Acte I
Scène 1
Girard, La Veuve
Il met dans sa poche la lettre du baron, et ouvre l'autre.
Girard
De Paris. À monsieur le baron du hameau. Gardons-lui cette lettre ; il n'est pas au château. Et l'autre à moi, Girard. J'ose bien me promettre Que la liste des lots me vient dans cette lettre. Justement : mon cousin, imprimeur à Paris, Favorise par là le parti que j'ai pris. L'amour qui m'a guidé dans cette fourberie, Fera qu'à la faveur de cette loterie Et de vous, j'obtiendrai la fille de Lucas.
La Veuve
J'attends monsieur Argan, pourquoi ne vient-il pas ?
Girard
Avec ceci, j'espère obtenir ma Lisette, Lucas, pour ce gros lot, croyant fortune faite, Des fermes du pays me cédera les baux ; Il est homme à donner dans de pareils panneaux. Au fond, c'est pour son bien ; je vous ai fait comprendre Que cela l'obligeant à me faire son gendre, Il y gagnera. Mais, qui vous fait tant rêver ? De Paris. Mon cher cousin, avant que d'avoir distribué les listes que j'imprime pour la grande loterie, je vous envoie deux listes fausses et faites exprès, où j'ai mis en gros caractères : le gros lot pour Lucas, cent mille francs, avec la devise et le numéro ; c'est ce que vous m'avez demandé pour plaisanter dans votre village, en faisant croire à votre émule, le fermier Lucas, qu'il a le gros lot de cent mille francs.
La Veuve
C'est que monsieur Argan me doit venir trouver.
Girard
Bientôt dans le château ce voisin va se rendre.
La Veuve
J'ai de l'impatience.
Girard
Eh ! Devez-vous en prendre ? Vous ne vous piquez pas de l'aimer tendrement ; C'est un vieux épouseur qu'on attend froidement.
La Veuve
Tais-toi, Girard, tais-toi ; tu sais que je l'estime.
Girard
Croire vieux un vieillard, ce n'est pas un grand crime ; Je l'honore de plus, étant son receveur ; La recette est petite, et pour vous, de bon coeur, Je voudrais lui payer cent mille écus de rente.
La Veuve
Ce serait trop pour moi, demoiselle suivante, Car c'était mon état quand j'étais à Paris, Mais ici j'ai de plus un grade que j'ai pris Avec feu mon mari, doyen de ce baillage. C'est ainsi que je vins m'anoblir au village ; Bonne noblesse au fond, et qui vaut prix pour prix Celle que du village on va prendre à Paris.
Girard
Reparlons de Lisette et reprenons querelle : Se peut-il qu'ayant pris tant d'empire sur elle, Par droit de voisinage et droit de parenté, Au lieu de l'assagir par votre autorité, Vous travaillez encore à la rendre coquette ?
La Veuve
Langage de Paris ; c'est la rendre parfaite.
Girard
Belle perfection ! Hélas ! Bien mal lui prit Quand vous vîntes ici lui raffiner l'esprit, Et lui rendre le coeur plus faux et plus superbe.
La Veuve
À neuf ans, elle était déjà coquette en herbe ; Je n'ai fait que tourner son naturel en bien, Afin que sa beauté ne tournât pas à rien, Qu'elle lui profitât par un bon mariage. Je veux que Lisette ait le moyen d'être sage. Elle a pour la fortune un naturel exquis, J'ai joint à ses talents tout ce que j'ai d'acquis.
Girard
Tant de perfections en ont fait un prodige, Mais en coquetterie.
La Veuve
Eh ! C'est tant mieux, te dis-je. C'est ce qui fait valoir l'esprit et la beauté ; Nous avons là-dessus tant de fois disputé. Par coquette, j'entends une fille très sage, Qui du faible d'autrui sait tirer avantage, Qui toujours de sang-froid, au milieu du danger, Profite du moment qu'elle a su ménager, Et sauve sa raison, où nous perdons la nôtre. Une coquette sage est plus sage qu'une autre, Puisque étant exposée elle a plus combattu. On ne le peut nier ; la plus forte vertu C'est celle qui soutient l'épreuve la plus rude. La coquette a des droits bien plus hauts que la prude : Le beau droit, que celui de faire des heureux ! Une prude en sa vie épouse un homme, ou deux ; Mais l'habile coquette, en n'épousant personne, Flatte, fait espérer, promet, jamais ne donne, Et laissant à chacun l'amour et ses désirs, Par sa sagesse enfin fait durer les plaisirs.
Girard
Lisette, à mon avis, fait trop durer ma peine ; J'ai beau m'en plaindre au père ; hélas ! Ma plainte est vaine. Il me méprise.
La Veuve
Oui, car tu sors de ton état ; Tu brigues ma parente, et tu n'es qu'un pied-plat.
Girard
Et très plat, d'accord ; mais c'est sans se méconnaître. Dois-je à Lucas respect ? Il m'en devrait peut-être ; Mais, non ; chacun de nous prime sur son palier. Et qu'un receveur soit le gendre d'un fermier, C'est le droit du jeu.
La Veuve
Bon ! C'est le vieux jeu, sans doute ? Je vois avec regret ton projet en déroute ; Lisette se repent d'avoir eu des égards, Et n'en veut plus, dit-elle, avoir pour des Girards ; Enfin, le père fier, et la fille cruelle, Trouvent que ta fortune est encor trop nouvelle ; Tu dois en tout pays trouver des coeurs ingrats : Maltôtier de village, encor dans les regrats ; Mais pendant quelque temps, agiote, grappille, Contrôle, rogne, en plain pille et repille ; À force d'encaisser, de compter, d'escompter, Tu pourras parvenir à te faire écouter.
Girard
Mon amour aujourd'hui vous paraît téméraire ; Vous blâmer mon projet, ouais quel est ce mystère ? J'ai, depuis près d'un mois, rôdé, tourné, couru ; En mon absence, hélas ! Qu'est-il donc survenu ? J'ouvre les yeux enfin. Lucas vient, je vous laisse. Jusqu'au revoir, madame.
La Veuve
Allons à ce qui presse.
Scène 2
Lucas, La Veuve
Lucas
Ô forteune, ô forteune, est-c'baintôt que j't'aurai ? Tu t'enfuis toujours d'moi, quand est-c'que j't'attraperai ?
La Veuve
Toujours fortune en tête ?
Lucas
Oui ; c'est qu'a m'fait envie. Je sis si las, si las, de labourer ma vie ! Labourer pour stici, labourer pour stila ! J'ai labouré trente ans ; après trente ans, me vla. Labourer pour autrui, c'est un ptit labourage. Faut labourer pour soi, c'est çà qui donn'courage. Pour égaliser tout, faudrait-il pas, morgoi, Que les autre'à leur tour labourissent pour moi ?
La Veuve
Lucas voudrait d'abord monter sur le pinacle.
Lucas
Tout d'un coup, oui, m'trouver tout vnu comme un miracle. J'ai l'principal pour ça, pisque j'sis hasardeux : C'est pu d'à moiqué fait, il n'faut pu qu'être heureux. À quitte ou double aussi j'ai joué, car ça m'ennuie, J'ai quarante billets à cette loterie.
La Veuve
C'est placer de l'argent très prudemment.
Lucas
Oui da. Car j'aime les gros lots, j'frai ma forteun'par là.
La Veuve
Vous la ferez bientôt, Lucas, pour votre fille, Et l'amour du baron augmente.
Lucas
Il en pétille, Mais ma fill'n'aura pas l'adresse de l'épouser.
La Veuve
Elle est maligne et fine.
Lucas
A cmence à s'éguiser.
La Veuve
Et le baron, qui n'est qu'un baron de village, N'a pas, comme tu sais, grand esprit en partage.
Scène 3
Lucas, Lisette, La Veuve
Lucas
N'faut pas dir'c'est un sot, car tout l'mond'el'sait bien : Mais Lisett'nous écoute. Eh vien, ma fille, eh vien. Madame m'disait là, q'ton esprit la contente, A dit qu'tes si subtile, a dit q'tes si savante...
Lisette
Mon père, je ne sais que ce qu'elle m'apprend.
Lucas
Tant pis, ma fill', tant pis. Car quand la terr'ne rend Pas pu que c'que j'y s'mons ; ça ne vaut pas la culture.
La Veuve
Vous avez aujourd'hui joint un peu de parure À la simplicité de ce champêtre habit.
Lisette
C'est pour plaire au baron comme vous m'avez dit. Je m'en suis fait aimer, je suis obéissante, Et je voudrais, afin que vous fussiez contente, Qu'il m'épousât bien vite. Ainsi c'est pour cela, Que j'ai pris aujourd'hui cette parure-là.
La Veuve
Vous l'avez fait aimer, c'est déjà quelque chose : Mais pour faire épouser il faut doubler la dose De regards, de soupirs, de petites façons ; Mettez en oeuvre enfin mes dernières leçons. Par de simples appas, d'abord tâchons de plaire, Peu d'affectation, baisser les yeux, se taire, Paraître embarrassée ; un homme de sang-froid Voyant trop minauder en croit moins qu'il n'en voit. Il soupçonne, examine, et reconnaît la feinte ; Mais quand la dupe est prise, affectez tout sans crainte ; Les traits les plus grossiers de l'affectation Loin de le rebuter charment sa passion, Et l'art est pris par lui pour la belle nature.
Lucas
Je comprends qu'à moitié vot'bell'prédicature, Faut que c'quon dit soit bau, car vous m'ébahissez.
La Veuve
Lisette m'entend bien.
Lisette
Pas tant que vous pensez : Vous m'avez bien appris, me parlant de ces mines, Que celles qui les font, sont des femmes bien fines ; Mais moi, qui ne suis pas fine comme elles sont, Je ne pourrais jamais faire comme elles font.
La Veuve
Ah ! Que vous irez loin ; vous savez plaire et feindre.
Lisette
Vous vous trompez ; en rien je ne puis me contraindre. Si je plais au baron, sans feindre je lui plais ; S'il fallait le tromper, je ne pourrais jamais. Quand je veux dire un mot, contraire à ma pensée, On le voit à mon air, je suis embarrassée.
La Veuve
Si le baron pouvait, par un tendre retour, Reparler du contrat qu'il promit l'autre jour ; Il est journalier, quinteux dans la tendresse, On pensa profiter de son jour de faiblesse. Vous a-t-il aujourd'hui repromis ?
Lisette
Hélas ! Non.
La Veuve
Il aura réfléchi ; c'est son jour de raison, Son bon jour : mais l'accès pourra bien lui reprendre ; Pour le faire signer, c'est ce qu'il faut attendre. Si quelque chose peut hâter cet heureux jour, C'est la feinte ; feignez un violent amour.
Lisette
Hélas ! Je feindrais mal.
La Veuve
Ça, je suis inquiète. Je veux me marier aussi bien que Lisette. Monsieur Argan m'occupe, et je vais voir chez lui, Si, comme il m'a promis, il termine aujourd'hui.
Scène 4
Lucas, Lisette
Lucas
Faut feindre, a dit la veuve, et toi t'as la sottise De n'savoir pas encore ben feindre d'la feintise. Tu dis trop c'que tu pense, et c'est un défaut qu'ça ; Faut avoir la vertu d'mentir par-ci par-là. Tu n'las guèr', ça m'fâche.
Lisette
Oh ! Consolez-vous, mon père. Si je suis sotte encor, je ne le suis plus guère. Je sais feindre bien mieux que la veuve ne croit, J'ai de la ruse encor, bien plus qu'elle n'en voit ; Si je lui dis toujours que je suis innocente, Que malgré ses leçons je suis une ignorante. C'est tout exprès, afin qu'elle se fie à moi.
Lucas
Oh ! Tu fais ben c'qu'a t'dit, et je ne m'plains pu d'toi.
Lisette
Vous allez voir comment je veux faire fortune.
Lucas
La forteun' c'est not'maître.
Lisette
Il est vrai, c'en est une ; Mais s'il m'allait manquer.
Lucas
Ha, ha, j'vois ben qu'tu veux, Afin qu'un n'te manque pas, en avoir putôt deux.
Lisette
Oui, tout au moins, mon père, et c'est à quoi je tâche : Mais l'autre a moins de bien, c'est là ce qui me fâche. Pour monsieur le baron, voici ce que je crains. Quoique la veuve dise : ah ! J'ai bien des chagrins ! Des discours, qu'il me tient, je ne suis point contente ; Je l'ai tant fait parler en faisant l'innocente... Non, pour le mariage il n'entend point raison ; Il dit qu'il veut rester encre dix ans garçon.
Lucas
Rester garçon encor, garçon ! Oh ! Oh ! Queux drille ! Il voudrait t'épouser ! Q'tu restisse aussi fille !
Lisette
À l'entendre parler, les amours d'un seigneur, Aux filles comme moi, font encor trop d'honneur.
Lucas
Non, non, d'ces signeurs-là, l'amour sans épousaille Ôte aux filles toujours pu d'honneur qui n'en baille.
Lisette
L'un a beaucoup de bien, mais il me trompera ; L'autre n'en a pas tant, mais il m'épousera.
Lucas
L'autre amoureux, c'est donc monsieur Girard peut-être ?
Lisette
Fi !
Lucas
Je l'y dirai donc : fi ! Drès qu'j'le verrai paraître ? Je l'chasserai.
Lisette
Le chasser ? Ah ! Gardez-vous en bien. Laissez-le être amoureux, cela ne gâte rien ; Si les autres manquaient et lui qui fit fortune, Que sait-on ?
Lucas
C'est ben dit ; en vla donc tras pour une ? Mais qu'est donc c'nouveau-là q'tu dis qu'est l'pu certain ?
Lisette
S'il m'épouse, la veuve aura bien du chagrin.
Lucas
Diantre !
Lisette
J'empêcherai par là son avantage.
Lucas
Morgué !
Lisette
Car je romprai par là son mariage.
Lucas
Tatigué !
Lisette
Ce qui va bien plus vous étonner, Par là j'aurai les biens qu'on voulait lui donner : J'épouse son amant.
Lucas
Ah ! Jarni ventrebille ! Tu la ruine, ell' qui t'aim' comme si t'étais sa fille.
Lisette
Puis-je faire autrement ? J'avais dit non d'abord, Et j'aurais bien voulu ne lui point faire tort ; Mais elle m'a donné mes leçons de fortune, Qu'il faut bien profiter de ma jeunesse ; et d'une, L'autre leçon qu'encor hier elle me fit ; C'est que l'on doit aimer d'abord pour son profit. L'aime la veuve, mais...
Lucas
Mais, t'aim'plu c'qui profite. Ces leçons-là, c'est sa faute, a n'a que c'qu'a mérite.
Lisette
J'en suis au désespoir ; au fond, j'ai le coeur bon. J'aimerais mieux pour elle épouser le baron.
Lucas
Oui, car il est pu riche, et tu gagnerais au change ; En cas de tras amants, v'la c'ment l'trio s'arrange. L'baron vaut mieux qu'Argan, il a six fois pu d'bien. Argan vaut mieux qu'Girard ; Girard vaut mieux que rien.
Lisette
C'est comme rien, oui ; mais à l'égard des deux autres, Il faut tenir secrets mes desseins et les vôtres.
Lucas
Faut bien du s'gret, oui, car d'ces deux bons épouseux, Gni'en aurait pu pas un, s'ils savaient qu'ils sont deux.
Lisette
Monsieur le Baron rentre.
Lucas
Oui, ç'à j'm'en vas donc faire C'que tu m'as dit.
Lisette
Feignez d'être bien en colère. Il faut voir s'il m'épouse.
Scène 5
Lucas, Le Baron, Lisette
Lucas
Oh, c'est l'définitif. Il t'épous'ra morgué, car le v'la tout pensif.
Le Baron
Lucas veut me quitter ! Ouf, cela m'inquiète : Pourrai-je me résoudre à ne plus voir Lisette ?
Lisette
Criez bien fort, et puis sortez sans lui parler.
Lucas
Oui, j'veux quitter not'maître, et j'm'en vas m'en aller.
Lisette
Eh, ne le quittez pas.
Lucas
J'ly ai dit, je n'sis point traître. J'ly ai dit Tantôt, j'm'en vas.
Lisette
Quitter un si bon maître.
Enfonçant son chapeau dans sa tête et passant devant le Baron.
Lucas
Aussi ben te v'la grande, et c'est eun' cruauté ; Dans un villag'tu pars to temps et ta biauté : À Paris en mariage on vend mieux sa jeunesse ; Oui, j't'enmène à Paris, et drès demain, car ça presse. Tanquia qu'un vartigo m'a fâché tout à fait, Et j'n'entends pu raison, drès qu'j'ai là mon toupet. J'sis fâché de l'quitter, mais morgué j'm'en console.
Scène 6
Le Baron, Lisette
Le Baron
Il m'a tantôt brusqué sur un sujet frivole ; Est-il devenu fou ? Que peut-il donc vouloir ?
Lisette
Je ne vous verrai plus, j'en suis au désespoir.
Le Baron
Toujours sur la fortune il a quelque chimère.
Lisette
Il a tort... car, monsieur, je vois ce qu'il espère.
Le Baron
Il voudrait tout d'un coup devenir grand seigneur.
Lisette
Oui ; me voir grande dame, et c'est là mon malheur. Il s'imagine... mais... c'est ce qui ne peut être, La fille d'un fermier n'est pas tant que son maître.
Le Baron
Vous serez avec moi comme mon propre enfant.
Lisette
Oh ! Que ce n'est pas là, monsieur, ce qu'il entend.
Le Baron
Il veut me payer moins de la ferme je pense ?
Lisette
Il veut bien autre chose.
Le Baron
Oui, quelque récompense ?
Elle pleure.
Lisette
Non, ce n'est point cela que vous disiez un jour ; Là ce jour, que pour moi vous aviez tant d'amour ; Vous vouliez, disiez-vous, écrire une promesse, Vous ne m'aimez plus tant.
Le Baron
Ce jour-là ma tendresse Était comme aujourd'hui, pour vous pleine d'égards, Je vous aime, Lisette.
Lisette
Et si pourtant je pars.
Le Baron
De mon amour enfin vous aurez un sûr gage. Un contrat...
Lisette
Aujourd'hui ?
Le Baron
Contrat de mariage. Il est écrit déjà, j'ai fait le premier pas ; Signer, c'est le second.
Lisette
Vous ne signerez pas !
Le Baron
Je signerai.
Lisette
Mais quand ? Car mon père m'emmène Il est si méfiant !
Le Baron
Ma parole est certaine.
Lisette
Je vous crois ; mais mon père...
Le Baron
Oui, je vous fais serment.
Lisette
Ne jurez pas pour moi, je vous crois bonnement : Mais mon père...
Le Baron
Je vais l'apaiser, je vous jure.
Lisette
Non, il va m'emmener, c'est de quoi je suis sûre.
Le Baron
Non, non. Je me fais fort de retenir Lucas.
Lisette
C'est moi qui veut partir, car vous ne m'aimez pas.
Scène 7
Lisette
Lisette
Non, ce n'est qu'un trompeur, qui me croit innocente. Il faut prendre au plutôt l'amant de ma parente ; Il n'a guère de bien ; c'était mon pis-aller : Mais il vient du jardin encor me reparler. Continuons ; J'ai fait la naïve et la tendre, Faisons la rêveuse.
Scène 8
Argan, Lisette
Argan
Oui, Lisette va se rendre. Qu'elle est belle en rêvant ! Que de charmes je vois ! Elle soupire !... Hon, je sens que c'est pour moi. À quoi rêvez-vous ?
Lisette
Ah ! Vous m'avez bien surprise. Je rêvais... que je viens d'avoir trop de franchise, Tout à l'heure au jardin...
Argan
C'est ce qui m'a charmé : Vous m'avez presque dit, non que je suis aimé, Mais que vous m'aimerez bientôt.
Lisette
Je suis confuse De ce que vous pensez, je vous demande excuse ; Vous aimer, ce serait vous manquer de respect.
Argan
Manquez-en, je le veux ; l'amour trop circonspect N'obtient rien.
Lisette
Mais je n'ose en dire davantage ; Encouragez-moi donc !
Argan
Pour vous donner courage, Je fais un contrat, mais comblez donc mes désirs !
Scène 9
Argan, Lisette
Argan
Accompagnez d'un mot, vos regards, vos soupirs. Ce mot, c'est le grand mot ; dites-moi : je vous aime
Lisette
Je vous l'ai dit cent fois, mille fois en moi-même.
Argan
En vous-même ?
Lisette
Hélas ! Oui.
Argan
Quelle naïveté !
Lisette
Pourquoi vous le cacher, si c'est la vérité ?
Argan
Voilà l'amour, voilà la sincérité pure, Voilà ce qui s'appelle aimer comme nature : Ça Lisette, voici le parti que j'ai pris : Je veux vous emmener en secret à Paris, Car d'abord en secret ici je vous épouse : Cachons tout à la veuve, elle en serait jalouse : Je vous épouserai sans qu'elle en sache rien, Au lieu d'elle, en un mot, vous aurez tout mon bien.
Lisette
Ah ! Je ne veux que vous, rien que votre personne : Donnez-lui votre bien.
Argan
Mais si je le lui donne, Nous deux et nos enfants, de quoi donc vivrons-nous ?
Lisette
Je n'en veux point pour moi, mais il en faut pour vous.
Argan
Ça séparons-nous. Non... demeurez.
Lisette
Je demeure.
Il lui baise la main.
Argan
Allez et trouvez-vous vers le bois dans une heure. Allez vite. Attendez, le mariage est fait.
Elle sort.
Lisette
Ah ! Tout est découvert.
Argan
Je suis un indiscret.
Scène 10
La Veuve, Argan
La Veuve
Qu'ai-je entendu ! J'en suis muette de surprise.
Il sort.
Argan
Et moi je suis muet de honte... par franchise, Je vais vous avouer... ce que vous avez vu. J'ai tort... mon mariage avec vous résolu Devait bien m'empêcher d'en contracter un autre : Mais comme l'amitié seule faisait le nôtre, L'amour est le plus fort, il fera celui-ci : Au fond j'ai tort pourtant de vous trahir ainsi Mais si vous compreniez combien Lisette m'aime, Par amitié pour moi vous me diriez vous-même : Épousez-la, monsieur, de bon coeur j'y consens. Quel plaisir, à mon âge, à cinquante et quatre ans, D'être aimé pour moi-même : oui, là, pour ma personne Car elle refusait mon bien que je lui donne, N'en voulant que pour moi... Mais j'ai tort doublement Vous trahir, vous fâcher ! Je devais prudemment Ne vous jamais parler de Lisette : oui, madame, J'ai tort, cent fois tort : mais elle sera ma femme.
Scène 11
La Veuve
La Veuve
Je n'en puis revenir, ce coup est assommant ; J'excuse Argan au fond. Il aime aveuglément ; Moi, j'ai bien mérité que Lisette me trompe : Mais, pour son mariage, il faut que je le rompe ; Le bon Argan dût-il jamais ne m'épouser, Par amitié tâchons de le désabuser.
Acte II
Scène 1
Girard, La Veuve
Girard
Sans lever le cachet, et sans me compromettre, De monsieur le baron, j'entrouvre ainsi la lettre : J'y mets l'imprimé faux à la place du vrai. La main me tremble, car c'est là mon coup d'essai En fausseté.
La Veuve
Argan épouserait Lisette ?
Girard
Il n'épousera point ma charmante coquette, Ceci lui fera voir... ce que je vous ai dit.
La Veuve
Fort bien : mais laissez-moi digérer mon dépit. Celui qui m'épousait, épouse la coquette ; Était-ce donc pour lui que j'élevais Lisette ? Lisette impunément m'aura joué ce tour ? Lorsque je l'instruisais à feindre de l'amour, J'étais donc le jouet de son apprentissage ? J'ai cru qu'elle n'avait de malice en partage, Que ce que j'en semais dans mon instruction, Quelque grain seulement pour la perfection. Je devais par moi-même être bien informée, Qu'en un coeur féminin la malice semée, Profite, multiplie, et croit comme chiendent.
Girard
En malice Lisette est fertile, et pourtant Je l'aime, je l'adore, et j'en ferai ma femme. Mais que dis-je ? Je dois me souvenir, Madame, Que vous ne donnez pas Lisette à des Girards ; Je dois, ayant pour vous, pour elle, des égards, Moi n'étant qu'un plat-pied, maltôtier de village, Lui laisser épouser votre amant.
La Veuve
À son âge. Ménager sous mes yeux à la fois trois amants ! Coquettes de Paris, et coquettes des champs. À quelque jargon près, quelque minauderie, Ma foi tout est égal pour la coquetterie.
Girard
Vous vouliez la donner à quelque grand seigneur ?
La Veuve
Ah ! Je la donnerais au diable de bon coeur.
Girard
Sur lui je vous demande au moins la préférence.
La Veuve
Soit : mais achève-moi du moins la confidence ?
Girard
Vous savez tout : il faut leurrer par ce faux lot Notre baron crédule, avare, amoureux, sot, Afin qu'à ma Lisette il offre mariage : Qu'elle accepte et qu'Argan voie qu'elle s'engage.
La Veuve
Lisette doit quitter Argan pour le baron. Le baron est plus riche, ainsi le tout est bon.
Girard
Oui : mais il ne faut pas que j'y perde Lisette.
La Veuve
Qu'Argan soit détrompé je serai satisfaite.
Girard
Qu'il la voie à demi mariée au baron.
La Veuve
Tout à fait s'il le faut.
Girard
Tout à fait ! Diable, non.
La Veuve
Il vient.
Girard
Ma sûreté, je saurai bien la prendre.
Scène 2
Girard
Girard
Je reviens de la poste, et j'ai l'honneur de rendre À monsieur, ce qu'il m'a chargé d'en retirer.
Scène 3
Le Baron, La Veuve
Le Baron
Voisine, mon amour va me désespérer ; Lisette veut partir.
La Veuve
Je lui tiens lieu de mère : Je vous la garantis, tendre, sage et sincère, Et vous ne connaissez que trop ce qu'elle vaut : Elle veut un contrat, c'est là son seul défaut, Et vous avez celui de n'en vouloir point faire.
Le Baron
Je veux bien l'épouser, qui vous dit le contraire ? Mais pour faire un tel pas, le plus tard c'est le mieux. Et je me marierai quand je serai plus vieux.
La Veuve
Eh, vous l'êtes assez, monsieur, pour une femme.
Le Baron
Je suis irrésolu, moi-même je m'en blâme. Ha, ha ! Bon, cette lettre est d'un de mes amis, C'est pour la loterie où nous avons tous mis.
La Veuve
Elle est donc tirée ?
Le Baron
Oui, justement, c'est la liste.
La Veuve
Je suis sûre d'un lot ; un physionomiste A vu, là, sur mon front, grosse somme d'argent, Que je dois, m'a-t-il dit, gagner en un instant. C'est un lot, à coup sûr, que cet instant présage : C'est le gain le plus prompt pour une femme sage.
Le Baron
Hon, hon... Je sais par coeur les rébus de chacun, Les numéros, les noms ; et je n'en vois pas un. Lisons... Ah !
La Veuve
Qu'avez-vous ?
Le Baron
Ce que je vois m'irrite.
La Veuve
Qu'est-ce donc ? D'où vous vient cette douleur subite ?
Le Baron
Lucas, cent mille francs.
La Veuve
Au fermier le gros lot ! Mais, voyons, relisons ; est-ce bien là son mot ? Lucas...
Le Baron
De mon dépit je ne suis pas le maître.
La Veuve
Le gros lot à Lucas !... Tu nous ruines traître.
Le Baron
À Lucas le gros lot !
La Veuve
Ne te lasses-tu pas, Ô sort, injuste sort, d'enrichir des Lucas ?
Le Baron
Je n'en puis revenir, son bonheur me désole.
La Veuve
Mais... réjouissons-nous, rions.
Le Baron
Êtes-vous folle ?
La Veuve
Non, nous avions d'abord tous deux l'esprit bouché. C'est la surprise.
Le Baron
Hé bien ?
La Veuve
Quoi, vous êtes fâché De ce que le hasard vient d'enrichir Lisette ? La fortune au contraire en favori vous traite ; Elle vous détermine à vouloir être heureux.
Le Baron
Ha, ha !
La Veuve
Pour de l'argent, et sans être amoureux Aujourd'hui le plus noble épouse des Lisettes.
Le Baron
D'accord : cent mille francs acquitteraient mes dettes ; Ce motif et l'amour feront tout excuser.
La Veuve
Oui, mais dans le moment il faudrait l'épouser Avant qu'on sût ce lot ; c'est la délicatesse Qu'elle croie devoir tout à votre tendresse. De plus, Lucas voudra partager le gros lot : Mais pendant qu'il l'ignore, il faut brider le sot ; Qu'il donne par contrat tous ses biens à Lisette. Biens présents, à venir.
Le Baron
Oui ; mais, soyez discrète. Je dirai que je prends Lisette sans un sou.
La Veuve
Le plaisant de ceci, c'est qu'on vous croira fou.
Scène 4
Le Baron, La Veuve, Lisette
Le Baron
Ici, Lisette, ici.
La Veuve
Votre fortune est faite. C'est moi qui la procure ; embrassez-moi, Lisette.
Le Baron
Vos pleurs m'ont attendri, Lisette ; je me rends : Le parti du contrat est celui que je prends ; Au plus vite il faudrait avertir le notaire. Nous allons à l'instant terminer notre affaire.
Lisette
Voudraient-ils me tromper, car je n'y comprends rien ?
Scène 5
Argan, Lisette, Le Baron, La Veuve
Argan
Un éclaircissement ici sera fort bien.
Lisette
Ah ! Les voilà tous deux. Tout est perdu... que faire ?
Argan
Que m'apprend donc Girard ; mais c'est votre ordinaire Et souvent sur l'amour je vous ai vu gascon : Vous croyez être aimé de Lisette, dit-on ?
Le Baron
La preuve de cela, c'est que j'en fais ma femme.
Argan
Girard, en le disant, ne m'a point troublé l'âme. Par vos grands biens d'abord vous voulez l'éblouir : Mais son amour pour moi ne pourra se trahir.
Le Baron
Elle n'a point d'amour pour vous, je vous le jure.
Argan
C'est vous qui vous flattez à tort, je vous assure.
Le Baron
Je vous dis qu'elle n'a jamais aimé que moi.
À Lisette.
Argan
Je suis sûr de son coeur et de sa bonne foi. Décidez entre nous pour finir la dispute.
Le Baron
Qu'à mes yeux un mépris, un dédain le rebute. Répétez-le cent fois, vous m'aimez tendrement.
Lisette
Moi, vous dire cela ? Je n'ai garde vraiment. Monsieur, c'est par respect que je vous laissais dire. Je croyais que d'abord vous vous vantiez pour rire : Mais sans vous offenser, monsieur, je vous dirai Que je n'ai point d'amour pour vous, ni n'en aurai.
Le Baron
Quoi ? Comment ?
La Veuve
Que dit-elle ? Ah, quelle est ma surprise !
Le Baron
Que dites-vous ?
Argan
Faut-il qu'elle vous le redise ?
Le Baron
Quoi, vous ne m'avez pas mille fois répété Que vous m'aimiez ?
Lisette
Moi ? Non.
Argan
Quelle naïveté !
La Veuve
Qu'entends-je !
Le Baron
Quoi ! Vos pleurs, vos soupirs...
Lisette
Quel mensonge !
Argan
Je connais mon voisin : sans doute c'est en songe Qu'il vous a vue en pleurs et pousser des soupirs. À son âge, en dormant, on se fait des plaisirs.
Le Baron
Mais je n'ai pas rêvé que vous vouliez écrire.
Lisette
C'est mon père, et madame est là pour vous le dire.
La Veuve
J'enrage.
Argan
Je connais Lucas ambitieux. Il préfère vos biens ; pour lui vous valez mieux : Mais d'ailleurs je la crois ; au fond quelle apparence Que Lisette qui dit toujours ce qu'elle pense, Vous ait parlé d'amour quand elle m'aime moi ?
Lisette
Que dites-vous, monsieur ? J'ai cru de bonne foi Que vous vouliez aussi dire par raillerie Que je vous aime : mais cette plaisanterie N'est pas vraie.
Argan
Eh ! Comment ?
La Veuve
Quel est donc son dessein ? Rêve-t-elle ? Est-ce moi qui rêve ?
Au baron.
À Lisette.
Argan
C'est en vain Que vous croyez encor le secret nécessaire. C'est que de notre amour nous faisions un mystère. Parlez ; je vous permets de parler librement.
Lisette
Si vous me permettez de parlez franchement, Je ne vous aime point.
La Veuve
Là-dessus elle est franche.
Argan
Que je suis indigné !
Le Baron
Parbleu, j'ai ma revanche.
Argan
Mais je n'y comprends rien ; parlez net, je le veux. Dites qui vous voulez ménager de nous deux.
Lisette
Je n'en veux ménager aucun, je vous assure, Et vous le voyez bien.
La Veuve
C'est parler sans figure.
Lisette
Car tenez, j'aime mieux cent fois ma liberté Que tous vos grands honneurs et votre qualité. D'un mari grand seigneur je serais la servante ! De vos bontés pourtant je suis reconnaissante, Pardonnez-moi si j'ose ici les refuser. En un mot, vous voulez tous les deux m'épouser : Moi, je n'épouserai jamais ni l'un ni l'autre.
Le Baron
Voilà votre congé.
Argan
C'est bien aussi le vôtre.
Le Baron
C'est bien dit : plus d'amour.
Argan
Oui, méprisons Lisette.
Le Baron
Elle a cent mille francs pourtant que je regrette.
La Veuve
Tenez-vous à l'écart, nous allons lui parler.
Argan
Madame...
La Veuve
Eh bien, monsieur ?
Argan
Voudriez-vous aller Faire venir chez vous tout à l'heure un notaire ? Nous allons à l'instant terminer notre affaire.
La Veuve
Il l'abandonne, et c'est pour vous le principal : Je vais en terminant vous ôter un rival.
Le Baron
Non, je n'y comprends rien.
La Veuve
Ni moi ; mais la prudence Veut qu'on aille d'abord au plus pressé.
Scène 6
Lisette, Argan
Lisette
Je pense... Oui, sur ce que j'ai vu, j'ai fort bien fait je crois ; Quand seul à seul tantôt ils seront avec moi : Pour les ravoir tous deux, je sais ce qu'il faut faire.
À Lisette.
Argan
La veuve est déjà loin, pénétrons ce mystère. Par mépris... j'ai banni toute animosité ; Je reviens seulement par curiosité... Pour voir quelles raisons vous aurez à me dire.
Lisette
En vous voyant fâché, permettez-moi de rire. Quoi... Vous n'avez pas vu mon dessein ?
Argan
Je ne l'ai pas vu, non, et tout détour est vain.
Lisette
À monsieur le baron, sans détour et sans ruse, J'ai dit la vérité de peur qu'il ne s'abuse. Je ne veux point tromper.
Argan
J'entends bien ; mais pourquoi Me parler comme à lui, me rebuter, moi, moi ?
Lisette
Parlons de lui d'abord : vous me voyez ravie ! J'ai puni ce menteur, j'en avais bien envie.
Argan
Mais, moi, moi ?
Lisette
Patience. Il voulait aujourd'hui M'épouser, et mon père est contre vous, pour lui, Et puis vous voudriez que la veuve jalouse Eût vu que je vous aime, et que je vous épouse ? S'ils savaient tous les deux que je vous puisse aimer, Ils diraient au baron de me faire enfermer.
Argan
Ha, ha.
Lisette
Vraiment j'aurais tout gâté le mystère, Vous m'avez dit tantôt vous-même de me taire.
Argan
Vous avez fort bien fait : oui, vous avez raison ; C'est moi qui suis un sot. Pour tromper le baron, Oui, je vois que la feinte est utile et prudente.
Lisette
J'ai cru bien faire au moins.
Argan
Que Lisette est charmante ! Je ne m'aveugle point, clairement je le vois, Lisette me préfère à plus riche que moi. Que d'amour ! Que d'esprit !
Lisette
D'esprit ? Je n'en ai guère. L'amour m'en a donné plus qu'à mon ordinaire.
Argan
Il faut secrètement...
Lisette
Oui, mais séparons-nous ; J'irai seule en secret dans un moment chez vous.
Argan
Sans votre père...
Lisette
Il vient ; laissez-moi, car je tremble, Que le baron et lui ne nous voient ensemble.
Scène 7
Lisette, Lucas, Le Baron
Lisette
Me voilà sûre d'un, mais c'est mon pis-aller ; Rattrapons l'autre encore, il revient me parler.
Lucas
Faut qu'a sai d'venu folle, et c'qu'on dit'là m'étonne Vous dir'qu'a n'vous aim'pas, et r'fuser d'être baronne.
Le Baron
Vous venez d'encourir mon indignation. Ah ! Que je devrais bien vaincre ma passion ! Comment donc à votre âge avoir déjà l'audace De me démentir... moi, me soutenir en face Que vous ne m'aimez point ?
Lisette
Oui, je l'ai soutenu, Car il est vrai.
Le Baron
Sans doute il vous est survenu Quelque vapeur qui trouble et bon sens et mémoire. Car enfin, sans cela, comment pourrais-je croire Qu'après l'ardent amour que vous m'avez montré ?...
Lisette
Je ne vous aime point.
Le Baron
Encor ? Je suis outré. Vous m'avez dit cent fois et devant votre père...
Lisette
Je ne vous l'ai point dit.
Le Baron
Elle me désespère !
Lisette
Non jamais... ou du moins...
Le Baron
Du moins ?
Lisette
Si je l'ai dit, Je m'en repens si fort, j'en ai tant de dépit, Que, comme j'ai fait là, je dirai le contraire Toujours, à tout le monde, à vous-même, à mon père. Quoi ! Le monde saurait que je vous aimerais, Et que lorsque tantôt par amour je pleurais, Vous n'avez point voulu de moi par mariage ? Non, non, et contre vous j'ai repris du courage. Moi, je vous aimerais ? J'aurais bien peu de coeur. Mon amour serait franc et le vôtre trompeur.
Lucas
J'ai vu qu'a l'a raison.
Le Baron
C'était donc par colère, Soupçonnant mon amour de n'être pas sincère, Que vous m'avez dit, là, que vous ne m'aimiez pas ?
Lisette
Oui, vraiment ; ai-je tort ?
Le Baron
Vous m'aimez donc ?
Lisette
Hélas !
Le Baron
Oublions tout, Lisette ; allons, vite, un notaire. Qu'un contrat soit le prix de votre amour sincère : Hâtons-nous.
Scène 8
Lucas, Lisette
Lucas
Vite, vite.
Lisette
Allons tout doucement.
Lucas
Me vla père d'un'baronne !
Lisette
Oh ! J'en doute.
Lucas
Comment ? Il t'fait sa femme, et l'dit.
Lisette
Non, j'ai vu du mystère.
Lucas
Il t'épouse, v'la qu'est fait.
Lisette
Je n'en crois rien, mon père.
Lucas
A n'croira point la noc', tant qu'l'lendemain sai v'nu.
Lisette
On me trompe, je crois. Premièrement j'ai vu La veuve, quand Argan a déclaré l'affaire, Pester avec Girard, mais, dans une colère... Au désespoir ; et puis elle vient m'embrasser, Sait que je la trompais, et vient me caresser !
Lucas
Oui, c'est la trahison.
Lisette
Le baron me refuse, Puis tout d'un coup il change et me veut.
Lucas
C'est la ruse.
Lisette
Si la veuve et Girard, qui savent bien ruser, Avaient dit au baron : feignez de l'épouser, Afin qu'elle y consente, et qu'Argan s'en dégoûte ?
Lucas
Oh, vla l'hic, j'y vois clair.
Lisette
Pour moi, je n'y vois goutte : Car, d'un autre côté, peut-être le baron Voudrait-il par amour m'épouser tout de bon. Tout cela m'embarrasse : oui, car plus j'examine... Que n'ai-je assez d'esprit, que ne suis-je assez fine !
Lucas
Écout'mes bons conseils, j'ai l'promptus merveilleux Pour dans les embarras où il y a du périlleux. T'as d'l'esprit, mais en cas d'affaire de famille, Un père a, comme on dit, pu d'âge que sa fille. Vla donc mes tras conseils. Allons trouver l'baron. C'est l'premier.
Lisette
Non.
Lucas
Non ?
Lisette
Non.
Lucas
C'est donc l'second qu'est l'bon. Allons trouver Argan.
Lisette
Non.
Lucas
Je n'sis donc qu'un'bête ? Oh, mon troisièm'conseil, c'est qu't'en fasse à ta tête.
Lisette
Allez trouver tout seul le baron.
Lucas
Oui, j'entends.
Lisette
Et moi seule je vais trouver monsieur Argan. Finissez d'un côté, je finirai de l'autre.
Lucas
Tatigué ! Ça sra ben. J'épous'rons chacun l'nôtre.
Lisette
Moi, quand les deux contrats seront faits, je verrai ; Sur le premier signé, d'abord je signerai.
Lucas
Tu prendras l'pu hâtif ; c'est hasard à la blanque. Signons les deux contrats pûtôt, peur qu'un n'nous manque.
Lisette
Monsieur Argan m'attend ; j'y cours.
Scène 9
Lucas
Lucas
Va vite, va. Mais, qu'ment d'un seul cerveau peut-ell'tirer tout çà ? Je crois, moi, qu'al n'a deux, car, par la mornombille, Ça m'ébahit toujours : oui, quoiqu'a n'soit qu'ma fille, Mornongoi son esprit s'rait déjà l'pèr'du mien.
Scène 10
Girard, Lucas
Contrefaisant les gazetiers.
Girard
Emparons-nous du père et je ne risque rien ; Car sans lui le baron ne saurait rien conclure. De cette fausse liste, en faisant la lecture, Troublons-lui la cervelle, et jouons notre jeu. Liste, liste des lots.
Lucas
Des lots ? Voyons un peu. Quêqu'tu dis là ?
Girard
Voyons, si cette loterie Rendra bien.
Lucas
Que j'voy'donc ? N'vois-j'pas là d'l'imprim'rie ?
Mettant la liste du côté où Lucas n'est pas.
Girard
D'ingénieux dictons êtes-vous curieux ? Lisez ceci.
Lucas
Fort ben ! Mais montrez-moi donc mieux.
Girard
Pour un lecteur avare, ô la belle pensée, Qu'une sottise heureuse avec un lot placée !
Lucas
Ha, ha ! C'est donc...
Girard
Oui. C'est... hon, hon.
Girard tourne la liste de l'autre côté.
Lucas
Voyons cela. Très volontiers, voyons.
Lucas
Eh ! J'n'y vois rien par là.
Il s'écrie en baissant le papier en sorte que Lucas ne voit plus rien.
Girard
Lisons, lisons... je vois...
Lucas
Qu'est-c' ? Montrez donc compère ?
Il lui fait voir le lot.
Girard
Non. Je me suis trompé. Mais, hon, hon, hon, j'espère... Morbleu ! Je ne vois rien.
Lucas
Ah ! Morgué j'aperçois, Lisons vit' ça Girard, j'ai vu du noir pour moi.
Girard
Non, ce n'est rien du tout.
Lucas
Et moi j'ai vu paraître. Mon nom y est.
Girard
Composons, vous n'avez rien peut-être. Je vous donne cent francs, à tout hasard.
Lucas
Non, non. J'ai vu qu'ous avez vu Lucas, c'est mon dicton.
Girard
Si vous avez, du moins, je veux qu'on me rembourse. Retirer mon argent c'est ma seule ressource.
Lucas
Top'à ça, montrez vite.
Girard
Ah ! C'est un des bons lots ; C'est au moins mille francs, j'ai vu plusieurs zéros.
Lucas
Des zéros ? J'en voudrais voir là tant que d'grains d'sable.
Girard
Vous êtes de zéros un homme insatiable.
Lucas
Ah ! C'est dix mille francs.
Girard
Malpeste, oui ; je vois... Mais, si ce n'était pas le numéro ?
Tirant le numéro.
Lucas
Morgoi, J'ai ben peur.
Girard
Confrontons.
Lucas
Oui, le vla, c'est l'quantième.
Girard
Relisez donc l'article, et calculez vous-même.
Lucas
Le coeur me bat... me bat... je sis tout transporté ; J'ai peur d'avoir vu trouble, et d'avoir trop compté. Un'... deux... trois... quatre et cinq...
Girard
Disons, nombre, dizaine.
Lucas
Un', deux... quatre... ai-je dit trois ?
Girard
Oui, dizaine, centaine.
Lucas
Ah ! J'vois l'mot qu'est moulé.
Girard
Oui, je vois le grand mot.
Lucas
J'n'en peu d'joye.
Girard
En marge, à Lucas le gros lot.
Lucas
Oui.
Girard
Déboutonnez-vous.
Lucas
Le gros lot !
Girard
À la marge. Dès qu'on est riche, il faut un habit plus large.
Lucas
Cent mille francs !
Girard
Comptants ; je ne vous les plains pas.
Lucas
Cent mille francs !
Girard
Combien nous boirons chez Lucas !
Lucas
Allons vite à Paris.
Girard
Je vous donne une chaise Et des chevaux.
Lucas
Girard, ah ! J'crois qu'j'en mourrai d'aise. Voyons vit'la lotri : qu'on m'voy'là tout l'premier.
Girard
À propos, voulez-vous être encore fermier ?
Lucas
Moi, farmier !
Girard
Pardonnez si j'ai dit la parole. Je vois bien qu'en effet la question est folle. Ainsi, de votre bail rendez-moi possesseur : Il ne vous convient plus, vous serez grand seigneur, Je suis un pauvre diable, et votre ami fidèle, Vous me le céderez pour la bonne nouvelle.
Lucas
Ouida. Fait'moi trouvé sur l'champ des chaises, des ch'vaux, Qu'aillent bian vite, bian vite.
Girard
Oui, comme des oiseaux, Mais d'abord en passant entrons chez le notaire Pour me céder ce bail, entendez-vous compère ?
Lucas
Oui, j'n'en veux pu pour moi, j'vous laiss'rai tous mes baux, J'm'en vas bian à Paris en avoir de pu biaux.
Acte III
Scène 1
La Veuve, Argan
La Veuve
Je vous prouverai tout, pouvez-vous en douter ? Mais restez un moment du moins pour m'écouter.
Argan
Le temps presse : j'ai là Lisette et le notaire. Si Lucas paraissait, je conclurais l'affaire. En amour les moments sont chers pour un vieillard.
La Veuve
Quand vous vous marierez un quart d heure plus tard, Vous aurez tout le temps d'être las de Lisette, Et de vous repentir d'une sottise faite : Pardonnez-moi ce mot, c'est amitié pour vous ; Mon zèle n'est mêlé d'aucun transport jaloux ; Puissiez-vous n'épouser ni moi, ni la coquette ; Soyez désabusé, je serai satisfaite. Eh ! Pouvez-vous rester dans votre aveuglement. Je vous prouve qu'ici tantôt en un moment Au baron comme à vous elle a tendu le piège, En se raccommodant, par le même manège. Simplicité traîtresse, et mensonges naïfs ; Par les tours les plus fins, par les traits les plus vifs, Elle a su lui donner de l'amour sans en prendre, Elle fait de sang-froid le discours le plus tendre, Et feint effrontément un timide embarras, Pleurs qui vont droit au coeur, et qui n'en partent pas. Elle abuse en un mot de son faible et du vôtre, Vous offrant une main elle lui donne l'autre ; Ainsi coquette franche et marquée au vrai coin, Prise par les deux mains, la perfide au besoin En trouverait encore une pour un troisième.
Argan
Vous l'avez dit vingt fois, mais après la centième Il vous faudrait encor les preuves...
La Veuve
Parlez bas ; J'aperçois justement le baron et Lucas : Tenez-vous à l'écart ; vous pourrez voir peut-être Non seulement Lucas vous préférer son maître, Mais Lisette...
Argan
Voyons ; je serais détrompé.
Scène 2
La Veuve, Girard
La Veuve
Hé bien ?
Girard
De son faux lot Lucas est occupé.
La Veuve
Mais, le baron veut-il épouser ?
Girard
Patience. Je me suis fait céder tous les baux par avance : Car c'est pour moi, primo, que j'ai tout disposé. Lucas en grand seigneur est métamorphosé. Dès qu'il a vu le lot, sa subite richesse Lui troublant le cerveau l'a fait changer d'espèce. Il n'a plus rien d'humain que la forme et l'orgueil : Grave, mystérieux, décidant d'un clin d'oeil, Dédaignant de parler ou parlant par sentence, Il croit qu'on applaudit jusques à son silence :; Saluant de la tête, enfin, bouffi, gonflé, Lucas est devenu subitement enflé D'un mal contagieux qu'on appelle finance. Deux grands pas avant lui l'on voit marcher sa panse.
La Veuve
Ça, Girard, il faut... mais Lisette court là-bas ; Monsieur Argan la suit. Ceci ne tourne pas Comme il faut.
Girard
Non.
La Veuve
Je vais joindre Argan au plus vite. Amusez ces deux-ci.
Girard
Tout ce que l'on médite Ne réussit pas.
Scène 3
Le Baron, Lucas, Girard
Le Baron
Oui, j'apprends avec plaisir Que fortune propice a comblé ton désir.
Il lui frappe sur l'épaule.
Lucas
Quoiqu'ma forteune asteur soit bien pu haut qu'la vôtre, J'frons pair à compagnon toujours l'un avec l'autre ; Car je n'suis pas glorieux.
Le Baron
Je le vois bien, Lucas.
Girard
Vous voyez que monsieur ne se méconnaît pas ; Il mérite par là d'occuper un grand poste.
Lucas
N'm'a-t-on pas fait ret'nir eun' bonn'place à la poste ? Car faut qu'j'aille à Paris.
Girard
Je vous l'ai déjà dit ; On vous cherche une chaise aussi douce qu'un lit.
Lucas
Mais qu'a vien'donc, ste chais', j'n'aim'point qu'on m'fasse attendre.
Lucas, il fait des façons avec le baron et se met le premier dans le fauteuil.
Girard
À vos ordres bientôt les chevaux vont se rendre. Attendons-les ici. Hola, laquais, hola, des sièges. Allons donc sans façon pisqu'mi v'la.
Le Baron
Parlons de notre affaire.
Lucas
Il m'vient d'bel'chose en tête.
Le Baron
Raisonnons.
Lucas
En m'voyant tout Paris va m'faire fête, V'la stila qu'a l'gros lot.
Le Baron
Avant que de partir...
Lucas
Tout l'mond'sra pu gueux qu'moi, ça m'va bain divertir. Pendant que j'srai dans l'grain, j'verai crier famine, Queu plaisir !
Le Baron
Ça Lucas, voulez-vous qu'on termine ? Car mon ardent amour...
Lucas
On m'va v'nir proposer D'bel'charges, d'bel'maisons, d'bel'fam'pour épouser, D'affaire à bain gagner : j'ach'trai tout c'qu'est à vendre.
Girard
Mais pour vous anoblir, il faut monsieur pour gendre.
Le Baron
Lisette nous attend.
Lucas
J'aurai d'tou ça très bain, Car quand on est bain riche, on attrapp'tout pour rain
Le Baron
Vous m'avez promis ?
Lucas
Hain !
Le Baron
De finir.
Lucas
Quoi !
Le Baron
L'affaire.
Lucas
Quelle affaire ?
Le Baron
La nôtre, et j'ai là le notaire, Pour régler un article il n'attendait que vous, Nous en sommes déjà convenus entre nous.
Lucas
Ah ! J'crois que j'm'en souviens.
Le Baron
Vraiment c'est tout à l'heure.
Lucas
Dame on a tant d'affair', qu'on songe à la meilleure : Oui, nous parlions d'mariag', mais c'est que c'n'est pu ça Ça n'est pu but à but.
Le Baron
Comment !
Girard
Qu'entends-je là ! Quoi donc vous voudriez déjà nous méconnaître ?
Le Baron
Souvenez-vous, Lucas, que je fus votre maître.
Girard
Lucas, souvenez-vous que c'est bien de l'honneur, Belle alliance, avoir pour gendre son seigneur.
Lucas
Oh ! C'est l'argent qui fait les pu biaux alliages.
Le Baron
Quoi vous ne voulez pas ?...
Lucas
J'veux rien qu'vos héritages.
Le Baron
Quoi !...
Lucas
Mais, faut m'écouter : j'sis natif du hamiau. Ça fait q'j'aime d'amitié... vot'terre et vot'châtiau ; Ça n'serai pas tout à moi, si vous étais mon gendre ; Métavis qu'vaudrait mieux, qu'ou voulissiais me l'vendre.
Le Baron
Vous vous moquez je crois ! Vous vendre mon château ?
Lucas
Il est tout délabré, j'en ferai faire un pu biau.
Le Baron
Il est devenu fol !
Girard
Ce maraud vous méprise.
Lucas
La terr'm'enoblira, c'est ell'qu'est à ma guise. Vou...tandis qu'à Paris, j'frai grossir mon argent, Vous frais valoir la terr', toujours en attendant.
Girard
Vous serez son fermier.
Le Baron
Ah ! C'est trop d'insolence.
Girard
Monsieur, modérez-vous, je vous promets vengeance.
Lucas
Ce pti gentilhomiau, comm'ça fait l'entendu, Ça doit d'l'argent partout, et ça croit qu'tout l'est dû : Mais j'aurai son chatiau, faudra qu'il déguerpisse ; Il a des créanciers, j'aurai ça par justice.
Girard
Nous avons fait le tout, Monsieur, pour votre bien. Mais pour vous mieux venger ne dites encor rien.
Scène 4
Lisette, Lucas
Lisette
Je vous cherche partout, ouf ! Je suis hors d'haleine. À vous trouver mon père, on a bien de la peine, J'ai couru... car on dit... mais je ne le crois pas, J'entends crier partout, le gros lot à Lucas ; Ce sont des compliments que chacun me vient faire ; On dit cent mille francs, serait-il vrai, mon père ?
Lucas
Bain vrai.
Lisette
Cent mille francs !
Lucas
Comptants, ils sont moulés.
Lisette
Cent mille francs !
Scène 5
Argan, Lisette, Lucas, La Veuve, Le Baron, Girard
Argan
Hé bien, me fuyez-vous ? Parlez ? Si tôt que du gros lot, vous savez la nouvelle, Vous me méprisez.
Lisette
Oui !
Argan
Cette fortune est belle : Mais elle ne doit pas m'attirer vos mépris. Répondez-moi du moins, reprenez vos esprits, Voulez-vous m'épouser ?
Bas à Lucas.
Lisette
J'obéis à mon père, Il m'a dit qu'il voulait différer cette affaire. Dites-lui que c'est vous qui refusez.
Lucas
Bon, bon.
Lisette
Cela ne coûte rien, débarrassez-moi.
Lucas
Non.
Lisette
Dites-leur quelque mot du moins qui me dégage.
Lucas
Eh ! Tu t'souci's bain d'eux, laiss'-là ton clignotage ; N'faut pu tant finasser, t'as de quoi t'marier tout franc.
La Veuve
Son père la démasque, et le sot opulent Aux sottises qu'il fait, ne cherche point d'excuse.
Argan
Par sa faute elle même, elle me désabuse ; Moi, pour ne point risquer un amoureux retour, Je m'engage avec vous.
La Veuve
L'amitié sans amour, C'est ce qui nous convient pour un bon mariage ; L'amour est inquiet, et s'ennuie en ménage.
Le Baron
Vous auriez eu nos biens, vous serez confondus.
Lucas
Laiss'-les dir', t'en auras trois fois pus, quat'fois pus.
Lisette
Allons vite à Paris être dans l'abondance.
Lucas
D'leux terre à not'argent, tiens vla la différence ; Leux terre et leux châtiaux, ça n'fait qu'un pti ploton, Ça n'grandira jamais, non pu qu'un avorton ; Mais mon argent bouté dans la grande aventure, Ça renflera d'abord, et pi comme une enflure Ça va gagner.
Lisette
Gagner.
Lucas
Gagner... ça gagnera.
Lisette
Ah ! Que j'aurai d'amans, qu'on me respectera ! Quel plaisir ! Je verrai des fortunes brillantes ; Quel train je vais avoir ! Des laquais, des suivantes.
Girard
Et des valets de chambre, un page, et c'est Girard.
Lucas
Qu'on m'amèn'donc mes ch'vaux ?
La Veuve
On vous attelle un char.
Donnant la liste à Lisette.
Girard
Allez à pied de peur que votre char ne rompe ; De votre train, ceci va réformer la pompe. C'est la véritable.
La Veuve
Oui. Retour très affligeant : Mais vous avez assez brillé pour votre argent ; Cent mille francs en l'air.
Le Baron
Cent mille francs pour rire.
Lisette
Que disent-ils ? Comment !
Lucas
Eh ! Va, va, laiss'-les dire. Tien, tien, lis... c'est ici... pour Lucas le gros lot.
Le Baron
Vous n'achèterez pas mon château, maître sot.
Lucas
C'était-là.
Girard
Les zéros sont restés.
Lisette
Ah ! Mon père. On s'est moqué de vous.
Argan
Oui, voilà le mystère.
La Veuve
Vous n'avez rien.
Girard
Mais rien, ce qui s'appelle rien. J'ai fait la fausse liste, et je m'en trouve bien ; J'ai tiré de Lucas ses ressources uniques, Mon amour vous en fait les offres héroïques : Je vous rends tout Lisette.
Argan
Allons souper chez moi.
Le Baron
Allons.
Girard
Oui, j'ai pitié du trouble où je vous vois, Ces messieurs hors des rangs, mon offre doit vous plaire ; Ils ont fortune faite, et moi fortune à faire : Mais je suis en un jour moi seul plus amoureux. Qu'ils ne le peuvent être en un mois tous les deux. Ils n'auraient pu sans doute acquérir la jeunesse ; Mais noblesse s'acquiert, aussi bien que richesse.
Lisette
Que je vous veux de mal, madame ! Car c'est vous Qui mettiez mon esprit tout sens dessus dessous, En me disant qu'il faut de la coquetterie.
La Veuve
De mes mauvais conseils la peur m'a bien punie. J'en conviens, j'avais tort.
Lisette
J'écoutais ses discours : Il vous faut un baron, disait-elle toujours. Non, je n'aurais jamais pensé qu'à vous sans elle : Et si j'avais suivi ma pente naturelle Par tendresse d'abord, je vous aurais choisi.
Girard
Eh ! Choisissez-moi donc ? Lucas consentez-y.
Lucas
Ouf.
Girard
Parlez.
Lucas
Ouf.
Girard
Deux fois... ouf, en langue muette, Valent un oui.
La Veuve
Voilà le sort d'une coquette. Après de hauts projets, on la voit tôt ou tard, Confuse, confondue, et réduite à Girard.