Comédie · 1804 · 3 actes

La comédienne

de François Guillaume Andrieux

Représentation
≈ 1 h 14
Distribution
4 femmes, 3 hommes
Répliques
636
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Monsieur de Gouvignac H 202 ≈ 22 min 9
Madame Belval F 169 ≈ 20 min 10
Sainville H 73 ≈ 9 min 8
Agathe F 56 ≈ 7 min 8
Daricour H 64 ≈ 7 min 8
Cléofile F 27 ≈ 5 min 1
Henriette F 45 ≈ 3 min 7
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Monsieur de Gouvignac absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Belval absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sainville absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Agathe absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Daricour absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cléofile absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Henriette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Henriette, Agathe

Henriette

Elle m'a fait prier de venir ce matin.

Agathe

Jé lé sais. Sûrément c'est dans un bon dessein. Car madame vous aime, on né peut davantage. Hé donc, mademoiselle, à quand lé mariage ?

Henriette

Lequel ?

Agathe

Lé vôtre. On peut à moi sé confier. Je suis dans la maison dépuis un mois entier ; Madame, en voyageant, mé prit à Carcassonne ; Jé m'intéresse à vous.

Henriette

Ah ! Vous êtes trop bonne.

Agathe

Et curieuse un peu ; c'est un bonheur pour moi Dé savoir cé qué fait lé monde qué jé voi ! Dé Bordeaux ma maîtresse est la première actrice, Et pour mé contenter ma place m'est propice ! Au théâtre, au logis, j'écoute les discours, Et j'entends raconter cent choses tous les jours, Amours, rivalités, inconstances, ruptures ; Céla fait bien souvent dé drôles d'aventures ! Et cé qu'on dit tout haut, et cé qu'on dit tout bas ! Jé sais tout, en un mot ; jé n'en abusé pas. Ainsi né craignez rien. Jé connais votre affaire.

Henriette

Qui vous a dit ?...

Agathe

Jé sais cé qui vous est contraire. Un aimable officier veut être votre époux ; Mais son oncle y répugne, et s'en met en courroux ; Monsur dé Gouvignac (c'est ainsi qu'il sé nomme), À cause qu'il est riche, et sé croit gentilhomme, Vous reproché, dit-on, qué vous manquez dé bien, Et qué feu votre père était comédien.

Henriette

Mais comment savez-vous tout cela, je vous prie ?

Agathe

Cela peut s'appéler sécret dé comédie Qué tout lé mondé sait ; mais chacun, dieu merci, Sé moqué bien dé l'oncle, et prend votre parti ; On né dit qué du bien dé vous, dé votré mère ; C'était un grand acteur qué défunt votre père ! Et que lé Gouvignac disé cé qu'il voudra ; D'état, jé n'en vois point plus beau qué celui-là ! Régardez ma maîtresse, et l'éclat qu'ellé jette Au double emploi dé reine et dé grandé coquette ! On né voit qué son nom remplir tous les journaux ; Fait-on pour elle assez dé vers, dé madrigaux, Dé couplets ? En tous lieux on chanté ses éloges ; Son aspect met en feu lé parterre et les loges ; Bientôt, dé nos talents comme on connaît lé prix, Nous quitterons Bordeaux pour aller à Paris ; Nous attendons un ordre ; il né faut en rien dire.

Henriette

Oh ! Non. N'ayez pas peur.

Agathe

Tant dé gloiré m'inspire Un désir dont il faut qué jé vous fasse part. Vous pouvez m'y servir.

Henriette

Qui ? Moi ! Par quel hasard ?

Agathe

Monsur votré tuteur...

Henriette

Daricour ?

Agathe

Oui, lui-même Est ici directeur du théâtre ; il vous aime...

Henriette

Eh bien ?

Agathe

Sans voir Madame, il vient dé s'en aller ; Et moi, jé n'ai pas eu lé temps dé lui parler ; Il vénait nous presser, mais il perdait sa peine : Car nous né jouerons pas cé soir, j'en suis certaine.

Henriette

J'aurais voulu le voir.

Agathe

Il réviendra bientôt. Vous lui dévriez bien glisser un pétit mot En ma faveur...

Henriette

Pourquoi ?

Agathe

J'ai bésoin qu'on m'appuie.

Henriette

Que voulez-vous ?

Agathe

Jé veux jouer la comédie.

Henriette

Ah ! Ah ! Jouer !...

Agathe

J'aurais dessein dé débuter. Quand ma maîtresse apprend, jé la fais répéter ; Et jé jouerais fort bien, surtout dans lé tragique.

Henriette

Oh ! oui.

Agathe

J'ai des moyens ; d'abord, quant au physique, Il ne déplaira pas, jé crois.

Henriette

Non. Mais l'accent ? Hein ?

On entend sonner.

Agathe

L'açent ?... J'en ai peu ; quelqués mots, en passant, Croyez-vous ?... Ce n'est rien ; et quand on a dé l'âme, C'est là l'essentiel, à cé qué dit madame ; Et dé l'amé ! J'en ai ! Jé mé sens enflammer, Quand j'écoute au logis madame déclamer. Tous les soirs, sans manquer, jé vais dans les coulisses, Jé l'entends applaudir. Ce sont là mes délices. Jugez commé mon coeur dé plaisir bondira, Lorsqué cé séra moi qué l'on applaudira.

Henriette

Oui ; mais, en attendant, on vous sonne, ma chère.

Agathe

J'y vais. Jé récommande à vos soins mon affaire. Faites-moi jouer Phèdre, Hermione ; et comptez Qué ces rôlés pour vous séront des nouveautés.

Scène 2

Henriette

Henriette

Elle est folle, je pense !... Où va-t-elle prétendre ? Il faut que j'aie, un jour, le plaisir de l'entendre ! Ce serait une scène amusante, je crois ! Mais Madame Belval, que veut-elle de moi ? Elle va me parler peut-être de Sainville, Et me causer encore un chagrin inutile ! Je ne dois plus le voir... Ah ! Grand Dieu ! Le voici.

Scène 3

Sainville, Henriette

Sainville

Henriette !

Henriette

C'est vous ? Vous me saviez ici ? Vous m'y cherchiez ?

Sainville

Moi ? non. Soyez-en bien certaine. Je sais que ce serait vous causer trop de peine.

Henriette

À moi, Monsieur ?

Sainville

Chez vous, du moins, je n'irai plus ; Depuis dix jours entiers n'en suis-je pas exclus ?

Henriette

J'ai suivi les conseils et l'ordre de ma mère.

Sainville

Vous souscrivez sans peine a cet ordre sévère.

Henriette

Ne pouvant être à vous, j'ai fait ce que j'ai dû.

Sainville

Ah ! Vous seriez à moi, si vous l'aviez voulu. Afin de m'engager d'une manière expresse, Ne vous avais-je pas offert une promesse ? Ainsi, par l'honneur même à vos lois enchaîné...

Henriette

Et votre oncle jamais ne vous l'eût pardonné. Vous m'avez dit souvent qu'il vous servit de père ; Pouviez-vous avec lui ne pas être sincère ? Non ; ma mère eut raison d'exiger franchement Que vous eussiez d'abord son plein consentement. Il vous l'a refusé ; ce refus nous sépare.

Sainville

J'ai déjà trop souffert de son refus barbare.

Henriette

Votre oncle, riche, et fier d'un nom qu'il croit très beau, Ancien militaire, et seigneur de château...

Sainville

De s'allier à vous qui ne se ferait gloire ?

Henriette

Non, non, je ne sais point ainsi m'en faire accroire. Soumettons-nous, Sainville, à la nécessité.

Sainville

Vous tenez ce langage avec tranquillité. Non, je n'ai jamais eu le bonheur de vous plaire ; Plus que mon oncle encor votre coeur m'est contraire ; Non, vous ne m'aimez point, et votre âme en secret N'éprouve, en me quittant, ni chagrin ni regret ; Et que sais-je ?... Elle en est satisfaite peut-être ?...

Henriette

Croyez-le, j'y consens ; c'est fort bien me connaître.

Scène 4

Madame Belval, Henriette, Sainville

Agathe sort.

À Henriette.

Madame Belval

Mademoiselle Agathe, allez ; de point en point Faites suivre cet ordre ; et qu'on n'y manque point. Eh bien ! je trouve ici fort bonne compagnie ; Où donc est Daricour ? Bonjour, ma chère amie. Comment va-fotre mère ?... Embrassez-moi, mon coeur.

Henriette

na mère est assez bien ; vous lui faites honneur.

Madame Belval

Eh ! mais, qu'avez-vous donc ? Je lis sur vos visages Certain air de chagrin... D'où viennent ces nuages ?

Henriette

Monsieur dans ses discours sait peu me ménager.

Sainville

Mademoiselle aussi se plaît à m'affliger.

Madame Belval

Ah ! Vous êtes brouillés !... La moindre bagatelle Souvent chez les amants fait naître une querelle ; Ce n'est pas cet instant que vous deviez choisir ; Quand l'ennemi s'avance, il faut se réunir.

Sainville

Quel ennemi ?... Comment ?

Madame Belval

Redoutez sa colère. C'est votre oncle, en un mot, que vous n'attendiez guère.

Henriette

Monsieur de Gouvignac ?

Sainville

Quoi ! Mon oncle est ici ?

Madame Belval

Depuis hier matin.

Sainville

Sans m'avoir averti ?

Madame Belval

Figurez-vous qu'hier, en traversant la rue, J 'en ai fait tout-à-coup la rencontre imprévue ; Nous nous sommes tous deux à l'instant reconnus, Quoique depuis quinze ans nous ne nous fussions vus ; Oui, de notre amitié la date est ancienne, Et me vieillit un peu ; mais qu'à cela ne tienne. Je restai veuve alors ; dans mon affliction Le major entreprit ma consolation ; Il y mettait du zèle !...

Sainville

Il a l'humeur galante !

Madame Belval

Si je l'avais voulu, je serais votre tante.

Sainville

Oh ! Que je le voudrais !

Madame Belval

L'oncle n'est point changé ; Toujours l'air jeune et vif, le maintien dégagé, Toujours un ton aimable, un obligeant langage...

Sainville

Qui donc l'a décidé soudain à ce voyage ?

Madame Belval

Eh ! Manque-t-on de gens empressés, indiscrets, Recueillant, répandant tous les bruits faux ou vrais ? Il a reçu l'avis que, bravant sa défense, Vous alliez contracter l'hymen dont il s'offense ; Et d'un si grand malheur voulant vous préserver, Le cher oncle à Bordeaux s'est hâté d'arriver ; Sans vous en prévenir, et pour mieux vous surprendre, C'est en hôtel garni qu'il est allé descendre.

Sainville

Il vous a donc conté... ?

Madame Belval

Ce que je savais bien. Vous avez fait longtemps les frais de l'entretien.

Sainville

À ses vieux préjugés vous avez fait la guerre ?

Madame Belval

Non ; j'ai pris le parti d'écouter, de me taire ; Il ne se gênait pas ; moi, je trouvais plaisant Que, ne se doutant pas de mon état présent, De tant de confiance il me donnât la preuve ; De son ami Courmon il me croit encor veuve ; À Grenoble autrefois je le voyais souvent ; Il s'y trouvait alors avec son régiment...

Sainville

Et viendra-t-il vous voir ?

Madame Belval

Dès ce matin peut-être.

Sainville

Mais sa visite ici va lui faire connaître Ce que vous lui cachez, votre état, votre nom.

Madame Belval

Oh ! J'ai fait à mes gens avec soin leur leçon ; Ils diront ce qu'il faut.

Sainville

Ce léger artifice Pourrait, si vous vouliez, nous devenir propice.

Madame Belval

Oui ; j'avais eu dessein d'abord de vous servir ; Aux peines des amants mon coeur doit compatir ; Mais ce soin à présent vous est peu nécessaire.

Henriette

Et par quelle raison ?

Madame Belval

La raison est bien claire. Je vous affligerais, si j'allais m'en mêler ; Vous étiez tout-à-l'heure en train de quereller.

Sainville

J'avais tort ; Henriette a sujet de se plaindre.

Henriette

Non. Je vous ai fâché ; j'aurais dû me contraindre.

Madame Belval

Allons ; fort bien. Sur moi vous pouvez donc compter.

Scène 5

Agathe, Madame Belval, Henriette, Sainville

Agathe

Mousur dé Gouvignac, Madamé, va monter. Il est là bas.

Madame Belval

Déjà ? Tant mieux, vraiment. Qu'il vienne. Est-ce bien lui ?

Agathe

Lui-même. On l'a connu sans peine ; Comme il a démandé madamé dé Courmon...

Henriette

Je vais m'enfuir bien vite.

Madame Belval

Eh ! Non ; ma belle ; non. Il ne vous connaît pas ; demeurez, je vous prie. Je vous ai fait venir tout exprès.

Henriette

De ma vie Je n'eus autant de peur.

Madame Belval

Et vous, restez aussi.

Sainville

Que va dire mon oncle, en me trouvant ici ? Moi-même que dirai-je ? Et s'il veut que j'explique...

Madame Belval

L'occasion pourra vous fournir la réplique. Un prétexte suffit. Je vous seconderai. Du courage.

Henriette

Ah ! Bon Dieu ! Pour moi, je me tairai.

Madame Belval

Faites-le donc venir, Agathe.

Agathe sort.

Agathe

Il vient lui-même.

Scène 6

Monsieur de Gouvignac, Madame Belval, Sainville, Henriette

Monsieur de Gouvignac

Belle dame, pour moi c'est un bonheur extrême !... J'étais bien empressé de vous faire ma cour ; Vous me l'avez permis, et dès le premier jour, Dès le matin j'arrive...

Madame Belval

Et je suis enchantée De vous voir, cher Major ; je m'étais bien flattée Que vous n'oublieriez pas...

Monsieur de Gouvignac

Que vois-je ? Mon neveu ? Ah ! Vous voilà, Monsieur !... Je m'attendais si peu !...

Sainville

Mon oncle, ma surprise est égale à la vôtre. Nous n'avions pas compté nous voir ici l'un l'autre.

Monsieur de Gouvignac

Moi, je viens de chez vous.

Sainville

Mon Dieu ! Si j'avais su Mon cher oncle à Bordeaux, vers lui j'aurais couru. Mais pourquoi donc chez moi ne pas venir descendre ? N'y pas loger ?

À Madame Belval.

Monsieur de Gouvignac

Pourquoi ? Vous devez lé comprendre. Mais mon neveu, comment est-il connu de vous ?

Madame Belval

Comment ?... La connaissance est nouvelle entre nous. J'ai donné cet hiver quelques bals pour ma nièce, Et j'y réunissais une aimable jeunesse ; - Monsieur m'a fait l'honneur d'y venir, et depuis Je l'ai vu quelquefois.

Monsieur de Gouvignac

Ah ! Je m'en réjouis. Pour lui c'est un bonheur. Ce neveu peu docile Dont je vous ai parlé, le voilà ; c'est Sainville.

Madame Belval

Est-il vrai ?... J'étais loin d'en avoir le soupçon ; Vous ne m'avez hier pas prononcé son nom.

À Sainville.

Monsieur de Gouvignac

Cela se peut. Tu veux faire un beau mariage !...

Sainville

Mon oncle !...

Monsieur de Gouvignac

Me voilà. L'objet de mon voyage Est de t'en empêcher ; prends-en bien ton parti ; Mon caractère s'est rarement démenti ; Et, quand j'ai dans ma tête arrêté quelque chose, Je n'en démords jamais qu'à bonne et juste cause.

Madame Belval

Et vous faites fort bien.

Monsieur de Gouvignac

Pour rompre son dessein, Je compte de Bordeaux l'emmener dès demain ; Car, si je l'y laissais !... Il ferait la folie ! De chimères d'amour sa cervelle est remplie. Madame, combattez son caprice fatal, Et des comédiens dites-lui bien du mal.

À Henriette.

Madame Belval

Vraiment ! Sans chercher loin je saurais bien qu'en dire ; Tenez ; tous les états prêtent à la satire ; Laissons donc ce sujet qui vous met en souci ; Je veux vous présenter ma nièce que voici. Approchez.

Monsieur de Gouvignac

Dans ses traits on voit l'air de famille.

Madame Belval

D'une soeur que j'aimais elle est la seule fille.

Monsieur de Gouvignac

On ne peut pas la voir sans y prendre intérêt.

Madame Belval

Répondez, Rosalie.

Henriette

Ah ! Si monsieur promet De me vouloir du bien, je serai satisfaite,

Monsieur de Gouvignac

Un air plein de décence ! Une grâce parfaite !

Henriette

Vous me flattez, Monsieur, et vous êtes trop bon.

Monsieur de Gouvignac

Elle est charmante ! Oh ! çà, Madame de Courmon, Vous pouvez bien penser si mon âme est ravie, Si je suis satisfait !... Retrouver une amie Dont je gardai toujours un profond souvenir, C'est un bonheur si grand !... c'est un si doux plaisir !...

Madame Belval

Je n'en ressens pas moins, Major, je vous assure.

Monsieur de Gouvignac

Mes voeux seraient comblés dans cette conjoncture, Si monsieur mon neveu, que j'aime comme un fils, Se rendait sage un peu, grâce à vos bons avis. Oui? que de son erreur désormais il revienne, Sans s'attacher au char d'une comédienne...

Henriette

Elle ne l'est pas.

Monsieur de Gouvignac

Non... Comment le savez-vous ?

Madame Belval

C'est que... le bruit public... est venu jusqu'à nous... On en parle... L'histoire est assez remarquable...

Monsieur de Gouvignac

Eh ! Oui. Tout cet éclat m'est fort désagréable.

Madame Belval

De la jeune personne on dit beaucoup de bien.

Monsieur de Gouvignac

Que vous importe, à vous ?... Cela ne vous fait rien. On a tort.

Sainville

Je suis loin de vouloir vous déplaire, Mon oncle ; mais souffrez du moins qu'on vous éclaire. Vous êtes prévenu, vous êtes irrité ; Moi, je dois faire ici parler la vérité. Loin de me tendre un piège, et la mère et la fille Refusent l'alliance avec votre famille ; Leur coeur est noble et fier, et point intéressé ; Et par elles c'est moi qui me vois repoussé : Depuis dix jours entiers leur porte m'est fermée...

Monsieur de Gouvignac

Eh bien ! Tant mieux ; ma crainte est quelque peu calmée. Tu pourras l'oublier, en ne la voyant plus.

Sainville

L'oublier ! J'y ferais des efforts superflus. Je ne trahirai point la foi que j'ai jurée, Et ma chère Henriette en peut être assurée.

Monsieur de Gouvignac

Monsieur, promettez-moi très positivement De ne la plus revoir.

Madame Belval

Pas plus qu'en ce moment ?

Sainville

Pour cela, j'y consens.

Monsieur de Gouvignac

C'est fort bien. Chez Madame Venez assidûment : là, sans craindre aucun blâme, Sans danger, rencontrant les vertus, la candeur...

Sainville

Mon oncle, assurément, j'y viendrai de bon coeur.

Madame Belval

Vous nous ferez plaisir.

Bas, à Madame Belval.

Monsieur de Gouvignac

C'est ma loi très expresse : Songez bien à la suivre. À votre aimable nièce Je voudrais qu'il pût plaire.

Madame Belval

Elle est à votre gré, À ce qu'il me paraît ?

Monsieur de Gouvignac

Très fort.

Scène 7

Daricour, Agathe, Monsieur de Gouvignac, Madame Belval

Daricour

Eh ! J'entrerai.

Agathe

Mais, Monsur !...

Daricour

Laissez donc ; il faut que je la voie, Et tout de suite encore : est-ce moi qu'on renvoie ?

Monsieur de Gouvignac

D'où vient donc tout ce bruit ?

Madame Belval

Ô ciel ! C'est Daricour ! C'est notre directeur ! Comment faire ?

Daricour

Bonjour.

Agathe sort.

Madame Belval

Comment le prévenir ?

Scène 8

Daricour, Monsieur de Gouvignac, Madame Belval, Sainville

Daricour

Bonjour, ma chère amie.

Monsieur de Gouvignac

Sa chère amie !

Madame Belval

Ici je suis en compagnie.

Daricour

Je le vois bien.

Madame Belval

Voici Monsieur de Gouvignac, Dont le château n'est pas bien loin de Bergerac. Et d'hier seulement venu dans notre ville...

Daricour

J'en suis très enchanté.

Madame Belval

C'est l'oncle de Sainville.

Daricour

Du capitaine ?

Madame Belval

Eh ! Oui. Pour vous, mon cher Mircour...

Daricour

Mircour ? Eh ! Mais !... Comment ?

Madame Belval

Vous voilà de retour ?

Daricour

Je n'ai pas été loin.

Madame Belval

Major, je vous présente Un de mes amis...

En saluant Gouvignac.

Daricour

Ah ! Ce titre-là m'enchante, Et m'honore. Monsieur !...

Monsieur de Gouvignac

Monsieur est ... ?

Madame Belval

Financier.

Daricour

Oui, c'est là mon emploi.

Monsieur de Gouvignac

C'est un très bon métier. Je lui fais compliment ; plus d'argent que de peines.

Daricour

Je suis en même temps directeur...

Madame Belval

Des domaines.

À part.

Haut.

Bas, à Madame Belval.

Daricour

Des domaines ?... Ah ! Oui. Je comprends à la fin ; On trompe ici quelqu'un. Madame, il est certain... J'y veux mettre du mien aussi ; laissez-moi faire.

Madame Belval

Vous voyez dans monsieur un ancien militaire, Monsieur de Gouvignac, qui servit bien l'état...

Daricour

Ah ! Vraiment ! Je le crois ; ce nom a de l'éclat ! Monsieur de Gouvignac ? Eh ! Mais !... Je me rappelle... Brave officier, qui fit l'action la plus belle !... J'en fus témoin.

Monsieur de Gouvignac

Comment ?... Monsieur a donc servi ?

Daricour

Dix ans. De vous revoir, d'honneur, je suis ravi. Vous savez bien !... Ce jour !... En Souabe, en Bavière... C'était... le nom m'échappe... au bord d'une rivière ?

Monsieur de Gouvignac

Au bord de l'Inn ?

Daricour

Eh ! oui, de l'Inn ; c'est celle-là.

Monsieur de Gouvignac

Était-ce à Rozenheim ?

Daricour

Rozenheim ; m'y voilà ! Vous fîtes manoeuvrer joliment votre troupe, Quand de ce monticule elle atteignit la croupe.

Monsieur de Gouvignac

Eh ! Non ; c'était en plaine.

Daricour

Eh ! Oui, si vous voulez. Il est sûr que le trait fut des plus signalés. Vous vous couvrîtes là d'une immortelle gloire.

Monsieur de Gouvignac

Oui ; je contribuai, je pense, à la victoire, En chargeant !... Il fallut que l'ennemi cédât. Quel grade avait Monsieur ?

Daricour

J'étais simple soldat. J'ai cessé de cueillir les lauriers militaires, Et je me suis jeté depuis dans les affaires. Me voilà directeur.

Madame Belval

Messieurs, pour rappeler L'ancienne connaissance, et la renouveler, Dînez chez moi tous deux, et vous aussi, Sainville.

Daricour

Madame !...

Monsieur de Gouvignac

Très flatté de votre offre civile.

Madame Belval

Vous aurez, cher Major, des convives choisis, Qui vous divertiront...

Monsieur de Gouvignac

Dès qu'ils sont vos amis...

Madame Belval

Si vous avez affaire, entre nous point de gêne.

Monsieur de Gouvignac

Mais...

Madame Belval

L'heure du dîner n'est pas encor prochaine.

Monsieur de Gouvignac

De la permission je vais donc profiter Pour courir...

Sainville

L'heure aussi m'oblige à vous quitter. Mesdames, agréez...

Madame Belval

À tantôt, je vous prie, Et je vous laisse aller.

Monsieur de Gouvignac

Point de cérémonie. À tantôt.

Daricour

Adieu donc, Monsieur, de tout mon coeur,

Monsieur de Gouvignac

De tout mon coeur, adieu, Monsieur le directeur.

Daricour

Oh ! Ça, ne manquez pas ; on fait fort bonne chère Chez Madame. Major, vous buvez sec, j'espère ?

À part.

À Sainville.

Gouvignac et Sainville sortent ensemble.

Monsieur de Gouvignac

Mais pas mal. Au revoir. Diantre ! Ce financier Chez Madame Courmon a l'air bien familier ! Venez-vous, mon neveu ?

Scène 9

Henriette, Madame Belval, Daricour

Henriette

Grâce au ciel, je respire.

Madame Belval

Pauvre enfant !... J'avais peine à m'empêcher de rire, Tandis qu'à sa gaîté donnant un libre essor Daricour a si bien reconnu le major, Qu'il n'avait jamais vu.

Henriette

Quoi ! C'était une fable ?

Madame Belval

Sans doute.

Henriette

Moi, j'ai cru tout cela véritable. Je vois que mon tuteur est bon comédien.

Daricour

Lorsque je suis entré, je n'y comprenais rien. Voilà donc ce major, cet oncle de Sainville, Qui vous fait bien souffrir, mon aimable pupille.

Henriette

Moi ? Je ne souffre point. C'est à vous, mon tuteur, Pourrais-je l'oublier ? Que je dois mon bonheur ; Mon travail me suffit ; il fait vivre ma mère ; Et c'est par vos bienfaits...

Daricour

Que dites-vous, ma chère ?

Henriette

Je dis la vérité ; si d'utiles leçons M'ont instruite à tenir les pinceaux, les crayons, Si mon talent nous donne une honnête existence, Tout me vient de vous seul ; soins, démarches, dépense, Rien ne vous a coûté...

Daricour

J'ai fait ce que j'ai dû ; Votre bon père, hélas ! que nous avons perdu, Était mon camarade et mon ami d'enfance ; Je l'ai vu s'affaiblir, languir dans la souffrance ; Et ses regards mourants me disaient qu'après lui Il comptait bien en moi vous laisser un appui ; Ce pauvre Rosemon !... un digne, un galant homme ! Et grand acteur, ma foi !... Comme il jouait Vendôme ! Oreste, Rhadamiste !... On s'en souvient encor ! Et parbleu ! N'en déplaise à Monsieur le major, Il devrait être fier de vous avoir pour nièce ; Vous tenez du talent vos titres de noblesse.

À Daricour.

Madame Belval

Il pense, par malheur, tout autrement que nous, Et l'amour de Sainville excite son courroux. Mais nous viendrons à bout de cet oncle intraitable. Vous me seconderez ?

Daricour

Oui, si j'en suis capable.

Madame Belval

Voulez-vous qu'avec lui je vous prie à dîner ?

Henriette

De ma mère longtemps je ne puis m'éloigner ; Elle est seule, et m'attend.

Daricour

Retournez auprès d'elle. Offrez-lui mon respect, mon amitié fidèle.

Madame Belval

Faites-lui partager l'espoir que je conçois.

Elle sort.

Henriette

Je l'instruirai surtout de vos bontés pour moi.

Scène 10

Daricour, Madame Belval

Daricour

Nous pouvons donc enfin causer sans nul obstacle.

Madame Belval

Parlons de mon dîner.

Daricour

Parlons de mon spectacle.

Madame Belval

Ah ! S'il vous plaît, d'abord songeons au plus pressé.

Daricour

Le plus pressé, c'est moi ; je suis embarrassé...

Madame Belval

Avec le cher Major savez-vous qui j'invite ? Nos camarades...

Daricour

Bon !

Madame Belval

J'en réunis l'élite, Vous d'abord, mon ami...

Daricour

Mais qui jouera ce soir ?

Madame Belval

Pour convives, voyons qui nous pourrons avoir ?...

Daricour

Personne.

Madame Belval

Il nous faudra Darminville et sa femme, Limeuil !...

Daricour

Le premier rôle ! Y pensez-vous, Madame ?

Madame Belval

Montigny le comique ; il nous divertira.

Daricour

Sans doute... et mon théâtre aujourd'hui fermera.

Madame Belval

Mais comme vous voudrez. Pour moi, je suis malade.

Daricour

Vous ne vous gênez pas, ma chère camarade.

Madame Belval

Bon ! Si vous le voulez, cela peut s'arranger.

Daricour

Oui, quand l'affiche est mise.

Madame Belval

On n'a qu'à la changer.

Daricour

La recette, ce soir, n'en sera pas meilleure.

Madame Belval

Mais non. Ceux qui joueront s'en iront de bonne heure, En se levant de table ; ainsi point d'embarras.

Daricour

Ma chère amie, et vous, là, ne jouerez-vous pas ? Dans la petite pièce, au moins, je vous conjure...

Madame Belval

Puisque vous le voulez, mettez donc La Gageure ; Mais vous me saurez gré de l'effort que je fais...

Daricour

Le grand effort !...

Madame Belval

C'est bien pour vous, je vous promets, Et je ne jouerai pas la semaine prochaine.

Daricour

Comment ?...

Madame Belval

Mon médecin veut que je me promène.

Daricour

À son moindre caprice il faut me résigner !...

Elle sort.

Madame Belval

Vous ne m'en voudrez pas !... J'ai du monde à dîner.

Scène 11

Daricour

Daricour

Qu'un directeur de troupe est un mortel à plaindre ! Mille ennuis à souffrir, et sa ruine à craindre ! Daricour, ce fut bien pour tes péchés, je crois, Que tu vins à Bordeaux prendre ce chien d'emploi.

Acte II

Scène 1

Daricour, Madame Belval

Daricour

Ma foi ! Je vous le dis, sans fade complaisance, Personne autant que vous n'a de grâce et d'aisance ; Rien faire les honneurs est un de vos talents ; Et quel dîner ?... Parfait ! Tous vos vins excellents ! J'admirais du Major l'appétit indomptable ; À la place d'honneur, auprès de vous, à table, Mangeant bien, buvant mieux, mais galant, empressé, Par vous de mots flatteurs bien souvent caressé, Il vous aime, il est pris ; le moyen qu'il résiste !... De vos adorateurs il va grossir la liste...

Madame Belval

Allons ; vous plaisantez.

Daricour

Je parle tout de bon.

Madame Belval

Il pensait courtiser Madame de Courmon ; Pour moi, je m'amusais, plus qu'on ne saurait croire, De voir ce bon major si plein de vaine gloire, Et, des comédiens ennemi déclaré, D'actrices et d'acteurs être à table entouré, S'y plaire, avec eux tous jouer gaîment son rôle, Rire et boire d'autant...

Daricour

Le tour est assez drôle ; Mais vous compromettez ainsi la dignité De Monsieur Gouvignac...

Madame Belval

Dites sa vanité.

Daricour

À propos, je vous veux parler de Cléofile ; À cette pauvre enfant vous pourriez être utile ; Elle va nous quitter.

Madame Belval

Ah ! Vous la renvoyez ?...

Daricour

Non ; ce n'est pas le mot. Mais que faire ? Voyez ! Elle et Lisbeth auraient quelques scènes fatales ; Rivales en amour, au théâtre rivales, C'est trop de la moitié ; ces deux femmes jamais Ne peuvent vivre ensemble, et demeurer en paix ; Je préviens un duel.

Madame Belval

Ah ! Vraiment ! Votre empire Est agité souvent de troubles qui font rire.

Daricour

Je n'en ris pas toujours.

Madame Belval

Par votre arrangement Il faut à Cléofile un autre engagement.

Daricour

C'est cela. J'ai recours à vos bontés pour elle. Le directeur d'Angers... Vous savez... qui s'appelle... Un nom en gnic, en gnac... Je suis mal avec lui ; Mais on m'apprend qu'il est à Bordeaux aujourd'hui, Et très probablement vous aurez sa visite. Il a déjà promis d'engager la petite. Recommandez-la lui.

Madame Belval

Vraiment ! De tout mon coeur. C'est une bonne enfant, bavarde, par malheur, Étourdie, et sujette à beaucoup de caprices. Mais d'Angers son talent doit faire les délices. Oui ; je la placerai.

Daricour

Je vous suis obligé. Tenez ; ce soir, malgré le spectacle changé, Je crois que nous pourrons avoir encor du monde ; Je m'en vais au théâtre, où je ferai ma ronde...

Madame Belval

Nos camarades sont tous partis à présent ; J'irai bientôt...

Daricour

Voici votre nouvel amant, Monsieur de Gouvignac, qui vous cherche sans doute.

Scène 2

Monsieur de Gouvignac, Daricour, Madame Belval

Monsieur de Gouvignac

Ce maudit financier est toujours sur ma route, Tête à tête avec elle... Ah !...

Daricour

Monsieur le major, Enchanté dans ces lieux de vous trouver encor 1 J'allais sortir.

À Madame Belval.

Monsieur de Gouvignac

Monsieur !... Toute votre assemblée S'est, après le dîner, promptement écoulée ; Pour Sainville, il avait un devoir à remplir.

Madame Belval

J'espère que bientôt il pourra revenir, Et je l'en ai prié.

Monsieur de Gouvignac

Toujours bonne, obligeante ! Ce dîner m'a ravi ; réunion charmante ! Je n'avais qu'un regret ; c'était de n'y point voir Votre nièce avec vous.

Madame Belval

Elle a voulu ce soir Aller passer le temps chez une bonne amie ; Elle est timide, et craint nombreuse compagnie.

Monsieur de Gouvignac

Vous aviez là des gens qui parlaient de bon sens, D'autres remplis d'esprit, et fort divertissants. Ce sont là vos amis ?... Je vous en félicite.

Madame Belval

Je les vois tous les jours.

Monsieur de Gouvignac

Ils ont bien du mérite ; Et leur société me conviendrait très fort.

Madame Belval

Ils seraient bien flattés...

Monsieur de Gouvignac

J'ai vu cela d'abord. Des femmes de bon ton, aussi sages que belles !

Daricour

Pour la fidélité ce sont des tourterelles !

Monsieur de Gouvignac

Oh ! Je n'en doute pas. Ce sont des connaisseurs, Que ces messieurs !... Vraiment ! Ils jugent les auteurs !

Daricour

Ils les savent par coeur.

Monsieur de Gouvignac

Ils ont de la lecture, Et m'ont paru versés dans la littérature.

Daricour

Dans celle du théâtre.

Monsieur de Gouvignac

Ils en parlaient fort bien.

Madame Belval

Je n'aimais pas pour vous ce sujet d'entretien. Il pouvait vous déplaire, en rappelant vos peines

Monsieur de Gouvignac

Il m'a bien quelquefois fait penser aux fredaines De monsieur mon neveu ; mais, d'un autre côté, Il me divertissait, et je l'ai fort goûté ; Car, avec de l'esprit, qui n'aime le théâtre ? Savez-vous qu'autrefois j'en étais idolâtre ? Dans ma jeunesse, à Lille, étant en garnison, Je jouais le tragique en certaine maison ; Je disais, d'une voix noble et passionnée : Vertueuse Zaïre, avant que l'hyménée ;... Et la Zaïre était la dame du logis, Mes premières amours... J'en étais fort épris, Comme on l'est à vingt ans... Elle était très jolie !

Madame Belval

Ah ! Vous deviez aimer alors la comédie !

Monsieur de Gouvignac

Je l'aime bien encor ; j'en conviens avec vous ; Cela n'empêche pas...

Madame Belval

Cher major, entre nous, Puisque l'art théâtral a tant de quoi vous plaire, Aux artistes comment êtes-vous si contraire ? Sur eux dans vos discours quand vous vous déchaînez..,

Monsieur de Gouvignac

Eh ! N'ai-je pas raison ?

Madame Belval

Je ne crois pas.

Monsieur de Gouvignac

Tenez, Je pense mal surtout, moi, des comédiennes, Parce que... vous savez... que ce sont des sirènes... Il faut s'en défier ; aussi n'est-ce pas moi Qu'elles pourront tromper ; et j'en donne ma foi.

Daricour

Ah ! Ne jurons de rien. Tel qui croit les connaître Souvent en fut la dupe, ou bien est près de l'être. Major, je vous salue.

Monsieur de Gouvignac

Adieu, Monsieur, adieu.

Scène 3

Monsieur de Gouvignac, Madame Belval

Monsieur de Gouvignac

Il me tardait beaucoup qu'il fût hors de ce lieu ; J'ai bien à vous parler ; je souffrais le martyre ; Devant tant de témoins je n'ai pu vous rien dire. Il faut que je m'explique, et vous ouvre mon coeur. Oui, de vous retrouver puisque j'ai le bonheur, Je ne veux plus vous perdre ; enfin, aimable amie, Ce jour va décider du destin de ma vie ; Et c'est vous qui pourrez d'un seul mot le fixer.

À part.

Madame Belval

Quelle vivacité !... Je ne sais que penser... Bon, je le vois venir.

Monsieur de Gouvignac

Que de fois, à Grenoble, J'admirai vos vertus, votre conduite noble ! Quoique feu votre époux, ce brave de Courmon, Ne vous eût rien laissé qu'un honorable nom, Vous aviez les respects, l'universel hommage...

Madame Belval

Vous êtes indulgent, et tenez un langage D'ancien ami...

Monsieur de Gouvignac

Pardon, si je vous contredis. À votre âge, on n'a pas encor d'anciens amis. Vous êtes jeune et belle.

Madame Belval

Ah ! Point de flatterie.

Monsieur de Gouvignac

Je ne vous flatte point. Laissez-moi, je vous prie, Poursuivre mon discours. Je vous retrouve ici Dans un état d'aisance ; au moins j'en juge ainsi Par ce train de maison et par votre dépense...

Madame Belval

En effet, sans avoir ce qu'on nomme opulence, Je ne suis point à plaindre, et je ne me plains point.

Monsieur de Gouvignac

J'en puis, de mon côté, dire autant sur ce point. Je suis fort à mon aise, et ma fortune est claire ; Quarante mille francs de rente en fonds de terre : On vient me voir ; chez moi je tiens comme une cour. Savez-vous ce qui manque en ce noble séjour ? Une dame du lieu charmante, respectable? Qui fasse les honneurs du château, de la table.

Madame Belval

Vous les faites, sans doute.

Monsieur de Gouvignac

Ah ! C'est bien différent ! Quel attrait autour d'elle une femme répand ! Par sa seule présence elle anime, elle égaie, Elle enchante un désert.

Madame Belval

La remarque est bien vraie. Mais comment se fait-il, pensant de la façon, Qu'un homme tel que vous soit demeuré garçon ?

Monsieur de Gouvignac

Oh ! De me marier j'ai souvent eu l'envie ; Souvent je m'ennuyais de mon genre de vie : Mais j'étais retenu par la réflexion. Les femmes, à présent, ont si peu de raison ! J'ai trompé des maris ; j'ai craint qu'une coquette Ne me fit du passé trop bien payer la dette : Vous seule avez fixé mes voeux irrésolus ; Et, si vous consentez, je ne balance plus.

Madame Belval

Vous m'honorez beaucoup par tant de confiance ; Mais c'est aller bien vite, et votre impatience Me surprend à tel point...

Monsieur de Gouvignac

Je sais ce que je fais ; Depuis assez longtemps, je crois, je vous connais. Nos jeunes officiers, troupe leste et volage, Échouaient près de vous, perdaient leur étalage ; Par votre air réservé vous les déconcertiez : Toute jeune et charmante enfin que vous étiez, Jamais un seul soupçon, jamais la médisance De s'exercer sur vous n'aurait pris la licence. Si quelqu'un eût osé noircir votre vertu, Pour punir l'insolent je me serais battu ; Je me battrais encor.

Madame Belval

Je vous suis obligée ; Mais de vous exposer je serais affligée. Pour ma vertu, pour moi, ne vous battez jamais.

Monsieur de Gouvignac

Dès lors j'étais à vous, dès lors je vous aimais.

Madame Belval

Est-ce bien sérieux ? Vous plaisantez peut-être ?

Monsieur de Gouvignac

Doutez-vous d'un amour dont je ne suis pas maître ? Oui, d'un amour... Enfin voilà le mot lâché. Jamais autant que vous femme ne m'a touché ; Mon coeur garda toujours votre adorable image. Le ciel, de sa faveur pour me donner un gage, M'a ramené vers vous...

Madame Belval

Oh ! Ça, voyez un peu Si vous êtes bien juste envers votre neveu ? Devriez-vous pour lui vous montrer si sévère ? Par vous-même jugez ce que l'amour fait faire, Et soyez indulgent.

Monsieur de Gouvignac

Allez-vous maintenant Parler pour mon neveu ? Pour cet extravagant ? Répondez-moi plutôt, et consentez de grâce...

Madame Belval

Mais il faudrait d'abord que je me consultasse...

Monsieur de Gouvignac

Donnez-moi quelque espoir ; il me sera bien doux...

Scène 4

Sainville, Monsieur de Gouvignac, Madame Belval

Sainville

Me voilà libre enfin ; je reviens près de vous.

Monsieur de Gouvignac

Ali ! C'est vous, mon neveu ? Nous parlions de vous-même.

Madame Belval

Oui ; je veux obtenir de votre oncle, s'il m'aime, De vous laisser encore un peu de temps ici.

Monsieur de Gouvignac

Oh ! Mais...

Madame Belval

Je dois donner un concert ces jours-ci ; J'ai besoin pour cela des talents de Sainville.

Monsieur de Gouvignac

Allons ! Vous le voulez ? S'il peut vous être utile, Nous resterons tous deux.

Sainville

Ah ! Mon oncle est galant. Le beau sexe eut toujours sur lui de l'ascendant. Je n'aurais pas peut-être obtenu cette grâce.

Monsieur de Gouvignac

Pour Madame il n'est rien qu'en effet je ne fasse.

Scène 5

Agathe, Madame Belval, Monsieur de Gouvignac

Agathe

Madame aura changé dé dessein, par hasard ? Ellé dévait aller...

Madame Belval

Comment ?... Est-il si tard ?

Agathe

Huit heures vont sonner.

Madame Belval

Allons ; je sors bien vite. Je reviendrai... Major, pardon si je vous quitte ; Et j'espère, en rentrant, vous retrouver ici.

Monsieur de Gouvignac

Dans l'intervalle, moi, je vais sortir aussi. Je retourne chez moi ; j'ai des lettres à faire.

Madame Belval

Écrivez-les ici ; ce n'est pas une affaire. Voilà ce qu'il vous faut.

Monsieur de Gouvignac

Mais je crains de gêner...

Madame Belval

Non, non : attendez-moi. Faut-il vous l'ordonner ?

Monsieur de Gouvignac

Si vous me défendiez de sentir votre absence, Je ne répondrais pas de mon obéissance. Revenez donc bientôt.

Madame Belval

Dès que je le pourrai.

Monsieur de Gouvignac

J'attends votre réponse.

Madame Belval

Eh bien ! J'y penserai.

Madame Belval sort avec Agathe.

Monsieur de Gouvignac

Aurai-je le bonheur qu'elle soit favorable ?

Scène 6

Monsieur de Gouvignac, Sainville

Monsieur de Gouvignac

Voilà ce qui s'appelle une femme adorable !

Sainville

Je le sais bien, mon oncle, et conviens hautement Qu'elle peut inspirer un tendre attachement.

À part.

Monsieur de Gouvignac

Oh ! Tant qu'il vous plaira faites semblant d'en rire. De mes projets d'hymen je ne veux lui rien dire.

Sainville

Vous l'aimiez autrefois ! N'êtes-vous pas tenté De rentrer dans ses fers ?... J'en serais enchanté.

Monsieur de Gouvignac

Dites-moi donc comment cela pourrait vous plaire.

Sainville

J'espérerais alors, s'il faut ne vous rien taire, Trouver en vous bien plus d'indulgence pour moi.

Monsieur de Gouvignac

Ah ! Vous l'espéreriez ? Je ne vois pas pourquoi. Sainville, savez-vous ce que vous devez faire ? À sa charmante nièce efforcez-vous de plaire.

Sainville

À sa nièce ?

Monsieur de Gouvignac

Oui, sans doute, à cette aimable enfant Dont l'air est si modeste et le ton si décent : Moi, j'aimerais beaucoup une nièce pareille...

Sainville

Vous me le conseillez ?

Monsieur de Gouvignac

Oui, je vous le conseille.

Sainville

Peut-être qu'avant peu vous changerez d'avis.

Monsieur de Gouvignac

Je n'en changerai point, c'est moi qui vous le dis.

Sainville

Mon oncle, à vos bontés je dois tout dès l'enfance ; Mon coeur vous a voué respect et déférence...

Monsieur de Gouvignac

Eh ! N'en parle pas tant ; songe à me les prouver ; Songe à former des noeuds que je puisse approuver. Comment peux-tu, bravant ma colère et le blâme, Dans cet état exprès oser choisir ta femme ?

Sainville

Ce n'est point son état, on vous l'a déjà dit. Mais cet état, enfin, on l'aime, on l'applaudit ; Y réussir n'est pas une petite chose : Que d'efforts il exige ! Et combien il suppose De dons de la nature et de talents acquis ! Avec force, avec grâce, avec un goût exquis, De nos auteurs fameux embellir les ouvrages, D'un public éclairé mériter les suffrages, Se transformer sans cesse, et montrer tour-à-tour L'ambition, la haine, et la joie, et l'amour, Le crime et ses remords, l'innocence et ses charmes, À son gré faire naître ou le rire ou les larmes, Et, mêlant la leçon au divertissement, Procurer un utile et noble amusement, Malgré des préjugés injustes et bizarres, Beaucoup d'estime est due à des talents si rares : Racine, Despréaux, vivaient avec Baron ; Et Roscius était l'ami de Cicéron, D'un orateur illustre et d'un consul de Rome.

Monsieur de Gouvignac

Cicéron !... Cicéron n'était pas gentilhomme.

Sainville

Vous m'y faites penser : non, il ne l'était point ; Mais c'était un grand homme, accordez-moi ce point. Il commença son nom ; il fut son propre ouvrage, Et, sans doute, on l'en doit admirer davantage. Il naquit plébéien ; mais au rang le plus haut, Par son talent divin, il s'éleva bientôt ; Et ce noble nouveau, sauvant Rome trahie, Le premier fut nommé père de la patrie. Pour moi, que suis-je enfin ? Un guerrier, un soldat, Dont le bras, dont la vie appartient à l'État ; Mais mon coeur est à moi ; souffrez que j'en dispose ; Faut-il qu'à mon bonheur mon cher oncle s'oppose ? De grâce...

Monsieur de Gouvignac

Épargne-moi des discours superflus.

Sainville

Si vous me permettiez...

Monsieur de Gouvignac

Je ne t'écoute plus : Ton fol aveuglement et m'indigne et m'afflige. Laisse-moi seul.

Sainville

De grâce...

Monsieur de Gouvignac

Eh ! Laisse-moi, te dis-je. Madame de Courmon doit bientôt revenir ; Je veux l'attendre ici. J'ai de quoi réfléchir Sur un grave sujet dont il est inutile De t'informer encor.

Sainville

Sans être fort habile, Je crois le deviner, et j'ose même y voir De quoi me confirmer dans mon plus cher espoir.

Monsieur de Gouvignac

Oh ! Ne te flatte pas que jamais je consente...

Il sort.

Sainville

Madame de Courmon sera bien plus puissante. Je vois qu'auprès de vous mes efforts seraient vains, Et je laisse ma cause en de meilleures mains.

Scène 7

Monsieur de Gouvignac

Monsieur de Gouvignac

Que peut-il espérer ? Et qu'est-ce qu'il veut dire ? Madame de Courmon a sur moi grand empire, Mais non pas jusqu'au point de m'aveugler si fort !... Mais que dis-je ?... Avec moi je la verrai d'accord ; Dans tout ce qui convient elle est trop bien instruite ; C'est la raison, l'honneur, qui règle sa conduite...

Scène 8

Cléofile, Monsieur de Gouvignac

Cléofile

Bonjour, Monsieur. Voyez ; c'est un bonheur pour moi De vous trouver ici.

Monsieur de Gouvignac

Comment cela ? Pourquoi ?

Cléofile

Pour Madame Belval, je sais qu'elle est sortie. Comme il est à-peu-près huit heures et demie, J'aurais dû m'en douter : mais on m'a dit là-bas Que vous étiez ici.

Monsieur de Gouvignac

Je ne vous connais pas. Que voulez-vous de moi, ma belle demoiselle ?

Cléofile

Moi, je vous connais bien : c'est monsieur qui s'appelle Bourdignac... Baudignac...

Monsieur de Gouvignac

Non ; Gouvignac.

Cléofile

Ah ! oui. C'est monsieur ; et je viens pour causer avec lui. Vous connaissez mon nom d'abord ; c'est Cléofile.

Monsieur de Gouvignac

À la bonne heure. En quoi puis-je vous être utile ?

Cléofile

Actrice au grand théâtre, à Bordeaux ; et je viens Pour vous faire, Monsieur, juger de mes moyens. Ici, j'étais en chef pour les jeunes princesses, Les ingénuités ; il n'est guère de pièces Où je ne sache un rôle ; enfin je tiens l'emploi ; De ne point vanter je me fais une loi : Mais j'ai tout ce qu'il faut pour réussir de reste ; Un organe touchant, la diction, le geste, Une âme !... Trop sensible !... Enfin, sans me flatter, Je sais bien qu'à Bordeaux on va me regretter : J'avais de l'agrément ; j'étais bien accueillie ; Mais mon talent, Monsieur, m'a fait une ennemie. Vous la connaissez bien.

Monsieur de Gouvignac

Moi ?

Cléofile

C'est cette Lisbeth, Cabaleuse, et si sotte !... Une voix de fausset !... Enfin je ne peux plus me trouver avec elle : Vous devez le savoir ; car de notre querelle On a plus de vingt fois parlé très longuement Au journal de la ville et du département.

Monsieur de Gouvignac

Eh ! Qu'ai-je affaire, moi, de tout ce bavardage ?

Cléofile

Mais c'est pour m'engager.

Monsieur de Gouvignac

Moi ? Que je vous engage ?

Cléofile

D'abord il faut m'entendre ; et, si cela vous plaît, Je m'en vais devant vous dire quelque couplet. Par où commencerai-je ?.. Hein ?.. tragique, ou comique ? Choisissez ; vous pourrez me donner la réplique.

Monsieur de Gouvignac

La réplique ! Oui ; je suis à cela bien instruit. Allons, la comédie, à présent, me poursuit, Pour me faire enrager.

Cléofile

Voudriez-vous Junie, Atalide, Aricie, ou bien Iphigénie ?

Monsieur de Gouvignac

Eh ! non, non ; mon Dieu ! non. Je ne veux rien du tout.

Cléofile

Pardonnez-moi : je dois consulter votre goût. Prenons, en comédie, Agnès, ou la pupille, Marianne, Henriette, Isabelle, Lucile.

Monsieur de Gouvignac

Mais à qui croyez-vous parler ? Car je suis las, À la fin...

Cléofile

Comment donc ?... À qui ?... N'êtes-vous pas Le directeur d'Angers ?... Un honnête et brave homme !.. N'est-ce pas Baudignac... Gouvignac qu'on vous nomme ? Et ne venez-vous pas, en secret, à Bordeaux À dessein d'engager quelques sujets nouveaux ?

Monsieur de Gouvignac

Eh ! Non, non.

Cléofile

Vous chantez très bien la basse-taille ?

Monsieur de Gouvignac

La basse-taille !... Allons... je crois qu'elle me raille.

Cléofile

Les pères nobles sont votre emploi, m'a-t-on dit ?

Monsieur de Gouvignac

Débrouillons une fois ce quiproquo maudit : Je suis, pour parler net et sans plaisanterie, Bon gentilhomme, ancien major d'infanterie, Monsieur de Gouvignac, et non pas directeur, Ni basse-taille... Eh ! mais, ai-je l'air d'un chanteur ?

Cléofile

On peut bien se tromper, sans vous faire une offense. Je croyais... on m'a dit... Du moins, par complaisance, À Madame Belval, dont vous êtes l'ami, Monsieur, parlez pour moi.

Monsieur de Gouvignac

Parler pour vous !... À qui ?

Cléofile

À Belval. De Bordeaux c'est la première actrice, Et qui veut bien, Monsieur, être ma protectrice ; Car je suis son élève, et j'ai pris ses leçons ; Et, vous trouvant chez elle...

Monsieur de Gouvignac

Oh ! Parbleu ! Finissons. La dame du logis est une femme aimable.

Cléofile

Très aimable !... un talent !...

Monsieur de Gouvignac

Et sage, et respectable. Elle n'est point actrice.

Cléofile

Eh ! Mais, pardonnez-moi.

Monsieur de Gouvignac

Où prenez-vous cela ?

Cléofile

Je le sais bien, je crois. Belval...

Monsieur de Gouvignac

Eh ! Ce n'est point Belval qu'elle se nomme ; C'est Madame Courmon, veuve d'un gentilhomme, D'un très bon officier...

Cléofile

Eh ! Oui, nous y voilà ; Courmon ! Elle portait autrefois ce nom-là. Je sais bien qu'elle était veuve d'un militaire ; Mais vous savez aussi ce qu'on fait d'ordinaire, Quand on prend le théâtre : on quitte son vrai nom, Et l'on s'en donne un autre alors de sa façon. Je m'appelle Angélique, et non pas Cléofile ; Et ma mère, Gambard ; c'est son nom, par la ville.

Monsieur de Gouvignac

Parbleu ! Mademoiselle Angélique Gambard, Je suis fort redevable au bienheureux hasard Qui me donne l'honneur de votre connaissance...

Cléofile

Pour Madame Belval, elle a de la naissance, De l'éducation, l'air du monde, en un mot, Un ton que je copie, et que j'aurai bientôt ; Tout le monde le dit.

Monsieur de Gouvignac

Elle !... Comédienne ! Madame de Courmon !... En êtes-vous certaine ?

Cléofile

Certaine !... On n'en peut pas douter, assurément. Tous les jours elle joue, et même en ce moment.

Monsieur de Gouvignac

En ce moment !

Cléofile

Eh ! Oui, ce soir, dans la Gageure, C'est son triomphe !... Elle est si parfaite ! Si pure ! Un diamant !... Eh ! Mais, je fais réflexion... Je crains d'avoir commis une indiscrétion. Quoi !... Vous ne saviez pas... ? Oui, j'aurais dû me taire ; Peut-être que Monsieur est son oncle, ou son père.

Monsieur de Gouvignac

Eh ! non ; ni l'un ni l'autre.

Cléofile

Ah !... d'un si beau talent On pourrait, en tout cas, vous faire compliment. Vous avez l'air fâché ?... Mais quelle étourderie J'ai faite là !... Monsieur, n'allez pas, je vous prie, Dire que c'est par moi que vous avez appris...

Monsieur de Gouvignac

Je n'en puis revenir, et je suis si surpris !...

Cléofile

Mon Dieu !... je vous ai fait peut-être de la peine !

Monsieur de Gouvignac

Oh ! Oui, beaucoup.

Cléofile

Peut-être aussi que je vous gêne ?...

Monsieur de Gouvignac

Cela se pourrait bien.

Cléofile

Je vais donc m'en aller. À madame Belval vous voudrez bien parler ?

Monsieur de Gouvignac

Oui, je lui parlerai ; je vais ici l'attendre.

Cléofile

Ah ! Que j'aurai, Monsieur, de grâces à vous rendre ! Lorsque vous passerez par Angers, quelque jour, J'espère avoir l'honneur de vous y voir. Bonjour ; Je vous salue.

Cléofile sort.

Monsieur de Gouvignac

Adieu.

Scène 9

Monsieur de Gouvignac

Monsieur de Gouvignac

La cruelle aventure ! Moi, la revoir après une pareille injure ! Non, ne l'attendons pas... Il faudrait éclater ! Car le fait est certain, et je n'en puis douter.... Mon neveu... Le sait-il ?... Eh ! Oui... Je me rappelle Certains mots qu'il a dits, lorsque nous parlions d'elle.... Mais voici la suivante.

Scène 10

Agathe, Monsieur de Gouvignac

Agathe

Ah ! Monsur, dans l'instant Madame va rentrer ; jé marche un peu dévant.

Monsieur de Gouvignac

Qu'elle vienne, ou s'en aille, il ne m'importe guère ; Je ne veux plus la voir.

Agathe

Êtes-vous en colère ? Qu'avez-vous ? Quant à moi, jé né puis deviner. Vous étiéz satisfait en sortant du dîner !...

Monsieur de Gouvignac

Eh ! Je ne m'en plains pas, non plus que des convives. Leurs manières étaient des plus récréatives. À propos, qui sont-ils ? Ne les connais-tu pas ?

Agathe

Eh ! mais, monsur, cé sont des gens dé tous états, Qué vous dirai-jé, moi ? Cé sont des militaires, Négociants, marins, financiers, gens d'affaires, Tous fort honnêtés gens.

Monsieur de Gouvignac

Je t'entends. Va, conviens. Tout naturellement qu'ils sont comédiens.

Agathe

Comédiens ?... Eh ! quoi ?

Il va pour sortir.

Monsieur de Gouvignac

Voyez la perfidie ! On s'est, à mes dépens, donné la comédie ! Mais, morbleu !.. Qu'en dis-tu ? Sais-je a quoi m'en tenir ? Adieu. Je sors d'ici pour n'y plus revenir.

Agathe

Quellé vivacité !

Il sort.

Monsieur de Gouvignac

Dis bien à ta maîtresse Que la pièce est finie, et que l'intrigue cesse. Elle a fort bien joué ; j'en conviens avec toi. Mais, pour le dénouement, qu'on se passe de moi.

Scène 11

Agathe

Agathe

Il s'en va !... Je lé vois... la mine est éventée !... Il mé laissé, vraiment !... toute déconcertée !... Madamé va rentrer. Quoiqu'on ait dé l'esprit, Comment la saluer dé cé fâcheux récit ?

Acte III

Scène 1

Sainville, Madame Belval

Sainville

Voilà tout le succès de ce bel artifice ! Mon oncle a découvert que vous êtes actrice ; Il veut partir.

Madame Belval

Eh bien ! Laissez-le s'en aller.

Sainville

Je suis au désespoir.

Madame Belval

Pourquoi vous désoler ?

Sainville

C'est qu'il ne prétend pas faire seul le voyage ; À minuit j'ai reçu de sa part un message Qui m'annonce qu'il compte être en route aujourd'hui, Et m'enjoint d'être prêt à partir avec lui. Ainsi jugez...

Madame Belval

J'entends. Cet ordre vous afflige Ne craignez rien.

Sainville

Comment ?

Madame Belval

Ne craignez rien, vous dis-je. Il ne partira pas, et je vous en réponds.

Sainville

Sur quoi le jugez-vous ?

Madame Belval

Sur de bonnes raisons. Pensez-vous,s'il vous plaît, quand on est dans ma chaîne, Qu'on puisse la briser avec si peu de peine ? Vous vous trompez beaucoup, et, sans trop me flatter, Il faut quelques efforts, mon cher, pour me quitter. Mais que veut Daricour ?

Scène 2

Daricour, Madame Belval, Sainville

Daricour

Eh ! Que viens-je d'apprendre ? Le piège où le major s'est d'abord laissé prendre, Il l'a donc reconnu ?... Le fâcheux incident !

Madame Belval

Oui ; votre Cléofile a jasé sottement. L'oncle, dans son courroux, veut quitter notre ville, Et même, en s'en allant, nous enlève Sainville.

Daricour

Dites-lui que tout seul il se mette en chemin ; Et, s'il part aujourd'hui, mariez-vous demain ; À ces oncles fâcheux il faut apprendre à vivre : C'est mon avis, à moi.

Sainville

Que ne puis-je le suivre ! J'avais voulu d'abord, et vous le savez bien, Former, sans son aveu, ce cher et doux lien ; Henriette et sa mère ont résisté sans cesse ; Je leur ai mille fois offert une promesse ; La voici bien signée ; et voulez-vous encor. Aller la leur offrir ?

Daricour

Oh ! Non pas ; j'aurais tort, Et j'échouerais. La mère a l'esprit ferme et sage. Ce papier-là ne peut être d'aucun usage.

Sainville

C'est mon oncle d'abord qu'il faut persuader.

Daricour

Soit. Mais, comme jamais il ne voudra céder...

Il va pour le déchirer.

Sainville

Vous me désespérez ; ce papier inutile N'est bon qu'à déchirer...

Madame Belval

Que faites-vous, Sainville ? Voyons. Cette promesse, il faut me la donner.

Sainville

Ah ! Mon oncle jamais ne voudra la signer.

Madame Belval

C'est ce que nous verrons ; et, pourvu qu'il revienne. Je suis femme d'abord, et puis comédienne Il m'aime ; je suis loin d'en vouloir abuser ; Pour de bonnes raisons je ne puis l'épouser ; Il ne les connaît pas.

Sainville

Il est vrai ; pas encore. Mais il peut découvrir bientôt ce qu'il ignore.

Madame Belval

Je me hâterai donc de travailler pour vous.

Sainville

Comment le ramener, et vaincre son courroux.

Madame Belval

Il aime le théâtre ? Eh bien ! J'ai quelque envie De lui faire avec moi jouer la comédie, Sans qu'il s'en doute encor ; j'aurai bien le talent D'arranger une scène...

Scène 3

Agathe, Sainville, Daricour, Madame Belval

Agathe

Ah ! Madame, à l'instant Monsur dé Gouvignac arrivé. Qué lui dire ?

Sainville

Mon oncle ?

Agathe

Eh ! Oui, monsur.

Daricour

Cela vous fait sourire l

Madame Belval

Je vous avais bien dit qu'il ne partirait pas.

Agathe

Antoiné lé rétient quelqués instants là-bas ; Mais il né peut tarder.

Sainville

Eh bien ! u'allez-vous faire ?

Madame Belval

Il faut nous concerter d'abord sur cette affaire ; Convenir de nos faits, de crainte d'accidents ; Allons apprendre un peu nos rôles là-dedans. Agathe, restez là.

Agathe

Moi ?... Mais, qué lui dirai-je ?

Madame Belval

Tout ce que vous voudrez.

Agathe

Encor ?..

Madame Belval

Dites... que sais-je ? Que Madame est dehors, qu'elle vient de sortir, Mais qu'elle va rentrer... Sachez un peu mentir.

Agathe

Ah ! Madame sait bien commé jé mens pour elle, Quand il en fait bésoin.

Daricour

Cette fille a du zèle.

Ils entrent dans l'appartement de Madame Belval

Madame Belval

Mauvais plaisant !.. venez.

Scène 4

Agathe

Agathe

Cé monsùr lé major, Chez nous, dités-moi donc, qué vient-il faire encor ? Il était en courroux hier contré Madame ! Sé peut-il que déjà pour elle il sé renflamme ? C'est l'effet du théâtre ; oui, dès qu'elle y paraît, Uné femme en réçoit un mérite, un attrait !.. Oh ! Quand débutérai-je ?.. Enfin j'en vois plus d'une, Qué jé vaux bien, jé pense, et qui fait sa fortune... Jé veux fairé la mienne... Eh ! donc ?.. mais lé voici. Sachons cé qu'il nous veut.

Scène 5

Monsieur de Gouvignac, Agathe

Monsieur de Gouvignac

Je prends le bon parti. Se fâcher est folie. Eh bien ! Elle est actrice ; Loin de m'en plaindre, il faut que je m'en applaudisse ; Cela va m'être utile ;... ou pourra s'arranger... Il est un décorum qu'il faudra ménager...

Agathe

Qué dit-il là tout seul ?

Monsieur de Gouvignac

Ah ! Voici la suivante.

Agathe

Je pensé qu'il mé voit.

Monsieur de Gouvignac

Gagnons la confidente. Elle peut me servir.

Agathe

Approchons dé plus près,

Haut.

Monsieur de Gouvignac

Il la faut, en payant, mettre en mes intérêts. Votre belle maîtresse...

Agathe

Elle n'est pas chez elle.

Monsieur de Gouvignac

Ah ! Que m'apprenez-vous ? La fâcheuse nouvelle !.. Mais si je puis causer avec vous un moment, Je l'attendrai, je crois, fort agréablement.

Agathe

Monsur est bien galant.

Monsieur de Gouvignac

Vous êtes fort jolie.

Agathe

Monsur, on mé l'a dit quelquéfois dans ma vie.

Monsieur de Gouvignac

Vous connaîtriez-vous, par hasard, en bijoux ?

Agathe

Moi ?

Monsieur de Gouvignac

Cette bague-ci, comment la trouvez-vous ?

Agathe

Oh ! Comme céla brille !

Monsieur de Gouvignac

Eh bien ?

Agathe

Elle est fort belle.

Monsieur de Gouvignac

Gardez-la.

Agathe

Vous voulez ?

Monsieur de Gouvignac

C'est une bagatelle. Point de remerciement.

Agathe

Céla commencé bien.

Monsieur de Gouvignac

Hier, j'étais fâché ; ce matin, je revien...

Agathe

Peut-être il veut m'aimer, qué sait-on ? Par vengeance.

Monsieur de Gouvignac

J'attends beaucoup de vous, de votre intelligence...

Agathe

Ah ! Monsur,... vous avez dé si noblés façons !..

Monsieur de Gouvignac

Dites, puis-je espérer ?..

Agathe

Qué vous plaît-il ?... Voyons.

Monsieur de Gouvignac

Eh bien ! ma chère enfant, il faut, avec adresse, Parler en ma faveur à ta belle maîtresse.

Agathe

Hé donc ! Jé mé trompais.

Monsieur de Gouvignac

Je crois que, sur ses pas, Des courtisans nombreux ?...

Agathe

Hé, nous n'en manquons pas.

Monsieur de Gouvignac

Parlons à coeur ouvert. Dans le nombre, ma chère, N'est-il pas un heureux qu'en secret on préfère ? Par exemple... Mircour ?

Agathe

Qui ? Lé financier ?

Monsieur de Gouvignac

Oui. Qu'en dis-tu ?..

Agathe

Né prénez aucun soupçon dé lui ; Jé réponds...

Monsieur de Gouvignac

J'ai cru voir...

À part.

Agathe

C'est qu'ils ont voulu rire, Madamé vient... Tant mieux ; car j'allais en trop dire,

Scène 6

Madame Belval, Monsieur de Gouvignac, Agathe

Jouant la surprise.

Madame Belval

Agathe, je reviens... Ah ! Major, vous ici ?

Monsieur de Gouvignac

Madame, vous voyez...

Madame Belval

Quoi !... Me surprendre ainsi !... Je rentre, et je vous trouve... Ah ! je suis tout émue l

Monsieur de Gouvignac

Qu'avez-vous ?.. Est-ce moi ?

Madame Belval

Sans être prévenue... Quand je n'espérais plus de jamais vous revoir... C'est un saisissement !... J'ai besoin de m'asseoir. Vous permettez ?.. Agathe... un siège.

Agathe

L'entend-elle ?

Monsieur de Gouvignac

Je vais en donner un. Laissez, mademoiselle.

Madame Belval

C'est bien aimable à vous d'être ainsi revenu' Je vous reconnais là.

Monsieur de Gouvignac

Comment !.. Aviez-vous cru ?..

Madame Belval

Vous aviez, m'a-t-on dit, montré tant de colère ! Vous m'avez fait bien mal !..

Monsieur de Gouvignac

Si j'ai pu vous déplaire, Pardon. J'aurais besoin de causer avec vous.

Madame Belval

Soit. Donnez à Monsieur un siège, et laissez-nous.

Agathe

Voilà cé qui s'appelle un talent véritable ! Jé laissé lé major dans un péril notable.

Scène 7

Monsieur de Gouvignac, Madame Belval

Monsieur de Gouvignac

Êtes-vous un peu mieux ?

Madame Belval

Oui ; ce ne sera rien. Asseyez-vous.

Monsieur de Gouvignac

Par où commencer l'entretien ?

Madame Belval

Vous allez donc partir ?

Monsieur de Gouvignac

Voulez-vous que je reste ? Cela dépend de vous.

Madame Belval

Comment ?

Monsieur de Gouvignac

Je vous proteste Que vous pouvez, ma Reine, ici me retenir ; L'amour chez la beauté se fixe avec plaisir. Je formais, à l'instant, un plan sage, très sage, Qui m'offrait du bonheur la séduisante image.

Madame Belval

Quel est-il ?

Monsieur de Gouvignac

Je voudrais vous le faire adopter ; Ce serait d'être unis, de ne nous plus quitter.

Madame Belval

À de pareils discours comment croirais-je encore ? Vous ne pouvez m'aimer.

Monsieur de Gouvignac

Qui ? Moi ? Je vous adore,

Madame Belval

Depuis que vous savez quel état est le mien..,

Monsieur de Gouvignac

Qu'importe ? à mon projet cela ne gâte rien. Heureux de posséder une charmante amie, Par mille attentions j'embellirais sa vie ; Je voudrais prévenir le moindre de ses voeux..,

Madame Belval

Plait-il ?...

Monsieur de Gouvignac

Tout deviendrait commun entre nous deux ; Entre amis, entre amants, sans scrupule on partage ; Quand le coeur s'est donné.

Madame Belval

Quel est donc ce langage ? À qui s'adresse-t-il ?... Est-ce à moi, s'il vous plaît ?

Monsieur de Gouvignac

Madame !...

Madame Belval

Vous rêvez, à ce qu'il me paraît ?

À part.

Monsieur de Gouvignac

Quel ton ? Ce n'est pas là comme il fallait s'y prendre ?

Madame Belval

Je vous estime assez pour ne vous pas comprendre.

Monsieur de Gouvignac

Elle refuse !... Allons ! c'est tout de bon, ma foi !

Madame Belval

Ah ! Monsieur le Major, vous pensez mal de moi ? Je ne l'aurais pas cru.

Monsieur de Gouvignac

Que dites-vous, ma chère ? Vous aurais-je fâchée ? Est-ce de la colère ?

À part.

Haut.

Madame Belval

Oh ! Non ; je n'en ai point. Mais je me vengerai, Et vous ferez, major, tout ce que je voudrai. Vous me méconnaissez ; votre erreur est extrême ; On peut changer d'état ; le coeur reste le même. Auriez-vous autrefois si mal jugé le mien ?

Monsieur de Gouvignac

De madame Belval je pense encor très bien ; Daignez croire...

Madame Belval

Écoutez, et rendez-moi justice. Je suis franche, sincère, exempte d'artifice. Mon état actuel ne m'avait fait jamais Jusqu'à ce moment-ci connaître les regrets ; J'ouvre les yeux ; j'y vois un malheur véritable ; J'avais cru retrouver un ami... bien aimable... Un ami que jamais je n'avais oublié ; J'ai retrouvé l'ami, mais non pas l'amitié.

Monsieur de Gouvignac

Eh ! Lais, pardonnez-moi ; ne doutez pas, Madame...

Madame Belval

Je veux que vous lisiez jusqu'au fond de mon âme ; Vos projets de départ m'ont causé du chagrin ; J'en ai versé des pleurs, cette nuit, ce matin ; J'avais tort ; cette fuite, à mes voeux si contraire, Devient à mon repos désormais nécessaire ; Oui, partez, puisqu'ainsi vous l'avez résolu ; C'est un malheur pour moi de vous avoir revu, Lorsqu'à fixer vos voeux je ne dois plus prétendre ; Vous m'oublierez bientôt, et je m'y dois attendre ; Mais rien n'affaiblira pour vous... mon sentiment.

Haut.

Monsieur de Gouvignac

Oh ! Cette femme-là m'aime réellement. Cette aimable franchise ajoute à tous vos charmes...

Haut.

Madame Belval

Je crois qu'il s'attendrit ; c'est le moment des larmes. Mon état vous révolte, et vous est odieux, Et l'avoir pris me rend bien coupable à vos yeux ; J'eus pour m'y décider un motif respectable, J'ose le dire... Hélas ! Ici-bas rien n'est stable ; Nous sommes, malgré nous, malgré nos sentiments, Jouets de la fortune et des événements. Ah ! J'ai beaucoup souffert ; ce souvenir pénible M'arrache encor des pleurs...

Monsieur de Gouvignac

Ô ciel ! Est-il possible ?... Vous pleurez ?... Que n'étais-je alors auprès de vous !... Que n'ai-je pu du sort vous épargner les coups !...

Madame Belval

Vous, major, qui venez, par une épreuve dure, De me blesser dans rame et de me faire injure ? Vous ne me voyez plus du même oeil qu'autrefois ; À votre estime, au moins, j'aurai toujours des droits... Partez... soyez heureux... vous m'avez mal jugée.

Monsieur de Gouvignac

Ah ! Par mon repentir vous êtes trop vengée ; C'est l'erreur d'un moment ; je veux la réparer ; Par de tendres respects je veux vous honorer, Rendre dignes de vous mes voeux et mon hommage ; Souffrez qu'à vos. genoux...

Madame Belval

Voilà votre langage ! Oui, vous voilà, major, et je vous reconnais. Levez-vous.

Monsieur de Gouvignac

Dites-moi d'abord que pour jamais Vous oubliez mes torts, vous m'accordez ma grâce.

Madame Belval

Des torts ?... n'en parlons plus ; ce retour les efface.

Monsieur de Gouvignac

Je reconnais aussi Madame de Courmon,... Mon amie...

Madame Belval

Ah ! Laissez ; ce n'est plus là mon nom.

Monsieur de Gouvignac

Eh ! Quoi ?...

Madame Belval

Je suis Belval, je suis comédienne ; Je vous le dis encor ; que rien ne vous retienne ; Adieu. Séparons-nous.

Monsieur de Gouvignac

Cela ne se peut plus. Vous quitter ? J'y ferais des efforts superflus. Je reste auprès de vous ; j'y veux passer ma vie.

Madame Belval

Non ; pour y consentir je suis trop votre amie. Ce conseil à donner me coûte, croyez-moi.

Monsieur de Gouvignac

Quelle sagesse en vous !... Et quelle bonne foi ! J'admire en vos discours le plus beau caractère, La raison, la vertu ; je vous aime et révère ; Je vous ai dit, hier, quel était mon dessein ; J'y tiens plus que jamais.

Madame Belval

Vous ! M'offrir votre main, Major ? Pour mon état je connais votre haine...

Monsieur de Gouvignac

Eh ! Mais !... En m'épousant vous quitteriez la scène !... Vous trouveriez, je pense, un dédommagement !...

Madame Belval

Moi, quitter mon état... et perdre mon talent ? Quelque sort qu'on m'offrît, j'en serais bien fâchée ; Par goût et par honneur j'y suis trop attachée ; À force de travaux quand on s'est fait un nom...

Monsieur de Gouvignac

Nous pourrions alors nous y prendre d'autre façon. Ce nom que vos talents, votre conduite honore, Vous le conserveriez pour l'illustrer encore : Soyons ensemble unis par un hymen secret, Et gardez votre état.

Madame Belval

Dans ce nouveau projet J'entrevois des motifs que vous savez me taire. Croyez-vous que je puisse approuver ce mystère ? Accepter un époux qui rougirait de moi, Qui craindrait, en public, de m'engager sa foi ?... Tenez, il faut vous dire, en grande confidence, Un fait des plus secrets... Je sais votre prudence.

Monsieur de Gouvignac

Qu'est-ce donc ?

Madame Belval

L'an dernier, quelqu'un s'est propose Pour être mon époux ; c'était un homme aisé, Ayant un nom, un rang : il insistait, de même, Pour me faire quitter le théâtre que j'aime...

Monsieur de Gouvignac

Lui... Vous plaisait-il ?

Madame Belval

J'en faisais un grand cas,, Mais je vous dirai vrai ; non, je ne l'aimais pas.

Monsieur de Gouvignac

M'aimez-vous ?

Madame Belval

Ah ! Laissez ; j'en ai trop dit peut-être, Ce que je sens pour vous je l'ai trop fait connaître ; Mais n'en abusez pas.

Monsieur de Gouvignac

Je suis donc décidé. Par la raison autant que par l'amour guidé...

Madame Belval

Mon cher major, malgré ce feu qui vous égare, Un obstacle trop fort, vous et moi, nous sépare...

Monsieur de Gouvignac

Non ; puisque vous m'aimez, plus d'obstacle entre nous : Faut-il encor, faut-il vous prier à genoux ? Tout ce que vous voudrez je consens à le faire ; Je sens qu'à mon bonheur vous êtes nécessaire : De mes vains préjugés l'amour m'a bien guéri ; Je les abjure tous.

Madame Belval

Eh bien ! S'il est ainsi, D'un si grand changement donnez-moi donc la preuve.

Monsieur de Gouvignac

Eh ! comment ?...

Madame Belval

Je vous offre une facile épreuve. Ne vous opposez plus à l'hymen recherché Par votre cher neveu : vous l'avez empêché ; Vous avez repoussé loin de votre famille Une personne honnête, une charmante fille.

Monsieur de Gouvignac

Pardon ; devriez-vous me parler de cela ? Je viens pour prévenir ce mariage-là : J'ai, par ce motif seul, entrepris mon voyage ; J'ai dit partout combien Sainville était peu sage...

Scène 8

Sainville, Monsieur de Gouvignac, Madame Belval

Sainville

Mon oncle, je me rends à vos ordres exprès. Mais quoi ! Pour le départ je n'ai, noient vu d'apprêts ; Je viens de votre hôtel, où vos gens m'ont dû dire Que vous étiez sorti, mais sans leur rien prescrire ; Auriez-vous donc changé vos dispositions ?

Monsieur de Gouvignac

Non pas à ton égard ; car mes intentions Sont toujours qu'au plus tôt tu quittes cette ville,

Sainville

Eh bien ! Mon oncle, soit. Je veux être docile.

Monsieur de Gouvignac

Est-il vrai ?

À part.

Sainville

Sûrement ; je dois vous obéir. D'un séjour dangereux je brûle de partir. La raison sur mon âme a repris son empire. Mon rôle est convenu ; je sais ce qu'il faut dire.

Monsieur de Gouvignac

Tu prends le bon parti ; c'est très bien, mon neveu ; Je t'en fais compliment.

Sainville

Eh bien ?

Monsieur de Gouvignac

Eh bien ! Adieu. Bon voyage. Veux-tu m'embrasser ?

Sainville

Il me semble Que votre ordre, mon oncle, est de partir ensemble. Ne m'avez-vous pas fait, cette nuit, prévenir ?

Monsieur de Gouvignac

Oui ; mais je ne pars plus.

Sainville

Qui peut vous retenir ?

Monsieur de Gouvignac

Madame pourrait bien t'en dire quelque chose.

Madame Belval

Moi ? Comment ?

Monsieur de Gouvignac

Si je reste, elle seule en est cause.

Sainville

Quoi ! Mon oncle, serait-ce... ? Ah ! Je l'avais prévu.

Monsieur de Gouvignac

Enfin à l'épouser tu me vois résolu.

Sainville

À l'épouser ? Eh ! Mais cela ne peut pas être.

Monsieur de Gouvignac

Tu te moques de moi... Ne suis-je pas le maître ?

Madame Belval

Pour vous en empêcher, il suffit bien, je crois, De mon état...

Monsieur de Gouvignac

Eh ! Non...

Sainville

Mon oncle, écoutez-moi ; Vous faites cent fois pis que je ne voulais faire.

Monsieur de Gouvignac

Si je fais pis ou mieux, ce n'est pas ton affaire.

Sainville

Je veux vous emmener.

Monsieur de Gouvignac

Je ne partirai pas.

Madame Belval

Qu'avez-vous donc, Messieurs ? Vous querellez tout bas ?

Monsieur de Gouvignac

C'est qu'il perd la raison ; croiriez-vous qu'il me donne Des conseils contre vous ?

Madame Belval

Oh ! Je le lui pardonne. Vous comptez m'épouser ; votre neveu peut bien Blâmer votre projet, quand il renonce au sien.

Monsieur de Gouvignac

Oh ! Ma position n'est point du tout la sienne.

Sainville

Vous m'avez fait sentir les dangers de la mienne. Henriette est pourtant charmante, sans détour ; Vous-même la jugiez digne de mon amour.

Monsieur de Gouvignac

Je ne la connais pas.

Sainville

Pardon, vous l'avez vue. Cette jeune beauté, douce, aimable, ingénue, Que vous vîtes hier, qui vous parut si bien, Dont vous fîtes l'éloge...

Monsieur de Gouvignac

Ah ! Oui, je m'en souviens.

Madame Belval

Elle n'est point ma nièce.

Monsieur de Gouvignac

En voici bien d'une autre !

Madame Belval

Mais je voudrais beaucoup qu'elle devint la vôtre. Hier, en la voyant, vous formiez ce désir.

Monsieur de Gouvignac

Pourvu qu'à m'épouser vous veuilliez consentir...

Madame Belval

De mes conditions vous savez la première.

Monsieur de Gouvignac

Mais Sainville, à présent, pense d'autre manière ; Il veut partir.

Sainville

Non, non. D'après ce que je vois, Je change aussi d'avis ; votre exemple est ma loi.

Madame Belval

Sainville avait écrit d'avance une promesse. Approuvez-la. Signez.

Monsieur de Gouvignac

Vous êtes la maîtresse. Il faut bien se soumettre ; et je suis trop heureux Pour vous rien refuser.

Monsieur de Gouvignac signe la promesse.

Sainville

Ah ! Vous comblez mes voeux.

Scène 9

Sainville, Henriette, Monsieur de Gouvignac, Madame Belval, Daricour

Sainville

Henriette, venez ; mon oncle, qui vous aime, Consent à mon bonheur ; il le signe lui-même.

Henriette

Est-il vrai ? Quoi ! Monsieur d'avis a donc changé ?

Monsieur de Gouvignac

Oui, ma très belle enfant ; oui, tout est arrangé. Appelez-moi votre oncle.

Henriette

Ah ! Que je vous rends grâce, Mon cher oncle !

Il embrasse Henriette.

Monsieur de Gouvignac

Et souffrez qu'ici je vous embrasse.

Madame Belval

Cher major, à présent n'allez pas m'en vouloir ; De l'amour j'ai voulu vous montrer le pouvoir ; D'une ruse innocente il faut que je m'accuse.

Monsieur de Gouvignac

Qu'est-ce donc ?

Madame Belval

Mon motif me servira d'excuse.

Monsieur de Gouvignac

Parlez.

Madame Belval

De ces enfants je voulais le bonheur, Et je songeais au vôtre, en travaillant au leur. Je serai, près de vous, par là justifiée ; Mais vous me croyez libre ; et je suis... mariée.

Monsieur de Gouvignac

Mariée ! Est-il vrai ?

En montrant Daricour.

Madame Belval

Très mariée, hélas ! Monsieur en fut témoin ; je ne vous trompe pas ; Il est mon directeur...

Monsieur de Gouvignac

Comment ? Que signifie ?... Monsieur est directeur ?...

Daricour

Eh oui ! De comédie. Par mes soins, à Bordeaux le théâtre va bien. L'emploi des financiers dans la troupe est le mien. Mon nom est Daricour. Agréez mon hommage.

Monsieur de Gouvignac

J'ai fait, sans le savoir, un joli personnage !

Madame Belval

Celui d'un amoureux ; et je me suis permis D'employer mon talent à servir mes amis. D'intérêt personnel ma conduite est exempte. Je vous donne, major, une nièce charmante, Qui de votre château fera bien les honneurs, Embellira vos jours, les sèmera de fleurs. Au défaut de l'amour, que l'amitié nous lie ; Elle a des plaisirs vrais, sans trouble et sans folie ; Voilà le sentiment qui convient entre nous ; Plus pur, il en sera plus durable et plus doux.

Monsieur de Gouvignac

Le tour est un peu fort !... Le meilleur est d'en rire ; Au beau titre d'ami puisqu'il faut me réduire, J'y souscris ; mais croyez qu'avec empressement, L'ami, quand vous voudrez, redeviendra l'amant.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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