Le Rêve du Mari
Scène 1
Mathilde
Elle prend une lettre.
Elle lit.
Elle continue de lire.
Elle remet précipitamment les lettres et ferme le secrétaire : Émilie, lui entre, s'aperçoit de ce mouvement.
Mathilde
Tandis que ma cousine, après le déjeuner, Est allée un instant au parc se promener, À mon mari je puis prendre le temps d'écrire. Ses lettres, que souvent je me plais à relire, M'aident de son absence à supporter l'ennui. Je crois m'entretenir un moment avec lui. Oh ! Quand donc finiront ces courses, ces voyages Qui me font endurer de si fréquents veuvages ?... Je crains tout ; un malheur est sitôt arrivé !... Et si jusqu'à présent le ciel l'en a sauvé, Qui peut me garantir que dans ce moment même ?... On ne devrait jamais se quitter quand on s'aime. Mon coeur impatient aspire à son retour !... Il n'en peut pas, dit-il, encor fixer le jour. « De Poitiers, le vingt-trois. Si j'en crois les notaires, Nous pourrons voir bientôt la fin de nos affaires ; Nos partages signés, je repars à l'instant. » - Voila plus d'un grand mois que Darlière est absent. « L'hiver approche ; et moi, qui veux toujours te plaire, J'ai formé le projet de vivre solitaire, De voir très peu de monde ; en cela, comme en tout, Mon seul désir, ma chère, est de suivre ton goût. » - L'hypocrite !... Vraiment, si je le laissais dire, Je croirais que c'est moi qui veux ce qu'il désire ; Mais que j'ose un moment combattre son avis, Il parle en maître alors... comme tous les maris. Comment faire ?... Il faut bien obéir, se soumettre. « Nous vivrons très heureux, j'ose te le promettre ; Nous saurons nous suffire... Et ne penses-tu pas À nous débarrasser de ma cousine ? » - Hélas ! Moi je l'aime beaucoup, cette chère Émilie !... « Est-elle donc chez nous pour toujours établie ? À partir tu devrais doucement l'engager ; Elle a la tête vive et l'esprit très léger ; Feu son mari n'eut pas fort à se louer d'elle ; Elle le gouvernait, il la croyait fidèle ! Mais...» - Ah ! Dieu !... La voici. Cachons vite...
Scène 2
Émilie, Mathilde
Émilie
Ah ! Fort bien ! C'est agir finement, et je n'en verrai rien. Cousine, tu lisais des lettres de Darlière, De ton mari ?...
Mathilde
C'est vrai.
Émilie
Quelle peur singulière Te les fait resserrer si précipitamment ? Encore si c'étaient les lettres d'un amant ?
Mathilde
La supposition!...
Émilie
N'est point du tout fondée. Avec toi l'on ne peut avoir pareille idée. Tu cachais ces papiers... Je devine pourquoi ; Je gage que Darlière y dit du mal de moi.
Mathilde
Bon !... Tu crois ?... Tu veux rire !
Émilie
Il en est bien capable... Nous désirons pourtant de revoir le coupable.
Mathilde
J'espérais de sa part une lettre aujourd'hui.
Émilie
Peut-être qu'il revient, et je crains qu'avec lui Ne reviennent pour toi la gêne et la contrainte.
Mathilde
Quelle idée !... Et qui peut t'inspirer cette crainte ?
Émilie
C'est que j'ai de bons yeux... Oui, j'oserais jurer Qu'il va dans ce château tristement t'enterrer, T'y tenir loin du monde... Est-il vrai ?... Je devine...
Mathilde
Tu pourrais deviner trop juste, ma cousine. S'il faut qu'il soit jaloux, combien il souffrira !
Émilie
Il ne l'est pas encor, mais il le deviendra ; Je connais bien Darlière, et depuis sa jeunesse. De son père j'avais l'honneur d'être la nièce. Mon cousin, en dépit des leçons qu'il reçut, Aux erreurs du jeune âge a payé le tribut ; Sa conduite toujours ne fut pas exemplaire ; Or, de ces étourdis un travers ordinaire ; Est de penser fort mal du sexe féminin. De plus, il est assez indiscret, assez vain, Surtout mari despote et fier de sa puissance.
Mathilde
Tu sais, pendant le temps de sa dernière absence, Que nous vîmes ici le Comte de Blanval Qui demeura trois jours avec nous.
Émilie
Le grand mal ! Un ancien militaire ! Un homme respectable !
Mathilde
Il avait avec lui son neveu, jeune, aimable, Qui te faisait la cour, et je le dis tout bas, Qui peut-être en secret ne te déplaisait pas.
Émilie
Qu'on me fasse la cour et qu'on cherche à me plaire, Qu'importe à mon cousin ?... C'est, je crois, mon affaire.
Mathilde
Leur séjour en ces lieux à Darlière a déplu ; Il ne put me cacher, quand il fut revenu, Son mécontentement...
Émilie
Voyez ! Le beau caprice !
Mathilde
De monsieur de Blanval j'attends un bon office ; Le Baron, mon beau-frère, espère en ce moment De pouvoir obtenir enfin un régiment ; Blanval en sa faveur agit et sollicite ; Il me tarde beaucoup de voir sa réussite. Je n'aurai pour Darlière alors plus de secret.
Émilie
À quoi bon le lui dire ?
Mathilde
Ah ! C'est bien à regret Que j'eus, à son insu, cette correspondance.
Émilie
Il en aurait fort mal reçu la confidence ; Il en veut au Baron, et ne t'eût point permis, Pour lui faire plaisir, d'employer tes amis.
Mathilde
Mon beau-frère a des torts.
Émilie
Il n'est que trop d'usage Que dans une famille, au moment d'un partage, S'élèvent tout-à-coup de fâcheux démêlés, Et que par l'intérêt des parents soient brouillés. C'est ce qui vous arrive ; et depuis qu'une tante Vous laissa, par sa mort, dix mille écus de rente Entre ta soeur et toi, voilà que vos époux, De la succession plus occupés que vous, Se plaignent l'un de l'autre, et se cherchant querelle, Font naître à chaque pas difficulté nouvelle. Je crains bien qu'à la fin ne pouvant s'accorder, Ils n'en viennent ensemble à vous faire plaider.
Mathilde
Plaider contre ma soeur !... Cela serait horrible !
Émilie
Ils veulent vous brouiller ; ils y font leur possible.
Mathilde
Eh bien ! Je ne verrai personne, s'il le faut. À ce prix... Mais que veut le concierge Gillot ?
Émilie
Il a l'air effaré !
Scène 3
Gillot, Mathilde, Émilie
Gillot
J'accours ici bien vite ; C'est pour vous annoncer, Madame, une visite.
Mathilde
Mais je n'en reçois point ; ne vous l'ai-je pas dit ?
Gillot
C'est que ce monsieur-là me fait tourner l'esprit.
Émilie
Ah ! Ah ! C'est un monsieur ?...
Gillot
Oui, qui même a la mine De quelque aventurier, à ce que j'imagine. Par la petite porte il est d'abord entré. Il traversait le bois, où je l'ai rencontré ; Selon votre ordre alors, j'ai voulu l'éconduire : « Monsieur, on n'entre pas... » Bon, il m'a laissé dire. « Darlière est-il ici ? M'a-t-il demandé. - Non, Monsieur, il est absent. - Il est absent ? C'est bon. » Sans ajouter un mot, il a mis pied à terre En sautant lestement ; puis, d'un air de mystère, Après avoir donné son cheval à tenir Au valet qui le suit, il s'est mis à venir Du côté du château... De peur qu'on ne me blâme, J'ai pris ma course alors pour avertir Madame. Je ne suis point en faute, et j'ai fait mon devoir.
Mathilde
C'est assez singulier ; je ne veux pas le voir. Quel est ce monsieur-là ?
Émilie
Mais, c'est Blanval peut-être ?
À Gillot.
Mathilde
Peut-être son neveu ! Vous n'avez pu connaître ?...
Gillot
Moi ? Non ; de se cacher il semblait occupé. D'un grand manteau fort ample il est enveloppé ; Il n'a jamais voulu dire comme il se nomme ; Mais je crois cependant que c'est un beau jeune homme ; Je n'en répondrais pas ; car après tout, tenez, Je n'ai vu, là, bien vu, que le bout de son nez.
Mathilde
Je ne le verrai pas ; j'y suis très décidée.
Gillot
Quelle excuse donner ?
Mathilde
Je suis incommodée... Je suis malade... au lit...
Émilie
Si c'est un médecin ?
À Gillot.
Mathilde
Ne plaisante donc pas. Qu'avez-vous à la main ? Qu'est-ce que ce papier ?
Gillot
Ceci, c'est autre chose ; Une lettre que vient de me donner Larose De chez Monsieur le Comte.
Mathilde
Ah ! Ah ! C'est de Blanval ! Ce qu'il m'apprend me cause un plaisir sans égal.
Émilie
Il a donc réussi ?
Scène 4
La Baronne, Gillot, Mathilde, Émilie
À Mathilde.
À Émilie.
Elle les embrasse toutes les deux.
La Baronne
J'arrive à la sourdine. Bonjour, ma chère enfant. Bonjour, belle cousine.
Gillot
Sa chère enfant !...
Mathilde
C'est toi ! tant mieux !
Émilie
Par quel bonheur ?...
La Baronne
Gillot me refusait la porte avec rigueur.
La Baronne jette son manteau sur un meuble.
Mathilde
Il avait tort, vraiment.
Gillot
Je fais ce qu'on m'ordonne, Et si monsieur... Eh ! c'est Madame la Baronne !
Mathilde
Oui, sans doute, Gillot, c'est ma soeur.
Gillot
Je le vois. Je trouvais quelque chose aussi... là... dans la voix.
Mathilde
Laissez-nous.
Émilie
Souviens-toi, si l'on te questionne, De répondre tout net qu'il n'est venu personne.
Gillot
C'est entendu... Vraiment ! Moi je n'en reviens pas De m'être ainsi trompé !... je retourne là-bas.
La Baronne
Va-t'en, et désormais, sans craindre qu'on te blâme, Tu me feras entrer.
Se reprenant.
Il sort.
Gillot
Oui, Monsieur. Oui, Madame.
Scène 5
Mathilde, La Baronne, Émilie
Mathilde
Tu viens fort à propos.
La Baronne
Quel plaisir de te voir !
Elle prend dans son secrétaire la lettre de Blanval, et la lui donne.
Mathilde
Voici ce que pour toi je viens de recevoir.
La Baronne
Mon mari colonel !... Ah ! Que je suis contente ! C'est à toi que je dois ce succès qui m'enchante ! Que je t'embrasse encor, pour t'en remercier.
Mathilde
Nos maris devraient bien se réconcilier Terminer des débats dont l'amitié s'offense.
La Baronne
Nous permettre de vivre en bonne intelligence, D'être souvent ensemble...
Mathilde
Il me reste un espoir ; C'est qu'ils sont à Poitiers obligés de se voir.
Émilie
Qui sait s'il ne vont pas s'y brouiller davantage ?
Mathilde
Ah ! Tu me fais trembler.
La Baronne
Maudit soit le partage ! Nous avions bien besoin d'une succession Qui vient mettre chez nous de la division.
Mathilde
Le baron est pour moi d'un flegme qui me glace.
La Baronne
Et Darlière me fait la plus triste grimace ! Je le savais absent ; et bien vite, au galop, En une heure et demie, au moins ce n'est pas trop Pour venir de chez moi, j'accours et je t'embrasse.
Mathilde
Tu me fais grand plaisir, ma soeur. Je t'en rends grâce. Mais je veux te gronder : tu cours en vrai dragon ; Seule par les chemins, t'exposant...
La Baronne
Seule ? Non. Mon vieux valet me suit, mon fidèle Lapierre. Et puis je ne crains rien ; n'ai-je pas fait la guerre ? J'ai suivi le baron plus de vingt fois au feu, Aux avant-postes, vrai ; ce n'était pas un jeu ; Je n'avais pour moi-même aucune inquiétude ; De l'habit cavalier j'ai gardé l'habitude.
Mathilde
Il te sied à ravir.
La Baronne
Oh ! Point de compliment. Mais il sert, je l'avoue, à mon amusement. J'aime la liberté qu'il me donne et m'inspire ; Et sous cet habit-là j'ose parler et rire. Tel mot que je hasarde et que l'on applaudit, On désapprouverait qu'une femme l'eut dit. On voit un habit d'homme, et l'apparence abuse. Moi, je pense jouer un rôle qui m'amuse ; Et bientôt je reprends, lorsque je l'ai quitté, L'air humble de mon sexe et sa timidité.
Émilie
On vous trouve toujours également piquante, Tantôt homme d'esprit, tantôt femme charmante.
À Mathilde.
La Baronne
Oh! ça, mais, songez-vous que le temps du plaisir, Le mois de la vendange, avant peu doit venir ? De ce bon pays-ci vous connaissez l'usage ; De châteaux en châteaux, dans tout le voisinage, À de nombreux amis nous nous réunirons ; Là, pour nous divertir, chaque jour nous aurons La vendange, le bal, la chasse, la musique. Je fais les amoureux dans l'opéra-comique. Tu seras, pour le chant, notre premier sujet.
Mathilde
Qui ? Moi ?
La Baronne
Je serai Blaise, et tu seras Babet.
Émilie
Moi qui chante fort peu, je retiens les soubrettes.
La Baronne
Oh ! Vous, vous choisirez ; les rôles que vous faites Sont toujours les meilleurs, grâce à votre talent.
Émilie
C'est l'habit qui vous fait prendre un ton si galant.
Mathilde
À ces réunions, à ces fêtes, ma chère, Je crois que cette année on ne me verra guère.
La Baronne
Pourquoi donc ?
Mathilde
Mon mari m'écrivait ces jours-ci Qu'il compte désormais rester beaucoup chez lui, Ne voir personne...
La Baronne
Bon ! Par quelle fantaisie ? Ferait-il par hasard des plans d'économie ?
Mathilde
Je ne le pense pas.
La Baronne
Que veut-il donc ?... Pourquoi ? Je crains de deviner... Est-il jaloux ?... De toi ?
Émilie
Quelque chose à peu près ; elle hésite à le dire.
La Baronne
En ce cas, je le plains ; c'est un cruel martyre. Tu m'as vue autrefois jalouse du Baron, Et je ne l'étais pas, par malheur, sans raison : Car il m'a fait des tours !... J'en étais en furie !... Mais ses bonnes façons à la fin m'ont guérie. Or, si je pouvais voir Darlière, je réponds Que je lui donnerais d'excellentes leçons. Je voudrais lui citer ma propre expérience. Mais comment le prêcher, quand sa seule présence Me ferait fuir ?...
Émilie
Eh bien ! Fuyez, car le voici. Il descend de cheval, et je le vois d'ici.
La Baronne
Darlière ?...
Mathilde
Mon mari ?
Émilie
Lui-même.
La Baronne
Est-il possible ? Je me sauve au plus vite.
Émilie
Il est donc bien terrible ?
Mathilde
Son retour imprévu me cause en ce moment Une espèce de trouble et de saisissement. Il s'en apercevrait, s'alarmerait peut-être.
Émilie
Sois en sûre.
Mathilde
À ses yeux avant que de paraître Je veux me rassurer... Cousine, veux-tu bien, Le recevoir ici ?... Dans l'instant je reviens.
Émilie
Je m'en charge, allons, soit.
Mathilde et la Baronne entrent précipitamment dans la pièce voisine ; la Baronne oublie le manteau qu'elle a jeté sur un meuble eu entrant.
La Baronne
Fuyons, je crois l'entendre.
Scène 6
Émilie
Émilie
Ah ! Messieurs les maris, vous devez vous attendre, Si vous nous faites peur, si vous êtes jaloux, À trouver cet accueil quand vous rentrez chez vous! C'est votre faute aussi ; que n'êtes-vous aimables ?
Scène 7
Darlière, Gillot, Émilie
Darlière
Oui, morbleu ! Les chemins sont affreux, détestables ! Et puis j'ai rencontré Monsieur du Grand-Genêt, Des benêts de maris, je crois, le plus benêt ; Il m'a vanté, prôné la vertu de sa femme, Qui... Le pauvre homme ! Allons, c'est une bien bonne âme ! En mon absence, ici, Gillot, a-t-on reçu Quelque étranger ?...
Gillot
Aucun, Monsieur.
Émilie
Bien répondu.
Darlière
Que vient donc de me dire à l'instant Madeleine, Qu'on avait vu passer au galop dans la plaine Deux cavaliers ?...
Gillot
Je n'ai point vu d'homme venir.
Gillot sort.
Darlière
Qu'on me porte chez moi de quoi me rafraîchir.
Scène 8
Émilie, Darlière
Émilie
Mon cher cousin !
Darlière
Bonjour. Je vous croyais partie.
Émilie
Votre femme eût été seule et sans compagnie ; Pouvais-je la quitter ? Vous me faites, vraiment, En arrivant, mon cher, un joli compliment !
Darlière
Ah ! Je n'y pensais pas ; j'ai très grand tort ; les dames Veulent des compliments et font des épigrammes, Cousine, n'est-ce pas ?
Émilie
Soyez sûr, mon ami, Que ce n'est pas pour vous que je demeure ici ; Mais j'aime votre femme, et je reste auprès d'elle.
Il aperçoit le manteau.
Darlière
Il ne tiendrait qu'à moi d'avoir une querelle. Laissons cela. Que fait Mathilde, s'il vous plaît ? Je m'en vais la chercher. Eh ! Mais, qu'est-ce que c'est ? Ce manteau, d'où vient-il?
Émilie
Fâcheuse étourderie ! Le manteau laissé là !...
Darlière
Dites-moi, je vous prie, Que fait là ce manteau ?...
Émilie
Que lui dire ?
Darlière
Parlez. À qui donc peut-il être ?...
Émilie
Eh bien ! Vous le voulez ?
Darlière
Allons...
Émilie
Il est... il est à vous.
Darlière
À moi ?
Émilie
Sans doute.
Darlière
M'apprendrez-vous comment ? Et combien il me coûte ?
Émilie
Il ne vous coûte rien, Monsieur ; c'est un cadeau.
Darlière
Un cadeau ? Qui pourrait me donner ce manteau ?
Émilie
Vous ne devinez pas ?...
Darlière
Point du tout, sur mon âme.
Émilie
C'est une attention, mon cher, de votre femme.
Darlière
De ma femme ?...
À part.
Haut.
Émilie
Eh bien ! Oui ; qu'est-il là d'étonnant ? Ma foi ! Je n'ai trouvé rien de mieux pour l'instant.,, Vous connaissez pour vous sa tendresse parfaite ; Le froid, le chaud, un rien l'alarme, l'inquiète ; La saison devient rude, et vous allez souvent Courir dehors, braver et la pluie et le vent ; Chaque fois qu'à Poitiers vous faites un voyage, S'il s'élève un zéphyr, elle rêve un orage ; Or, contre les coups d'air qui pourraient vous frapper, Voilà pour vous défendre et vous envelopper. Ce présent n'est qu'un rien ; mais ce rien part de l'âme.
Darlière
À ce trait de bonté je reconnais ma femme.
Émilie
Vous lui faites d'ailleurs des présents quelquefois ; Elle prend sa revanche.
Darlière
Oui, c'est ce que je vois. En mon absence, exprès, elle l'a donc fait faire ?
Émilie
C'est qu'elle voulait mettre à cela du mystère.
Darlière
J'entends... une surprise !...
Émilie
Il aurait mieux valu Qu'en arrivant d'abord vous ne l'eussiez pas vu. Un don qu'on n'attend pas paraît plus agréable.
Darlière
Soit, mais le procédé n'en est pas moins aimable.
À part.
Émilie
Elle sera fâchée, et n'en conviendra pas Peut-être... Nous voilà pourtant dans l'embarras !
Darlière
Pourquoi donc ?... La voici.
Scène 9
Darlière, Mathilde, Émilie
Darlière
Bonjour, bonjour, ma chère.
Mathilde
Te voilà donc enfin ! Et pour longtemps, j'espère !
Darlière
Charmé de te revoir. Je reste désormais Près de toi.
Mathilde
Tous mes voeux sont alors satisfaits. Mais n'es-tu pas un peu fatigué du voyage ? Si tu te reposais ?
Darlière
Oui ; je suis presque en nage, Et je me sens bien las. Je vais me rafraîchir, Et puis une heure ou deux chez moi je veux dormir. Un peu de bon sommeil me serait nécessaire. A six heures du soir, comme à notre ordinaire, Nous dînerons.
Mathilde
Là-bas, tout va-t-il comme il faut ? Ce partage à Poitiers ?...
Darlière
Il finira bientôt. Mais d'abord, trouvez bon, Madame, qu'on vous dise; Combien on est flatté de l'aimable surprise Que vous avez eu soin de m'apprêter ici ; Je vous sais très bon gré du cadeau que voici.
Mathilde
Du cadeau !...
Émilie
Comment faire ?...
Mathilde
Eh ! Mais que signifie ?..
Émilie
Ne va pas m'en vouloir. C'est moi qui t'ai trahie.
Mathilde
Trahie !...
Émilie
Oui ; le manteau, sur ce meuble étendu, Aux regards de Darlière a tout-à-coup paru.
Darlière
Sans doute, en arrivant il a frappé ma vue.
Mathilde
Que dire ?...
Darlière
Qu'as-tu donc ? Tu parais bien émue !
Émilie
Allons, il ne faut pas avoir l'air interdit. Tu ne peux pas nier enfin ce que j'ai dit.
Mathilde
Qu'as-tu dit ?...
Émilie
Je me suis trouvée embarrassée ; De plusieurs questions ton mari m'a pressée ; Et j'ai tout bonnement avoué que c'est toi Qui de ce manteau-là lui fait présent.
Mathilde
Qui ? Moi ?
Darlière
C'est qu'il me plaît beaucoup ; la couleur est charmante.
Émilie
Puisqu'il est de son goût, tu dois être contente.
Darlière
Je crois qu'il m'ira bien.
Émilie
Voulez-vous l'essayer ?
Darlière
Pas encore. À propos, moi, pour vous égayer, Je pourrais de Poitiers vous donner des nouvelles. Je vous en conterais, si je voulais, de belles. Ah ! Morbleu ! Comme on traite à présent les maris ! La province, vraiment, est pire que Paris. Dans mon séjour là-bas j'ai vu trois aventures En un mois !... On en a fait des caricatures Très comiques, ma foi !... Je vous les montrerai ; Sans compter vingt couplets que je vous chanterai. Ils ne sont pas trop bons ; mais ils vous feront rire !...
Émilie
Vous voilà, mon cousin ! Toujours prompt à médire, À railler sans pitié des malheurs du prochain ! Savez-vous que ce rire est vraiment inhumain ?
Darlière
Allez donc en public prêcher votre morale : Car cette barbarie est assez générale ; On a vers la satire un merveilleux penchant ; Les caquets vont leur train : le monde est si méchant !
Émilie
Et vous êtes du monde.
Darlière
Aussi, moi je projette De vivre désormais, au sein de la retraite, En philosophe.
Émilie
Eh ! mais, vous craignez les discours. Vous allez aux railleurs ouvrir un libre cours : Il renferme sa femme ; il la cache, il la garde ; Voilà ce qu'ils diront.
Darlière
Oh ! Cela me regarde.
Émilie
On vous accusera d'être un mari jaloux, Soupçonneux, inquiet.
Darlière
Moi, ma cousine ?
Émilie
Vous. Et d'où peut vous venir pareille défiance ?
Darlière
C'est que j'ai par malheur un peu d'expérience.
Émilie
Mathilde, tu l'entends.
Mathilde
Darlière, en vérité, Le mot est offensant ; je n'ai pas mérite....
Darlière
Quelque soit mon motif, je crois pouvoir m'attendre Qu'à mes intentions vous voudrez bien vous rendre.
Mathilde
Quand vous exigerez, vous serez obéi ; Mais....
Émilie
Exigerez-vous qu'elle meure d'ennui ?
Darlière
Allons, je le vois bien, ce qu'un mari désire, Sa femme a sur-le-champ l'instinct d'y contredire. Vous ne me ferez pas changer de volonté. J'ai vu le temps, Madame, où ma société Vous suffisait, à tout vous semblait préférable.
Mathilde
Vous ne me disiez rien alors que d'agréable ; Vous n'aviez de désirs et de goûts que les miens.
Darlière
Ah ! Nous aurions encor d'aussi doux entretiens. Mais vous en croyez trop tout ce qu'on vous conseille.
Émilie
Le trait s'adresse à moi, je le sens à merveille.
Darlière
Ah ! Vous me comprenez ?... Je n'en suis pas fâché. Eh bien ! Oui, maintenant que le mot est lâché, Sans vous nous n'aurions point de semblables querelles, Et les femmes ne font que se gâter entre elles.
Émilie
Ma foi ! Mon cher cousin, les hommes font bien pis. Ils se gâtent tout seuls.
Darlière
Je vous donne un avis ; Depuis longtemps par vous ma femme est trop instruite À me contrarier, à blâmer ma conduite ; Qui ne l'approuve pas, peut retourner chez soi, Madame.
Mathilde
Mon ami, de grâce, calme-toi.
À Émilie.
Darlière et sa femme rentrent ensemble.
Darlière
Je n'y mets point d'humeur. Serviteur, ma cousine.
Émilie
Il ne vous manque plus que cette humeur chagrine, Et que ce ton bourru, pour vous faire haïr.
Scène 10
Émilie
Émilie
Pauvre femme ! Elle va sans réplique obéir ! Se laisser subjuguer !... Elle est aussi trop bonne !
Scène 11
La Baronne, Émilie
La Baronne
Il n'est plus là ?
Émilie
Non, non. Venez, venez, Baronne.
La Baronne
Nous ne l'attendions pas ; puisqu'il est au château, Moi, je repars bien vite, et reprends mon manteau.
Émilie
Non pas. Vous ne pouvez désormais le reprendre.
La Baronne
Et par quelle raison ?
Émilie
C'est qu'il faut vous apprendre...
La Baronne
Quoi donc ?
Émilie
Que ce manteau n'est plus à vous.
La Baronne
Comment ?
Émilie
À Darlière sachez que j'en ai fait présent.
La Baronne
Oui ? Vous ?...
Émilie
Il a fallu trouver une défaite !..
La Baronne
Pourquoi ?
Mathilde entre.
Émilie
Si brusquement vous aviez fait retraite ! Voici Mathilde.
Scène 12
La Baronne, Émilie, Mathilde
La Baronne
Eh ! Mais !... Dites à quel propos ?
Émilie
Eh bien ?
Mathilde
Il s'est jeté sur un lit de repos.
La Baronne
Sans doute il va dormir.
Émilie
Tant mieux, grand bien lui fasse. Qu'il dorme ; nous voilà maîtresses de la place.
Mathilde
Mais que lui dirons-nous, quand il s'éveillera, Au sujet du manteau ?
Émilie
Bon ! bon ! Il l'oubliera.
Mathilde
Non. Il y pense trop.
Émilie
Il en rêve peut-être ?
La Baronne
Que s'est-il donc passé ? Faites-le-moi connaître.
Émilie
Tantôt, à son retour, ce manteau qu'il a vu A fait que, me trouvant surprise, au dépourvu, Et de peur d'un éclat, ne voulant pas lui dire Que vous étiez ici...
La Baronne
Je souffrais le martyre, Et pestais là-dedans.
Émilie
J'ai fait un conte en l'air : J'ai dit que ce manteau lui manquait pour l'hiver, Et que sa femme exprès pour lui l'avait fait faire.
La Baronne
Il l'a cru ?
Émilie
Sûrement.
Mathilde
Mais à présent, ma chère, Comment sortir de là ?
Émilie
Comment ? Ne pourrait-on Supposer ?... Pourquoi pas ?... Oui... Le tour sera bon... Darlière en arrivant ne m'a pas ménagée, Et je me suis promis que j'en serais vengée ; Je compte sur vous deux.
La Baronne
Sur moi ? J'en suis d'accord.
Mathilde
J'aurai peine, vraiment...
Émilie
Tu feras un effort. Raisonnons une fois. Trois femmes, ce me semble, Peuvent tenir conseil, et conspirer ensemble. Sans vouloir faire ici prévaloir mon avis, Veux-tu, ne veux-tu pas être libre ? Choisis. C'est là la question. Je suis scandalisée De te voir durement ainsi tyrannisée ! Sous un joug insultant c'est trop longtemps fléchir, Et par un coup d'État je veux t'en affranchir. Encor, si tu savais, parfois usant d'adresse, Arrêter en chemin ses élans de tendresse, Et, lui dictant alors tes ordres absolus, Offrir grâce pour grâce, ou refus pour refus ; L'obéissance ainsi te serait moins pesante. Mais non ; toujours soumise et toujours complaisante, Sans délais, sans débats, ce qu'il veut, tu le veux, Et tu ne sais jamais que te rendre à ses voeux. N'est-ce pas ? C'est bien là ta conduite, ma chère ; Ta prison deviendra chaque jour plus sévère ; Il veut nous séparer d'abord, tu le sais bien ; Ne le souffre donc pas ; je t'offre un sûr moyen, Si tu veux l'adopter, d'être dame et maîtresse ; Songes-y ; ton bonheur, ta fierté, ta sagesse, L'honneur du sexe enfin doit t'y déterminer. Baronne, c'est à vous maintenant d'opiner.
La Baronne
La chose est importante, et puisqu'on délibère, Voici sur ce sujet ce que je considère. Darlière est inquiet, et des soupçons fâcheux Le rendent à la fois injuste et malheureux ; Pour le guérir, il doit être utile, je pense, De lui donner un tort, au moins en apparence, De l'amener au point de demander pardon, De lui prouver par là que l'entier abandon D'un bon mari, tout plein de confiance extrême, Qui croit à la vertu de sa femme, quand même !... Est le meilleur parti, le plus sûr, le plus doux. Je crois que nous pouvons concerter entre nous Quelque ruse qui serve à guérir sa folie ; C'est pourquoi je me range à l'avis d'Émilie.
Émilie
Fort bien. Mon projet passe à la majorité.
Mathilde
Oh ! oui ; dans le conseil point de difficulté ; Mais l'exécution....
Émilie
C'est là ce qui t'arrête ? Va, j'ai réponse à tout ; ma ruse est déjà prête. Écoutez....
La Baronne
Paix ; on a remué là-dedans.
Mathilde
C'est Darlière, c'est lui.
La Baronne
Nous n'aurons pas le temps De préparer la scène, et de savoir nos rôles.
À la Baronne.
Émilie
N'importe. Ce manteau, vite sur vos épaules... Ne vous éloignez pas.
La Baronne
Non ; dans ce cabinet, Pendant votre entretien, j'aurai l'oreille au guet. L'ennemi vient sur nous ; le voilà qui s'avance ! Émilie, attaquez ; qu'en cas de résistance Mathilde vous soutienne ; et moi, là, dans mon coin, Je forme la réserve, et je marche au besoin.
Émilie
La Baronne, vraiment, a l'esprit militaire.
Mathilde
Oui ; voilà ce que c'est que d'avoir fait la guerre !...
La Baronne
Il n'est plus qu'à deux pas... je me sauve sans bruit.
Émilie
Bon ! Avant le combat la réserve s'enfuit.
Scène 13
Émilie, Mathilde
Émilie
Cousine, assieds-toi là ; prends en main ton ouvrage, Parais-y travailler.
Mathilde
Le coeur me bat !
Elle regarde sur le secrétaire, où il y a plusieurs livres.
Elle s'assied sur la causeuse à côté de Mathilde.
Émilie
Courage ! Il me faudrait un livre. Ah ! Quel est celui-ci ? Nouvelles de Cervante[s]... Excellent !... Me voici Assise auprès de toi, te faisant la lecture...
Mathilde
Il entre !...
Scène 14
Émilie, Darlière, Mathilde
Émilie
« Léonor supportait sans murmure De son mari jaloux les soupçons insultants. »
Darlière
Me voilà!... Vous lisiez ?... J'ai dormi quelque temps, Et d'un profond sommeil... Quel livre ?
Émilie
Une aventure, L'histoire d'un certain jaloux d'Estramadure.
Darlière
De Cervantes... je sais... C'est un bien vieil auteur ; Il avait du talent.... Walter-Scott est meilleur !...
Émilie
Je crois de son jaloux que l'image est fidèle.
Darlière
En Espagne il devait avoir plus d'un modèle.
Émilie
En France on en pourrait trouver encore assez, Et j'en connais plus d'un.
Darlière
Ah ! Vous en connaissez ? Oh ! Çà, Montrez-moi donc mon manteau !
Émilie
Qu'est-ce à dire ?
Darlière
Je voudrais bien le voir.
À Mathilde.
Émilie
Cousin, est-ce pour rire ? De quoi parle-t-il donc ?
Darlière
Du manteau que j'ai vu Tantôt, à mon retour, et qui m'a beaucoup plu.
Émilie
Un manteau, dites-vous ?... Quelle est cette folie ?
Darlière
Je vous parle raison, ma cousine Émilie.
Émilie
Êtes-vous sur, cousin, d'être bien éveillé ?
Darlière
Comment ? Parce que j'ai quelque temps sommeillé?... Oui ! Je rêve peut-être ?...
Émilie
Eh ! Mais, c'est très possible. Sans cela, ce discours est incompréhensible.
Darlière
J'achève, selon vous, mon rêve !
À Darlière.
Émilie
L'y voilà. C'est où je l'attendais. Je le crois.
Darlière
Pour cela, Il me semble un peu fort que l'on traite de songe...
Émilie
Comme on ne vous croit pas capable de mensonge, Il faut bien...
Darlière
À la fin, vous me feriez damner, Et je ne saurai plus bientôt qu'imaginer. Vous ne m'avez pas dit, cousine, ici vous-même Que ma femme avait eu l'attention extrême D'acheter un manteau, pour m'en faire présent ?
Émilie
Je vous ai dit cela, moi ?... Vous êtes plaisant !... On vous donne un manteau ! La folie est complète ! Voyons, réponds, Mathilde, as-tu fait cette emplette ?
Darlière
Quittez ce ton railleur ; car il ne sert à rien ; On cherche des détours, et je le vois fort bien. Le hasard, malgré vous, me donne connaissance Qu'il est ici venu quelqu'un dans mon absence.
Émilie
Mais vous nous prêtez là des desseins fort jolis !
Darlière
Madame, j'ai des yeux, je vous en avertis. On est fausse, et l'on trompe avec un air timide. Répondrez-vous enfin ?
Mathilde
Oui, ce ton me décide. Je n'ai pas songé même à vous faire un cadeau ; Et je n'ai point pour vous acheté de manteau ; Je puis vous l'assurer ; c'est la vérité pure.
Darlière
Eh bien ! Soit ; mais alors que faut-il que j'augure?
Émilie
Tout ce qu'il vous plaira.
Mathilde
Si j'eusse pu prévoir Qu'il vous en fallût un, à vous le faire avoir Je me fusse empressée.
Émilie
Il faut le satisfaire. On peut le commander dès demain, et le faire. Et de quelle couleur, cousin, était celui Que vous avez cru voir, en rêvant, aujourd'hui ? Il ne coûte pas plus d'en avoir un semblable. Vous en souvenez-vous ?
Darlière
Oui, faites bien l'aimable !... Je ne ne l'ai pas moins vu sur ce meuble placé... C'était un manteau vert.
Émilie
Vert tendre ? ou vert foncé ?
Darlière
Allez, vous le savez comme moi, ma cousine; Et vous, Mathilde, aussi. Je permets qu'on badine ; Mais c'est pousser trop loin ce jeu qui me déplaît, Et je prétends savoir enfin ce qu'il en est. Ce manteau, d'où vient-il ?... Et quel en est le maître ? Qui vous est venu voir ?... Vous le direz peut-être ?
Mathilde
Pouvez-vous soupçonner ?...
Darlière
Enfin, répondez-moi.
Mathilde
Je n'y puis plus tenir. Que dire ?...
Émilie
Fâche-toi, Et va-t'en.
Darlière
Voulez-vous enfin me laisser croire ?...
Émilie
Allons, il faut subir un interrogatoire. Votre femme est trop bonne ; à sa place, à coup sûr, Je vous ferais bien voir...
Elle sort.
Mathilde
En effet, il m'est dur Par d'injustes soupçons de me voir outragée... Non... Je ne puis parler, tant je suis affligée ! Je vous laisse...
Darlière
Un moment.
Émilie
Laissez-la s'en aller, Et restez avec moi ; car je veux vous parler.
Scène 15
Darlière, Émilie
Darlière
Allez-vous prendre encor des airs de raillerie ?
Émilie
Vous le mériteriez. Dites-moi, je vous prie, Vous félicitez-vous, êtes-vous bien content D'avoir fait une scène à cette pauvre enfant ?
Darlière
Une scène !... Tenez, jasez tout à votre aise ; Vous ne me ferez pas croire, ne vous déplaise, Que ce soit en rêvant que tantôt j'ai vu là...
À part.
Haut.
Émilie
Eh ! Ne le croyez pas ; que m'importe cela ? Tu le croiras pourtant, et j'en fais mon affaire. Réalisez des riens, un rêve, une chimère ; Tourmentez-vous l'esprit ; défiez-vous de moi ; J'y consens, et vous plains.
Darlière
Vous me plaignez ? De quoi ?
Émilie
La chose à deviner n'est pas bien difficile ; De ne pas savoir vivre heureux, sage et tranquille. J'ai le malheur, cousin, de vous aimer bien fort. Vous ne le croyez pas, en quoi vous avez tort. Je vous en ai donné des preuves peu communes ; Par exemple, jamais de vos bonnes fortunes Je n'ai dit un seul mot à Mathilde !
Darlière
En cela, Vous avez très bien fait, et de ces succès-là...
Émilie
Vous en avez eu tant !
Darlière
C'est vrai.
Haut.
Émilie
Le fat ! J'aspire À vous rendre la paix, et l'amitié m'inspire. Là... Parlons doucement. Convenez entre nous, Nous sommes seuls.
Darlière
Eh bien !
Émilie
Que vous êtes jaloux.
Darlière
Moi, jaloux !...
Émilie
Oui, vraiment, ou sur le point de l'être. Les symptômes du mal se font assez connaître. Vous venez d'être absent, et pendant plus d'un jour. Vous ne devriez faire, au moment du retour, Quand à vous accueillir Mathilde se dispose, Que des rêves charmants et tout couleur de rose ; Point du tout ; votre esprit à tel point est blessé Qu'il rêve d'un manteau par quelque amant laissé.
Darlière
Mais je n'ai point rêvé....
Émilie
Quelle injustice étrange Vous vous donnez des torts ; votre femme est un... Un composé charmant de grâce et de bonté ! Elle a plus de candeur encore que de beauté ! D'ailleurs elle vous aime à l'excès....
Darlière
Je l'avoue ; Je connais son mérite, et j'aime qu'on la loue.
Émilie
Fort bien ; et vous venez l'affliger vivement, Parce qu'il vous a plu de rêver en dormant ! Là, rappelez-vous bien....
Darlière
Eh ! Quand je me rappelle, De plus en plus je sais que la chose est réelle. Il me semble encor voir ce manteau... là.... jeté... Sur ce meuble...
Émilie
Une fois, quand l'esprit s'est monté, Il n'en peut revenir !... C'est ce qui vous arrive. L'imagination est chez vous prompte et vive ; Vous dormez fort souvent d'un sommeil agité ; Mathilde me l'a dit, et c'est la vérité, N'est-ce pas ?... Seriez-vous par hasard somnambule ?
Darlière
Ne me donnez donc pas, de grâce, un ridicule...
Émilie
Franchement, s'il était ici venu quelqu'un, Vous le nier serait-ce avoir le sens commun ?
Darlière
Enfin, pour vous complaire, à vos raisons docile, Il faudrait bonnement m'avouer imbécile !
Émilie
Sans être un imbécile, on peut rêver, je crois.
Darlière
Tenez, encore un coup, vous vous moquez de moi, Que ne me dites-vous : C'est votre léthargie !
Émilie
Non ; mais je vous dirai : C'est votre jalousie, Maudite passion, vrai tourment des enfers, Et qui nous fait rêver souvent les yeux ouverts ! Tantôt en arrivant, une cause légère Vous a mis contre nous, bien à tort, en colère ; Après ce bel accès, vous étant endormi, Vous êtes allé faire un rêve... de mari ; C'est tout simple ; avouez...
À Émilie.
Darlière
Mais quel ton d'assurance ! Dites-moi, ma cousine, auriez-vous l'espérance De me persuader ?... Essayez ; mais pourtant J'ai vu...
Émilie
Vous le croyez ; et vous le direz tant, Que vous ne pourrez plus vous l'ôter de la tête. C'est vraiment singulier qu'un homme sage, honnête, Homme d'esprit surtout, car vous l'êtes, cousin, Semble à la vérité résister à dessein.
Darlière
Vérité, dites-vous !... Je ne dis pas de même; Au contraire....
Émilie
Écoutez, mon cousin, on vous aime ; Ne vous appliquez pas à vous faire haïr ; Votre femme, à vos lois contrainte d'obéir, Dans ses plus doux penchants se voit contrariée ; La Baronne, sa soeur, vous est sacrifiée...
Darlière
Je n'ai point exigé...
Émilie
Non, pas expressément. Mais la Baronne ici ne vient que rarement ; Par votre froid accueil vous l'en avez chassée. Quant à moi, je sais bien quelle est votre pensée ; Vous ne la cachez point. Eh bien ! Je m'en irai, Puisque vous le voulez ; mais quand je partirai Qu'ensuite on vous verra, toujours l'âme alarmée, Tenir exactement votre porte fermée, Vivre comme un hibou... car vous en viendrez là...
Darlière
Jamais.
Émilie
Vous y viendrez. On m'interrogera ; Vainement je voudrai me taire ou vous défendre ; La vérité finit toujours par se répandre. Dans le monde on sauta que chagrin, agité, Vous avez fait d'un rêve une réalité ; Jugez que de caquets courront sur votre compte. Pauvre cousin !... Pour vous, d'avance j'en ai honte ;... Car sans se mettre à rire, on ne pourra jamais Vous parler de manteau !... Songez-y.... Je m'en vais.
Darlière
Demeurez.
Émilie
Non, je vais consoler votre femme, Vous l'avez affligée, et jusqu'au fond de l'âme.
Darlière
Vous le croyez ?
Elle sort.
Émilie
Vous-même ici l'avez pu voir ; Et songez quelle fin ceci pourrait avoir ! Je vous donne en partant un conseil charitable. La femme la plus sage et la plus respectable, Qui se voit accuser sans de bonnes raisons, S'offense d'être en butte à d'injustes soupçons, S'irrite des chagrins que pour rien on lui cause, Et se fait quereller enfin pour quelque chose. Cela s'est vu, cousin ; et dans un pareil cas De moi-même, tenez, je ne répondrais pas. Adieu.
Scène 16
Darlière
Darlière
Tout bien compté, que dois-je faire et dire ? Se tourmenter sans cesse, est-il un état pire ? Il vaudrait presque mieux, quoi qu'il fût arrivé, Penser que je m'abuse et que je l'ai rêvé !... Mais enfin de mes yeux j'en crois le témoignage.
Scène 17
Gillot, Darlière
Gillot
Monsieur, voudriez-vous venir voir cet ouvrage Que, pendant votre absence, on a fait au jardin ? C'est d'après votre plan.
À part.
À Gillot.
Darlière
Je le verrai demain. Laisse-moi. Non ; reviens. Questionnons ce drôle : D'avance on a pris soin de lui dicter son rôle. N'importe. Viens, écoute.
Gillot
Eh ! Qu'a-t-il donc ?
Darlière
Gillot, Vous ne m'avez pas dit la vérité tantôt ?...
Gillot
Moi, Monsieur !... De mentir Gillot est incapable.
Il parait chercher le nom.
Darlière
En ce cas, d'un oubli sa mémoire est coupable. Hier, ou ce matin... il est venu quelqu'un... Monsieur de...
Gillot
Quel Monsieur ? D'en recevoir aucun Madame m'avait fait la défense formelle ; Et j'ai fermé ma porte en concierge fidèle. Pas un homme n'a mis le pied dans la maison. C'est très sûr.
Haut à Gillot.
Darlière
Ma cousine aurait-elle raison ? Vous devez bien sentir qu'à cette circonstance Je ne mets pas, Gillot, une grande importance. Je ne fais point d'enquête...
Gillot
Oh ! Non, c'est seulement Qu'on s'informe de tout, de crainte d'accident.
Darlière
On n'a point apporté de lettre à mon adresse ?
Gillot
Non, aucune, Monsieur.
Darlière
Et pour votre maîtresse N'en est-il point venu ?...
Gillot
Pour madame ?
Darlière
Eh bien ! Oui. Parlez donc...
Gillot
Mais je pense... en effet... qu'aujourd'hui...
Darlière
Fort bien. De quelle part ?
Gillot
Ce n'est pas un mystère.
Darlière
Du comte de Blanval ?... Je gage... Sois sincère....
Gillot
Mais je le suis toujours... Et d'ailleurs est-ce un mal Qu'une lettre qui vient de Monsieur de Blanval ?
Darlière
Qui dit cela ?...
Gillot
Souvent il écrit à Madame.
Darlière
Souvent !...
Gillot
Mais oui...
Darlière
C'est bon. - Allez dire à ma femme Que je la prie ici de venir un moment.
Gillot
Je crois avoir agi très régulièrement.
Darlière
C'en est assez. Gillot, je défends qu'on bavarde. Gardez ceci pour vous.
Gillot
Oui, Monsieur, je le garde.
Darlière
Faites ce que j'ai dit. Allez, dépêchez-vous.
Il sort.
Gillot
Allons, décidément notre maître est jaloux.
Scène 18
Darlière
Darlière
Mathilde avec Blanval est en correspondance ; Et sans m'en avoir fait la moindre confidence !... Que dis-je, avec Blanval ?... Peut-être, que sait-on ? Est-ce avec son neveu.... Gillot est un fripon Qui vient de me mentir.... Je l'ai vu sur sa mine... Ah ! Quelque intrigue ici se trame à la sourdine... Non... ma femme ne peut me tromper... Je crois bien Être sûr.... Eh ! Mon Dieu !... Je ne suis sûr de rien. Il faut ce tourment qu'enfin je me délivre.
Scène 19
Mathilde, Darlière
À Darlière.
Mathilde
J'ai ma leçon bien faite ; il s'agit de la suivre. Vous m'avez demandée, et j'accours aussitôt,
Darlière
Je te sais obligé.
Mathilde
Vous avez vu Gillot ? Vous l'avez fait parler ? Qu'a-t-il pu vous apprendre ?
Darlière
Quel est ce ton, Mathilde ? Et pourquoi donc le prendre ?
Mathilde
Oui, j'ai tort ; je dois être enchantée en effet Qu'on aille interroger sur mon compte un valet.
Darlière
Eh ! Non ; vous vous trompez.
Mathilde
Ce qu'il a pu vous dire, Vous l'auriez su de moi ; j'allais vous en instruire : Au Comte de Blanval j'ai plusieurs fois écrit ; J'en ai reçu réponse.
Darlière
Ah !... Sans me l'avoir dit ?
Mathilde
J'ai craint à mes projets de vous trouver contraire ; Blanval, sur ma demande, a servi mon beau-frère ; On le fait colonel ; je le sais d'aujourd'hui.
Darlière
Tant mieux. J'en suis charmé pour ta soeur et pour lui. C'est un brave homme, au fond.
Elle va au secrétaire, en tire un paquet de lettres attachées ensemble, et les donne à son mari.
Mathilde
S'il vous reste des doutes, Les lettres de Blanval, tenez, lisez-les toutes. Les voici. Prenez-les.
Il le prend, et le met dans sa poche.
Darlière
Je ne les lirai point.
Mathilde
Oh ! Non, je le vois bien.
Darlière
C'est assez sur ce point. D'ailleurs je vois fort bien quelle ruse est la vôtre. Vous avouez un fait pour en cacher un autre. Ce conte du manteau...
Mathilde
Bon, vous y revenez ?...
Darlière
Sans doute, j'y reviens... Allons donc, convenez Que c'est une défaite, une supercherie...
Mathilde
Vous croyez ?...
Darlière
Répondez nettement, je vous prie ; Il est venu quelqu'un !...
Mathilde
Quelqu'un ?... Non... Je ne sais....
Darlière
Vous ne savez ?... Fort bien... Tenez, vous rougissez, Et votre air d'embarras...
Mathilde
Qu'en voulez-vous conclure ? Je dois rougir pour vous, qui me faites injure.
Darlière
Enfin, n'est-il pas vrai que j'ai vu ce manteau ?... Vous ne répondez pas.
Mathilde
Seule, dans ce château, Je souffre, pour vous plaire, une contrainte extrême !... Je me prive de voir, les personnes que j'aime !... Voilà ma récompense ; on me soupçonne, hélas !
Darlière
Mais encore une fois, vous ne répondez pas.
Mathilde
Je ressens vivement, Monsieur, vos injustices.
Darlière
Je ne suis point injuste, et j'ai de sûrs indices.
Mathilde
Quels sont-ils, s'il vous plaît ?
À Mathilde.
À part en sortant.
Darlière
Elle n'avouera rien. Je ne vous presse plus de parler. C'est fort bien. On a fait des travaux ici, dans mon absence ; Je vais les voir. Adieu. Je t'y prendrai !
Scène 20
Mathilde
Mathilde
Je pense Que dans ce beau jeu-là ma cousine, vraiment, Pourrait bien avoir tort ; je crains l'événement. Oui, Darlière en effet aura droit de se plaindre, Et je m'entends si mal à déguiser, à feindre... Si tout ceci tournait contre nous !...
Scène 21
Émilie, Mathilde
Émilie
Tout va bien.
Mathilde
Ma chère, tu me vois tremblante !
Émilie
Ne crains rien. Sais-tu bien ce que fait à cette heure Darlière ?
Mathilde
Il vient de me quitter, cachant mal sa colère ; Il va voir au jardin des travaux.
Elle va au cabinet où la Baronne est cachée.
Émilie
Point du tout. Du courage ; soutiens ton rôle jusqu'au bout. Il ne me voyait pas, et je viens de l'entendre Gronder entre ses dents : oui, je veux la surprendre. Je le tiens.... J'en réponds... Il se cache, ici près ; Il rôde autour de nous... Dans son terrible accès. Comme un autre Orosmane, il guette une infidèle. Baronne, à votre tour. Venez.
Scène 22
La Baronne, Mathilde, Émilie
La Baronne
Ma toute belle, Il faut nous séparer ; c'est à mon grand regret.
Darlière parait au fond de la scène.
Mathilde
Partez ; on peut vous voir ; fuyez vite en secret.
Émilie
Voici notre jaloux.
Elle lui baise la main.
La Baronne
Ô mon aimable amie ! Que ne puis-je avec vous passer toute la vie !
Scène 23
Darlière, Mathilde, Émilie, La Baronne
Darlière
C'en est trop !
Mathilde
Ciel !
Émilie
Hélas !
Se tournant vers la Baronne.
Darlière
Je vois... Je vous surprends... Et ce manteau maudit !..
Émilie
Ah ! Dieu ! Quel contre-temps !
Darlière
Que faites-vous ici, vous, dont l'aspect m'offense ?
Émilie
Darlière !...
Mathilde
Mon ami !
Darlière
Redoutez ma vengeance.
Mathilde
Faut-il sur l'apparence ainsi nous condamner?
Darlière
Sur l'apparence ?...
Émilie
Il est si beau de pardonner !...
Darlière
On ne pardonne point un si cruel outrage.
Émilie
Fuyez donc, imprudent !
La Baronne
Moi ? J'aime le tapage.
Darlière
Tu me feras raison ; viens... tu vas expier....
Elle rejette son chapeau et son manteau.
La Baronne
J'accepte, et je me bats comme un preux chevalier.
Les trois femmes éclatent de rire.
Darlière
La Baronne !.. Ah !... morbleu !..
Émilie
Je suis la plus coupable !
La Baronne
J'ai tantôt évité votre aspect redoutable ; Mais ici j'ai laissé mon manteau par oubli...
Darlière
Voilà mon rêve !... Allons... Le tour est fort joli !...
Émilie
Oui ; cette invention est un trait dé génie, Et c'est de mon cerveau, cousin, qu'elle est partie.
Darlière
Ne triomphez pas tant ; car je n'en ai rien cru.
Émilie
Ah ! Rien !...
Darlière
Je conviendrai qu'il s'en est peu fallu. Le meilleur est d'en rire !
Émilie
Il prend fort bien la chose.
Darlière
Gardez m'en toutes trois le secret, et pour cause... Si cela se savait, on en ferait bientôt Mille contes malins.
Émilie
Soit, nous ne dirons mot.
Darlière
Allons dîner gaîment.
La Baronne
Fort bien, mon cher beau-frère. Le duel, verre en main.
À Émilie.
Darlière
Pardonne-moi, ma chère, De t'avoir soupçonnée un seul instant. Et vous, Ma cousine, restez bien longtemps avec nous ; C'est moi qui vous en prie.
Émilie
Allons, la paix est faite.
Darlière
Désormais je renonce aux projets de retraite,
Mathilde
Ah ! mon ami !
Darlière
Jamais de contrariété. Ma devise sera : plaisir et liberté. La leçon me profite, et grave dans mon âme, Qu'il faut, pour être heureux, se fier à sa femme.
Émilie
Il se croit guéri !... Mais, au moindre accès nouveau, Cousin, je vous ferai souvenir du MANTEAU.