Comédie · 1679

Le sot vengé

de Raymond Poisson

Représentation
≈ 24 min
Distribution
1 femme, 4 hommes
Répliques
194
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Lubin H 72 ≈ 11 min 9
Monsieur Ragot H 45 ≈ 6 min 4
Lubine F 36 ≈ 4 min 5
Croquillon H 15 ≈ 2 min 3
Le Compère H 25 ≈ 2 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Lubin absentabsentabsentabsent
Monsieur Ragot absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lubine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Croquillon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Compère absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Lubine, Monsieur Ragot

Lubine

Quoi ! Vous osez Maître Ragot, Maître importun, et maître sot, Me venir rendre encor visite, Moi qui vous hais et vous évite, Comme l'on évite la mort.

Monsieur Ragot

Ne vous emportez pas si fort, Lubine , voici la dernière : Vous êtes pour moi chaste et fière, Mais le Compère a tant d'appas Que pour lui vous ne l'êtes pas.

Lubine

Vous l'avez dit, qu'en peut-il être ?

Monsieur Ragot

Rien, car vous n'avez point de Maître : À dire vrai que craindriez vous ? Votre mari roué de coups, De vous et de l'heureux Compère, Qui mange chez vous d'ordinaire ? Et qui je pense y couche aussi ? J'en aurais fort peu de souci, Mais vous me traitez d'une sorte...

Elle rentre.

Lubine

Faites vos plaintes à la porte, Je suis lasse de l'entretien D'un homme plus sot que le mien.

Monsieur Ragot

Ah ! C'est trop mépriser ma flamme ; Je m'en saurai venger, infâme, J'encouragerai ton mari, Je chasserai ton favori ; Enfin je m'en vais dans ma rage Te faire un diable de ravage, Dès aujourd'hui ton sot époux Te donnera deux mille coups : Mais pour commencer cette affaire, Allons empaumer le Compère.

Scène 2

Croquillon, Le Compère

Croquillon

D'où vient ce grand empressement ?

Il regarde sa montre avec empressement.

Le Compère

Il est huit heures justement, C'est l'heure qu'elle m'a donnée.

Croquillon

Je ne sais point de haquenée, Dont l'amble...

Le Compère

Veux-tu m'obliger ? C'est ici l'heure du Berger ; La manquer !

Croquillon

Mon maître extravague.

Le Compère

À propos donne-moi ma bague.

Croquillon

Mais Lubin ce pauvre Jobet, Qui va quérir comme un barbet, Et qui vous rapporte de même, Dont la patience est extrême ; Ce mari plus battu qu'un chien, Qui voit beaucoup, et ne dit rien ; Enfin ce plus sot que tout autre, Dont la femme est, je crois, la vôtre, N'est-il pas sur votre journal Marqué pour un original ?

Le Compère

Donne donc, il est fort commode.

Croquillon

Il n'en amène pas la mode, On le pratique en toutes parts : Diable la mode des cornards Est une mode d'importance, On ne la change point en France, Les autres durent quinze jours, Mais celle-là dure toujours.

Le Compère

C'est l'objet de ta raillerie.

Croquillon

Il revient de la boucherie Quérir une tête de veau, Il vient de rentrer.

Le Compère

Mon anneau : Que ta longueur me désespère !

Croquillon

Vous allez donc voir la Commère ?

Le Compère

Oui, maudit traître, en cet instant Que tu jases, elle m'attend, Et c'est pour finir mon martyre...

Il donne la bague.

Croquillon

Courez, je n'ai plus rien à dire, Mais je crains pour le diamant.

Il se donne en hâte un coup de peigne.

Le Compère

C'est peu pour cet heureux moment.

Croquillon

Monsieur, Ragot est à la porte.

Le Compère

Que veut-il ? Le diable l'emporte : Cours lui dire que d'aujourd'hui Je ne puis pas parler à lui, Et qu'une affaire d'importance...

Croquillon

Il n'est plus temps, car il avance.

Le Compère

Le diable le puisse emporter ? Coquin, veux-tu pas l'arrêter ?

Croquillon

Il vient, songez à lui répondre.

Le Compère

Que l'enfer le puisse confondre ! Un vautour lui mange le coeur !

Scène 3

Le Compère, Monsieur Ragot, Croquillon

Le Compère

Ah ! Monsieur, votre serviteur.

Monsieur Ragot

Je vous ai détourné peut-être.

Le Compère

Vous vous moquez,

Croquillon

Ah qu'il est traître ?

Monsieur Ragot

Sans vous, ami, je suis perdu.

Haut.

Le Compère

Fusse-tu mille fois pendu. Monsieur, allât-il de ma vie. Je ne perdrai jamais l'envie De vous prouver ma passion.

Monsieur Ragot

Je suis dans la confusion.

Le Compère

Et moi, je suis dedans la rage.

Croquillon

Cela ne va pas mal, courage.

Monsieur Ragot

Portez vous à deux pas d'ici, Vous m'allez ôter de souci.

Le Compère

J'irais pour vous jusques à Rome Les pieds nus.

Croquillon

Ah, le méchant homme ?

Le Compère

Et je vous donnerais mon coeur.

Monsieur Ragot

Votre franchise et votre ardeur, Se trouve pour moi sans seconde.

Haut.

Le Compère

Derechef l'enfer te confonde ; Je crains qu'on ne m'aille ravir L'avantage de vous servir.

Monsieur Ragot

Partons.

Le Compère

Tu le paieras, traître.

Scène 4

Croquillon

Croquillon

Eh bien, vit-on jamais paraître Une plus grande trahison ? Si je rentre dans ta maison Puissent toutes les chambrières Me donner cent coups d'étrivières. Je ne puis pas trouver, je crois, Un plus méchant maître que toi.

Scène 5

Lubin, Lubine

Lubin

Diable soit ta chienne de vie ! Dis, Carogne, as-tu point envie De me traiter plus doucement?

Lubine

Va : reporte la seulement Au boucher, et sans plus attendre.

Lubin

Il ne la voudra pas reprendre.

Lubine

Mais me veux-tu faire enrager ? Crois-tu que je puisse manger De cette tête ? Va la rendre.

Lubin

Il ne la voudra pas reprendre.

Lubine

Elle pue, ne la sens-tu pas, Dis-lui qu'on la sent de dix pas, Et qu'il joue à se faire pendre.

Lubin

Il ne la voudra pas reprendre.

Lubine

Si tu me fais prendre un bâton. Mais voyez son diable de ton. Il ne la voudra pas reprendre ! Ma foi ! Si tu me fais te prendre ! Je te donnerai du gros bout, Et dessus le ventre et partout Chien de cornard.

Lubin

Je le confesse, Quand tu n'étais que ma maîtresse > Voyant tout ce que tu faisais Je vis bien que je le serais; Et le diable ayant l'avantage D'avoir fait notre mariage, Il n'a pas trop mal réussi, Car il le voulait bien aussi.

Lubine

Ah ! Que de t'avoir je suis lasse ! L'on me montre au doigt quand je passe, Voilà la femme de ce gueux, Dit-on.

Lubin

Moi l'on me montre à deux.

Lubine

Moi, t'avoir pris ! Moi qui suis fille D'un bon tapissier de la ville.

Lubin

C'est pourquoi, l'on me l'a bien dit, Tu fais de si bons tours de lit.

Lubine

Quoi tu veux jaser, chien d'ivrogne ? Reporte donc cette charogne, Ou je te vais rompre les bras.

Lubin

J'y vais, ne me frappe donc pas : Mais comme il ne la pourra vendre : Il ne la voudra pas reprendre.

Lubine

Encore : tu le payeras Aussitôt que tu reviendras : Ne suis-je pas bien misérable D'avoir pris un homme semblable ? Ce gueux était distributeur De ces billets d'Opérateur Il gagnait deux sous la journée. Regardez combien c'est Tannée» Sans aller compter par ses doigts C'est tout juste un écu par mois. N'est-ce pas pour faire grand chère. C'était un objet de misère, Il était tout déguenillé, Voyez comme il est habillé, Cependant depuis peu le traître ! Voudrait je crois faire le maître ! Il ne veut que ce qu'il lui plaît. Le sot, je l'ai fait ce qu'il est.

Scène 6

Lubin

Lubin

Est-ce une si belle besogne Pour t'en oser vanter, carogne Fais-moi, du moins, m'ayant fait sot La grâce de n'en dire mot. Dans l'heureux âge d'innocence L'on était toujours dans l'enfance ; L'homme et la femme étaient heureux, Ils jouaient à de petits jeux, Comme à Pont-Neuf, à Climusette, Ou bien à Ris-Ris Boullette, Au pied-de-boeuf, aux osselets, À d'autres plus beaux, ou plus laids, Au corbillon, à la pantoufle, En veux-tu plaider siffle-souffle. A Colin-maillard, aux combats, À cache-cache-Mitoulas, Au combien, à la sage-femme, A l'accouchée, au Trou-Madame : L'un d'eux disait changeons de jeu, Jouons à la queue-leu-leu, Il est bien plus beau, ce me semble, Car on se tient toujours ensemble. La femme après avoir bien ri Prenait la queue à son mari Et le tout avec innocence, Mais nous sommes en récompense Depuis ce temps-là qui n'est plus Un nombre infini de cocus : Ma femme a franchi la parole, Je le fuis et je me console, Et quantité qui sont ici S'en doivent consoler aussi. Je suis bien le plus misérable, Car je suis battu comme un diable D'un drôle qui fait les yeux doux Qui mange et qui couche chez nous : N 'est-ce pas pour être en colère ? Elle l'appelle son compère, Il est prés d'elle jour et nuit. Il couche dans notre grand lit, Moi dessous dans une roulette. Ma femme dans une couchette Sous un pavillon chaudement, Le soir on me dit rudement Coupe du pain bis et du beurre: Et te va coucher de bonne heure, Quand j'ai soupé de mon pain bis. Que j'ai décrotté leurs habits, Que toute ma besogne est faite Je me jette dans ma roulette, Mais elle et son passionné Sont jusques à minuit sonné...

Scène 7

Le Compère, Lubin

Le Compère

Est-elle au logis, ma Commère ?

Lubin

Oui, Monsieur : voila le Compère. Voyez s'il heurte ? Point du tout, Son diable de passe-partout, Sait ouvrir toutes nos ferrures : Que je m'en vais avoir d'injures D'être à mettre le pot au feu ! Nous allons, je crois voir beau jeu, Voici ma besogne ordinaire.

Scène 8

Lubine, Lubin

Lubine

Frotte les souliers du Compère: Hé bien, chien ? Ta tête de veau !

Lubin

Il m'a redonné d'un morceau Qui sera fort bon et fort tendre.

Lubine

Il ne la voudra pas reprendre ? L'a-t-il pas reprise, faquin ?

Lubin

Vraiment oui.

Lubine

Va quérir du vin, Et que le rôtisseur nous barde Une bonne et grasse poularde Pour dîner mon Compère et moi. Tu prendras, si tu veux pour toi, Ou des noix, ou bien du fromage : Redonne ces souliers.

Scène 9

Lubin

Lubin

J'enrage, Et si Job en ma place était Je pense qu'il enragerait Et qu'il dirAit en sa colère La peste étouffe le Compère, Le diable lui casse les os.

Scène 10

Monsieur Ragot, Lubin

Monsieur Ragot

L'occasion s'offre à propos ; Allons donc jeter par avance Les fondements de ma vengeance : Je ne travaillerai point mal Si je puis chasser mon rival D'auprès cette impudente femme. Va n'as-tu point de honte infâme, Que les voisins entendent tous Ta femme te rouer de coups ?

Lubin

Il est vrai, voisin, mais qu'y faire ? Faut-il que je m'en désespère ? Le maudit compère qu'elle a Me hait, et l'oblige à cela.

Monsieur Ragot

Que fait-il chez toi ce compère?

Lubin

Il fait ce que j'y devrais faire.

Monsieur Ragot

J'ai feint d'avoir adroitement Besoin de lui pour un moment ; Pour l'avertir que l'on le blâme De voir trop librement ta femme : Mais loin d'en être inquiété En se moquant il m'a quitté ; Il allait troussant sa moustache Te monter un vilain panache.

Lubin

Vous m'eussiez obligé beaucoup Voisin, de détourner ce coup.

Monsieur Ragot

Encor passe pour ce Compère, Car nos femmes ont d'ordinaire Pour notre plus grand ennemi Quelque Compère ou quelque ami ; Mais on te croit sans raillerie Chef de la grande Confrérie.

Lubin

Voisin, je suis ce que je suis, Et d'être autrement je ne puis; Ma femme est, et coquette, et belle, Je m'en ri tout tombe fur elle» C'est son affaire, brisons-là : Mais le plus grand défaut qu'elle a, Au moins le plus insupportable, C'est qu'elle me bat comme un diable, Car ses coups me rendent la peau Plus noire que votre chapeau.

Monsieur Ragot

Vois-tu Voisin ? Je suis un homme...

Lubin

Je le sais, qui revient de Rome.

Monsieur Ragot

J'ai bien été dans d'autres lieux, Et si je ne suis pas trop vieux.

Lubin

Peut-on aller plus loin que Rome ?

Monsieur Ragot

Tu n'en as guère vu, pauvre homme !

Lubin

Guère ? J'ai pourtant vu Paris, Et le trésor de Saint-Denis.

Monsieur Ragot

C'est voir, sans voir toute la France Ce qui s'y voit de conséquence.

Lubin

Mais peste. Je m'amuse bien J'aurai tantôt du rot de chien, Je vais revenir.

Monsieur Ragot

Non demeure, Je m'en vais te ravir sur l'heure : T'entretenir, étant pressé De tous les lieux où j'ai passé, Ces récits seraient incommodes. Sache qu'étant aux Antipodes L'on me fit présent d'un trésor. Qui vaut plus d'un million d'or, Et si ce n'est qu'une racine , Laquelle mise sur l'échine D'une femme fut-ce un Démon, La rend plus douce qu'un mouton.

Lubin

Peste ! L'admirable racine ! D'où peut venir son origine ?

Monsieur Ragot

Du pied d'un arbre que j'ai vu Qu'avait planté Lusse-tu-cru, À ce qu'on dit, et puis fit Gilles.

Lubin

Peste ? Il était des plus habilles : Ce bois a cette faculté ?

Monsieur Ragot

Si ta femme en avait tâté.

Lubin

Vraiment je veux bien qu'elle en tâte ; Mais une autre fois, car j'ai hâte.

Monsieur Ragot

Attend, dans un quart d heure, ou deux. Elle en tâtera si tu veux ; Ce ne serait plus elle-même, Sa douceur deviendrait extrême Par la faculté de ce bois.

Lubin

La baiserais-je quelquefois ? Pourrais-je coucher avec elle.

Monsieur Ragot

Hé quoi donc ? La grande nouvelle ! N'y couches-tu pas quand tu veux ?

Lubin

Morbleu ! Que je serais heureux ! Ce serait une bonne affaire ! Mais où coucherait le Compère ?

Monsieur Ragot

Qu'il couche au diable désormais.

Lubin

Elle ne le voudra jamais, C'est un homme qu'elle idolâtre.

Monsieur Ragot

Mais tu la battras comme plâtre Si tu veux, et tu lui feras Faire tout ce que tu voudras. Elle viendra dans sa colère Te traiter comme à l'ordinaire : Comme elle prendra son haut ton, Tu tiendras ferme ce bâton Qui vaut mieux que deux vertes gaules : Tu lui sangleras les épaules Seulement de quinze ou vingt coups, Tu la verras à tes genoux. Plus souple et plus obéissante Qu'une jeune et neuve servante, Te dire en larmes, je promets De n'aimer que toi désormais, De ne plus souffrir le Compère.

Lubin

Ce serait bien là mon affaire : Mais l'homme qui l'avait trouvé Ce bâton...

Monsieur Ragot

L'avait éprouvé : Mais connaissais-tu pas ma femme ?

Lubin

Qui, c'était une bonne lame.

Monsieur Ragot

Trois coups la rendirent d'abord Plus douce qu'un enfant qui dort : Mais il faut dedans ta mémoire Mettre quatre mots de grimoire, Et les dire, autrement, ma foi, Les coups retourneraient sur toi.

Lubin

Ah ! Je veux donc bien les apprendre. Avant que de rien entreprendre.

Monsieur Ragot

Oui, car il les faut prononcer. Auparavant que commencer.

Lubin

Elle va revenir, je meure : Apprenez-les moi tout à l'heure Et nous allons dans un moment Voir un diable de changement Pour elle et pour moi fort risible ; Si le secret est infaillible Je ne vous épargnerai rien, Prenez mon honneur et mon bien, J'ai fort peu de l'un et de l'autre, Mais disposez comme de vôtre.

Monsieur Ragot

Va je ne te demande rien, Voici les mots retiens les bien.

Lubin

Vraiment pour cesser d'être esclave...

Monsieur Ragot

Tasse vouzi driou titave.

Lubin

La peste ! Quels diables de mots ! Je ne trouve plus à propos De les apprendre tout à l'heure, Il me faut deux-mots, ou je meure Avant que de les bien savoir Adieu, voisin, jusqu'au revoir.

Monsieur Ragot

Demeure, il n'est rien plus facile : Quand tu serais plus imbécile Que la même imbécillité, Je donne la facilité D'apprendre en un jour une histoire..

Lubin

Mais donnez-vous de la mémoire ? Il faudrait vite m'en fournir Car ma femme va revenir.

Monsieur Ragot

Dis donc, tu n'as que de la bave : Tasse vouzi driou titave.

Lubin

Tasse, roti....

Monsieur Ragot

Quoi ! Quatre mots...

Lubin

Patience, un peu de repos.

Monsieur Ragot

Tasse...

Lubin

Je sais bien une tasse Dans laquelle on boit.

Monsieur Ragot

Je me lasse.

Lubin

Dites-les moi plus posément.

Monsieur Ragot

Je parle assez distinctement Tasse rouzi....

Lubin

Disons ensemble.

Monsieur Ragot

Pourquoi m'interrompre ?

Lubin

Il me semble Que quand nous parlerons toux deux Je les dirai peut-être mieux.

Monsieur Ragot

Tasse.

Lubin

Tasse. Dis-je pas bien ?

Monsieur Ragot

Achève.

Lubin

Je ne sais plus rien.

Monsieur Ragot

Et comment donc prétends-tu faire ?

Lubin

Il faut achever notre affaire.

Monsieur Ragot

Mais quoi ! Si tu ne retiens pas.

Lubin

Mais que l'on parle mal là-bas ! Le langage est bien incommode Dedans la ville d'Antipode ! Cela me ferait détester.

Monsieur Ragot

Je ne me veux point rebuter, Il faut s'armer de patience Pour bien assurer sa vengeance, Elle est tantôt en mon pouvoir.

Lubin

Écoutez, je crois les savoir : Tasse vouzi friou titave.

Monsieur Ragot

Les voilà, tu n'es plus esclave, Ils te rendront maître chez toi. Adieu.

Scène 11

Lubine, Lubin

Lubine

Te moques-tu de moi ?

Lubin

Ne voilà-t-il pas la carogne ?

Lubine

Que fais-tu donc là, chien d'ivrogne ?

Lubin

Tasse rouzi friou... J'y fais... Il ne m'en souviendra jamais, Voisin.

Lubine

Dis sot, est-ce pour rire ?

Lubin

Il s'en est allé sans rien dire, Elle a raison, faute d'un mot Je ne suis encore qu'un sot. Il rimait ce me semble à cave : Tasse rouzi friou titave. Bon je l'ai retrouvé sans vous.

Lubine

Il faut le mettre au rang des fous.

Lubin

Des fous ! Pas tant fou que l'on pense : Allons, fais-moi la révérence. Et quelque joli compliment.

Lubine

Il a perdu le jugement. Comme ce coquin, fait le grave !

Il la frappe

Lubin

Tasse rouzi friou titave.

Lubine

J'y vais, ne me frappe donc pas.

Lubin

La révérence, bas, plus bas, Ma foi, cette racine est drôle ! Allons, qu'on joue un autre rôle.

Lubine

D'où peut venir cet enragé ? Dis donc, que diable as-tu mangé !

Il la frappe.

Lubin

Ah coquine tu m'injuries.

Lubine

Mon mignon, quitte ces furies.

Il la frappe.

Lubin

Mon mignon ! Hé mon chien de coeur : D'où diable me vient cet honneur ? Crois-tu parler à ton Compère ? Tasse rouzi friou, j'espère Te reconnaître quelque jour.

Lubine

Hélas ! Pardon mon cher amour, Que veux-tu ? D'où vient ta colère ?

Lubin

Va mettre dehors ce compère, Et ne le regarde jamais, Va vite, et reviens : désormais Je suis le mari de ma femme Tasse rouzi friou, mon âme.

Scène 12

Le Compère, Lubine, Lubin, Lubin Et Lubine Chantent

Le Compère

Sortir si brusquement ! Pourquoi Dites donc.

Lubine

Pour l'amour de moi.

Le Compère

Ah ! C'est en peu de mots tout dire, J'obéis, et je me retire.

Lubin

Voilà le Compère sorti, Bon.

Lubine

Mon amour, il est parti.

Lubin

Il est parti ! Ton coeur soupire ! Allons, tout à l'heure il faut rire.

Lubine

Rire et pleurer, je ne puis pas.

Lubin

Ris ,ou je te romprai les bras, Ma racine est mal employée.

Lubine

Rirai-je à gorge déployée ?

Lubin

Oui-dà, bien fort ; bon, ne ris plus, Je trouve tes ris superflus ; Pleure à présent à chaudes larmes ; On dit que ta voix a des charmes , Chante, éternue, auparavant.

Lubine

Moi que j'éternue, et comment ?

Lubin

Comme tu voudras, éternue, Éternue, ou bien je te tue.

Lubine

Mais je ne le puis pas, ma foi.

Lubin

Tasse friou titave, à moi.

Lubine

Mais cela n'est pas volontaire.

Lubin

Ah ! J'ai tort s'il ne se peut faire. Fais donc un feint éternuement ; Dieu t'assiste, je suis content.

Lubine

Je le crois tu le dois bien être, Tu voulais tant faire le maître, Tu l'es de la bonne façon.

Lubin

À propos, chante la chanson.... Et là, cette chanson qu'on chante.

Lubine

Qui moi ? J'ai la voix trop méchante.

Lubin

Et la voix, l'esprit, et le corps, Tu n'es bonne que quand tu dors, Mais vois-tu , je veux être maître, Et c'est enfin mon tour de l'être : Chante pour charmer mes ennuis.

Lubine

Je suis malade et je ne puis.

Lubin

Il faut donc prendre médecine. Quatre prises de ma racine Purgent les mauvaises humeurs.

Lubine

Ah ! Je n'en puis plus, je me meurs.

Lubin

Que tu fais mal la décédé ! Tu ferais mieux la possédée.

Lubine

Cesse tes coups, je n'en puis plus.

Lubin

Chante, tes pleurs font superflus ; Je suis fort content que tu meures, Pends-toi, si tu veux dans deux heures, Je veux avant que voir ta fin T'entendre dire : Ah ! Le bon vin, Tu as endormi ma mère, Mais jamais, jamais, Toure, loure, loure, loure, Mais jamais, jamais, Tu ne m'endormiras.

Lubin Et Lubine Chantent

Ah, le bon vin ! Tu as endormi ma mère, Mais jamais, jamais, Toure, loure, loure, loure, Mais jamais, jamais, Tu ne m'endormiras.

Lubine

Mon mignon, mon friou titave, Commande, je suis ton esclave.

Scène Dernière

Lubin, Monsieur Ragot, Le Compère

Lubin

Ah, voisin !

Monsieur Ragot

As-tu réussi ?

Lubin

Que venez-vous chercher ici ?

Le Compère

Hen.

Lubin

Ne faites point tant le brave ; Tasse rouzi friou titave, Vous pourrait maltraiter, ma foi, Votre gîte n'est plus chez moi, Le temps est passé.

Le Compère

Hé compère !

Lubin

Il n'est compère ni commère, Vous devez être satisfait De tout ce que vous avez fait Contez-le pour votre partage, Vous n'en ferez pas davantage. Car j'userai de mon pouvoir.

Le Compère

Et moi je vous ferai savoir...

Lubin

Ah ! Vous voulez faire le brave. Tasse rouzi friou titave. Mon fils voici le coup d'honneur Sers ton très humble serviteur, Et fais au moins sur le Compère Ce que tu fais sur la Commère, Comme diable il gagne le haut.

Monsieur Ragot

Mais suis-je vengé comme il faut ? Si vous menez Jean, Jacques ou Blaise, Enfin quelque ami qui vous plaise, Faire chez vous quelque repas Que votre femme n'aime pas, Et qu'elle vous fasse la mine, Venez emprunter ma racine.

Lubin

Par elle mon sort a changé.

Monsieur Ragot

Voilà, Messieurs, le sot vengé.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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