Comédie · 1697 · 6 actes

Le Chevalier Joueur

de Charles Dufresny

Représentation
≈ 1 h 15
Distribution
3 femmes, 6 hommes
Répliques
561
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Chevalier Joueur H 131 ≈ 17 min 11
Frontin H 108 ≈ 16 min 11
Nérine F 92 ≈ 14 min 10
La Comtesse F 59 ≈ 8 min 9
Angélique F 69 ≈ 7 min 9
Dorante H 40 ≈ 5 min 7
Le Marquis H 19 ≈ 3 min 2
Valère H 17 ≈ 3 min 1
Un Jeune Étourdi H 17 ≈ 3 min 1
Madame Brusquan N 6 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle PrologueIIIIIIIVV
Le Chevalier Joueur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Frontin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Nérine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Comtesse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Angélique absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dorante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Marquis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valère absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Prologue

Scène 1

Un Jeune Étourdi, Valère

Un jeune étourdi vient fendre la presse sur le Théâtre en cherchant Valère.

Un Jeune Étourdi

Ha ! Te voilà : je te trouve admirable ; tu m'as donné rendez-vous ici pour voir une pièce nouvelle, et on me vient de dire que c'est le Joueur ; belle nouveauté ! Il y a plus d'un mois que je l'ai vue.

Valère

Ce que tu as vu n'est pas assurément...

Un Jeune Étourdi

Je l'ai vu, je l'ai vu, allons-nous-en, je ne saurais voir une pièce deux fois.

Valère

Si tu voulais m'écouter, je te dirais ce que ce Joueur-ci...

Un Jeune Étourdi

Le Joueur est une pièce, où il y a un Joueur qui joue, qui perd, qui gagne.

Valère

D'accord ; mais...

Un Jeune Étourdi

Je l'ai vu, te dis-je, il a une Angélique, une suivante, un Valet...

Valère

Il y a une Angélique, une suivante, un Valet et un joueur aussi dans le Joueur qu'on va représenter ; cependant il est différent de celui que tu as vu.

Un Jeune Étourdi

Deux Comédies ne peuvent pas être différentes, quand ce sont les mêmes personnages ; dis-moi, dans celle-ci ne parle-t-on pas d'un portrait ?

Valère

Oui.

Un Jeune Étourdi

C'est donc la même chose ?

Valère

Belle conséquence ! Je te dis que j'ai entendu lire cette pièce-ci, et je la trouve très différente de l'autre.

Un Jeune Étourdi

Voyons donc cette différence. Premièrement je me souviens que l'autre finit par un mariage.

Valère

On sait bien qu'il faut...

Un Jeune Étourdi

Hé bien, c'est donc la même chose ?

Valère

Malheureusement pour toi celle-ci commence, aussi bien que l'autre, par le Valet et la Suivante, sitôt que tu les verras paraître, tu sortiras sans les écouter, en criant tout haut : c'est la même chose, c'est la même chose ; et il faut l'écouter pour voir si c'est la même chose.

Un Jeune Étourdi

Ma foi, je n'attendrai pas qu'on ait commencé pour sortir, à moins que tu ne me prouves ces prétendues différences.

Valère

Il y en a beaucoup, l'autre était en vers, celle-ci est en prose.

Un Jeune Étourdi

Des vers ou de la prose, est-ce que je prends garde à cela ?

Valère

De la manière dont tu entends ordinairement la Comédie, en prose ou vers c'est tout un pour toi : tu causes tant que la pièce dure, tu ris seulement quand tu entends rire le parterre, sans se soucier si ces plaisanteries sont du sujet ou non.

Un Jeune Étourdi

Que me fait le sujet à moi ? Je ne veux écouter que les endroits qui me font rire.

Valère

Pour ces endroits fins et délicats, qui font plaisir sans faire rire, tu n'y fais nullement attention.

Un Jeune Étourdi

Et pourquoi de l'attention ? Je soutiens moi qu'une Pièce ne vaut rien, quand il faut de l'attention pour la trouver bonne ; je veux pouvoir causer, me divertir à droit et à gauche, sortir au milieu d'une scène, revenir à la fin d'une autre ; et toutes les fois que je rentre, je prétends trouver quelque pointe d'esprit qui me réjouisse pour mon argent.

Valère

Voilà le goût de nos jeunes étourdis ; mais les gens de bon sens entrent dans le sujet, on veut des caractères soutenus, une intrigue nette et suivie, des situations intéressantes et bien ménagées, des expressions vives et naturelles, et de la gaîté sans immodestie.

Un Jeune Étourdi

Oh je veux un peu de gros sel ; là, de ces équivoques claires qui réveillent la joie ; y a-t-il de cela dans ce Joueur-ci ?

Valère

Je ne veux juger ni de celui-ci ni de l'autre. Je prétendais seulement te prouver que toutes ces parties sont traitées différemment dans les deux pièces, et qu'à le bien prendre, elles n'ont rien de semblable que le fond du sujet, et deux ou trois idées de Scènes qui se sont trouvées dans des mémoires que l'un des deux auteurs a dérobés à l'autre.

Un Jeune Étourdi

Ma foi toutes ces distinctions me brouillent la cervelle ; je veux du nouveau tout pur. Adieu... À propos y a-t-il un Marquis dans celle-ci ?

Valère

Oui, mais tu n'as qu'à t'imaginer que c'est un Vicomte, et tu le trouveras nouveau.

Un Jeune Étourdi

Et le père, le père ?

Valère

Il n'y a point de père.

Un Jeune Étourdi

Cela est nouveau cela ; que ne me disais-tu donc qu'il n'y a point de père.

Valère

Je me suis attaché à des différences plus essentielles.

Un Jeune Étourdi

Et moi je ne resterai que pour cette nouveauté ; tu m'assures qu'il n'y a point de père au moins ? Point de père, cela sera plaisant.

Valère

Je suis ravi que tu restes pour le père qui n'y est point ; plaçons-nous donc.

Acte I

Scène 1

Nérine, Frontin

Nérine

Bonjour, Frontin, te voilà déjà levé ?

Frontin

Bonsoir, Nérine, je vais me coucher.

Nérine

C'est-à-dire que ton Maître a couché au lansquenet.

Frontin

Je ne te dis pas cela.

Nérine

Le Chevalier est un jeune homme bien morigéné ! Avoue qu'il est incommode de loger en même maison avec des femmes qui ont intérêt d'examiner notre conduite ! Ma Maîtresse lui avait défendu de jouer.

Frontin

Il ne joue plus aussi, il ne fait que parier.

Nérine

Il se brouillera avec Angélique.

Frontin

Que m'importe ; en tous cas, s'il manque la jeune, le vieille ne le manquera pas ; elle fera bien, car mon maître sera quelque jour un riche parti.

Nérine

Un riche parti ! Au diantre le sol qui lui reste de son patrimoine.

Frontin

On se soucie bien de son patrimoine, quand on a des talents pour les grandes fortunes. De l'air déterminé dont il joue, il est homme à gagner cent mille écus en trois coups de dés ; cela s'appelle un grand parti ! À la vérité ton Dorante a plus de bien en fonds ; mais les biens en fonds ont des bornes, et le casuel d'un joueur n'en a point.

Nérine

Dorante est si honnête homme.

Frontin

Dorante est honnête homme ; mais mon maître est joli

Nérine

Un esprit solide, doux.

Frontin

Vert et piquant, c'est ce qu'il faut pour réveiller le goût des femmes.

Nérine

Dorante est un homme fait.

Frontin

En cas d'Amant, ce qui est à faire vaut mieux que ce qui est fait.

Nérine

Un bon coeur, généreux, sincère.

Frontin

Oh ! Mon Maître ne se pique point de ces niaiseries-là ; mais en récompense, c'est le plus ensorcelant petit scélérat, un tour de scélératesse si galant, que les femmes ont du plaisir à se laisser tromper par lui.

Nérine

J'espère qu'Angélique reviendra de ce plaisir-là.

Frontin

Elle n'en reviendra qu'après les noces.

Nérine

Si je la puis rattraper dans quelque moment raisonnable.

Frontin

Si mon maître la peut rattraper dans quelque moment déraisonnable ! Mais que nos Amants se brouillent ou qu'ils se raccommodent, ce sont des scènes qui me réjouissent et qui ne m'intéressent point du tout ; ma foi, nous sommes faits pour rire tout bas des folies de nos maîtres : nos maîtres sont faits pour nous payer et pour nous donner la Comédie. Le personnage qui me réjouit le plus céans, c'est la vieille Comtesse, elle croit cacher sa fragilité à l'abri de l'air sévère dont sa philosophie est ombragée ; elle nomme affection fraternelle son amour pour mon maître : et toi, quel beau nom donnes-tu aux services que tu rends à l'amour masqué de cette héroïne de vertu ?

Nérine

J'avoue qu'elle me fait des présents lorsque je réussis à brouiller Angélique avec le Chevalier ; mais puisqu'elle me cache l'intention de sa libéralité, je prétends que mon gain est honnête. Quand la pauvre Comtesse a donné ici un appartement au Chevalier, je lui dis bien que le voisinage était dangereux, la bonne Dame croyait que le danger ne serait que pour elle ; mais en ces occasions périlleuses, la plus jeune est la plus exposée.

Frontin

Les voici toutes deux, je fuis pour éviter la fatigue d'excuser mon maître.

Scène 2

Angélique, La Comtesse

Angélique

Avant que vous sortiez, Madame, voyons donc au moins à prendre une heure pour terminer mes affaires ; depuis huit jours que je vous presse, je ne saurais tirer de vous que des exhortations.

La Comtesse

C'est à vous de les écouter avec respect.

Angélique

Je sais ce qu'une pupille doit à sa tutrice ; mais enfin...

La Comtesse

Vous êtes majeure, me dites-vous ?

Angélique

Ô ! Je ne vous dis plus rien.

La Comtesse

Que je blâme nos Lois d'avoir placé la majorité si près de l'enfance !

Angélique

Finissons donc, Madame.

La Comtesse

Car enfin, qu'est-ce que c'est encore qu'une fille à vingt-cinq ans ?

Angélique

Encore !

La Comtesse

Oui, la Loi devrait défendre aux filles, de disposer de leur coeur avant l'âge de quarante ans.

Angélique

Vous disposerez du vôtre quand il vous plaira.

La Comtesse

Une fille n'est point en âge de raison, que l'âge des désirs ne soit passé.

Angélique

Les désirs sont de tout âge, Madame, et vous désirez retarder mon mariage en retardant mes affaires ; voulez-vous les terminer, ou non ?

La Comtesse

Un devoir indispensable m'appelle en Ville, je vais exhorter à la patience une femme qui a épousé un Joueur.

Angélique

En l'exhortant à la patience vous l'impatientez beaucoup : j'avoue que je suis à bout, Madame ; et puisque vous ne voulez pas finir, je terminerai, moi, dès ce soir avec le Chevalier.

La Comtesse

Elle extravague, Nérine, je ne puis plus supporter ses égarements ; se peut-il que la figure d'un petit écervelé d'homme cause de si grands désordres dans une âme raisonnable ?

Scène 3

Angélique, Nérine

Angélique

Tu vois, Nérine, le procédé de la Comtesse ; heureusement je ne dépends plus d'elle.

Nérine

Non, non, vous n'avez plus d'autre tuteur que l'amour, vos affaires sont en bonne main.

Angélique

Elle ne saurait m'empêcher...

Nérine

Assurément vous êtes une fille majeure, c'est-à-dire maîtresse de vos caprices, et l'âge de raison vous autorise à faire une folie.

Angélique

Je vois les desseins de la Comtesse, et c'est ce qui m'oblige à précipiter mon mariage.

Nérine

Le bon mariage ! Quelle paix ! Quelle union ! Car vous ne vous rencontrerez jamais ensemble, et vous serez levée tous les jours avant qu'il revienne se coucher ; avec un homme réglé vous mèneriez une vie unie, ennuyeuse et languissante ; la vie d'un joueur est bien plus diversifiée ; diversité dans l'humeur; vous le verrez enragé, bourru dans l'adversité, brutal et méprisant dans la prospérité : diversité dans votre ménage ; abondance, disette, tantôt en carrosse, tantôt à pied ; quitter le premier appartement pour loger au quatrième étage : diversité dans les emmeublements ; aujourd'hui le velours, demain la serge, et après-demain les quatre murailles : la diversité réjouit les femmes.

Angélique

Tais-toi, je ne suis pas en humeur d'écouter tes extravagances.

Nérine

Vous êtes encore moins en humeur d'écouter mes raisons.

Angélique

Nérine, le Chevalier doit venir ce matin.

Nérine

Il ne vous aime que quand il a perdu son argent : au moment que je vous parle il travaille à devenir amoureux.

Angélique

Ne raisonne point tant, va voir s'il est levé.

Nérine

Pour se lever, il faut s'être couché.

Angélique

Que signifient donc tes réponses ambiguës ?

Nérine

Si je vous exagérais les charmes de votre amant, cela serait clair ; mais ses défauts sont des énigmes que vous ne voulez point entendre. On serait bien reçu, par exemple, à vous dire qu'il a passé la nuit au jeu ?

Angélique

Je ne le verrais de ma vie, après les serments qu'il me fit l'autre jour.

Nérine

Vous fîtes l'autre jour des serments de ne le plus aimer ; jugez de ses serments par les vôtres, vous l'aimez encore à la rage, et il rejoue de même.

Angélique

On te l'a dit ainsi ; mais tout le monde est prévenu contre lui.

Nérine

C'est vous qui êtes prévenue contre tout le monde.

Angélique

À t'entendre parler, on croirait que j'aurais perdu l'esprit.

Nérine

Et à vous voir agir on en serait convaincu, préférer un petit fourbe à Dorante qui a pour vous une amitié sincère, mais une amitié de la bonne espèce ! Car je suis sûre que le dépit seul est cause de son départ.

Angélique

Tu t'es trompée, Nérine, je te l'ai déjà dit, Dorante est trop sage pour avoir de l'amour, et trop sincère pour cacher si longtemps une passion ; en tous cas, j'en serais au désespoir, car je l'estime infiniment, et je ne pourrais pas le rendre heureux.

Nérine

Et vous aimez mieux être malheureuse avec le Chevalier.

Angélique

Oh ! Je suis lasse de t'écouter.

Nérine

Que j'achève au moins de vous convaincre, qu'il est encore au jeu.

Nérine

Je te prie laisse-moi ; si ce que tu veux persuader est vrai, je ne le saurai que trop tôt.

Scène 1

Nérine

Nérine

Ah ! Dorante, Dorante, vous deviez différer votre départ désespéré jusqu'à ce que votre Rival fût en possession... mais si je fais ce raisonnement-là, un homme amoureux pourrait l'avoir fait aussi : voyons si par hasard... par ma foi, je crois que j'ai deviné, c'est Dorante.

Scène 5

Nérine, Dorante

Nérine

Hé ! Monsieur, que je vous sais bon gré d'être encore ici !

Dorante

J'oubliai hier de prendre congé de la Comtesse.

Nérine

J'entends bien ; hé ! Ne l'oubliâtes-vous point exprès pour avoir occasion de dire un second adieu à Angélique ? La répétition des adieux n'est permise qu'aux amants.

Dorante

Dis-moi, la Comtesse y est-elle ?

Nérine

Avouez la vérité, vous l'avez vu sortir avant que d'entrer.

Dorante

Quoi ? Elle n'y est pas ? Adieu donc.

Nérine

Ô ! Nous avons besoin de vous.

Dorante

Je suis pressé de partir, j'ai trente lieues à faire aujourd'hui.

Nérine

Le Chevalier a joué toute la nuit, et ma maîtresse va rompre avec lui.

Dorante

Que me dis-tu ?

Nérine

Je voulais que vous fussiez témoin de la rupture ; mais vous êtes pressé de partir : partez donc vite, Monsieur, vous avez trente lieues à faire aujourd'hui.

Dorante

Tu peux t'imaginer tout ce qu'il te plaira ; mais je te jure qu'un désir sincère de voir Angélique heureuse, fait toute ma manière d'aimer. Quoi ? Sous le masque d'ami j'aurais donné des conseils intéressés ? Non, Nérine, quand on a le coeur droit...

Nérine

Un coeur droit est plus tendre qu'un autre.

Dorante

Écoute, Nérine, ne t'avise pas en présence d'Angélique de faire ces mauvaises plaisanteries.

Nérine

Je ne plaisante jamais sur l'amour ; malepeste ce n'est pas un jeu, et j'ai pris mon sérieux pour dire à ma maîtresse que vous étiez sérieusement amoureux d'elle.

Dorante

Quoi ! Il serait possible que ton extravagance...

Nérine

Ça, venez lui confirmer la vôtre.

Dorante

Je n'oserai plus paraître devant ses yeux. Juste Ciel ! Que va-t-elle penser de moi ?

Nérine

Que vous en valez mille fois mieux, d'avoir de l'amour.

Dorante

Je suis au désespoir.

Nérine

Elle a pris la chose parfaitement bien.

Dorante

Que je suis malheureux !

Nérine

Allons lui conter votre malheur.

Dorante

Non, je ne la verrai de ma vie.

Nérine

Hé bien, ne la voyez point ; si vous ne profitez de son dépit, le Chevalier saura bien profiter du retour, et quand le contrat sera signé, il saura bien mieux encore mettre à profit les tendres moments. Ma Chère, lui dira-t-il, je suis abîmé, vous pouvez me sauver l'honneur et la vie, en signant seulement votre nom. Ah ! Mon cher, répondra-t-elle, je signerais ma mort : à Dieu ne plaise. Signez seulement une obligation de vingt mille francs. Cet argent-là perdu, reproches, brouilleries, raccommodement ; la pauvre victime signera une vente : enfin quand elle aura consommé toute sa dot en raccommodements, le cher fourbe ne se souciera plus de se raccommoder, et voilà le désespoir.

Dorante

Ah ! Nérine, tu me perces le coeur.

Nérine

Voyez-la donc pour prévenir toutes ces désolations.

Dorante

Hélas ! À quoi me vais-je exposer ?

Le poussant chez Angélique.

Nérine

Ce n'est plus qu'en s'exposant qu'on fait fortune auprès des femmes. Exposez-vous, morbleu, exposez-vous... Je ne connais plus que cet homme-là qui soit poltron en amour.

Acte II

Scène 1

Nérine

Nérine

Entends-tu ? Si Monsieur le Chevalier veut entrer dans notre appartement, qu'on lui dise qu'il n'y a personne. Grâce au Ciel, Angélique s'accoutume à voir Dorante amoureux ; cela me prouve que la pluralité des amants n'est pas incompatible avec la sagesse de nos femmes.

Scène 2

Frontin, Nérine

Frontin

Mon maître monte à grands pas, nous allons voir une belle scène de raccommodement.

Nérine

Ton maître aura le loisir d'étudier son rôle ; car Angélique est sortie, et ne reviendra que ce soir.

Frontin

Tant mieux, tant mieux, nous allons dormir tout le jour.

Scène 3

Le Chevalier Joueur, Frontin

Le Chevalier Joueur

Pourquoi m'ôtes-tu mon manteau, bourreau que tu es ?

Frontin

C'est vous qui me le donnez.

Le Chevalier Joueur

Ne vois-tu pas que je veux ressortir ?

Frontin

Le sommeil vous serait plus utile que...

Frontin veut lui mettre son manteau.

Le Chevalier se promène à grands pas, et Frontin le suit voulant mettre son manteau sur ses épaules.

Le Chevalier Joueur

Remets-moi mon manteau, raisonneur... Irai-je encore ? Attends donc. Cette maison-là est maudite pour moi, je n'y gagnerai jamais ; voyons pourtant, donne. Mais on n'y veut plus jouer sur ma parole. Hé ! Va-t'en au diable avec ton manteau. Avant-hier je perdis cinq cent louis, douze cent hier, aujourd'hui mille. Tu le veux ainsi, juste Ciel ! Je te loue.

Frontin

Ces louanges-là ne sont pas sincères.

Le Chevalier Joueur

Va-t'en voir chez la Marquise si on joue encore.

Frontin

Il est neuf heures, Monsieur, et toutes les femmes réglées sortent du Lansquenet dès cinq heures du matin, pour s'aller coucher de bonne heure.

Le Chevalier Joueur

Je suis pourtant bien piqué ; ha Frontin !

Frontin

Ce soupir signifie que votre bourse est à sec.

Le Chevalier Joueur

J'ai tout perdu, Frontin.

Frontin

Quoi ? Il ne vous reste pas la moindre pistole ?

Le Chevalier Joueur

Pas un sol.

Frontin

Vous allez donc être bien tendre ; car la tendresse vous vient à mesure que l'argent s'en va.

Le Chevalier Joueur

Sais-tu si Angélique est levée ? Pourquoi n'ai-je point de ses nouvelles ?

Frontin

Hé ! C'est parce qu'on lui aura dit des vôtres ; elle est sortie.

Le Chevalier Joueur

Quoi sans m'attendre ? Elle est donc fâchée ? Dans le fond, je n'ai pas grand tort, je lui ai promis de ne plus jouer quand je serai marié ; mais je ne le suis pas encore.

Frontin

Vous ne voulez point quitter le jeu que vous ne soyez marié ? Angélique ne veut point vous épouser que vous n'ayez quitté le jeu : voilà un mariage fort avancé.

Le Chevalier Joueur

Dis-moi... Ai-je de l'argent ?

Frontin

Non pas, que je sache.

Le Chevalier Joueur

Je te demande si tu as fait quelque affaire ?

Frontin

J'avais fait un tarif d'emprunt, où je taxais, comme amis, jusqu'aux connaissances de vue ; mais il y a longtemps qu'ils ont tous fourni ou refusé leur somme.

Le Chevalier Joueur

Et la Comtesse ?

Frontin

Elle craint qu'en vous prêtant sans emploi, sa conscience n'y soit engagée ; elle vous prêterait pour payer vos créanciers.

Le Chevalier Joueur

De l'argent pour payer mes créanciers, j'aimerais autant rien.

Frontin

J'ai imaginé des dettes d'une espèce libertine, afin que n'osant les payer elle-même...

Le Chevalier Joueur

Elle est ici ?

Frontin

Non, Monsieur, mais elle va rentrer ; attendez-la au passage, votre présence dissipera ses scrupules.

Le Chevalier Joueur

Un fauteuil... Je suis abîmé ; j'en ai l'obligation à un homme, un homme, Frontin, un seul homme qui me suit partout.

Frontin

Est-ce un de ces joueurs prudents qui ne donnent rien au hasard ?

Le Chevalier Joueur

Non, je n'ai jamais joué contre lui.

Frontin

Hé ! Comment donc vous a-t-il abîmé.

Le Chevalier Joueur

Il a la rage de me porter malheur en s'appuyant sur le dos de ma chaise. C'est un écumeur de réjouissances, qui a la face longue d'une toise ; dès que je le vois ma carte est prise.

Frontin

Les Lansquenets sont pleins de ces visages climatériques, dont l'aspect change l'ordre des cartes ; rien n'est plus certain.

Le Chevalier Joueur

Je voudrais ne me point abandonner à mes réflexions ; va me chercher un Livre.

Le Chevalier prend le papier.

Le Chevalier regardant fixement le papier sans le lire.

Frontin

Si vous voulez lire un petit Ouvrage d'esprit... Qui court les rues, c'est sur la pauvreté ; je suis curieux de voir tout ce qui s'écrit sur la pauvreté ; car il me revient sans cesse dans l'idée, que nous mourrons tous deux sur un fumier. Trois coupe-gorge de suite.

Frontin

Il n'y a point de coupe-gorge là dedans.

Le Chevalier Joueur

Je ne saurais m'appliquer ; lis.

Frontin

De mille soins fâcheux la richesse est suivie ; Mais le philosophe indigent N'a qu'un seul soin dans la vie, C'est de chercher de l'argent. Tel Héros, que l'on vante tant, Mourut sans en avoir envie : Mais un brave Joueur perd volontiers la vie, Quand il a perdu son argent. ... Diogène parlant du mépris des richesses, disait : AUTRE sur le mépris de la mort. Mais, Monsieur, au lieu de m'écouter vous méditez sur le portrait de votre maîtresse ; auriez-vous quelque remords d'avoir gardé si longtemps ce portrait, malgré tous les diamants qui l'environnent ?

Le Chevalier Joueur

La Comtesse tarde trop, je n'ai pas le loisir d'être si longtemps sans argent ; je perds peut-être le moment de bonheur. Frontin, il y a longtemps que je suis curieux de savoir ce que peuvent valoir ces diamants-là, va-t'en chez l'Orfèvre, et ...

Frontin

J'entends monter... C'est la Comtesse, commencez votre rôle ordinaire ; paraissez accablé, outré, hébété par le chagrin ; surtout, écoutez patiemment la mercuriale, songez que l'argent est au bout.

Scène 4

Frontin, La Comtesse, Le Chevalier Joueur

Frontin

Hé ! Madame, venez consoler mon maître, il est dans un accablement.

La Comtesse

La passion du jeu est un abîme de désolation, tout se perd dans ce gouffre, le temps, l'esprit, la joie, la santé.

Frontin

Vous oubliez l'argent, c'est ce qui va au fond du gouffre. Je sais cela parce que mes gages y sont.

Le Chevalier Joueur

Ah !...

La Comtesse

Chevalier, êtes-vous fâché que...

Le Chevalier Joueur

Non, madame, vous avez trop de bonté de vouloir bien...

Frontin

Nous aimons vos remontrances pour le bon effet qu'elles produisent.

La Comtesse

Ne peut-on pas adoucir votre affliction ?

Le Chevalier Joueur

Je dois vous la cacher, ce n'est rien.

Frontin

C'est Angélique qui cause tous nos maux, nous voudrions bien nous en dépêtrer.

La Comtesse

Ouvrez-moi votre coeur, parlez.

Le Chevalier Joueur

Non, Madame, mes chagrins, sont d'une nature...

La Comtesse

Vous êtes discret, et je ne suis point curieuse.

Frontin

Nous sommes fâchés d'être contraints à précipiter son mariage pour payer des dettes pressantes.

Le Chevalier Joueur

Je vous prie de vous taire, Frontin.

Frontin

Dois-je me taire, Madame, parce qu'il a du coeur, et qu'il crèverait plutôt que de vous découvrir ses besoins.

Le Chevalier Joueur

Encore un coup, je vous commande de vous taire.

Frontin

Je me tairai, Madame, de peur de chagriner mon maître, je me contenterai de vous faire voir un mémoire instructif.

Le Chevalier Joueur

C'en est trop, donnez-moi tout à l'heure ce mémoire que je le déchire en présence de Madame.

Frontin

Je le veux voir absolument.

Le Chevalier Joueur

Vous ne le verrez point, Madame, je connais votre coeur.

Frontin

Nous craignons votre générosité.

Le Chevalier Joueur

Écoutez, Frontin, si vous parlez seulement du mémoire, je vous chasserai comme un coquin. Pardon, Madame, je suis au désespoir que vous vous soyez aperçue du sujet de mes chagrins, je me retire pour vous le cacher.

Scène 5

Frontin, La Comtesse

Frontin

Voilà l'humeur de mon maître, il ne sait ce que c'est que d'emprunter ; cependant il a des créanciers qui le persécutent ; cela l'obligerait, comme je vous ai dit, à précipiter son mariage avec Angélique, dont il n'est presque plus amoureux ; il ne l'a jamais aimée que superficiellement. Entre nous, Madame, toute la solidité du coeur de ce jeune homme-là est pour vous, il le dit bien dans ses moments de prudence : je devrais, dit-il, me laisser entraîner au penchant vertueux que je me sens pour Madame la Comtesse.

La Comtesse

Quoi ! Il t'a parlé en ces termes !

Frontin

Tout au moins, madame, tout au moins ; oui, je crois qu'il reviendrait de son premier entêtement s'il avait le temps de se reconnaître ; or afin qu'il ait le temps de se reconnaître, mon avis serait que vous lui fissiez tenir adroitement l'argent nécessaire pour se reconnaître.

La Comtesse

Je t'ai déjà dit que je payerais moi-même.

Frontin

Vous-même ; fi, ces dettes-là sont d'une espèce libertine, des dettes de garçons, une femme régulière ne doit point entrer dans un détail si déréglé.

La Comtesse

Voyons le mémoire.

Frontin

Lisons. Mémoire déréglé des dettes envenimées de Monsieur le Chevalier. Premièrement. À Monsieur Frontin, Moi... C'est moi. Pour gages, profits et deniers prêtés à mon Maître dans ses mauvais jours. 500 livres. Pour cet article-ci vous auriez raison de le payer par vos mains, de vous à moi sans détour ; aussi ma quittance est toute prête.

La Comtesse

Nous verrons.

Frontin

Plus, quatre-vingt Louis d'or neufs pour une partie de paume ébauchée : vous ne sauriez l'achever vous-même, Madame ; il faut qu'il mette argent sous corde, mais il vous rendra cela sous la Galerie ; je lui sers de second, nous avons quatre jeux à un, quarante-cinq à rien, une chasse au pied, et notre bisque à prendre ; vous gagnerez à coup sûr. Plus, 200 livres à quatre-vingt treize Quidams pour nous avoir coiffé, chauffé, ganté, parfumé, rasé, médicamenté, voituré, porté, alimenté, désaltéré, etc. Une Dame prudente ne doit point paraître dans des payements qui concernent l'entretien d'un joli homme. Plus 600 livres pour des ratafias, eaux-de-vie, pitrepite, et autres liqueurs soldatesques que vous n'oseriez payer de peur d'être soupçonnée d'avoir aidé à la consommation d'icelles. Il y a encore un article ; parole donnée pour cent pistoles d'honneur à mademoiselle Mimi, Lingère du Palais : vous verrez que c'est pour ses appointements ; mais vous devez ignorer, et payer la pauvre fille incognito par mon ministère si vous voulez.

La Comtesse

Frontin, votre mémoire ridicule se monte à cinq ou six mille livres ; vous ne m'aviez parlé que de deux mille.

Frontin

Ne vous disais-je pas ? Donnez-moi deux mille livres, vous y gagnerez les deux tiers net.

Scène 6

Nérine, Frontin, La Comtesse

Nérine

Ha, Ha, je vous prends sur le fait : apparemment tu négocies quelque emprunt ? Madame si vous m'en voulez croire...

Frontin

Ne viens point interrompre les affaires de Madame la Comtesse.

Nérine

Je vous demande en grâce...

Frontin

Tais-toi.

Nérine

De lui donner...

Frontin

Oh ! Parle, parle.

Nérine

Donnez-lui cent pistoles, je vous en conjure.

Frontin

Encore une conjuration, car il me faut deux cent pistoles.

La Comtesse

Non ; je ne donne point d'argent pour jouer, ma conscience...

Nérine

Frontin laisse-moi amollir la conscience de Madame, va nous attendre dans sa chambre.

Scène 7

La Comtesse, Nérine

La Comtesse

Pourquoi veux-tu donc que je fournisse au jeu du Chevalier, au lieu de le corriger d'un si grand défaut ?

Nérine

C'est justement pour le corriger de son plus grand défaut que vous devez lui donner de l'argent.

La Comtesse

Comment l'entends-tu donc ?

Nérine

Quand il aura de l'argent il continuera de jouer, en continuant de jouer il cessera de plaire à Angélique, et plaire à Angélique est le plus grand défaut qu'il ait, n'est-ce pas Madame ?

La Comtesse

Tu es folle, Nérine, je ne veux point donner de l'argent pour jouer.

Nérine

Vous ne devez point avoir cette intention-là, d'accord ; vous lui en donnerez seulement dans la vue de rompre un mauvais mariage.

La Comtesse

Je me crois obligée d'empêcher l'union de ces deux jeunes têtes, ce serait trop de faiblesse ensemble.

Nérine

Effectivement le Chevalier est faible, il faudrait l'unir à quelque femme forte, forte comme vous par exemple.

La Comtesse

Nérine, votre insolence.

Nérine

Je ne dis pas cela par insolence ; je suis persuadée que vous n'avez jamais aimée, pas même défunt votre mari : savez-vous que dans la sévérité de la morale votre conscience vous obligerait quasi à épouser ce jeune homme-là pour le mettre dans le bon chemin.

La Comtesse

À travers tes plaisanteries déréglées, je ne laisse pas d'entrevoir en toi un fond de morale qui me plaît.

Nérine

Pendant que je suis en train de vous plaire, je vous apprendrai que Dorante, cet homme que je croyais presque aussi sage que vous, Dorante est amoureux d'Angélique.

La Comtesse

Paix Nérine : ne vous accoutumez point à juger du coeur.

Nérine

Ne craignez rien, je ne jugerai pas de votre coeur par le sien, cela est tout différent ; voici notre nouvel amant.

Scène 8

Dorante, La Comtesse, Nérine

Dorante

J'allais vous faire part, Madame, d'une conversation que je viens d'avoir avec Angélique.

La Comtesse

La pauvre enfant me fait une vraie compassion, cela est si jeune et si fragile.

Dorante

Elle ne peut pas comme vous, Madame...

La Comtesse

Taisez-vous Dorante, je n'aime point les louanges, quoique ce ne serait pas une grande vanité à moi de me croire moins femme que les femmes d'aujourd'hui.

Dorante

Pour moi je suis par ma faiblesse le plus homme de tous les hommes.

Nérine

Qu'on serait parfait en ce monde si on n'était ni homme ni femme !

La Comtesse

Ne rougissez point d'avoir des vues pour le mariage ; ce que les autres font par faiblesse, nous le pourrions faire par de grands motifs ; et nous autres âmes fortes...

Dorante

Parlez de vous, Madame ; pour moi je n'ai point la force de cacher ma passion sous de grands motifs, j'ai pris le parti d'avouer mon amour, et d'agir comme si je n'en avais point. En un mot, je prendrai les intérêts d'Angélique sans rien cacher au Chevalier de tout ce que je conseillerai contre lui.

La Comtesse

Il faut accorder la sincérité avec la prudence.

Nérine

Assurément, et vous gâteriez tout avec votre probité gauloise : entrez chez Madame elle vous donnera des leçons d'une probité d'usage qui est bien plus sûre que l'autre.

Acte III

Scène 1

La Comtesse, Dorante

La Comtesse

À dire vrai, Dorante, vous prenez là un parti qui me fait trembler ; le conseil que vous allez donner à Angélique me paraît dangereux.

Dorante

J'en prends l'événement sur moi, pourvu que vous me laissiez agir seul : encore un coup, elle est en garde contre vos conseils, ne paraissez point.

Seule.

La Comtesse

Allez donc sans moi, je ne veux rien gâter. J'ai bien peur que le Chevalier n'accepte, il s'apercevra peut-être du panneau qu'on lui veut tendre.

Scène 2

Nérine, La Comtesse

Nérine

Ah ! Madame, je viens de mettre en campagne un certain Marquis, il fera merveille à ma considération.

La Comtesse

Tu connais des Marquis, toi ?

Nérine

Il n'est Marquis que par habitude ; il y a si longtemps qu'il prend cette qualité, qu'on ose plus lui demander pourquoi : autrefois c'était un de ces aventuriers qui se font appeler Marquis dans les Auberges ; parce que leur nom propre y est décrié. Ce Marquis-là est fort estimé, quoiqu'il soit sans nom, et quand les Ducs le voient l'argent à la main, ils le placent à côté d'eux préférablement aux femmes de qualité qui veulent jouer sur leur parole ; en un mot, il est de la connaissance du Chevalier, et il m'a promis de l'engager à rejouer.

La Comtesse

Ah ! Nérine, je ne veux point avoir de part à ce désordre, et quoique ce soit pour un bien...

Nérine

Tout le bien sera sur votre compte, et je prends le désordre sur moi.

La Comtesse

Frontin m'attend encore, je n'ai pas voulu lui donner l'argent en présence de Dorante.

Seule.

Nérine

Allez vite faire cette bonne action-là. Tout ceci commence à prendre un bon train, pourvu que notre petit scélérat ne trouve pas le moyen de se faire écouter ; ah ! Le voici, empêchons-le d'entrer chez nous.

Scène 3

Le Chevalier Joueur, Nérine

Le Chevalier Joueur

Je viens de courir toute la Ville, sans pouvoir terminer une seule affaire ; il faut convenir que les hommes sont devenus d'un difficile commerce.

Nérine

Ce n'est pas la faute des emprunteurs, ils ne demandent que la facilité du commerce.

Le Chevalier Joueur

N'as-tu point vu Frontin ? La Comtesse est-elle encore ici ?

Nérine

Je n'ai vu personne.

Le Chevalier Joueur

Et Angélique ?

Nérine

Oh ! Qu'elle n'a pas envie d'être sitôt de retour.

Le Chevalier Joueur

Est-elle fâchée ?

Nérine

Pour vous excuser j'ai menti tout de mon mieux.

Le Chevalier Joueur

Dis-tu vrai ?

Nérine

Je ne mens jamais moi.

Le Chevalier Joueur

Parle sincèrement, elle est en colère ?

Nérine

Que vous importe ? Vous avez beau l'offenser, il faut toujours qu'elle en vienne à vous demander pardon, mais quoique vous ayez tort, vous ne laissez pas de lui pardonner.

Le Chevalier Joueur

Que veut dire ceci ? Quelqu'un sort de sa Chambre, c'est Dorante ! Dorante feignit donc de partir hier ?

Nérine

Il cherchait ma Maîtresse, mais...

Scène 4

Nérine, Dorante, Le Chevalier Joueur

À Dorante, lui faisant signe de dire comme elle.

Nérine

Il ne l'aura pas trouvée, Monsieur. N'est-il pas vrai que Mademoiselle n'y est pas ?

Dorante

Elle y est Chevalier, elle y est ; je n'ai pas envie de vous en faire mystère.

Le Chevalier Joueur

Nérine.

Nérine

Sauvons-nous.

Scène 5

Le Chevalier Joueur, Dorante

Le Chevalier Joueur

Angélique y est, dites-vous ?

Dorante

Je viens de m'entretenir avec elle.

Le Chevalier Joueur

L'aveu est sincère ? À ce qui me paraît, on vous favorise, cependant vous n'êtes qu'ami, dites-vous, et vous faites profession de ne pas dire une chose pour l'autre.

Dorante

Si le vous ai trompé, j'ai été trompé le premier ; je croyais que l'amitié seule m'intéressait pour Angélique, mais...

Le Chevalier Joueur

Mais... mais vous plaisantez, et si vous avez de l'amour pour ma Maîtresse, vous êtes trop prudent pour me l'avouer.

Dorante

Non seulement je l'avoue, mais j'allais vous chercher pour vous le déclarer.

Le Chevalier Joueur

C'est pousser un peu loin la raillerie.

Dorante

Non : sur pareilles matières la raillerie...

Le Chevalier Joueur

Sur pareilles matières le sérieux est encore pis ; quoi ! Tous ces beaux conseils que vous donniez à Angélique étaient dictés par la jalousie ? Ce procédé serait excusable dans un homme de Cour, mais vous qui vous piquez de sincérité...

Dorante

Je ne me pique de rien ; mais voici mon procédé qui vous paraîtra plus singulier encore que l'aveu de mon amour. Angélique avait résolu de différer votre mariage, c'est moi seul qui lui fais changer de résolution ; en un mot, elle m'a promis de vous épouser incessamment.

Le Chevalier Joueur

J'avoue que le sacrifice est héroïque.

Dorante

Moins héroïque qu'il ne vous paraît : il est vrai, je viens de lui conseiller de vous offrir sa main, mais elle ne vous l'offrira qu'à des conditions.

Le Chevalier Joueur

Ces conditions apparemment sont d'une nature à rompre l'affaire.

Dorante

Si vous les refusez, ce sera votre faute.

Le Chevalier Joueur

Parlez en honnête homme ; souhaitez-vous que je les accepte ?

Dorante

Si je le souhaite, je n'en sais rien, Chevalier ; je vous ai dit que j'aime, je n'ose répondre de mes sentiments, mais au moins je vous réponds de ma conduite. En un mot, j'ai mis votre bonheur entre vos mains, c'est tout ce que j'ai dû faire pour Angélique, pour vous, et pour moi ; elle vient, je vous laisse ensemble.

Scène 6

Nérine, Angélique, Le Chevalier Joueur

Nérine

Je crains que vous n'en disiez plus que vous ne voudrez.

Angélique

Est-il vrai que vous ayez joué toute la nuit ? Je veux l'apprendre par vous-même... Vous ne dites mot, répondez-moi donc, Chevalier... vous cherchez de mauvaises excuses pour justifier votre conduite.

Le Chevalier Joueur

C'est à vous ingrate, à me justifier la vôtre.

Angélique

La manière de s'excuser est tendre.

Le Chevalier Joueur

Vous parlez de tendresse, vous, est-ce que vous la connaissez ?

Angélique

Je ne connais guère la vôtre, du moins, faire ce qui me déplaît le plus, mépriser mes volontés, violer vos serments...

Le Chevalier Joueur

Il est bien question d'entrer dans ces petits détails, pendant que vous manquez au fond de la tendresse : quoi, Madame, vous savez la passion de Dorante, et vous avez encore de la confiance en lui ?

Angélique

Vous lui avez plus d'obligation, que vous ne pensez.

Le Chevalier Joueur

Qu'entends-je ? Me forcer d'avoir obligation à mon rival ? Peut-on plus cruellement m'offenser ?

Angélique

Pardon, je croyais que c'était vous qui m'aviez offensée.

Le Chevalier Joueur

Je ne devrais jamais vous pardonner... Mais hélas !

À part.

Nérine

Mais, hélas !... voilà un hélas qui part d'un grand fond de bonté... Se peut-il qu'il y ait des hommes si scélérats, et des femmes si faibles ?

Angélique

J'avoue que je ne m'attendais pas à être querellée, je croyais que vous étiez au désespoir d'avoir joué.

Le Chevalier Joueur

Moi, Madame, je serais bien fâchée de ne l'avoir pas fait.

Angélique

Quels discours ?

Le Chevalier Joueur

Oui, je suis ravi d'avoir connu jusqu'où peut aller l'acharnement du jeu sur un homme : j'ai éprouvé cette nuit... Non, ces coups-là n'arrivent qu'à moi ; cela m'a donné une horreur pour le jeu, et c'est cette horreur qui me charme, puisqu'elle vous répond de ma conduite à venir ; ah ! Madame, il fallait cela pour me guérir entièrement du jeu.

Angélique

Je ne dois plus me fier à vos résolutions.

Le Chevalier Joueur

Je sais que vous voulez m'imposer une loi.

Angélique

Avant que de m'expliquer avec vous là-dessus, je veux éprouver votre conduite.

Le Chevalier Joueur

Ah ! Belle Angélique, éprouvez-moi dans des choses plus difficiles ; commandez-moi d'exposer ma fortune, ma gloire, ma vie.

Angélique

Votre vie, hélas ! Si jusqu'à présent vous n'avez pu me sacrifier seulement votre passion pour le jeu...

Le Chevalier Joueur

C'est bien de même, Madame, c'est bien de même !

Angélique

Cela est tout différent, d'accord.

Le Chevalier Joueur

Ce que vous exigez de moi est un si petit sacrifice, qu'en vérité vous ne devriez pas y faire attention, et je ne me fais pas un mérite auprès de vous de ne point jouer ; au contraire vous me faites un vrai plaisir de me le défendre : naturellement je hais le jeu, moi ; l'oisiveté seule me faisait chercher cet amusement ; mais hélas ! Je serai si pleinement occupé du plaisir d'être à vous.... Ah ! Charmante Angélique, hâtez-vous de m'occuper.

Angélique

Je vais employer l'après-midi à disposer de mes affaires selon la résolution que j'ai prise.

Le Chevalier Joueur

Permettez-moi de passer le reste du jour avec vous.

Angélique

C'est pour certains détails... vous m'embarrasseriez.

Le Chevalier Joueur

Non, Madame, non, je ne puis vivre sans vous voir, quand je devrais vous embarrasser...

Scène 7

Frontin, Le Chevalier Joueur, Angélique

Frontin

Voici...

Le Chevalier Joueur

Mais, Madame, vous dites que je vous embarrasserais.

Angélique

Cependant, Chevalier, si vous vouliez...

Le Chevalier Joueur

Non, madame, je vous quitte, il faut se faire violence ; adieu mon unique plaisir.

Angélique s'en va.

Angélique

Rendez-vous ce soir chez moi, nous verrons si je puis faire votre bonheur...

Le Chevalier Joueur

Vous ferez tout mon bonheur ; adieu tout mon bonheur, adieu.

Scène 8

Le Chevalier Joueur, Frontin

Le Chevalier Joueur

Donne vite.

Frontin

Adieu tout votre bonheur, adieu ; car en allant jouer ces deux cents pistoles, vous perdez à coup sûr cinquante mille écus qui vous attendent ce soir. La réflexion opère... Courage, Monsieur, courage ; quelle gloire pour un Joueur converti de triompher l'argent à la main de la rage de l'aller perdre.

Le Chevalier Joueur

J'avoue que je me laissais entraîner moins par inclination que par habitude.

Frontin

Tant que vous aurez entre vos mains cet objet de tentation...

Le Chevalier Joueur

Tu as raison ; tiens, va-t'en le porter.

Frontin

Donnez.

Le Chevalier Joueur

Je suis résolu...

Frontin

De le garder.

Scène 9

Le Chevalier Joueur, Le Marquis, Frontin

Le Chevalier Joueur

C'est Monsieur le Marquis ; hé de quel pays venez-vous donc ? Quoi ! Des mois entiers sans visiter les bassettes ! Cela n'est point permis ; à moins que l'on ne soit mort.

Il tousse jusqu'à extinction.

Le Marquis

Qheu... Qheu... je viens de me mettre au lait à une de mes terres ; les veilles, qheu, les disputes, qheu, les jurements nous ruinent la poitrine, à nous autres Joueurs ; vous devriez aussi vous mettre au lait. Le lait est un grand remède, qheu, je m'en trouve fort bien, qheu ; mais je vous dis fort bien, qheu, q, fort bien, q, fort bien, q, fort bien.

Frontin

Vous voilà guéri, votre poitrine joue de son reste.

Le Marquis

En arrivant j'apprends une grande nouvelle.

Le Chevalier Joueur

On vous a dit peut-être que je me suis retiré du jeu.

Le Marquis

Non, qheu... Ce n'est pas cela qheu... C'est votre mariage, je vous félicite... Cinquante mille écus, dit-on ?...

Le Chevalier Joueur

L'argent me touche peu ; c'est un mariage d'inclination.

Le Marquis

Pour la beauté, ou pour l'argent, c'est toujours inclination.

Le Chevalier Joueur

Et vous, Marquis, ne vous lassez-vous point de la vie de garçon ?

Frontin

Pas encore qu'heu... Je me marierai qu'heu... quand j'aurai la goutte.

Frontin

La goutte et les poitrines au lait, font la moitié des mauvais ménages.

Le Chevalier Joueur

Pour moi qui aime la vie réglée, je vais m'établir solidement.

Le Marquis

Je ne vois point d'établissement plus solide, que de ponter qu'heu... contre une certaine dupe qui taille chez la Baronne ; c'est un gros boeuf qu'heu... qu'heu.... riche et bête à l'avenant, il taille tant qu'il a de l'argent, et il a de l'argent tant qu'il veut.

Le Chevalier Joueur

Bonne pratique, ma foi ! Bonne pratique !

Le Marquis

Il a pris la banque de la bassette pour se faire des amis : par politesse il oublie les cartes des Dames, et il paye les hommes deux fois pour éviter les querelles.

Frontin

On vous veut tenter ; Monsieur le Marquis au lait a fleuré la bourse.

Le Marquis

Si vous étiez d'humeur à vous enrichir.

Le Chevalier Joueur

Non, Marquis, non.

Frontin

Mon Maître aime la pauvreté.

Le Marquis

C'est une tonne d'or que ce gros faquin-là, jamais Banquier n'a taillé plus libéralement ?

Le Chevalier Joueur

En un mot comme en mille je ne joue plus, je ne veux plus jouer.

Le Marquis

Cela s'appelle n'être bon à rien qu'heu... bon à rien ; je vais donc courir les spectacles.

Le Chevalier Joueur

Opéra ou Comédie ?

Le Marquis

Non qu'heu... non un spectacle bien plus magnifique. Quatre de nos plus gros acteurs vont commencer une représentation la plus éblouissante ; ils ont cavé chacun trois mille louis d'or, qu'heu ; je suis curieux de voir douze mille louis d'or sur un tapis ; cela ne se voit pas tous les jours.

Le Chevalier Joueur

La représentation en sera pathétique, mais je vous jure...

Le Marquis

C'est prudemment fait, pour en avoir le plaisir il ne faut être que spectateur.

Frontin

Pour être spectateur tranquille laissez-moi cette bourse.

Le Marquis

Pour moi on me permet de perdre ma centaine, et je la risquerai... douze mille louis d'or... en or, d'or, d'or, en or, d'or.

Le Chevalier Joueur

J'avoue que c'est un spectacle à voir.

Frontin

C'est un spectacle où vous n'entrerez jamais sans payer.

Le Marquis

Voyez cela, Chevalier.

Le Chevalier Joueur

Quand je le verrais, je ne serais point tenté.

Le Marquis

Je le crois, vous êtes un homme sage, vous, et je vous empêcherai bien d'être tenté, je vous défends de manier la carte, vous êtes trop malheureux heu... Il ne faut point jouer heu... Allons, allons, je vous empêcherai bien, allons, allons.

Le Chevalier Joueur

Écoutez, j'irai, mais au moins vous me promettez que je ne jouerai point.

Frontin

Et moi je vous promets que vous jouerez.

Acte IV

Scène 1

Nérine, Angélique

Nérine

Je vous dis qu'il joue encore au moment que je vous parle avec ce Marquis enrhumé qui l'est venu prendre ici.

Angélique

Ma résolution est prise, et pour ne pas m'exposer davantage à le voir, je vais passer trois mois à la campagne.

Nérine

Partez vite pendant que vous êtes raisonnable ; car si vous le voyez votre raison partira, et vous resterez pour les gages.

Angélique

Fais avertir Dorante que je veux encore lui parler.

Nérine

Ma foi emmenez-le avec vous à la campagne, vous l'épouserez là pour vous désennuyer.

Angélique

Hélas ! Je sens bien que Dorante ferait mon bonheur, si je pouvais être heureuse sans le Chevalier.

Nérine

Sans le Chevalier ! Vous prononcez encore ce nom-là d'un ton à ne partir d'aujourd'hui.

Angélique

Va, fais mettre les chevaux au carrosse, je vais prendre congé de la Comtesse.

Scène 2

La Comtesse, Angélique

Elle l'embrasse, et Angélique reste immobile.

La Comtesse

Que je vous embrasse, ma chère enfant ! On vient de m'apprendre vos résolutions généreuses, je suis charmée. Comment donc, encore du chagrin ; ne devez-vous pas être ravie ?

Angélique

Je ne puis pas sitôt répondre à vos transports de joie.

La Comtesse

Hélas ! Je ne suis susceptible ni de joie, ni de chagrin ; je n'ai point de passion, moi : et si ce n'était l'amitié...

Angélique

Je craignais tantôt de m'être attirée votre haine ; mais je vois bien que vous n'avez point de passion. Quoi qu'il en soit, Madame, je suis très sensible à votre amitié ; je crains seulement de ne la pas mériter autant que vous le pensez.

La Comtesse

L'éloignement fortifiera votre sagesse ; éloignez-vous, mon cher coeur, fuyez la cause de vos égarements. Je veux bien me charger d'apprendre moi-même à ce petit indigne-là, que vous rompez avec lui pour jamais.

Angélique

Pour jamais, Madame, je ne dis pas cela.

La Comtesse

C'est que vous n'osez le dire ; voyez jusqu'où va le mauvais usage du siècle ; les filles sont honteuses d'avouer qu'elles sont sages.

Angélique

Si dans la suite du temps, le Chevalier changeait de conduite...

La Comtesse

Il ne se corrigera point ; mais je ne laisse pas de blâmer votre ami Dorante, il devrait vous épouser pour ne vous pas laisser dans le péril de la rechute.

Angélique

Mais, vous, Madame, pour prévenir ma rechute, vous feriez-vous la violence d'épouser le Chevalier ?

La Comtesse

Vous me réduisez à une terrible extrémité.

Angélique

Mais s'il n'y avait que cet expédient ?

La Comtesse

En vérité je crois que je devrais le faire.

Angélique

Vous le ferez donc, car vous êtes régulière à vos devoirs. Oui, Madame, je vois clairement ce que je n'avais fait que soupçonner.

La Comtesse

Soupçonner, Mademoiselle ! Soupçonner ! On ne soupçonne point une vertu aussi établie que la mienne ; et quand on me le verrait épouser, on ne devrait rien soupçonner, et il faudrait croire que je le ferais pour un bien.

Angélique

Ce serait pour votre bien.

Fort en colère.

La Comtesse

Quel discours ! J'ai besoin de toute ma modération. Pour écouter tranquillement vos sottises. Vous vous fiez sur ce que je suis maîtresse de ma colère ; partez vite.

Angélique

Mon départ vous exposerait peut-être à certaine passion, dont vous seriez moins maîtresse que de votre colère ; vous avez vos vues pendant mon absence ; vous voulez que je parte, et moi je ne veux plus partir.

La Comtesse

À vous entendre, ma petite mignonne, vous n'avez qu'à paraître pour plaire ; cependant vous n'avez pas dans le coeur du Chevalier toute la part dont vous vous flattez.

Angélique

Au moins la part que j'y ai, ne me coûte rien.

La Comtesse

Vous n'avez pas assez d'esprit pour railler, vous avez tort de vous en mêler.

Angélique

Je ne me mêle que de plaire au Chevalier.

La Comtesse

On peut plaire plus solidement par de certains mérites, où vous n'arriverez jamais.

Angélique

Je n'y arriverai pas sitôt que vous, du moins ; vous avez pris les devants.

Scène 3

Nérine, Angélique

Nérine

Lez chevaux sont au Carrosse, partons, partons, vive la campagne, et plus d'amour.

Angélique

Je ne pars point, Nérine.

Nérine

Vous ne partez point ! L'avez-vous vu ?

Angélique

Non : mais j'ai changé de résolution.

Nérine

Sans l'avoir vu, la résolution s'en est allée ; quand vous le verrez adieu la sagesse.

Scène 4

La Comtesse

La Comtesse

Je me suis trop déclarée ; la jalousie a rallumé plus d'amour que la colère n'en avait éteint. Quel parti prendre ? En offrant tout mon bien au Chevalier peut-être que... mais s'il me refuse, j'aurai perdu en vain cette réputation de vertu... En tout cas j'imagine un moyen de tirer quelque gloire du pas que je vais faire.

Scène 5

Frontin, Le Chevalier Joueur, La Comtesse

Frontin

Victoire ! Victoire ! Voici le jour heureux que la fortune nous devait : nous sommes riches à jamais.

Le Chevalier Joueur

Oui, Madame, je viens de gagner jusqu'à m'en lasser ; j'ai fait sept mains complètes avec des cartes de reprise, réjouissances, doubles, triples, rien ne tenait devant moi, Madame : la ronde était de douze coupeurs, je prend couleur au seize de couche et de belle, à partie forcée, Madame, je suis laissé d'abord à carte simple, ma main vient, je fais le provençale, on coupe, je donne, ma droite est portée au chandelier, écoutez ceci, Madame...

La Comtesse

J'ignore le langage des Joueurs, mais je veux m'en instruire pour vous faire plaisir ; Angélique n'aurait pas tant de complaisance : je suis fâchée de vous apprendre qu'elle ne veut plus vous voir.

Le Chevalier met dans le chapeau de Frontin des bijoux et de l'argent.

Le Chevalier Joueur

Ha, ha, ha, je vous crois, Madame, je vous crois : donne ton chapeau, Frontin.

La Comtesse

Pour peu qu'elle vous aimât, elle n'exigeait point que vous vous privassiez du jeu, qui dans le fond n'est qu'un délassement d'esprit tolérable.

Le Chevalier Joueur

Votre exhortation de tantôt était plus sévère.

La Comtesse

Au reste, Chevalier, je suis ravie d'avoir contribué à votre gain en vous prêtant...

Le Chevalier Joueur

Prêter ! À moi prêter ! Je n'emprunte jamais.

Frontin

L'argent de Madame vous a porté bonheur, ne le méconnaissez pas.

Le Chevalier Joueur

Quoi ! Les deux cents pistoles que tu m'a données, c'est Madame qui...

Frontin

Je vous l'ai dit, Monsieur, c'est le mémoire.

Le Chevalier Joueur

Tu es un coquin.

Frontin

Monsieur.

Le Chevalier Joueur

Un fripon.

Frontin

Ah !

Le Chevalier Joueur

Ne t'ai-je pas défendu en présence de Madame de parler du mémoire ?

Frontin

C'est une faute de jugement.

Le Chevalier Joueur

Voici de quoi vous rendre.

La Comtesse

C'est une bagatelle.

Le Chevalier Joueur

Non, Madame, il faut...

La Comtesse

Non, je veux que vous gardiez cela.

Le Chevalier Joueur

Écoutez, Madame, il y a des argents heureux. Je veux encore gagner avec le vôtre. Le jeu me doit cent mille écus, et je les gagnerai dans peu ; j'ai attrapé la veine.

La Comtesse

Vous pourriez concevoir des espérances plus solides, s'il était vrai que vous eussiez pour moi...

Le Chevalier Joueur

Beaucoup de respect, Madame, de vénération pour vos vertus.

La Comtesse

Frontin m'a expliqué vos sentiments, et...

Le Chevalier Joueur

Maraud ! Tu me fais parler je crois ?

Frontin

Prenons patience, Madame, quand la perte l'aura humilié, il nous traitera tous deux plus respectueusement.

La Comtesse

Votre vanité vous fait prendre à la lettre... Je voulais seulement connaître votre ingratitude... On sait le mépris que j'ai pour les hommes, et je n'en connais point de si méprisables que vous.

Le Chevalier Joueur

Un, deux, trois, quatre, cinq.

Scène 6

Frontin, Madame Brusquan, Le Chevalier Joueur, Babiche D'un Air Doucereux, Babiche

Frontin

Voici la fille de votre Lingère et Madame Brusquan ; les Créanciers sont des animaux d'un instinct admirable, ils sentent l'argent d'une lieue loin.

d'un air brusque

Madame Brusquan

Bonjour, Monsieur, bonjour ; le Portier m'a dit que vous ne parliez à personne, cela m'a fait croire que vous aviez de l'argent.

Le Chevalier Joueur

Dix-huit, dix-neuf, et vingt.

Madame Brusquan

En voilà, Dieu merci ; si vous ne me payez, je vais faire la diablesse.

Babiche D'un Air Doucereux

Monsieur, ma mère vous supplie très humblement de vous souvenir d'elle à votre commodité.

Le Chevalier Joueur

Vingt-huit, vingt-neuf et trente.

Babiche

Si je vous incommode, moi, je m'en irai.

Madame Brusquan

Si je vous incommode, moi, je coucherai ici.

Frontin

Je suis bien en peine, laquelle des deux sera plutôt payée ; l'une par brutalité, l'autre par douceur.

Le Chevalier Joueur

Vous prenez mal votre temps, je n'ai pas un sol.

Frontin

Son faible est de ne payer ni l'une ni l'autre.

Le Chevalier Joueur

Ne voyez-vous pas que c'est de l'argent du jeu, si je lui dérobais seulement une pistole, je reperdrais tout, vous ne voudriez pas me ruiner. Écoutez, Madame Brusquan, j'ai d'autres fonds destinés pour mes créanciers ; dans peu de temps il me sera dû quelque petite partie d'une petite rente...

Madame Brusquan

La petite partie de la petite rente sont de petites raisons... Mort de ma vie...

Babiche

Ah ! Je ne saurais entendre jurer des femmes, adieu Monsieur.

Le Chevalier Joueur

Adieu l'aimable Babiche, elle embellit tous les jours.

Frontin

Vous voyez qu'on gagne avec lui par la douceur.

Scène 7

Frontin, Madame Brusquan, Dorante

Frontin

Que ne vous faites-vous dire aussi que vous embellissez tous les jours.

Madame Brusquan

Écoutez, je sais que vous faites ici l'amoureux d'une Mademoiselle Angélique, je m'en vais carillonner chez elle... Si...

Dorante

Doucement, Madame, doucement.

Madame Brusquan

Mais, Monsieur Dorante, voulez-vous me répondre de trois cents livres ?

Dorante

Allez, je vous donne ma parole ; allez donc.

Scène 8

Le Chevalier Joueur, Dorante, Frontin

Le Chevalier Joueur

Vous voyez l'insolence, j'allais payer cette créature-là, si elle avait pris le parti de la douceur ; et je la payerai dans peu, seulement pour dégager votre parole.

Dorante

Brisons là-dessus. Qu'est-ce donc, Chevalier, j'apprends qu'Angélique a rompu de nouveau avec vous.

Le Chevalier Joueur

J'obtiendrai facilement pardon, quand on gagne on n'a pas tort ; et je n'aurais pas joué sans un pressentiment sûr. On ne refuse point à gagner sûrement deux mille louis d'or.

Dorante

Angélique ne se payera pas de cette excuse.

Le Chevalier Joueur

Elle s'en payera ; elle est trop raisonnable, je crois qu'elle s'en payera ; en tout cas l'état d'un garçon aisé a de quoi consoler.

Frontin

Ma foi oui ; se marier, ne se point marier, à l'heure qu'il est, nous déciderions cela à croix ou pile.

Dorante

L'indifférence où je vous vois pour Angélique m'autorise à vous donner un avis.

Le Chevalier Joueur

Volontiers nous nous disons nos vérités sans nous fâcher ; nous sommes deux rivaux d'une bonne pâte.

Dorante

Si quelque revers de fortune que vous ne prévoyez pas vous redonnait de l'empressement pour le mariage, vous avez une ressource, j'ai remarqué dans la Comtesse des dispositions pour vous ; elle est beaucoup plus riche qu'Angélique.

Frontin

Monsieur a raison, j'aimerais mieux tromper la plus riche.

Dorante

Convenez de bonne foi qu'Angélique n'eût pas été fort heureuse avec vous.

Montrant son xhapeau plein d'argent.

Le Chevalier Joueur

N'eût pas été ! Comment donc n'eût pas été ? J'espère bien qu'elle le sera ; je vous conseille de la plaindre, la pauvre enfant sera fort à plaindre avec des aubaines comme cela... Mon cher ami, vous serez le seul à plaindre de cette affaire-ci ; mais consolez-vous, l'espérance est votre partage. Vous pouvez attendre Angélique en secondes noces ; je suis usé moi par le jeu, je mourrai quelque jour, et pour lors Angélique fera une très jolie veuve.

Dorante

Vous devenez bien insultant dans la prospérité ; allez, tous vos procédés vous rendent indignes d'avoir des amis, et je vous déclare que je ne vous ménagerai pas plus que vous ménagez Angélique.

Scène 9

Le Chevalier Joueur, Frontin

Le Chevalier Joueur

Je lui pardonne de se fâcher, il aime sans être aimé ; c'est une situation affligeante.

Frontin

Depuis un quart d heure de prospérité, ressource méprisée ! Ami perdu ! Maîtresse oubliée.

Le Chevalier Joueur

Voici ma ressource, mon ami et ma maîtresse. Il faut convenir que le jeu est une charmante chose. Le jeu est un Pérou pour un homme qui a de la conduite. J'ai remarqué que je gagne toujours sept fois de suite ; ainsi je serai riche sans avoir obligation à personne. Je vais commencer par me faire un revenu sûr. Bonne table, gros équipages ; mais il ne faut pas laisser refroidir le bonheur : on va ouvrir chez la Baronne.

Frontin

Monsieur, il serait pourtant bon de ménager Angélique, et de voir la situation de son esprit.

Le Chevalier Joueur

Vois cela toi, vois, vois cela, je suis accablé d'affaires.

Frontin

Cependant vous devriez...

Le Chevalier Joueur

Je prétends bien la voir aujourd'hui.

Frontin

Ah ! C'est quelque chose... lui dirai-je, que vous la verrez à sept, huit, neuf heures.

Le Chevalier Joueur

La séance ne sera pas encore finie.

Frontin

Entre neuf et dix.

Le Chevalier Joueur

Bon à dix heures, on commence la grosse partie chez l'Abbé.

Frontin

À onze heures, aussi c'est bien tard.

Le Chevalier Joueur

À onze heures, non, c'est l'heure des femmes piquées.

Frontin

Et à minuit Angélique sera couchée.

Le Chevalier Joueur

N'importe, va, demande-lui toujours son heure : je cours à la fortune.

Frontin

Monsieur.

Le Chevalier Joueur

Courons à la fortune, la fortune nous attend, courons, courons à la fortune.

Acte V

Scène 1

Frontin, Le Chevalier Joueur

Frontin

La fortune nous attend... courons... courons à la fortune... elle nous attend à l'Hôpital.

Le Chevalier Joueur

Il faut avouer que le jeu est une passion bien abominable.

Frontin

Le jeu est un Pérou pour un homme qui a de la conduite.

Embrassant Frontin.

Le Chevalier Joueur

Pour ce maudit jeu on oublie tout, devoir, fortune, amis maîtresse. Ah ! Mon pauvre Frontin !

Frontin

Vos deux mille Louis d'or sont partis ; mais en récompense il vous est revenu de la douceur d'esprit et de la morale.

Le Chevalier Joueur

Je serais à demi consolé, si le Marquis me rapportait le portrait qu'il m'a gagné ; il m'a promis de venir me le mettre sur une carte contre un petit contrat qui me reste encore là-haut.

Frontin

Vous avez perdu le portrait de votre maîtresse ?

Le Chevalier Joueur

Que veux-tu, quand la fureur du jeu me possède...

Frontin

Vous joueriez l'Original s'il était garni de diamants.

Le Chevalier Joueur

J'entends le Marquis, il monte à ma chambre. Va dire à Angélique que je suis dans un instant au rendez-vous qu'elle m'a donné, je vais regagner son portrait.

Scène 2

Frontin

Frontin

Il va regagner au plus vite, oui... c'est-à-dire perdre le petit Contrat unique. Ah ! Pauvre petit Contrat ! Vous m'aviez été promis pour mes salaires, peut-être qu'en ce moment mon contrat est facé.

Scène 3

Nérine, Angélique, Frontin

Nérine

Oh je suis lasse de suivre votre colère de chambre en chambre ; vous entrez chez la Comtesse pour lui parler, et vous en ressortez sans lui avoir rien dit ; vous appelez Dorante, puis vous lui tournez le dos. Marcher à grands pas, rester immobile, pâlir, rougir, fureur, tendresse, enrager, soupirer, la crise est violente, je souhaite qu'elle tourne à bien ; en vérité les discours de ce petit vilain-là, votre portrait joué, le rendez-vous manqué, tout cela devrait bien vous déterminer.

Angélique

Ah !

Frontin

Madame...

Angélique

Ingrat !

Frontin

Ce n'est pas moi.

Angélique

Mépris, fourberie, mensonge.

À Angélique.

Frontin

Ce sont les vertus de son état. Ah ! Madame... c'est le jeu. Il fuyait le péril, lorsqu'un Marquis déterré s'est opiniâtré à le poursuivre les cartes à la main ; Laissez-moi, dit mon maître, on m'attend pour signer un contrat de mariage. Mauvaise excuse, dit le Marquis, mêlant malicieusement les cartes à nos yeux : au jeu comme en amour, l'objet triomphe des résolutions, vous le savez, Madame. Par exemple, si vous voyez mon maître à vos genoux, l'objet... je vais faire venir... l'objet.

Scène 4

Nérine, Angélique

Nérine

Et vous serez assez lâche pour l'attendre ?

Angélique

Hélas !

Nérine

La réponse est courte, mais elle est claire.

Angélique

Non, Nérine, c'est Dorante que j'attends ; que ne vient-il m'aider à vaincre un reste de passion qui m'agite encore malgré moi ?

Scène 5

Angélique, Dorante

Angélique

Venez Dorante, venez m'aider à haïr le Chevalier autant qu'il le mérite, ne le ménagez plus, vous ne sauriez me plaire qu'en me parlant de son ingratitude.

Dorante

Avec de tels discours je ne vous plairai pas longtemps.

Angélique

Hé ! Si vous craignez ma faiblesse, prévenez-la donc, je vous l'ai déjà dit : servez-vous du pouvoir que vous avez sur mon esprit ; ma raison, mon estime, mon coeur même, tout se déclare en votre faveur ; parlez, je suis à vous, si vous voulez.

Dorante

Non, Madame, non, je ne veux point qu'un engagement précipité vous expose aux retours d'une passion mal éteinte ; et je serais au désespoir que vous manquassiez d'être heureuse avec lui, si vous pouvez l'être.

Scène 6

Frontin, Nérine, Angélique, Dorante

Frontin

Si vous voyiez mon maître en l'état où il est, vous lui pardonneriez par pitié.

Nérine

C'est-à-dire qu'il joue de son reste.

Frontin

C'est pour le coup, Madame, qu'il achève de rompre entièrement avec le jeu, c'était pour regagner votre portrait ; et mâsse sans plus a-t-il dit, car on m'attend, de sans plus en sans plus, le combat s'est échauffé ; mon maître affaibli par l'ennemi, est étendu sur son canapé sans pouls, sans mouvement...

Nérine

Et sans argent.

Frontin

Ah Frontin ! S'est-il écrié, déchirant tendrement un jeu de cartes : va dire à l'adorable Angélique que je suis un misérable, un scélérat indigne.

Nérine

Voilà les premières paroles de vérité qui soient sorties de sa bouche.

Angélique

Va, dis à ton maître qu'il ne se présente jamais devant moi.

Bas.

Dorante

Non, Madame... Commencez à vous servir du conseil que je vous ai donné, pour connaître le fond du coeur de cet homme-là.

À Dorante.

Angélique

Frontin, dis donc à ton maître qu'il vienne me trouver. Où allez-vous Dorante ? Ne m'abandonnez pas.

Frontin

Ils ont machiné quelque chose contre mon maître, je voudrais bien voir comment il s'en tirera.

Scène 7

Le Chevalier Joueur, Le Marquis

Le Chevalier Joueur

Vous me coupez la gorge ! Oui monsieur, c'est me couper la gorge que de me quitter sur ma perte ; je perds cinq cent pistoles de suite contre un portrait que je veux r'avoir.

Le Marquis

Ma poitrine ; qu'heu, ma poitrine ; la vie m'est plus chère que l'argent, qu'heu, qu'heu. Il y a huit jours que je n'ai pas dormi.

Le Chevalier Joueur

Il faut dormir, Monsieur, il est permis de dormir, dormez Monsieur dormez dormez, mais, tenez-moi jeu seulement le reste de la nuit.

Le Marquis

Oh ! Vous êtes insatiable, qu'heu ; je vous gagne cinq cent pistoles sur votre parole, ne devez-vous pas être content.

À Frontin.

Le Chevalier Joueur

Je le suis aussi, je ne me plains pas de vos manières, vous êtes beau Joueur, honnête Joueur, galant homme. Frontin apporte un flambeau ; Monsieur, me va faire la grâce de me donner encore une taille.

Le Marquis

Non, Monsieur, qu'heu, je ne veux point vous pousser à bout.

Le Chevalier Joueur

Hé ! Monsieur, achevez-moi, par grâce, ruinez-moi, que je vous aie cette obligation-là, ruinez-moi.

Le Marquis

Hé morbleu ! Ne l'êtes-vous pas ruiné ?

Le Chevalier Joueur

Je vous en conjure, abîmez-moi.

Le Marquis

J'y ai fait tout de mon mieux, bon soir.

Scène 8

Le Chevalier Joueur

Restant immobile, et regardant le valet qu'il tire du jeu de cartes, laissant tomber le reste.

Tenant la carte dans les dents et secouant la tête.

Il pleure et regardant le valet de pique.

Colère violente.

De rage il jette sur le flambeau, le Chapeau de Frontin, et tombe dans un fauteuil.

Le Chevalier Joueur

Il s'en va... Après m'avoir gagné mon âme, je taille, je perds tout sur la même carte, et c'est un valet... Ah traître de valet ! Tu es ma carte d'aversion... D'aversion... Tu es ma bête, bourreau, scélérat, infâme. Hon, que n'es-tu en vie. Que je suis malheureux ! Injuste valet de pique, que t'ai-je fait pour me persécuter ?... Parle donc, parle valet détestable ? Pourquoi t'acharnes-tu sur moi ? Tu viens quatre fois quatre fois sonica sonica.

Scène 9

Nérine, Le Chevalier Joueur, Angélique, Frontin

Nérine

Il a éteint la lumière.

Ironiquement.

Se frappant la tête du poing.

Vite.

Par secousses.

Désespoir.

Le Chevalier Joueur

Un homme vient me trouver, me gagne tout mon bien, cela est-il naturel ? Je suis filouté, oui, je suis volé, volé ; mais je n'ai que ce que je mérite. Oui Chevalier, tu le mérites, pourquoi joues-tu ? Ô ! Joue à cette heure que tu n'as pas un sol ; joue... Joue Chevalier mon ami, joue mon enfant, joue mon coeur. Joue maraud, joue traître, joue enragé maudit ; tu as joué ton bien, ton sang, ô joue-toi, toi-même... Me voilà ruiné... J'en suis ravi, j'en suis ravi... J'en suis ravi... Je ga...gne... deux... mille pistoles, et je ne veux pas quitter ; oui deux mille pistoles, tu les gagnais, et tu n'es pas content, insatiable !... Que veux-tu donc gagner ? Le diable : tu gagneras la rage qui te crève, la peste qui t'étouffe... Un poignard, un poignard... pour te poignarder.

Angélique

Ah ! S'il s'allait faire mal.

Nérine

Hé ! Paix donc.

Frontin

Tout est perdu, Angélique vient d'entrer, elle aura entendu le poignard, allons Monsieur, il faut jouer ici de tête.

Le Chevalier Joueur

Oui, je devrais me poignarder, puisque j'ai déplu à l'adorable Angélique.

Haut.

Frontin

Fort bien. Ah ! Que Angélique est heureuse d'être aimée si sincèrement ! Monsieur si vous alliez vous jeter à ses pieds.

Le Chevalier Joueur

Non : je veux éviter sa présence ; peut-être qu'elle aurait assez de tendresse pour me pardonner, je ne mérite plus qu'elle me pardonne ; il faut que le désespoir...

Angélique

Arrêtez Chevalier.

Frontin

Ah Madame ! Vous avez bien fait de parler, il allait se désespérer : hé ! Monsieur, ne vous désespérez pas, attendez que j'aie été quérir de la lumière.

Nérine

Vous vous attendrissez ; mais souvenez-vous du conseil de Dorante.

Frontin

Est-il mort, Mademoiselle ?

Angélique

Ah ! Chevalier en quel état vous réduisez-vous ? Parlez-moi donc ?

Le Chevalier Joueur

Laissez-moi me punir.

Angélique

Demeurez.

Le Chevalier Joueur

Vous avez encore la faiblesse de m'arrêter ? Mais hélas ! C'est moi qui n'ai pas la force de vous fuir.

Angélique

Nous allons voir si votre désespoir est véritable, et si vous m'aimez autant que vous le dites ; sachez donc que je ne puis être à vous qu'à certaine condition.

Nérine

Voici le fait ; Mademoiselle veut bien que vous disposiez de sa personne, mais elle ne veut pas que vous puissiez disposer de son bien.

Le Chevalier Joueur

Ah, charmante Angélique, je ne veux posséder que vous ; trop heureux de vous donner cette preuve de mon amour et de mon désintéressement. Mais je fais réflexion que vous manquez de confiance en moi, et vous dites que vous m'aimez.... Non, non, et plus j'examine votre proposition, plus ma délicatesse en est blessée.

Scène 10

Nérine, La Comtesse, Dorante, Frontin, Angélique, Le Chevalier Joueur

Nérine

Venez guérir la délicatesse de Monsieur.

La Comtesse

Qu'y a-t-il donc ?

Dorante

De quoi s'agit-il.

Nérine

Par délicatesse d'amour, Monsieur veut ruiner sa maîtresse, et elle lui propose grossièrement une séparation de biens...

La Comtesse

Pour moi si j'estimais un homme, je le rendrais maître absolu de tout ce que je possède.

Frontin

Madame est dans le vrai de l'amour, c'est là où il fait bon.

Angélique

Hé bien, Chevalier, acceptez-vous ma proposition ?

Le Chevalier Joueur

Non, mademoiselle, non, vous n'avez que l'intérêt en vue, et moi c'est le coeur seul que je demande.

Nérine

C'est l'argent seul que Monsieur demande.

Angélique

C'est par votre conseil, Dorante, que je me suis désabusée, sans vous j'eusse été malheureuse, il est juste que je vous rende heureux.

Scène 11

Le Chevalier Joueur, La Comtesse

Le Chevalier Joueur

Je n'en suis point jaloux, je suis si pénétré des bontés de Madame la Comtesse...

La Comtesse

Vous avez entendu ce que je viens de dire, je ne m'en dédis point ; oui Chevalier, je sacrifierais tout pour un homme que j'estimerais, mais vous vous êtes rendu indigne de mon estime, cherchez une autre dupe que moi.

Scène Dernière

Le Chevalier Joueur, Frontin

Le Chevalier Joueur

Angélique, Dorante, la Comtesse, tout m'abandonne !

Frontin

Il n'y a que moi qui vous demeure Monsieur ; et vous avez un valet affectionné qui vous suivra jusques sur le bord de la rivière, car je n'ai pas mérité comme vous de me noyer.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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