Opuscule dramatique · 1778

La noblesse

de Claude-Louis-Michel de Sacy

Représentation
≈ 5 min
Distribution
2 hommes
Répliques
34
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Un Marquis H 17 ≈ 3 min 1
Monsieur de Chevert H 17 ≈ 2 min 1
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La Noblesse,

Dialogue

Un Marquis, Monsieur de Chevert

Un Marquis

Rangez-vous, Monsieur, et faites-moi place.

Monsieur de Chevert

Monsieur, vous allez sans doute où le plaisir vous invite ? Moi, je vais où le devoir m'appelle, et je crois devoir passer avant vous.

Un Marquis

Votre premier devoir est de céder le pas à un homme de qualité, et de ne pas oublier qu'il y a quarante ans vous n'étiez qu'un mince roturier.

Monsieur de Chevert

C'est ce qui fait ma gloire ; je ne dois ma noblesse qu'à moi même.

Un Marquis

Cela est plaisant ! Bientôt on rougira d'être noble de naissance, et un Secrétaire du Roi sera plus fier qu'un homme de qualité.

Monsieur de Chevert

Ma noblesse ne ressemble point à celle des Secrétaires du Roi ; ils achètent la leur au poids de l'or, j'ai payé la mienne du plus pur de mon sang.

Un Marquis

Ainsi, vous osez comparer votre noblesse à la mienne ! Savez-vous bien que mes ancêtres ont marché à la première Croisade ?

Monsieur de Chevert

J'ai marché, moi, aux expéditions de Bohême, de Flandres, d'Italie : mais vous, Monsieur, qu'avez-vous fait ?

Un Marquis

Lisez l'Histoire, mon ami, lisez l'Histoîre,

Monsieur de Chevert

Et qu'y verrai- je ?

Un Marquis

Qu'un de mes aïeux eut tout l'honneur du Siège de je ne wais quelle ville, et ma foi, peu m'importe de le savoir.

Monsieur de Chevert

J'ai escaladé Prague ; j'ai partagé l'honneur de cette conquête : mais vous, Monsieur, qu'avez-vous fait ?

Un Marquis

Je ne me souviens pas sous quel règne un de mes aïeux sauva l'armée Française, et fit une belle retraite.

Monsieur de Chevert

J'ai de même sauvé à Prague les débris de l'armée Française ; j'ai, contre toute espérance, obtenu une capitulation honorable : mais vous, Monsieur, vous, qu'avez-vous fait ?

Un Marquis

Un de mes aïeux facilita le passage des Alpes sous François Ier.

Monsieur de Chevert

Je me suis signalé sur ces mêmes montagnes ; j'eus part aux victoires du Prince de Conti ; il daigna m'estimer : mais vous, Monsieur, vous, qu'avez-vous fait ?

Un Marquis

Si vous étiez un peu lettré, vous sauriez que l'histoire de ma famille est imprimée.

Monsieur de Chevert

Heureusement la vôtre ne l'est pas.

Un Marquis

Elle le sera dans peu : j'ai chargé un petit Abbé de l'écrire, et les actrices de l'Opéra lui fourniront des Mémoires.

Monsieur de Chevert

Cette histoire donnera, je crois, un nouveau lustre à celle de vos aïeux.

Un Marquis

Laissons-là l'ironie. Que me reprochez-vous ?

Monsieur de Chevert

D'être inutile à l'État.

Un Marquis

Ne suis-je pas Colonel ? N'en ai-je pas le rang, la pension ?

Monsieur de Chevert

Et quel est votre Régiment ?

Un Marquis

Je n'en ai point : si j'étais Colonel en pied, il faudrait que je passasse une partie de l'année en Province ; et vous sentez vous-même qu'un homme tel que moi est fait pour la Cour et pour la Capitale. Ainsi, je me contente du titre et de la pension ; je laisse le Régiment à d'autres. Si je ne brigue point l'honneur d'aller ; à la guerre, ce n'est pas que je craigne la mort : mais si j'étais tué, vingt beautés qui font l'ornement de la Cour, en mourraient de chagrin ; c'est pour elles que je me conserve. Pour vous, mon Gentilhomme, si vous mourriez, je crois que vous ne seriez guère regretté des Belles.

Monsieur de Chevert

Non : mais quelques vieux soldats me pleureraient peut-être.

Un Marquis

Je le crois bien, vous avez été leur camarade.

Monsieur de Chevert

Je vous le répète, c'est ce qui fait ma noblesse.

Un Marquis

J'aime bien qu'un homme qui n'a point de dettes, qui n'a que des rosses à sa voiture, et dont le Cocher est laid et bossu, ose se croire noble !

Monsieur de Chevert

Vous avez d'étranges idées de la noblesse, Monsieur le Marquis ; si j'étais législateur dans mon Gouvernement, la noblesse serait personnelle et jamais héréditaire. L'État aiderait aux fils des nobles à la faire revivre, parce qu'elle serait morte avec leurs pères. À la guerre, par exemple, ils auraient le choix, du poste le plus périlleux. Voilà quel serait leur privilège.

Un Marquis

Ainsi, moi, dans votre État, je serais un roturier ! Cela serait plaisant. Je voudrais bien savoir comment je serais fait si j'étais roturier.

Monsieur de Chevert

Comme vous êtes ; peut-être un peu plus, modeste... Mais je cours au Conseil.

D'un ton ironique.

Un Marquis

Et moi au rendez-vous... Deux mots encore avant de nous séparer. Dites-moi donc pourquoi vous ne vous mariez pas. Vous pourriez faire souche.

Monsieur de Chevert

Si je ne me marie pas, c'est de peur d'avoir un jour des descendants qui vous ressemblent, et qui soient nobles, comme vous l'êtes.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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