La Hollande Malade
Scène 1
Goulemer, Frelingue, Marille, Badzin
Il paraît un cabaret à bière, et Goulemer et Frelingue sont à une table, et Marille et Badzin à l'autre, buvant et fumant.
Goulemer
Buvons ce pot. À vous ?
Frelingue
C'est ce que je demande.
Goulemer
Comment va la santé de Madame Hollande.
Frelingue
Chacun dit que son mal prend un fort mauvais cours.
Goulemer
Comment ?
Frelingue
C'est qu'on la voit empirer tous les jours.
Goulemer
Elle a le mal de mer, et la fièvre la terre.
Frelingue
Elle a le mal de mer, elle a le mal de terre, Elle a... Que sais-je enfin ? Elle n'est pas trop bien ; Cent drogues qu'on lui fait, ne lui servent de rien. Si l'on la peut sauver, la cure sera belle. Taisons nous ; ces gens-là sont je crois de chez elle.
Marille
Chacun la tient fort mal.
Badzin
Oui, je la viens de voir.
Marille
Elle doit prendre encor un lavement ce soir ; On la fera mourir.
Badzin
Je pense qu'on y tâche. Pourquoi ce lavement ? On dit qu'elle est si lâche, Qu'elle laisse aller tout.
Marille
De moment en moment Elle en prend, mais c'est bien contre son sentiment. Ces lavements sont faits d'une poudre étonnante, Qui lui fait rendre tout.
Badzin
Elle est fort violente. Entre-t-il pas dedans du salpêtre et du plomb ?
Marille
Je ne sais. L'on dirait de la poudre à canon.
Badzin
C'est cela. Ce mal la prit avec violence.
Marille
C'est un air empesté, qui vient (dit-on) de France.
Goulemer
Ce n'était que fumée et que feu tout le jour, Nous ne nous vîmes point non plus que dans un four, Sur mer il faut chômer la Fête toute entière, On ne trouve point là de porte de derrière. Quand cent coups de canon vous fracassent vos mâts, Qu'il a mis sur le pont des trente hommes à bas, Et sans cesse bou-boue, et des coups effroyables Qui jettent votre mat à tous les mille Diables, Ou que quelque brûlot s'accroche à votre bord, C'est là qu'il faut périr. La frayeur prend d'abord. Le brûlot fait effet, le feu prend à la poudre, Et tout d'un coup boudoue, ah c'est le coup de foudre ; Les brûlots, les canons, les hommes, les vaisseaux, Palcorbleu vous sautez tous comme des crapauds.
Marille
On dit bien, quand on vit la comète paraître, Que les Français un jour nous feraient du bissêtre,
Goulemer
Ils sont mordienne tous des vrais frappe-d'abord.
Badzin
Chacun perdit il bien des hommes dans son bord ?
Goulemer
J'en vis tuer quarante au nôtre.
Marille
La misère ! Étiez-vous là ?
Goulemer
Nenni, c'était mon petit frère. Notre bord reçut d'eux, trois cents coups de canon, Ou n'en reçut pas un. Ah c'était tout de bon, Jamais vaisseau ne peut le rechaper plus belle, Je crus qu'ils en voulaient faire de la cannelle. II semble à ces gens-là qui n'ont jamais rien vu, Que chacun soit comme eux. À vous ?
Frelingue
C'est assez bu.
Marille
Peut-on voir tant de gens tués sur un navire ? Je frémis seulement de l'avoir ouï dire. Où les enterre-t-on ces morts cependant ?
Goulemer
Enterrez dans la mer.
Badzin
Le Cimetière est grand, Madame Hollande était et grasse et potelée.
Marille
Elle en a pour sa graisse, elle s'en est allée.
Badzin
Mais maigrir tout d'un coup !
Marille
Il n'est rien de pareil ; Elle a fondu d'abord comme beurre au Soleil. Elle est toujours debout.
Frelingue
Debout ? Doit-on permettre...
Marille
À peine trouve-t-elle une place à se mettre ; Son mal la prend partout.
Badzin
Qu'on change en peu de temps. Elle n'est plus d'humeur à brocarder les gens.
Marille
Oui, c'était sa coutume, elle la paye bonne.
Badzin
C'est qu'il ne faut jamais se railler de personne. Les Gens ne disent rien quand on les a piqués : Mais après, comme on voit, les moqueurs sont moqués.
Marille
Fusse Nostradamus, aurait-il pu comprendre, Que des maux si fâcheux dussent jamais la prendre, Dans le meilleur état qu'elle ait jamais été ?
Badzin
On ne pouvait pas être en meilleure santé.
Scène 2
Pacole, Marille, Badzin, L'Hôte, Goulemer
Pacole
Marille, venez donc ? Vite l'on vous demande.
Marille
Qui presse donc si fort ?
Pacole
Hé Madame Holande.
Marille
Est-ce qu'elle est plus mal ?
Pacole
Eh non pas autrement, Mais elle ne sent pas son mal assurément.
Marille
Écoute donc, viens ça, qu'en penses-tu, Pacole ?
Pacole
Je pense que son mal la fait devenir folle.
Marille
Est-ce que ta l'as-vue en quelque égarement ?
Pacole
Vraiment oui, mais cela n'a duré qu'un moment. Ah sa pauvre cervelle était bien dévoyée ! Elle s'est mise à rire à gorge déployée ; Puis elle a fait un saut qui nous a tous surpris. Nous l'avons vue après reprendre ses esprits. Béline en vient d'avoir une frayeur extrême.
Marille
Ce mal ne l'avait point encor prise de même. Mais Béline est donc là qui ne la quitte pas.
Pacole
Oui ; Mais venez-vous-en.
Marille
Je marche fur tes pas.
Badzin
Cà.
L'Hôte
Payez là-dedans. Hélas ! Que c'est dommage !
Goulemer
Qu'avons-nous ?
L'Hôte
Vous avez pour dix sols de fromage, Quatre sols en bière, et pour deux sols de pain, J'oubliais pour chacun sept sols de Bran-de-Vin, Ce sont quarante sols tous justes de dépense.
Goulemer
Oui ? Racontez un peu, vous vous trompez, je pense.
L'Hôte
Vous avez pour chacun sept sols de Bran-de-Vin, Nous ne comptons je crois que pour deux sols de pain, Quatorze sols en bière, et dix sols de fromage, Pour avoir recompté, quarante sols.
Goulemer
Courage.
L'Hôte
Cela fait quatre-francs.
Goulemer
Êtes-vous hébété ? Comment ? Quarante sols pour avoir recompté !
L'Hôte
Autant.
Goulemer
Je les payerais ?
L'Hôte
Qui donc ? Belle demande ! Ignorez-vous encor la mode de Hollande?
Goulemer
Oui, ma foi, je l'ignore.
L'Hôte
Oh soyez-en instruit : Ajoutons à cela quatre-francs pour le bruit.
Goulemer
Pour le bruit quatre francs !
L'Hôte
J'oubliais pour le beurre Vingt fols. Ce sont neuf-francs qu'il me faut tout-à-l'heure.
Goulemer
Quatre francs pour 1c btuit J
L'Hôte
Êtes-vous Hollandais ?
Goulemer
Oui : mais vous me prenez je crois pour un Français;
L'Hôte
Voulez vous ras payer?
Goulemer
Je ne veux pas débattre ! Mais quatre francs c'est trop.
L'Hôte
Je n'en puis rien rabattre. Avec vos bou-bouë, hé qu'est-ce que cela ? Un Français eut payé vingt francs de ce bruit-là : Et plaignez-vous encor ? Vous savez qu'en Hollande Il faut sans contester payer ce qu'on demande, Et que jamais aussi nous n'avons le défaut De compter comme en France, un sol plus qu'il ne faut.
Goulemer
Je le sais bien. Pourtant je doute fort qu'en France Un Français trouvât là pour neuf francs de dépense.
L'Hôte
Enfin les Français sont à leur mode de là ; Et la nôtre est ainsi. Neuf francs donc ?
Goulemer
Les voilà.
L'Hôte
Allons. Si ceci dure, il faut fermer boutique.
Goulemer
Pourquoi ?
L'Hôte
Depuis deux mois je n'ai plus de pratique ; Le grand mal de Madame attriste mes chalands.
Goulemer
Et votre marchandise aigrit en peu de temps. Elle veut du débit.
Ils rentrent, et le théâtre se change en la Chambre de Madame Hollande.
L'Hôte
Diable oui. J'appréhende ; J'entends d'ici les cris de Madame Hollande.
Scène 3
La Hollande, Beline, Marille
La Hollande
Ah, Beline, mon mal pénètre jusqu'aux os.
Beline
Si vous pouviez un peu demeurer en repos...
La Hollande
Demeurer en repos ! Le puis-je, misérable, Lorsque j'ai des voisins qui font un bruit de Diable ?
Beline
Vos forces sont encor grandes.
La Hollande
Je le sais bien ; Mais ces forces pourtant ne me servent de rien.
Beline
En ces sortes de maux les forces sont utiles.
La Hollande
Elles agissent peu, les membres font débiles, Et je puis bien hélas ? dire avec douleur, Que j'ai des forces, mais que je manque de cour.
Beline
Vous sautiez bien tantôt.
La Hollande
Ha que l'on me soutienne, Je sauterai bien mieux avant que l'Hiver vienne. N'a-t-on rien qui me put fortifier le coeur ?
Marille
Oui, Madame, il vous faut prendre quelque liqueur.
La Hollande
Un peu de vin d'Espagne, il m'est bon...
Beline
Ce Breuvage Est le seul qui vous peut donner quelque courage.
La Hollande
Oui, s'il n'est point aigri, ni gâté, j'en boirai, Il me fortifiera je crois, j'en userai. Ah, ah, un vin d'Espagne, attend-on que je meure ?
Marille
On vous le va quérir, Madame, tout à l'heure.
La Hollande
Quand mon mal commença, j'en prenais tous les jours, Il n'a pu cependant en arrêter le cours.
Beline
Mais le tonnerre ici s'est toujours fait entendre, Il peut être tourné.
La Hollande
Je n'en pourrais pas prendre.
Marille
Hé bien, s'il est gâté, prenez-le par en bas.
La Hollande
Qu'entends-tu par en bas ?
Marille
Oui.
La Hollande
Je ne t'entends pas. Est-ce ce vin d'Espagne ?
Marille
Oui, prenez-le en clystère.
La Hollande
Hé bien fais-le porter chez mon apothicaire, Qu'il l'apporte au plutôt : mais Marille, il faut bien Qu'il me prête un canon, car j'ai perdu le mien. Qu'il était doux, Marille, et que j'en crains un autre !
Marille rentre.
Marille
Jamais canon ne fit moins de mal que le vôtre.
Scène 4
Pacole, La Hollande
Pacole
Madame, Flandre est là, qu'on n'entend presque pas, Avec son baragouin, vous demande là-bas.
La Hollande
La persécution est grande. Hé bien, qu'elle entre. Ha le ventre, le ventre. Ah ventre, ventre, ventre,
Scène 5
La Flamande, La Hollande, Beline
La Flamande
Je li viens point vous voir pour li fer vous jurer, Mon Dame je li viens pour li vous assurer...
La Hollande
Hé je ne jure point, c'est qu'avec des tenailles. Des Démons, que je crois, m'arrachent les entrailles.
La Flamande
Quoye donc, c'est stimal, mon Dam, qui vous l'avez, Gel vous croye abil fort, si vous vous l'en sauvez.
La Hollande
Ha je m'en doute bien.
La Flamande
On le peut vous bien plaindre, Et je le croye bien fort que vous li devez craindre. Je l'ai bien eu sté mal, c'est li plus grand dy tous. Gi li fus pourtant pas malad si tant que vous.
La Hollande
Quand vous prit-il ce mal ?
La Flamande
Gi m'en l'étais moquée : Dans l'an soixanty-sep gi l'en fus attaquée.
La Hollande
Je m'en moquais de même, et ne le croyais pas ; Te l'aurais défié, mais il m'a mise à bas.
Beline
Et si bas, que chacun doute qu'elle en relève.
La Hollande
C'est un mal empesté dont tout mon monde crève.
La Flamande
Il est michant sti mal, jel save bien mon foi, Il m'emporte d'un coup quatre l'enfants di moi.
La Hollande
J'attends des médecins de grande expérience, Qui me soulageront.
Beline
Qui la tueront, je pense ; Ils sont tous étrangers. L'Epagnol et l'Anglais, Et l'Allemand encor, bref jusques au Français, Quelques-uns de ceux-là la tueront, je m'assure,
La Flamande
Desté consulty-là gil tir point bon laugure ; Gil trouve grand vostri mal, gel voye qu'il vous a mis Dans l'esprit de li voir tretous vos l'ennemis. Mon Dam, songez-li bien à tous vos grands affaires, Les Médecins di hors, qu'il entre lis Notaires ; Le servelle li tourn, li toum li jugement, Et l'on prouve jamais li fair di testament.
La Hollande
Madame s'il vous plaît, finissez votre prône.
La Flamande
Desti mal-là mon face il devient blanc tout jaune : Et comme vostri mal qu'il est contagieux, Gil veux point que mes yeux il y voye vos yeux: Toute ces médicins li sont bourreaux, mon Dame. Ils vont faire mourir vous, Dieu prenne vous votre âme
La Hollande
L'impertinente Masque ! Ah que j'en ai souffert ! Pour me désespérer, elle était de concert : La petite Guenon avec son flux de bouche De Flamand Francisé, dirait-on qu'elle y touche ? Ah, ah, le maudit mal ! Ah je me sens fort bas, Eh tous ces médecins ?
Scène 6
Marille, Pacole, La Hollande
Marille
Ils arrivent là-bas.
Pacole
Deux bourguemestres-là...
La Hollande
Qu'ils aillent tous aux Diables, Je ne puis plus souffrir ces monstres effroyables.
Scène 7
Premier Bourguemestre, La Hollande, Second Bourguemestre
Premier Bourguemestre
Hé Madame, tout-beau.
La Hollande
Vos conseils odieux N'ont-ils pas attiré tout le mal dans ces lieux ! Si vos esprits grossiers eussent prévu ces choses, Tout cela n'eut été peut-être que des roses, Je serais en repos ; et ce mauvais air-ci, Ne serait pas venu m'étouffer jusqu'ici, Et me tirer enfin les entrailles du ventre.
Second Bourguemestre
Pouvons-nous empêcher, Madame, que l'air n'entre ? Un air subtil encor comme l'est celui-là. Nous n'avons point d'emplâtre à mettre à tout cela, Et ces affaires-ci sont bien embarrassantes. Vous nous dites encor des paroles piquantes, Vous pourriez bien pour nous avoir plus de bonté, Et faire moins d'outrage à notre dignité.
La Hollande
Ehque ces Médecins viennent-cn diligence)
Premier Bourguemestre
Mais notre mal, Madame, est plus grand qu'on ne pense, Puisqu'il n'est que trop vrai que le sort nous a mis Au point de recourir à tous nos ennemis. Mais qui nous force à faire une celle bévue : Devons-nous endurer, Madame, qu'on vous tue ? Prétendez-vous avoir des consolations, En mandant des bourreaux de toutes Nations ? S'ils peuvent approcher un jour votre personne, En est-il quelqu'un d'eux qui ne vous empoisonne. Qui n'avance vos jours, et ne soit envieux De ce que vous avez rarement besoin d'eux ? De voir votre santé d'une telle durée, Que tout l'air infecté ne la point altérée ? Qu'eux-mêmes affligés, ils ont cent fois dit tous, Que la santé n'était au Monde que pour vous ?
Second Bourguemestre
Plus votre mal est grand, plus leur âme est ravie : Prenons un autre biais pour vous sauver la vie, Mais prenons-le chez nous, et que vos assassins S'en retournent chez eux faire les médecins.
La Hollande
Que vous me fatiguez d'inutiles harangues ! Hé laissez en repos vos ignorantes langues.
Scène 6
Pacole, La Hollande, Beline, Médecin Français, Médecin Anglais, Premier Bourguemestre, Second Bourguemestre
Pacole
Le Médecin Français, et l'Auglais sont ici.
La Hollande
Voilà déjà l'Anglais.
Beline
Le Français !
Pacole
Le voici.
La Hollande
Ha ! ha !
Médecin Français
Qu'avez-vous donc ?
Médecin Anglais
Vos transports sont extrêmes.
La Hollande
Hé qui le peut savoir, Messieurs, mieux que vous-mêmes !
Premier Bourguemestre
Pouvons-nous bien souffrir ces nations chez nous ?
Second Bourguemestre
S'ils nous pouvaient crever...
Médecin Anglais
Taisez-vous ?
Médecin Français
Taisez-vous ?
Premier Bourguemestre
Nous parler de la sorte ! Apprenez à connaître Un Bourguemestre ici ? Sachez qu'il est le maître, Qu'il a le plein pouvoir, et que l'étant tous deux, Vous ne sauriez avoir trop de respect pour eux ? Qu'ils vous renverseraient de leur vent, de leur souffle ? Voyez, Madame, et puis....
Médecin Français
Taisez vous, gros maroufle ?
Premier Bourguemestre
Une telle insolence excite mon courroux. Vous m'appeliez maroufle, Insolent ?
Médecin Français
Taisez-vous ?
Second Bourguemestre
Un soufflet devant moi ! Devant Madame Hollande ! Madame, peut-on voir hardiesse plus grande ? Ici, le plus huppé tremble en parlant à nous, Hé...
Médecin Anglais
Taisez-vous gros âne ?
Second Bourguemestre
Insolent !
Les deux bourguemestres sortent en saluant Madame Hollande tristement, la main sur leur joue.
Médecin Anglais
Taisez vous ?
La Hollande
Vous en usez ainsi, Meilleurs ? Je vous le cède.
Médecin Anglais
Selon le mal, il faut appliquer le remède.
La Hollande
Mais sans apothicaire, et sans chirurgien, Vous le faites vous-même, et vous rappliquez bien.
Médecin Français
Il faut à certains maux des remèdes extrêmes.
La Hollande
Ceux que vous me ferez, Messieurs, sont-ce les mêmes ?
Médecin Français
Hé nous venons ici, Madame, exprès pour vous, Et nous vous apportons des remèdes plus doux, Tout ce qui maintenant pourra vous satisfaire, Ou nous vous le ferons, ou vous le ferons faire.
La Hollande
Hé dépêchez.
Médecin Français
Avant que de rien ordonner, Mon avis est, qu'il faut la faire promener.
Médecin Anglais
Madame, levez-vous ? Mon avis est le vôtre.
La Hollande
Je ne crois pas pouvoir mettre un pied devant l'autre. Vite, vite, ma chaise. Ah que j'ai mal au cour !
Disant ce dernier mot, il tire la chaise de Madame Holande, qui tombe.
Médecin Français
Voici le Médecin Espagnol. Serviteur.
Scène 9
Médecin Espagnol, Beline, Médecin Français, Médecin Anglais, Marille, La Hollande
Médecin Espagnol
Monsieur, Madame Hollande est je pense tombée.
Les Médecins la relèvent encor, et la remettent dans sa chaise, et lors ce demi-vers se dit.
Beline
Monsieur, relevez-là. Je crois qu'elle est pâmée.
Médecin Espagnol
Hé je lui vais donner de mon catholicon. Il est miraculeux.
Médecin Français
Elle revient.
Médecin Espagnol
Bon, bon,
Beline
Êtes-vous mieux, Madame ?
Médecin Anglais
Hé la voila remise.
Médecin Espagnol
De mon Catholicum avalez cette prise.
Beline
Hélas ! Elle se meurt, Monsieur, c'est du poison.
Médecin Français
Elle est fort mal, Monsieur.
Médecin Espagnol
Quoi ? Mon Catholicum Donne la vie.
Marille
Hélas ! Il a fait le contraire.
Il tient le bras de Beline, croyant tenir celui de la Malade.
Médecin Espagnol
Mais comment diable encor cela se peut-il faire ? Voila depuis deux ans que j'en donne à la Cour, Pour la troisième sois qu'il m'a joué ce tour. Mais son pouls est fort bon.
Beline
C'est mon bras, elle est morte.
Médecin Espagnol
Je le croyais le sien, ou le diable m'emporte. Je m'étonnais aussi qu'elle eut le pouls si bon.
Beline
Vous me serriez les bras d'une étrange façon !
Médecin Espagnol
Elle revient.
La Hollande
Messieurs !
Médecin Français
Les plus nobles parties N'agissent presque plus, n'ont plus ces sympathies Ni cette égalité dedans leurs fonctions, Et cela cause en vous ces agitations, Tous vos membres étant de Provinces Unies, Mais qui ne l'étant plus, toutes ces harmonies >Ne sont plus qu'un chaos : Enfin tout est péri, D'un concert que c'était, c'est un charivari, Les esprits y manquants, la gangrène succède, Il faut pour lors courir au périlleux remède, Il faut dis-je, extirper, et jouer des couteaux. Ainsi se corps formé par des membres si beaux, Qui semblait défier la mauvaise influence, Tout d'un coup est détruit, et tombe en décadence, Pour n'avoir point usé de ces précautions Qui préviennent le mal par des purgations.
La Hollande
Un autre médecin qui se croit grand génie, Pour montrer ce qu'il sait, m'attend à l'agonie. C'est un Allemand.
Médecin Anglais
Oui, n'ayez aucun souci, Ce sera fait de vous, avant qu'il soit ici, Il a la goûte.
La Hollande
Lui ?
Médecin Anglais
Pour le moins je m'en doute, À voir comme il cause, il faut qu'il ait la goûte, Et quand il faut guérir un mal si violent, C'est un faible secours, qu'un remède si lent : Le voici.
Scène Dernière
Médecin Allemand, Médecin Espagnol, Médecin Français, La Hollande, Beline, Médecin Anglais, Marille
Médecin Allemand
J'ai la goûte aux pieds, ne vous déplaise.
Médecin Espagnol
Elle mourra devant qu'il puisse être à sa chaise. L'un après l'autre enfin voyons donc ce qu'elle a, Et tâchons, s'il se peut, à la tirer de là.
Médecin Français
Voyons la langue un peu.
La Hollande
Ma mort est assurée.
Médecin Français
Ah la méchante langue ! Elle est toute ulcérée ; Le plus fort gargarisme est inutile là ; Nous n'avons que le feu pour dessécher cela.
Médecin Allemand
Le pouls intermittent un fort mauvais augure : Elle ne la fera pas longue, je m'assure.
Beline
Peut-elle encor durer quelque temps ?
Il rentre.
Médecin Allemand
Eh pas trop. On voit bien que ce mal l'emmène au grand galop, Il est fort violent, la Nature est peu forte , Et je ne doute point du tout qu'il ne l'emporte. Oui, le mal est trop grand, pour la pouvoir guérir, Je m'en vais, ne pouvant ici la secourir.
Médecin Espagnol
Mais je ne la vois point encor désespérée, Son mal ne marque point une mort assurée.
La Hollande
Mon espoir est en vous, ne m'abandonnez pas.
Médecin Espagnol
Je ne vous quitte point jusqu'à votre trépas ; Je l'ai promis, Madame, et je tiendrai parole.
La Hollande
Hé c'est dans mon malheur tout ce qui me console.
Médecin Espagnol
Votre mal toutefois, Madame a pris un cours, Qu'on ne peut arrêter qu'avec un grand secours, Et même il n'est pas sûr, quelque grand qu'il puisse être, Qu'il le pût être assez pour en être le maître : Mais je vous veux servir sans intérêt, ainsi Je ne prétends de vous qu'un simple grand merci.
La Hollande
Que pourrais-je donner ? Je suis dans l'impuissance. Chacun sait qu'autrefois j'étais dans l'opulence : Qu'une personne alors fut pauvre à n'avoir rien, Qu'elle eut avidité de se voir quelque bien, Hélas ! Elle n'avait, pour être satisfaite, Que s'en venir chez moi, sa fortune était faite.
Médecin Français
Vous n'avez point usé de régime du tout, Madame, votre mal nous pousse tous à bout ; Votre clou, votre poivre, et vos épiceries, N'ajoutent rien rien de bon à vos intempéries, Vos fromages encor irritent ce mal là, Et vous ne vous pouviez passer de tout cela.
La Hollande
Je pense que les eaux me seraient salutaires.
Médecin Espagnol
Les Minérales ? Point, elles vous sont contraires.
La Hollande
J'entends parler des eaux de ce Pays.
Médecin Espagnol
Ah bon. Oui, les eaux du pays seraient fort de saison, En grande quantité sans doute elles conservent, Et nuisent autrement bien plus qu'elles ne servent. Mais le soleil ici brûle et dessèche tout, Où les prendre ? Il n'est rien dont il ne vienne à bout : Et cet astre brûlant qui vous est si contraire, Donne un peu trop à plomb dessus votre hémisphère.
Médecin Anglais
Examinons un peu tout ce bas ventre-ci. Penchez-vous sur le dos ? Vous êtes bien ainsi. Que de malignité là-dedans est enclose ! 11est aisé de voir et le mal et la cause : Mais que ferons-nous là, Messieurs ? Vous voyez bien Par ce qui vous paraît, que le tout n'en vaut rien, Que ce bas ventre est plein de choses étrangères, Qui n'ont déjà que trop enflammé les viscères. À ces sortes de maux, le remède effectif, Est de lui faire prendre un fort grand vomitif.
La Hollande
Un vomitif, Monsieur ! Je ne puis plus rien prendre.
Médecin Anglais
C'est l'unique remède : il faut crever ou rendre, Madame, et prenant tout ce qu'on vous donnera, Je ne sais même encor si l'on vous sauvera. Le mauvais vent qui vient du côté de la Terre, Livre à votre santé cette mortelle guerre, Et celui de la mer qui vous fut excellent, N'est aujourd'hui pour vous qu'un mal très pestilent. Ainsi je suis certain, si cc mal ne vous tue, Que la mer vous doit être à jamais défendue, Et le poisson surtout, c'est pour vous un poison, Gardez-vous d'en manger en aucune saison. Votre pêche aux harengs encor, quoi qu'on en die, Cause une bonne part de votre maladie. Il faut lui provoquer un grand vomissement.
Médecin Français
Et lui tirer du sang, mais copieusement.
La Hollande
Quoi me tirer du sang encor ? Quelle ordonnance ! Je n'attendais pa smoins d'un médecin de France. Je me sens affaiblie, et ne puis faire un pas, On m'en a tant tiré, que l'on m'a mise à bas. Médecin dangereux !
Médecin Anglais
La langue de vipère ! Toute prête à mourir, elle ne se peut taire ; Des injures toujours, elle n'a point cessé.
Médecin Français
C'est qu'elle veut finir comme elle a commencé.
La Hollande
Le chagrin me dévore. Hélas ! Que faut-il faire ?
Médecin Anglais
Votre mal n'étant pas un mal fort ordinaire, Il vous faut un remède aussi hors du commun.
La Hollande
ïi n'en est point pour moy.
Médecin Français
Bon, nous en avons un Qui contre votre mal est souverain, Madame. Vous avez, dites-vous, quelque chagrin dans l'âme. Vous estes triste ?
La Hollande
Hélas ! Plus qu'on ne peut penser.
Médecin Français
Monsieur l'Anglais et moi nous vous ferons danser.
La Hollande
Danser !
Médecin Anglais
C'est le remède à votre maladie : La joie est l'antidote à la mélancolie.
La Hollande
Que mes violons donc viennent dans le salon.
Médecin Français
Hé nous vous ferons bien danser sans violon.
La Hollande
Vous vous moquez.
Médecin Anglais
Point, point. Êtes-vous la première Que Monsieur le Français traite de la manière ?
La Hollande
Un petit violon, Messieurs, j'en ai de bons.
Médecin Français
Oui, vous avez chez vous de plaisants violons ?
La Hollande
Je ne saurais danser, ma faiblesse est trop grande.
Médecin Français
Vous danserez pourtant, Madame la Hollande, C'est l'unique moyen de vous guérir.
La Hollande
Hé bien, Puisque vous le voulez, éprouvons ce moyen, Mon cour pour ce remède a de la répugnance, Et c'est, à dire vrai, malgré moi que je danse.
Médecin Français
Là, vous voilà fort bien, il vus observera.
Médecin Anglais
Et quand vous broncherez, il vous relèvera.
Médecin Français
Jouez.
La Hollande
Les bons appuis pour la pauvre Hollande !
Médecin Français
Hé jouez donc, Messieurs, puisqu'on vous le demande ?
La Hollande
Ha mes membres sont morts.
Médecin Français
Les sentez-vous pas tous?
Elle dit cette moitié de vers en bégayant.
La Hollande
Je ne les sens non plus que s'ils étaient à vous. Messieurs, je ne puis plus, soutenez-moi, la tête ! Je ne me suis jamais trouvé à telle fête : Avant que de danser, Messieurs, je chancelais ; Cependant j'ai dansé plus que je ne voulais. Ma langue s'épaissit.
Médecin Français
Voilà l'esquinancie.
Médecin Anglais
L'Art de la Médecine, et de la Pharmacie, Ne la peuvent sauver.
Médecin Français
Le mal augmentera.
Médecin Espagnol
Pour moi, je ne sais pas ce que l'on en fera.
Médecin Anglais
Ma foi, ni moi non plus.
Médecin Espagnol
Ses maux sont déplorables.
Médecin Français
Que l'on la fasse donc porter aux Incurables. Messieurs, séparons-nous.
Marille
Hélas ! Quel crève-cour !
Médecin Français
Serviteur.
Médecin Anglais
Serviteur.
Médecin Espagnol
Serviteur, Serviteur.