Acte I
Scène 1
La Comtesse, Lisette
La Comtesse
As-tu fais tes efforts pour dévoiler ma nièce ?
Lisette
Madame, j'ai perdu près d'elle mon adresse. Son air paraît ouvert, son coeur ne l'est jamais ; On ne peut pénétrer dans ses replis secrets ; À le développer, vainement on s'attache ; C'est par timidité, peut-être, qu'il se cache.
La Comtesse
Non, c'est son naturel ; l'air d'ingénuité Ne sert qu'à mieux couvrir sa sombre obscurité ; Ce défaut, il est vrai, s'accroît par ses alarmes ; Elle croit que je suis jalouse de ses charmes, Que je veux lui ravir les cours qu'elle a conquis, M'attacher le Baron, ou gagner le Marquis. Entre ces deux amants qui lui rendent hommage, Son injuste soupçon en secret se partage; Et moi, pour l'en punir, j'aime à le redoubler, En affectant pour eux ce qui peut la troubler. Au Baron, le matin, mon coeur fait des avarices ; Le soir, pour le Marquis j'ai mille préférences. Je me plains du veuvage, et pour mieux l'effrayer, Je parle exprès tout haut de me remarier.
Lisette
Quand on est comme vous, jeune et belle, Madame, On peut former ce noeud, sans crainte qu'on le blâme. Orpheline, sans biens, espérant tout de vous, Vous peut-elle un moment disputer un époux ? D'une figure aimable en vain elle est ornée, Une Beauté sans dot se voit abandonnée. Le Baron, j'en suis sûre, aspire à votre main , Et le Marquis, lui-même, a le même dessein. Le premier, dans ses vers, célèbre vos conquêtes ; L'autre vous rend des soins et vous donne des fêtes.
La Comtesse
J'en reçois les honneurs, Lucile en est l'objet : Je n'en suis pas la dupe, et j'en ris en secret ; Mais surtout du Baron. Aux vers dont il m'honore Je feins d'être sensible, il croit que je l'adore. Une femme sensée, à se moquer d'un fat, Goûte, je te l'avoue, un plaisir délicat. C'est ma fête aujourd'hui, pour la rendre parfaite, Je veux la célébrer à leurs dépens, Lisette : Je m'en fais une, au fond, de les embarrasser, Et ma nièce avec eux.
Lisette
On ne peut mieux penser ; Mais, de ces deux amants, qui croyez-vous qu'elle aime ?
La Comtesse
Voilà ce qu'elle cache avec un soin extrême, Et ce que mes regards brûlent de découvrir ; Avant la fin du jour, j'espère y parvenir. Ce n'est pas qu'à son choix je veuille être contraire ; Non : je veux, pour son bien, changer son caractère. Avant que d'assurer le bonheur de ses jours, Par ma ruse je veux combattre ses détours, L'obliger d'en rougir, et d'être enfin sincère. Le Marquis vient, jouons l'aimable à l'ordinaire.
Scène 2
Le Marquis, La Comtesse, Monsieur du Berceau
Le Marquis
Madame, je préviens les pas de mon rival ; Si l'esprit a sur vous un ascendant fatal, Mes fleurs ne vaudront pas celles qu'il vous prépare ; Mais si le sentiment y met un prix plus rare, Je me flatte d'avoir l'avantage sur lui. Mes ordres sont donnés pour les jeux d'aujourd'hui, Agréez-en l'hommage, et soyez-en la Reine,
La Comtesse
J'accepte cet honneur, et j'en suis toute vaine. Pour soutenir l'éclat où je dois me montrer, Je vole à ma toilette, et je cours me parer. À la reconnaissance, un pareil choix m'invite ; Marquis, il recevra le doux prix qu'il mérite.
Le Marquis
Je dois vous présenter, Madame, auparavant, Cet homme merveilleux.
La Comtesse
Quel est donc son talent ?
Monsieur du Berceau
Je puis, sans vanité , m'appeler un génie ; J'exerce innocemment tout l'art de la magie ; D'un seul coup de sifflet je bâtis un château, Je change un mont en plaine, une ville en hameau ; Maître des Éléments je fais trembler la terre, J'allume les éclairs, je lance le tonnerre : Au milieu de Paris je fais couler les mers, Et descendre les cieux, ou monter les enfers. Par un contraste, enfin, des plus inconcevables, Je fais danser les Dieux, et voltiger les Diables.
La Comtesse
C'est un art surprenant.
Monsieur du Berceau
J'en possède un plus beau. La poudre, entre mes mains, devient un vrai pinceau ; Mes touches, mes couleurs sont si bien ordonnées, Mes croix de Chevalier, surtout, sont dessinées Dans un vrai si parfait, que l'oeil en est surpris, Et mes nombreux soleils sont toujours applaudis. La flamme, sous mes doigts, prend la forme de l'onde ; Tantôt c'est un jet d'eau qui jaillit à la ronde, Tantôt une cascade, et tantôt un torrent. J'offre, chaque semaine, un tableau différent. Aujourd'hui c'est.... l'Atlas, demain la Pyramide, Et pour faire un lieu plein d'un endroit souvent vide, J'ai produit un berceau, chef-d'oeuvre si vanté, Si couru, que le nom m'en est depuis resté.
La Comtesse
Vous, Monsieur du Berceau ? Cet homme qu'on renomme ! Ce grand artificier !
Monsieur du Berceau
C'est ainsi qu'on me nomme ; Je suis en même temps machiniste parfait, Décorateur unique, et maître de ballet.
La Comtesse
Ah ! Ciel ! Que de talents cet étranger rassemble !
Monsieur du Berceau
Je les veux dans ces lieux faire briller ensemble.
La Comtesse
Ah ! Je suis enchantée, et rends grâce au Marquis De vous avoir, Monsieur, conduit dans ce logis.
Monsieur du Berceau
Pour répondre, Madame, à cet accueil honnête, Et pour mieux célébrer le jour de votre fête, Je prétends vous servir trois plats de mon métier : Comme peintre d'abord, j'offrirai le premier ; Un Temple tout nouveau donnera cette entrée ; Il fera du fracas, s'il n'est pas de durée. Comme maître à danser, après, je donnerai Un divertissement que j'intitulerai Le ballet des oiseaux. Chaque espèce y figure ; Il vous amusera selon ma conjecture. Puis nous couronnerons un jour si solennel Par un feu d'artifice appelé l'arc-en-ciel.
La Comtesse
De vos talents, pour nous, vous êtes trop prodigue.
Monsieur du Berceau
Cet ouvrage, pour moi, n'est pas une fatigue ; S'il peut vous divertir, il me délassera.
La Comtesse
Je cours donc m'habiller pour voir tous ces jeux-là.
Monsieur du Berceau
Daignez ne pas tarder, car la première fête, Dans demi-heure au plus, Madame, sera prête.
La Comtesse
On n'a qu'à m'avertir dès qu'il en sera temps.
Le Marquis
Oui ; nous irons vous prendre.
La Comtesse
Adieu, je vous attends.
Scène 3
Le Marquis, Monsieur du Berceau
Le Marquis
Mon hommage, en public, à la tante s'adresse; Mais j'offre tous mes voeux en secret à la nièce. C'est à présent, mon cher, que j'implore vos soins, Pour forcer sa réserve à me voir sans témoins.
Monsieur du Berceau
Je veux, à la faveur d'un ballet que j'apprête, Je veux vous procurer un si doux tête à tête, Et la tromper si bien par un coup de mon art, Qu'il paraisse à ses yeux un effet du hasard. Je serai plus adroit qu'elle n'est pénétrante ; Fiez-vous en à moi.
Le Marquis
Comme elle craint sa tante, Qu'elle est d'ailleurs portée à se cacher par goût, Jusqu'au moindre regard, elle m'interdit tout. Bien plus, elle m'a fait une expresse défense De mettre un tiers ici dans notre confidence, Sous peine d'attirer son indignation.
Monsieur du Berceau
Soyez sûr aujourd'hui de ma discrétion. Vous en avez, Monsieur, un garant admirable.
Le Marquis
Quel garant ?
Monsieur du Berceau
Votre argent : ce métal agréable M'a subjugué le coeur. Oui, foi d'italien, Je ferai tout pour vous, vous me payez trop bien.
Le Marquis
Mes voeux...
Il sort.
Monsieur du Berceau
Seront remplis, j'ose vous le prédire. Pour hâter l'entretien que votre amour désire, Je vais tout disposer. Dans peu, je vous rejoins ; Daignez ici m'attendre, et comptez sur mes soins.
Scène 4
Le Baron, Le Marquis
Le Baron
Je te trouve à propos.
Le Marquis
Une affaire me presse.
Le Baron
Écoute un seul moment, avant que je te laisse; Je veux savoir ton goût sur un écrit nouveau.
Le Marquis
Tu choisis mal ton temps : je roule en mon cerveau...
Le Baron
Un air de violon ?
Le Marquis
Non, c'est une musette ; Tu l'entendras bientôt : d'honneur elle est parfaite.
Le Baron
Oh ! mes Vers ne sont pas moins séduisants.
Le Marquis
Des vers ! Quoi ! Ne reviendras-tu jamais de ce travers ? Étouffe ou cache au moins ta rage poétique.
Le Baron
Mais tu composes, toi, souvent de la musique. Quand tu chantes, je puis rimer.
Le Marquis
Non, Baron, non.
Le Baron
Mais les vers sont, je crois, d'aussi bonne maison.
Le Marquis
Point du tout. La musique est un talent aimable, Qu'un seigneur même apprend pour se rendre agréable ; Mais la rime, entre nous, est un art roturier, Qu'un homme comme toi doit rougir d'employer.
Le Baron
La poésie, un art roturier ! Quel blasphème! C'est le don de l'esprit, le plus grand en soi-même. C'est la langue des Dieux. Chanter ré, mi, fa, si, Jouer du violon, est-il plus noble, dis ?
Le Marquis
À son point d'excellence il faut porter la Rime ; Ou...
Le Baron
Mes vers sont marqués au vrai coin de l'estime ; Et, pour mieux t'en convaincre, écoute ce morceau.
Le Marquis
Oui, tes vers sont frappés ; tu les prends dans Rousseau.
Le Baron
Et les airs que tu fais, comme ceux que tu chantes, Marquis, sont la plupart dans les Indes galantes.
Il chante.
Le Marquis
Pour te prouver, Baron, le contraire à l'instant, Écoute un air de flûte aussi neuf que brillant.
Le Baron
Prête plutôt l'oreille à ma nouvelle fable.
Le Marquis
Non, non ; écoute-moi, mon air est préférable.
La Marquis joue, et l'interrompt.
II reprend.
Le Marquis l'interrompt toujours en chantant, et le poursuit.
Le Baron, piqué.
Il sort.
Le Baron
Un pigeon ressentait l'amour le plus ardent Pour une colombe discrète. Ah ! Suspends les accords de ta voix indiscrète : Entends, entends mes vers, sens en tout l'agrément. Pour une colombe discrète, Un pigeon ressentait l'amour le plus ardent. Elle ignorait l'excès de sa flamme parfaite. Que le Diable t'emporte, exécrable chanteur ! Je bouche mon oreille, et je sors de fureur. Cesse de me poursuivre ; arrête-toi, barbare ! Pour éviter tes sons, je fuirais au Tartare.
Scène 5
Le Marquis
Le Marquis
Par le musicien le poète est chassé : J'ai chargé le premier exprès pour m'en défaire. Quel fléau qu'un rimeur d'un pareil caractère ! C'est peu de rhabiller un poème emprunté , Il a la rage encore, ou l'inhumanité De vous assassiner de son cruel ouvrage, Et malheur à celui qu'il trouve à son passage ! Il ne le quitte pas qu'il ne l'ait assommé.
Scène 6
Monsieur du Berceau, Le Marquis
Monsieur du Berceau
Tout est prêt maintenant, Monsieur.
Le Marquis
J'en suis charmé.
Monsieur du Berceau
Je saurai vous soustraire aux yeux de la Comtesse ; Vous allez bientôt seul entretenir la nièce, Sans qu'aucune des deux soupçonne notre accord.
Le Marquis
Je brûle...
Monsieur du Berceau
Les voici, modérez ce transport.
Scène 7
La Comtesse, Le Marquis, Le Baron, Monsieur du Berceau, Lucile
Au Marquis et à Monsieur du Berceau.
La Comtesse
Vous allez en juger : sur votre goût, je compte. Meilleurs, je vous préviens.
Le Marquis
Votre toilette est prompte.
La Comtesse
Le soin, de me parer m'occupe peu de temps.
Le Baron
La parure est aisée avec tant d'agréments.
Monsieur du Berceau
II est temps de montrer si ma main est habile À bien construire un temple.
Le Baron
Ah ! Morceau difficile !
La Comtesse
À qui le dressez-vous ?
Monsieur du Berceau
C'est au Dieu du secret. Le Silence y conduit le seul amant discret.
Lucile
Ah ! Ce choix est heureux, on ne peut davantage, Et le Dieu du secret mérite notre hommage.
La Comtesse
II a surtout le vôtre, et c'est, au fond du coeur, Celui que vous servez avec le plus d'ardeur.
Lucile
Pouvez-vous m'en blâmer ? Ne doit-il pas nous plaire ? Le monde nous en fait un devoir nécessaire ; Et si, par lui, souvent notre sexe est frondé, C'est pour l'avoir trahi, non pour l'avoir gardé.
Le Baron
Il n'est pas cependant, dans le siècle où nous sommes, L'idole du beau sexe ?
Lucile
Encore moins des hommes.
Le Marquis
Plus d'un le sert encore, et même sans espoir.
La Comtesse
Décrivez-nous son temple, avant que de le voir.
Monsieur du Berceau
Madame, il est fondé sur la délicatesse; Servi par les amours, et fait pour la tendresse; Décoré par le goût, embelli par les jeux ; Et quiconque y parvient, est certain d'être heureux.
Le Marquis
Ah ! Je voudrais déjà qu'on m'en ouvre la porte.
Monsieur du Berceau
Les amants délicats s'y rendent sans escorte, Dès que le soleil luit, dès qu'on voit les coquettes, Et des marquis du jour les troupes indiscrètes : Mais, dès qu'avec fracas on entre dans ce lieu, Le temple disparaît aussi bien que le Dieu.
Le Baron
Je trouve cette idée assez ingénieuse. Si l'exécution, Madame, en est heureuse, Je crois qu'elle plaira.
La Comtesse
Voyons donc promptement.
Au Baron.
Monsieur du Berceau
Votre désir sera rempli dans le moment, Madame, et vous, Monsieur, Avancez-vous, de grâce, Pour bien voir le coup d'oeil, voici la bonne place.
Scène 8
Lucile, Le Marquis
Le théâtre change, et représente le Parvis d'un Temple dont la porte est fermée. La Comtesse et le Baron sont en dedans. Lucile et le Marquis sont en dehors.
Lucile
Nous sommes en dehors, et le temple est fermé ; Je suis seule avec vous, j'ai l'esprit alarmé.
Il fait ses efforts pour l'ouvrir, mais inutilement.
Le Marquis
Je ne vois point d'issue. Il n'est que cette porte : Et je ne puis l'ouvrir.
Lucile
Je veux sortir, n'importe.
Le Marquis
Vous ne le pouvez pas. C'est un hasard heureux, Dont je dois profiter, pour savoir si mes feux..
Lucile
Non, non ; n'attendez pas qu'ici je vous écoute ; Vous avez préparé cet incident, sans doute... C'est un tour...
Le Marquis
Du soupçon, mon amour est choqué.
Lucile
Monsieur !
Le Marquis
Quelque machine, à coup sûr, a manqué, Ou le Décorateur a mal pris ses mesures. Attendant que son art en prenne de plus sûres, Et fasse disparaître à nos yeux ce parvis, Lucile, expliquez-vous. Dans le doute où je suis, Je ne saurais rester ; le supplice est trop rude. Je meurs vingt fois par jour de mon incertitude.
Lucile
Pour me faire parler, l'instant est bien choisi.
Il lui baise la main.
Le Marquis
Grâce à votre rigueur, je n'ai que celui-ci. Votre réserve outrée, et votre injuste crainte Tiennent toujours ma bouche et mes yeux en contrainte. Je n'ai, depuis six mois, que je vous aime enfin, Je n'ai pu parvenir à vous baiser la main.
Lucile
Oui ; mais vous la baisez, en parlant de la sorte. Partez.
Le Marquis
Tout est fermé ; le moyen que je sorte ? Daignez donc m'éclaircir. Suis-je aimé ? Parlez, moi ?
Lucile
Je ne saurais, Monsieur, dans mon cruel effroi ; Ma tante est là-dedans, je crois qu'elle m'appelle.
Le Marquis
Elle a des soins plus doux, le Baron est près d'elle. Et je sais que ses vers l'emportent sur mon chant.
Lucile
Depuis deux ou trois jours,j'y vois du changement. Vous fixez ses regards, Marquis ; c'est vous qu'elle aime : Elle doit faire choix d'un époux, ce soir même, II tombera sur vous, ou je me trompe fort.
Le Marquis
Vous me faites trembler ; mais je m'alarme à tort. Et le Baron lui seul...
Lucile
Non ; sur son coeur volage Vos fêtes, aujourd'hui, vous donnent l'avantage.
Le Marquis
Je les donne pour vous ; la peur de l'épouser, M'oblige, en ce moment, à la désabuser.
Lucile
Vous allez me livrer à sa jalouse rage ; Un couvent éternel deviendra mon partage.
Le Marquis
Ne me cachez donc plus le sonde votre coeur ; Que je puisse un instant y lire mon bonheur: Et si je suis aimé, donnez-m'en quelque preuve.
Lucile
Faut-il me voir réduite à cette dure épreuve?
Le Marquis
À votre caractère il en coûte un effort ; Mais, les moments sont chers, décidez de mon sort.
Lucile
Pouvez-vous jusques-là me faire violence ? Mon coeur, pour vous punir, veut garder le silence.
Le Marquis
À la Comtesse, moi, j'irai tout découvrir. J'entends du bruit, le Temple est tout prêt de s'ouvrir. Je vais lui déclarer que pour vous je soupire.
Lucile
Arrêtez.
Le Marquis
Parlez donc.
Lucile
J'aime mieux vous écrire.
Le Marquis
M'écrire un billet tendre ?
Lucile
Oui ; vous serez content. Trahissez mon secret, si ma bouche vous ment; Mais vous continuerez à tromper la Comtesse.
Le Marquis
Oui, j'en fais le serment après votre promesse.
Lucile
Le Parvis disparaît, et, dans l'éloignement, Je vois ma tante ; allez près d'elle promptement.
Scène 9
Le Marquis, Monsieur du Berceau, La Comtesse, Le Baron
Le Parvis disparaît, et l'on voit l'intérieur du temple.
Le Marquis
Ah ! Je bénis l'instant qui vous rend à ma vue : J'ai maudit...
Monsieur du Berceau
Pardonnez une saute imprévue.
La Comtesse
Les plus grands Maîtres sont sujets à se tromper ; Mes regards ont d'ailleurs eu de quoi s'occuper.
Monsieur du Berceau
Vos yeux sont-ils contents ?
Le Baron
Mais assez.
La Comtesse
À merveille.
On joue l'ouverture.
Monsieur du Berceau
Je vais présentement régaler votre oreille. Écoutez l'ouverture. Elle peint le secret.
Air noté. N° 2.
Le Marquis
À la flûte, tout bas, joignons mon chant discret. Tendres amants, voilà la nuit ; Le jaloux dort, le critique sommeille ; Et pour vous l'Amour veille. Paix, chut ; marchez à petit bruit. Dans le Temple du Mystère, C'est l'instant d'être introduit. Venez, d'une ardeur sincère, Venez recueillir le fruit.
Acte II
Scène 1
Monsieur du Berceau, Le Marquis
Monsieur du Berceau
Eh bien ! Mon art, Monsieur, vous a-t-il bien servi ?
Il lui donne de l'argent.
Le Marquis
J'en suis très satisfait ; la preuve, la voici.
Monsieur du Berceau
Vous ne sauriez, Monsieur, m'en donner de meilleure.
Le Marquis
Pour la faire expliquer, je n'avais qu'un quart d heure ; Mais mon amour pressant l'a su mettre à profit ; J'aurai bientôt du sien un garant par écrit.
Monsieur du Berceau
Elle vous écrira, sans doute, un poulet tendre ?
Le Marquis
Elle me l'a promis ; il faut, sans plus attendre, Il faut, pour mériter un si charmant billet, Nous surpasser, mon cher, par un second ballet.
Monsieur du Berceau
Oh ! Vous serez content d'un pas que j'imagine.
Le Marquis
Qui l'exécutera ?
Monsieur du Berceau
Ce sera Coraline ; Elle est de mon pays ; je suis sûr de l'avoir.
Le Marquis
Tant mieux : nous serons tous enchantés de la voir.
Monsieur du Berceau
Je lui donne un danseur qui brille en caprioles, Et Monsieur le Baron m'a promis des paroles ; Je les aurai bientôt, vous les mettrez en chant, Chacun doit de concert m'aider de son talent.
Le Marquis
Les moments sont si courts, qu'on n'en est pas le maître ; Pressez donc le Baron ; mais je le vois paraître.
Scène 2
Le Baron, Monsieur du Berceau, Le Marquis
Le Baron
Monsieur, voilà les Vers que vous me demandez.
Monsieur du Berceau
Par de bonne musique, ils seront secondés; C'est Monsieur le Marquis qui sait sort bien la gamme.
Le Baron
Je crains ses airs de flûte.
Le Marquis
Oh ! Rassure ton âme ; Je n'ai pas le loisir de jouer maintenant. Adieu ; je te vais mettre en musique à l'instant.
Le Baron
Prends bien garde que l'air soit sait pour les paroles; De la gaieté surtout, elles sont des plus folles.
Il sort avec Monsieur du Berceau.
Le Marquis
Va, tu n'y perdras rien ; je souhaite aujourd'hui Que le musicien soit aussi bien servi. Quand l'ouvrage est goûté, c'est par notre art suprême ; S'il tombe, c'est toujours la saute du poème.
Scène 3
Le Baron
Le Baron
Ce discours est injuste, et pourtant des plus vrais; Je veux réussir seul, ou tomber désormais: Rimons plutôt, rimons pour la seule Comtesse ; Sa main sera le prix... Non, préférons la nièce ; Elle est belle, et les vers pour elle ont des appas ; C'est-là l'unique goût qu'elle ne cache pas ; Elle en sait son étude, et m'a pris pour son maître ; Profitons de ce choix pour lui faire connaître.... Elle vient seule ici, l'instant est précieux, Et je vais le saisir.
Scène 4
Lucile, Le Baron
Elle sort.
Lucile
Le Baron en ces lieux! Plus je le hais, et plus je lui fais politesse, Pour mieux cacher mon coeur et tromper la Comtesse.
Le Baron
Je vous rencontre seule, et mon bonheur est grand.
Lucile
Baron, à mon égard, vous êtes négligent ; Vous ne m'avez rien lu de la semaine entière.
Le Baron
Je vais tout réparer, ma charmante écolière : Voici des vers nouveaux. Comme le sentiment, Dont l'auteur paraît plein, y règne uniquement, C'est aux Dames, surtout, qu'il soumet son ouvrage.
Lucile
Son nom ?
Le Baron
Vous le saurez, s'il a votre suffrage.
Lucile
J'en dirai mon avis. Voyons sans plus tarder.
Il lit.
Le Baron
Personne mieux que vous ne peut en décider. Pour une colombe discrète, Un pigeon ressentait l'amour le plus ardent ; Elle ignorait l'excès de sa flamme parfaite, Tant il brûlait secrètement : Il était moins hardi que ceux de son espèce. Quoiqu'il souffrit de son tourment, Il n'osait faire entendre auprès de sa maîtresse Son amoureux roucoulement.
Lucile
Que ce Pigeon est sage ! Il prend la bonne route ; Un oiseau si discret, mérite qu'on l'écoute.
Le Baron
Pour lui, dans ce moment, vous me donnez du coeur.
Lucile
Lisez ; son ton prévient d'abord en sa faveur.
Le Baron
Pour une colombe discrète, Un pigeon ressentait l'amour le plus ardent ; Elle ignorait l'excès de sa flamme parfaite, Tant il brûlait secrètement : II était moins hardi que ceux de son espèce. Quoiqu'il souffrit de son tourment, Il n'osait faire entendre auprès de sa maîtresse Son amoureux roucoulement. II bornait toute sa tendresse À contempler son agrément. Son trop d'amour le rendait bête ; Mais il vint un moment qu'il sut mettre à profit. Ils se trouvèrent tête à tête, Et l'occasion l'enhardit. Colombe de mon coeur, agréez mon hommage, Lui dit tout bas l'oiseau craintif : Je n'ose vanter mon plumage, On en peut voir dont l'éclat est plus vif ; Mais, dans cet instant décisif, Prêtez l'oreille à mon langage, Il n'en est point qui soit plus expressif. L'amour, le tendre amour lui-même Ne pourrait pas gémir d'un ton plus doux. Pour rendre mon bonheur extrême, Et le concert plus parfait entre nous, Roucoulez avec moi, roucoulez, je vous aime.
Lucile
Tout sage qu'il paraît, le pigeon est pressant, Mais, que dit la Colombe?
Le Baron
Eh ! Rien précisément ; Le timide Pigeon attend qu'elle réponde. Sa réplique...
Lucile
Sera la plus douce du monde.
Le Baron
Ah ! Faites-la pour elle. Il sera trop content.
Lucile
Que je la sasse, moi ? Ce discours me surprend.
Il se jette à ses pieds.
Le Baron
Oui ; sans votre bonté, tout son espoir succombe, Vous voyez le Pigeon aux pieds de la Colombe.
Au Baron.
Lucile
Son chant n'est pas nouveau. Punissons aujourd'hui L'audace du copiste, en nous moquant de lui. Je pourrais m'offenser d'un aveu sait en prose ; Mais tout s'excuse en vers ; un rimeur quoiqu'il ose, Obtient notre indulgence ; il a le droit charmant De dire ce qu'il veut toujours impunément : Tout ce qui me chagrine, et qui doit me confondre, Je n'ai pas le talent, Monsieur, de vous répondre.
Le Baron
Nous pouvons soupirer tous deux à l'unisson.
Lucile
Ma Tante rompt l'accord. Adieu, charmant Pigeon.
Le Baron
Avant que de sortir, un seul mot favorable.
Lucile
La Colombe, aujourd'hui, veut payer votre fable ; Au moins d'une chanson, et court y travailler.
Scène 5
La Comtesse, Le Baron
La Comtesse
À ma nièce, Monsieur, vous venez de parler. Elle sort interdite, et vous l'êtes vous-même.
Le Baron
On ne saurait, sans trouble, aborder ce qu'on aime.
La Comtesse
Quel est donc ce papier qu'avec soin vous cachez ?
Le Baron
Des vers pour votre fête. Ils ne sont qu'ébauchés.
La Comtesse
N'importe ; voyons-les.
Le Baron
L'ouvrage est trop informe Avant de vous l'offrir, souffrez que je réforme...
La Comtesse
Ah ! Vous faites l'auteur. Lisez, ou bien je lis.
Il fait semblant de lire.
Le Baron
Le cruel embarras ! Madame, j'obéis. Dans ce beau jour...
La Comtesse
Après ?
Le Baron
Marqué pour votre fête, L'amour...
La Comtesse
Eh bien ! L'amour...
Il s'interrompt.
Le Baron
Vous offre cette fleur. Au gré de mon ardeur, est mis là pour la rime. Il exprime pourtant le beau feu qui m'anime ; Et vous excuserez...
La Comtesse
Monsieur, finissez donc, Vous m'impatientez.
II reprend.
Il s'interrompt.
Le Baron
Malgré moi, je suis long. L'endroit est raturé. C'est-là ce qui m'arrête. J'y suis. Et que ce fût, est dur.
Elle lui arrache le papier, et lit tout bas.
Après avoir lu.
La Comtesse
Le souhait est flatteur : Je veux avoir ces vers, les relire moi-même. Colombe de mon coeur... ramagez, je vous aime. Ah ! Voilà pour ma fête un sort joli bouquet : Je ne m'étonne plus qu'on m'en fît un secret. La Colombe discrète a tout l'air de ma nièce,
Le Baron
Madame, un tel soupçon offense ma tendresse.
La Comtesse
Le trouble de vos yeux sert à le confirmer.
Le Baron
Votre amour, sur ces vers, a tort de s'alarmer ; Puisqu'il faut devant vous dévoiler ce mystère, Sachez, pour un ami, que je viens de les faire. Le Pigeon circonspect, est un abbé prudent, Et qui, dans la Musique, est surtout fort savant. Pour la colombe, c'est une jeune chanteuse ; Comme l'abbé lui trouve une voix très flatteuse, Et que le son en est extrêmement touchant, Il lui veut, en secret, donner le goût du chant.
La Comtesse
Par un conte, Monsieur veut excuser sa fable.
Le Baron
Croyez...
La Comtesse
Votre conduite est doublement coupable ; Car vous êtes d'abord criminel, comme auteur.
Le Baron
Comme auteur ! Moi, Madame ?
La Comtesse
Oui, comme auteur, Monsieur. Votre Pigeon discret, est l'exacte copie D'un Serin que j'ai vu dans une comédie, Qu'on a représentée au Théâtre Français.
Le Baron
Cette pièce, Madame, est un de mes essais. Comme d'un bien à moi, j'en ai pu faire usage ; Et ce n'est pas voler, que piller son ouvrage. Chacun vous le dira. Ce droit nous est acquis : Nos plus grands auteurs...
À part, en s'en allant.
La Comtesse
Oui ; mais vous est-il permis, En qualité d'amant, de trahir ma tendresse, De rechercher ma main, quand vous aimez ma nièce ; Et de choisir l'instant où j'allais être à vous ? Ce procédé m'indigne, et mon juste courroux... Mais, non ; dans ce moment je ne veux pas l'en croire. J'écouterai plutôt ma raison pour ma gloire. Je prétends me venger de vous plus noblement. À votre amour, Monsieur, je donne un libre champ. Puisqu'aux fers de ma nièce un doux penchant vous livre, Ma bonté, dans ce jour, vous permet de le suivre : Je veux porter plus loin mon effort généreux. Si son coeur se déclare en saveur de vos feux, Je promets à son choix de donner mon suffrage : L'amour est un noeud libre, et non un esclavage. Adieu ; je sens, Monsieur, d'autant moins cet affront, Qu'il est ici des coeurs qui m'en consoleront. De ma feinte bonté, le fat sera la dupe. Son erreur va servir au projet qui m'occupe.
Scène 6
Le Baron
Le Baron
J'aurais trouvé mon compte à me voir son mari ; Mais on renonce au bien, pour un objet chéri. Lucile est adorable, et je prends auprès d'elle. N'y pensons plus ; je dois mon coeur à la plus belle.
Scène 7
Lucile, Le Baron
Lucile
Je viens vous retrouver, dans l'appréhension Que ma tante n'ait vu les Vers en question.
Le Baron
Dissipez la frayeur dont vous êtes émue, Et souffrez que je donne une libre étendue Au violent amour que je ressens pour vous : La Comtesse, Madame, approuve un feu si doux. Mon sort ne dépend plus que de votre réponse ; J'attends dans ce moment que votre coeur prononce.
Lucile
J'aime la poésie à l'adoration : Mais, je viens d'éprouver dans cette occasion, Que le goût, sans talent, nous devient inutile. L'amour que j'ai pour elle, est une ardeur stérile, Et mon esprit, Monsieur, n'a pu, quoiqu'il ait fait, Pour répondre à vos vers, produire un seul couplet. Je suis piquée, au fond, plus que je ne puis dire.
Le Baron
Une chanson n'est pas ce que mon coeur désire ; Quelques lignes de prose, un seul mot de douceur, Suffirait pour me mettre au comble du bonheur.
Lucile
Par un méchant billet, par de mauvaise prose, Payer de jolis vers ! La pitoyable chose ! Ah ! j'en rougis, Monsieur : je veux absolument Me taire, ou par des vers, m'acquitter joliment.
Le Baron
Mais on peut s'arranger. Je vous offre ma veine ; Je m'écrirai pour vous. Vous n'aurez que la peine. De souscrire à l'ouvrage, et de le copier.
Lucile
Ce que vous proposez est neuf et singulier. Mais, vous iriez trop loin.
Le Baron
Non ; daignez me prescrire Ce que vous souhaitez que je vous fasse dire ; Je m'y renfermerai sans y rien ajouter.
Lucile
À ces conditions, je veux bien m'y prêter. La réponse...
Le Baron
Comment ! Faut-il que je l'exprime ? Dites...
Lucile
Vous me serez répondre avec estime, Et même tendrement...
Le Baron
Tendrement !
Lucile
Monsieur, oui. Aux doutes d'un jeune homme amoureux et chéri,
Le Baron
Et chéri ! Quel bonheur !
Lucile
Dès longtemps, je confesse Que je désire avoir des vers de cette espèce.
Le Baron
Vous serez satisfaite, et je suis trop heureux ; L'amour, le tendre amour récompense mes feux. C'est lui seul que j'implore, et je sens qu'il m'enflamme ; Toute sa vive ardeur a passé dans mon âme. Elle se livre entière à des transports si doux, Et je vais mettre au jour des vers dignes de vous. Mon esprit...
Lucile
Profitez du beau feu qui l'inspire ; Pour ne pas l'interrompre, adieu, je me retire.
Scène 8
Le Baron
Il s'assied près d'une table, rêve quelque temps, puis il écrit et récite tout haut.
Il s'interrompt.
Le Baron
Écris, Mon cher Baron, écris-toi tendrement ; Les talents de l'auteur doivent servir l'amant. Je veux.... de mon secret vous faire confidence : Confidence... surtout, de la discrétion. Mon estime.... paraît par cette confiance. Il me faut à présent une rime en ion. Un jeune homme charmant c'est moi : l'expression Est flatteuse, mon cher, et c'est un peu trop dire. Ma maîtresse le pense, elle peut donc l'écrire. La modestie, au fond, est la vertu d'un sot, Et je ne dois plus être arrêté par ce mot ; Mais un poète assis, perd du feu qui l'anime ; Levons-nous, et marchons, pour mieux saisir la rime. Poursuivons la rebelle, elle suit vainement.
Scène 10
Le Baron, Coraline
Le Baron
Pour le coup, je la tiens.
Coraline
Ah ! Monsieur, doucement. Quel est donc le transport dont votre âme est émue ?
Le Baron
Fort bien ; je suis en verve.
Coraline
II me dit des douceurs ; Ces messieurs les Français sont tous des cajoleurs.
Le Baron
Oui ; des hommes, Monsieur, qui cherchent à me plaire ; Vous êtes, en secret, le seul que je préfère.
Coraline
Qui ! Moi ! Je suis un homme ? Ah ! Que je le voudrais.
Le Baron
Je suis fille, et je dois m'observer de plus près.
Coraline
Ah, ah ! L'aimable brune ! Oh ! Je crois qu'il compose, Ou bien qu'il extravague. Eh ! C'est la même chose.
Le Baron
La décence est pour nous un tyran absolu, On doit la respecter autant que la vertu. Tout au mieux, soyez sage.
Coraline
Oh ! Quoique je badine, Je la suis fort, Monsieur.
Le Baron
Qui parle ?
Coraline
Coraline.
Le Baron
Ma charmante, c'est vous, dont j'adore les pas.
Coraline
Oui ; vous faites des vers, et moi, des entrechats.
Le Baron
De votre art et du mien, faisons un doux mélange.
Coraline
Excusez; malgré moi, Monsieur, je vous dérange : Mais, c'est ici la salle où nous devons danser.
Le Baron
Vous êtes du ballet ?
Elle sort en lui faisant la révérence.
Coraline
Oui ; l'on va commencer ; On s'accorde déjà pour jouer l'ouverture; Et comme la première, aujourd'hui, j'y figure, Que, par un pas brillant, je dois me surpasser, Je suis votre servante, et cours le repasser.
Scène 10
Le Baron
Le Baron
La danse, par malheur, a mis la rime ensuite : Au diable, mille fois, cette fête maudite. Voilà mon Apollon dérouté tout-à-fait. Du Journal amoureux, je me rappelle un trait, Qui pourra terminer l'embarras que j'éprouve. Le célèbre Marot, précisément s'y trouve, Dans la position où je suis maintenant. Ses vers adoptons-les ; dans ce besoin pressant, C'est le plus court chemin, c'est le meilleur à suivre. Je puis lire l'endroit, car j'ai sur moi le livre. Ah ! ah ! J'ai déjà pris plusieurs vers en détail ; Prenons-les tous en gros, j'abrège le travail. Si ce vol se découvre.... il est permis en France, Et l'on n'y fait plus rien que par réminiscence. Ce n'est pas notre faute ; en prose comme en vers, Tout est, depuis longtemps, écrit dans l'Univers : Nous sommes, malgré nous, échos les uns des autres. Messieurs, volez mes vers, si je pille les vôtres; Ne vous contraignez pas, et faites comme moi.
Scène 11
Monsieur du Berceau, Le Baron
Monsieur du Berceau
Monsieur, je vous remets vos paroles,
Le Baron
Pourquoi ? Les désapprouvez-vous ?
Monsieur du Berceau
Non ; elles sont parfaites: Mais, Monsieur, avant vous, un autre les a faites; Et l'air, depuis six mois, a couru tout Paris.
Le Baron
C'est le malheur du genre, et j'en suis peu surpris : Ce sont les mêmes mots que toujours on rassemble ; Indispensablement, il faut qu'on se ressemble.
À l'orchestre.
Monsieur du Berceau
Par bonheur, il me reste un air qu'on chantera; Le ramage, Monsieur, surtout y régnera; II y rime à bocage, et convient à la fête. Demeurez, elle vaut la peine qu'on s'arrête. J'y vais faire, à vos yeux, danser tous les oiseaux ; Par troupes vous verrez sauter les étourneaux; Le Ramier figurer avec la Tourterelle. Vous verrez le Pluvier qui poursuit l'Hirondelle ; Le Paon s'étale seul, de lui-même amoureux ; La Caille et le Perdreau forment un pas de deux ; Le Serin y voltige autour de la Linotte ; Le fripon de Moineau survient et l'escamote ; Le Faucon et l'Autour sondent du haut des airs Sur ce Peuple qui suit plus prompt que les éclairs ; Une Faisane reste, ils se livrent la guerre ; Quand l'Aigle tout-à-coup l'arrache de leur serre, S'applaudit avec elle, et l'élevant aux cieux, II danse un tambourin, et disparaît aux yeux. Mais, avec le Marquis, la Comtesse s'avance. Partez, Messieurs, partez ; il est temps qu'on commence.
Il sort.
Le Baron
Nous ; saisissons ce temps pour aller copier Les vers en question, et pour les envoyer, Le plaisir de m'écrire au nom de ma maîtresse, Est la fête pour moi la plus enchanteresse.
Scène 12
Le Baron
Air Noté N° 3.
Le Baron
"Volez, Oiseaux , volez de toutes parts ; Rassemblez-vous dans ces bocages : Beaux Perroquets du jour, étalez aux regards, L'agrément singulier de vos nouveaux plumages : Modernes Rossignols, brillez par vos écarts ; Étonnez l'univers de vos bruyants ramages. Volez, Oiseaux, volez de toutes parts ; Rassemblez-vous dans ces bocages.
Acte III
Scène 1
La Comtesse
Lisette sort.
La Comtesse
Oui, Lisette, c'est toi que je viens d'appeler ; Vois ma nièce, et dis-lui que je veux lui parler.
Scène 2
La Comtesse
seule
La Comtesse
Non, le Baron n'est pas l'Amant qu'elle préfère. Il se cacherait mieux, s'il avait su lui plaire : L'amant qu'on favorise est plus discret en tout. Pour le Marquis plutôt, je crois qu'elle a du goût. Rarement il lui parle, ils s'évitent sans cesse. Elle vient. Opposons l'artifice à l'adresse. Comme infailliblement elle me mentira, Je croirai l'opposé de ce qu'elle dira.
Scène 3
La Comtesse, Lucile, Luclle
La Comtesse
Lucile, à vous parler, votre intérêt m'engage ; La raison vous conduit, et vous êtes dans l'âge, Où, pour votre bonheur , vous devez faire un choix. Quand je me remarie, il est juste, et je dois Assurer votre sort par un noeud convenable; Il s'offre ici pour vous plus d un parti sortable ; Je laisse votre coeur le seul maître aujourd'hui, Trop sûre que son choix sera digne de lui.
Lucile
Que vos clartés, Madame, et que votre sagesse, Dans ce pas hasardeux, conduisent ma jeunesse : La livrer à son goût, ce serait la trahir; Vous devez prononcer, et je dois obéir.
La Comtesse
Je vous prendrais au mot, si vous m'étiez moins chère; Ouvrez-moi, sans détour, votre coeur la première ; Ma bonté veut sur lui régler votre union ; Consultez bien, surtout, votre inclination.
Lucile
Madame, uniquement je la borne à vous plaire.
La Comtesse
Vous déguisez toujours ; je serai plus sincère : Sachez dans votre coeur que j'ai su pénétrer.
à part
Luclle
C'est un piège ; gardons de lui rien déclarer.
La Comtesse
Vous aimez en secret.
Lucile
Ma Tante, quelle idée !
La Comtesse
Quand je vous parle ainsi, croyez qu'elle est sondée. Votre réserve même, et vos soins défiants, Servent à l'affermir, Lucile, en ces instants. Je vais, pour vous prouver que j'ai lu dans votre âme, (Vous peindre d'un seul trait l'objet de votre flamme.
Lucile
Aurait-elle, en effet, découvert mon amant ?
La Comtesse
J'ai surpris, ce matin, un pigeon tout charmant, Qui, près de vous ici, roucoulait en cachette Son amoureux tourment. Hem ! Colombe discrète, Votre coeur, par son ton, n'est-il point attendri ? Et, n'ai-je pas nommé votre oiseau favori ?
Lucile
Je respire à présent.
La Comtesse
Vous paraissez surprise ?
Lucile
Ah ! Par un faux aveu, confirmons sa méprise.
La Comtesse
Vous devez reconnaître à ces traits le Baron ; Vous êtes interdite, et confuse à ce nom.
Lucile
On le serait à moins ; épargnez-moi, Madame.
La Comtesse
J'approuve votre choix, bien loin que je le blâme, Et lui-même avec vous, il brûle d'être uni. L'aimez-vous en effet ? Parlez donc, ma Nièce ?
Lucile
Oui.
La Comtesse
Tu mens.
Lucile
Elle n'est pas ma rivale ; son trouble Me l'annonce trop bien, et ma joie en redouble.
La Comtesse
Bon ! Ma fausse tristesse abuse ses esprits; Je suis sûre, à présent, qu'elle aime le Marquis.
Lucile
Madame, pardonnez, si...
À part.
À Lucile.
Elle sort.
La Comtesse
Je suis enchantée Qu'en faveur du Baron votre âme soit portée ; J'ai craint que le Marquis ne fût votre vainqueur; Puisqu'il faut l'avouer, il a touché mon coeur ; Je puis, présentement, me déclarer sans crainte. Sa douleur, à ces mots, perce à travers la feinte, Et doit me confirmer dans mon opinion. Adieu ; je vais presser notre double union.
Scène 4
Lucile
Lucile
Ciel ! Dirait-elle vrai ? Me serais-je déçue ? Non ; ma Tante, plutôt, se déguise à ma vue : Elle a, de mon aveu, gémi secrètement, Et j'en crois, de son coeur, le premier mouvement ; Mais, si son artifice a trompé ma finesse, Écrivons au Marquis ; voilà l'instant qui presse : Ses doutes, mes frayeurs, tout m'en sait une loi. Le voir, l'entretenir est un besoin pour moi ; Je dois le consulter dans mon inquiétude, Et l'arracher, lui-même, à son incertitude. Notre intérêt commun.... mais, que veut ce valet ?
Scène 5
Arlequin, Lucile
Arlequin
Madame, on m'a chargé de vous rendre en secret,
Lucile
Ce papier ! Le Baron, à propos, me l'envoie.
Arlequin
Que dirai-je à Monsieur ?
Elle lit ; Arlequin s'éloigne.
À Arlequin, après avoir lu.
Lucile
Attendez, que je voie ; L'ouvrage est justement tel que je le souhaite ; Assurez le Baron que j'en suis satisfaite. Je vous envoyé, ma Déesse, les vers où tout mon espoir est renfermé ; j'en attends la copie de votre main, comme le sceau de mon bonheur.
Arlequin
Je n'en suis pas surpris, car je l'ai corrigé ; Arlequin, autrement, ne s'en sût pas chargé.
Lucile
Votre Maître est discret ; il vous a lu sa pièce ?
Arlequin
II me consulte en tout ; souvent je le redresse.
Elle rentre.
Lucile
Dites-lui qu'au plutôt je vais la copier, Et que j'aurai grand soin après de l'envoyer.
Scène 6
Arlequin
Arlequin
Ses Vers vont, pour le coup, obtenir leur salaire. Sans doute, il les aura par un autre émissaire. Dans ma poche, en voici qui sont de ma façon ; Je les ai composés pour un minois fripon, Un joli petit nez qu'on nomme Coraline ; C'est ma compatriote, et de plus, ma cousine; Je suis impatient de les lui faire voir ; Mais, je crois en ce lieu, je crois apercevoir Quelqu'un qui lui ressemble. Oh ! C'est une bévue.
Scène 7
Coraline, Arlequin
Coraline
En croirai-je mes yeux ?
Arlequin
Ai-je donc la berlue ? Non ; c'est elle.
Coraline
C'est lui.
Arlequin
Coraline!
Coraline
Arlequin !
Arlequin
Eh ! Bonjour, ma Cousine!
Ils s'embrassent.
Coraline
Eh ! Bonjour, mon Cousin !
Arlequin
Qui vous a donc conduite en cet hôtel, ma chère ?
Coraline
C'est Monsieur du Berceau.
Arlequin
Mais, qu'y venez-vous faire , Parlez.
Coraline
Je suis venue y danser, et je pars.
Arlequin
Arrêtez ; un cousin mérite des égards. J'ai fait des vers pour vous.
Coraline
Toi ? La chose est comique.
Arlequin
Je sers un bel esprit ; le mal se communique.
Coraline
À propos de ton Maître, il va se marier.
Arlequin
À qui donc ?
Coraline
À Lucile.
Arlequin
Ô ! Bonheur singulier ! Il épousera donc la beauté qu'il adore ?
Coraline
On prépare la noce, et son valet l'ignore ?
Arlequin
Il n'en sait rien lui-même, et je vais le charmer. Que je vous lise avant que de l'en informer.
À Arlequin.
Coraline
Scapin m'attend. Adieu. Je pars en diligence.
Arlequin
D'entendre votre éloge, ayez la complaisance.
Coraline
En place, un seul instant, je ne saurais rester. En courant, en sautant, je pourrais l'écouter ; En capriolant, toi, tu pourras me le lire.
Il lit en lui donnant la main.
Arlequin
Madame, j'aurai donc l'honneur de vous conduire. Qu'à Paris Coraline a fait d'heureux progrès ! Et que ses yeux bien vite ont su parler Français.
Coraline
Continuez mon cher. Ce début m'intéresse.
Arlequin
Dès qu'on la voit, son feu, sa gentillesse, Son enjouement excite un battement de main. Tout le public devient le rival d'Arlequin, Et la suivante éclipse la maîtresse. . . . . . . . . . . . .
Coraline
Mon cousin, ces vers-là ne sont pas si mauvais.
Arlequin
La preuve qu'ils sont bons, c'est que je les ai faits.
Scène 8
Scapin, Coraline, Arlequin
à Coraline
Scapin
Que sais-tu si longtemps ? Je me lasse d'attendre.
Coraline
Ah ! Juste Ciel ! Scapin vient ici nous surprendre !
Arlequin
J'ai vu quelqu'autre part, j'ai vu ce grand coquin.
Scapin
À qui parles-tu là ? Dis?
Coraline
C'est à mon cousin.
Arlequin
Quel est cet animal ?
Coraline
C'est mon frère.
Arlequin
Qu'entends-je ?
Coraline
II ne respecte rien dans son humeur étrange.
Arlequin
Vous n'aviez point de frère, et je suis étonné. Depuis quand, dites-moi, vous l'êtes-vous donné ?
Coraline
Il l'est depuis huit jours.
Scapin
Quel est donc ce colloque ? Laisse-là ton parent ; il m'a l'air équivoque.
Arlequin
Votre nom ?
Scapin
Est fameux. Je m'appelle Scapin.
Arlequin
Le mien l'est encore plus ; je me nomme Arlequin.
Scapin
Arlequin ? Le sot nom ! Il me met en colère.
Arlequin
Et le tien me révolte.
Coraline
Adieu ; pour suivre un frère. On quitte son cousin.
Arlequin
Je vais vous escorter.
Scapin
Si vous venez, j'aurai l'honneur de vous frotter Les oreilles, mon cher, comme j'ai fait à d'autres.
À Scapin.
Arlequin
Et moi, j'aurai celui de vous couper les vôtres. Mais j'aperçois mon maître, et je l'entends pester. Madame, son abord m'oblige à vous quitter. Toi, rends dans ce moment grâce à son arrivée ; Ma valeur, sans cela... tu l'aurais éprouvée.
Scapin
De la mienne, reçois ce gage en attendant.
Scapin sort avec Coraline.
Arlequin
Si j'avais le loisir, je t'en rendrais autant.
Scène 9
Le Baron, Arlequin
Le Baron
Tu t'amuses, maraud, quand je suis dans l'attente. A-t-on reçu mes vers ?
Arlequin
D'une façon charmante.
Le Baron
Eh ! Lucile, dis-moi, les a-t-elle transcrits ?
Arlequin
Au plus tôt, de sa part, ils vous seront remis ; Car, actuellement, elle en fait la copie.
Le Baron
Mon cher, que je t'embrasse.
Arlequin
Arrêtez, je vous prie ! Si je vous apprends tout, vous allez m'étouffer.
Le Baron
En cet instant flatteur, puis-je trop triompher ? Je vais, je vais donc voir ce caractère aimable, Et baiser chaque trait de sa main adorable ; Mes vers en recevront un prix qu'ils n'avaient pas.
Arlequin
Vous, qui de nos talents faites si peu de cas, Apprenez, ignorants, à respecter la rime, Jugez par nos succès ce qu'on lui doit d'estime.
Le Baron
Je lui dois un bonheur qui passe mon espoir, Ce trait la justifie et prouve son pouvoir. Qu'aujourd'hui, mon exemple, Auteurs, vous encourage, Au sexe connaisseur, consacrez votre hommage, Il lit, il accrédite, il chérit vos écrits, Et ses tendres saveurs en deviennent le prix.
Arlequin
Monsieur, de tout côté, le sort vous favorise. C'est peu que de vos vers Lucile soit éprise ; Sa Tante vous l'accorde. Oui, rien n'est plus certain. Je veux, si je vous mens, je veux être un coquin. Vous allez, qui plus est, l'épouser ce soir même.
Le Baron
Quoi ! Je posséderais ce soir l'objet que j'aime ? J'en mourrais de plaisir. Mais de qui le sais-tu ?
Arlequin
On travaille aux apprêts. Coraline l'a vu ?
Scène 5
Le Marquis, Le Baron
Arlequin sort.
Le Marquis
Je te cherche, Baron, et je suis dans l'ivresse ; Écoute.
Le Baron
Je ne puis, un autre soin me presse.
Le Marquis
J'implore ton secours, tu peux seul me servir , Et tu dois, sur le champ, me faire ce plaisir. Ce sont des vers pour moi qu'il faut que tu composes.
Le Baron
Des Vers ! Fi donc, Marquis ; qu'est-ce que tu proposes ?
Le Marquis
Je t'en prie.
Le Baron
Ah ! La rime est un art roturier, Qu'un homme comme moi doit rougir d'employer.
Le Marquis
Les vers sont à présent un don que je révère.
Le Baron
Oh respecte un talent, qui devient nécessaire.
Le Marquis
Fais trêve, cher Baron, à ton ressentiment. Je demande ces vers pour un objet charmant, C'est un devoir pour moi, j'ai besoin de ton aide.
Le Baron
La Comtesse est sans doute....
Le Marquis
Ami, je te la cède. J'en aime un autre.
Le Baron
Puis-je apprendre qui c'est ?
Le Marquis
Non ! Il ne m'est pas permis de te dire son nom : Pour de justes raisons j'en dois faire un mystère. La seule confidence ici que je puis faire , Est que ce bel objet, qui craint d'être nommé, M'aime secrètement autant qu'il est aimé : Je viens d'en recevoir la preuve convaincante, Dans ces vers amoureux dont le style m'enchante. Sur le doute pressant que j'en avais marqué, Son coeur, son tendre coeur s'est enfin expliqué ; Ce billet me surprend presqu'autant qu'il me flatte.
Le Baron
Tu lui peux, en réponse, écrire une sonate.
II lit.
Le Marquis
Oh ! ne plaisante pas, Baron , à cet égard : Un écrit si galant veut des vers de ma part ; C'est la cause, entre-nous, de ma peine secrète ; Je suis fidèle amant, mais fort mauvais poète. Voilà ce qui m'oblige à recourir à toi. Pour te déterminer à travailler pour moi, Je vais te lire, ami, les vers de ma maîtresse ; C'est l'ouvrage tout pur de la délicatesse, Et pour le bien sentir, il faut avoir aimé. Écoute, tu vas être et surpris et charmé.
Le Baron
Ai-je bien entendu ? Je suis d'une surprise...
Il reprend.
Le Marquis
Elle sera plus grande : attends ; que je te lise.
Le Baron
Oh ! Ce sont eux.
Le Baron
Qui croirait, juste ciel ! Qu'une jeune personne Pût porter à ce point ?...
Le Marquis
Oh ! Tant d'esprit t'étonne ? N'est-il pas vrai, Baron, qu'un talent si parfait Est rare en une fille ?
II arrache le papier des mains du Marquis.
Le Baron
Oui, très rare en effet ; Mais j'en veux, par mes yeux, voir la preuve bien claire.
Le Marquis
Qu'est-ce donc que tu sais ?
Le Baron
C'est là son caractère ; Je reconnais sa main. Ah ! Le tour est sanglant ! Peut-on jouer un homme aussi cruellement ?
Le Marquis
Quel tour ? Est-ce l'effet d'un transport poétique ?
Le Baron
J'étouffe.
Le Marquis
Explique-toi.
Le Baron
L'aventure est unique. Je ne puis concevoir, ni digérer ce trait. C'est moi qui suis l'auteur de l'aveu qu'on lui fait ; Quand je crois sottement travailler pour moi-même. Perfide !
Le Marquis
Toi, l'Auteur ! De quoi ? De ce poème ?
Le Baron
Je m'écris en son nom : elle me l'a permis ; Et c'est pour envoyer mon ouvrage au Marquis !
Le Marquis
Quoi ! Ton cerveau pour moi s'est donné la torture ? Il a produit les vers dont j'ai sait la lecture ? Mais rien n'est plus charmant, mais rien n'est plus poli ! Voilà ce qui s'appelle un service d'ami. Mon cher, éclaircis-moi ce surprenant mystère.
Le Baron
Ah ! Je t'en ai trop dit ; et ma juste colère...
Le Marquis
Voilà ces Dames. Paix. Elles viennent à nous.
Le Baron
Je sens, à son aspect, redoubler mon courroux.
Scène 11
La Comtesse, Le Baron, Lucile, Le Marquis
La Comtesse
Messieurs, je viens tenir à tous deux ma promesse. Votre hommage, Baron, a su plaire à ma nièce ; Elle m'a fait l'aveu de ses vrais sentiments, Et j'unis votre sort au sien dans ces moments. Mon estime pour vous n'a plus rien qui m'arrête. Ma main sera, Marquis, le prix de votre fête. Que vois-je ? À ce discours, vous reculez tous trois ! On dirait que vos cours répugnent à ce choix.
Le Baron
Votre esprit m'a joué d'une façon cruelle, Et pour rendre aujourd'hui ma vengeance éternelle, Perfide, je vous vais épouser à l'instant.
Lucile
Juste ciel ! J'en frémis, quel supplice effrayant !
La Comtesse
Vous soupirez, ma nièce, et votre amant murmure D'un caprice pareil, que faut-il que j'augure ? Mais le Marquis lui-même est consterné comme eux. Leur silence me lasse ; et, pour former ces noeuds, Lucile, approchez-vous ; il est temps de conclure.
Lucile
Je me jette à vos pieds, ma Tante, et vous conjure De ne pas achever un noeud mal assorti.
La Comtesse
Je vous donne l'époux que vous avez choisi.
Lucile
Non ; un autre est l'objet de ma secrète flamme. À ce sincère aveu l'effroi force mon âme.
La Comtesse
Comment ! Vous n'aimez pas en effet le Baron ? Ah ! C'est donc le Marquis ?
Lucile
Ah ! Madame, pardon. Avec lui dans ce jour vous allez être unie. Par cet hymen cruel je suis assez punie. N'étendez pas plus loin votre rigueur sur moi.
La Comtesse
Votre bouche est sincère, et j'en crois votre effroi : C'est l'effort, où mon art a voulu vous contraindre. J'ai dévoilé votre âme, et je cesse de feindre. Vous outrez la réserve, et d'un si grand défaut, J'ai voulu vous punir, ou corriger plutôt. Ma Nièce, à l'avenir soyez moins défiante, Vous avez mal jugé du coeur de votre Tante ; Et pour vous le prouver, je veux qu'un doux lien Vous unisse au Marquis, et j'y joins tout mon bien.
Lucile
Quelle bonté !
La Comtesse
Ce mot doit calmer vos alarmes. Je ne suis point, Messieurs, éprise de vos charmes. J'ai feint de l'être, exprès pour éprouver son coeur, Et je borne mes voeux à faire son bonheur.
Le Marquis
Vous comblez tous les miens par ce bienfait, Madame...
Lucile
Comment le reconnaître ?
La Comtesse
Ah ! S'il change votre âme, J'en serai trop payée.
Lucile
Oui, je vous le promets. Vous serez mon conseil, mon guide désormais ; Et vous m'ouvrez les yeux sur mon erreur extrême . . . . . . . . . . . . . . De son trop de réserve , on est dupe toujours ; Et la sincérité sert mieux que les détours.
Le Marquis
Mon chant a le dessus, et de ta poésie Je recueille le fruit, dont je te remercie.
Lucile
Moi, j'ai pu disposer des vers que vous rimez. Dans Villedieu, Monsieur, ils sont tous imprimés ! Et la plaisanterie est le juste salaire Que méritent les soins d'un auteur plagiaire.
Le Baron
Copiste, selon vous, je puis, à d'autres yeux, Paraître original, et vous fais mes adieux.
La Comtesse
Au pigeon, pour le coup, la colombe est ravie.
II sort.
Le Baron
Certaine tourterelle, en secret mon amie, Va m'en dédommager, et je cours la trouver. L'hymen est une cage ; heureux de s'en sauver !
Scène 12
Le Marquis, Monsieur du Berceau
Le Marquis
De Monsieur du Berceau que tout l'art se déploie : Qu'il célèbre ma gloire, et qu'il peigne ma joie.
Monsieur du Berceau
Me voici prêt, Monsieur, vous serez satisfait. Pour ne laisser nul vide, agréez qu'un ballet Précède l'artifice.
Le Marquis
Étant fait à la hâte, Sera-t-il bon, parlez ?
DIVERTISSEMENT d'artificiers et d'artificières.
Monsieur du Berceau
Oui, Monsieur, je m'en flatte. Je n'ai garde, vraiment, d'en donner de mauvais ; On n'accorde ce droit qu'à Messieurs les Français. Que des artificiers la Troupe se signale, Et que leurs entrechats remplissent l'intervalle. Favoris de Vulcain, secondez-moi, morbleu ! Tonnons, lançons la foudre, et mettons tout en feu. Forçons ici la nuit à nous prêter ses voiles : Faisons, en plein midi, saisons voir des étoiles ; Qu'une horrible comète épouvante les yeux. Non ; désarmons mon bras, à l'exemple des Dieux. Que le calme et le jour succèdent au tonnerre ; Que la charmante Iris les annonce à la terre ; Que son arc soit nué des plus tendres couleurs, Et qu'il soit applaudi de tous les spectateurs.