Saynète · 1894

L’École des Mufles

de Georges Courteline

Représentation
≈ 4 min
Distribution
1 homme
Répliques
29
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Hortense N 14 ≈ 2 min 1
Pétard H 15 ≈ 2 min 1
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École des Mufles

Scène 1

Pétard, Hortense

Ce soir-là a eu lieu au Théâtre-Français la répétition générale de l'École des Mufles, grande comédie satirique en cinq actes, de Pétard, l'auteur dramatique tant de fois applaudi. Devant une salle plus qu'à demi pleine, la pièce a remporté un éclatant succès, qui sans doute, se changera le lendemain en triomphe. Il est une heure du matin. Sous l'abri d'un commun riflard, Pétard et Hortense Pétard, son épouse, regagnent Montmartre qu'ils habitent. Mais Pétard est plein d'anxiété ; il s'était attendu de la part de sa femme, à des démonstrations d'enthousiasme bruyant, et l'extrême froideur de celle-ci a de quoi lui casser bras et jambes. À la fin :

Pétard

Ton silence systématique m'étonne et m'inquiète à la fois. Après la façon dont l'École des Mufles a été accueillie ce soir, je m'étais attendu, je l'avoue, à plus de... tu sais ce que je veux dire. Je vois bien qu'il faut en rabattre. Ma pièce n'a pas eu l'heur de te plaire, je le lis clairement sur ta figure et tu m'en vois pénétré de tristesse, car tu es femme de goût, Hortense, et je ne méprise point ton jugement. Eh bien ! Il faut m'éclairer de tes lumières ; j'attends, je sollicite, je réclame de toi une critique, dont j'entends tenir compte et faire profiter mon oeuvre (si elle lui doit être profitable, s'entend !), tandis qu'il en est temps encore. Parle.

molle

Hortense

Je n'ai rien à te dire. Ta comédie est excellente. Je m'y suis beaucoup divertie.

Pétard

Pour Dieu, sois donc sincère !

Hortense

Je le suis.

Mutisme d'Hortense.

Pétard

Tu sais bien que non, et que le seul ton de tes paroles suffit à les démentir. Ne chante donc pas la Marseillaise sur l'air de la Grâce de Dieu. - Qu'est-ce qui t'a déplu dans ma pièce ? Sérieusement, Hortense, je veux le savoir.

Hortense

Tu le veux ?

Pétard

Dois-je ordonner ?

Hortense

Non. - Tu sauras donc qu'elle est ratée d'un bout à l'autre que tu t'es mis le doigt dans l'oeil et que tu vas à un four noir.

Pétard

Quels sont ces mots ?... Four noir ? Ratée ! Doigt dans l'oeil !... Tu es un peu folle, je pense.

Hortense

Oui ?... Eh bien ! Tu verras ça, demain.

Pétard

Après le succès de tout à l'heure !!!

Un temps.

Hortense

Parlons-en ! Trois pelés à l'orchestre et un tondu à la galerie. Et tous gens de ta famille, encore !

Très long silence. Amères méditations de Pétard, qui, soudainement, éclate, comme un pétard qu'il est et s'arrête net, les semelles scellées à l'asphalte.

Pétard

Crénom d'un chien de nom d'un chien.

Pétard

Enfin, qu'est-ce qu'elle a cette pièce ?

Stupeur du pauvre Pétard.

Hortense

Le pire des torts ; elle est obscure. Inutile de faire des yeux comme des billes et de t'allonger le nez comme un morceau de guimauve. Ta pièce est obscure, voilà le fait ; on y comprend pas un mot.

Pétard

Pas un mot !!!...

Hortense

Oh ! Pas une syllabe. Il n'y aura qu'une voix là-dessus. Tu verras ce que dira Sarcey.

Pétard

Le diable t'emporte avec tes pronostics !

Nouveau temps. Le ménage Pétard s'est remis en marche Soudain, nouvel arrêt de Pétard.

Hortense

Tu as voulu avoir mon opinion, tu l'as.

Pétard

Pas un mot ?... Pas un mot ?... Voyons, tu exagères ? Peut-être quelques détails.

Hortense

Mon Dieu, si ce n'était qu'une question de détails, le mal serait réparable.... Mais non : c'est la pièce elle-même qui est incompréhensible. Et veux-tu que je te dise pourquoi ?

Pétard

Si je le veux !

Hortense

Écoute-moi, alors. Tu te rappelles qu'au premier acte, Boubic pose à Mouillepied cette question si drôle : « Comment ça va-t-il, mon cousin ? »

Pétard

C'est drôle, ça ?

Hortense

Excessivement.

Pétard

Je ne croyais pas.

Pétard est froid.

Hortense

Tu avais tort. C'est extrêmement drôle, au contraire. Oui, cela est, à beaucoup près, la chose la plus drôle de la pièce. Malheureusement, tout le sel de cette plaisanterie disparaît, parce que Mouillepied répond à Boubic aussitôt : « Je vous remercie, mon cousin ; et vous ? »

Pétard

Eh bien ?

Mutisme de Pétard.

Hortense

Eh bien tu ne vois pas ? C'est pourtant bien simple, mon Dieu ! Si Mouillepied appelle Boubic « mon cousin » et si Boubic, à son tour appelle « mon cousin » Mouillepied, il arrive que Mouillepied et Boubic s'appellent tous les deux « mon cousin » et s'ils s'appellent « mon cousin » tous les deux, on ne sait plus, c'est clair comme le jour, lequel des deux est le cousin de l'autre.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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