Scène 1
Lubine, Monsieur Ragot
Lubine
Quoi ! Vous osez Maître Ragot, Maître importun, et maître sot, Me venir rendre encor visite, Moi qui vous hais et vous évite, Comme l'on évite la mort.
Monsieur Ragot
Ne vous emportez pas si fort, Lubine , voici la dernière : Vous êtes pour moi chaste et fière, Mais le Compère a tant d'appas Que pour lui vous ne l'êtes pas.
Lubine
Vous l'avez dit, qu'en peut-il être ?
Monsieur Ragot
Rien, car vous n'avez point de Maître : À dire vrai que craindriez vous ? Votre mari roué de coups, De vous et de l'heureux Compère, Qui mange chez vous d'ordinaire ? Et qui je pense y couche aussi ? J'en aurais fort peu de souci, Mais vous me traitez d'une sorte...
Elle rentre.
Lubine
Faites vos plaintes à la porte, Je suis lasse de l'entretien D'un homme plus sot que le mien.
Monsieur Ragot
Ah ! C'est trop mépriser ma flamme ; Je m'en saurai venger, infâme, J'encouragerai ton mari, Je chasserai ton favori ; Enfin je m'en vais dans ma rage Te faire un diable de ravage, Dès aujourd'hui ton sot époux Te donnera deux mille coups : Mais pour commencer cette affaire, Allons empaumer le Compère.
Scène 2
Croquillon, Le Compère
Croquillon
D'où vient ce grand empressement ?
Il regarde sa montre avec empressement.
Le Compère
Il est huit heures justement, C'est l'heure qu'elle m'a donnée.
Croquillon
Je ne sais point de haquenée, Dont l'amble...
Le Compère
Veux-tu m'obliger ? C'est ici l'heure du Berger ; La manquer !
Croquillon
Mon maître extravague.
Le Compère
À propos donne-moi ma bague.
Croquillon
Mais Lubin ce pauvre Jobet, Qui va quérir comme un barbet, Et qui vous rapporte de même, Dont la patience est extrême ; Ce mari plus battu qu'un chien, Qui voit beaucoup, et ne dit rien ; Enfin ce plus sot que tout autre, Dont la femme est, je crois, la vôtre, N'est-il pas sur votre journal Marqué pour un original ?
Le Compère
Donne donc, il est fort commode.
Croquillon
Il n'en amène pas la mode, On le pratique en toutes parts : Diable la mode des cornards Est une mode d'importance, On ne la change point en France, Les autres durent quinze jours, Mais celle-là dure toujours.
Le Compère
C'est l'objet de ta raillerie.
Croquillon
Il revient de la boucherie Quérir une tête de veau, Il vient de rentrer.
Le Compère
Mon anneau : Que ta longueur me désespère !
Croquillon
Vous allez donc voir la Commère ?
Le Compère
Oui, maudit traître, en cet instant Que tu jases, elle m'attend, Et c'est pour finir mon martyre...
Il donne la bague.
Croquillon
Courez, je n'ai plus rien à dire, Mais je crains pour le diamant.
Il se donne en hâte un coup de peigne.
Le Compère
C'est peu pour cet heureux moment.
Croquillon
Monsieur, Ragot est à la porte.
Le Compère
Que veut-il ? Le diable l'emporte : Cours lui dire que d'aujourd'hui Je ne puis pas parler à lui, Et qu'une affaire d'importance...
Croquillon
Il n'est plus temps, car il avance.
Le Compère
Le diable le puisse emporter ? Coquin, veux-tu pas l'arrêter ?
Croquillon
Il vient, songez à lui répondre.
Le Compère
Que l'enfer le puisse confondre ! Un vautour lui mange le coeur !
Scène 3
Le Compère, Monsieur Ragot, Croquillon
Le Compère
Ah ! Monsieur, votre serviteur.
Monsieur Ragot
Je vous ai détourné peut-être.
Le Compère
Vous vous moquez,
Croquillon
Ah qu'il est traître ?
Monsieur Ragot
Sans vous, ami, je suis perdu.
Haut.
Le Compère
Fusse-tu mille fois pendu. Monsieur, allât-il de ma vie. Je ne perdrai jamais l'envie De vous prouver ma passion.
Monsieur Ragot
Je suis dans la confusion.
Le Compère
Et moi, je suis dedans la rage.
Croquillon
Cela ne va pas mal, courage.
Monsieur Ragot
Portez vous à deux pas d'ici, Vous m'allez ôter de souci.
Le Compère
J'irais pour vous jusques à Rome Les pieds nus.
Croquillon
Ah, le méchant homme ?
Le Compère
Et je vous donnerais mon coeur.
Monsieur Ragot
Votre franchise et votre ardeur, Se trouve pour moi sans seconde.
Haut.
Le Compère
Derechef l'enfer te confonde ; Je crains qu'on ne m'aille ravir L'avantage de vous servir.
Monsieur Ragot
Partons.
Le Compère
Tu le paieras, traître.
Scène 4
Croquillon
Croquillon
Eh bien, vit-on jamais paraître Une plus grande trahison ? Si je rentre dans ta maison Puissent toutes les chambrières Me donner cent coups d'étrivières. Je ne puis pas trouver, je crois, Un plus méchant maître que toi.
Scène 5
Lubin, Lubine
Lubin
Diable soit ta chienne de vie ! Dis, Carogne, as-tu point envie De me traiter plus doucement?
Lubine
Va : reporte la seulement Au boucher, et sans plus attendre.
Lubin
Il ne la voudra pas reprendre.
Lubine
Mais me veux-tu faire enrager ? Crois-tu que je puisse manger De cette tête ? Va la rendre.
Lubin
Il ne la voudra pas reprendre.
Lubine
Elle pue, ne la sens-tu pas, Dis-lui qu'on la sent de dix pas, Et qu'il joue à se faire pendre.
Lubin
Il ne la voudra pas reprendre.
Lubine
Si tu me fais prendre un bâton. Mais voyez son diable de ton. Il ne la voudra pas reprendre ! Ma foi ! Si tu me fais te prendre ! Je te donnerai du gros bout, Et dessus le ventre et partout Chien de cornard.
Lubin
Je le confesse, Quand tu n'étais que ma maîtresse > Voyant tout ce que tu faisais Je vis bien que je le serais; Et le diable ayant l'avantage D'avoir fait notre mariage, Il n'a pas trop mal réussi, Car il le voulait bien aussi.
Lubine
Ah ! Que de t'avoir je suis lasse ! L'on me montre au doigt quand je passe, Voilà la femme de ce gueux, Dit-on.
Lubin
Moi l'on me montre à deux.
Lubine
Moi, t'avoir pris ! Moi qui suis fille D'un bon tapissier de la ville.
Lubin
C'est pourquoi, l'on me l'a bien dit, Tu fais de si bons tours de lit.
Lubine
Quoi tu veux jaser, chien d'ivrogne ? Reporte donc cette charogne, Ou je te vais rompre les bras.
Lubin
J'y vais, ne me frappe donc pas : Mais comme il ne la pourra vendre : Il ne la voudra pas reprendre.
Lubine
Encore : tu le payeras Aussitôt que tu reviendras : Ne suis-je pas bien misérable D'avoir pris un homme semblable ? Ce gueux était distributeur De ces billets d'Opérateur Il gagnait deux sous la journée. Regardez combien c'est Tannée» Sans aller compter par ses doigts C'est tout juste un écu par mois. N'est-ce pas pour faire grand chère. C'était un objet de misère, Il était tout déguenillé, Voyez comme il est habillé, Cependant depuis peu le traître ! Voudrait je crois faire le maître ! Il ne veut que ce qu'il lui plaît. Le sot, je l'ai fait ce qu'il est.
Scène 6
Lubin
Lubin
Est-ce une si belle besogne Pour t'en oser vanter, carogne Fais-moi, du moins, m'ayant fait sot La grâce de n'en dire mot. Dans l'heureux âge d'innocence L'on était toujours dans l'enfance ; L'homme et la femme étaient heureux, Ils jouaient à de petits jeux, Comme à Pont-Neuf, à Climusette, Ou bien à Ris-Ris Boullette, Au pied-de-boeuf, aux osselets, À d'autres plus beaux, ou plus laids, Au corbillon, à la pantoufle, En veux-tu plaider siffle-souffle. A Colin-maillard, aux combats, À cache-cache-Mitoulas, Au combien, à la sage-femme, A l'accouchée, au Trou-Madame : L'un d'eux disait changeons de jeu, Jouons à la queue-leu-leu, Il est bien plus beau, ce me semble, Car on se tient toujours ensemble. La femme après avoir bien ri Prenait la queue à son mari Et le tout avec innocence, Mais nous sommes en récompense Depuis ce temps-là qui n'est plus Un nombre infini de cocus : Ma femme a franchi la parole, Je le fuis et je me console, Et quantité qui sont ici S'en doivent consoler aussi. Je suis bien le plus misérable, Car je suis battu comme un diable D'un drôle qui fait les yeux doux Qui mange et qui couche chez nous : N 'est-ce pas pour être en colère ? Elle l'appelle son compère, Il est prés d'elle jour et nuit. Il couche dans notre grand lit, Moi dessous dans une roulette. Ma femme dans une couchette Sous un pavillon chaudement, Le soir on me dit rudement Coupe du pain bis et du beurre: Et te va coucher de bonne heure, Quand j'ai soupé de mon pain bis. Que j'ai décrotté leurs habits, Que toute ma besogne est faite Je me jette dans ma roulette, Mais elle et son passionné Sont jusques à minuit sonné...
Scène 7
Le Compère, Lubin
Le Compère
Est-elle au logis, ma Commère ?
Lubin
Oui, Monsieur : voila le Compère. Voyez s'il heurte ? Point du tout, Son diable de passe-partout, Sait ouvrir toutes nos ferrures : Que je m'en vais avoir d'injures D'être à mettre le pot au feu ! Nous allons, je crois voir beau jeu, Voici ma besogne ordinaire.
Scène 8
Lubine, Lubin
Lubine
Frotte les souliers du Compère: Hé bien, chien ? Ta tête de veau !
Lubin
Il m'a redonné d'un morceau Qui sera fort bon et fort tendre.
Lubine
Il ne la voudra pas reprendre ? L'a-t-il pas reprise, faquin ?
Lubin
Vraiment oui.
Lubine
Va quérir du vin, Et que le rôtisseur nous barde Une bonne et grasse poularde Pour dîner mon Compère et moi. Tu prendras, si tu veux pour toi, Ou des noix, ou bien du fromage : Redonne ces souliers.
Scène 9
Lubin
Lubin
J'enrage, Et si Job en ma place était Je pense qu'il enragerait Et qu'il dirAit en sa colère La peste étouffe le Compère, Le diable lui casse les os.
Scène 10
Monsieur Ragot, Lubin
Monsieur Ragot
L'occasion s'offre à propos ; Allons donc jeter par avance Les fondements de ma vengeance : Je ne travaillerai point mal Si je puis chasser mon rival D'auprès cette impudente femme. Va n'as-tu point de honte infâme, Que les voisins entendent tous Ta femme te rouer de coups ?
Lubin
Il est vrai, voisin, mais qu'y faire ? Faut-il que je m'en désespère ? Le maudit compère qu'elle a Me hait, et l'oblige à cela.
Monsieur Ragot
Que fait-il chez toi ce compère?
Lubin
Il fait ce que j'y devrais faire.
Monsieur Ragot
J'ai feint d'avoir adroitement Besoin de lui pour un moment ; Pour l'avertir que l'on le blâme De voir trop librement ta femme : Mais loin d'en être inquiété En se moquant il m'a quitté ; Il allait troussant sa moustache Te monter un vilain panache.
Lubin
Vous m'eussiez obligé beaucoup Voisin, de détourner ce coup.
Monsieur Ragot
Encor passe pour ce Compère, Car nos femmes ont d'ordinaire Pour notre plus grand ennemi Quelque Compère ou quelque ami ; Mais on te croit sans raillerie Chef de la grande Confrérie.
Lubin
Voisin, je suis ce que je suis, Et d'être autrement je ne puis; Ma femme est, et coquette, et belle, Je m'en ri tout tombe fur elle» C'est son affaire, brisons-là : Mais le plus grand défaut qu'elle a, Au moins le plus insupportable, C'est qu'elle me bat comme un diable, Car ses coups me rendent la peau Plus noire que votre chapeau.
Monsieur Ragot
Vois-tu Voisin ? Je suis un homme...
Lubin
Je le sais, qui revient de Rome.
Monsieur Ragot
J'ai bien été dans d'autres lieux, Et si je ne suis pas trop vieux.
Lubin
Peut-on aller plus loin que Rome ?
Monsieur Ragot
Tu n'en as guère vu, pauvre homme !
Lubin
Guère ? J'ai pourtant vu Paris, Et le trésor de Saint-Denis.
Monsieur Ragot
C'est voir, sans voir toute la France Ce qui s'y voit de conséquence.
Lubin
Mais peste. Je m'amuse bien J'aurai tantôt du rot de chien, Je vais revenir.
Monsieur Ragot
Non demeure, Je m'en vais te ravir sur l'heure : T'entretenir, étant pressé De tous les lieux où j'ai passé, Ces récits seraient incommodes. Sache qu'étant aux Antipodes L'on me fit présent d'un trésor. Qui vaut plus d'un million d'or, Et si ce n'est qu'une racine , Laquelle mise sur l'échine D'une femme fut-ce un Démon, La rend plus douce qu'un mouton.
Lubin
Peste ! L'admirable racine ! D'où peut venir son origine ?
Monsieur Ragot
Du pied d'un arbre que j'ai vu Qu'avait planté Lusse-tu-cru, À ce qu'on dit, et puis fit Gilles.
Lubin
Peste ? Il était des plus habilles : Ce bois a cette faculté ?
Monsieur Ragot
Si ta femme en avait tâté.
Lubin
Vraiment je veux bien qu'elle en tâte ; Mais une autre fois, car j'ai hâte.
Monsieur Ragot
Attend, dans un quart d heure, ou deux. Elle en tâtera si tu veux ; Ce ne serait plus elle-même, Sa douceur deviendrait extrême Par la faculté de ce bois.
Lubin
La baiserais-je quelquefois ? Pourrais-je coucher avec elle.
Monsieur Ragot
Hé quoi donc ? La grande nouvelle ! N'y couches-tu pas quand tu veux ?
Lubin
Morbleu ! Que je serais heureux ! Ce serait une bonne affaire ! Mais où coucherait le Compère ?
Monsieur Ragot
Qu'il couche au diable désormais.
Lubin
Elle ne le voudra jamais, C'est un homme qu'elle idolâtre.
Monsieur Ragot
Mais tu la battras comme plâtre Si tu veux, et tu lui feras Faire tout ce que tu voudras. Elle viendra dans sa colère Te traiter comme à l'ordinaire : Comme elle prendra son haut ton, Tu tiendras ferme ce bâton Qui vaut mieux que deux vertes gaules : Tu lui sangleras les épaules Seulement de quinze ou vingt coups, Tu la verras à tes genoux. Plus souple et plus obéissante Qu'une jeune et neuve servante, Te dire en larmes, je promets De n'aimer que toi désormais, De ne plus souffrir le Compère.
Lubin
Ce serait bien là mon affaire : Mais l'homme qui l'avait trouvé Ce bâton...
Monsieur Ragot
L'avait éprouvé : Mais connaissais-tu pas ma femme ?
Lubin
Qui, c'était une bonne lame.
Monsieur Ragot
Trois coups la rendirent d'abord Plus douce qu'un enfant qui dort : Mais il faut dedans ta mémoire Mettre quatre mots de grimoire, Et les dire, autrement, ma foi, Les coups retourneraient sur toi.
Lubin
Ah ! Je veux donc bien les apprendre. Avant que de rien entreprendre.
Monsieur Ragot
Oui, car il les faut prononcer. Auparavant que commencer.
Lubin
Elle va revenir, je meure : Apprenez-les moi tout à l'heure Et nous allons dans un moment Voir un diable de changement Pour elle et pour moi fort risible ; Si le secret est infaillible Je ne vous épargnerai rien, Prenez mon honneur et mon bien, J'ai fort peu de l'un et de l'autre, Mais disposez comme de vôtre.
Monsieur Ragot
Va je ne te demande rien, Voici les mots retiens les bien.
Lubin
Vraiment pour cesser d'être esclave...
Monsieur Ragot
Tasse vouzi driou titave.
Lubin
La peste ! Quels diables de mots ! Je ne trouve plus à propos De les apprendre tout à l'heure, Il me faut deux-mots, ou je meure Avant que de les bien savoir Adieu, voisin, jusqu'au revoir.
Monsieur Ragot
Demeure, il n'est rien plus facile : Quand tu serais plus imbécile Que la même imbécillité, Je donne la facilité D'apprendre en un jour une histoire..
Lubin
Mais donnez-vous de la mémoire ? Il faudrait vite m'en fournir Car ma femme va revenir.
Monsieur Ragot
Dis donc, tu n'as que de la bave : Tasse vouzi driou titave.
Lubin
Tasse, roti....
Monsieur Ragot
Quoi ! Quatre mots...
Lubin
Patience, un peu de repos.
Monsieur Ragot
Tasse...
Lubin
Je sais bien une tasse Dans laquelle on boit.
Monsieur Ragot
Je me lasse.
Lubin
Dites-les moi plus posément.
Monsieur Ragot
Je parle assez distinctement Tasse rouzi....
Lubin
Disons ensemble.
Monsieur Ragot
Pourquoi m'interrompre ?
Lubin
Il me semble Que quand nous parlerons toux deux Je les dirai peut-être mieux.
Monsieur Ragot
Tasse.
Lubin
Tasse. Dis-je pas bien ?
Monsieur Ragot
Achève.
Lubin
Je ne sais plus rien.
Monsieur Ragot
Et comment donc prétends-tu faire ?
Lubin
Il faut achever notre affaire.
Monsieur Ragot
Mais quoi ! Si tu ne retiens pas.
Lubin
Mais que l'on parle mal là-bas ! Le langage est bien incommode Dedans la ville d'Antipode ! Cela me ferait détester.
Monsieur Ragot
Je ne me veux point rebuter, Il faut s'armer de patience Pour bien assurer sa vengeance, Elle est tantôt en mon pouvoir.
Lubin
Écoutez, je crois les savoir : Tasse vouzi friou titave.
Monsieur Ragot
Les voilà, tu n'es plus esclave, Ils te rendront maître chez toi. Adieu.
Scène 11
Lubine, Lubin
Lubine
Te moques-tu de moi ?
Lubin
Ne voilà-t-il pas la carogne ?
Lubine
Que fais-tu donc là, chien d'ivrogne ?
Lubin
Tasse rouzi friou... J'y fais... Il ne m'en souviendra jamais, Voisin.
Lubine
Dis sot, est-ce pour rire ?
Lubin
Il s'en est allé sans rien dire, Elle a raison, faute d'un mot Je ne suis encore qu'un sot. Il rimait ce me semble à cave : Tasse rouzi friou titave. Bon je l'ai retrouvé sans vous.
Lubine
Il faut le mettre au rang des fous.
Lubin
Des fous ! Pas tant fou que l'on pense : Allons, fais-moi la révérence. Et quelque joli compliment.
Lubine
Il a perdu le jugement. Comme ce coquin, fait le grave !
Il la frappe
Lubin
Tasse rouzi friou titave.
Lubine
J'y vais, ne me frappe donc pas.
Lubin
La révérence, bas, plus bas, Ma foi, cette racine est drôle ! Allons, qu'on joue un autre rôle.
Lubine
D'où peut venir cet enragé ? Dis donc, que diable as-tu mangé !
Il la frappe.
Lubin
Ah coquine tu m'injuries.
Lubine
Mon mignon, quitte ces furies.
Il la frappe.
Lubin
Mon mignon ! Hé mon chien de coeur : D'où diable me vient cet honneur ? Crois-tu parler à ton Compère ? Tasse rouzi friou, j'espère Te reconnaître quelque jour.
Lubine
Hélas ! Pardon mon cher amour, Que veux-tu ? D'où vient ta colère ?
Lubin
Va mettre dehors ce compère, Et ne le regarde jamais, Va vite, et reviens : désormais Je suis le mari de ma femme Tasse rouzi friou, mon âme.
Scène 12
Le Compère, Lubine, Lubin, Lubin Et Lubine Chantent
Le Compère
Sortir si brusquement ! Pourquoi Dites donc.
Lubine
Pour l'amour de moi.
Le Compère
Ah ! C'est en peu de mots tout dire, J'obéis, et je me retire.
Lubin
Voilà le Compère sorti, Bon.
Lubine
Mon amour, il est parti.
Lubin
Il est parti ! Ton coeur soupire ! Allons, tout à l'heure il faut rire.
Lubine
Rire et pleurer, je ne puis pas.
Lubin
Ris ,ou je te romprai les bras, Ma racine est mal employée.
Lubine
Rirai-je à gorge déployée ?
Lubin
Oui-dà, bien fort ; bon, ne ris plus, Je trouve tes ris superflus ; Pleure à présent à chaudes larmes ; On dit que ta voix a des charmes , Chante, éternue, auparavant.
Lubine
Moi que j'éternue, et comment ?
Lubin
Comme tu voudras, éternue, Éternue, ou bien je te tue.
Lubine
Mais je ne le puis pas, ma foi.
Lubin
Tasse friou titave, à moi.
Lubine
Mais cela n'est pas volontaire.
Lubin
Ah ! J'ai tort s'il ne se peut faire. Fais donc un feint éternuement ; Dieu t'assiste, je suis content.
Lubine
Je le crois tu le dois bien être, Tu voulais tant faire le maître, Tu l'es de la bonne façon.
Lubin
À propos, chante la chanson.... Et là, cette chanson qu'on chante.
Lubine
Qui moi ? J'ai la voix trop méchante.
Lubin
Et la voix, l'esprit, et le corps, Tu n'es bonne que quand tu dors, Mais vois-tu , je veux être maître, Et c'est enfin mon tour de l'être : Chante pour charmer mes ennuis.
Lubine
Je suis malade et je ne puis.
Lubin
Il faut donc prendre médecine. Quatre prises de ma racine Purgent les mauvaises humeurs.
Lubine
Ah ! Je n'en puis plus, je me meurs.
Lubin
Que tu fais mal la décédé ! Tu ferais mieux la possédée.
Lubine
Cesse tes coups, je n'en puis plus.
Lubin
Chante, tes pleurs font superflus ; Je suis fort content que tu meures, Pends-toi, si tu veux dans deux heures, Je veux avant que voir ta fin T'entendre dire : Ah ! Le bon vin, Tu as endormi ma mère, Mais jamais, jamais, Toure, loure, loure, loure, Mais jamais, jamais, Tu ne m'endormiras.
Lubin Et Lubine Chantent
Ah, le bon vin ! Tu as endormi ma mère, Mais jamais, jamais, Toure, loure, loure, loure, Mais jamais, jamais, Tu ne m'endormiras.
Lubine
Mon mignon, mon friou titave, Commande, je suis ton esclave.
Scène Dernière
Lubin, Monsieur Ragot, Le Compère
Lubin
Ah, voisin !
Monsieur Ragot
As-tu réussi ?
Lubin
Que venez-vous chercher ici ?
Le Compère
Hen.
Lubin
Ne faites point tant le brave ; Tasse rouzi friou titave, Vous pourrait maltraiter, ma foi, Votre gîte n'est plus chez moi, Le temps est passé.
Le Compère
Hé compère !
Lubin
Il n'est compère ni commère, Vous devez être satisfait De tout ce que vous avez fait Contez-le pour votre partage, Vous n'en ferez pas davantage. Car j'userai de mon pouvoir.
Le Compère
Et moi je vous ferai savoir...
Lubin
Ah ! Vous voulez faire le brave. Tasse rouzi friou titave. Mon fils voici le coup d'honneur Sers ton très humble serviteur, Et fais au moins sur le Compère Ce que tu fais sur la Commère, Comme diable il gagne le haut.
Monsieur Ragot
Mais suis-je vengé comme il faut ? Si vous menez Jean, Jacques ou Blaise, Enfin quelque ami qui vous plaise, Faire chez vous quelque repas Que votre femme n'aime pas, Et qu'elle vous fasse la mine, Venez emprunter ma racine.
Lubin
Par elle mon sort a changé.
Monsieur Ragot
Voilà, Messieurs, le sot vengé.