Comédie · 1715 · 3 actes

La coquette de village ou le lot supposé

de Charles Dufresny

Représentation
≈ 57 min
Distribution
2 femmes, 4 hommes
Répliques
486
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Lisette F 108 ≈ 13 min 7
La Veuve F 75 ≈ 12 min 7
Girard H 71 ≈ 10 min 5
Lucas H 108 ≈ 10 min 8
Argan H 47 ≈ 6 min 6
Le Baron H 77 ≈ 5 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Lisette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Veuve absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Girard absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lucas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Argan absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Baron absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Girard, La Veuve

Il met dans sa poche la lettre du baron, et ouvre l'autre.

Girard

De Paris. À monsieur le baron du hameau. Gardons-lui cette lettre ; il n'est pas au château. Et l'autre à moi, Girard. J'ose bien me promettre Que la liste des lots me vient dans cette lettre. Justement : mon cousin, imprimeur à Paris, Favorise par là le parti que j'ai pris. L'amour qui m'a guidé dans cette fourberie, Fera qu'à la faveur de cette loterie Et de vous, j'obtiendrai la fille de Lucas.

La Veuve

J'attends monsieur Argan, pourquoi ne vient-il pas ?

Girard

Avec ceci, j'espère obtenir ma Lisette, Lucas, pour ce gros lot, croyant fortune faite, Des fermes du pays me cédera les baux ; Il est homme à donner dans de pareils panneaux. Au fond, c'est pour son bien ; je vous ai fait comprendre Que cela l'obligeant à me faire son gendre, Il y gagnera. Mais, qui vous fait tant rêver ? De Paris. Mon cher cousin, avant que d'avoir distribué les listes que j'imprime pour la grande loterie, je vous envoie deux listes fausses et faites exprès, où j'ai mis en gros caractères : le gros lot pour Lucas, cent mille francs, avec la devise et le numéro ; c'est ce que vous m'avez demandé pour plaisanter dans votre village, en faisant croire à votre émule, le fermier Lucas, qu'il a le gros lot de cent mille francs.

La Veuve

C'est que monsieur Argan me doit venir trouver.

Girard

Bientôt dans le château ce voisin va se rendre.

La Veuve

J'ai de l'impatience.

Girard

Eh ! Devez-vous en prendre ? Vous ne vous piquez pas de l'aimer tendrement ; C'est un vieux épouseur qu'on attend froidement.

La Veuve

Tais-toi, Girard, tais-toi ; tu sais que je l'estime.

Girard

Croire vieux un vieillard, ce n'est pas un grand crime ; Je l'honore de plus, étant son receveur ; La recette est petite, et pour vous, de bon coeur, Je voudrais lui payer cent mille écus de rente.

La Veuve

Ce serait trop pour moi, demoiselle suivante, Car c'était mon état quand j'étais à Paris, Mais ici j'ai de plus un grade que j'ai pris Avec feu mon mari, doyen de ce baillage. C'est ainsi que je vins m'anoblir au village ; Bonne noblesse au fond, et qui vaut prix pour prix Celle que du village on va prendre à Paris.

Girard

Reparlons de Lisette et reprenons querelle : Se peut-il qu'ayant pris tant d'empire sur elle, Par droit de voisinage et droit de parenté, Au lieu de l'assagir par votre autorité, Vous travaillez encore à la rendre coquette ?

La Veuve

Langage de Paris ; c'est la rendre parfaite.

Girard

Belle perfection ! Hélas ! Bien mal lui prit Quand vous vîntes ici lui raffiner l'esprit, Et lui rendre le coeur plus faux et plus superbe.

La Veuve

À neuf ans, elle était déjà coquette en herbe ; Je n'ai fait que tourner son naturel en bien, Afin que sa beauté ne tournât pas à rien, Qu'elle lui profitât par un bon mariage. Je veux que Lisette ait le moyen d'être sage. Elle a pour la fortune un naturel exquis, J'ai joint à ses talents tout ce que j'ai d'acquis.

Girard

Tant de perfections en ont fait un prodige, Mais en coquetterie.

La Veuve

Eh ! C'est tant mieux, te dis-je. C'est ce qui fait valoir l'esprit et la beauté ; Nous avons là-dessus tant de fois disputé. Par coquette, j'entends une fille très sage, Qui du faible d'autrui sait tirer avantage, Qui toujours de sang-froid, au milieu du danger, Profite du moment qu'elle a su ménager, Et sauve sa raison, où nous perdons la nôtre. Une coquette sage est plus sage qu'une autre, Puisque étant exposée elle a plus combattu. On ne le peut nier ; la plus forte vertu C'est celle qui soutient l'épreuve la plus rude. La coquette a des droits bien plus hauts que la prude : Le beau droit, que celui de faire des heureux ! Une prude en sa vie épouse un homme, ou deux ; Mais l'habile coquette, en n'épousant personne, Flatte, fait espérer, promet, jamais ne donne, Et laissant à chacun l'amour et ses désirs, Par sa sagesse enfin fait durer les plaisirs.

Girard

Lisette, à mon avis, fait trop durer ma peine ; J'ai beau m'en plaindre au père ; hélas ! Ma plainte est vaine. Il me méprise.

La Veuve

Oui, car tu sors de ton état ; Tu brigues ma parente, et tu n'es qu'un pied-plat.

Girard

Et très plat, d'accord ; mais c'est sans se méconnaître. Dois-je à Lucas respect ? Il m'en devrait peut-être ; Mais, non ; chacun de nous prime sur son palier. Et qu'un receveur soit le gendre d'un fermier, C'est le droit du jeu.

La Veuve

Bon ! C'est le vieux jeu, sans doute ? Je vois avec regret ton projet en déroute ; Lisette se repent d'avoir eu des égards, Et n'en veut plus, dit-elle, avoir pour des Girards ; Enfin, le père fier, et la fille cruelle, Trouvent que ta fortune est encor trop nouvelle ; Tu dois en tout pays trouver des coeurs ingrats : Maltôtier de village, encor dans les regrats ; Mais pendant quelque temps, agiote, grappille, Contrôle, rogne, en plain pille et repille ; À force d'encaisser, de compter, d'escompter, Tu pourras parvenir à te faire écouter.

Girard

Mon amour aujourd'hui vous paraît téméraire ; Vous blâmer mon projet, ouais quel est ce mystère ? J'ai, depuis près d'un mois, rôdé, tourné, couru ; En mon absence, hélas ! Qu'est-il donc survenu ? J'ouvre les yeux enfin. Lucas vient, je vous laisse. Jusqu'au revoir, madame.

La Veuve

Allons à ce qui presse.

Scène 2

Lucas, La Veuve

Lucas

Ô forteune, ô forteune, est-c'baintôt que j't'aurai ? Tu t'enfuis toujours d'moi, quand est-c'que j't'attraperai ?

La Veuve

Toujours fortune en tête ?

Lucas

Oui ; c'est qu'a m'fait envie. Je sis si las, si las, de labourer ma vie ! Labourer pour stici, labourer pour stila ! J'ai labouré trente ans ; après trente ans, me vla. Labourer pour autrui, c'est un ptit labourage. Faut labourer pour soi, c'est çà qui donn'courage. Pour égaliser tout, faudrait-il pas, morgoi, Que les autre'à leur tour labourissent pour moi ?

La Veuve

Lucas voudrait d'abord monter sur le pinacle.

Lucas

Tout d'un coup, oui, m'trouver tout vnu comme un miracle. J'ai l'principal pour ça, pisque j'sis hasardeux : C'est pu d'à moiqué fait, il n'faut pu qu'être heureux. À quitte ou double aussi j'ai joué, car ça m'ennuie, J'ai quarante billets à cette loterie.

La Veuve

C'est placer de l'argent très prudemment.

Lucas

Oui da. Car j'aime les gros lots, j'frai ma forteun'par là.

La Veuve

Vous la ferez bientôt, Lucas, pour votre fille, Et l'amour du baron augmente.

Lucas

Il en pétille, Mais ma fill'n'aura pas l'adresse de l'épouser.

La Veuve

Elle est maligne et fine.

Lucas

A cmence à s'éguiser.

La Veuve

Et le baron, qui n'est qu'un baron de village, N'a pas, comme tu sais, grand esprit en partage.

Scène 3

Lucas, Lisette, La Veuve

Lucas

N'faut pas dir'c'est un sot, car tout l'mond'el'sait bien : Mais Lisett'nous écoute. Eh vien, ma fille, eh vien. Madame m'disait là, q'ton esprit la contente, A dit qu'tes si subtile, a dit q'tes si savante...

Lisette

Mon père, je ne sais que ce qu'elle m'apprend.

Lucas

Tant pis, ma fill', tant pis. Car quand la terr'ne rend Pas pu que c'que j'y s'mons ; ça ne vaut pas la culture.

La Veuve

Vous avez aujourd'hui joint un peu de parure À la simplicité de ce champêtre habit.

Lisette

C'est pour plaire au baron comme vous m'avez dit. Je m'en suis fait aimer, je suis obéissante, Et je voudrais, afin que vous fussiez contente, Qu'il m'épousât bien vite. Ainsi c'est pour cela, Que j'ai pris aujourd'hui cette parure-là.

La Veuve

Vous l'avez fait aimer, c'est déjà quelque chose : Mais pour faire épouser il faut doubler la dose De regards, de soupirs, de petites façons ; Mettez en oeuvre enfin mes dernières leçons. Par de simples appas, d'abord tâchons de plaire, Peu d'affectation, baisser les yeux, se taire, Paraître embarrassée ; un homme de sang-froid Voyant trop minauder en croit moins qu'il n'en voit. Il soupçonne, examine, et reconnaît la feinte ; Mais quand la dupe est prise, affectez tout sans crainte ; Les traits les plus grossiers de l'affectation Loin de le rebuter charment sa passion, Et l'art est pris par lui pour la belle nature.

Lucas

Je comprends qu'à moitié vot'bell'prédicature, Faut que c'quon dit soit bau, car vous m'ébahissez.

La Veuve

Lisette m'entend bien.

Lisette

Pas tant que vous pensez : Vous m'avez bien appris, me parlant de ces mines, Que celles qui les font, sont des femmes bien fines ; Mais moi, qui ne suis pas fine comme elles sont, Je ne pourrais jamais faire comme elles font.

La Veuve

Ah ! Que vous irez loin ; vous savez plaire et feindre.

Lisette

Vous vous trompez ; en rien je ne puis me contraindre. Si je plais au baron, sans feindre je lui plais ; S'il fallait le tromper, je ne pourrais jamais. Quand je veux dire un mot, contraire à ma pensée, On le voit à mon air, je suis embarrassée.

La Veuve

Si le baron pouvait, par un tendre retour, Reparler du contrat qu'il promit l'autre jour ; Il est journalier, quinteux dans la tendresse, On pensa profiter de son jour de faiblesse. Vous a-t-il aujourd'hui repromis ?

Lisette

Hélas ! Non.

La Veuve

Il aura réfléchi ; c'est son jour de raison, Son bon jour : mais l'accès pourra bien lui reprendre ; Pour le faire signer, c'est ce qu'il faut attendre. Si quelque chose peut hâter cet heureux jour, C'est la feinte ; feignez un violent amour.

Lisette

Hélas ! Je feindrais mal.

La Veuve

Ça, je suis inquiète. Je veux me marier aussi bien que Lisette. Monsieur Argan m'occupe, et je vais voir chez lui, Si, comme il m'a promis, il termine aujourd'hui.

Scène 4

Lucas, Lisette

Lucas

Faut feindre, a dit la veuve, et toi t'as la sottise De n'savoir pas encore ben feindre d'la feintise. Tu dis trop c'que tu pense, et c'est un défaut qu'ça ; Faut avoir la vertu d'mentir par-ci par-là. Tu n'las guèr', ça m'fâche.

Lisette

Oh ! Consolez-vous, mon père. Si je suis sotte encor, je ne le suis plus guère. Je sais feindre bien mieux que la veuve ne croit, J'ai de la ruse encor, bien plus qu'elle n'en voit ; Si je lui dis toujours que je suis innocente, Que malgré ses leçons je suis une ignorante. C'est tout exprès, afin qu'elle se fie à moi.

Lucas

Oh ! Tu fais ben c'qu'a t'dit, et je ne m'plains pu d'toi.

Lisette

Vous allez voir comment je veux faire fortune.

Lucas

La forteun' c'est not'maître.

Lisette

Il est vrai, c'en est une ; Mais s'il m'allait manquer.

Lucas

Ha, ha, j'vois ben qu'tu veux, Afin qu'un n'te manque pas, en avoir putôt deux.

Lisette

Oui, tout au moins, mon père, et c'est à quoi je tâche : Mais l'autre a moins de bien, c'est là ce qui me fâche. Pour monsieur le baron, voici ce que je crains. Quoique la veuve dise : ah ! J'ai bien des chagrins ! Des discours, qu'il me tient, je ne suis point contente ; Je l'ai tant fait parler en faisant l'innocente... Non, pour le mariage il n'entend point raison ; Il dit qu'il veut rester encre dix ans garçon.

Lucas

Rester garçon encor, garçon ! Oh ! Oh ! Queux drille ! Il voudrait t'épouser ! Q'tu restisse aussi fille !

Lisette

À l'entendre parler, les amours d'un seigneur, Aux filles comme moi, font encor trop d'honneur.

Lucas

Non, non, d'ces signeurs-là, l'amour sans épousaille Ôte aux filles toujours pu d'honneur qui n'en baille.

Lisette

L'un a beaucoup de bien, mais il me trompera ; L'autre n'en a pas tant, mais il m'épousera.

Lucas

L'autre amoureux, c'est donc monsieur Girard peut-être ?

Lisette

Fi !

Lucas

Je l'y dirai donc : fi ! Drès qu'j'le verrai paraître ? Je l'chasserai.

Lisette

Le chasser ? Ah ! Gardez-vous en bien. Laissez-le être amoureux, cela ne gâte rien ; Si les autres manquaient et lui qui fit fortune, Que sait-on ?

Lucas

C'est ben dit ; en vla donc tras pour une ? Mais qu'est donc c'nouveau-là q'tu dis qu'est l'pu certain ?

Lisette

S'il m'épouse, la veuve aura bien du chagrin.

Lucas

Diantre !

Lisette

J'empêcherai par là son avantage.

Lucas

Morgué !

Lisette

Car je romprai par là son mariage.

Lucas

Tatigué !

Lisette

Ce qui va bien plus vous étonner, Par là j'aurai les biens qu'on voulait lui donner : J'épouse son amant.

Lucas

Ah ! Jarni ventrebille ! Tu la ruine, ell' qui t'aim' comme si t'étais sa fille.

Lisette

Puis-je faire autrement ? J'avais dit non d'abord, Et j'aurais bien voulu ne lui point faire tort ; Mais elle m'a donné mes leçons de fortune, Qu'il faut bien profiter de ma jeunesse ; et d'une, L'autre leçon qu'encor hier elle me fit ; C'est que l'on doit aimer d'abord pour son profit. L'aime la veuve, mais...

Lucas

Mais, t'aim'plu c'qui profite. Ces leçons-là, c'est sa faute, a n'a que c'qu'a mérite.

Lisette

J'en suis au désespoir ; au fond, j'ai le coeur bon. J'aimerais mieux pour elle épouser le baron.

Lucas

Oui, car il est pu riche, et tu gagnerais au change ; En cas de tras amants, v'la c'ment l'trio s'arrange. L'baron vaut mieux qu'Argan, il a six fois pu d'bien. Argan vaut mieux qu'Girard ; Girard vaut mieux que rien.

Lisette

C'est comme rien, oui ; mais à l'égard des deux autres, Il faut tenir secrets mes desseins et les vôtres.

Lucas

Faut bien du s'gret, oui, car d'ces deux bons épouseux, Gni'en aurait pu pas un, s'ils savaient qu'ils sont deux.

Lisette

Monsieur le Baron rentre.

Lucas

Oui, ç'à j'm'en vas donc faire C'que tu m'as dit.

Lisette

Feignez d'être bien en colère. Il faut voir s'il m'épouse.

Scène 5

Lucas, Le Baron, Lisette

Lucas

Oh, c'est l'définitif. Il t'épous'ra morgué, car le v'la tout pensif.

Le Baron

Lucas veut me quitter ! Ouf, cela m'inquiète : Pourrai-je me résoudre à ne plus voir Lisette ?

Lisette

Criez bien fort, et puis sortez sans lui parler.

Lucas

Oui, j'veux quitter not'maître, et j'm'en vas m'en aller.

Lisette

Eh, ne le quittez pas.

Lucas

J'ly ai dit, je n'sis point traître. J'ly ai dit Tantôt, j'm'en vas.

Lisette

Quitter un si bon maître.

Enfonçant son chapeau dans sa tête et passant devant le Baron.

Lucas

Aussi ben te v'la grande, et c'est eun' cruauté ; Dans un villag'tu pars to temps et ta biauté : À Paris en mariage on vend mieux sa jeunesse ; Oui, j't'enmène à Paris, et drès demain, car ça presse. Tanquia qu'un vartigo m'a fâché tout à fait, Et j'n'entends pu raison, drès qu'j'ai là mon toupet. J'sis fâché de l'quitter, mais morgué j'm'en console.

Scène 6

Le Baron, Lisette

Le Baron

Il m'a tantôt brusqué sur un sujet frivole ; Est-il devenu fou ? Que peut-il donc vouloir ?

Lisette

Je ne vous verrai plus, j'en suis au désespoir.

Le Baron

Toujours sur la fortune il a quelque chimère.

Lisette

Il a tort... car, monsieur, je vois ce qu'il espère.

Le Baron

Il voudrait tout d'un coup devenir grand seigneur.

Lisette

Oui ; me voir grande dame, et c'est là mon malheur. Il s'imagine... mais... c'est ce qui ne peut être, La fille d'un fermier n'est pas tant que son maître.

Le Baron

Vous serez avec moi comme mon propre enfant.

Lisette

Oh ! Que ce n'est pas là, monsieur, ce qu'il entend.

Le Baron

Il veut me payer moins de la ferme je pense ?

Lisette

Il veut bien autre chose.

Le Baron

Oui, quelque récompense ?

Elle pleure.

Lisette

Non, ce n'est point cela que vous disiez un jour ; Là ce jour, que pour moi vous aviez tant d'amour ; Vous vouliez, disiez-vous, écrire une promesse, Vous ne m'aimez plus tant.

Le Baron

Ce jour-là ma tendresse Était comme aujourd'hui, pour vous pleine d'égards, Je vous aime, Lisette.

Lisette

Et si pourtant je pars.

Le Baron

De mon amour enfin vous aurez un sûr gage. Un contrat...

Lisette

Aujourd'hui ?

Le Baron

Contrat de mariage. Il est écrit déjà, j'ai fait le premier pas ; Signer, c'est le second.

Lisette

Vous ne signerez pas !

Le Baron

Je signerai.

Lisette

Mais quand ? Car mon père m'emmène Il est si méfiant !

Le Baron

Ma parole est certaine.

Lisette

Je vous crois ; mais mon père...

Le Baron

Oui, je vous fais serment.

Lisette

Ne jurez pas pour moi, je vous crois bonnement : Mais mon père...

Le Baron

Je vais l'apaiser, je vous jure.

Lisette

Non, il va m'emmener, c'est de quoi je suis sûre.

Le Baron

Non, non. Je me fais fort de retenir Lucas.

Lisette

C'est moi qui veut partir, car vous ne m'aimez pas.

Scène 7

Lisette

Lisette

Non, ce n'est qu'un trompeur, qui me croit innocente. Il faut prendre au plutôt l'amant de ma parente ; Il n'a guère de bien ; c'était mon pis-aller : Mais il vient du jardin encor me reparler. Continuons ; J'ai fait la naïve et la tendre, Faisons la rêveuse.

Scène 8

Argan, Lisette

Argan

Oui, Lisette va se rendre. Qu'elle est belle en rêvant ! Que de charmes je vois ! Elle soupire !... Hon, je sens que c'est pour moi. À quoi rêvez-vous ?

Lisette

Ah ! Vous m'avez bien surprise. Je rêvais... que je viens d'avoir trop de franchise, Tout à l'heure au jardin...

Argan

C'est ce qui m'a charmé : Vous m'avez presque dit, non que je suis aimé, Mais que vous m'aimerez bientôt.

Lisette

Je suis confuse De ce que vous pensez, je vous demande excuse ; Vous aimer, ce serait vous manquer de respect.

Argan

Manquez-en, je le veux ; l'amour trop circonspect N'obtient rien.

Lisette

Mais je n'ose en dire davantage ; Encouragez-moi donc !

Argan

Pour vous donner courage, Je fais un contrat, mais comblez donc mes désirs !

Scène 9

Argan, Lisette

Argan

Accompagnez d'un mot, vos regards, vos soupirs. Ce mot, c'est le grand mot ; dites-moi : je vous aime

Lisette

Je vous l'ai dit cent fois, mille fois en moi-même.

Argan

En vous-même ?

Lisette

Hélas ! Oui.

Argan

Quelle naïveté !

Lisette

Pourquoi vous le cacher, si c'est la vérité ?

Argan

Voilà l'amour, voilà la sincérité pure, Voilà ce qui s'appelle aimer comme nature : Ça Lisette, voici le parti que j'ai pris : Je veux vous emmener en secret à Paris, Car d'abord en secret ici je vous épouse : Cachons tout à la veuve, elle en serait jalouse : Je vous épouserai sans qu'elle en sache rien, Au lieu d'elle, en un mot, vous aurez tout mon bien.

Lisette

Ah ! Je ne veux que vous, rien que votre personne : Donnez-lui votre bien.

Argan

Mais si je le lui donne, Nous deux et nos enfants, de quoi donc vivrons-nous ?

Lisette

Je n'en veux point pour moi, mais il en faut pour vous.

Argan

Ça séparons-nous. Non... demeurez.

Lisette

Je demeure.

Il lui baise la main.

Argan

Allez et trouvez-vous vers le bois dans une heure. Allez vite. Attendez, le mariage est fait.

Elle sort.

Lisette

Ah ! Tout est découvert.

Argan

Je suis un indiscret.

Scène 10

La Veuve, Argan

La Veuve

Qu'ai-je entendu ! J'en suis muette de surprise.

Il sort.

Argan

Et moi je suis muet de honte... par franchise, Je vais vous avouer... ce que vous avez vu. J'ai tort... mon mariage avec vous résolu Devait bien m'empêcher d'en contracter un autre : Mais comme l'amitié seule faisait le nôtre, L'amour est le plus fort, il fera celui-ci : Au fond j'ai tort pourtant de vous trahir ainsi Mais si vous compreniez combien Lisette m'aime, Par amitié pour moi vous me diriez vous-même : Épousez-la, monsieur, de bon coeur j'y consens. Quel plaisir, à mon âge, à cinquante et quatre ans, D'être aimé pour moi-même : oui, là, pour ma personne Car elle refusait mon bien que je lui donne, N'en voulant que pour moi... Mais j'ai tort doublement Vous trahir, vous fâcher ! Je devais prudemment Ne vous jamais parler de Lisette : oui, madame, J'ai tort, cent fois tort : mais elle sera ma femme.

Scène 11

La Veuve

La Veuve

Je n'en puis revenir, ce coup est assommant ; J'excuse Argan au fond. Il aime aveuglément ; Moi, j'ai bien mérité que Lisette me trompe : Mais, pour son mariage, il faut que je le rompe ; Le bon Argan dût-il jamais ne m'épouser, Par amitié tâchons de le désabuser.

Acte II

Scène 1

Girard, La Veuve

Girard

Sans lever le cachet, et sans me compromettre, De monsieur le baron, j'entrouvre ainsi la lettre : J'y mets l'imprimé faux à la place du vrai. La main me tremble, car c'est là mon coup d'essai En fausseté.

La Veuve

Argan épouserait Lisette ?

Girard

Il n'épousera point ma charmante coquette, Ceci lui fera voir... ce que je vous ai dit.

La Veuve

Fort bien : mais laissez-moi digérer mon dépit. Celui qui m'épousait, épouse la coquette ; Était-ce donc pour lui que j'élevais Lisette ? Lisette impunément m'aura joué ce tour ? Lorsque je l'instruisais à feindre de l'amour, J'étais donc le jouet de son apprentissage ? J'ai cru qu'elle n'avait de malice en partage, Que ce que j'en semais dans mon instruction, Quelque grain seulement pour la perfection. Je devais par moi-même être bien informée, Qu'en un coeur féminin la malice semée, Profite, multiplie, et croit comme chiendent.

Girard

En malice Lisette est fertile, et pourtant Je l'aime, je l'adore, et j'en ferai ma femme. Mais que dis-je ? Je dois me souvenir, Madame, Que vous ne donnez pas Lisette à des Girards ; Je dois, ayant pour vous, pour elle, des égards, Moi n'étant qu'un plat-pied, maltôtier de village, Lui laisser épouser votre amant.

La Veuve

À son âge. Ménager sous mes yeux à la fois trois amants ! Coquettes de Paris, et coquettes des champs. À quelque jargon près, quelque minauderie, Ma foi tout est égal pour la coquetterie.

Girard

Vous vouliez la donner à quelque grand seigneur ?

La Veuve

Ah ! Je la donnerais au diable de bon coeur.

Girard

Sur lui je vous demande au moins la préférence.

La Veuve

Soit : mais achève-moi du moins la confidence ?

Girard

Vous savez tout : il faut leurrer par ce faux lot Notre baron crédule, avare, amoureux, sot, Afin qu'à ma Lisette il offre mariage : Qu'elle accepte et qu'Argan voie qu'elle s'engage.

La Veuve

Lisette doit quitter Argan pour le baron. Le baron est plus riche, ainsi le tout est bon.

Girard

Oui : mais il ne faut pas que j'y perde Lisette.

La Veuve

Qu'Argan soit détrompé je serai satisfaite.

Girard

Qu'il la voie à demi mariée au baron.

La Veuve

Tout à fait s'il le faut.

Girard

Tout à fait ! Diable, non.

La Veuve

Il vient.

Girard

Ma sûreté, je saurai bien la prendre.

Scène 2

Girard

Girard

Je reviens de la poste, et j'ai l'honneur de rendre À monsieur, ce qu'il m'a chargé d'en retirer.

Scène 3

Le Baron, La Veuve

Le Baron

Voisine, mon amour va me désespérer ; Lisette veut partir.

La Veuve

Je lui tiens lieu de mère : Je vous la garantis, tendre, sage et sincère, Et vous ne connaissez que trop ce qu'elle vaut : Elle veut un contrat, c'est là son seul défaut, Et vous avez celui de n'en vouloir point faire.

Le Baron

Je veux bien l'épouser, qui vous dit le contraire ? Mais pour faire un tel pas, le plus tard c'est le mieux. Et je me marierai quand je serai plus vieux.

La Veuve

Eh, vous l'êtes assez, monsieur, pour une femme.

Le Baron

Je suis irrésolu, moi-même je m'en blâme. Ha, ha ! Bon, cette lettre est d'un de mes amis, C'est pour la loterie où nous avons tous mis.

La Veuve

Elle est donc tirée ?

Le Baron

Oui, justement, c'est la liste.

La Veuve

Je suis sûre d'un lot ; un physionomiste A vu, là, sur mon front, grosse somme d'argent, Que je dois, m'a-t-il dit, gagner en un instant. C'est un lot, à coup sûr, que cet instant présage : C'est le gain le plus prompt pour une femme sage.

Le Baron

Hon, hon... Je sais par coeur les rébus de chacun, Les numéros, les noms ; et je n'en vois pas un. Lisons... Ah !

La Veuve

Qu'avez-vous ?

Le Baron

Ce que je vois m'irrite.

La Veuve

Qu'est-ce donc ? D'où vous vient cette douleur subite ?

Le Baron

Lucas, cent mille francs.

La Veuve

Au fermier le gros lot ! Mais, voyons, relisons ; est-ce bien là son mot ? Lucas...

Le Baron

De mon dépit je ne suis pas le maître.

La Veuve

Le gros lot à Lucas !... Tu nous ruines traître.

Le Baron

À Lucas le gros lot !

La Veuve

Ne te lasses-tu pas, Ô sort, injuste sort, d'enrichir des Lucas ?

Le Baron

Je n'en puis revenir, son bonheur me désole.

La Veuve

Mais... réjouissons-nous, rions.

Le Baron

Êtes-vous folle ?

La Veuve

Non, nous avions d'abord tous deux l'esprit bouché. C'est la surprise.

Le Baron

Hé bien ?

La Veuve

Quoi, vous êtes fâché De ce que le hasard vient d'enrichir Lisette ? La fortune au contraire en favori vous traite ; Elle vous détermine à vouloir être heureux.

Le Baron

Ha, ha !

La Veuve

Pour de l'argent, et sans être amoureux Aujourd'hui le plus noble épouse des Lisettes.

Le Baron

D'accord : cent mille francs acquitteraient mes dettes ; Ce motif et l'amour feront tout excuser.

La Veuve

Oui, mais dans le moment il faudrait l'épouser Avant qu'on sût ce lot ; c'est la délicatesse Qu'elle croie devoir tout à votre tendresse. De plus, Lucas voudra partager le gros lot : Mais pendant qu'il l'ignore, il faut brider le sot ; Qu'il donne par contrat tous ses biens à Lisette. Biens présents, à venir.

Le Baron

Oui ; mais, soyez discrète. Je dirai que je prends Lisette sans un sou.

La Veuve

Le plaisant de ceci, c'est qu'on vous croira fou.

Scène 4

Le Baron, La Veuve, Lisette

Le Baron

Ici, Lisette, ici.

La Veuve

Votre fortune est faite. C'est moi qui la procure ; embrassez-moi, Lisette.

Le Baron

Vos pleurs m'ont attendri, Lisette ; je me rends : Le parti du contrat est celui que je prends ; Au plus vite il faudrait avertir le notaire. Nous allons à l'instant terminer notre affaire.

Lisette

Voudraient-ils me tromper, car je n'y comprends rien ?

Scène 5

Argan, Lisette, Le Baron, La Veuve

Argan

Un éclaircissement ici sera fort bien.

Lisette

Ah ! Les voilà tous deux. Tout est perdu... que faire ?

Argan

Que m'apprend donc Girard ; mais c'est votre ordinaire Et souvent sur l'amour je vous ai vu gascon : Vous croyez être aimé de Lisette, dit-on ?

Le Baron

La preuve de cela, c'est que j'en fais ma femme.

Argan

Girard, en le disant, ne m'a point troublé l'âme. Par vos grands biens d'abord vous voulez l'éblouir : Mais son amour pour moi ne pourra se trahir.

Le Baron

Elle n'a point d'amour pour vous, je vous le jure.

Argan

C'est vous qui vous flattez à tort, je vous assure.

Le Baron

Je vous dis qu'elle n'a jamais aimé que moi.

À Lisette.

Argan

Je suis sûr de son coeur et de sa bonne foi. Décidez entre nous pour finir la dispute.

Le Baron

Qu'à mes yeux un mépris, un dédain le rebute. Répétez-le cent fois, vous m'aimez tendrement.

Lisette

Moi, vous dire cela ? Je n'ai garde vraiment. Monsieur, c'est par respect que je vous laissais dire. Je croyais que d'abord vous vous vantiez pour rire : Mais sans vous offenser, monsieur, je vous dirai Que je n'ai point d'amour pour vous, ni n'en aurai.

Le Baron

Quoi ? Comment ?

La Veuve

Que dit-elle ? Ah, quelle est ma surprise !

Le Baron

Que dites-vous ?

Argan

Faut-il qu'elle vous le redise ?

Le Baron

Quoi, vous ne m'avez pas mille fois répété Que vous m'aimiez ?

Lisette

Moi ? Non.

Argan

Quelle naïveté !

La Veuve

Qu'entends-je !

Le Baron

Quoi ! Vos pleurs, vos soupirs...

Lisette

Quel mensonge !

Argan

Je connais mon voisin : sans doute c'est en songe Qu'il vous a vue en pleurs et pousser des soupirs. À son âge, en dormant, on se fait des plaisirs.

Le Baron

Mais je n'ai pas rêvé que vous vouliez écrire.

Lisette

C'est mon père, et madame est là pour vous le dire.

La Veuve

J'enrage.

Argan

Je connais Lucas ambitieux. Il préfère vos biens ; pour lui vous valez mieux : Mais d'ailleurs je la crois ; au fond quelle apparence Que Lisette qui dit toujours ce qu'elle pense, Vous ait parlé d'amour quand elle m'aime moi ?

Lisette

Que dites-vous, monsieur ? J'ai cru de bonne foi Que vous vouliez aussi dire par raillerie Que je vous aime : mais cette plaisanterie N'est pas vraie.

Argan

Eh ! Comment ?

La Veuve

Quel est donc son dessein ? Rêve-t-elle ? Est-ce moi qui rêve ?

Au baron.

À Lisette.

Argan

C'est en vain Que vous croyez encor le secret nécessaire. C'est que de notre amour nous faisions un mystère. Parlez ; je vous permets de parler librement.

Lisette

Si vous me permettez de parlez franchement, Je ne vous aime point.

La Veuve

Là-dessus elle est franche.

Argan

Que je suis indigné !

Le Baron

Parbleu, j'ai ma revanche.

Argan

Mais je n'y comprends rien ; parlez net, je le veux. Dites qui vous voulez ménager de nous deux.

Lisette

Je n'en veux ménager aucun, je vous assure, Et vous le voyez bien.

La Veuve

C'est parler sans figure.

Lisette

Car tenez, j'aime mieux cent fois ma liberté Que tous vos grands honneurs et votre qualité. D'un mari grand seigneur je serais la servante ! De vos bontés pourtant je suis reconnaissante, Pardonnez-moi si j'ose ici les refuser. En un mot, vous voulez tous les deux m'épouser : Moi, je n'épouserai jamais ni l'un ni l'autre.

Le Baron

Voilà votre congé.

Argan

C'est bien aussi le vôtre.

Le Baron

C'est bien dit : plus d'amour.

Argan

Oui, méprisons Lisette.

Le Baron

Elle a cent mille francs pourtant que je regrette.

La Veuve

Tenez-vous à l'écart, nous allons lui parler.

Argan

Madame...

La Veuve

Eh bien, monsieur ?

Argan

Voudriez-vous aller Faire venir chez vous tout à l'heure un notaire ? Nous allons à l'instant terminer notre affaire.

La Veuve

Il l'abandonne, et c'est pour vous le principal : Je vais en terminant vous ôter un rival.

Le Baron

Non, je n'y comprends rien.

La Veuve

Ni moi ; mais la prudence Veut qu'on aille d'abord au plus pressé.

Scène 6

Lisette, Argan

Lisette

Je pense... Oui, sur ce que j'ai vu, j'ai fort bien fait je crois ; Quand seul à seul tantôt ils seront avec moi : Pour les ravoir tous deux, je sais ce qu'il faut faire.

À Lisette.

Argan

La veuve est déjà loin, pénétrons ce mystère. Par mépris... j'ai banni toute animosité ; Je reviens seulement par curiosité... Pour voir quelles raisons vous aurez à me dire.

Lisette

En vous voyant fâché, permettez-moi de rire. Quoi... Vous n'avez pas vu mon dessein ?

Argan

Je ne l'ai pas vu, non, et tout détour est vain.

Lisette

À monsieur le baron, sans détour et sans ruse, J'ai dit la vérité de peur qu'il ne s'abuse. Je ne veux point tromper.

Argan

J'entends bien ; mais pourquoi Me parler comme à lui, me rebuter, moi, moi ?

Lisette

Parlons de lui d'abord : vous me voyez ravie ! J'ai puni ce menteur, j'en avais bien envie.

Argan

Mais, moi, moi ?

Lisette

Patience. Il voulait aujourd'hui M'épouser, et mon père est contre vous, pour lui, Et puis vous voudriez que la veuve jalouse Eût vu que je vous aime, et que je vous épouse ? S'ils savaient tous les deux que je vous puisse aimer, Ils diraient au baron de me faire enfermer.

Argan

Ha, ha.

Lisette

Vraiment j'aurais tout gâté le mystère, Vous m'avez dit tantôt vous-même de me taire.

Argan

Vous avez fort bien fait : oui, vous avez raison ; C'est moi qui suis un sot. Pour tromper le baron, Oui, je vois que la feinte est utile et prudente.

Lisette

J'ai cru bien faire au moins.

Argan

Que Lisette est charmante ! Je ne m'aveugle point, clairement je le vois, Lisette me préfère à plus riche que moi. Que d'amour ! Que d'esprit !

Lisette

D'esprit ? Je n'en ai guère. L'amour m'en a donné plus qu'à mon ordinaire.

Argan

Il faut secrètement...

Lisette

Oui, mais séparons-nous ; J'irai seule en secret dans un moment chez vous.

Argan

Sans votre père...

Lisette

Il vient ; laissez-moi, car je tremble, Que le baron et lui ne nous voient ensemble.

Scène 7

Lisette, Lucas, Le Baron

Lisette

Me voilà sûre d'un, mais c'est mon pis-aller ; Rattrapons l'autre encore, il revient me parler.

Lucas

Faut qu'a sai d'venu folle, et c'qu'on dit'là m'étonne Vous dir'qu'a n'vous aim'pas, et r'fuser d'être baronne.

Le Baron

Vous venez d'encourir mon indignation. Ah ! Que je devrais bien vaincre ma passion ! Comment donc à votre âge avoir déjà l'audace De me démentir... moi, me soutenir en face Que vous ne m'aimez point ?

Lisette

Oui, je l'ai soutenu, Car il est vrai.

Le Baron

Sans doute il vous est survenu Quelque vapeur qui trouble et bon sens et mémoire. Car enfin, sans cela, comment pourrais-je croire Qu'après l'ardent amour que vous m'avez montré ?...

Lisette

Je ne vous aime point.

Le Baron

Encor ? Je suis outré. Vous m'avez dit cent fois et devant votre père...

Lisette

Je ne vous l'ai point dit.

Le Baron

Elle me désespère !

Lisette

Non jamais... ou du moins...

Le Baron

Du moins ?

Lisette

Si je l'ai dit, Je m'en repens si fort, j'en ai tant de dépit, Que, comme j'ai fait là, je dirai le contraire Toujours, à tout le monde, à vous-même, à mon père. Quoi ! Le monde saurait que je vous aimerais, Et que lorsque tantôt par amour je pleurais, Vous n'avez point voulu de moi par mariage ? Non, non, et contre vous j'ai repris du courage. Moi, je vous aimerais ? J'aurais bien peu de coeur. Mon amour serait franc et le vôtre trompeur.

Lucas

J'ai vu qu'a l'a raison.

Le Baron

C'était donc par colère, Soupçonnant mon amour de n'être pas sincère, Que vous m'avez dit, là, que vous ne m'aimiez pas ?

Lisette

Oui, vraiment ; ai-je tort ?

Le Baron

Vous m'aimez donc ?

Lisette

Hélas !

Le Baron

Oublions tout, Lisette ; allons, vite, un notaire. Qu'un contrat soit le prix de votre amour sincère : Hâtons-nous.

Scène 8

Lucas, Lisette

Lucas

Vite, vite.

Lisette

Allons tout doucement.

Lucas

Me vla père d'un'baronne !

Lisette

Oh ! J'en doute.

Lucas

Comment ? Il t'fait sa femme, et l'dit.

Lisette

Non, j'ai vu du mystère.

Lucas

Il t'épouse, v'la qu'est fait.

Lisette

Je n'en crois rien, mon père.

Lucas

A n'croira point la noc', tant qu'l'lendemain sai v'nu.

Lisette

On me trompe, je crois. Premièrement j'ai vu La veuve, quand Argan a déclaré l'affaire, Pester avec Girard, mais, dans une colère... Au désespoir ; et puis elle vient m'embrasser, Sait que je la trompais, et vient me caresser !

Lucas

Oui, c'est la trahison.

Lisette

Le baron me refuse, Puis tout d'un coup il change et me veut.

Lucas

C'est la ruse.

Lisette

Si la veuve et Girard, qui savent bien ruser, Avaient dit au baron : feignez de l'épouser, Afin qu'elle y consente, et qu'Argan s'en dégoûte ?

Lucas

Oh, vla l'hic, j'y vois clair.

Lisette

Pour moi, je n'y vois goutte : Car, d'un autre côté, peut-être le baron Voudrait-il par amour m'épouser tout de bon. Tout cela m'embarrasse : oui, car plus j'examine... Que n'ai-je assez d'esprit, que ne suis-je assez fine !

Lucas

Écout'mes bons conseils, j'ai l'promptus merveilleux Pour dans les embarras où il y a du périlleux. T'as d'l'esprit, mais en cas d'affaire de famille, Un père a, comme on dit, pu d'âge que sa fille. Vla donc mes tras conseils. Allons trouver l'baron. C'est l'premier.

Lisette

Non.

Lucas

Non ?

Lisette

Non.

Lucas

C'est donc l'second qu'est l'bon. Allons trouver Argan.

Lisette

Non.

Lucas

Je n'sis donc qu'un'bête ? Oh, mon troisièm'conseil, c'est qu't'en fasse à ta tête.

Lisette

Allez trouver tout seul le baron.

Lucas

Oui, j'entends.

Lisette

Et moi seule je vais trouver monsieur Argan. Finissez d'un côté, je finirai de l'autre.

Lucas

Tatigué ! Ça sra ben. J'épous'rons chacun l'nôtre.

Lisette

Moi, quand les deux contrats seront faits, je verrai ; Sur le premier signé, d'abord je signerai.

Lucas

Tu prendras l'pu hâtif ; c'est hasard à la blanque. Signons les deux contrats pûtôt, peur qu'un n'nous manque.

Lisette

Monsieur Argan m'attend ; j'y cours.

Scène 9

Lucas

Lucas

Va vite, va. Mais, qu'ment d'un seul cerveau peut-ell'tirer tout çà ? Je crois, moi, qu'al n'a deux, car, par la mornombille, Ça m'ébahit toujours : oui, quoiqu'a n'soit qu'ma fille, Mornongoi son esprit s'rait déjà l'pèr'du mien.

Scène 10

Girard, Lucas

Contrefaisant les gazetiers.

Girard

Emparons-nous du père et je ne risque rien ; Car sans lui le baron ne saurait rien conclure. De cette fausse liste, en faisant la lecture, Troublons-lui la cervelle, et jouons notre jeu. Liste, liste des lots.

Lucas

Des lots ? Voyons un peu. Quêqu'tu dis là ?

Girard

Voyons, si cette loterie Rendra bien.

Lucas

Que j'voy'donc ? N'vois-j'pas là d'l'imprim'rie ?

Mettant la liste du côté où Lucas n'est pas.

Girard

D'ingénieux dictons êtes-vous curieux ? Lisez ceci.

Lucas

Fort ben ! Mais montrez-moi donc mieux.

Girard

Pour un lecteur avare, ô la belle pensée, Qu'une sottise heureuse avec un lot placée !

Lucas

Ha, ha ! C'est donc...

Girard

Oui. C'est... hon, hon.

Girard tourne la liste de l'autre côté.

Lucas

Voyons cela. Très volontiers, voyons.

Lucas

Eh ! J'n'y vois rien par là.

Il s'écrie en baissant le papier en sorte que Lucas ne voit plus rien.

Girard

Lisons, lisons... je vois...

Lucas

Qu'est-c' ? Montrez donc compère ?

Il lui fait voir le lot.

Girard

Non. Je me suis trompé. Mais, hon, hon, hon, j'espère... Morbleu ! Je ne vois rien.

Lucas

Ah ! Morgué j'aperçois, Lisons vit' ça Girard, j'ai vu du noir pour moi.

Girard

Non, ce n'est rien du tout.

Lucas

Et moi j'ai vu paraître. Mon nom y est.

Girard

Composons, vous n'avez rien peut-être. Je vous donne cent francs, à tout hasard.

Lucas

Non, non. J'ai vu qu'ous avez vu Lucas, c'est mon dicton.

Girard

Si vous avez, du moins, je veux qu'on me rembourse. Retirer mon argent c'est ma seule ressource.

Lucas

Top'à ça, montrez vite.

Girard

Ah ! C'est un des bons lots ; C'est au moins mille francs, j'ai vu plusieurs zéros.

Lucas

Des zéros ? J'en voudrais voir là tant que d'grains d'sable.

Girard

Vous êtes de zéros un homme insatiable.

Lucas

Ah ! C'est dix mille francs.

Girard

Malpeste, oui ; je vois... Mais, si ce n'était pas le numéro ?

Tirant le numéro.

Lucas

Morgoi, J'ai ben peur.

Girard

Confrontons.

Lucas

Oui, le vla, c'est l'quantième.

Girard

Relisez donc l'article, et calculez vous-même.

Lucas

Le coeur me bat... me bat... je sis tout transporté ; J'ai peur d'avoir vu trouble, et d'avoir trop compté. Un'... deux... trois... quatre et cinq...

Girard

Disons, nombre, dizaine.

Lucas

Un', deux... quatre... ai-je dit trois ?

Girard

Oui, dizaine, centaine.

Lucas

Ah ! J'vois l'mot qu'est moulé.

Girard

Oui, je vois le grand mot.

Lucas

J'n'en peu d'joye.

Girard

En marge, à Lucas le gros lot.

Lucas

Oui.

Girard

Déboutonnez-vous.

Lucas

Le gros lot !

Girard

À la marge. Dès qu'on est riche, il faut un habit plus large.

Lucas

Cent mille francs !

Girard

Comptants ; je ne vous les plains pas.

Lucas

Cent mille francs !

Girard

Combien nous boirons chez Lucas !

Lucas

Allons vite à Paris.

Girard

Je vous donne une chaise Et des chevaux.

Lucas

Girard, ah ! J'crois qu'j'en mourrai d'aise. Voyons vit'la lotri : qu'on m'voy'là tout l'premier.

Girard

À propos, voulez-vous être encore fermier ?

Lucas

Moi, farmier !

Girard

Pardonnez si j'ai dit la parole. Je vois bien qu'en effet la question est folle. Ainsi, de votre bail rendez-moi possesseur : Il ne vous convient plus, vous serez grand seigneur, Je suis un pauvre diable, et votre ami fidèle, Vous me le céderez pour la bonne nouvelle.

Lucas

Ouida. Fait'moi trouvé sur l'champ des chaises, des ch'vaux, Qu'aillent bian vite, bian vite.

Girard

Oui, comme des oiseaux, Mais d'abord en passant entrons chez le notaire Pour me céder ce bail, entendez-vous compère ?

Lucas

Oui, j'n'en veux pu pour moi, j'vous laiss'rai tous mes baux, J'm'en vas bian à Paris en avoir de pu biaux.

Acte III

Scène 1

La Veuve, Argan

La Veuve

Je vous prouverai tout, pouvez-vous en douter ? Mais restez un moment du moins pour m'écouter.

Argan

Le temps presse : j'ai là Lisette et le notaire. Si Lucas paraissait, je conclurais l'affaire. En amour les moments sont chers pour un vieillard.

La Veuve

Quand vous vous marierez un quart d heure plus tard, Vous aurez tout le temps d'être las de Lisette, Et de vous repentir d'une sottise faite : Pardonnez-moi ce mot, c'est amitié pour vous ; Mon zèle n'est mêlé d'aucun transport jaloux ; Puissiez-vous n'épouser ni moi, ni la coquette ; Soyez désabusé, je serai satisfaite. Eh ! Pouvez-vous rester dans votre aveuglement. Je vous prouve qu'ici tantôt en un moment Au baron comme à vous elle a tendu le piège, En se raccommodant, par le même manège. Simplicité traîtresse, et mensonges naïfs ; Par les tours les plus fins, par les traits les plus vifs, Elle a su lui donner de l'amour sans en prendre, Elle fait de sang-froid le discours le plus tendre, Et feint effrontément un timide embarras, Pleurs qui vont droit au coeur, et qui n'en partent pas. Elle abuse en un mot de son faible et du vôtre, Vous offrant une main elle lui donne l'autre ; Ainsi coquette franche et marquée au vrai coin, Prise par les deux mains, la perfide au besoin En trouverait encore une pour un troisième.

Argan

Vous l'avez dit vingt fois, mais après la centième Il vous faudrait encor les preuves...

La Veuve

Parlez bas ; J'aperçois justement le baron et Lucas : Tenez-vous à l'écart ; vous pourrez voir peut-être Non seulement Lucas vous préférer son maître, Mais Lisette...

Argan

Voyons ; je serais détrompé.

Scène 2

La Veuve, Girard

La Veuve

Hé bien ?

Girard

De son faux lot Lucas est occupé.

La Veuve

Mais, le baron veut-il épouser ?

Girard

Patience. Je me suis fait céder tous les baux par avance : Car c'est pour moi, primo, que j'ai tout disposé. Lucas en grand seigneur est métamorphosé. Dès qu'il a vu le lot, sa subite richesse Lui troublant le cerveau l'a fait changer d'espèce. Il n'a plus rien d'humain que la forme et l'orgueil : Grave, mystérieux, décidant d'un clin d'oeil, Dédaignant de parler ou parlant par sentence, Il croit qu'on applaudit jusques à son silence :; Saluant de la tête, enfin, bouffi, gonflé, Lucas est devenu subitement enflé D'un mal contagieux qu'on appelle finance. Deux grands pas avant lui l'on voit marcher sa panse.

La Veuve

Ça, Girard, il faut... mais Lisette court là-bas ; Monsieur Argan la suit. Ceci ne tourne pas Comme il faut.

Girard

Non.

La Veuve

Je vais joindre Argan au plus vite. Amusez ces deux-ci.

Girard

Tout ce que l'on médite Ne réussit pas.

Scène 3

Le Baron, Lucas, Girard

Le Baron

Oui, j'apprends avec plaisir Que fortune propice a comblé ton désir.

Il lui frappe sur l'épaule.

Lucas

Quoiqu'ma forteune asteur soit bien pu haut qu'la vôtre, J'frons pair à compagnon toujours l'un avec l'autre ; Car je n'suis pas glorieux.

Le Baron

Je le vois bien, Lucas.

Girard

Vous voyez que monsieur ne se méconnaît pas ; Il mérite par là d'occuper un grand poste.

Lucas

N'm'a-t-on pas fait ret'nir eun' bonn'place à la poste ? Car faut qu'j'aille à Paris.

Girard

Je vous l'ai déjà dit ; On vous cherche une chaise aussi douce qu'un lit.

Lucas

Mais qu'a vien'donc, ste chais', j'n'aim'point qu'on m'fasse attendre.

Lucas, il fait des façons avec le baron et se met le premier dans le fauteuil.

Girard

À vos ordres bientôt les chevaux vont se rendre. Attendons-les ici. Hola, laquais, hola, des sièges. Allons donc sans façon pisqu'mi v'la.

Le Baron

Parlons de notre affaire.

Lucas

Il m'vient d'bel'chose en tête.

Le Baron

Raisonnons.

Lucas

En m'voyant tout Paris va m'faire fête, V'la stila qu'a l'gros lot.

Le Baron

Avant que de partir...

Lucas

Tout l'mond'sra pu gueux qu'moi, ça m'va bain divertir. Pendant que j'srai dans l'grain, j'verai crier famine, Queu plaisir !

Le Baron

Ça Lucas, voulez-vous qu'on termine ? Car mon ardent amour...

Lucas

On m'va v'nir proposer D'bel'charges, d'bel'maisons, d'bel'fam'pour épouser, D'affaire à bain gagner : j'ach'trai tout c'qu'est à vendre.

Girard

Mais pour vous anoblir, il faut monsieur pour gendre.

Le Baron

Lisette nous attend.

Lucas

J'aurai d'tou ça très bain, Car quand on est bain riche, on attrapp'tout pour rain

Le Baron

Vous m'avez promis ?

Lucas

Hain !

Le Baron

De finir.

Lucas

Quoi !

Le Baron

L'affaire.

Lucas

Quelle affaire ?

Le Baron

La nôtre, et j'ai là le notaire, Pour régler un article il n'attendait que vous, Nous en sommes déjà convenus entre nous.

Lucas

Ah ! J'crois que j'm'en souviens.

Le Baron

Vraiment c'est tout à l'heure.

Lucas

Dame on a tant d'affair', qu'on songe à la meilleure : Oui, nous parlions d'mariag', mais c'est que c'n'est pu ça Ça n'est pu but à but.

Le Baron

Comment !

Girard

Qu'entends-je là ! Quoi donc vous voudriez déjà nous méconnaître ?

Le Baron

Souvenez-vous, Lucas, que je fus votre maître.

Girard

Lucas, souvenez-vous que c'est bien de l'honneur, Belle alliance, avoir pour gendre son seigneur.

Lucas

Oh ! C'est l'argent qui fait les pu biaux alliages.

Le Baron

Quoi vous ne voulez pas ?...

Lucas

J'veux rien qu'vos héritages.

Le Baron

Quoi !...

Lucas

Mais, faut m'écouter : j'sis natif du hamiau. Ça fait q'j'aime d'amitié... vot'terre et vot'châtiau ; Ça n'serai pas tout à moi, si vous étais mon gendre ; Métavis qu'vaudrait mieux, qu'ou voulissiais me l'vendre.

Le Baron

Vous vous moquez je crois ! Vous vendre mon château ?

Lucas

Il est tout délabré, j'en ferai faire un pu biau.

Le Baron

Il est devenu fol !

Girard

Ce maraud vous méprise.

Lucas

La terr'm'enoblira, c'est ell'qu'est à ma guise. Vou...tandis qu'à Paris, j'frai grossir mon argent, Vous frais valoir la terr', toujours en attendant.

Girard

Vous serez son fermier.

Le Baron

Ah ! C'est trop d'insolence.

Girard

Monsieur, modérez-vous, je vous promets vengeance.

Lucas

Ce pti gentilhomiau, comm'ça fait l'entendu, Ça doit d'l'argent partout, et ça croit qu'tout l'est dû : Mais j'aurai son chatiau, faudra qu'il déguerpisse ; Il a des créanciers, j'aurai ça par justice.

Girard

Nous avons fait le tout, Monsieur, pour votre bien. Mais pour vous mieux venger ne dites encor rien.

Scène 4

Lisette, Lucas

Lisette

Je vous cherche partout, ouf ! Je suis hors d'haleine. À vous trouver mon père, on a bien de la peine, J'ai couru... car on dit... mais je ne le crois pas, J'entends crier partout, le gros lot à Lucas ; Ce sont des compliments que chacun me vient faire ; On dit cent mille francs, serait-il vrai, mon père ?

Lucas

Bain vrai.

Lisette

Cent mille francs !

Lucas

Comptants, ils sont moulés.

Lisette

Cent mille francs !

Scène 5

Argan, Lisette, Lucas, La Veuve, Le Baron, Girard

Argan

Hé bien, me fuyez-vous ? Parlez ? Si tôt que du gros lot, vous savez la nouvelle, Vous me méprisez.

Lisette

Oui !

Argan

Cette fortune est belle : Mais elle ne doit pas m'attirer vos mépris. Répondez-moi du moins, reprenez vos esprits, Voulez-vous m'épouser ?

Bas à Lucas.

Lisette

J'obéis à mon père, Il m'a dit qu'il voulait différer cette affaire. Dites-lui que c'est vous qui refusez.

Lucas

Bon, bon.

Lisette

Cela ne coûte rien, débarrassez-moi.

Lucas

Non.

Lisette

Dites-leur quelque mot du moins qui me dégage.

Lucas

Eh ! Tu t'souci's bain d'eux, laiss'-là ton clignotage ; N'faut pu tant finasser, t'as de quoi t'marier tout franc.

La Veuve

Son père la démasque, et le sot opulent Aux sottises qu'il fait, ne cherche point d'excuse.

Argan

Par sa faute elle même, elle me désabuse ; Moi, pour ne point risquer un amoureux retour, Je m'engage avec vous.

La Veuve

L'amitié sans amour, C'est ce qui nous convient pour un bon mariage ; L'amour est inquiet, et s'ennuie en ménage.

Le Baron

Vous auriez eu nos biens, vous serez confondus.

Lucas

Laiss'-les dir', t'en auras trois fois pus, quat'fois pus.

Lisette

Allons vite à Paris être dans l'abondance.

Lucas

D'leux terre à not'argent, tiens vla la différence ; Leux terre et leux châtiaux, ça n'fait qu'un pti ploton, Ça n'grandira jamais, non pu qu'un avorton ; Mais mon argent bouté dans la grande aventure, Ça renflera d'abord, et pi comme une enflure Ça va gagner.

Lisette

Gagner.

Lucas

Gagner... ça gagnera.

Lisette

Ah ! Que j'aurai d'amans, qu'on me respectera ! Quel plaisir ! Je verrai des fortunes brillantes ; Quel train je vais avoir ! Des laquais, des suivantes.

Girard

Et des valets de chambre, un page, et c'est Girard.

Lucas

Qu'on m'amèn'donc mes ch'vaux ?

La Veuve

On vous attelle un char.

Donnant la liste à Lisette.

Girard

Allez à pied de peur que votre char ne rompe ; De votre train, ceci va réformer la pompe. C'est la véritable.

La Veuve

Oui. Retour très affligeant : Mais vous avez assez brillé pour votre argent ; Cent mille francs en l'air.

Le Baron

Cent mille francs pour rire.

Lisette

Que disent-ils ? Comment !

Lucas

Eh ! Va, va, laiss'-les dire. Tien, tien, lis... c'est ici... pour Lucas le gros lot.

Le Baron

Vous n'achèterez pas mon château, maître sot.

Lucas

C'était-là.

Girard

Les zéros sont restés.

Lisette

Ah ! Mon père. On s'est moqué de vous.

Argan

Oui, voilà le mystère.

La Veuve

Vous n'avez rien.

Girard

Mais rien, ce qui s'appelle rien. J'ai fait la fausse liste, et je m'en trouve bien ; J'ai tiré de Lucas ses ressources uniques, Mon amour vous en fait les offres héroïques : Je vous rends tout Lisette.

Argan

Allons souper chez moi.

Le Baron

Allons.

Girard

Oui, j'ai pitié du trouble où je vous vois, Ces messieurs hors des rangs, mon offre doit vous plaire ; Ils ont fortune faite, et moi fortune à faire : Mais je suis en un jour moi seul plus amoureux. Qu'ils ne le peuvent être en un mois tous les deux. Ils n'auraient pu sans doute acquérir la jeunesse ; Mais noblesse s'acquiert, aussi bien que richesse.

Lisette

Que je vous veux de mal, madame ! Car c'est vous Qui mettiez mon esprit tout sens dessus dessous, En me disant qu'il faut de la coquetterie.

La Veuve

De mes mauvais conseils la peur m'a bien punie. J'en conviens, j'avais tort.

Lisette

J'écoutais ses discours : Il vous faut un baron, disait-elle toujours. Non, je n'aurais jamais pensé qu'à vous sans elle : Et si j'avais suivi ma pente naturelle Par tendresse d'abord, je vous aurais choisi.

Girard

Eh ! Choisissez-moi donc ? Lucas consentez-y.

Lucas

Ouf.

Girard

Parlez.

Lucas

Ouf.

Girard

Deux fois... ouf, en langue muette, Valent un oui.

La Veuve

Voilà le sort d'une coquette. Après de hauts projets, on la voit tôt ou tard, Confuse, confondue, et réduite à Girard.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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