Le Gascon à Paris
Scène 1
Baron
seul
Baron
Me voilà donc enfin arrivé à Paris. Ôtons nos guêtres... Un coup de brosse aux souliers, un coup de peigne aux cheveux... La toilette n'est pas si longue que le chemin. Me voilà frais et gaillard comme en partant de Gascogne. Je dirai que je suis venu dans la chaise de poste d'un Seigneur de mes parents. Mes guêtres sont dans ma poche ; bien fin celui qui soupçonnera que je suis venu à pied. Cap de Dious ! Je crains bien qu'on ne soupçonne autre chose ! Si au lieu de retrouver à Paris mon honneur que j'ai perdu à Orthez, j'allais être reconnu pour cet infortuné mari dont toute la Gascogne fait l'aventure ! Je me souviens que, lorsque mon front reçut cet échec, il y avait à Orthez un plat Bourgeois de Paris, qui plaisanta sur mon compte ; si j'allais le rencontrer dans cette Capitale, je serais perdu. Ah ! Malheureux, je crois que je l'aperçois ; il vient à moi.
Scène 2
Géronte, Baron
Géronte
Ah ! Voilà Monsieur le Baron. Eh ! Bonjour ; quel heureux hasard vous a conduit à Paris ?
Baron
ADiou fias, Monsieur.
Géronte
Eh ! Depuis quand êtes-vous arrivé ?
Baron
À l'instant même. Je suis venu dans la chaise de mon oncle le Marquis ; mais j'étais si étouffé dans cette boîte, que je suis descendu ici pour prendre le frais.
Géronte
Cependant, en revenant de Gascogne dans ma chaise de poste à moi, car je n'ai point d'oncle qui m'en prête, il me semblait avoir vu trotter à pied certain Gascon qui vous ressemblait beaucoup.
Baron
C'est que je descendais quelquefois de la voiture, et je faisais quelques lieues à pied.
Géronte
Pour respirer le frais, sans doute ?... Eh ! Comment se porte Madame la Baronne ? Pardon, si je ne vous ai pas plutôt demandé de ses nouvelles.
Baron
Ah ! Ne me parlez pas de la perfide.
Géronte
Pourquoi n'en parlerais-je pas, quand toute votre Province en parle ?
Baron
Monsieur, vous savez ma disgrâce ; je fuis venu à Paris pour ensevelir ma honte : ne me trahissez pas.
Géronte
Ne craignez rien ; personne ne sent plus de compassion que moi, pour les malheureux de votre sorte.
Baron
Je vous en conjure, gardez mon secret. Toute la Cour m'est parente, soyez sûr de ma protection ; vous n'obligerez pas un ingrat.
Géronte
Eh ! Monsieur, ne me parlez point de reconnaissance. Je tairai votre aventure ; je vous le répète, vos pareils me font pitié.
Baron
Je vous en supplie derechef. Faut-il qu'un des premiers Barons de Gascogne, qu'un homme noble du déluge, s'il ne l'était avant, se jette à vos genoux ? Il s'y jettera.
Géronte
À quoi servent tant de prières ? Soyez sûr de ma discrétion ; vos semblables sont pour moi de respectables malheureux. Il y aurait de la barbarie à révéler un accident de cette nature.
Baron
Vous êtes si compatissant, que je serais tenté de croire que vous avez essuyé la même disgrâce que moi.
Géronte
Vous ne connaissez pas ma femme : c'est la plus sage de Paris ; c'est un dragon de vertu ; et si quelqu'un osait... Ce n'est pas que vous n'ayez beaucoup de confrères à Paris, et c'est précisément ce qui redouble le plaisir que j'ai de ne pas être du nombre. Par exemple, voyez-vous cette dame qui s'avance avec un abbé, et qui se cache sous son ample calèche ? Je parierais bien...
Baron
Eh ! Monsieur, point de jugements téméraires. Cet Abbé dirige peut-être la conscience de la Dame.
Géronte
Voulez-vous soutenir la gageure jusqu'au bout ? Ce couple charmant vient de s'asseoir sur ce banc à deux faces ; le jour tombe, il est presque nuit, nous ne ferons pas aperçus. Point de bruit ; marchons sur la pointe des pieds, asseyons-nous doucement sur l'autre côté du banc, et nous serons témoins de ce tête-à-tête.
Baron
Je me suis repenti plus d'une fois d'avoir été trop curieux. Mais allons, courons-en les risques.
Scène 3
Un Abbé, Une Dame, Géronte, Baron
La Dame et l'Abbé sont assis sur une face du banc, Géronte et le Baron sur l'autre ; la Scène se passe à la brune.
Un Abbé
Vous ne pensez donc pas qu'il rentre avant minuit ?
Une Dame
Eh ! Non, vous dis-je, eh ! Non.
Géronte
Ne vous l'avais-je pas bien dit ?
Baron
Paix : écoutons jusqu'au bout.
Un Abbé
Mais si, par malheur, il ne trouvait pas les gens chez qui il va souper ?
Une Dame
Il les trouvera, vous dis-je ; la Maîtresse du logis s'entend avec moi : je lui rends le même service, lorsque son amant va la voir.
Un Abbé
Vous savez que l'autre jour je n'ai eu le temps de me sauver.
Une Dame
Mon cher Abbé, l'amour vous inspire bien peu de courage.
Un Abbé
Allons, je me résous à tout. Ayant fait connaissance avec vous pendant l'absence de votre mari, il ne m'a point encore vu. Vous me présenterez demain à lui. Je mettrai moins d'apprêt dans ma parure ; j'affecterai un air modeste, sévère, cafard même ; et vous direz à votre époux que vous m'avez choisi pour le Directeur de votre conscience.
Baron
Ne vous disais-je pas bien qu'il dirigeait la conscience de la Dame ?...
Une Dame
Vous me promettez donc de venir souper tête-à-tête avec moi. Ne craignez rien ; ma vieille Marthon est la plus discrète suivante qu'il y ait au monde : c'est une fille qui vaut son pesant d'or. Mon mari l'a placée près de moi, comme un Argus, pour éclairer ma conduite. Quelque jaloux qu'il soit , il est encore plus avare ; j'ai été généreuse, et j'ai gagné la duègne.
Au Baron.
Géronte
Tout ceci commence à m'inquiéter. Monsieur, croyez-moi, rentrez dans la Ville ; l'air est frais et humide. Pour moi je vais rester encore ici quelques moments, et pour cause.
Baron
Non, je ne vous quitte pas ; je veux voir la fin de cette aventure.
Géronte s'approcha de la Dame, et levé sa calèche.
Un Abbé
Ainsi, c'est une affaire faite, et ce soir votre bonhomme Géronte...
Une Dame
Juste Ciel ! C'est mon mari.
L'Abbé s'enfuit d'un coté, la Dame de l'autre.
Géronte
Ah ! Perfide ! Ah ! Pendarde ! Et toi, scélérat d'Abbé !... Mais ne faisons point de bruit ; nous sommes en public : le meilleur parti est de se taire.
Scène 4
Géronte, Baron
Géronte
Monsieur, vous venez d'être témoin de ma honte ; je vous en conjure, n'allez pas la révéler.
Baron
Eh ! Non, Monsieur ; personne ne sent plus de compassion que moi, pour les malheureux de votre sorte.
Géronte
Si ma disgrâce devenait publique, que deviendrais-je, moi qui me suis fait une réputation en badinant les Cocus ?
Baron
Ah ! Vous les badinez ! Je suis charmé de cet aveu.
Géronte
Monsieur, je vous en supplie, n'allez pas me trahir.
Baron
Ne craignez rien, vos pareils me font pitié... Mais vous les badinez !
Géronte
Je leur ferai amende honorable, s'il le faut mais n'allez pas leur dire que je suis leur confrère.
Baron
Eh ! Non, vous dis-je, eh ! non. Vos pareils sont pour moi de respectables malheureux. Il y aurait de la barbarie à révéler cette aventure... Mais vous les badinez !
Géronte
Monsieur, comptez sur ma reconnaissance : toute la Cour ne m'est point parente. Mais voici cinquante louis qui ne sont pas sans mérite, et je ne m'en tiendrai pas là.
Baron
Je n'ai pas besoin de votre reconnaissance ; j'ai seulement besoin de votre bourse. J'accepte les cinquante louis comme un emprunt, et non pas comme un don. Vous n'avez pas eu dessein sans doute de m'en faire présent ; car, si je le croyais, je vous ferais voir qu'un Cocu GaScon a encore de l'honneur.
Géronte
Soit : mais promettez-moi de ne révéler mon secret, que lorsque vous me rendrez mon argent.
Baron
J'exige encore une condition : c'est que dans toutes les sociétés où j'entrerai, vous ne me démentirez en rien. Je veux faire de ma métairie un superbe castel, de mon puisard un étang immense, de mon verger une vaste forêt, de mon petit fief un domaine sans bornes.
Géronte
Et de votre femme, une Pénélope ?
À part.
Baron
Justement. Cinquante louis ! Si tous mes confrères de Paris m'en donnent autant, je pourrai bientôt réaliser tous mes mensonges, excepté cependant la vertu de ma femme.
Géronte
Si c'est une consolation d'avoir des compagnons d'infortune, vous aurez ici de quoi vous consoler. Par exemple, voyez-vous à travers la brune cet homme à projets qui raisonne tout seul ? Il se plaint dans toutes les sociétés que ses amis lui volent ses idées politiques, et les font imprimer sous leur nom. Mais il prend sa revanche ; et lorsque sa femme accouche, il donne ses enfants sous son nom. Ce Médecin traite les maladies des célibataires, et sa femme les guérir. Ce grand Seigneur a fait des Cocus à trente ans, et finit par l'être à soixante. Enfin tout ici porte son bois plus ou moins haut. Ceux qui le portent malgré eux, marchent à pied. Ceux qui le portent de bonne grâce, marchent en voiture : voilà toute la différence. Madame la Baronne ne tardera peut-être pas à venir s'établir dans cette Capitale. Peut-être même y est-elle déjà dans un état splendide. Croyez-moi, attachez-vous à elle, et vous conviendrez qu'à quelque chose malheur est bon.