Comédie · 1719

Le dédit

de Charles Dufresny

Représentation
≈ 31 min
Distribution
3 femmes, 3 hommes
Répliques
301
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Frontin H 55 ≈ 8 min 7
Araminte F 68 ≈ 6 min 5
Bélise F 77 ≈ 6 min 4
Valère H 62 ≈ 5 min 6
Isabelle F 23 ≈ 3 min 4
Géronte H 14 ≈ 2 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Frontin absentabsentabsentabsentabsent
Araminte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bélise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valère absentabsentabsentabsentabsentabsent
Isabelle absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Géronte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Scène 1

Valère, Isabelle

Valère

Quoi ! Ne pouvoir tirer raison de mes deux tantes !

Isabelle

Je n'en puis revenir. Quelles extravagantes !

Valère

Oui, plus j'y pense, et moins je vois d'expédients...

Isabelle

Avoir pour un neveu des procédés criants !

Valère

Nous n'en tirerons rien.

Isabelle

Ô dieux!

Valère

Tantes cruelles, Depuis dix ans toujours injustices nouvelles,: Juste ciel !

Isabelle

Quel travers ! mais....

Valère

Quelle cruauté ! Se désoler ainsi chacun de son côté, Sans trouver nul moyen de réduire ces folles !

Isabelle

Mon père leur a dit de piquantes paroles, Et va les menacer encor séparément. Car chacune se tient dans son appartement.

Valère

Oui, depuis peu je vois que toutes deux s'évitent, Se disent quelques mots en passant, et se quittent. Pour moi, quand je leur parle, elles tournent le dos ; Leur dureté pour moi paraît à tout propos.

Isabelle

Leur dureté pour vous les condamne. Ah, Valère ! Elles poussent trop loin leur mauvais caractère : Ne vous pas aimer !

Valère

Moi, j'espérais que par vous Mes deux tantes feraient quelque chose pour nous, Et que vous ayant vue, adorable Isabelle, Elles s'attendriraient.

Isabelle

Leur barbarie est telle, Qu'elles parlent de vous avec aversion.

Valère

Vous voir, n'approuver pas ma tendre passion, Ah ! Quel travers d'esprit !

Isabelle

Pouvoir haïr Valère ! Leur mauvais coeur me fait trembler, j'en désespère.

Valère

Votre père pourtant va les presser ; ainsi Nous espérons encore ; il va nous joindre ici.

Isabelle

Oui, donnons-nous au moins ce moment d'espérance, Mais je suis indignée encore, quand je pense À leurs derniers discours.

Valère

Sur elles vous comptiez ; Car elles vous ont fait hier cent amitiés.

Isabelle

C'est par-là que je vois qu'elles m'ont méprisée. Car c'est en m'embrassant qu'elles m'ont refusée. La prude méprisante avec ses airs hautains Prend un ton doucereux, et mêle à ses dédains Et caresse affectée, et fade raillerie ; Vous mord en vous flattant, talent de pruderie : « Ma tendresse pour vous, m'a-t-elle dit là-haut, Fait que je ne veux pas vous marier sitôt, C'est-à-dire, donner au neveu qui me presse, Du bien pour satisfaire une folle tendresse. Moi! Me rendre complice en vous autorisant ! » Et cent discours pareils d'un ton demi-plaisant. « Faites, faites plutôt contre le mariage, Comme nous, un dédit qui vous maintienne sage. Pour vous faire imiter notre force d'esprit, Nos refus vous tiendront du moins lieu de dédit.»

Valère

Voilà ses sots discours, toujours même rubrique. Mais rien de si borné que son esprit gothique. Sans monde, sans bon sens, ne hantant que sa soeur, Moins dure qu'elle, mais plus folle par malheur.

Isabelle

Je suis contre Araminte un peu moins indignée. Même dans des moments j'ai cru l'avoir gagnée, Mais son esprit, sujet aux révolutions, S'agite en même temps de plusieurs passions. Dans sa vivacité brouillonne et turbulente, Voici ce que m'a dit à peu près cette tante : « J'extravague parfois, mais j'ai des sentiments ; J'aimerais l'amour, mais j'abhorre les amants. Abhorrez-les aussi, je le veux, je l'ordonne. Sans cesse je promets, mais jamais je ne donne. Je hais bien mon neveu, mais je vous aime tant.» De ses galimatias je conclurais pourtant Qu'elle ferait pour vous plus que sa soeur aînée; Mon père vient.

Valère

Je vais savoir ma destinée.

Isabelle

Je tremble. Ah ! Je le vois accablé de chagrin.

Valère

Son abord me saisit, mon malheur est certain.

Scène 2

Géronte, Isabelle, Valère

Géronte

Vous devinez assez, en voyant ma tristesse, Que je n'ai qu'un refus : ma bonté, ma tendresse En cette occasion m'ont trop parlé pour vous. Prenez votre parti, ma fille.

Isabelle

Partons-nous ?

Géronte

Oui, ma fille.

Valère

Qu'entends-je !

Isabelle

Ah ! Quel coup pour Valère !

Géronte

Vos tantes ont rendu ce départ nécessaire.

Valère

Quoi ! Charmante Isabelle, il ne faut plus vous voir ? Quoi ! Monsieur, vous voulez me mettre au désespoir ? Vous allez m'arracher Isabelle ?

Géronte

Oui, Valère.

Valère

Ah ! Vous allez du moins conjurer votre père De rester à Paris encore quelques jours.

Isabelle

Non, Valère.

Valère

Eh ! Monsieur...

Géronte

Inutiles discours.

Valère

Ah! Si vous le vouliez, adorable Isabelle....

Géronte

Je ne le voudrais pas ; mais par bonheur pour elle, Elle veut là-dessus ce qu'elle doit vouloir, Retourner en province, enfin ne plus vous voir.

Valère

Eh ! Vous y consentez ?

Isabelle

Il le faut bien, Valère. Je vous donnais mon coeur par l'ordre de mon père, J'obéissais alors : il veut présentement Que je vous l'ôte, il faut l'avouer franchement, Je n'ai pas sur ce point pareille obéissance ; Mais je pars.

Valère

Quoi ! Monsieur, m'ôter toute espérance ?

Géronte

Il faut bien vous l'ôter, puisque je n'en ai plus. Vous espériez tirer quarante mille écus Des restitutions que nous feraient vos tantes, Je vous le dis encor, ces deux extravagantes S'en tiennent au dédit qu'elles ont fait pour vous, Disant, vous ne pouvez rien exiger de nous, Qu'en cas que de nous deux quelqu'une se marie. Elles ont cinquante ans. C'est une raillerie De croire rien tirer d'un semblable dédit Il me faut de l'argent, à moi, mon bien périt; On me ruine ; enfin je dois, en homme sage, Faire dans ma province un autre mariage Qui me tire d'affaire.

Valère

Il est vrai. Mais enfin....

Géronte

Brisons là-dessus. C'est avec bien du chagrin : Mais nous partons demain, il le faut.

Isabelle

Ah, Valère ! Si je suis par raison les ordres de mon père, Soyez sûr qu'en partant...

Géronte

Abrégeons les adieux : Quand il faut se quitter, le plus tôt, c'est le mieux.

Valère

Je suis au désespoir. Ah ! Ce départ me tue.

Scène 1

Frontin, Valère

Frontin

Monsieur ?

Valère

Qu'est-ce donc ?

Frontin

C'est Frontin qui vous salue.

Valère

Que vois-je ?

Frontin

Vous voyez votre valet Frontin. Qui portait la livrée encore ce matin.

Valère

Que veut dire cela ? Pourquoi cet équipage ?

Frontin

Vous ne pourrez jamais le deviner, je gage.

Valère

Quel habit as-tu donc ? C'est un des miens, je crois.

Frontin

Cela se pourrait bien, car il n'est point a moi.

Valère

Et ma perruque ?

Frontin

Bon ! Est-ce que j'en achète ? J'ai trouvé celle-là sous ma main toute faite, Et votre plus beau linge, et votre gros brillant

Valère

Je t'ai vu quelquefois faire l'extravagant, Mais jamais tu ne fus à tel point d'insolence.

Frontin

Cela vient tout à coup, monsieur, par l'opulence.

Valère

Tu prends fort mal ton temps, maraud, pour plaisanter.

Frontin

Je prends mon temps fort bien, et j'ose me vanter De savoir ménager les bons moments d'un maître.

Valère

A mes yeux ainsi fait avoir osé paraître !

Frontin

Je m'en suis bien gardé, monsieur, jusqu'à présent ; Et vous m'eussiez traité de maraud, d'insolent, Ne travaillant d'abord qu'à mes propres affaires. J'ai pris pour me cacher tous les soins nécessaires, Vous m'auriez empêché d'agir comme j'ai fait. Tromper finement, c'est vertu dans un valet ; Vous auriez cru que c'est un vice dans un maître. C'est à l'extrémité que je vous fais connaître... Vous êtes scrupuleux ; enfin, il a fallu Ce que j'ai fait pour vous, le faire à votre insu.

Valère

Qu'as-tu donc fait pour moi !

Frontin

C'est une bagatelle, Je travaille à vous faire épouser Isabelle.

Valère

Frontin, mon cher Frontin , tu travailles pour moi. Par quel moyen ? Comment ? Et vite explique-toi.

Frontin

Je m'explique d'abord, moi, sur ma récompense: C'est par-là que toujours mon zèle ardent commence. Si je vous fais avoir votre Isabelle...

Valère

Eh bien ?

Frontin

Linge, habits, diamant, j e ne vous rendrai rien. Si l'habit m'est trop long, trop court, vaille que vaille : Mais pour le diamant, il est fait pour ma taille.

Valère

Je te donnerai tout.

Frontin

Écoutez mon récit. Avec quelque pistole et ce brillant habit, Trouvant au lansquenet quelques cartes heureuses, Et me faisant lorgner par de vieilles joueuses, Avec une, surtout, j'ai fait un petit fond. Elle a l'esprit stérile, et le babil fécond, Le ton railleur : elle est plus folle que plaisante. La reconnaissez-vous, monsieur ? C'est votre tante.

Valère

C'est elle-même. Eh bien ! Tu me dis donc qu'au jeu Tu gagnes de l'argent à cette tante ?

Frontin

Un peu. Mais j'ai de plus gagné son coeur ; elle m'adore.

Valère

Elle t'aime ?

Frontin

Oui, monsieur, et fait bien pis encore, Elle m'épouse.

Valère

Bon !

Frontin

Votre valet Frontin Pourrait être votre oncle ou bel-oncle demain.

Valère

Quoi ! Sérieusement ?

Frontin

La chose est sérieuse, Je suis de taille à rendre une vieille amoureuse.

Valère

Sans doute. Mais enfin pour épouser d'abord, Il faut connaître un homme.

Frontin

Elle me connaît fort. Un mois de lansquenet fait bien connaître un homme. Me disant d'un pays d'entre Paris et Rome, J'ai pris d'abord un nom... nom à demi connu, Là... comme en prennent ceux qui n'en ont jamais eu.

Valère

Comment te nomme-t-on ?

Frontin

C'est le chevalier Clique, Nom noble. Elle me croit d'une famille antique.

Valère

Je ne puis revenir de mon étonnement.

Frontin

Bon, ce n'est encor rien : j'ai fait bien plus.

Valère

Comment ?

Frontin

Voyant que le hasard me donnait une tante, Mais qu'il m'en fallait une encore...

Valère

Eh bien ?

Frontin

Je tente Un projet difficile, étonnant, hasardeux. Dans la même maison je les vois toutes deux. Je savais, il est vrai, qu'Araminte honteuse Fuyait sa soeur, depuis qu'elle était amoureuse. Pour plus de sûreté près de l'autre je prends Autre nom, autre esprit, airs, habits différents. D'un grave sénéchal faisant le personnage, Je prends l'air composé, ton grave, froid visage, Disant comme elle un rien d'un ton sentencieux, Comme elle, de l'hymen censeur fastidieux. Mon nom de sénéchal, c'est Groux. Je me présente. Conformité d'esprit charme la prude tante. Auprès d'elle, en un mot, monsieur, j'ai réussi.

Valère

Quoi donc ! Mon autre tante ?

Frontin

Elle m'épouse aussi.

Valère

Le fait est singulier. Mais de leur bienveillance Que prétends-tu tirer ?

Frontin

De leur extravagance Nous tirerons, je crois, quelque argent du dédit : Mais dites-moi comment fut fait leur double écrit ?

Valère

Voici le fait. Tu sais leurs chicanes cruelles. Pour restitution, je n'ai pu tirer d'elles Qu'un peu de sûreté sur leur succession, Serments de bien tenir leur résolution Contre le mariage entre elles si constante : Ce fut ce voeu fameux de l'une et l'autre tante, Qui se renouvela pour lors à mon profit : J'eus d'elles deux billets en forme de dédit. Chacune me promet qu'en cas de mariage, De la succession elle me dédommage. Chacun de leurs billets est de cent mille francs.

Frontin

Je tirerai parti des billets. Mais j'entends.... Ah, bon ! C'est un laquais de moi, chevalier Clique.

Scène 4

Laquais, Frontin, Valère

Laquais

Le temps presse, monsieur ; au notaire on s'explique, Et tout serait perdu ; vite, déguisez-vous.

Frontin

C'est qu'il faut que je sois d'abord sénéchal Groux. Attendez-moi là-haut chez la tante Araminte, Elle vient de sortir : là je pourrai sans crainte Vous instruire de tout.

Valère

J'y vais.

Frontin

Je vous rejoins.

Scène 5

Frontin

Frontin

Je croyais bien avoir deux jours de temps au moins ; Mais toutes deux prenant l'argent chez le notaire, Vont découvrir la mèche. Il faut brusquer l'affaire.

Scène 6

Frontin, Bélise

Frontin

Ah, bon la prude sort. Pour avoir imité Trait pour trait sa fadeur, sa froide gravité, Je lui plus. Il ne faut, pour plaire à cette sotte, Qu'être l'écho flatteur de sa fade marotte. Madame...

Bélise

Ah, sénéchal ! Quoi ! Vous êtes ici ? Je rêvais.

Frontin

Vous rêviez ? Moi, je rêvais aussi.

Bélise

Je rêvais au bonheur d'une femme insensible.

Frontin

Je revois au bonheur d'un homme incombustible.

Bélise

Qui voit avec froideur l'homme le plus charmant.

Frontin

Qui voit avec dédain l'objet le plus aimant

Bélise

Ensuite avec frayeur considérant que j'aime, Je m'étonnais de voir ce changement extrême, Qu'en moins de quinze jours vous avez fait en moi,

Frontin

J'envisageais avec une espèce d'effroi Qu'en moi vous avez fait une métamorphose.

Bélise

Tous deux en même temps pensions donc même chose ?

Frontin

Même chose, et toujours sympathie entre nous.

Bélise

Quelle démarche, ô ciel, vous prendre pour époux! Cela me fait trembler.

Frontin

Je frissonne, madame, Du pas que je vais faire, en vous prenant pour femme.

Bélise

Moi qui par mon exemple ai maintenu ma soeur Dans le voeu qu'elle a fait de bien garder son coeur ! Elle me respectait comme la plus parfaite : Me faudra-t-il rougir devant une cadette ?

Frontin

Moi qui de mon aîné réprimant les ardeurs, Forçant au célibat même jusqu'à mes soeurs, Dans l'histoire voulais, pour distinguer ma place, Y mériter le nom d'extincteur de ma race !

Bélise

Moi qui du mariage abhorrais jusqu'au nom, Et qui me suis acquis par-là tant de renom !

Frontin

Moi, le sénéchal Groux, caustique philosophe, Qui raille l'épouseur, l'insulte, l'apostrophe !

Bélise

J'appelle un mariage un dédale, un écueil.

Frontin

La prison des désirs, des vivants le cercueil.

Bélise

Un abîme. Et voilà qu'un penchant insensible...

Frontin

Vers l'abîme une pente...

Bélise

Oui, douce...

Frontin

Imperceptible...

Bélise

Me mène au bord.

Frontin

Le pied me glisse, et m'y voilà.

Bélise

M'y voilà. Mais du moins le monde conviendra Que je vous ai choisi par goût pour la sagesse.

Frontin

Notre mariage est de la plus sage espèce.

Bélise

Mais tout mon embarras, monsieur lé sénéchal, C'est qu'eN me mariant, il faut (voilà le mal), Il me faudra payer ce dédit. Comment faire ? Ce billet de dédit, que j'ai fait à Valère. Cette folle de soeur inventa ce dédit. Nous fîmes deux billets à ce neveu maudit. Tout retombe sur moi, seule je me marie. Il faudra payer seule, et de sa raillerie Je vais en rougissant essuyer tous les traits.

Frontin

Pendant que nos amours sont encore secrets, Composez, retirez vos billets de Valère.

Elle sort.

Bélise

C'est mon intention. Je vais de mon notaire Prendre pour ce neveu quelque somme d'argent. Sans doute il me rendra mon billet à l'instant. Mais si ma soeur découvre... ah ! Le coeur me palpite ! Par raison et par honte avec soin je l'évite, Depuis que je vous vois, je n'ose plus la voir.

Frontin

Nous toucherons l'argent qu'elle va recevoir.

Scène 7

Laquais, Frontin

Laquais

Monsieur, changez d'habits, ou cachez-vous bien vite : Araminte est rentrée.

Frontin

Il faut que je l'évite. Mais non ; ôtons cela : je vais l'attendre ici. Le temps presse ; tiens, prends cette perruque-ci : En nouant celle-là, j'aurai l'air plus comique ; Folâtre, négligé, c'est le chevalier Clique. Pour charmer une folle, il faut extravaguer.

Scène 8

Araminte, Frontin

Araminte

Je cours en étourdie. On vient de m'intriguer... Je tremble... J'ai pourtant cent choses à vous dire, Et plaisantes. Je rais d'abord vous faire rire. Mais non : le sérieux est ici plus pressé. Ma soeur me voyant là, fièrement a passé. J'en ai frémi... C'est dont nous parlerons ensuite. Commençons par vous faire admirer ma conduite. Douceur et complaisance ont caché mes chagrins ; Cependant en secret j'espérais, mais je crains... Au reste, je ressens une joie infinie, Vous m'allez délivrer de cette tyrannie, De ma soeur... et de plus je hais ce neveu-là. Je vais vous arranger par ordre tout cela. Mais parlez le premier, quel parti dois-je prendre ? Parlez tout à loisir, car j'aime à vous entendre. En reprenant haleine, on vous écoutera : Parlez de votre amour, et l'on y répondra. Parlez...

Frontin

Si je me tais, c'est parce que la foule Des mêmes passions dont le tourbillon roule En vous, ainsi qu'en moi, m'empêche de parler ; Car en vivacité j'ose vous égaler. Tristesse, joie, amour, haine, crainte, espérance... Mais mon amour surtout m'a réduit au silence ; Je n'ai pu dire un mot, parce que vous parliez.

Araminte

Vous êtes tout esprit, quoique vous vous taisiez ; Car votre air, vos façons, vos regards, tout s'explique : Tout en vous parle au coeur, mon cher chevalier Clique.

Frontin

Tout en vous étant beau, tout en moi vous aimant, Tout en moi, tout en vous par un rapport charmant, Tout en vous, tout en moi demande mariage.

Araminte

Il est vrai : mais je crains ce dédit qui m'engage, Et je crains encor plus cette sévère soeur, Qui croit que c'est un crime, hélas ! D'avoir un coeur, Et qui fit faire au mien ce voeu d'indifférence Que je voudrais avoir rompu dès mon enfance, C'est-à-dire dès l'âge où mon discernement Eût pu vous distinguer, vous choisir pour amant. Oui, mon cher chevalier, oui, je vous le répète, Je vous aime trop tard, sans cesse je regrette Trente ans que j'ai passés sans vous avoir connu.

Frontin

Je n'en ai que vingt-cinq ; mais je serais venu En ce monde vingt ans plus tôt pour vous connaître. Çà, le temps étant cher pour nous, comme il doit l'être, Voyons, vite, réglons, qu'avez-vous résolu ?

Araminte

J'ai vu, revu, réglé, déterminé, conclu : Dussé-je être en horreur à cette soeur sauvage, Qui pour elle et pour moi hait tant le mariage, Vous serez mon époux dès demain, dès ce soir.

Frontin

Mais à l'essentiel il faut d'abord pourvoir. Avant qu'à votre soeur nous déclarions l'affaire, Il faudrait retirer les billets de Valère. Composez avec lui, votre argent est-il prêt ?

Araminte

Oui, j'ai tout retiré ; car c'est mon intérêt Qu'avant que ma soeur sache, hélas ! Mon mariage, Ce dédit soit rompu : je suis prudente et sage.

Frontin

Hâtez-vous. Je vais voir mes illustres parents, Pour leur communiquer le parti que je prends.

Scène 9

Araminte

Araminte

Envoyons au plus vite un laquais à Valère. Mais que vois-je ! Ma soeur rentre avec le notaire. Sur l'argent que j'ai pris, elle va s'irriter : Il vient l'avertir.

Scène 10

Bélise, Araminte

Bélise

Oui, ma soeur a vu monter Le notaire. Elle va deviner le mystère.

Araminte

Je la vois agitée : ah ! Je crains sa colère. Où dirai-je que j'ai voulu placer l'argent ?

Bélise

Ah ! Je vois qu'elle sait la chose ; il vaut autant Lui dire un fait duquel au moins elle se doute.

Araminte

Il faudra tôt ou tard, au fond, quoi qu'il m'en coûte, Dire que cet argent est pour me marier.

Bélise

Tôt ou tard à ma soeur il faut me confier.

Araminte

Je tremble. Lui ferai-je entière confidence ? Hasardons.

Bélise

Parlons-lui.

Araminte

Ma soeur.

À part.

Bélise

Ma soeur, je pense. Que... la peur me saisit.

Araminte

La honte éteint ma voix.

Bélise

Pour placer un argent quand on s'est fait des lois...

Araminte

Quand d'un argent commun toute seule on dispose...

Bélise

On devrait avertir qu'on le prend, mais on n'ose.

Araminte

On devrait confier à sa soeur...

Bélise

Oui, d'abord...

Araminte

On doit...

Bélise

On craint...

Araminte

C'est moi...

Bélise

Je l'avouerai...

Araminte

J'ai tort.

Bélise

On doit demander grâce...

Araminte

Une faute si grande...

Bélise

Oui, quand on s'est promis...

Araminte

Ma soeur, je vous demande Pardon...

Bélise

Pardon, ma soeur...

Araminte

Pardon...

Bélise

Pardon...

Araminte

Comment ? Nous demandons pardon toutes deux ?

Bélise

Mais vraiment Vous me le demandez, quelle est donc votre offense ?

Araminte

C'était vous qui d'abord le demandiez, je pense ; Que m'avez-vous donc fait ?

Bélise

Mais vous-même, ma soeur ?

Araminte

Dites-moi vos secrets.

Bélise

Ouvrez-moi votre coeur.

Araminte

Eh mais... vous aurez su sans doute du notaire, Que j'ai pris cet argent.

Bélise

Vous en aviez affaire. Vous avez eu raison de prendre votre bien, Car chacun à son gré peut disposer du sien.

Araminte

Pour le placer ailleurs j'ai cru pouvoir le prendre.

Bélise

Vous n'avez là-dessus aucun compte à me rendre. J'ai pris le mien aussi.

Araminte

Tant mieux, ma soeur, tant mieux Je calme là-dessus mes désirs curieux.

Bélise

Vous avez bon esprit, vous n'êtes point gênante.

Araminte

On est libre avec vous, que vous êtes charmante !

Bélise

Hélas ! Je ne vous ai jamais gênée en rien, Hors sur le mariage, et c'est pour votre bien. Si d'être fille enfin l'ennui vous allait prendre, J'aurais compassion, comme une soeur bien tendre, D'un faible...

Araminte

Ah ! Vous n'aurez jamais ce faible-là S'il vous venait pourtant, car la plus sage l'a, Loin de vous condamner, j'aurais la complaisance...

Bélise

Ahi ! Soyez sûre aussi de ma condescendance:

Araminte

Parfois l'une pour l'autre il faut s'humaniser.

Bélise

Hélas ! Je serais fille à vous autoriser, En me mariant, moi, sans en avoir envie.

Araminte

Eh ! Mariez-vous vite, oui, j'en serais ravie, Car enfin je pourrais...

Bélise

Quoi ! Comment ?

Araminte

Mais, ma soeur...

Bélise

Auriez-vous pu laisser surprendre votre coeur ?

Araminte

Et vous ?

Bélise

Mais vous ?

Araminte

Mais vous ?

Bélise

Eh !

Araminte

Mais oui.

Bélise

Moi de même.

Araminte

Embrassez-moi, ma soeur.

Bélise

Ma soeur, que je vous aime ! Oui, nous sommes en tout vraiment soeurs en ce jour.

Araminte

On sait que les bons coeurs sont tous faits pour l'amour. Vous vouliez rester fille, ah ! Quelle extravagance !

Bélise

J'admire, comme vous, avec quelle imprudence Nous fîmes à trente ans ce voeu prématuré.

Araminte

Celui que vous aimez vous en a libéré. Sans doute, chère soeur, sage comme vous êtes, Vous avez médité sur le choix que vous faites.

Bélise

Vous, dont le goût est fin, exquis, apparemment Vous avez fait un choix avec discernement.

Araminte

Vif, enjoué, badin ; c'est un jeune homme aimable.

Bélise

Celui que j'aime est jeune, et pourtant respectable, Sage, grave, posé.

Araminte

Le mien toujours en l'air.

Bélise

Une solidité...

Araminte

Brillant comme un éclair.

Bélise

Qui parle rarement, mais par poids, par mesure.

Araminte

Le mien parle sans cesse, et parle à l'aventure ; Mais toujours bien pourtant.

Bélise

Comme vous. Et je vois Qu'à notre caractère avec goût, vous et moi, Sous avons assorti nos époux.

Araminte

C'est prudence.

Bélise

C'est sagesse. Le mien a les biens, la naissance, Homme en place, estimé ; c'est le sénéchal Groux.

Araminte

C'est un homme connu... j'ai trouvé comme vous, Un époux noble, mais d'une noblesse antique, Un homme distingué; c'est le chevalier Clique.

Bélise

On en dit du bien, et... vos suffrages, ma soeur, Plus que la voix publique encor lui font honneur.

Araminte

Le public à nos choix doit donner des louanges. Mais nous avons d'ailleurs eu des travers étranges. Ce dédit, par exemple.

Bélise

Oui, ce dédit, d'accord.

Araminte

Nos billets !

Bélise

Nos billets !

Araminte

Nous avons eu grand tort, Promettre à ce neveu cent mille francs chacune.

Bélise

Je viens de refuser sa demande importune. Et je crois qu'il ignore encore nos projets, Pour peu d'argent il va nous rendre nos billets.

Araminte

Mais pour les retirer quel tour pourrons-nous prendre ?

Scène 11

Valère, Géronte, Isabelle, Araminte, Bélise

Valère

Profitons du moment. Il ne faut pas attendre Qu'elles poussent plus loin leur éclaircissement. Isabelle n'est point partie, heureusement, Mes tantes, et j'apprends une bonne nouvelle. .

Géronte

Je viens m'en réjouir pour l'amour d'Isabelle.

Isabelle

Je viens de tout mon coeur vous en féliciter, Et je vois que tantôt c'était pour plaisanter Que vous déclamiez tant contre le mariage ; Car vous-même...

Araminte

Nous-même !

Bélise

Ah ! Ma soeur, quel langage !

Valère

Vous allez toutes deux enfin vous marier.

Araminte

Pour ne guère donner, ma soeur, il faut nier.

Bélise

Ce bruit est faux.

Araminte

Très faux.

Valère

Je le crois vrai, mes tantes.

Bélise

Comment ! Nous prenez-vous pour des extravagantes ? Nous marier ! Nous !

Araminte

Nous ? Non, non, il n'est plus temps.

Bélise

Non, vous n'y pensez pas, j'ai plus de quarante ans.

Valère

Vous ne les avez point

Araminte

J'en ai plus de cinquante.

Valère

Non.

Bélise

Nous les avons.

Isabelle

Non.

Araminte

La dispute est plaisante. Je crois que nous savons notre âge mieux que vous. Il raille, et les billets, ma soeur, qu'il a de nous, Ne valent rien, mais rien, c'est en vain qu'il espère.

Bélise

Ils ne valent rien : mais Isabelle et Valère, Ma soeur, ont l'un pour l'autre une tendre, amitié ; Leurs légitimes feux enfin me font pitié : Peuvent-ils, comme nous, haïr le mariage ? Non, il faudrait leur faire un petit avantage : Ils m'attendrissent.

Araminte

Oui, nous nous attendrissons.

Valère

Vous vous attendrissez, vos billets seront bons.

Bélise

Ne raillons donc plus, ça nous donnons à Valère, Dix mille écus en tout.

Araminte

Oui, c'est ce qu'on peut faire.

Valère

Non, non, nous attendrons pour avoir tout.

Bélise

Comment ?

Isabelle

Rien ne presse en effet.

Araminte

Profitez, du moment.

Valère

Nous vous laissons.

Araminte

Pendant que je suis libérale, Cinquante mille francs.

Bélise

C'est trop, mais je l'égale En générosité.

Valère

Cinquante mille écus, Ou nous attendrons.

Bélise

Oh ! Je ne vous retiens plus, Mon neveu, mon neveu !

Isabelle

Ménagez-les, Valère, Puisque cent mille francs suffisent à mon père.

Géronte

Oui, cela nous suffit.

Araminte

Pour ne plus disputer, Donnons-les.

Bélise

Allons donc, il faut s'exécuter.

Araminte

J'ai sur moi ce que j'ai retiré du notaire.

Bélise

Il m'a donné de quoi terminer cette affaire.

Valère

Voyons si par hasard je n'aurai point aussi Vos billets ; oui vraiment, je crois que les voici.

Géronte

Le marché me paraît bien facile à conclure,

Valère

Voyez.

Bélise

C'est mon billet.

Araminte

Voilà ma signature.

Bélise

Quarante mille francs sur mon banquier, et dix.

Araminte

Trente en lettres de change, et quatorze, et puis six.

Géronte

Je vous unis tous deux.

Valère

Quel bonheur !

Isabelle

Je respire.

Araminte

Qu'avec un grand plaisir, dédit, je te déchire !

Scène 12

Frontin, Araminte, Bélise, Valère, Géronte, Isabelle

Frontin

Nos amants sont contents. Il faut nous divertir.

Araminte

Ah ! C'est vous, chevalier ? Pourquoi vous travestir ?

Bélise

Ah ! C'est le sénéchal ; quel est donc ce mystère ? Pourquoi n'avez-vous pas votre habit ordinaire.

Frontin

Le voici, je ne suis que chevalier servant

Araminte

Il est folâtre.

Bélise

Mais, sénéchal...

Frontin

Bien souvent, Quoique sénéchal, moi je porte la livrée.

Bélise

Est-il devenu fou ?

Araminte

De plaisir enivrée, Ma soeur croit voir en vous son amant sénéchal, Cher chevalier.

Bélise

Ma soeur, nous nous entendons mal ; C'est le sénéchal Groux.

Araminte

Mais vous rêvez, je pense, C'est mon chevalier Clique.

Frontin

Oui, j'ai par complaisance, Pour plaire à la cadette, et folâtre et vif, Et pour plaire à l'aînée été rébarbatif. Mais ne pouvant en moi doubler que l'apparence, Ne pouvant être qu'un, je dois en conscience, Avouer que Frontin n'est ni Clique, ni Groux.

Bélise

Quoi !

Araminte

Comment !

Valère

C'est Frontin lui-même.

Bélise

Où sommes-nous ?

Valère

Un maraud de valet faire un tel personnage ?

Araminte

Un valet !

Bélise

Un valet !

Géronte

Le parti le plus sage, C'est de nous demander là-dessus le secret.

Isabelle

Pardonnez au neveu la ruse du valet.

Bélise

Ah, ma soeur !

Araminte

Ah ma soeur ! Cachons-leur notre honte.

Valère

La peur qu'elles auront qu'on n'en fasse un bon conte, Peut-être les rendra moins injustes pour moi.

Frontin

En morale comique, il est permis, je crois, Aux Frontins de punir l'avarice des tantes, Et de berner un peu les caduques amantes.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.