Comédie · 1884

L’émeraude

d’Évariste Carrance

Représentation
≈ 20 min
Distribution
1 femme, 1 homme
Répliques
114
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
La Comtesse Marguerite de Fréry F 57 ≈ 10 min 9
Le Comte de Fréry H 57 ≈ 10 min 7
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Émeraude
La Comtesse Marguerite de Fréry absentabsent
Le Comte de Fréry absentabsentabsentabsent
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L'Émeraude

Scène 1

La Comtesse Marguerite de Fréry

La Comtesse (en toilette de bal, fleurs blanches dans les cheveux, entre rapidement en scène, va s'asseoir sur le canapé, et laisse tomber de petites tablettes, sans s'en apercevoir.

On entend du bruit, mêlé à quelques airs de valse.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Mariée ! Je suis mariée ! Je ne m'appartiens plus... J'ai trahi l'amour que renfermait mon coeur... J'ai oublié mon serment. Qu'ai-je fait ? Mon Dieu ! Ah ! Ce que je souffre est impossible à exprimer. On danse dans ces salons, pour célébrer mon mariage... pour célébrer mon martyre plutôt... Je me suis échappée comme une folle de cet enfer, car cette joie me fait mal... Le comte doit me chercher sans doute ; il aime, il a le droit de se croire aimé !... Ah ! Je lui dois un aveu ; je ne faillirai pas à ce devoir... Je lui dirai tout. Je lui découvrirai mon âme toute entière, et je me traînerai à ses genoux, s'il le faut !...

Scène 2

Le Comte de Fréry, La Comtesse Marguerite de Fréry

Le Comte de Fréry

Quel motif puissant vous oblige à vous éloigner de nous, ma bonne Marguerite ?

La Comtesse Marguerite de Fréry

Monsieur...

Le Comte de Fréry

Ce titre est bien froid pour un coeur qui ne soupire que pour vous, Comtesse.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Mon ami...

Il s'approche et lui prend la main.

Le Comte de Fréry

Puisque nous sommes seuls, Marguerite, et loin des indiscrets et des curieux, laissez-moi vous répéter mille fois combien je vous aime. Cet amour qu'un de vos sourires a fait éclore, est grand comme l'univers.

Elle se recule tremblante.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Oh ! Cet aveu, je n'ose le faire... et cependant, il le faut !...

Le Comte de Fréry

Vous tremblez, ma bien aimée. Pourquoi craindre d'être seule avec moi ?... Ne suis je pas votre époux ? Ne m'avez vous pas choisi parmi tant d'autres qui soupiraient autour de votre beauté, et qui envient mon bonheur ?

À part.

Haut.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Pardonnez-moi, mon ami. Oh ! Mon Dieu, donnez-moi la force de dévoiler ce secret qui me pèse comme un remords, Je ressens un malaise inexprimable.

Le Comte de Fréry

L'émotion, la fatigue du bal...

On entend du bruit.

Elle se dirige vers la porte du fond.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Sans aucun doute, Mais, j'entends des voix.

Le Comte de Fréry

Marguerite, vous souffrez... Je ne vous quitte pas.

Le comte s'incline.

Elle sort.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Restez ! Oh ! Restez !... Je vous en supplie.

Scène 3

Le Comte de Fréry

Il s'assied.

Il se lève et se promène avec agitation.

Il ramasse les tablettes.

Il se dirige vers la porte, et revient s'asseoir.

Finement.

Il les ouvre et se lève.

Il lit.

Avec vivacité.

On entend une valse dans l'éloignement.

Lisant.

Le Comte de Fréry

Je vous en supplie ! Restez! Tout cela me paraît bien étrange ! Est-ce que je ne serais pas aimé, moi qui ai donné toute mon âme, moi qui voudrais avoir dix existences pour les lui consacrer ? Est-ce que le bonheur serait vraiment impossible à rencontrer ici-bas ? - Allons donc, je rêve, et, franchement, pour un premier jour de noce, j'ai des pensées d'enterrement. Tiens, qu'est-ce donc ? Des tablettes !... Un de nos invités les aura perdues... Mais non !... Nul étranger ne peut pénétrer dans ce salon, et ce délicieux objet ne peut appartenir qu'à la Comtesse. - Je vais... Elle m'a dit : restez, je vous en supplie ! Je vous obéis, Madame. - Ce carnet tout parfumé m'intrigue singulièrement. L'ouvrirai-je ? Non, cela serait indigne d'un gentilhomme ! Indigne ... indigne... La belle excuse pour un mari !... J'ouvre les tablettes ! Il est certain que j'ai tort, mais la faute est faite et le premier pas est celui qui coûte le plus. - Il n'y a d'ailleurs qu'une page écrite au crayon, une note de colifichets, sans doute... Mais je me trompe ! Oh ! Ce n'est pas possible !... J'ai mal lu... « Aujourd'hui, 12 Janvier, ma dernière espérance s'est envolée. J'épouse le Comte de Fréry ; il est noble et plein de coeur ; on le dit brave et généreux, mais je n'éprouve pour lui que de la sympathie et du respect. Mon coeur ne m'appartient pas ; je ne puis le donner à celui dont je vais porter le nom. Que Dieu me pardonne et me protège ! »

Il s'incline et pleure.

Il se dirige vers la porte.

Il sort.

Le Comte de Fréry

Ah ! Que la mort vienne maintenant, je ne la crains pas... Elle sera la délivrance suprême, elle sera l'oubli éternel. Marguerite ! Oh ! Marguerite, si tu savais pourtant combien je t'aime ! Allons ! Soyons homme ! Soyons fort ! Je prendrai une résolution cette nuit même. Je quitterai Paris... Je fuirai, et vous serez heureuse et libre Madame la Comtesse !

Scène 4

La Comtesse Marguerite de Fréry

Elle entre par la gauche.

Elle a l'air de chercher ses tablettes.

Elle s'assied et rêve.

Pause.

La Comtesse Marguerite de Fréry

J'ai perdu mes tablettes ! Il ne manquait plus que cela... Ah ! Je suis folle, vraiment, d'aller confier au papier toutes les impressions de mon âme... Ne devrais-je pas plutôt me résigner à vivre auprès du comte de Fréry, comme une épouse véritable ? Ne devrais-je pas essayer d'oublier cet inconnu qui apparut un jour devant moi et toucha mon coeur de jeune fille ?... Et ces tablettes qui ne se trouvent pas... Comme je me souviens maintenant, hélas ! Je ne reverrai jamais ce jeune homme, et si je le revoyais, ce serait pour le fuir, - le fuir pour toujours. Ah ! Faisons des rêves, où nous mêlons les cieux éclatants et les printemps en fleurs ! Ne voyons de la vie que le côté charmant et radieux !... Croyons à tout ce qui est bon, beau et grand ! Aimons pour vivre et vivons pour aimer !... Un jour viendra où le souffle brutal de la fatalité éteindra les lumières de notre esprit et les enchantements de notre coeur !

Scène 5

Le Comte de Fréry, La Comtesse Marguerite de Fréry

Le Comte de Fréry

Madame, je bénis le hasard qui me fait vous rencontrer. - Je veux en profiter pour vous annoncer mon départ de Paris.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Votre départ !...

À part.

Haut.

Geste de la Comtesse.

Le Comte de Fréry

Oui, Madame... Elle est émue. Cela vous surprend ? - Vous afflige, peut-être ?... Je ne croyais pas être obligé de m'éloigner de vous en ce moment. Les jours heureux, Madame, ont parfois de bien tristes lendemains...

À part.

Haut.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Qu'est-il arrivé. Vous paraissez inquiet, préoccupé ; - ne puis-je savoir ?

Le Comte de Fréry

Le motif qui m'éloigne de Paris... C'est l'histoire d'une sombre catastrophe et d'une grande douleur.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Que veut-il dire ?

Le Comte de Fréry

Jugez-en, Madame. La fortune, cette grande capricieuse comblait de ses dons un de mes amis ; il aimait une jeune fille, qui semblait par ses vertus et sa beauté lui promettre des jours heureux et faciles ; il caressait cet amour en son coeur, comme un avare caresse un trésor ; il touchait au seuil de la félicité suprême, car la jeune fille l'avait accepté pour époux...

La Comtesse Marguerite de Fréry

Oh ! Cette histoire ... achevez-là.

Le Comte de Fréry

J'ai fini. Mon ami a découvert que l'ange était un démon, et que la jeune fille...

La Comtesse Marguerite de Fréry

Le trompait, peut-être ?...

Il se dirige vers la porte.

Le Comte de Fréry

Précisément, Madame. Mais, comme vous êtes émue ! Pardonnez mon récit ; il sert d'excuse à mon départ précipité. Je vais aider mon ami à se consoler où... à mourir.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Monsieur, cette jeune fille n'est peut être pas... aussi coupable...

Il sort.

Le Comte de Fréry

Restez ! Oh ! Restez, Madame, je vous en supplie.

Scène 6

La Comtesse Marguerite de Fréry

La Comtesse Marguerite de Fréry

Oh ! Je sens un abîme se creuser sous mes pieds. Qui donc me délivrera de mes tortures ?

Scène 7

Le Comte de Fréry, La Comtesse Marguerite de Fréry

Il s'avance vers la Comtesse.

Le Comte de Fréry

C'est encore moi.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Que ne puis-je l'aimer ?

Le Comte de Fréry

J'ai trouvé ces tablettes qui vous appartiennent, Madame.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Monsieur le Comte.

Le Comte de Fréry

Je vais répondre à l'interrogation que vous n'osez faire. J'ai lu la première page de ce petit livre.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Alors, Monsieur, vous me trouvez bien coupable, et vous me jugez bien sévèrement. Oh ! Si vous saviez !...

Le Comte de Fréry

Madame, je suis un honnête homme, et je vous aimais, et je vous aime encore de toute la puissance de mon être. Hier, ce matin encore, vous pouviez m'ouvrir votre âme et dessiller mes yeux ; vous pouviez me dire : mon coeur n'est pas à vous ; un autre l'occupe tout entier : - fuyez-moi, laissez-moi libre, allez au loin mourir de désespoir et de douleur ; - et je vous aurai obéi, Madame. Maintenant, il est trop tard ; pourquoi m'avez-vous épousé ?

La Comtesse Marguerite de Fréry

Oh ! Pardonnez-moi, Monsieur le Comte ; soyez généreux jusqu'à la fin ; vous allez tout savoir !

Il se laisse tomber dans un fauteuil.

Le Comte de Fréry

Et qu'ai-je besoin de savoir de plus, Madame ? Vous ne m'aimez pas ; vous m'avez épousé par force, et j'ai un rival préféré. Tout cela est écrit : c'est votre histoire et c'est la mienne. Et j'avais la faiblesse de croire à la jeunesse et de croire à l'amour !

La Comtesse Marguerite de Fréry

Monsieur, je sais peu de chose de la vie, si ce n'est la douleur. J'ignore l'art de dissimuler ses paroles. Je vous dois un aveu.

Le Comte de Fréry

Un aveu !

La Comtesse Marguerite de Fréry

Le nom que vous m'avez confié, je le respecterai, Monsieur le Comte. Je serai votre amie et votre soeur ; nul être au monde n'aura plus d'amitié plus de respect pour vous que je n'en aurai.

Le Comte de Fréry

L'amitié ! Le respect ! Ces mots sont glacés, et vous ne songez pas, Madame, que je vous aime avec idolâtrie ! Vous ne songez pas que ce matin je me croyais l'homme le plus heureux de la terre, et que j'en suis maintenant le plus désespéré ;que j'avais le ciel dans le coeur, et que j'ai l'enfer dans l'esprit, maintenant ! Allons, Madame, soyez franche, pourquoi m'avez-vous épousé ?

La Comtesse Marguerite de Fréry

Parce que mon tuteur me l'ordonnait, en me menaçant d'un couvent si je refusais d'obéir.

Le Comte de Fréry

Ah ! Je comprends ! Vous m'avez accordé la préférence. Mais ignorez-vous donc, Madame, que le mariage est un couvent plus terrible encore que celui que vous redoutiez.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Monsieur, je vous savais honnête et loyal ; j'espérais...

Le Comte de Fréry

Mais celui que vous aimez est donc un être merveilleux, pour que vous ne cherchiez pas, devant moi, votre mari, à déguiser cet amour.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Oh ! Oui !

Le Comte de Fréry

Il est jeune.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Je le crois.

Le Comte de Fréry

Il est noble.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Je le suppose.

Le Comte de Fréry

Et... il est beau.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Je l'espère.

Le Comte de Fréry

Voyons, Madame, il est temps de répondre sérieusement à un époux qui doit se croire outragé. Je vous demande si celui que vous me préférez est jeune, noble, beau, et vous me répondez par ces mots incompréhensibles. Je le crois, je le suppose, je l'espère !

La Comtesse Marguerite de Fréry

Mais, Monsieur, je ne puis vous répondre autre chose, car je ne le connais pas...

Il lui présente un siège et en prend un.

La Comtesse fait un signe affirmatif.

Le Comte de Fréry

Pardon, Madame, mais je vous jure sur l'honneur que mon esprit s'en va. Vous prétendez que vous aimez un jeune homme. Et que ce jeune homme vous ne le connaissez pas !

La Comtesse Marguerite de Fréry

C'est l'exacte vérité.

Le Comte de Fréry

Alors je suis fou ! complètement fou !

Elle sort.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Attendez-moi une minute, Monsieur le Comte, à mon retour, je vous ferai ma confession.

Scène 8

Le Comte de Fréry

On entend un air de valse.

Il se lève et se promène avec agitation.

Le Comte de Fréry

Quelle nuit de noce ! Et ces gens qui dansent encore ! Ah ! Je suis un homme bien malheureux. Ment-elle avec impudence ! Ne pas connaître celui que l'on aime, est-ce possible ? Et cependant elle est jeune et pure : elle ne doit pas, elle ne sait pas mentir. Ah ! Je suis bien puni de ma jeunesse insoucieuse, pleine d'égoïsme et de désoeuvrement. Devais-je croire à l'amour, moi qui prétendais connaître le coeur humain ? L'heure de la souffrance est venue, comme une vengeresse impitoyable, car j'aime cette femme comme on aime son Dieu, moi, et je sens bien que je ne pourrai vivre sans elle.

Scène 9

La Comtesse Marguerite de Fréry, Le Comte de Fréry

La Comtesse Marguerite de Fréry

Vous allez m'écouter un instant avec attention, Monsieur le Comte ; vous me plaindrez ensuite, car vous comprendrez tout ce que j'ai dû souffrir et tout ce que je souffre encore.

Ils prennent des sièges.

Le Comte de Fréry

Soit, Madame, je partirai après vous avoir écoutée.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Il y a six mois que je quittai le couvent.

Haut.

Le Comte de Fréry

Elle a fait du chemin depuis. - Oh ! Ces pensionnaires, avec leur mine sournoise ! Six mois seulement, Madame.

Avec émotion.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Oui, Monsieur. Oh ! Je n'oublierai jamais cette date mémorable. Le même soir, il y avait bal paré et masqué chez la Marquise d Arfeuille.

Le Comte de Fréry

Oui, j'étais à ce bal ; - je me souviens.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Mon tuteur voulut à tout prix me conduire chez la Marquise. On me fit abandonner ma modeste robe du couvent, on jeta sur moi un domino, on mit un loup sur mon visage, et l'on m'entraîna...

Le Comte de Fréry

Poursuivez, Madame.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Je fus bientôt éblouie, moi, pauvre pensionnaire de couvent, au milieu de cette société curieuse, vêtue d'habits étranges, se livrant à tous les écarts tolérés par une aristocratie indulgente.

Le Comte de Fréry

Il m'arriva une aventure, cette nuit là.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Je m'étais réfugiée dans l'angle d'un grand salon, toute confuse de me trouver dans le monde, et cherchant à m'en isoler, lorsque je m'aperçus que je n'étais pas seule, et qu'un cavalier vêtu en Marquis me considérait avec attention.

Le Comte de Fréry

Mais, c'était moi, ce Marquis là ! Où va-t-elle en venir ?

La Comtesse Marguerite de Fréry

Ce Marquis me regardait à travers les trous de son masque avec une persistance singulière. « Mademoiselle, me dit-il enfin, je suis sûr que vous vous ennuyez beaucoup ici. » - Je n'osai d'abord répondre à cet inconnu ; mais, peu à peu je me sentis pleine de trouble et d'émotion et je l'écoutai avec plaisir, avec bonheur. Sa voix était d'une douceur pénétrante, et son regard, qui lançait des flammes, était toujours rivé sur le mien.

Le Comte de Fréry

C'est toujours moi !

La Comtesse Marguerite de Fréry

Il m'offrit son bras, nous traversâmes les salons, et nous allâmes nous asseoir dans un boudoir plein de parfums.

Le Comte de Fréry

Votre récit m'intéresse au plus haut degré.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Nous dansâmes ensemble une partie de la nuit ; et, lorsque l'heure de la séparation sonna, je sentis que mon coeur tremblait d'émotion, et qu'une nouvelle vie allait s'ouvrir devant moi. Mon cavalier me tendit une main dans laquelle je mis la mienne sans hésiter.

Le Comte de Fréry

Et alors... Oh ! Continuez, Madame.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Tout à coup, je sentis qu'il glissait une bague à mon doigt. - Que faites-vous, lui demandai-je ? - Oh ! me répondit-il mon coeur s'est déclaré pour vous cette nuit : Cette bague me rappellera à votre souvenir. Je vous aime, aimez-moi. - Je le jure ! m'écriai-je ; et, toute frémissante, je détachai mon bracelet, et je l'offris comme le gage de mon serment.

Le Comte de Fréry

C'était moi !... Oh ! Le ciel m'a fait rencontrer un ange sur cette terre !

Elle ouvre le coffret et prend la bague.

La Comtesse Marguerite de Fréry

À ce moment, mon tuteur m'aperçut et m'entraîna vers notre voiture. À la lueur d'une bougie vacillante, je laissai tomber mon loup ; mon cavalier en fit autant ; nous ne fîmes que nous envisager : nous ne devions plus nous revoir.

Le Comte de Fréry

Quel merveilleux hasard ! Ah ! Je sens que le bonheur revient : ce que l'époux n'a pu obtenir, l'amant l'obtiendra.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Voici l'émeraude que me donna l'inconnu. Je vous ai tout dit, Monsieur le Comte.

Il prend l'émeraude.

Haut.

Il sort.

Le Comte de Fréry

Il faut déguiser son bonheur. Madame, j'ai besoin de réfléchir à cette étrange aventure. - Confiez-moi cette émeraude. - Je reviens dans un instant.

Scène 10

La Comtesse Marguerite de Fréry

Après un silence.

Elle rêve.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Mon aveu est fait. J'ai laissé échapper ce grand secret qui me causait des tortures indicibles. Ah ! Dieu sait ce qu'il coûtait à mon coeur. - Maintenant que le Comte a tout appris, je me trouve plus calme et plus rassurée. Mon mari est un noble coeur ; et comme je me sentirais disposée à l'aimer si je le pouvais sans remords ! Pauvre comte ! Quelle triste vie sera la sienne désormais ! Il m'aime tant, il a l'air si bon. Comme il était ému en écoutant mon récit ! - Pourquoi mon tuteur m'a-t-il conduite chez la Marquise d Arfeuille ? - Au couvent, on voit passer, dans les songes, de beaux cavaliers vêtus d'habits magnifiques, et ces beaux cavaliers vous parlent d'espérance et d'amour ! - Dans cette nuit délicieuse, je rencontrai cet idéal caressé si longtemps, - et mon âme s'abandonna tout de suite ! - Si j'avais eu ma mère, elle m'eût conseillé. Je n'avais que mes illusions et mon coeur. - J'ai tout donné !

Scène 11

La Comtesse Marguerite de Fréry, Le Comte de Fréry

La Comtesse Marguerite de Fréry

Que vois-je ?

Le Comte de Fréry

Je vous aime et je viens...

La Comtesse Marguerite de Fréry

Comment, Monsieur, vous venez ? Et de quel droit ? - Je suis mariée, Monsieur ! -

Le Comte de Fréry

Vous avez donc oublié votre serment ?

La Comtesse Marguerite de Fréry

Ne me le rappelez pas.

Le Comte de Fréry

J'ai bravé tous les obstacles pour vous revoir.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Monsieur !

Le Comte de Fréry

Vous êtes à moi ; je vous aime.

La Comtesse Marguerite de Fréry

N'approchez pas, monsieur ! Oublions un rêve irréalisable ! J'ai trahi un serment que je ne pouvais tenir ! - Je suis la femme d'un généreux et vaillant gentilhomme.

Le Comte de Fréry

Madame !

La Comtesse Marguerite de Fréry

Et depuis un instant, Monsieur, je sens que je l'aime de toute mon âme.

Le Comte de Fréry

Il est impossible que votre coeur ait oublié cette nuit radieuse, pleine de rêves enchanteurs et de parfums enivrants !

La Comtesse Marguerite de Fréry

Monsieur, votre présence dans cette maison au milieu de la nuit, me glace de terreur. Oh ! Qui que vous soyez, - vous aurez pitié de moi, vous comprendrez la situation affreuse dans laquelle je me trouve... vous fuirez...

Le Comte de Fréry

Jamais ! Madame. Vous avez juré d'être à moi ; je viens vous rappeler ce serment.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Mais, je suis mariée, et je ne m'appartiens plus !

Le Comte de Fréry

Je vous aime !

La Comtesse Marguerite de Fréry

... C'était la première fois que j'allais dans le monde, Monsieur, je venais de quitter le couvent...

Le Comte de Fréry

Vous avez juré !

La Comtesse Marguerite de Fréry

Je suis la femme du Comte de Fréry, Monsieur, j'attends mon mari !

Le Comte de Fréry

Votre mari !... Je le tuerai !

La Comtesse Marguerite de Fréry

Eh bien tuez-moi aussi, puisque je l'aime ! Monsieur, je suis seule coupable ; le Comte est innocent, je vous le jure !

Il lui prend la taille.

Le Comte de Fréry

Oh ! Que votre regard m'éblouit et me fascine.

La Comtesse Marguerite de Fréry

À l'aide ! Au secours ! À moi ! Comte, à moi !

Il ploie le genou.

Le Comte de Fréry

Vous m'avez appelé, me voici.

Avec crainte.

La Comtesse Marguerite de Fréry

Quoi ! Monsieur c'était vous ? Ô bonheur ! Et l'autre ?

Il lui présente le bracelet.

Le Comte de Fréry

Et l'autre, - c'était encore moi ! Reconnaissez-vous ce bijou ?

La Comtesse Marguerite de Fréry

Mon bracelet ! Oh ! Je suis bien heureuse, mon ami ; je vais vous aimer pour vous deux.

Il lui prend la main et glisse la bague à un doigt.

14 Février 1873.

Le Comte de Fréry

Marguerite, vous êtes aussi bonne que belle. L'amant vous avait offert une émeraude, et c'est l'époux qui vous supplie aujourd'hui de l'accepter !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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