Opuscule dramatique · 1778

Le bénéfice

de Claude-Louis-Michel de Sacy

Représentation
≈ 15 min
Distribution
4 hommes
Répliques
87
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
L'Abbé Courant H 31 ≈ 7 min 6
Un Page H 26 ≈ 3 min 4
Le Duc H 16 ≈ 3 min 2
L'Abbé de Malencontre H 11 ≈ 1 min 3
Tous Deux N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
L'Abbé Courant absentabsent
Un Page absentabsentabsentabsent
Le Duc absentabsentabsentabsentabsentabsent
L'Abbé de Malencontre absentabsentabsentabsentabsent
Tous Deux absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Un Page

Un Page

En vérité, mon frère l'Abbé me désole avec ses demandes. Il s'imagine que je dispose de la confiance de Monsieur le Duc, et qu'un bénéfice n'est pas plus difficile à escamoter qu'une bonbonnière. Croit-il que l'on consulte un enfant de quatorze ans sur le choix d'un abbé ou d'un prieur ? Au reste, si l'occasion se présente, je ne manque ni d'adresse ni d'audace pour la saisir... J'entends ouvrir la porte de l'hôtel, cela m'étonne. Monsieur le Duc est revenu du bal, nous n'attendons plus personne ; il est cinq heures du matin. Mais on vient : quelle peut être cette visite ?

Scène 2

Un Page, L'Abbé Courant

Un Page

Que demandez-vous, Monsieur l'Abbé ?

L'Abbé Courant

C'est à vous-même que j'en veux, Monsieur le Chevalier.

Un Page

Eh ! Qui peut vous amener ici de si grand matin ?

L'Abbé Courant

J'arrive en poste ; j'ai crevé six chevaux, mon postillon est presque mort, et moi, je n'en puis plus.

Un Page

À ce récit, je juge aisément que vous venez demander un bénéfice.

L'Abbé Courant

Je voulais vous en faire un secret ; mais puisque vous l'avez pénétré, je vous ferai une confidence entière. Pendant deux ans j'ai fait ma cour à Monsieur le Duc ; l'Abbé de Malencontre la lui a faite avec la même assiduité. Je lui ai dédié un livre ; mon concurrent s'est hâté de lui en dédier un aussi. Monsieur le Duc nous a fait à tous deux les plus riches promesses ; nous sommes tous deux au même degré de faveur. J'étais retourné dans ma province, où je faisais ma Cour au beau sexe.

Un Page

Avec plus de succès qu'aux Grands, sans doute ?

L'Abbé Courant

Oui. J'apprends que le Prieur de Grosbois est à toute extrémité.

Un Page

Et vous laissez-là les Belles pour courir après la fortune ?

L'Abbé Courant

Sans doute. Je vole au Prieuré pour m'assurer de cette nouvelle ; j'y trouve l'Abbé de Malencontre qui tenait une chaise de poste prête à partir dès que le Prieur aurait rendu l'âme : car cet Abbé est l'homme le plus avide, le plus intéressé ; ... Vous le connaissez.

Un Page

Comme je vous connais.

L'Abbé Courant

Le Prieur expire, nous partons. Nos voitures marchent de front pendant quelque temps. J'avais gagné secrètement le carrossier de mon concurrent, et bientôt un accident arrête sa voiture. Mais par un malheur qui n'a point d'égal, cet échec arrive au milieu d'une bourgade où il aura reçu de prompts secours. Il sera peut-être ici dans une heure. Le premier de nous deux qui parlera à Monsieur le Duc obtiendra le bénéfice. Je sais que Monsieur le Duc n'est point encore couché ; tâchez de m'obtenir un moment d'audience, et ma fortune est faite. Mais tout est perdu, si ce maudit abbé peut se présenter avant moi.

Un Page

Eh ! Combien vaut ce Prieuré de Grosbois ?

L'Abbé Courant

Vingt-cinq mille livres de rente. Ajoutez à cela un château superbe, un parc des plus élégants, un étang poissonneux, une chasse bien conservée, un village bien situé, et des paysannes d'une fraîcheur, d'une beauté...

Un Page

Et les paysannes font-elles partie du bénéfice ?

L'Abbé Courant

Jadis le Prieur avait certains droits lorsqu'elles se mariaient. Mais ces droits sont abolis. Tous les bons usages se perdent. Le siècle est si corrompu ! Ô temps ! Ô moeurs !

Un Page

Pour vous en consoler, quelqu'aimable nièce vous suivra dans votre solitude ?

L'Abbé Courant

Comment aurais-je des nièces ? Je n'ai ni frères ni soeurs.

Un Page

J'en connais bien d'autres, qui comme vous n'ont ni soeurs ni frères, et qui cependant ont des nièces charmantes.

L'Abbé Courant

Hâtez-vous donc, je vous prie, d'annoncer ma visite à Monsieur le Duc ; prévenez-le sur la demande que je vais lui faire, et appuyez-la de tout votre crédit.

Un Page

Vous pouvez y compter.

L'Abbé Courant

Tâchez que cet abbé de Malencontre n'emporte pas un si beau bénéfice.

Un Page

J'espère qu'il ne l'aura pas.

L'Abbé Courant

Hâtez-vous, il peut arriver à l'instant où je vous parle.

Un Page

Oh ! Le bénéfice sera donné avant qu'il arrive ; j'y prends autant d'intérêt, que s'il s'agissait de mon frère.

L'Abbé Courant

Ah ! Mon bienfaiteur, mon ange tutélaire, avec quel plaisir je vous recevrai dans mon prieuré !

Un Page

Retirez-vous dans la piece voisine. Quand il en sera temps, je vous appellerai. Monsieur le Duc, avant de se coucher, fait d'ordinaire un tour dans cette galerie.

L'Abbé Courant

Si je l'y attendais, et si je me présentais à lui au moment où il sortira de sa chambre !...

Un Page

Eh ! Non, vous dis-je, eh ! Non : il vaut mieux que je le prépare...

L'Abbé Courant

Mais si l'Abbé de Malencontre !...

Un Page

Ne craignez rien, vous dis-je ; l'Abbé de Malencontre n'aura pas le Prieuré de Grosbois.

Scène 3

Le Duc, Un Page

Apercevant le page.

À part.

Le Duc

Le joli masque qui m'a tant fait enrager au bal, me revient toujours dans l'esprit ; j'ai beau chercher, je ne devine pas qui ce peut-être... Mais à quoi bon me tourmenter ? N'y pensons plus, et pour nous distraire, regardons ces tableaux. Ce portrait de Rigaud est divin. Comme cette taille est svelte ! Que ce bras est bien arrondi !... Ce masque avait encore la taille plus légère, la main plus belle... Eh ! Quoi, toujours ce masque ! Je ne pourrai le bannir de ma pensée !... Jetons la vue sur d'autres objets. Vatau m'égaiera davantage. Voilà une danse bien animée ! Quelle attitude ! Quelles grâces... Mais ce masque dansait avec plus d'âme, plus de... Encore ce masque !... Faites-vous ici, Chevalier ? Est-ce que le petit fripon aurait aussi quelque masque qui lui troublerait le cerveau ?

Un Page

Monsieur le Duc, je sais que dans vos insomnies cette galerie est votre promenade ordinaire, et je vous y attendais pour vous de mander une grâce qui peut mettre le comble à vos bienfaits et à mon bonheur.

Le Duc

Parlez, Chevalier, parlez avec confiance. Je ne vous refuserai rien. À quelques espiègleries près, je suis très content de vous. Voyons, de quoi s'agit-il ?

Un Page

Monsieur le Duc, vous savez que j'ai un frère dans l'état ecclésiastique ; il n'est point encore pourvu ; le Prieuré de Grosbois est vacant...

Le Duc

Peste ! Le Prieuré de Grosbois ! Savez-vous bien que ce prieuré-là vaut un évêché ?

Un Page

Plus le bienfait sera grand, plus il sera digne de vous.

Le Duc

Mais comment pouvez-vous être informé avant moi de la vacance de ce prieuré ?

Un Page

Monsieur le Duc, si je vous trompe, vous me ferez punir.

Le Duc

Allons, j'y consens, votre frère est prieur de Grosbois.

Un Page

J'ai votre parole, Monsieur le Duc !

Le Duc

Oui, je vous la donne, je ne la rétracterai point ; allez vous coucher, dormez tranquille, je vais tâcher d'en faire autant... J'oubliais de vous faire deux mots de reproche. On vient tous les jours se plaindre de vos espiègleries ; hier encore...

Un Page

Moi ! Espiègle, Monsieur le Duc ! Avez-vous pu le croire !

Le Duc

Vous êtes le plus malin page qu'il y ait dans Paris.

Un Page

Quelle calomnie, Monsieur le Duc ! Je suis l'ingénuité même !

Le Duc

Ne vous justifiez point, allez dormir... Ah ! Ce masque... Oui, ce masque était charmant... Toujours ce masque ! Allons, c'est un parti pris, je n'y songe plus... Chevalier, à votre lever allez trouver le Marquis de Bon-OEil, et demandez-lui s'il ne connaît pas ce masque qui m'a tant... Mais non, ne lui demandez rien : adieu.

Scène 4

L'Abbé Courant

L'Abbé Courant

Monsieur le Chevalier !... Monsieur le Chevalier !... Il ne répond point. Il est sans doute dans la chambre de Monsieur le Duc ; il sollicite pour moi ; il le presse ; il obtiendra tout pour moi ; il est charmant, ce petit Chevalier ; il a un air de bonhomie, bien rare à quatorze ans, et plus rare encore dans un page... Mais il ne revient point... C'est qu'il déploie pour moi toute son éloquence ; il me semble que je le vois aux genoux de Monsieur le Duc, lui dire : Monseigneur, accordez ce prieuré à cet abbé Courant, c'est le plus digne ecclésiastique !... Mais j'entends du bruit à cette porte... Ah ! Je suis perdu, c'est l'Abbé de Malencontre... Monsieur le Chevalier... Rassurons-nous ; le Chevalier aura prévenu Monsieur le Duc en ma faveur, l'Abbé de Malencontre n'obtiendra rien ; il sera éconduit, et ce fera pour moi un triomphe de plus.

Scène 5

L'Abbé Courant, L'Abbé de Malencontre

L'Abbé Courant

Vous voici déjà à Paris, Monsieur l'Abbé ?

L'Abbé de Malencontre

Si je n'y suis pas arrivé plus tard, ce n'est pas votre faute.

L'Abbé Courant

Pourquoi donc, s'il vous plaît ?

L'Abbé de Malencontre

Pensez-vous que j'ignore que vous vous étiez entendu avec mon carrossier, pour ?...

L'Abbé Courant

Moi ! C'est une calomnie : vous m'accusez d'une ruse dont vous seul étiez capable ; vous qui courez les bénéfices avec une ardeur, une avidité qui n'ont point d'égales ; vous qui voudriez dévorer à vous seul tous les revenus de l'Église ; vous ....

L'Abbé de Malencontre

Voudriez- vous bien me dire quel est le dessein qui vous amène ici ?

L'Abbé Courant

Celui d'enlever un bénéfice à un homme qui en serait un mauvais usage. C'est le seul intérêt qui me touche.

L'Abbé de Malencontre

Voyez l'homme scrupuleux ! Au reste ; Monsieur le Duc va prononcer entre nous.

L'Abbé Courant

Oh ! Je crois qu'il a déjà prononcé.

L'Abbé de Malencontre

Quoi ! Vous avez sa parole !

L'Abbé Courant

À l'instant où je vous parle, un puissant protecteur sollicite pour moi, et vous allez le voir paraître mes provisions à la main.

L'Abbé de Malencontre

Ah ! Contre-temps fâcheux !

L'Abbé Courant

Croyez-moi, mon cher abbé, épargnez-vous une scène désagréable. Je ne veux pas jouir de votre confusion ; remontez dans votre voiture, et partez.

L'Abbé de Malencontre

C'est sans doute un stratagème pour m'écarter.

L'Abbé Courant

Me voilà Prieur de Grosbois ; je n'en demande pas davantage, ce bénéfice suffit à mes désirs. Soyez persuadé désormais que je ferai ma cour pour vous à Monsieur le Duc ; et que vous aurez le premier bénéfice qui vaquera sur sa feuille ; je me charge de vous y faire inscrire.

Scène 6

Le Duc, L'Abbé Courant, L'Abbé de Malencontre, Tous Deux

Apercevant les Abbés.

Le Duc

Qui donc fait tant de bruit dans cette galerie ? Est-ce que mes pages ne sont pas encore couchés ? Que faites-vous ici, Messieurs, est-ce l'heure de l'audience pour le Clergé ?

L'Abbé Courant

Pardonnez, Monseigneur, si dans la chaleur de la dispute j'ai parlé trop haut ; mais quand j'entends dire du mal de votre Grandeur, je ne puis retenir ma colère.

L'Abbé de Malencontre

Qui ! Moi, j'aurais oser calomnier Monseigneur ! Voilà le mensonge le plus atroce...

Le Duc

Eh ! Messieurs, calomniez-moi tant qu'il vous plaira, mais laissez-moi dormir ; je suis fatigué, j'ai passé la nuit au bal, et j'y ai vu le plus joli masque ! Oh ! C'est une taille, des grâces, et un esprit !

L'Abbé Courant

Monseigneur, deux mots encore, si vous daignez le permettre.

Le Duc

Parlez, mais soyez bref.

ENSEMBLE

Tous Deux

Monseigneur, je viens vous annoncer que le prieuré de Grosbois est vacant.

Le Duc

Vous vous trompez, il ne l'est plus.

L'Abbé Courant

Est-ce que ce prieur ne serait pas bien mort ! En effet, quand je suis parti, il lui restait encore un souffle de vie ; c'est vous l'abbé, qui êtes cause que je suis parti trop tôt.

Le Duc

Rassurez-vous, le prieur est mort.

Tous Deux

Hé bien, Monseigneur, daignez me nommer à sa place.

Le Duc

Cela est impossible.

Tous Deux

Cependant, Monseigneur, vous m'aviez promis vos bontés.

Le Duc

Je vous le répète, le Prieur de Grosbois est nommé. C'est le frère de mon Page.

L'Abbé Courant

Ah ! Monseigneur, c'est une perfidie, c'est un abus de confiance ; c'est moi qui lui ai annoncé la mort du prieur, c'est moi qui l'ai prié de vous parler en ma faveur.

Le Duc

Monsieur l'Abbé, ne confiez jamais votre secret, ni à un page, ni à une femme ; une femme ne fait que le révéler, un page sait en faire usage. Cette leçon ne vaut pas un bénéfice, mais elle vaut son prix. Adieu.

Scène 7

L'Abbé de Malencontre, L'Abbé Courant

L'Abbé de Malencontre

Eh bien ! Êtes-vous content ? Vous voyez le fruit de votre étourderie. Moi, je suis tout consolé ; je n'ai point le bénéfice, mais vous ne l'avez pas non plus. Ma conscience ne me fait aucun reproche, j'avais fait toutes mes diligences.

L'Abbé Courant

Ah ! Je suis accablé ! Je suis mort !

L'Abbé de Malencontre

Souvenez-vous désormais de faire ma Cour, et de me faire inscrire sur la feuille.

L'Abbé Courant

La plaisanterie sied bien dans un pareil moment.

L'Abbé de Malencontre

Moi, j'ai un fond de philosophie qui m'élève au-dessus de tous les revers de fortune.

Scène 8

Un Page, L'Abbé Courant

Un Page

Messieurs, voulez-vous entrer chez Monsieur le Duc ? Je pense qu'il fera visible à présent.

L'Abbé Courant

Ah ! Vous êtes un perfide, un... Je ne puis parler, la rage me suffoque.

Un Page

Messieurs, si j'avais fait obtenir ce bénéfice à l'un de vous, en faisant un heureux j'aurais fait un jaloux. J'ai voulu éviter cet embarras. D'ailleurs, les intérêts de mon frère me sont aussi chers que les miens, et je crois que charité, bien ordonnée, commence par soi-même.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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