Acte I
Scène 1
Madame du Fresnel, Irène
Toutes deux sont assises auprès d'un guéridon. -Irène travaille à une broderie.
Madame du Fresnel
Voulez-vous connaître toute ma pensée, ma fille ?
Irène
Je ne demande pas mieux, ma mère.
Madame du Fresnel
Eh bien ! Votre projet n'a pas l'ombre du bon sens, et je vous jure que cela ne s'est jamais vu, même au théâtre.
Irène
Il faut un commencement à tout.
Madame du Fresnel
Mais c'est de l'extravagance toute pure.
Elle pose sa broderie.
Irène
Ce que vous appelez extravagance, en vous inspirant de je ne sais quel préjugé, ma mère, moi, je l'appelle raison. - J'ai vingt-six ans et je suis veuve. Mieux que personne vous savez combien mon mariage a été malheureux... je ne reprendrai pas le long thème des unions désassorties, dont la responsabilité remonte presque toujours aux grands parents ; j'ai perdu mon mari que les convenances m'ont fait pleurer, car les convenances rendent parfois hypocrite, ma mère...
Madame du Fresnel
Ma fille !
Irène
Mais songez donc que je ne pouvais aimer un homme qui avait deux fois mon âge, que j'ai épousé par force, qui était injuste, égoïste, avare.
Madame du Fresnel
Et qui en mourant vous a laissé un million !
Irène
En échange de mes rêves brisés, de mes illusions envolées, de mon coeur fermé à la jeunesse, à la vie, à l'espoir, à toutes les aspirations de la jeune fille, à toutes les croyances de la jeune mère.
Madame du Fresnel
Il est singulier, Irène, que vous ayez conservé encore ce caractère romanesque et anti-chrétien que vous avez puisé dans les livres que publie cette époque scandaleuse.
Irène
Vous vous trompez, ma mère; ce caractère romanesque dont vous voulez me faire un crime, j'ai dû le transformer dans les quatre années passées avec le Comte de Châteauneuf ; et aujourd'hui, c'est à ma seule raison que j'en appelle pour faire choix d'un mari : je le veux jeune, aimable, bon, et je ne sache pas de morale qui condamne ma résolution.
Madame du Fresnel
Je vous l'ai dit, Irène, elle est absolument insensée, et c'est l'avis de l'excellent Monsieur Dupuy.
Irène
L'honorable ami de la famille.
Madame du Fresnel
J'espère bien, ma fille, que vous ne trouverez rien à reprendre à la conduite de Monsieur Dupuy : c'est un homme d'une probité scrupuleuse, d'une honnêteté proverbiale, d'une piété évangélique et d'un désintéressement...
Un domestique annonçant : Monsieur Dupuy.
Elle sort.
Irène
Qui s'intéresse un peu trop aux affaires des autres... Je vous laisse, ma mère, mais je vous préviens que je ne me marierai qu'avec celui que je choisirai.
Scène 2
Madame du Fresnel, Monsieur Dupuy
Madame du Fresnel
Avoir élevé les enfants jusqu'à cet âge pour s'entendre dire de telles choses. Ah ! La société est vraiment bouleversée !
Monsieur Dupuy
Bouleversée... c'est le mot ; pas de religion, pas de pitié, pas de coeur, oui, ma chère amie, pas de coeur. Cette société injuste vient d'insulter mes cheveux blancs...
Madame du Fresnel
Que dites-vous là, mon ami.
Il prend un siège.
Monsieur Dupuy
La vérité. Figurez-vous qu'en traversant le boulevard, mon pied glisse, et que je m'étends sur le trottoir, rendu très dangereux par suite des dernières neiges...
Madame du Fresnel
Poursuivez ; vous ne vous êtes pas blessé, j'espère.
Monsieur Dupuy
Dieu m'a protégé. Je me suis relevé aussitôt (il se lève) et j'ai aperçu près de moi ce jeune écrivain, ce Monsieur Duval, que j'ai eu la douleur de rencontrer plusieurs fois dans vos salons.
Madame du Fresnel
Dans ceux de ma fille...
Monsieur Dupuy
Le monde dit, telle mère...
Madame du Fresnel
N'achevez pas, mon ami, vous savez bien que jusqu'à présent toutes mes raisons se brisent contre la volonté de Madame de Chateauneuf... Et ce Monsieur Duval, que je déteste autant que vous, a été peut-être inconvenant à votre égard ?
Monsieur Dupuy
Inconvenant! dites grossier, ma bonne amie ; il m'a demandé d'abord, en feignant l'intérêt, si je ne m'étais pas fait de mal... et sur ma réponse négative, il est parti en se tordant de rire... Oh ! Mais d'un rire ! Et le monde s'amassait... et si je ne m'étais promptement retiré, je servais de point de mire aux huées d'une centaine de badauds.
Madame du Fresnel
Mais j'y songe, cette chute pourrait avoir des conséquences sérieuses ; peut-être serait-il utile de vous faire donner quelques soins... Je vais sonner.
Monsieur Dupuy
N'en faites rien, je vous prie. Des intérêts plus importants doivent nous occuper... J'ai vu ce matin le digne Monsieur Duplessis, qui paraît impatient de terminer l'affaire que vous savez... Irène s'est-elle enfin décidée ?
Madame du Fresnel
Toutes mes raisons ont échoué devant son entêtement.
Monsieur Dupuy
C'est incroyable !
Madame du Fresnel
Je lui ai parlé de vous, dont l'amitié pour notre famille ne s'est jamais démentie ; je lui ai dit que vous n'approuviez pas ses idées.
Monsieur Dupuy
Je ne voudrais pas vous blâmer, mon amie, mais peut-être avez-vous eu tort de parler de mon opinion à ce sujet.
Madame du Fresnel
Irène n'a-t-elle pas été habituée à vous considérer comme un second père ?
Monsieur Dupuy
Je voudrais causer un instant avec elle.
Madame du Fresnel
Je la crois fort mal disposée.
Monsieur Dupuy
Je saurai à quoi m'en tenir. Voyons, ne considérez, je vous prie, que le dévouement d'un vieil ami, et priez Madame de Châteauneuf de venir causer un instant avec moi.
Elle sort.
Madame du Fresnel
Je vous obéis.
Scène 3
Monsieur Dupuy
Monsieur Dupuy
La petite sotte serait capable de faire manquer une affaire d'or... A-t-on jamais vu cela ? Et cette bonne Madame du Fresnel qui ne peut pas inspirer à sa fille une sage résolution ! Au milieu de quelle société étrange vivons-nous !
Scène 4
Irène, Monsieur Dupuy
Irène
Vous avez demandé à me voir, Monsieur.
S'asseyant.
Monsieur Dupuy
Oui, mon enfant[.] J'avais besoin de causer avec vous d'affaires graves, très graves peut-être.
Irène
Ce sont là des sujets de conversation qui ne sont pas de mon âge, Monsieur Dupuy ; je laisse la gravité aux vieillards.
Monsieur Dupuy
C'est un triste privilège que la jeunesse devrait par condescendance partager avec eux. Voyons, mon enfant, croyez-vous à l'amitié?
Irène
Cela dépend. Je suis devenue sceptique.
Monsieur Dupuy
Mais je crois que vous ne doutez pas de l'amitié, pleine de respect, que j'ai vouée à votre famille, Madame ; j'ai été jusqu'à sa mort l'ami de votre père.
Irène
Nous parlions de l'amitié en général.
Monsieur Dupuy
Accordez alors à la mienne le bénéfice des exceptions. Pour vous parler d'affaires très graves, j'ai besoin que vous ne doutiez pas de la noblesse de mes sentiments.
Irène
Vous me faites peur avec vos grands mots, Monsieur Dupuy, et j'hésite à vous écouter. Il y a quatre ans vous êtes venu comme aujourd'hui me parler d'affaires très graves ! Un mois après j'ai épousé Monsieur de Châteauneuf et j'ai été malheureuse avec lui.
Monsieur Dupuy
Votre famille a pu se tromper une fois, mon enfant, en croyant faire votre bonheur.
Irène
Ma mère, qui a pour vous une estime particulière, a reçu de vos mains l'époux que vous aviez choisi pour sa fille.
Monsieur Dupuy
Mais il y a erreur, mon enfant; je n'ai pas pu... Je n'avais pas le droit... Je n'aurais pas osé...
Irène
Et aujourd'hui, Monsieur Dupuy, vous venez me proposer un second vieillard...
Monsieur Dupuy
Un homme de quarante et quelques années... qui appartient au meilleur monde ; un esprit sérieux et posé, capable de rendre une femme heureuse... Voyons Irène, songez à votre mère qui désire cette union, et qui veut, avant de mourir, laisser sa fille à l'abri des méchantes insinuations dû monde.
Irène
Ah ! Le monde s'occupe de moi ?
Monsieur Dupuy
Vous le demandez ! Vous êtes jeune, riche et belle... Vos salons sont ouverts à une foule de jeunes gens dont la valeur est aussi discutable que la moralité... Vous recevez des peintres, des poètes, des journalistes !
Irène
Je reçois qui je veux, Monsieur, et ces jeunes gens que vous traitez avec ce ton dédaigneux portent sur le front l'auréole de la jeunesse et du talent.
Monsieur Dupuy
Moi... Je les traite avec dédain ? C'est le monde, mon enfant ! Toujours le monde, avec lequel il faut compter.
Irène
Est-ce que je m'occupe de lui, moi ?
Monsieur Dupuy
Je ne proscris pas ces réunions de la jeunesse, je les encourage, au contraire... mais il faut avoir un mari...
Irène
Pour mieux dérober au monde les petites faiblesses du coeur ; est-ce bien ce que vous voulez dire ?
Un domestique annonçant : Monsieur Léo Duval.
Dupuy, se levant.
Monsieur Dupuy
Vous me comprenez mal, ou je ne me suis pas bien expliqué, mon enfant. Nous reprendrons plus tard cette conversation.
Irène
Ne l'avons-nous pas épuisée ?
Monsieur Dupuy
Je reste sur le champ de bataille.
Scène 5
Léo, Irène, Monsieur Dupuy
Léo
Madame, je vous présente tous mes hommages.
Irène
Bonjour, Monsieur Léo, vous devenez rare.
Léo
Tiens, vous êtes ici, Monsieur Dupuy ; enchanté de vous rencontrer... et cette chute de ce matin ?
Irène
Comment, Monsieur Dupuy...
Léo
A voulu m'imiter, Madame. Les auteurs dramatiques font quelquefois des envieux.
Monsieur Dupuy
Monsieur, je crois que je suis tombé décemment.
Léo
Comment donc, Monsieur, la muse la plus pudique n'aurait pu se formaliser.
À part.
Monsieur Dupuy
D'ailleurs, je ne suis pas de ceux qui recherchent ces accidents, comme certains auteurs dramatiques... Attrape.
Léo
Que vous connaissez, hein ?
Irène
Monsieur Léo, j'ai bien regretté l'accueil peu sympathique qui a été fait à votre dernière comédie. Le public a peut-être été injuste.....
Léo
Le public est notre maître, Madame, nous devons nous incliner devant ses arrêts. Ma pièce est tombée bravement sur le champ d'honneur, c'est à recommencer, voilà tout. Seulement, ce matin, en voyant ce bon, cet excellent Monsieur Dupuy étendu sur la neige, la pensée que tout le monde pouvait tomber m'est venue à l'esprit, et j'ai ri d'un coeur...
Monsieur Dupuy
Ce n'était pas si risible que cela.
Léo
Puisqu'il n'y avait rien de cassé, rien de démis. D'ailleurs, d'une chute...
Irène
On se relève n'est-ce pas ?
Léo
Je l'espère, Madame... et je vous apportai un coupon de loge pour la représentation de lundi prochain.
Irène
Encore une comédie.
Monsieur Dupuy
Vous êtes peut-être imprudent ?
Léo
Bon, il n'y a que la première chute qui coûte.
Irène
Le nom de votre comédie ?
Léo
Un tout petit acte qui a pour titre : le Pays du Bonheur ; voudrez-vous assister à sa première représentation ?
Irène
Je vous le promets.
Léo
Je regrette de ne pouvoir vous offrir un billet, Monsieur Dupuy.
Monsieur Dupuy
Je vous sais gré de votre intention, Monsieur, mais je ne vais jamais au théâtre, je préfère aller entendre un grand orateur chrétien.
Irène
Il y a un temps pour tout. Le titre de votre pièce est fort joli, monsieur Léo... Le Pays du Bonheur ! Sur quelle carte du monde se trouve-t-il ?
Léo
C'est ce que se demande le principal personnage de ma bluette.
Haut.
Il s'incline et sort.
Monsieur Dupuy
Il y a de l'amour là-dessous ; Je reviendrai.
Scène 6
Irène, Léo
Irène
Ah ! Mon Dieu ! Il est parti.
Léo
Un triste ami que possède là madame votre mère !
Irène
Je hais cet homme... Il ressemble à un oiseau de proie, et je vous jure que par instants il me fait peur.
Léo
Que ne le consignez-vous à la porte de votre hôtel ?
Irène
J'obéis à des considérations de famille ; cet homme a été l'ami de mon père.
Léo
Lui ?
Irène
Pourquoi cet étonnement ?...
Léo
Je songeais à une histoire que me racontait dernièrement Monsieur de Clairvaux.
Irène
Mon notaire ?
Léo
Précisément, madame.
Irène
Et cette histoire ?
Léo
Hélas ! Il ne m'est pas permis de la dévoiler.
Irène
Et à propos de l'ami de mon père ?
Léo
Monsieur Dupuy, Madame, n'a jamais été l'ami de personne.
Irène
Gardez vos secrets, Monsieur Léo, je ne vous les demande plus... mais serez-vous aussi mystérieux sur le sujet de la pièce que vous avez si heureusement appelée le Pays du Bonheur ?
Léo
Non, madame, mais le poème de ma bluette est tellement simple !...
Irène
Que vous redoutez le jugement d'une amie et que vous allez réclamer celui du public... Est-ce bien cela ?
Léo
Pas précisément, mais il y a dans ce petit acte des nuances qui m'échapperont peut-être.
Irène
Allons, monsieur Léo, je ne vous demande que le canevas de votre broderie.
Léo
Le théâtre représente un salon, comme celui-ci, par exemple.
Irène
Voilà pour le décor.
Léo
Au lever du rideau, une jeune veuve occupe la scène et raconte les amertumes de sa vie. Toute jeune elle a été sacrifiée à un vieillard égoïste et jaloux ; elle a dû renfermer en son sein tous les rêves de son âme ; elle a vu s'effeuiller lentement les plus suaves fleurs de sa jeunesse. Elle est encore jeune, elle est encore belle, mais la tristesse la domine et l'étreint de ses bras glacés.
Irène
Mais cette jeune femme n'a pas de mère... N'est-ce pas Monsieur Léo ?
Léo
Pardon, madame ; mais sa mère, en lui donnant un vieillard très riche pour époux, a cru faire son bonheur. Elle n'a pas songé qu'elle avait été jeune aussi. Elle a regardé la vie par le côté prosaïque et froid ; sa fille a été malheureuse.
Irène
Cela devait être. Ce début m'intéresse beaucoup.
Léo
Mais cette jeune femme, cloîtrée dans un vaste château, n'a pu perdre toutes ses illusions. Son coeur qu'elle croit mort n'a jamais battu. Certaines fleurs se ferment à l'approche de la nuit, comme si l'ombre les effrayait, et se rouvrent le lendemain, sous les tièdes caresses du soleil.
Irène
Que dit-il là, mon Dieu !
Léo
Mon héroïne, vivant loin du monde, a conservé quelques relations avec lui ; un jeune touriste, frère d'une de ses amies du couvent, visite par hasard la châtelaine abandonnée.
Irène
C'est peut-être celui qui cherche le Pays du bonheur ?
Léo
Vous rendez ma tâche facile, Madame ; le nouveau personnage qui se présente ainsi est un admirateur de tout ce qui est grand et beau ; il est poète et cherche avec la croyance du poète un coeur dont l'image pourra l'occuper tout entier : c'est un Lamartine qui appelle une Graziella, un Pétrarque qui demande une Laure, un Dante qui cherche une Béatrix.
Irène
C'est donc une grande passion qu'il faut à ce coeur ?
Léo
C'est l'amour qui a manqué à cette jeune femme pour la faire heureuse et enviée de tous ; c'est le rayon qui n'a pas brillé sur cette fleur.
Irène
Vous avez raison, Monsieur Léo, l'amour véritable fait étinceler la vie ; mais l'amour véritable se rencontre-t-il sur notre terre ?
Léo
Vous en doutez, Madame, lorsque vous sentez en vous des trésors de tendresse et de dévouement ; lorsque votre jeunesse rêveuse sent frissonner en elle des aspirations fébriles vers un idéal qui est celui du coeur humain; lorsque autour de vous tout aime, tout espère, tout rayonne sous le souffle du Créateur ? Car toutes les oeuvres que nous contemplons dans cet univers harmonieux sont écloses sous le regard de l'amour ! Non ! Non ! Vous n'en doutez pas, Madame, j'en appelle à vos souvenirs, à vos rêves, à vos nuits sans sommeil...
Irène
Monsieur ! Monsieur !
Léo
J'en appelle aussi à votre sincérité.
Scène 7
Madame du Fresnel, Irène
Madame du Fresnel
Eh bien ! Que faites-vous donc, ma fille ? Oubliez-vous que Monsieur Dupuy attend dans l'antichambre le moment où vous voudrez le recevoir ?
Irène
Monsieur Léo, ma mère, me racontait le sujet de sa nouvelle comédie.
Madame du Fresnel
Et vous formez des voeux pour le succès de Monsieur ?
Irène
Sans doute, ma mère.
Léo salue et sort.
Madame du Fresnel
Je m'associe à ces voeux, qui sont d'une bonne chrétienne, mon enfant, mais je prie Monsieur de ne pas s'opposer plus longtemps à l'accomplissement de vos devoirs...
Scène 8
Irène, Madame du Fresnel
Irène
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Quand serai-je donc maîtresse ?
Madame du Fresnel
Quand vous consentirez à épouser Monsieur Duplessis, ma fille.
Irène
Jamais, ma mère.
Acte II
Scène 1
Monsieur Dupuy, Irène
Irène est assise sur le canapé. - Dupuy sur une causeuse en face d'elle.
Monsieur Dupuy
Consentez à recevoir Monsieur Duplessis, mon enfant ; c'est un homme du meilleur monde, et je suis persuadé que les préventions que vous avez contre lui s'effaceront complètement.
Irène
Je n'ai pas de préventions contre Monsieur Duplessis.
Monsieur Dupuy
Mais alors, votre refus persistant ?...
Irène
S'explique par un premier mariage qui a été malheureux.
Monsieur Dupuy
Mais enfin, vous ne prétendez pas, à votre âge, renoncer au mariage ?
Irène
Je veux un mari selon mon coeur ! L'union que vous me proposez serait scandaleuse ; je préfère ma liberté.
Monsieur Dupuy
Scandaleuse ! Oh ! Que ce mot est déplacé, mon enfant.
Irène
Je ne trouve pas. Vous appartenez à ce monde positif qui marie un sac d'écus à un autre sac d'écus et qui ne s'inquiète pas d'autre chose. Eh bien ! j'ai vingt-six ans ; en secouant la volonté de ma mère, je retrouve ma volonté ; je ne veux pas une seconde édition de la vie de sacrifices que j'ai subie une première fois ; gardez votre vieillard, je le répète, je veux garder ma liberté.
Monsieur Dupuy
Vous croyez donc être malheureuse avec cet honnête homme ?
Irène
Je ne veux pas tenter une seconde expérience, la première m'a meurtrie !
Monsieur Dupuy
Tenez, mon enfant, je ne veux plus vous tourmenter. Dieu m'est témoin que je ne cherche que votre bonheur ! Je vous ai vue toute petite, alors vous aviez pour moi de l'affection ; en continuant auprès de vous la mission que votre père n'a pu achever, je croyais être mieux compris... La force humaine a des limites ; je me retire, je ne reparaîtrai plus devant vos yeux ; je tâcherai d'oublier le serment que je fis au lit de mort de votre père !
Irène
Un serment !
Il se dirige vers la porte. Un domestique lui remet un billet qu'il lit vivement.
Monsieur Dupuy
Celui de veiller sur vous
Irène
Monsieur Dupuy.
Monsieur Dupuy
Monsieur Duplessis est dans l'antichambre... Il attend un mot de vous, pour vous présenter ses devoirs... Faut-il le congédier ?
Irène
Je suis pleine de respect pour la mémoire de mon père ; si je vous ai offensé , je le regrette de tout mon coeur, et s'il ne faut que recevoir Monsieur Duplessis pour vous prouver que je ne sais pas être ingrate...
Monsieur Dupuy
Vous consentez ?
Irène
À le recevoir, rien de plus.
Il sort.
Monsieur Dupuy
Je vous remercie , mon enfant.
Scène 2
Irène
Irène
Mais d'où provient cette insistance incompréhensible ? Quelque chose me dit que cet homme est de mauvaise foi ; que sous cette enveloppe d'ami se dérobe une âme vénale, sous cette piété profonde un esprit hypocrite et corrompu. Ô mon Dieu ! Qui pourra éclairer ma marche à travers les obscurités et les mensonges qui entourent mon chemin ? Moi, épouser monsieur Duplessis ! Oh non ! Non ! Quelle différence entre lui et ce bon monsieur Léo. Quel esprit d'élite, quel coeur délicat... aussi n'a-t-il pas le don de plaire à Monsieur Dupuy ; tous mes amis sont les ennemis de cet homme.
Scène 3
Monsieur Duplessis, Irène
Monsieur Duplessis
Heureux qui peut vous voir, Madame ; je me suis présenté plusieurs fois chez vous , et j'ai eu la douleur de ne pouvoir vous saluer.
Irène
Monsieur, vous me pardonnerez si je vais droit au sujet qui vous amène chez moi ; je ne sais pas feindre.
Monsieur Duplessis
On m'a averti, madame, de la droiture de votre esprit et de la franchise de votre caractère.
Elle désigne un siège à Duplessis et en prend un elle-même.
Irène
Alors, Monsieur, puisque vous me connaisse ? Un peu, vous ne serez pas surpris que je me permette de vous adresser une question ?
Monsieur Duplessis
Une question ? Mais comment donc ? Vous pouvez m'en adresser trente si vous le désirez, Madame, et rien ne vous donnera une idée du plaisir que j'éprouverai à vous répondre.
Irène
Je ne serai pas indiscrète et vous demanderai seulement, Monsieur, pourquoi vous désirez m'épouser ?
Monsieur Duplessis
Pourquoi... Je désire...
Irène
M'épouser !
Monsieur Duplessis
Mais, Madame, la réponse que vous me demandez est facile... très facile à faire...
Irène
Je l'attends, Monsieur.
Monsieur Duplessis
Je désire être uni à vous, madame, parce que... parce que je vous aime.
Irène
C'est une réponse en effet, Monsieur, mais oserai-je vous demander de quelle nature est le sentiment que vous dites éprouver pour moi... Il y a tant de genres d'amour... Vous avez deux fois mon âge, et...
Monsieur Duplessis
N'achevez pas, madame, j'ai pour vous aimer un coeur de vingt ans.
Irène
Ne croyez pas que je veuille railler une situation qui me semble très grave, et répondez-moi : Croyez-vous que je puisse vous aimer à mon tour avec la même abnégation, je dirai avec le même courage !
Irène reste silencieuse et pensive. Duplessis se lève et s'approche d'elle.
Monsieur Duplessis
Pourquoi pas, Madame ; je ne vous demande aujourd'hui qu'un peu de sympathie... et j'espère que plus tard cette sympathie deviendra un sentiment plus doux. Vous êtes toute songeuse ; croyez-vous qu'il ait neigé dans mon coeur comme il a neigé sur mon front? daignez me répondre, Madame.
Irène
Pardonnez-moi, Monsieur ; vos paroles viennent d'évoquer des souvenirs très douloureux, et je vous saurai gré de remettre à plus tard la suite de cet entretien.
Irène s'incline froidement.
Monsieur Duplessis
Puis-je emporter en vous quittant, Madame,la pensée que je ne vous ai pas trop déplu ?
Monsieur Duplessis
Comment dois-je interpréter votre silence... qui ne dit mot...
Duplessis sort.
Irène
Ne consent pas toujours, Monsieur.
Scène 4
Irène
Irène
Comme l'autre ! C'est absolument le langage de feu Monsieur de Châteauneuf. Oh ! Ma vie a été assez brisée, assez torturée une première fois., je braverai la volonté de ma mère, car j'ai acquis chèrement le droit de disposer de mon sort.
Scène 5
Un Domestique, Monsieur Aristide de Clairvaux, Irène
annonçant
Un Domestique
Monsieur Aristide de Clairvaux.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Madame, j'ai bien l'honneur de vous présenter mes hommages.
Irène
Monsieur.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Voilà longtemps, Madame, que je n'ai eu l'avantage de vous voir. Il faut mettre cela sur le compte de mon étude, qui m'occupe beaucoup depuis quelques mois.
Irène
Je suis heureuse, Monsieur, que vos affaires grandissent ; je ne sais rien de plus digne que la récompense accordée au travail d'un honnête homme.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Je vous remercie de ces paroles, Madame, et j'y puise un encouragement pour vous prier de m'accorder un instant toute votre indulgente attention.
Irène
S'agit-il de quelque chose de grave ?
Monsieur Aristide de Clairvaux
Je le crois.
Irène
Je vous écoute, monsieur.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Vous souriez, madame.
Irène
Je vous en demande bien pardon, mais imaginez-vous que c'est la troisième fois aujourd'hui que l'on m'entretient d'affaires de cette nature.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Dois-je hésiter ?
Irène
Pas le moins du monde ; je vous prête selon votre désir, toute mon attention, et je vous accorde toute mon indulgence.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Madame, je suis le mandataire d'un ami, d'un poète plein d'esprit et de coeur qui, n'ayant plus de père, m'a chargé de le remplacer auprès de vous.
Irène
Ah ! Très bien.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Qui dit poète, dit pauvre, n'est-ce pas, Madame ? Les muses sont ingrates pour leurs nourrissons ! Contrairement à ce principe, mon ami dispose d'une fortune assez grande et d'un coeur assez noble pour oser élever ses prétentions jusqu'à vous.
Irène
Puis-je savoir, Monsieur, le nom de la personne qui daigne s'occuper de moi ?
Irène fait un mouvement.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Son nom, Madame, c'est celui qu'un monde chois[i] salue d'un regard d'estime ; c'est le nom d'un jeune écrivain qui deviendra peut-être célèbre si vous voulez accepter la moitié de sa vie... C'est Monsieur Léo Duval.
Scène 6
Madame du Fresnel, Monsieur Aristide de Clairvaux, Irène
Madame du Fresnel
J'étais dans ce cabinet, Monsieur, et j'ai tout entendu... Je suis Madame du Fresnel.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Un beau titre que celui de mère, Madame, mais un titre qui impose de grands devoirs.
Madame du Fresnel
Prétendez-vous dire, Monsieur le notaire, que je ne remplis pas les miens ?
Monsieur Aristide de Clairvaux
Ce serait vous calomnier, Madame ; les devoirs de notre profession nous mettent parfois en face de ces mères égoïstes, qui sacrifient à leurs idées les enfants que Dieu leur a donné, mais vous n'êtes pas de ces mères-là, Madame.
Irène
Enfin, ma mère, puisque vous avez entendu ce que Monsieur de Clairvaux vient de me dire, je vous prie de me faire savoir si vous devez répondre pour moi.
Madame du Fresnel
Irène, vous me manquez de respect. Ah ! Monsieur Dupuy a bien raison !... Dieu du ciel ! C'est lui !...
Scène 7
Madame du Fresnel, Monsieur Dupuy, Monsieur Aristide de Clairvaux, Irène
Madame du Fresnel
Accourez vite, mon vieil ami, vous qui marchez si saintement au milieu de ce monde corrompu.
Monsieur Dupuy
Bien heureux si vous avez besoin de moi.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Comment, c'est là monsieur Dupuy !
Irène
Le connaîtriez-vous ?
Monsieur Aristide de Clairvaux
J'ai beaucoup entendu parler de ses oeuvres de charité ; Monsieur Dupuy est un philanthrope.
Madame du Fresnel
Puisque monsieur vous connaît et vous rend la justice qui vous est due, il écoutera peut-être les conseils que vous allez lui donner.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Ah ! Pardon, Madame, je rends hommage à ce brave monsieur Dupuy, mais j'ai la faiblesse de tenir à mes opinions.
Monsieur Dupuy
Mais enfin de quoi s'agit-il, voyons, nous allons concilier tout cela.
Madame du Fresnel
Monsieur vient de demander Madame de Châteauneuf en mariage pour un de ses amis, pour Monsieur Léo Duval.
Monsieur Dupuy
Ce n'est pas possible !... Il y a positivement erreur.
Madame du Fresnel
Rien n'est plus vrai, et de plus, ce qui va vous paraître tout à fait inconcevable, il s'adresse à ma fille pour lui demander sa propre main.
Monsieur Dupuy
Oh ! Mais cela ne se fait pas... mais cela ne s'est jamais fait ! Il y a la mère, monsieur... Il y a la mère, qui compte pour quelque chose.
Monsieur Aristide de Clairvaux
J'ai voulu, avant de procéder à la demande officielle, m'enquérir des sentiments de Madame de Châteauneuf.
Monsieur Dupuy
Mais cela est immoral !
Madame du Fresnel
Ce n'est pas moi qui le dis.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Oh ! C'est absolument la même chose, Madame, puisque monsieur Dupuy se fait l'éloquent interprète de vos paroles ; j'accepte donc avec humilité le reproche que vous m'infligez... mais puisque la faute est commise.
Madame du Fresnel
Monsieur le notaire !
Monsieur Aristide de Clairvaux
Puisque le mal est irréparable enfin... Permettez-moi de savoir de Madame de Châteauneuf si je puis demander sa main à Madame du Fresnel pour Monsieur Léo Duval, mon ami.
Irène fait un mouvement.
Madame du Fresnel
Monsieur, ma fille ne peut répondre que par son silence.
Monsieur Dupuy
Quelle audace, un petit écrivain de rien du tout.
Irène
Vous vous trompez, ma mère, le silence serait une impolitesse envers Monsieur de Clairvaux, que j'estime, et envers Monsieur Léo Duval, qui est un homme de talent.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Merci, Madame.
Madame du Fresnel
Un homme de talent, sifflé avec enthousiasme, ma fille.
Monsieur Dupuy
Calmez-vous, ma bonne amie, Madame de Châteauneuf sait ce qu'elle doit à sa famille.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Daignez me faire connaître votre réponse.
Irène
Eh bien ! Monsieur, je ne mets aucun empêchement à l'accomplissement de votre mission.
Madame du Fresnel
Ma fille est folle, Monsieur, je ne consentirai jamais.
À part.
Monsieur Dupuy
Jamais ! Jamais ! Il me ferait manquer la plus belle affaire de ma vie, ce malheureux.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Madame, j'aurai l'honneur de me présenter demain chez vous.
Madame du Fresnel
Je vous dis que toute démarche sera inutile.
Avec ironie.
Il s'incline et sort.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Je connais les devoirs de ma profession ; Je vous laisse avec ce bon Monsieur Dupuy et demain je viendrai vous offrir mes respects.
Scène 8
Madame du Fresnel, Monsieur Dupuy
Irène va reprendre sa broderie.
Madame du Fresnel
L'insolent.
Monsieur Dupuy
Un petit notaire.
Madame du Fresnel
Cela ne s'est jamais vu.
À part.
Monsieur Dupuy
C'est le bouleversement du renversement... Ah ! Le scélérat !
Madame du Fresnel
Et vous, ma fille, je vous laisse à vos méditations ; je compte sur les sentiments sacrés de la famille pour vous faire prendre une décision conforme à votre dignité ; venez, mon ami.
Scène 9
Irène
Elle pleure.
Irène
Une décision conforme à ma dignité, voilà de grands mots... Allons, j'entrevois un rayon de soleil qui perce l'obscurité de mon existence. Léo m'aime ! Je m'en étais bien doutée un peu, et cependant je n'osais croire à l'étendue de mon bonheur. Oh ! Je sens bien que mon âme est à ce jeune poète ! Pourquoi ma mère s'oppose-t-elle à la réalisation de ce beau rêve ? Parce que Monsieur Dupuy est là qui la domine ! Mais quel rôle remplit donc cet homme, qui m'est odieux. Aimer., être aimée... C'est là le vrai pays du bonheur ; et je ne l'ai jamais connu. Faut-il que je renonce à ces espérances nouvelles qui font trembler mon être ? Faut-il que, fille obéissante et docile, je brise, de nouveau mon coeur, que je refuse l'amour qui vient s'offrir à moi, pauvre délaissée.
Scène 10
Léo, Irène
Léo
Pardonnez-moi d'être venu... Il m'était impossible de ne pas vous voir... Il m'a semblé que vos paroles, que m'a répétées Monsieur de Clairvaux, contenaient pour moi un peu d'espérance, et j'ai vaincu votre domestique qui me refusait votre porte.
Irène
On ne voulait pas vous laisser entrer ?
Léo
Par ordre de Madame votre mère !
Irène
Et ces choses se passent chez moi. Plus que jamais j'ai besoin d'un coeur aimant et dévoué. J'ai beaucoup souffert et beaucoup pleuré, Monsieur Léo.
Léo
Ainsi ce rêve que je caresse n'est pas une chimère qu'un souffle va faire évanouir. Irène... Madame... Vous consentez à m'aimer un peu pour toute l'adoration que je vous ai vouée.
Irène
Je vous estime et je vous aime, Léo, parce que vous êtes un homme d'honneur.
Acte III
Scène 1
Monsieur Dupuy, Madame du Fresnel, Un Domestique
Monsieur Dupuy
Vous n'avez aucune fortune et ne possédez absolument que les douze mille francs de rente que vous accorde Madame de Châteauneuf, est-ce bien cela ?
Madame du Fresnel
Hélas !
Monsieur Dupuy
Or, vous habitez l'hôtel de Madame de Châteauneuf, vous aidez cette dernière de votre expérience, vous commandez ici en maîtresse absolue, vous avez des équipages et des laquais, vous jouissez enfin de tous les privilèges attachés à la richesse !
Madame du Fresnel
Vous avez toujours raison.
Monsieur Dupuy
Si Irène épouse Monsieur Duplessis vous conservez cette haute position sociale ; si elle devient la femme de cet artiste, que la pitié me défend de qualifier, vous êtes reléguée au deuxième rang, que dis-je, au troisième, au quatrième, vous êtes effacée, éclipsée, vous disparaissez !... Tout est là ! Vous comprenez, ma chère Madame du Fresnel, combien mes services sont désintéressés. J'accomplis une mission, moi, et voilà tout !
Madame du Fresnel
Je le sais, mon vénérable ami, je le sais, et je vous en remercie du plus profond de mon coeur.
Monsieur Dupuy
Maintenant, mon rôle est fini. Le vôtre commence ; j'ai fait ce que j'ai pu, faites ce que vous devez.
Madame du Fresnel
J'ai supplié Irène de suivre les conseils que ma vieille expérience lui donnait, j'ai parlé en amie et j'ai parlé en mère; je crois avoir réussi.
Monsieur Dupuy
Ainsi vous croyez qu'elle ne songe pas à cet infime écrivain ?
Madame du Fresnel
Ma fille a été muette sur ce sujet, mais j'ai longuement plaidé la cause de Monsieur Duplessis, j'ai établi entre cet homme sérieux et ce pauvre poète une comparaison toute à l'avantage du premier.
Monsieur Dupuy
Et Irène ?
Madame du Fresnel
N'a pas soufflé mot.
Monsieur Dupuy
Commencerait-elle à être vaincue ?
Madame du Fresnel
J'en suis presque sûre.
Monsieur Dupuy
Si cela est, que le ciel en soit béni, mon amie, car le bonheur de votre fille dépend de sa docilité.
Madame du Fresnel
Si nous réussissons à la rendre.heureuse, vous aurez droit, mon vénérable ami, à toute notre reconnaissance.
Monsieur Dupuy
J'aurais fait mon devoir, rien de plus, et la providence aura exaucé mon voeu le plus cher.
Un Domestique
Monsieur Duplessis, prie Madame de lui faire l'honneur de le recevoir.
Monsieur Dupuy
Faites entrer.
Scène 2
Madame du Fresnel, Monsieur Duplessis, Monsieur Dupuy
Madame du Fresnel
Approchez donc, mon gendre...
Monsieur Duplessis
Il se pourrait !
Madame du Fresnel
Je crois que nous avons gagné du terrain... maintenant le reste vous regarde un peu.
Monsieur Dupuy
Je ne dois pas donner de conseils à l'honorable Monsieur Duplessis, mais à sa place je battrai le fer tant qu'il est chaud. Madame de Châteauneuf est un esprit tout imprégné de romantisme ; je me sacrifierai jusqu'à jusqu'à devenir romantique...
Monsieur Duplessis
On tâchera.
Madame du Fresnel
Si vous saviez avec quelle grandeur d'âme le cher Monsieur Dupuy a plaidé votre cause.
Monsieur Dupuy
Madame du Fresnel aura pris la meilleure part au succès.
Monsieur Duplessis
Je ne l'oublierai pas, mes amis, je vous jure que je ne l'oublierai pas.
Monsieur Duplessis
Et il est homme d'honneur.
Elle s'incline devant Duplessis.
Elle sort.
Madame du Fresnel
Je vais envoyer Irène. À bientôt, Monsieur ; à bientôt, mon gendre.
Scène 3
Monsieur Dupuy
Il sort.
Monsieur Dupuy
Madame de Châteauneuf va venir. Je disparais un instant ; à vous de vaincre les derniers scrupules, j'ai fait ce que j'ai pu.
Scène 4
Monsieur Duplessis
Monsieur Duplessis
La chose me paraît assez avancée, et ce diable de Dupuy a vaincu toutes les résistances. C'est lui qui a tout fait. J'étais à cent mille lieues du mariage lorsqu'il a fait miroiter à mes yeux une dot princière ! un million ! Que d'opérations splendides on peut faire avec le prestige de ce mot : millionnaire ! Ajoutons que ma fortune n'est pas à dédaigner et qu'elle se chiffre par un total fort raisonnable ! Allons, avec l'aide de ce mariage nous pourrons devenir aussi un des Dieux de la finance moderne, un Rothschild peut-être ? ....
Scène 5
Monsieur Duplessis, Irène
Monsieur Duplessis
Madame, je vous présente tous mes voeux.
Irène
Pour la deuxième fois, Monsieur, je consens à vous accorder un moment d'entretien.
Monsieur Duplessis
Cette froideur...
Elle désigne un siège à Duplessis et en prend un elle-même.
Irène
Vous la comprendrez tout à l'heure.
Monsieur Duplessis
Que me disait donc ce brave Dupuy.
Irène
Monsieur, j'ai réfléchi à la demande que vous avez daigné faire à Madame du Fresnel, ma mère.
Monsieur Duplessis
Je suspends les mouvements de mon coeur pour mieux vous écouter.
Irène
Et si vous éprouvez pour moi les sentiments que vous m'ayez découverts, je vais à coup sûr vous affliger.
Monsieur Duplessis
Madame...
Irène
Je ne puis consentir, Monsieur, à devenir votre femme.
Monsieur Duplessis
Que dites-vous, Madame ; vous déchirez sans pitié le coeur d'un honnête homme.
Irène
Pardonnez-moi, car à cet honnête-homme, j'ai besoin de demander un service... Monsieur, j'aime et je respecte ma mère, dont je redoute parfois le caractère impérieux... Je voudrais...
Monsieur Duplessis
Vous voudriez...
Irène
Que le refus ne vînt pas de moi !... Le coeur d'une femme est parfois semé de mystères... qu'une mère ne comprend pas toujours... Vous me devinez peut-être ?
Monsieur Duplessis
J'y mets tous mes efforts, madame ; qui n'a pas eu ses heures de mystère et de souffrance ?
Irène
Vous avez souffert, Monsieur ?
Monsieur Duplessis
Un peu.
Irène
Alors vous me comprendrez... mon coeur ne m'appartient pas.
Monsieur Duplessis
Un rêve semé d'étoiles d'or sur fond d'azur... Je connais cela.
Irène
Monsieur !
Monsieur Duplessis
Et je serai un mari indulgent, ne demandant pas à sa femme plus qu'elle ne peut lui donner, fermant les yeux sur le passé, c'est bien cela, n'est-ce pas ?
Irène
Oh ! Mon Dieu ! Mon Dieu !
Monsieur Duplessis
Il est donc inutile de vous désoler pour si peu, Madame, ces choses-là sont aujourd'hui fort bien reçues... Ne connaissez-vous pas d'ailleurs ce proverbe exact : péché caché est à moitié pardonné.
Irène
Monsieur, vous insultez une femme sans défense.
Monsieur Duplessis
Moi, vous insulter, Madame, mais je vous jure !...
Irène
Ne jurez pas, Monsieur, je ne crois plus en vôtre honneur ; vous m'inspiriez de l'estime... et vous méritez le mépris !
Haut.
Monsieur Duplessis
Elle devient folle. Je ne comprends rien à la situation qui m'est faite.
Irène
Et moi, Monsieur, je ne m'abaisserai pas jusqu'à vous pour l'expliquer.
Monsieur Duplessis
Mais enfin, j'ai le droit d'obtenir une réponse.
Irène
A un honnête homme j'eusse dit: Monsieur, je n'ai jamais manqué à mes devoirs, et j'ai la conscience pure devant Dieu et devant les hommes, mais mon coeur s'est donné tout entier, sans faiblesse et sans défaillance !
Monsieur Duplessis
Et à moi, qui ne suis pas un honnête homme, c'est convenu ?
Irène
À vous, Monsieur, je vous dis seulement de sortir.
Monsieur Duplessis
Vous me chassez...
Scène 6
Monsieur Dupuy, Monsieur Duplessis
Monsieur Dupuy
Tiens, cet excellent Monsieur Duplessis, comment vous portez-vous, cher ami ?...
Monsieur Duplessis
Ah ! Vous me chassez !
À Irène.
Irène s'incline et sort.
Monsieur Dupuy
On... vous... chasse... Allons donc, il y a erreur[.] N'est-ce pas, mon enfant, qu'il y a erreur !
Scène 7
Monsieur Duplessis, Monsieur Dupuy
Monsieur Duplessis
Ah çà ! Mon cher Dupuy, parions raison... Cette femme est folle !
Monsieur Dupuy
Oh ! Par exemple... Un peu d'excentricité dans le caractère... de romantisme dans l'esprit... un parti d'or, mon cher, un parti d'or.
Monsieur Duplessis
Eh pardieu ! Je le sais bien... mais ceci n'excuse pas...
Monsieur Dupuy
Un mouvement de vivacité...
Monsieur Duplessis
Ah bien oui!.., mes compliments à madame du Fresnel sur l'éducation qu'elle a fait donner à sa fille.
Monsieur Dupuy
Mais que s'est-il donc passé ?
Monsieur Duplessis
Une extravagante qui m'avoue une foule de ces petites énormités dont la vie d'une femme est semée : je me montre complaisant et je passe l'éponge, sur ces coups de canifs anticipés... Je crois que l'on va me sauter au cou... Voyons, il me semble que je le méritais bien, allons donc ! C'est le contraire qui a lieu, je suis un être méprisable et méprisé, et vlan ! On me désigne la porte !
Scène 8
Madame du Fresnel, Monsieur Dupuy, Monsieur Duplessis
Madame du Fresnel
Je suis outrée de la conduite de ma fille, qu'elle-même vient de me faire connaître. Messieurs, cela ne se passera pas ainsi, je vous le jure.
Monsieur Dupuy
Sans doute, vous ferez voir jusqu'où peut aller l'autorité d'une mère qui place le bonheur de sa fille au-dessus de toutes les considérations humaines.
Madame du Fresnel
J'espère, Monsieur Duplessis, que vous ne retirez pas une parole donnée ?
Monsieur Duplessis
Je vous appartiens, Madame.
Elle va pour sortir par la porte de gauche, et se trouve face à face avec Irène.
Madame du Fresnel
Alors tout est sauvé. Je ne vous demande qu'un peu de patience... et je vous promets un résultat satisfaisant... Je vais annoncer à ma fille ma résolution de l'abandonner si elle résiste à mes ordres.
Scène 9
Madame du Fresnel, Irène, Un Domestique, Monsieur Dupuy
Madame du Fresnel
Vous, ma fille !
Irène
Moi-même, informée de l'arrivée de mes amis, je viens les recevoir, comme vous recevez les vôtres, ma mère.
Un Domestique
Monsieur Aristide de Clairvaux. - Monsieur Léo Duval
Monsieur Dupuy
Ça se complique beaucoup.
Scène 10
Madame du Fresnel, Monsieur Aristide de Clairvaux, Monsieur Dupuy, Léo, Monsieur Duplessis, Irène
Elle montre la porte.
Madame du Fresnel
Il me semble, Monsieur, que je vous avais annoncé ma résolution !
Monsieur Aristide de Clairvaux
Madame, j'ai l'honneur de vous demander pour mon ami, Monsieur Léo Duval, ici présent, la main de Madame Irène de Châteauneuf, née du Fresnel, votre fille.
Monsieur Dupuy
Monsieur, ce sont des paroles inutiles que vous prononcez.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Qui le sait, Monsieur ?
Léo
Oserai-je vous supplier, Madame, d'agréer favorablement les voeux que je forme ?
Madame du Fresnel
Monsieur Dupuy, le vieil ami de la famille, vient de résumer en peu de mots la situation : on prononce ici des paroles inutiles.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Peut-être que le loyal, l'honnête Monsieur Dupuy préférerait entendre rapporter un des actes de sa haute philanthropie !
Monsieur Dupuy
Monsieur, trêve de raillerie.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Je vais vous raconter celui qui fait l'ornement de sa vaillante existence et pour lequel il n'a pourtant pas obtenu le prix Montyon.
Monsieur Dupuy
La patience humaine a des bornes !
Monsieur Aristide de Clairvaux
Pas pour vous, mon cher Monsieur Dupuy, et saurai-je blesser cent fois plus votre modestie, je ne saurais me taire plus longtemps : les oeuvres que vous accomplissez dans l'ombre méritent d'être présentées au grand jour.
Madame du Fresnel
Nous connaissons assez Monsieur Dupuy pour vous dispenser de nous en faire l'éloge.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Vous me pardonnerez si j'insiste, Madame ; je suis persuadé que vous ne connaissez pas toute la valeur de cette haute philanthropie.
Monsieur Dupuy
Mais où veut-il en venir ?
Monsieur Aristide de Clairvaux
Ainsi, Madame, son dévouement à votre famille par exemple lui a fait choisir pour époux à votre fille un homme dont j'ai entendu faire l'éloge, l'honorable Monsieur Duplessis.
Monsieur Duplessis
Monsieur !
Monsieur Aristide de Clairvaux
Un vieillard qui n'a que le cruel défaut, le tort impardonnable d'avoir deux fois l'âge de Madame de Châteauneuf.
Madame du Fresnel
C'est intolérable !
Monsieur Duplessis
Monsieur, le bois sec brûle mieux que le bois vert.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Je ne prétends pas le contraire... Mais il se consume si vite qu'il faut le renouveler trop souvent.
Madame du Fresnel
Je vous préviens, Monsieur, que si vous ne vous retirez pas de bonne volonté, j'appelle mes gens.
Irène
Vous oubliez, ma mère, que seule j'ai le droit de donner des ordres chez moi.
Madame du Fresnel
Irène ! Vous mériteriez...
Monsieur Aristide de Clairvaux
Achevons promptement la comédie qui se joue ici. Bas le masque, Dupuy... J'ai voulu vous épargner une humiliation cruelle, vous ne l'avez pas voulu, eh bien ! Soit, vous subirez la peine que vous méritez.
Monsieur Dupuy
Vous m'offensez.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Est-ce qu'on peut offenser Monsieur Dupuy ? Allons donc ! Tenez, Madame, vous qui obéissez fatalement aux perfides insinuations de cet homme, demandez-lui à combien s'élève la somme qui doit lui être comptée si votre fille épouse Monsieur Duplessis !
Monsieur Dupuy
Calomnie, mensonge !
Monsieur Duplessis
Le bout de l'oreille !
Madame du Fresnel
C'est odieux ! Je ne reste pas une minute de plus dans cette affreuse maison.
Il montre un papier qu'il vient de sortir de son portefeuille.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Mensonge et calomnie, dites-vous... Regardez donc cet ami fidèle qui pâlit encore sous son teint de cadavre ! Ah ! Vous ne croyez pas à mes paroles et vous avez besoin de preuves irréfutables, eh bien ! Des preuves, Madame, en voilà.
Irène
Oh ! Mes pressentiments ne me trompaient pas.
Monsieur Aristide de Clairvaux
« Je déclare avoir reçu de Monsieur Châteauneuf la somme de quarante mille francs. Cette somme m'a été attribuée en retour des peines et soins que j'ai pris relativement à son mariage avec Mademoiselle Irène du Fresnel. Paris, le 18 avril 1870. Signé : DUPUY.
Monsieur Dupuy
Monsieur, ce papier est faux, je proteste et... je jure !
Madame du Fresnel
Je suis atterrée par cette lecture.
Irène
Et moi je me tais, ma mère !
Monsieur Aristide de Clairvaux
Oh ! Vous pouvez tous lire ce reçu... Il est parfaitement en règle. D'ailleurs si le moindre doute subsistait encore, j'ai d'autres preuves, des lettres de ce bon Monsieur Dupuy par exemple !
Monsieur Dupuy
C'est infâme ! Infâme !
Monsieur Aristide de Clairvaux
Tenez, voici la première, elle est adressée à Monsieur de Châteauneuf et porte le timbre de la poste, daignez m'écouter... « Cher Monsieur, J'ai vaincu toutes les résistances d'Irène. Le mariage aura lieu. Madame du Fresnel m'a puissamment secondée dans cette entreprise difficile, et j'ai dû lui promettre certains avantages...»
Irène
Monsieur de Clairvaux, vous êtes un galant homme ; je vous supplie de cesser cette lecture.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Je vous obéis.
Monsieur Dupuy
Madame, il y a erreur, je vous assure qu'il y a erreur.
Il remet les papiers dans son portefeuille.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Monsieur de Châteauneuf était un homme prudent, et son notaire, dont je suis le successeur, possédait ces petits papiers dont l'existence est aujourd'hui si précieuse.
Elle désigne Dupuy.
Madame du Fresnel
Irène, je vous jure sur la mémoire de votre père que j'ai été indignement trompée par cet homme.
Monsieur Aristide de Clairvaux
Permettez-moi de renouveler la demande que j'ai eu l'honneur de vous adresser il y a un instant.
Elle tend la main à Léo.
Madame du Fresnel
J'ai été une mère ambitieuse et j'ai beaucoup à me faire pardonner. Que Monsieur Léo Duval soit le bienvenu dans ma famille.
Irène
Je retrouve donc une mère.
Monsieur Duplessis
Nous n'avons plus rien à faire ici.
Monsieur Dupuy
Madame, vous oubliez quarante années de dévouement.
Madame du Fresnel
Il serait trop pénible de s'en souvenir... Sortez, Monsieur
12-14 Janvier 1875.
Monsieur Dupuy
Travaillez donc au bonheur de l'humanité.