t'en réponds pas.
Anselme
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'en semblable occurrence Vous connaissez ma force et mon expérience, Si quelqu'un en buvant reste sans jugement Il montre qu'il n'est pas de mon tempérament, Allons sans différez et perdez toute crainte.
Francion
Viens.
Anselme
Éteindre la soif dont ma bouche est atteinte.
Scène 5
Catherine, Petit Jacques, Olivier, Marsault
Catherine
Oui, vous me trouverez à la basse fenêtre, Je jetterai l'échelle en vous voyant paraître, Mais surtout ne venez qu'au milieu de la nuit Et rendez-vous ici sans parole et sans bruit.
Petit Jacques
Par un coup de sifflet tu sauras qui nous sommes.
Catherine
Nous serons aujourd'hui le plus heureux des hommes Tout rit à nos souhaits, tout seconde nos voeux, Et nous tenons enfin la fortune aux cheveux. Car comme je t'ai dit rien ne nous saurait nuire. Si nous avons le coeur de nous y bien conduire Le maître en est dehors et ses gens loin de lui Pour prendre du bon temps dormiront aujourd'hui, De plus comme sa femme est amoureuse et belle Nous n'avons pas sujet d'appréhender pour elle, Son humeur dessus tout estime le repos Et nous ne pouvons prendre un temps plus à propos Surtout que ce gaillard soit discret et fidèle.
Petit Jacques
Nous le ferons monter le premier à l'échelle Afin que pour le moins il nous apporte en bas, Tout ce que tu prendras.
Olivier
Je n'y résiste pas Je vous obéirai de toute ma puissance.
Marsault
Va tu n'en auras pas mauvaise récompense Tu prendras comme nous une part au butin.
Olivier
Ah ! Dieux à quel malheur me réduit le destin Pourquoi loin de flatter ces monstres exécrables, Ne les puis-je punir et traiter en coupable Mais quoi mon mauvais sort me contraint d'obéir.
Petit Jacques
Que dis-tu là tout bas, nous voudrais-tu trahir.
Olivier
Non Messieurs je songeais à cette heure opportune Où nous partagerons une égale fortune, Ah ! Que le temps me dure et que j'ai de désir De bien récompenser un si lâche loisir, Et de vous témoigner en mon apprentissage Que je ne manque point de zèle et de courage.
Marsault
Enfin il s'y résout.
Catherine
Il est joli garçon.
Olivier
Oui, j'y suis résolu d'une telle façon Que loin de répugner à suivre votre envie, Je me meurs du désir de prodiguer ma vie Et d'agir devant vous par des coups si hardis Qu'on sache que j'en fais bien plus que je n'en dis.
Petit Jacques
Le voilà comme il faut.
Catherine
L'espoir du gain l'emporte.
Olivier
Dieux que le temps est long que mon ardeur est forte.
Petit Jacques
Doncques en attendant ce moment précieux Allons-nous-en souper et boire à qui mieux mieux.
Marsault
Le butin de ce soir paiera notre dépense.
Catherine
Allez je vous attends avec impatience.
Acte IV
Scène 1
Francion, Anselme
Francion
Enfin la nuit est sombre, et son obscurité, Plaît bien plus à mes yeux que ne fait sa clarté, C'est dessous ces brouillards que je verrai ma belle Que je pourrai sans peur discourir avec elle, Et guidé de l'amour qui se rend mon vainqueur J'oserai librement lui découvrir mon coeur.
Anselme
Hé bien encor un coup suis-je bien de la sorte
Francion
Oui mais prends garde à toi car il temps qu'il sorte Il faudra peu de temps pour achever son vin
Anselme
Monsieur je veillerais plutôt jusqu'à demain Si tu ne réussis ainsi que je l'espère, Je veux passer pour sot et par devant Notaire.
Francion
Parle moins et fais plus.
Anselme
N'ayez aucun souci Si tôt qu'il reviendra je sortirai d'ici. Et s'il n'est tourmenté plus qu'un matou qu'on berne Ne permettez jamais que j'aille à la Taverne
Francion
Et bien je le ferai.
Anselme
Il n'est point de lutin Qui puisse mieux que moi sangler ce vieux mâtin J'ai trop d'inventions, et je crois que les Diables, Pour punir les damnés n'en ont pas de semblables Ayez soin seulement.
Francion
Je te rendrai content Mais je m'en vais trouver mon soleil qui m'attend, Je ne puis sans mourir différer davantage Adieu.
Anselme
Mais ce soleil est couvert d'un nuage Car j'ai beau regarder et je ne le vois point Ah ! Qu'un homme amoureux est sot au dernier point.
Scène 2
Anselme
Anselme
Mais tandis qu'il viendra le Ciel en ce beau voile S'offre de m'exhiber jusqu'à la moindre étoile Je vois vers le milieu le vaillant Orion La pertuisane au poing attaquer le Lion, Là le bouvier monté dessus le dos de l'Ourse Alentour de l'essieu fait sa tardive course, Ici paraît le Signe avec le Violon Dont se servait jadis mon cousin Apollon, En ce lieu Cassiopée et la triste Andromède Du fils de Danaé semble implorer l'aide, Tout contre est la Couronne un peu plus haut l'Archer Veut contre les poissons ses flèches décocher, Ah ! Voici le Serpent que combattit Hercule Le Lièvre qui s'enfuit devant la Canicule, Le vaisseau qui vogua le premier sur les eaux Et la Vierge qui joue avecque les Jumeaux, Mais trêve à ces beaux mots car si quelqu'un m'écoute Trompé par ce beau style, il pensera sans doute, Que je suis mieux versé dans l'art des Orémus Que défunt Jean Petit ou que Nostradamus. Que d'Eustache Noël ses secrets je possède Que le jeune Troyen en doctrine me cède, Et que j'ai mille fois pratiqué les leçons Du Célèbre Belot Curé de Millemonts, J'ai servi quelques mois un pédant d'importance C'est lui qui m'a montré cette haute science, Ce ne fut pas gratis je le payai fort bien Car pour tout mon service il ne me donna rien Mais j'entends quelque bruit dans ce feuillage sombre, Et j'aperçois quelqu'un s'avancer parmi l'ombre, Je ne suis point trompé c'est notre Valantin Qui vient pour terminer son malheureux destin.
Scène 3
Valantin, Anselme
Valantin
Le fils Latonien las d'éclairer le monde Se repose à présent dedans le sein de l'onde, Pour prendre un peu d'haleine après tant de travaux Et modérer l'ardeur de ses brûlants chevaux, Déjà l'humidité de sa casaque obscure Couvre le vaste corps de l'antique nature, Et verse sur les yeux de tous les animaux Du jus pesant et froid de ses tristes pavots, Les vents ne soufflent plus avecque violence. Les crapauds de ces lieux observent le silence. Les chiens n'aboient plus et les discrets échos Ne sauraient répéter les derniers de mes mots.
Anselme
C'est lui n'en doutons plus, ô l'étrange posture L'agréable démarche et la belle figure, Que mon maître m'oblige à jeûner aujourd'hui S'il est monstre en enfer plus difforme que lui, Et s'il ne peut passer pour quelque mascarade, Qui va porter momon ou donner sérénade, Il tient une baguette et prononce tout bas Des mots qu'il tient de moi mais que je n'entends pas En Grèce on le croirait héritier de Médée On l'estimerait Mage au pays de Chaldée, Renault de Montauban le prendrait pour Maugis Et pour Archélaüs le Gaulois Amadis.
Valantin
Commençons donc ici le cerne qui me reste Démons qui gouvernez la famine et la peste, Noires divinités de ce sombre séjour Où jamais le soleil ne va porter le jour Hôtes de l'Achéron du Styx et de l'Averne Qui logez les fureurs dedans votre caverne, Et qui tenez captifs en des fers éternels Les malheureux esprits des hommes criminels, Et vous errants Démons Lutins larves lémures Qui nous épouvantez par d'horribles murmures, Vous qui nous faites voir dans le vaste des airs Des bataillons armés des feux et des éclairs. Vous aussi qui gardez au profond de la terre Avec beaucoup de soin les trésors qu'elle enserre, Vous qui durant la nuit courez par les Forêts Ou qu'on trouve cachés en des antres secrets, Silènes Agypans Satyres Orcades Bassarides Silvains Faunes Hamadriades, Vous qu'on tient enfermés sous des pierres d'anneaux Vous qui calmez l'orage et qui troublez les eaux, Amphitrite Thétis Protune Néréides Lemniades Tritons Naïades Exphrocides. Vous qui nous incitez à faire tant de mal Et qui nous paraissez au travers d'un cristal Enfin vous qui hantez dedans les cimetières, Et qui cherchez les morts jusques dedans leurs bières, Auteurs de la Magie esprits pernicieux Qu'un orgueil effroyable a fait tomber des Cieux Si je me sui lavé d'une eau sale et bourbeuse Si j'ai versé le sang d'une brebis galeuse, Si je me suis tourné trois fois vers le matin Et trois fois vers l'endroit où les jours prennent fin, Si j'ai frappé la terre avec un pied superbe Si je trace à propos ces cernes dessus l'herbe Et si de tous mes voeux je me suis acquitté Guérissez-moi bientôt de mon infirmité Et m'accordez bientôt la libre jouissance De ce bien sans pareil que j'ai sous ma puissance.
Anselme
Je vais pour effrayer cet insigne poltron Exécuter mon ordre et feindre le démon, Certes si je l'étais l'aimable Proserpine À son Mari Pluton ferait mauvaise mine, Et tout ce que là-bas on trouve de beautés Fléchiraient aisément dessous mes volontés. Mais commençons d'agir.
Valantin
Ô prodige ô merveille Un bruit épouvantable étonne mon oreille, Je crois que cent Démons déliés de leurs fers Sortent en ce moment du milieu des Enfers, Que de monstres hideux que d'horribles fantômes Leur nombre est bien plus grand que celui des atomes Des espics de l'Été du sable des déserts Et des flots que le vent élève sur les Mers, Une puante odeur de bitume et de souffre Est sorti avec eux de leur infâme gouffre, Tous les lieux d'alentour en sont empoisonnés Et ces spectres affreux en sont environnés.
Anselme
La peur qui le saisit lui trouble ainsi la vue Et fait qu'il pense voir des Démons dans la nue, Mais je gagerais bien qu'en cet étonnement Son ponant fait décharge en son appartement.
Valantin
L'un a l'aspect d'un Homme et l'autre d'une bête, L'un a les bras coupés l'autre n'a point de tête, L'un est semblable aux Nains, l'autre aux plus hautes Tours L'un s'arrête sur moi l'autre vole toujours, L'un est armé d'un croc et l'autre d'une lance L'un me veut offenser l'autre prend ma défense. Cependant je ne sais ce qui doit m'arriver Et je suis hors d'espoir de me pouvoir sauver, En ce douteux état je ne souffre qu'à peine Une subite horreur me court de veine en veine, Mon coeur plus que devant s'agite en ce débat Sous l'effort de la peur ma constance s'abat, Je suis hors de moi je demeure immobile Je pâme.
Anselme
De lui-même il n'est pas fort habile, Et si pour se sauver il lui fallait courir Il serait à présent en danger de mourir.
Valantin
Mais ainsi que le bruit ma crainte se redouble L'air tantôt si serein s'obscurcit et se trouble, Les Cieux deviennent noirs et sont sans mouvement La terre toute entière endure un tremblement, Les Astres et la Lune ont perdu leur lumière Ce tout va retourner en sa forme première, La nature succombe et les quatre Éléments Vont être anéantis par ces enchantements.
Anselme
La plaisante manie ?
Valantin
Ah quel éclat de foudre Je pensais tout à bon être réduit en poudre, Mais si je garde encor un peu de jugement Ce coup ne m'a blessé que fort légèrement, Allons donc embrasser cet arbre salutaire Où se doit accomplir notre secret mystère, Dussé-je ainsi serrer cet adorable objet Pour qui seul j'ai tenté ce dangereux projet, Mais bons Dieux un Démon dont la forme est humaine, Me vient lier les bras d'une pesante chaîne Hélas qu'ai-je commis pour être ainsi traité.
Anselme
Ce châtiment se doit à son impiété.
Valantin
Écoutez mes soupirs considérez mes larmes.
Anselme
Pour avoir eu frayeur et mal usé des charmes Nous t'avons condamné de périr en ces lieux, N'attends point de secours des hommes ni des Dieux.
Valantin
Il le faut avouer j'ai bien de l'infortune Tout me choque, me nuit, m'afflige et m'importune Et je puis assurer qu'entre les amoureux Je suis le moins coupable et le plus malheureux, J'espérais que bientôt je pourrais satisfaire La céleste merveille à qui je voulais plaire, Mais par un changement que je n'attendais pas Me voilà sur le point d'endurer le trépas. Médecin de douleur secours des misérables Viens adoucie l'aigreur de mes maux déplorables, Aussi bien le Soleil ne m'est plus qu'odieux Haï comme je suis de la terre et des Cieux, Que je serais content dans l'ennui qui me tue Si je voyais Laurette, et mourrais à sa vue. Et si cette beauté que je chéris si fort Témoignait par ses pleurs de regretter ma mort, Mais puisque le destin trop contraire à ma vie En mon dernier moment cette faveur m'envie D'un visage serein regardons le tombeau Et mourons constamment pour un sujet si beau.
Scène 4
Petit Jacques, Olivier, Marsault
Petit Jacques
Cher ami tenons-nous dedans cette avenue Ne faisons point de bruit l'heure est tantôt venue, Ce n'est pas loin d'ici que nous le trouverons Et je connais l'endroit par où nous entrerons, Il m'a tantôt marqué cette basse fenêtre Et je crois que bientôt nous lui verrons paraître Il n'y manquera pas n'en doutez nullement.
Olivier
Ah ! Que ne sommes-nous à cet heureux moment L'ardeur à chaque instant s'accroît dedans mon âme.
Marsault
C'est une noble ardeur que celle qui t'enflamme Tu nous montres par là ta générosité Et fais voir des effets dont nous avons douté.
Olivier
Ah ! Combien je prévois de portes enfoncées De cabinets rompus de serrures forcées, Et de coffres enlevés.
Petit Jacques
Mais rentrons en ce coin. Sitôt qu'il paraîtra nous le verrons de loin.
Scène 5
Laurette
Laurette
Enfin tu ne saurais excuser ta paresse Le temps est expiré tu manques de promesse, Et malgré les serments que j'ai reçus de toi Je sais que tu n'as plus ni d'amour ni de foi, Trop ingrat Francion dont je suis méprisée À qui ma flamme sert de fable et de risée. N'attends plus de ma part que des traits de rigueur. La haine après l'amour a pris place en mon coeur, Et quoique tu m'as fait une légère offense Mon esprit ne veut rien entendre en ta défense, Innocent ou coupable il ne te veut plus voir Et si tu me veux plaire enfin perds ton espoir, Mais que dis-je bons Dieux et quelle indifférence Me vient entretenir contre toute apparence. Quelle peur me saisit et quel dérèglement Apporte à mon esprit un tel aveuglement, Ah ! Mon cher Francion je sais que je m'abuse, Que je suis criminelle alors que je t'accuse Que ce discours me rend très indigne du jour Mais pardonne un péché qui vient de trop d'amour.
Scène 6
Petit Jacques, Laurette, Olivier, Marsault
Petit Jacques
Camarade entends-tu c'est lui qui nous appelle, Hep.
Laurette
Hep.
Petit Jacques
Approchons-nous, il nous a mis l'échelle Va monter Olivier nous t'attendons ici.
Olivier
Mais.
Marsault
Ne perds point de temps.
Laurette
Est-ce toi mon souci, Viens vite dans mes bras approche ma chère âme, Et modère l'ardeur dont ton amour m'enflamme, Viens par mille baisers contenter tes désirs Et goûte avecque moi mille innocents plaisirs, Quoi ? Tu ne me dis mot alors que je t'embrasse Quand je suis toute en feu tu parais tout de glace, Et tu me rends enfin malheureuse à ce point De croire assurément que tu ne m'aimes point.
Olivier
Ah ! Dieux qu'elle a d'appas et qu'elle est ravissante Prenons sans différer un bien qui se présente, Et pour le posséder sans nul empêchement Allons couper l'échelle ou l'ôtons promptement.
Laurette
Où fuis-tu.
Olivier
Je reviens ô Dieux cette aventure Me rend le plus heureux de toute la nature.
Scène 7
Petit Jacques, Marsault, Olivier
Petit Jacques
Sans mentir il met trop, je ne puis plus durer Quoi qu'il puisse advenir il faut m'en assurer, Je veux voir ce qu'il fait ou ce qui le retarde D'apporter le butin que l'on lui donne en garde.
Marsault
Il nous trahit peut-être et nous ne savons pas S'il ne minute point de nous perdre ici-bas.
Petit Jacques
Courons donc au-devant sans tarder davantage L'échelle tient encor montons.
Olivier
Prenons courage Donnons frappons sur eux.
Petit Jacques
Dieux nous sommes vendus On retire l'échelle.
Olivier
Hé nous sommes perdus J'ai les reins tout brisés.
Petit Jacques
J'ai la jambe démise.
Marsault
Fuyons si nous pouvons évitons notre prise Si l'on nous peut tenir nous serons bien punis Et dedans peu de temps nos jours seront finis.
Olivier
Après cette action qui me comble de joie Je vais prendre le bien que le bonheur m'envoie.
Scène 8
Catherine, Francion
Catherine
Qui que tu sois ami sauve-toi vitement Je ne te connais point.
Francion
Écoute seulement.
Catherine
Je ne veux point savoir le sujet qui t'amène Si je prends un bâton.
Francion
Quoi.
Catherine
Tu paieras ma peine.
Francion
Je ne suis point un homme à traiter de bâton.
Catherine
Non veux-tu l'éprouver.
Francion
Si tu savais mon nom Tu ne parlerais pas avec tant d'insolence.
Catherine
Apprends-moi donc ici quelle est ton excellence.
Francion
Mon nom est Francion. Mais laisse-moi monter Tu n'as point de sujet qui me puisse arrêter, Ta maîtresse m'attend avecque impatience Et tu la fâcheras par cette défiance.
Catherine
Ma Maîtresse t'attend.
Francion
Oui.
Catherine
Va-t'en la chercher, Aussi bien ton aspect la pourrait empêcher, Qu'il contente là-bas son ardeur insensée.
Francion
Ah Dieux je suis en bas j'ai la tête cassée.
Catherine
Mais pour avoir le bien que ce rustre attendait Allons-nous-en trouver celle qu'il demandait, Cette aimable Laurette et procédons en sorte Que j'apaise en ses bras l'ardeur qui me transporte. Surtout ménageons bien le dessein et le temps Afin que tôt après je retrouve mes gens.
Scène 9
Olivier, Laurette
Olivier
Oui Madame, ils m'ont pris malgré ma résistance M'ont volé des joyaux de grande conséquence, Et m'ont enfin contraint après beaucoup d'efforts De leur abandonner et mes biens et mon corps, Et je n'ai toujours feint de plaire à leur envie, Qu'afin de préserver et mes biens et ma vie, Car ils m'avaient promis de me les rendre tous Sitôt qu'ils auraient eu ceux qu'ils voulaient de vous Et comme j'espérais une heure favorable Pour vous donner avis de ce dessein damnable, Ils se sont résolus de ne plus différer Et j'ai pris peine en vain de vous en assurer.
Laurette
C'est assez je vous crois, mais ce qui m'épouvante, C'est ce que vous contez d'eux et de ma servante.
Olivier
Ce que je vous ai dit n'est que la vérité Mais Madame songez à votre sûreté.
Laurette
Empêchons leurs desseins rompons leur entreprise.
Olivier
Disposez de ma force elle vous est acquise Quoi qu'il puise arriver il ne m'importe point.
Laurette
Non vous m'obligez trop.
Olivier
Accordez-moi ce point.
Laurette
Je crois que le meilleur pour tromper leur attente Est d'avoir finement cette feinte servante, De la lier. Mais Dieux, qui vient heurter ici.
Scène 10
Catherine, Laurette, Olivier
Catherine
Ouvrez Madame ouvrez.
Laurette
Juste Ciel la voici Sans doute ils sont beaucoup.
Olivier
Il n'y peut avoir qu'elle Les autres sont tombés du haut de votre échelle, Ils se sont retirés blessés extrêmement. N'ayez aucune peur ouvrez assurément.
Laurette
Cachez-vous donc ici. Dieux, quel sujet t'amène.
Catherine
La crainte que j'avais dans la chambre prochaine Où je m'imaginais d'entendre des esprits.
Laurette
Qui pourrait soupçonner la ruse qu'elle a pris Hé bien que veux-tu donc.
Catherine
Demeurer en la vôtre.
Laurette
Tu peux si tu le veux coucher dedans une autre Mais je ne puis souffrir personne auprès de moi.
Catherine
Votre époux s'y tient bien.
Laurette
Mon époux n'est pas toi.
Catherine
Madame il est bien vrai, car il est tout de glace. Et moi je brûlerais si j'étais en sa place, Je ne quitterais pas un bien si précieux Et n'étant pas si vieil j'en goûterais bien mieux.
Laurette
Le sexe t'en empêche.
Catherine
Ah si j'osais Madame.
Laurette
Parle.
Catherine
Je vous dirais dans l'ardeur qui m'enflamme.
Laurette
Quoi donc.
Catherine
Que je n'ai pas le sexe égal à vous.
Laurette
Va tu mériterais qu'on t'assommât de coups Mais pour quelque raison pourtant je te pardonne. Sois discret seulement.
Catherine
Quel bonheur m'environne Mais Madame prenons quelque amoureux ébats.
Laurette
Attends je veux fermer la fenêtre d'en bas Viens-t-en avecque moi.
Catherine
N'en soyez point en peine Je la fermerai bien.
Laurette
Allons prends cette chaîne Afin de t'attacher et de nous garantir Après nous songerons à te faire sortir.
Acte V
Scène 1
Bertrand, Léonard, Lubin
Bertrand
Qui pourrait se contraindre et empêcher de rire, Le spectacle plaisant.
Léonard
Bertrand que veux-tu dire Et quel sujet as-tu de tant te réjouir.
Bertrand
En l'état où je suis je ne te peux ouïr Qu'il m'a semblé honteux et d'une triste mine.
Léonard
Apprends-moi ce que c'est je te paierai chopine.
Bertrand
Du Meilleur.
Léonard
Du Meilleur.
Bertrand
Jures-en.
Léonard
Par ma foi.
Bertrand
Lubin raconte-lui tu le sais mieux que moi.
Lubin
Nous allions moi Janot, Guillot et mon compère, Afin de labourer aux vignes de mon frère Quand nous sommes passés mais de fort grand matin Par devant le Château du seigneur Valantin. Et combien que le jour ne commençât qu'à naître Nous avons vu pourtant à la base fenêtre Quelque chose de blanc qu'on a discerné mieux Alors que le Soleil s'est levé sur ces lieux.
Léonard
Hé qu'était-ce.
Lubin
Un garçon sous l'habit d'une fille, Attaché par sa cotte aux barreaux d'une grille, Troussé jusque bien haut au-dessus des genoux Et montrant tout à plain ce que nous montrons tous. Tout le village y court.
Léonard
Il faut que je le voie Et que je participe à la commune joie, Adieu jusqu'à tantôt.
Bertrand
Où te trouvera-t-on.
Léonard
Dans une heure au plus tard je me rends au mouton.
Bertrand
Et là tu nous paieras la chopine promise.
Léonard
Oui je vous la paierai sans aucune remise.
Scène 2
L'Hotesse, Francion
L'Hotesse
Vous êtes fort blessé regagnons la maison, Afin de donner ordre à votre guérison.
Francion
Chère Hôtesse ce mal ne m'est guères sensible J'en souffre un bien plus grand qui n'est pas visible, Et qui me tient au coeur et me presse si fort Que sans un prompt secours je n'attends que la mort.
L'Hotesse
Monsieur expliquez-moi cet embrouillé mystère Quand vous me l'aurai dit je saurai bien le taire.
Francion
Je trahirais l'objet de mon affection.
L'Hotesse
Monsieur assurez-vous de ma discrétion Il n'est point en ces lieux de femme plus secrète.
Francion
Tu sauras donc qu'hier j'allais trouver Laurette Mais je ne songe pas que l'on peut m'écouter, Quand je serai chez toi je te veux tout conter, Mais jusqu'à ce moment permets que je te cèle Ce secret qui m'importe aussi bien qu'à ma belle.
L'Hotesse
Mon Dieu que je vous plains d'avoir ainsi passé Cette nuit au serein et dedans un fossé.
Francion
Sitôt que je fus chu je perdis la parole.
L'Hotesse
Si la terre eût été plus humide ou moins molle Vous ne me diriez pas cet insigne malheur, Qui vous a pensé perdre et qui me fait horreur.
Francion
L'amour ce juste Dieu dont je ressens la flamme Dans ce corps languissant a retenu mon âme Pour terminer ma peine et mettre en liberté Cet objet de mes voeux ce miracle en beauté Puisque j'ai sa faveur je présume et l'espère Que mes desseins auront une suite prospère.
L'Hotesse
Vous devez venir prendre une heure de sommeil Et mettre à votre plaie un premier appareil.
Francion
Pourvu que ma Laurette ait souci de me plaire Ce premier appareil ne m'est pas nécessaire, Et quand je serais même en danger de mourir Un seul de ses regards me pourrait secourir.
L'Hotesse
Certes vous parlez trop allons je vous en prie Panser votre blessure en notre Hôtellerie.
Scène 3
Valantin
Valantin
Enfin le nouveau jour tout brillant de clarté. De l'effroyable nuit perce l'obscurité, Et chasse devant lui des forêts les plus sombres L'horreur et le silence aussi bien que les ombres, Depuis qu'un noir Démon malgré tous mes efforts Au tronc de cet ormeau m'a lié par le corps, Agréable Soleil, Planète toujours claire, Que je t'ai souhaité dessus notre hémisphère, De qui me dois-je plaindre en mon affliction. Si ce n'est du sorcier et damné Francion, Horreur de ma mémoire, homme plein d'artifice Qui sous un front serein déguisais ta malice, Et qui faisais semblant de vouloir m'assister Pour accroître mon mal et me mieux tourmenter, Si je sors quelque jour de ta cruelle chaîne Il n'est point dans l'Enfer de tourment ni de gêne, Qui ne soit employé à ta punition Par ma seule puissance et mon invention, Mais que dis-je bons Dieux et quelle frénésie A mes sens occupés et mon âme saisie, Imprudent que je suis je menace celui Qui peur m'ôter la vie et me perdre aujourd'hui. Lui qui fait remonter des ruisseaux à leurs sources Qui retient des torrents l'impétueuse course, Qui donne de la crainte au souverain des Dieux Qui tire le Soleil et la Lune des Cieux, Et change quand il veut avec une figure Cet ordre merveilleux qu'on voit en la nature, J'implore Francion, j'implore ta bonté Donc loin de me punir comme j'ai mérité, Et comment sont traités ceux qui t'osent déplaire Éteins dedans mes pleurs ta haine et ta colère.
Scène 4
Valantin, Lubin, Bertrand
Valantin
Hélas sans châtiment on ne peut t'irriter Car je vois deux démons qui viennent m'emporter, D'un maître tout puissant ministres effroyables Ayez quelque pitié de mes maux déplorables Et ne me jetez pas en ces abîmes creux Où pour les criminels vous allumez des feux.
Lubin
Bertrand c'est Valantin
Bertrand
Ô rencontre imprévue Ridicule accident, mais as-tu bonne vue, Ne te trompes-tu point.
Lubin
Assurément c'est lui Qui crie et qui se plaint d'un violent ennui.
Valantin
Puisque je ne saurais fléchir votre courage Sur ce débile corps exercez votre rage, Je ne me défends pas en l'état où je suis. Et pleurer mes malheurs est tout ce que je puis.
Bertrand
Qui vous a lié là d'une corde si forte.
Valantin
Hélas c'est un Démon presque de votre sorte.
Lubin
Je crois que ce vieillard n'a pas l'esprit bien fait.
Bertrand
Lubin sa jalousie a produit cet effet.
Lubin
Remettez-vous Monsieur, dedans votre mémoire Et chassez loin de vous cette humeur triste et noire, Nous sommes vos voisins, et non pas des Démons, Et si vous le voulez je vous dirai nos noms, Je m'appelle Lubin qui laboure vos terres Qui vous suivis partout dans ces dernières guerres, Qui hante tous les jours dedans votre maison, Lui se nomme Bertrand petit fils d'Alison Qui travaillait pour vous la semaine passée.
Valantin
Amis de tant de soins j'ai l'âme embarrassée Que je vous estimais ce que vous n'étiez pas, Mais coupez mes liens et venez de ce pas M'aider à me venger d'une excessive injure Vous saurez en chemin toute mon aventure, Lors que de ce fardeau je me sens alléger Le mal que j'ai souffert me semble fort léger, Mais allons immoler ce traître à ma colère Tâchons de lui donner le trépas pour salaire, Et ressouvenons-nous du tourment qu'il m'a fait Pour avoir plus de haine à punir son forfait, Allons mes bons amis je paierai votre peine.
Lubin
Monsieur n'y songez point.
Bertrand
Il est tout hors d'haleine Il écume de rage et rumine tout bas, Mais quoi qu'il en puisse être allons suivons ces pas.
Scène 5
Laurette, Le Prévôt
Laurette
Ne me demandez point un sujet que j'ignore Et dont la nouveauté fait que j'en doute encore, Car tout ceci s'est fait cependant mon sommeil.
Le Prévôt
Ce spectacle est étrange et n'a pas de pareil Mais sans nous amuser à ce discours frivole, Madame permettez qu'on détache ce drôle, Il faut l'interroger maintenant devant vous Et le traîner après dans la boîte aux cailloux, En son déguisement son offense s'exprime Il est assurément complice de ce crime. Et quand nous aurons su la vérité de lui Il faut sans différer le punir aujourd'hui.
Laurette
Vous savez mieux que moi les lois de la Justice C'est pourquoi commandez que l'on vous obéisse, Emmenez ce voleur hors de cette maison Et ne l'interrogez que dedans la prison Je n'aurais pas le coeur de voir ce misérable Et je plaindrais son mal quoiqu'il fût raisonnable.
Le Prévôt
Madame je ferai ce que vous ordonnez Détachez ce voleur et puis l'emprisonnez Vite dépêchez, allez-y tous ensemble Je m'y rends aussitôt.
Laurette
Mais Monsieur il me semble Qu'il serait à propos d'attendre Valantin.
Le Prévôt
Et quand reviendra-t-il.
Laurette
Ce sera ce matin.
Le Prévôt
Et bien nous attendrons, mais en tous cas Madame Je puis le condamner sans encourir de blâme, Car la charge que j'ai me fait représenter Monsieur votre mari quand il veut s'absenter. Mais ne le vois-je pas du bout de la prairie Avec le Procureur de cette Seigneurie.
Laurette
Ah ! Grands Dieux d'où vient-il ; vous arrivez à point Pour voir un accident que vous n'attendiez point.
Scène 6
Valantin, Laurette
Valantin
J'ai tout su mon cher coeur et je ne suis en peine Que pour l'amour de toi.
Laurette
Cette frayeur est vaine Grâce au Ciel ces voleurs n'ont pas bien réussi, En ce qu'ils prétendaient de tout piller ici La justice des Dieux a pris notre défense Et nous a garantis contre leur insolence.
Valantin
Encore que dites-vous de cette trahison De ce monstre caché dedans notre maison.
Laurette
Que sans doute le Ciel montre bien qu'il nous aime De nous avoir sauvés de ce péril extrême, Car je m'étonne fort de ce que l'inhumain N'a point fait dessus nous quelque coup de sa main, Qu'il n'a point pris son temps pour nous ôter la vie Et mieux exécuter son exécrable envie.
Valantin
Je m'en étonne aussi mais pour trouver l'auteur Je crois qu'il faut s'en prendre à notre Opérateur.
Laurette
Quoi croyez-vous qu'il soit complice de ce crime.
Valantin
Oui.
Laurette
Mais vous en faisiez une si grande estime.
Valantin
C'était quand j'ignorais quel était le dessein Qui couvait si longtemps dans son coupable sein.
Laurette
Mais comment jugez-vous qu'il soit de ce mystère.
Valantin
Par tout ce qu'il a fait.
Laurette
Mais Monsieur au contraire Il n'est venu céans.
Valantin
Que pour nous épier Qu'il soit coupable ou non je veux l'estropier, Il m'a trop fait de mal par sa noire science Il m'a trop fait souffrir dans cette expérience, Je veux absolument m'en venger aujourd'hui Mais il faut donner ordre à m'assurer de lui.
Laurette
Cependant qu'il rumine et qu'il peste et qu'il crie Allons voir Francion dans son Hôtellerie. Autant pour l'avertir qu'il ait à se sauver Comme pour lui conter ce qui vient d'arriver.
Scène 7
Le Prévôt, Le Procureur, Valantin
Le Prévôt
Vous pouvez commander avec toute puissance Et tirer des effets de notre obéissance.
Le Procureur
Puisqu'il est criminel et qu'il vous a trahi Vous n'avez qu'à parler vous serez obéi.
Valantin
Je connais votre zèle et dedans ce rencontre Il faut mes bons amis qu'il éclate et se montre, Pour punir ce méchant jusqu'à l'extrémité Qui m'a rendu le but de sa méchanceté.
Le Prévôt
N'a-t-il point fait le vol.
Valantin
En fut-il incapable D'autres crimes plus grands le rendent punissable, Il est Magicien et cette qualité Veut qu'on le traite ici comme il a mérité, Qu'on le mette au milieu d'un bûcher tout de flamme Pour mettre en cendre un corps dont l'Enfer aura l'âme.
Le Prévôt
Ah ! Dieux que dites-vous Monsieur il est sorcier.
Valantin
De plus je ne crois pas qu'il puisse le nier Il m'en a fait souffrir une trop grande épreuve Mais laissons ces discours car enfin qu'on le trouve Il faut absolument ne perdre point de temps Dépêchez d'appeler vingt ou trente habitants, Afin de l'investir et le presser de sorte Qu'il tombe dans nos mains par quelque endroit qu'il sorte.
Le Prévôt
Nous vous obéirons.
Le Procureur
Vous serez satisfait.
Valantin
Je te punirai bien du mal que tu m'as fait Et malgré tes Démons et tout ton artifice Tu n'échapperas pas des mains de la Justice.
Scène 8
Francion, Laurette
Francion
Ne plaignez point mon mal je le trouve fort doux Et j'en voudrais encor bien plus souffrir pour vous, Car lorsqu'en vous servant j'exposerais ma vie Je la tiendrais pour vous heureusement ravie, Et je reconnaîtrais qu'en souffrant le trépas Tout chacun m'envierait et ne me plaindrait pas.
Laurette
Ne tiens point ces discours.
Francion
Permettez-moi Madame De vous donner encor ces témoins de ma flamme.
Laurette
Si ce sont des témoins ils sont un peu flatteurs.
Francion
Non Madame croyez qu'ils ne sont point menteurs Que si vous en voulez tirer une assurance, Considérez un peu quelle est votre puissance Et vous reconnaîtrez que je ne vous dis rien Qui ne soit véritable et qu'on ne sache bien.
Laurette
Que je plains ton malheur.
Francion
Ah ce discours me tue Et rend encor un coup ma constance abattue Madame au nom des Dieux.
Laurette
Bien mon coeur je te crois Mais sors vite d'ici, sauve-toi, sauve-moi. Car tu peux bien penser que quoi qu'il advienne En attaquant ta vie on s'attaque à la mienne, Et que tu ne saurais tomber en ce malheur Sans procurer ta honte et me perdre d'honneur, Car encor que tu sois innocent de ce crime Dont ce vieux radoteux t'accuse par maxime, Tu ne laisseras pas de tomber en ses mains Et de faire arriver les malheurs que je crains, Tu seras découvert, et je serai perdue.
Francion
Je le veux mais quel bruit s'épand dedans la rue.
Laurette
Sans doute ce sont eux qui te viennent quérir Juste ciel il est vrai, que ne puis-je mourir.
Francion
Non ne te cache point montre-toi ma chère âme C'est aujourd'hui qu'il faut faire éclater ta flamme Car enfin pour quitter ce vieillard languissant Il te faut déclarer comme il est impuissant, Tu t'en sépareras avec fort peu de peine Et dedans notre amour nous rirons de sa haine, Car comme je t'ai dit et comme je l'entends L'hymen un mois après rendra nos voeux contents.
Laurette
Je n'ose.
Francion
Ah ! Ne crains point car outre la Justice Mes amis s'emploieront dedans ce bon office Et leurs soins confondus à mon autorité Feront tout succéder à notre volonté.
Laurette
Mais on entre.
Francion
Tiens-toi ne crains rien.
Laurette
Je frissonne Le coeur me bat au sein.
Scène 9
Valantin, Francion, Le Prévôt, Anselme, Laurette, La Servante, L'Hotesse
Valantin
Saisissez sa personne.
Francion
Je ne suis pas celui que vous imaginez Regardez à deux fois.
Valantin
Prenez amis prenez Les magiques secrets qu'il a dans la cervelle Lui donnent quand il veut une forme nouvelle, C'est lui n'en doutez point il vous séduit les yeux.
Francion
Qu'on ne m'approche pas.
Valantin
Mais que vois-je bons Dieux Laurette auprès de lui.
Francion
Retirez-vous de grâce Ou ce bras dedans peu punira votre audace De quoi m'accusez-vous, que voulez-vous de moi.
Valantin
Ma femme.
Francion
Parle mieux elle n'est pas à toi Il te la faudra rendre après l'avoir ravie Et tu ne l'auras plus qu'en me privant de vie.
Le Prévôt
Monsieur écoutez-nous parlez plus doucement.
Francion
Je ne puis me tenir dans ce ressentiment.
Valantin
Prenez donc ce voleur.
Anselme
Ah ! Dieux quelle impudence Amis c'est un Seigneur des premiers de la France, Vous vous repentirez de le traiter ainsi.
Valantin
Tais-toi, ne parle point tu le paieras aussi.
Francion
Me traiter de voleur moi qui par ma naissance Puis prendre impunément une entière licence, Moi qu'on connaît partout et qui fait de la Cour Depuis quinze ou vingt ans mon unique séjour.
Le Prévôt
Ne vous aigrissez point et dites je vous prie Quel sujet vous retient dans cette hôtellerie, Votre non, votre rang, et votre qualité.
Francion
Je ne vins en ces lieux que par nécessité, Et puisqu'en ce rencontre il faut que je m'explique Sachez que je n'ai pris le métier d'Empirique Qu'afin de reconnaître en toute liberté Un point dont je voulais savoir la vérité Et pour vous éclaircir.
Valantin
Je ne veux rien entendre.
Le Prévôt
Si faut-il l'écouter avant que de le prendre.
Francion
Quand je vous aurai dit que je suis Francion Vous me reconnaîtrez par réputation.
Le Prévôt
Oui je connais ce nom.
Valantin
Sa fourbe est manifeste. Qu'est-ce qui vous retiens.
Francion
Écoutez ce qui reste Quand donc vous aurez su mon rang et ma maison Vous verrez qu'il m'accuse avec peu de raison, Et puis pour éclaircir ce que j'ai dedans l'âme Vous saurez qu'à Paris j'ai chéri cette femme, Et qu'elle m'engagea sa parole et sa foi De ne prendre jamais d'autre mari que moi.
Valantin
Ah ! Bons dieux que dit-il.
Laurette
Amour prends ma défense J'implore à cet endroit ta divine assistance.
Francion
Mais comme ce vieillard l'aimait extrêmement Il suborna sa mère, et fit si dextrement Qu'en moins de quinze jours l'affaire fut conclue Quoique Laurette enfin n'y fût pas résolue, Bref possédant un bien que je devais avoir J'ai voulu le ravir quand j'ai pu le savoir, Et de peur que quelqu'un ne me pût reconnaître Je me suis déguisé.
Valantin
Cela ne saurait être.
Le Prévôt
Mais puisque vous aviez sa parole et sa foi Que ne l'empêchiez-vous.
Francion
J'étais auprès du Roi. Et je n'en ai reçu le funeste message Que plus de quinze jours après son mariage, Au reste le métier dont je me suis servi M'a fait voir un secret dont je suis tout ravi Car Valantin m'a dit qu'une entière impuissance L'empêchait d'en avoir aucune jouissance Il me l'a découvert il ne le peut nier Et je prétends qu'il songe à se démarier, De plus il m'a conté qu'il possédait ma belle Plus par la volonté de sa mère que d'elle, Si bien qu'après cela vous devez bien penser Qu'il ne lui reste rien que de le confesser.
Valantin
Que je suis malheureux. Parlez parlez Madame.
Laurette
Feignons de la tristesse. Ah malheureuse femme Il est vrai qu'à Paris je lui donnai ma foi Et je meurs de regret de n'être plus à moi.
Francion
Madame vous devez encore davantage Vous pouvez voir la fin de votre mariage. Et déclarer bientôt votre époux impuissant Vous séparer de lui.
Le Prévôt
N'est-il pas innocent.
Valantin
Hélas mes bons amis que lui puis-je répondre Si tout ce que j'ai dit ne sert qu'à me confondre, Je vois bien maintenant que le Ciel me veut mal Puisque rien ne m'oblige et que tout m'est fatal, Que quand je me prépare à venger un outrage C'est lors que je suis prêt d'en souffrir davantage, Et que je suis contraint le dépit sur le front D'endurer sans me plaindre un si sanglant affront Il a su de ma part quelle est mon impuissance, Et j'ai peur que le monde en ait la connaissance, C'est pourquoi donc de peur de rougir doublement J'aime mieux lui céder Laurette doucement.
Le Prévôt
Monsieur qu'en dites-vous.
Valantin
Que je suis seul coupable, Qu'il soit, qu'il soit heureux, come moi misérable Plutôt que d'en venir jusques au dernier point Si Laurette le veut je n'y résiste point, Car puisque je sais bien que j'en suis incapable Je lui cède et lui rends.
Anselme
Dieux qu'il est charitable Après un tel présent il n'épargnera rien, S'il a donné sa femme il donnera son bien, Allons lui demander : mais je perdrais ma peine Car s'il a des trésors sa bourse n'est pas pleine.
Laurette
Ne me demandez point si je veux ce bonheur Lui seul me peut combler de plaisir et d'honneur, Et dans cette faveur que le Ciel nous envoie Je me mets en ses mains.
Francion
Et j'en pâme de joie Monsieur vous me forcez avec cette bonté D'être votre obligé jusqu'à l'extrémité.
Valantin
Est-il rien de pareil au mal qui m'environne Je quitte ce que j'aime et de plus je le donne, Mais quoi puisqu'il me faut toujours l'abandonner Pour épargner ma honte il vaut mieux le donner, Que le Ciel vous soit doux comme il me fut contraire Et termine mes jours pour finir ma misère.
Le Prévôt
Monsieur pardonnez-nous.
Francion
Va je n'y songe plus Mais sans nous amuser en discours superflus, Retournons à Paris afin que la Justice Juge de votre hymen qu'il faut qu'elle abolisse, Afin que je possède en toute liberté Ce miracle d'amour et de fidélité.
La Servante
Ah ! Dieux qui l'eût pensé.
L'Hotesse
Je m'en étais doutée.
La Servante
Voilà comme il faut dire, ô qu'elle est effrontée Maintenant qu'elle voit qu'elle n'aura plus rien Elle vient m'assurer qu'elle s'en doutait bien.
Francion
Allons cher Valantin chasse cette tristesse Je te veux dedans peu donner une maîtresse Dont l'âge ou peu s'en faut égalera le tien Et qui n'est pas trop laide.
Valantin
A-t-elle de bon bien.
Francion
Elle a dedans Paris trois mille écus de rente.
Valantin
Ce serait bien mon fait.
Francion
Elle en sera contente.
Valantin
Surtout ne dites rien.
Francion
Allez je suis pour vous.
Le Prévôt
Mais pour ce prisonnier, Monsieur qu'en ferons-nous.
Valantin
Puisque tout est rempli d'allégresse et de joie Il faut qu'on l'élargisse et que l'on le renvoie. Il ne nous a rien pris et nous ne pouvons pas Qu'avec trop de rigueur avancer son trépas.
Le Prévôt
Vous serez obéi j'y vais dès la même heure.
Francion
Allons ne tardons plus quittons cette demeure Et si dedans Paris nous restons tous contents Nous y viendrons bientôt y mieux passer le temps.
L'Hotesse
Dieux comme en un moment toute chose se change Admire un peu ma fille.
La Servante
Ô l'aventure étrange, Je me flattais déjà d'un amour décevant. Mais enfin vous et moi ne tenons que du vent.
L'Hotesse
Que veux-tu, mais il faut en perdant leur présence Quitter entièrement l'amour et l'espérance.
Anselme
Adieu cher pot pourri de mon affection Que l'amour te console en cette affliction, Et que ce petit Dieu dont tu ressens la flamme Conserve pour jamais mon portrait dans ton âme Mon souvenir pourra soulager tes douleurs Adieu mon petit coeur ne verse point de pleurs, Et garde bien surtout qu'une damnable envie Loin de moi ne t'incite à te priver de vie, Mais sans perdre le temps en tant de vains propos N'ayons plus de souci de l'amour de mon Maître Et mourons quoi qu'il en puisse être Entre les verres et les pots.