Scène 1
Valère, Isabelle
Valère
Quoi ! Ne pouvoir tirer raison de mes deux tantes !
Isabelle
Je n'en puis revenir. Quelles extravagantes !
Valère
Oui, plus j'y pense, et moins je vois d'expédients...
Isabelle
Avoir pour un neveu des procédés criants !
Valère
Nous n'en tirerons rien.
Isabelle
Ô dieux!
Valère
Tantes cruelles, Depuis dix ans toujours injustices nouvelles,: Juste ciel !
Isabelle
Quel travers ! mais....
Valère
Quelle cruauté ! Se désoler ainsi chacun de son côté, Sans trouver nul moyen de réduire ces folles !
Isabelle
Mon père leur a dit de piquantes paroles, Et va les menacer encor séparément. Car chacune se tient dans son appartement.
Valère
Oui, depuis peu je vois que toutes deux s'évitent, Se disent quelques mots en passant, et se quittent. Pour moi, quand je leur parle, elles tournent le dos ; Leur dureté pour moi paraît à tout propos.
Isabelle
Leur dureté pour vous les condamne. Ah, Valère ! Elles poussent trop loin leur mauvais caractère : Ne vous pas aimer !
Valère
Moi, j'espérais que par vous Mes deux tantes feraient quelque chose pour nous, Et que vous ayant vue, adorable Isabelle, Elles s'attendriraient.
Isabelle
Leur barbarie est telle, Qu'elles parlent de vous avec aversion.
Valère
Vous voir, n'approuver pas ma tendre passion, Ah ! Quel travers d'esprit !
Isabelle
Pouvoir haïr Valère ! Leur mauvais coeur me fait trembler, j'en désespère.
Valère
Votre père pourtant va les presser ; ainsi Nous espérons encore ; il va nous joindre ici.
Isabelle
Oui, donnons-nous au moins ce moment d'espérance, Mais je suis indignée encore, quand je pense À leurs derniers discours.
Valère
Sur elles vous comptiez ; Car elles vous ont fait hier cent amitiés.
Isabelle
C'est par-là que je vois qu'elles m'ont méprisée. Car c'est en m'embrassant qu'elles m'ont refusée. La prude méprisante avec ses airs hautains Prend un ton doucereux, et mêle à ses dédains Et caresse affectée, et fade raillerie ; Vous mord en vous flattant, talent de pruderie : « Ma tendresse pour vous, m'a-t-elle dit là-haut, Fait que je ne veux pas vous marier sitôt, C'est-à-dire, donner au neveu qui me presse, Du bien pour satisfaire une folle tendresse. Moi! Me rendre complice en vous autorisant ! » Et cent discours pareils d'un ton demi-plaisant. « Faites, faites plutôt contre le mariage, Comme nous, un dédit qui vous maintienne sage. Pour vous faire imiter notre force d'esprit, Nos refus vous tiendront du moins lieu de dédit.»
Valère
Voilà ses sots discours, toujours même rubrique. Mais rien de si borné que son esprit gothique. Sans monde, sans bon sens, ne hantant que sa soeur, Moins dure qu'elle, mais plus folle par malheur.
Isabelle
Je suis contre Araminte un peu moins indignée. Même dans des moments j'ai cru l'avoir gagnée, Mais son esprit, sujet aux révolutions, S'agite en même temps de plusieurs passions. Dans sa vivacité brouillonne et turbulente, Voici ce que m'a dit à peu près cette tante : « J'extravague parfois, mais j'ai des sentiments ; J'aimerais l'amour, mais j'abhorre les amants. Abhorrez-les aussi, je le veux, je l'ordonne. Sans cesse je promets, mais jamais je ne donne. Je hais bien mon neveu, mais je vous aime tant.» De ses galimatias je conclurais pourtant Qu'elle ferait pour vous plus que sa soeur aînée; Mon père vient.
Valère
Je vais savoir ma destinée.
Isabelle
Je tremble. Ah ! Je le vois accablé de chagrin.
Valère
Son abord me saisit, mon malheur est certain.
Scène 2
Géronte, Isabelle, Valère
Géronte
Vous devinez assez, en voyant ma tristesse, Que je n'ai qu'un refus : ma bonté, ma tendresse En cette occasion m'ont trop parlé pour vous. Prenez votre parti, ma fille.
Isabelle
Partons-nous ?
Géronte
Oui, ma fille.
Valère
Qu'entends-je !
Isabelle
Ah ! Quel coup pour Valère !
Géronte
Vos tantes ont rendu ce départ nécessaire.
Valère
Quoi ! Charmante Isabelle, il ne faut plus vous voir ? Quoi ! Monsieur, vous voulez me mettre au désespoir ? Vous allez m'arracher Isabelle ?
Géronte
Oui, Valère.
Valère
Ah ! Vous allez du moins conjurer votre père De rester à Paris encore quelques jours.
Isabelle
Non, Valère.
Valère
Eh ! Monsieur...
Géronte
Inutiles discours.
Valère
Ah! Si vous le vouliez, adorable Isabelle....
Géronte
Je ne le voudrais pas ; mais par bonheur pour elle, Elle veut là-dessus ce qu'elle doit vouloir, Retourner en province, enfin ne plus vous voir.
Valère
Eh ! Vous y consentez ?
Isabelle
Il le faut bien, Valère. Je vous donnais mon coeur par l'ordre de mon père, J'obéissais alors : il veut présentement Que je vous l'ôte, il faut l'avouer franchement, Je n'ai pas sur ce point pareille obéissance ; Mais je pars.
Valère
Quoi ! Monsieur, m'ôter toute espérance ?
Géronte
Il faut bien vous l'ôter, puisque je n'en ai plus. Vous espériez tirer quarante mille écus Des restitutions que nous feraient vos tantes, Je vous le dis encor, ces deux extravagantes S'en tiennent au dédit qu'elles ont fait pour vous, Disant, vous ne pouvez rien exiger de nous, Qu'en cas que de nous deux quelqu'une se marie. Elles ont cinquante ans. C'est une raillerie De croire rien tirer d'un semblable dédit Il me faut de l'argent, à moi, mon bien périt; On me ruine ; enfin je dois, en homme sage, Faire dans ma province un autre mariage Qui me tire d'affaire.
Valère
Il est vrai. Mais enfin....
Géronte
Brisons là-dessus. C'est avec bien du chagrin : Mais nous partons demain, il le faut.
Isabelle
Ah, Valère ! Si je suis par raison les ordres de mon père, Soyez sûr qu'en partant...
Géronte
Abrégeons les adieux : Quand il faut se quitter, le plus tôt, c'est le mieux.
Valère
Je suis au désespoir. Ah ! Ce départ me tue.
Scène 1
Frontin, Valère
Frontin
Monsieur ?
Valère
Qu'est-ce donc ?
Frontin
C'est Frontin qui vous salue.
Valère
Que vois-je ?
Frontin
Vous voyez votre valet Frontin. Qui portait la livrée encore ce matin.
Valère
Que veut dire cela ? Pourquoi cet équipage ?
Frontin
Vous ne pourrez jamais le deviner, je gage.
Valère
Quel habit as-tu donc ? C'est un des miens, je crois.
Frontin
Cela se pourrait bien, car il n'est point a moi.
Valère
Et ma perruque ?
Frontin
Bon ! Est-ce que j'en achète ? J'ai trouvé celle-là sous ma main toute faite, Et votre plus beau linge, et votre gros brillant
Valère
Je t'ai vu quelquefois faire l'extravagant, Mais jamais tu ne fus à tel point d'insolence.
Frontin
Cela vient tout à coup, monsieur, par l'opulence.
Valère
Tu prends fort mal ton temps, maraud, pour plaisanter.
Frontin
Je prends mon temps fort bien, et j'ose me vanter De savoir ménager les bons moments d'un maître.
Valère
A mes yeux ainsi fait avoir osé paraître !
Frontin
Je m'en suis bien gardé, monsieur, jusqu'à présent ; Et vous m'eussiez traité de maraud, d'insolent, Ne travaillant d'abord qu'à mes propres affaires. J'ai pris pour me cacher tous les soins nécessaires, Vous m'auriez empêché d'agir comme j'ai fait. Tromper finement, c'est vertu dans un valet ; Vous auriez cru que c'est un vice dans un maître. C'est à l'extrémité que je vous fais connaître... Vous êtes scrupuleux ; enfin, il a fallu Ce que j'ai fait pour vous, le faire à votre insu.
Valère
Qu'as-tu donc fait pour moi !
Frontin
C'est une bagatelle, Je travaille à vous faire épouser Isabelle.
Valère
Frontin, mon cher Frontin , tu travailles pour moi. Par quel moyen ? Comment ? Et vite explique-toi.
Frontin
Je m'explique d'abord, moi, sur ma récompense: C'est par-là que toujours mon zèle ardent commence. Si je vous fais avoir votre Isabelle...
Valère
Eh bien ?
Frontin
Linge, habits, diamant, j e ne vous rendrai rien. Si l'habit m'est trop long, trop court, vaille que vaille : Mais pour le diamant, il est fait pour ma taille.
Valère
Je te donnerai tout.
Frontin
Écoutez mon récit. Avec quelque pistole et ce brillant habit, Trouvant au lansquenet quelques cartes heureuses, Et me faisant lorgner par de vieilles joueuses, Avec une, surtout, j'ai fait un petit fond. Elle a l'esprit stérile, et le babil fécond, Le ton railleur : elle est plus folle que plaisante. La reconnaissez-vous, monsieur ? C'est votre tante.
Valère
C'est elle-même. Eh bien ! Tu me dis donc qu'au jeu Tu gagnes de l'argent à cette tante ?
Frontin
Un peu. Mais j'ai de plus gagné son coeur ; elle m'adore.
Valère
Elle t'aime ?
Frontin
Oui, monsieur, et fait bien pis encore, Elle m'épouse.
Valère
Bon !
Frontin
Votre valet Frontin Pourrait être votre oncle ou bel-oncle demain.
Valère
Quoi ! Sérieusement ?
Frontin
La chose est sérieuse, Je suis de taille à rendre une vieille amoureuse.
Valère
Sans doute. Mais enfin pour épouser d'abord, Il faut connaître un homme.
Frontin
Elle me connaît fort. Un mois de lansquenet fait bien connaître un homme. Me disant d'un pays d'entre Paris et Rome, J'ai pris d'abord un nom... nom à demi connu, Là... comme en prennent ceux qui n'en ont jamais eu.
Valère
Comment te nomme-t-on ?
Frontin
C'est le chevalier Clique, Nom noble. Elle me croit d'une famille antique.
Valère
Je ne puis revenir de mon étonnement.
Frontin
Bon, ce n'est encor rien : j'ai fait bien plus.
Valère
Comment ?
Frontin
Voyant que le hasard me donnait une tante, Mais qu'il m'en fallait une encore...
Valère
Eh bien ?
Frontin
Je tente Un projet difficile, étonnant, hasardeux. Dans la même maison je les vois toutes deux. Je savais, il est vrai, qu'Araminte honteuse Fuyait sa soeur, depuis qu'elle était amoureuse. Pour plus de sûreté près de l'autre je prends Autre nom, autre esprit, airs, habits différents. D'un grave sénéchal faisant le personnage, Je prends l'air composé, ton grave, froid visage, Disant comme elle un rien d'un ton sentencieux, Comme elle, de l'hymen censeur fastidieux. Mon nom de sénéchal, c'est Groux. Je me présente. Conformité d'esprit charme la prude tante. Auprès d'elle, en un mot, monsieur, j'ai réussi.
Valère
Quoi donc ! Mon autre tante ?
Frontin
Elle m'épouse aussi.
Valère
Le fait est singulier. Mais de leur bienveillance Que prétends-tu tirer ?
Frontin
De leur extravagance Nous tirerons, je crois, quelque argent du dédit : Mais dites-moi comment fut fait leur double écrit ?
Valère
Voici le fait. Tu sais leurs chicanes cruelles. Pour restitution, je n'ai pu tirer d'elles Qu'un peu de sûreté sur leur succession, Serments de bien tenir leur résolution Contre le mariage entre elles si constante : Ce fut ce voeu fameux de l'une et l'autre tante, Qui se renouvela pour lors à mon profit : J'eus d'elles deux billets en forme de dédit. Chacune me promet qu'en cas de mariage, De la succession elle me dédommage. Chacun de leurs billets est de cent mille francs.
Frontin
Je tirerai parti des billets. Mais j'entends.... Ah, bon ! C'est un laquais de moi, chevalier Clique.
Scène 4
Laquais, Frontin, Valère
Laquais
Le temps presse, monsieur ; au notaire on s'explique, Et tout serait perdu ; vite, déguisez-vous.
Frontin
C'est qu'il faut que je sois d'abord sénéchal Groux. Attendez-moi là-haut chez la tante Araminte, Elle vient de sortir : là je pourrai sans crainte Vous instruire de tout.
Valère
J'y vais.
Frontin
Je vous rejoins.
Scène 5
Frontin
Frontin
Je croyais bien avoir deux jours de temps au moins ; Mais toutes deux prenant l'argent chez le notaire, Vont découvrir la mèche. Il faut brusquer l'affaire.
Scène 6
Frontin, Bélise
Frontin
Ah, bon la prude sort. Pour avoir imité Trait pour trait sa fadeur, sa froide gravité, Je lui plus. Il ne faut, pour plaire à cette sotte, Qu'être l'écho flatteur de sa fade marotte. Madame...
Bélise
Ah, sénéchal ! Quoi ! Vous êtes ici ? Je rêvais.
Frontin
Vous rêviez ? Moi, je rêvais aussi.
Bélise
Je rêvais au bonheur d'une femme insensible.
Frontin
Je revois au bonheur d'un homme incombustible.
Bélise
Qui voit avec froideur l'homme le plus charmant.
Frontin
Qui voit avec dédain l'objet le plus aimant
Bélise
Ensuite avec frayeur considérant que j'aime, Je m'étonnais de voir ce changement extrême, Qu'en moins de quinze jours vous avez fait en moi,
Frontin
J'envisageais avec une espèce d'effroi Qu'en moi vous avez fait une métamorphose.
Bélise
Tous deux en même temps pensions donc même chose ?
Frontin
Même chose, et toujours sympathie entre nous.
Bélise
Quelle démarche, ô ciel, vous prendre pour époux! Cela me fait trembler.
Frontin
Je frissonne, madame, Du pas que je vais faire, en vous prenant pour femme.
Bélise
Moi qui par mon exemple ai maintenu ma soeur Dans le voeu qu'elle a fait de bien garder son coeur ! Elle me respectait comme la plus parfaite : Me faudra-t-il rougir devant une cadette ?
Frontin
Moi qui de mon aîné réprimant les ardeurs, Forçant au célibat même jusqu'à mes soeurs, Dans l'histoire voulais, pour distinguer ma place, Y mériter le nom d'extincteur de ma race !
Bélise
Moi qui du mariage abhorrais jusqu'au nom, Et qui me suis acquis par-là tant de renom !
Frontin
Moi, le sénéchal Groux, caustique philosophe, Qui raille l'épouseur, l'insulte, l'apostrophe !
Bélise
J'appelle un mariage un dédale, un écueil.
Frontin
La prison des désirs, des vivants le cercueil.
Bélise
Un abîme. Et voilà qu'un penchant insensible...
Frontin
Vers l'abîme une pente...
Bélise
Oui, douce...
Frontin
Imperceptible...
Bélise
Me mène au bord.
Frontin
Le pied me glisse, et m'y voilà.
Bélise
M'y voilà. Mais du moins le monde conviendra Que je vous ai choisi par goût pour la sagesse.
Frontin
Notre mariage est de la plus sage espèce.
Bélise
Mais tout mon embarras, monsieur lé sénéchal, C'est qu'eN me mariant, il faut (voilà le mal), Il me faudra payer ce dédit. Comment faire ? Ce billet de dédit, que j'ai fait à Valère. Cette folle de soeur inventa ce dédit. Nous fîmes deux billets à ce neveu maudit. Tout retombe sur moi, seule je me marie. Il faudra payer seule, et de sa raillerie Je vais en rougissant essuyer tous les traits.
Frontin
Pendant que nos amours sont encore secrets, Composez, retirez vos billets de Valère.
Elle sort.
Bélise
C'est mon intention. Je vais de mon notaire Prendre pour ce neveu quelque somme d'argent. Sans doute il me rendra mon billet à l'instant. Mais si ma soeur découvre... ah ! Le coeur me palpite ! Par raison et par honte avec soin je l'évite, Depuis que je vous vois, je n'ose plus la voir.
Frontin
Nous toucherons l'argent qu'elle va recevoir.
Scène 7
Laquais, Frontin
Laquais
Monsieur, changez d'habits, ou cachez-vous bien vite : Araminte est rentrée.
Frontin
Il faut que je l'évite. Mais non ; ôtons cela : je vais l'attendre ici. Le temps presse ; tiens, prends cette perruque-ci : En nouant celle-là, j'aurai l'air plus comique ; Folâtre, négligé, c'est le chevalier Clique. Pour charmer une folle, il faut extravaguer.
Scène 8
Araminte, Frontin
Araminte
Je cours en étourdie. On vient de m'intriguer... Je tremble... J'ai pourtant cent choses à vous dire, Et plaisantes. Je rais d'abord vous faire rire. Mais non : le sérieux est ici plus pressé. Ma soeur me voyant là, fièrement a passé. J'en ai frémi... C'est dont nous parlerons ensuite. Commençons par vous faire admirer ma conduite. Douceur et complaisance ont caché mes chagrins ; Cependant en secret j'espérais, mais je crains... Au reste, je ressens une joie infinie, Vous m'allez délivrer de cette tyrannie, De ma soeur... et de plus je hais ce neveu-là. Je vais vous arranger par ordre tout cela. Mais parlez le premier, quel parti dois-je prendre ? Parlez tout à loisir, car j'aime à vous entendre. En reprenant haleine, on vous écoutera : Parlez de votre amour, et l'on y répondra. Parlez...
Frontin
Si je me tais, c'est parce que la foule Des mêmes passions dont le tourbillon roule En vous, ainsi qu'en moi, m'empêche de parler ; Car en vivacité j'ose vous égaler. Tristesse, joie, amour, haine, crainte, espérance... Mais mon amour surtout m'a réduit au silence ; Je n'ai pu dire un mot, parce que vous parliez.
Araminte
Vous êtes tout esprit, quoique vous vous taisiez ; Car votre air, vos façons, vos regards, tout s'explique : Tout en vous parle au coeur, mon cher chevalier Clique.
Frontin
Tout en vous étant beau, tout en moi vous aimant, Tout en moi, tout en vous par un rapport charmant, Tout en vous, tout en moi demande mariage.
Araminte
Il est vrai : mais je crains ce dédit qui m'engage, Et je crains encor plus cette sévère soeur, Qui croit que c'est un crime, hélas ! D'avoir un coeur, Et qui fit faire au mien ce voeu d'indifférence Que je voudrais avoir rompu dès mon enfance, C'est-à-dire dès l'âge où mon discernement Eût pu vous distinguer, vous choisir pour amant. Oui, mon cher chevalier, oui, je vous le répète, Je vous aime trop tard, sans cesse je regrette Trente ans que j'ai passés sans vous avoir connu.
Frontin
Je n'en ai que vingt-cinq ; mais je serais venu En ce monde vingt ans plus tôt pour vous connaître. Çà, le temps étant cher pour nous, comme il doit l'être, Voyons, vite, réglons, qu'avez-vous résolu ?
Araminte
J'ai vu, revu, réglé, déterminé, conclu : Dussé-je être en horreur à cette soeur sauvage, Qui pour elle et pour moi hait tant le mariage, Vous serez mon époux dès demain, dès ce soir.
Frontin
Mais à l'essentiel il faut d'abord pourvoir. Avant qu'à votre soeur nous déclarions l'affaire, Il faudrait retirer les billets de Valère. Composez avec lui, votre argent est-il prêt ?
Araminte
Oui, j'ai tout retiré ; car c'est mon intérêt Qu'avant que ma soeur sache, hélas ! Mon mariage, Ce dédit soit rompu : je suis prudente et sage.
Frontin
Hâtez-vous. Je vais voir mes illustres parents, Pour leur communiquer le parti que je prends.
Scène 9
Araminte
Araminte
Envoyons au plus vite un laquais à Valère. Mais que vois-je ! Ma soeur rentre avec le notaire. Sur l'argent que j'ai pris, elle va s'irriter : Il vient l'avertir.
Scène 10
Bélise, Araminte
Bélise
Oui, ma soeur a vu monter Le notaire. Elle va deviner le mystère.
Araminte
Je la vois agitée : ah ! Je crains sa colère. Où dirai-je que j'ai voulu placer l'argent ?
Bélise
Ah ! Je vois qu'elle sait la chose ; il vaut autant Lui dire un fait duquel au moins elle se doute.
Araminte
Il faudra tôt ou tard, au fond, quoi qu'il m'en coûte, Dire que cet argent est pour me marier.
Bélise
Tôt ou tard à ma soeur il faut me confier.
Araminte
Je tremble. Lui ferai-je entière confidence ? Hasardons.
Bélise
Parlons-lui.
Araminte
Ma soeur.
À part.
Bélise
Ma soeur, je pense. Que... la peur me saisit.
Araminte
La honte éteint ma voix.
Bélise
Pour placer un argent quand on s'est fait des lois...
Araminte
Quand d'un argent commun toute seule on dispose...
Bélise
On devrait avertir qu'on le prend, mais on n'ose.
Araminte
On devrait confier à sa soeur...
Bélise
Oui, d'abord...
Araminte
On doit...
Bélise
On craint...
Araminte
C'est moi...
Bélise
Je l'avouerai...
Araminte
J'ai tort.
Bélise
On doit demander grâce...
Araminte
Une faute si grande...
Bélise
Oui, quand on s'est promis...
Araminte
Ma soeur, je vous demande Pardon...
Bélise
Pardon, ma soeur...
Araminte
Pardon...
Bélise
Pardon...
Araminte
Comment ? Nous demandons pardon toutes deux ?
Bélise
Mais vraiment Vous me le demandez, quelle est donc votre offense ?
Araminte
C'était vous qui d'abord le demandiez, je pense ; Que m'avez-vous donc fait ?
Bélise
Mais vous-même, ma soeur ?
Araminte
Dites-moi vos secrets.
Bélise
Ouvrez-moi votre coeur.
Araminte
Eh mais... vous aurez su sans doute du notaire, Que j'ai pris cet argent.
Bélise
Vous en aviez affaire. Vous avez eu raison de prendre votre bien, Car chacun à son gré peut disposer du sien.
Araminte
Pour le placer ailleurs j'ai cru pouvoir le prendre.
Bélise
Vous n'avez là-dessus aucun compte à me rendre. J'ai pris le mien aussi.
Araminte
Tant mieux, ma soeur, tant mieux Je calme là-dessus mes désirs curieux.
Bélise
Vous avez bon esprit, vous n'êtes point gênante.
Araminte
On est libre avec vous, que vous êtes charmante !
Bélise
Hélas ! Je ne vous ai jamais gênée en rien, Hors sur le mariage, et c'est pour votre bien. Si d'être fille enfin l'ennui vous allait prendre, J'aurais compassion, comme une soeur bien tendre, D'un faible...
Araminte
Ah ! Vous n'aurez jamais ce faible-là S'il vous venait pourtant, car la plus sage l'a, Loin de vous condamner, j'aurais la complaisance...
Bélise
Ahi ! Soyez sûre aussi de ma condescendance:
Araminte
Parfois l'une pour l'autre il faut s'humaniser.
Bélise
Hélas ! Je serais fille à vous autoriser, En me mariant, moi, sans en avoir envie.
Araminte
Eh ! Mariez-vous vite, oui, j'en serais ravie, Car enfin je pourrais...
Bélise
Quoi ! Comment ?
Araminte
Mais, ma soeur...
Bélise
Auriez-vous pu laisser surprendre votre coeur ?
Araminte
Et vous ?
Bélise
Mais vous ?
Araminte
Mais vous ?
Bélise
Eh !
Araminte
Mais oui.
Bélise
Moi de même.
Araminte
Embrassez-moi, ma soeur.
Bélise
Ma soeur, que je vous aime ! Oui, nous sommes en tout vraiment soeurs en ce jour.
Araminte
On sait que les bons coeurs sont tous faits pour l'amour. Vous vouliez rester fille, ah ! Quelle extravagance !
Bélise
J'admire, comme vous, avec quelle imprudence Nous fîmes à trente ans ce voeu prématuré.
Araminte
Celui que vous aimez vous en a libéré. Sans doute, chère soeur, sage comme vous êtes, Vous avez médité sur le choix que vous faites.
Bélise
Vous, dont le goût est fin, exquis, apparemment Vous avez fait un choix avec discernement.
Araminte
Vif, enjoué, badin ; c'est un jeune homme aimable.
Bélise
Celui que j'aime est jeune, et pourtant respectable, Sage, grave, posé.
Araminte
Le mien toujours en l'air.
Bélise
Une solidité...
Araminte
Brillant comme un éclair.
Bélise
Qui parle rarement, mais par poids, par mesure.
Araminte
Le mien parle sans cesse, et parle à l'aventure ; Mais toujours bien pourtant.
Bélise
Comme vous. Et je vois Qu'à notre caractère avec goût, vous et moi, Sous avons assorti nos époux.
Araminte
C'est prudence.
Bélise
C'est sagesse. Le mien a les biens, la naissance, Homme en place, estimé ; c'est le sénéchal Groux.
Araminte
C'est un homme connu... j'ai trouvé comme vous, Un époux noble, mais d'une noblesse antique, Un homme distingué; c'est le chevalier Clique.
Bélise
On en dit du bien, et... vos suffrages, ma soeur, Plus que la voix publique encor lui font honneur.
Araminte
Le public à nos choix doit donner des louanges. Mais nous avons d'ailleurs eu des travers étranges. Ce dédit, par exemple.
Bélise
Oui, ce dédit, d'accord.
Araminte
Nos billets !
Bélise
Nos billets !
Araminte
Nous avons eu grand tort, Promettre à ce neveu cent mille francs chacune.
Bélise
Je viens de refuser sa demande importune. Et je crois qu'il ignore encore nos projets, Pour peu d'argent il va nous rendre nos billets.
Araminte
Mais pour les retirer quel tour pourrons-nous prendre ?
Scène 11
Valère, Géronte, Isabelle, Araminte, Bélise
Valère
Profitons du moment. Il ne faut pas attendre Qu'elles poussent plus loin leur éclaircissement. Isabelle n'est point partie, heureusement, Mes tantes, et j'apprends une bonne nouvelle. .
Géronte
Je viens m'en réjouir pour l'amour d'Isabelle.
Isabelle
Je viens de tout mon coeur vous en féliciter, Et je vois que tantôt c'était pour plaisanter Que vous déclamiez tant contre le mariage ; Car vous-même...
Araminte
Nous-même !
Bélise
Ah ! Ma soeur, quel langage !
Valère
Vous allez toutes deux enfin vous marier.
Araminte
Pour ne guère donner, ma soeur, il faut nier.
Bélise
Ce bruit est faux.
Araminte
Très faux.
Valère
Je le crois vrai, mes tantes.
Bélise
Comment ! Nous prenez-vous pour des extravagantes ? Nous marier ! Nous !
Araminte
Nous ? Non, non, il n'est plus temps.
Bélise
Non, vous n'y pensez pas, j'ai plus de quarante ans.
Valère
Vous ne les avez point
Araminte
J'en ai plus de cinquante.
Valère
Non.
Bélise
Nous les avons.
Isabelle
Non.
Araminte
La dispute est plaisante. Je crois que nous savons notre âge mieux que vous. Il raille, et les billets, ma soeur, qu'il a de nous, Ne valent rien, mais rien, c'est en vain qu'il espère.
Bélise
Ils ne valent rien : mais Isabelle et Valère, Ma soeur, ont l'un pour l'autre une tendre, amitié ; Leurs légitimes feux enfin me font pitié : Peuvent-ils, comme nous, haïr le mariage ? Non, il faudrait leur faire un petit avantage : Ils m'attendrissent.
Araminte
Oui, nous nous attendrissons.
Valère
Vous vous attendrissez, vos billets seront bons.
Bélise
Ne raillons donc plus, ça nous donnons à Valère, Dix mille écus en tout.
Araminte
Oui, c'est ce qu'on peut faire.
Valère
Non, non, nous attendrons pour avoir tout.
Bélise
Comment ?
Isabelle
Rien ne presse en effet.
Araminte
Profitez, du moment.
Valère
Nous vous laissons.
Araminte
Pendant que je suis libérale, Cinquante mille francs.
Bélise
C'est trop, mais je l'égale En générosité.
Valère
Cinquante mille écus, Ou nous attendrons.
Bélise
Oh ! Je ne vous retiens plus, Mon neveu, mon neveu !
Isabelle
Ménagez-les, Valère, Puisque cent mille francs suffisent à mon père.
Géronte
Oui, cela nous suffit.
Araminte
Pour ne plus disputer, Donnons-les.
Bélise
Allons donc, il faut s'exécuter.
Araminte
J'ai sur moi ce que j'ai retiré du notaire.
Bélise
Il m'a donné de quoi terminer cette affaire.
Valère
Voyons si par hasard je n'aurai point aussi Vos billets ; oui vraiment, je crois que les voici.
Géronte
Le marché me paraît bien facile à conclure,
Valère
Voyez.
Bélise
C'est mon billet.
Araminte
Voilà ma signature.
Bélise
Quarante mille francs sur mon banquier, et dix.
Araminte
Trente en lettres de change, et quatorze, et puis six.
Géronte
Je vous unis tous deux.
Valère
Quel bonheur !
Isabelle
Je respire.
Araminte
Qu'avec un grand plaisir, dédit, je te déchire !
Scène 12
Frontin, Araminte, Bélise, Valère, Géronte, Isabelle
Frontin
Nos amants sont contents. Il faut nous divertir.
Araminte
Ah ! C'est vous, chevalier ? Pourquoi vous travestir ?
Bélise
Ah ! C'est le sénéchal ; quel est donc ce mystère ? Pourquoi n'avez-vous pas votre habit ordinaire.
Frontin
Le voici, je ne suis que chevalier servant
Araminte
Il est folâtre.
Bélise
Mais, sénéchal...
Frontin
Bien souvent, Quoique sénéchal, moi je porte la livrée.
Bélise
Est-il devenu fou ?
Araminte
De plaisir enivrée, Ma soeur croit voir en vous son amant sénéchal, Cher chevalier.
Bélise
Ma soeur, nous nous entendons mal ; C'est le sénéchal Groux.
Araminte
Mais vous rêvez, je pense, C'est mon chevalier Clique.
Frontin
Oui, j'ai par complaisance, Pour plaire à la cadette, et folâtre et vif, Et pour plaire à l'aînée été rébarbatif. Mais ne pouvant en moi doubler que l'apparence, Ne pouvant être qu'un, je dois en conscience, Avouer que Frontin n'est ni Clique, ni Groux.
Bélise
Quoi !
Araminte
Comment !
Valère
C'est Frontin lui-même.
Bélise
Où sommes-nous ?
Valère
Un maraud de valet faire un tel personnage ?
Araminte
Un valet !
Bélise
Un valet !
Géronte
Le parti le plus sage, C'est de nous demander là-dessus le secret.
Isabelle
Pardonnez au neveu la ruse du valet.
Bélise
Ah, ma soeur !
Araminte
Ah ma soeur ! Cachons-leur notre honte.
Valère
La peur qu'elles auront qu'on n'en fasse un bon conte, Peut-être les rendra moins injustes pour moi.
Frontin
En morale comique, il est permis, je crois, Aux Frontins de punir l'avarice des tantes, Et de berner un peu les caduques amantes.