Le Buis
Scène 1
Le Président, Larillette
J'vends du buis le jour des rameaux.
En correctionnelle.
Le Président
Larillette, levez-vous. Vous êtes prévenu de de tromperie sur la nature de la marchandise vendue.
Larillette
Je suis trop poli pour vous démentir.
Le Président
Vous avez déjà subi une certaine quantité de condamnations.
Se reprenant.
Larillette
Dix-neuf, Monsieur le Président, mais jamais pour des choses infamantes, toutes pour vol... ou escroqueries. Ni coups, ni blessures, ni outrages aux agents, ni attentats à la pudeur, rien ! Je peux dire qu'au point de vue des moeurs, de la morale et du respect d'autorité, celui-là qui me fera la pige n'est pas en beurre fondu... Encore fondu, pardon.
Le Président
On vous a arrêté le dimanche des Rameaux devant l'église Notre-Dame de Lorette.
Larillette
Où je vendais du buis... en principe.
Le Président
Vous faites bien de la dire : « En principe ». En fait, le buis que vous vendiez tout en criant : « Buis bénit ! Buis bénit ! » était du cresson.
Larillette
De fontaine.
Le Président
De fontaine, c'est la vérité. Si c'est là toute votre excuse !...
Larillette
Mon Dieu, Monsieur le Président, je suis plus à plaindre qu'à blâmer. Vous pensez, moi, j'aurais vendu du buis aussi honnêtement qu'un autre ; qu'est-ce que ça aurait pu faire ? Seulement voilà, j'avais acheté, aux Halles, la veille, une cargaison de cresson de fontaine qui m'était restée pour compte. Je me suis dont tenu ce raisonnement bien simple : « Ce cresson là ne vaut plus rien ; c'est de la marchandise flambée. Si je la vendais pour du buis ! En somme ça ne trompera jamais que les personnes affligées de myopie, et l'intention étant réputée pour le fait, ce n'est bien sûr pas le bon Dieu qui ira, au jugement dernier, leur chercher des poux dans la tête pour l'histoire d'une malheureuse botte de cresson. » Est-ce vrai ? Alors, ma fois, j'ai mis mon cresson dans un sac et je suis allé le faire bénir.
Le Président
Vous avez fait bénir votre cresson !!
Il faut le simulacre de la bénédiction.
Le tribunal délibère.
Larillette
Tiens, parbleu ! Vous savez bien comment ça se passe ; y a le curé qui vient sur le seuil de l'église et qui bénit à droite et à gauche, comme ça. Mon cresson a été bénit avec le reste. J'suis pas un homme à faire des blagues avec les choses de sainteté. Quoi, après tout, du cresson consacré, ce n'est plus comme de la salade.