Opuscule dramatique · 1778

La méprise

de Claude-Louis-Michel de Sacy

Représentation
≈ 15 min
Distribution
7 hommes
Répliques
64
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Bouchet H 12 ≈ 4 min 3
Le Duc H 12 ≈ 3 min 3
FRANÇOIS Ier H 9 ≈ 2 min 1
Le Marquis H 10 ≈ 2 min 3
Le Comte H 7 ≈ 2 min 3
Le Baron H 8 ≈ 1 min 3
L'Abbé de Rimeville H 4 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Bouchet
Le Duc
FRANÇOIS Ier absentabsent
Le Marquis
Le Comte
Le Baron
L'Abbé de Rimeville
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Scene Prêmiere

Un Suisse, Bouchet, Le Marquis, Le Duc, Le Comte, Le Baron, L'Abbé de Rimeville

On attend le moment où le Roi va passer à son appartement ; les Courtisans parlent ensemble ; Bouchet ouvre la porte et veut entrer ; le Suisse le repousse.

Un Suisse

Qui être fous, qui fouloir entrer fans façon afec fote roppe noire ?

Bouchet

Je suis Jean Bouchet, Historiographe d'Aquitaine.

Un Suisse

Ostocraphe entrer pas : sortir fous, pour mon consigne.

Bouchet

Je suis François ; j'aime le Roi ; je suis venu de Poitiers pour le voir ; s'il savait qu'un de ses sujets a fait soixante-dix lieues pour le voir, et qu'il s'en retourne sans l'avoir vu, il en serait fâché.

Le Marquis

Oh ! Sans doute ; le Roi serait fâché, désolé, désespéré, s'il ne voyait pas un Historien, unn poète tel que vous ; il y perdrait beaucoup, et me dirait : Amize , diem perdidi. Suisse, ne privez pas le Roi du bonheur de voir Monsieur Bouchet. Laissez-le entrer : place, Messieurs , place à l'Historiographe d'Aquitaine.

Bouchet

Je souffre volontiers cette raillerie ; ce n'est pas acheter fort cher le plaisir de voir le plus vaillant Roi de la terre. Plaisantez, Messieurs, riez, tandis que je jouirai, en voyant François Ier. Au reste, si celui qui aime plus le Roi est le plus digne de l'approcher , j'ai quelque droit à cet honneur, le seul que je vous envie. Quant à vos titres , je les respecte autant que l'ordre social l'exige.

Le Duc

Eh ! Non ; vous avez tort de les respecter, vous avez tort : rien n'est grand que de faire des vers ; un Madrigal est fort au-dessus d'une victoire ; il y a plus de mérite à inventer un nouveau mètre en poésie, qu'à réformer tout l'État ; un Général n'est pas comparable à un poète, ni un Ministre à un Historien.

Bouchet

Cette ironie est déplacée, Monsieur : je n'ai jamais préféré l'Homme de Lettres à l'Homme d'État, à l'Homme de guerre, au laboureur, au commerçant : mais je crois que les Lettres sont le premier de tous les Arts agréables.

Le Comte

L'ami Bouchet , en qualité d'Historien, se regarde comme le dispensateur de la gloire : il se place modestement sur un tribunal élevé au- dessus de tous les trônes ; de là il juge en dernier ressort les Rois, les Ministres, les Généraux , et Dieu fait comme il les juge.

Le Baron

Le Roi devrait interdire l'entrée de sa Cour à tous ces petits importants Lettrés, qui viennent solliciter des pension , et enlever à de vieux Militaires le prix de leur courage.

L'Abbé de Rimeville

Je me flatte que la proscription ne sera pas générale, et que vous ferez quelques exceptions.

Le Duc

On vous en doit une sans doute, Monsieur l'Abbé. Le couplet que vous fîtes le jour de mon mariage est délicieux. Vous m'y compariez à César ; cela est peut-être un peu fort : mais du reste, le couplet est divin.

Le Marquis

Et les Stances qu'il m'adressa le jour de la naissance de ma fille , où il la comparait à Vénus sortant des eaux.

Le Comte

Et la Chanson qu'il composa le jour que je vous reçus tous trois dans mon Château. Avouez que c'était l'encens le plus délicat.

Le Baron

Et l'Oraison funèbre de mon grand oncle où il n'est question que de moi.

Le Duc

Voilà l'Homme de Lettres qu'il faut protéger : aussi est-il accablé des bienfaits du Roi et de ceux de l'Église ; mais la générosité de François Ier n'est pas épuisée, et nous ne souffrirons pas qu'un Historiographe d'Aquitaine lui enlève le prix de ses travaux.

Bouchet

Eh ! Messieurs , qui vous dit que je suis venu ici pour solliciter des grâces. La faveur de voir le Roi est la seule que je brigue ; la faveur d'en être vu est celle que vous cherchez.

Le Duc

Mais voyez cet excès d'insolence. C'est la protection du Chancelier du Prat qui inspire tant d'audace à ces petits Messieurs. Mais j'espère que bientôt la disgrâce de ce Ministre... Il court de certains bruits... Le Roi parut hier le voir d'un mauvais oeil... S'il peut tomber, j'espère que les Jean Bouchet ne se présenteront plus à la Cour.

Le Marquis

Messieurs , je prends la défense de Monsieur Jean Bouchet. Qu'avons-nous fait, vous et moi, qui nous donne le droit de mépriser un tel homme ? Nous avons pris des villes ; nous avons contribué au gain des batailles ; nous avons rétabli l'ordre dans nos Gouvernements ; nous avons gardé la personne du Roi ; et qui n'en eût pas fait autant ? Mais qui de nous, s'il vous plaît aurait écrit les annales d'Aquitaine ?

L'Abbé de Rimeville

Ce n'est pas un ouvrage merveilleux, et je fais plus cas d'un joli couplet que de tout ce fatras historique.

Le Duc

Paix, Messieurs, voilà le Roi !

Le Marquis

A-t-on prévenu le Roi que Monsieur Bouchet venait le visiter ?

Le Baron

Oh ! Sans doute. Soyez persuadé que le Roi ne s'occupera que de lui, ne verra que lui.

Scène 2

FRANÇOIS Ier, Le Duc, Le Marquis, Le Comte, Le Baron, Bouchet, L'Abbé de Rimeville

François Ier traverse la galerie, saluant les uns, souriant aux autres ; il s'arrête devant Bouchet, et le regarde d'un oeil-fixe, mais avec bonté.

FRANÇOIS Ier

Voilà l'homme qu'il nous faut ; je m'en tiens à celui-là ; il y a bien des choses dans cette tête-là ! Cette main-là tiendra bien le gouvernail.

Le Duc

Est-ce le gouvernail de l'État, le timon de l'État qu'il veut dire ?

Le Marquis

Écoutons.

Il amène Bouchet dans l'embrasure d'une croisée pour le mieux voir au jour ; l'éloignement doit être tel que François Ier soit supposé n'être pas entendu du groupe de courtisans qui restent de l'autre côté du Théâtre.

FRANÇOIS Ier

Cet homme-là vaut mieux que Duprat, beaucoup mieux ; on ne peut pas les comparer. Venez, mon ami, approchez.

Le Duc

Cet homme-là va être ministre, peut-être Chancelier ; et je l'ai persiflé ! Les gens de robe pardonnent rarement.

Le Comte

Eh ! Moi, n'ai-je pas voulu aussi le plaisanter ? Ma foi, le seul parti que j'aie à prendre , c'est de me retirer dans mon Gouvernement, et je suis fort heureux s'il me le laisse.

Le Baron

C'est un poète, et en louant ses vers, nous pouvons tout réparer.

Le Duc

Pensez -vous qu'il se méprendra à nos ironies ?

Le Baron

Eh oui : tous ces poètes ne sont-ils pas aveuglés par leur amour-propre ?

Le Marquis

Pour moi, je ne crains rien ; je l'ai défendu envers et contre tous.

À l'Inspecteur des Bâtiments.

En montrant Bouchet.

FRANÇOIS Ier

Oui : encore une fois, voilà le modèle qu'il faut prendre. À quoi songiez-vous de me proposer la figure de Duprat, pour faire un Neptune ? Une petite barbe frisée, des yeux hors de tête. Le Chancelier ne ressemble en rien au Dieu des Eaux. Mais voyez ce front chauve. Ces rides respectables , cette chevelure négligée, cette barbe longue tombante ; comme le ciseau de Gougeon rendra cela ! Mon ami, je vous retiens pour servir de modèle à un Neptune que je veux placer dans une de mes pièces d'eau. Ayez cette complaisance. Je vous dédommagerai de la perte de votre temps. Qui êtes-vous ? Quel est votre état ?

Bouchet

Sire, je suis Homme de Lettres. Mon nom est Jean Bouchet.

FRANÇOIS Ier

Quoi ! C'est vous qui avez écrit l'Histoire d'Aquitaine, et dont les Poésies ont si agréablement occupé mes loisirs ? Et quel est l'état de votre fortune ? Avez-vous des pensions ?

Bouchet

Sire, je n'en ai point, et je n'en ai pas besoin.

FRANÇOIS Ier

Oh ! Je veux que vous en ayez une, je le veux.

Bouchet

Sire, je jouis d'un patrimoine honnête, et si je l'osais , je demanderais pour un de mes compatriotes les bienfaits que Votre Majesté veut répandre sur moi. C'est un jeune artiste né avec les plus heureuses dispositions. Mais son extrême indigence l'a forcé d'abandonner ses pinceaux.

FRANÇOIS Ier

Faites-le venir, je veux qu'il me soit présenté par vous ; il peut compter sur tous les secours dont il aura besoin.

Le Duc

Le Roi lui parle en confidence, il va se venger de nous.

Le Comte

II faut, ou le perdre dans l'esprit du Roi, ou lui faire des excuses ; il n'y a pas de milieu.

Le Baron

Le dernier parti me paraît le plus sage.

FRANÇOIS Ier

Mais, dites-moi, quand vous êtes entré, il m'a semblé que ces courtisans vous plaisantaient. Je ne le souffrirais pas. Outrager les Lettres, c'est m'insulter.

Bouchet

Sire, on m'avait refusé la porte : ces Messieurs me l'ont fait ouvrir ; c'est à eux que je dois le bonheur inestimable de voir Votre Majesté ; c'est à eux que je dois l'honneur d'en être aperçu, de lui parler. Sans eux, Sire, je n'aurais pas eu le plaisir de détourner sur un de mes Compatriotes les bienfaits de Votre Majesté. Ah ! Je leur dois une éternelle reconnaissance. J'ose dire même , grand Roi, que vous leur en devez aussi, puisque sans eux Votre Majesté ignorerait, qu'au milieu de ses États un Artiste a besoin de sa bienfaisance pour cultiver un art auquel il est appelé par la nature.

À l'Inspecteur des bâtiments, assez haut pour être entendu des Courtisans.

FRANÇOIS Ier

Vous me charmez, vous m'étonnez, homme de bien ; ne restez pas long-temps à ma Cour, vous y perdriez bientôt cette candeur qui m'enchante. Encore une fois, je m'en tiens à cet homme-là, je n'en veux point d'autre. Mon cher Bouchet trouvez-vous à six heures dans le Parc vers la grande pièce d'eau.

Le Duc

Mon cher Bouchet ! Entendez-vous ?

Le Comte

Il lui donne un rendez-vous dans le Parc !

Le Baron

Il n'en faut plus douter : il est Chancelier. Nous sommes perdus.

À l'Abbé de Rimeville.

Le Marquis

Voyez-vous ces Gens de Lettres ; tout en déclamant contre la Cour, tout en vantant le mépris des honneurs et des richesses, cela intrigue, cela cabale, cela parvient, cela nous écrase. Mais à quoi rêvez-vous.

L'Abbé de Rimeville

À une Ode que je veux adresser au nouveau Chancelier sur son élévation.

Le Comte

Laissez-moi du moins en faire une strophe ; je vous donnerai les idées, et vous les rimerez.

FRANÇOIS Ier

Messieurs, traitez Bouchet avec les égards qu'on doit au mérite. Les hommes, tels que lui, sont très rares, surtout à la Cour,

Scène 3

Le Duc, Bouchet, Le Comte, Le Marquis, Le Baron, L'Abbé de Rimeville

Bouchet s'avance vers les Courtisans, qui lui font tous de profondes révérences, et l'abordent d'un air inquiet et respectueux.

Le Duc

Le Roi vient de vous rendre justice, Monsieur; j'en félicite et François Ier, et l'État, beaucoup plus que vous-même. La place de Ministre est une source de chagrins ; le repos de la Patrie lui coûte le sien : mais le plaisir de faire le bien est une grande indemnité pour une âme telle que la vôtre.

Bouchet

Comment ! Ils s'imaginent que je viens d'être nommé Ministre ! Amusons-nous un moment de leur erreur.

Le Comte

Toute la France s'applaudira de votre élévation. Il y avait longtemps que les honnêtes gens murmuraient contre ce Monsieur Duprat, qui voulait diriger tout, même la guerre. Il ne récompensait point les vrais services : ce n'est pas des miens que je parle, je ne l'ai jamais importuné pour moi ; et lorsqu'il me disait que j'ai beaucoup contribué à la victoire de Marignan, que j'ai enlevé deux convois près de Pavie, que mon Gouvernement est un des mieux tenus de tous, je lui répondais que tous ces services étaient assez payés par l'honneur de les avoir rendus au Roi.

Le Marquis

Entre nous, je n'ai pas peu contribué à la disgrâce de Monsieur Duprat. Vous aviez-là un rival bien dangereux ; mais quelques mots que j'ai dits au Roi...

Bouchet

Vous haïssiez donc bien ce Monsieur Duprat ?

Le Marquis

Oh ! De toute mon âme. Et qui ne haïrait pas un homme qui remplissait si mal une place dont vous seul étiez digne ?

Le Baron

C'est un grand bonheur pour la Noblesse, qu'on ait choisi pour Ministre un homme profond dans l'histoire ; du moins on ne verra plus tant de Noblesse véreuse, tant d'hommes nouveaux, dont l'origine est aussi obscure que leur mérite.

Le Marquis

Il veut vous plaisanter sur votre naissance, pour moi je ne connais d'autre noblesse que le mérite ; vous savez avec quel zèle je vous ai tantôt défendu contre eux.

L'Abbé de Rimeville

Monseigneur, permettez moi de vous dédier un Recueil de mes OEuvres, précédé d'une Ode sur votre élévation.

Bouchet

Je pardonne à ces Messieurs d'avoir encense un homme qu'ils ont cru Ministre ; ils sont Courtisans, flatter est leur métier. Mais vous, Monsieur, sachez que la flatterie est indigne d'un Homme-de-Lettres ; sa profession est de chercher la vérité, sa gloire est de la dire, et ce n'est qu'aux morts qu'il doit son encens. Et vous, Messieurs, quoiqu'à la Cour la flatterie soit passée en usage, vieux guerriers, hommes estimables dans les combats, ne rougissez-vous point du rôle que vous jouez ici ? J'arrive, vous me croyez pauvre et sans crédit, vous m'insultez ; vous me croyez Ministre , vous me comblez d'éloges. Eh bien, insultez-moi encore ; je ne suis point Ministre, une équivoque a causé votre erreur. Le Roi ne m' a point choisi pour succéder à Monsieur Durat , mais pour servir de modèle à une statue. Adieu.

Le Duc

Oh ! Parbleu, voilà une méprise singulière. Hâtons-nous de la mettre en chanson, afin de mettre du moins les rieurs de notre côté.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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