Comédie · 1904

Le Prix d’une Gifle

de Georges Courteline

Représentation
≈ 10 min
Distribution
5 hommes
Répliques
77
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Petin N 21 ≈ 4 min 1
Legaffeur H 8 ≈ 3 min 1
Le Président H 33 ≈ 2 min 1
Le Substitut H 6 ≈ 1 min 1
Bougnasse H 4 ≈ 1 min 1
L'Huissier H 4 ≈ 1 min 1
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Le Prix d'une Gifle

Scène 1

L'Huissier, Petin, Bougnasse, Le Président, Le Substitut, Legaffeur, Le Brigadier

L'Huissier

Petin contre Bougnasse ! - Petin !

qui s'avance

Petin

Présent.

L'Huissier

Bougnasse !

Bougnasse

Présent.

Les deux hommes s'assooient.

L'Huissier

Approchez ! Placez-vous ici... Et vous là. Vous pouvez vous asseoir.

Le Président

Levez-vous. Vous vous appelez Potin ?

Petin

Marc Hippolyte, Oscar.

Le Président

Comment ?

Petin

Marc, Hippolyte, Oscar.

Le Président

Marquis ?... Vous êtes marquis ?

Le Substitut

Marc, Hippolyte, Oscar. Ce sont ses prénoms.

Le Président

Ah fort bien ! Vous ne pouvez pas ouvrir la bouche !... Votre âge ?

Petin

Cinquante ans.

Le Président

Vous prétendez que Bougnasse vous aurait donné un soufflet ?

Petin

Oui, Monsieur le Président.

Le Président

Où ça ?

Petin

En pleine figure.

Le Président

Tâchez donc de comprendre ce qu'on vous dit.

Le Substitut

On vous demande en quel lieu et non à quelle place.

Petin

Pardon !.... À la « Nouvelle-Athènes ! »

Le Président

Racontez-nous comment le fait s'est passé.

Petin

Monsieur, je vous dirai une bonne chose que c'est Monsieur Bougnasse qui m'a provoqué. Il faut vous dire que nous nous connaissons depuis les temps les plus reculés, que je l'ai eu pour témoin à ma noce, et qu'il venait dîner chez nous tous les jeudis à preuve qu'on faisait du veau, du navarin, des côtelettes à la casserole, des pieds de mouton, du petit salé au choux des...

Le Président

C'est bien, c'est bien. Et après ?

Petin

Bon ! Un beau jour, qu'est-ce qu'il fait ? Il se tire des pieds avec ma femme. Vous voyez d'ici ma tête. Je me dis : « Toi, mon vieux, que je te choppe jamais et tu verras si tu y coupes ! » Et, en effet, l'autre soir, voilà-t'y pas que je le rencontre au coin de la place Pigalle et du boulevard Rochechouart ? « Ah ! Te voilà que j'y fais. - Oui, qu'y me fait. Me voilà. - Eh ben, t'es un joli coco, que je lui fais. - À cause de quoi ? - À cause que tu t'es conduit comme le dernier des derniers. Tu m'as barboté ma femme, c'est des choses qui ne se font pas. Ou alors qu'est-ce qu'on est ? Un mufle ! - Eh ben, qu'y me fait, allons au café, qui me fait, nous causer sns en prenant un verre » , qui me fait. C'est très bien, nous entrons à la nouvelle-Athènes. Et là, voilà Monsieur Bougnasse qui commence à biberonner un bock, deux bocks, trois bocks, quatre bocks ! Une fine pour faire passer la bière, un rhum pour faire passer la fine, un kirch pour faire passer le rhum, tant et si bien qu'y se met à devenir insolent, je ne sais pas à propos de quoi. Disant que les femmes étaient toutes les mêmes, vadrouilles, volailles et compagnie, que la mienne valait pas les quatre fers d'un chien et que tout ça c'était de ma faute. Épaté, je veux placer un mot. « En voilà assez qui me fait. Et là-dessus cette brute...

Bougnasse

Cette brute!

Le Substitut

J'invite la partie civile à ne pas invectiver le prévenu, où je me verrai forcé d'attirer sur sa tête les justes sévérités de la loi.

Le Président

Vous entendez ?

Petin

J'entends, j'entends !... Je retire « brute ». Ce galant homme, cet homme du monde, ce dernier représentant de la bonne éducation et de la saine courtoisie française, m'envoya une paire de gifles qu'on dut entendre de Vaugirard.

Le Président

Et c'est tout ?

Petin

Mon Dieu, oui, c'est tout.

Le Président

Ce n'est pas bien grave. Monsieur le substitut ?

Le Substitut

Je m'en rapporte à la sagesse du Tribunal.

Bougnasse se lève.

Le Président

Vous pouvez vous asseoir... Bougnasse! Vous avez un avocat ?

Bougnasse

Oui, Monsieur le Président. J'en ai arrêté un pour trois francs cinquante, tout à l'heure, à la buvette, Maître Legaffeur...

Le Substitut

C'est cet ex-substitut de province qui a été révoqué au dernier changement de ministère et qui s'est depuis fait inscrire au barreau.

Le Président

Il devrait être ici, c'est insupportable.

L'Huissier

Le voici, monsieur le président.

Le Président

Allons, maître Legaffeur, allons ! Le tribunal vous attend.

Legaffeur

Je suis prêt.

Le Président

Vous savez de quoi il s'agit ?

Il vient se placer derrière la petite tribune réservée à la défense et il commence à plaider.

Legaffeur

Petin contre Bougnasse... Euh ! Euh !... Ne vous inquiétez pas, monsieur le président. Messieurs, Si jamais prévention n'eut pas besoin d'être soutenue, c'est bien celle qui me vaut l'honneur de prendre aujourd'hui la parole devant vous. À peine au sortir de l'enfance, l'homme que vous avez à juger et que vous jugerez, j'en suis sûr, avec toute la sévérité que votre intégrité comporte, donna les signes les moins équivoques d'une nature réfractaire à tout bon sentiment. À cinq ans, il rouait de coups sa pauvre mère et il lui dérobait ses économies qu'il gaspillait en acquisitions de sucres d'orge et de cigares de cacao !... Vous dépeindrai-je, messieurs, la poignante douleur qui étreignait à ces cruels instants le coeur de cette excellente femme ? Hélas ! L'indignation m'étrangle, et...

Le Président

Un mot, maître. Je ne me trompe pas ? Vous requérez bien l'application de la peine ?

Legaffeur

Avec la dernière énergie !

Le Président

Mais vous êtes avocat !

Legaffeur

Moi ?

Le Président

Dam !

Souriant.

Avec volubilité.

Il plaide.

Legaffeur

Eh ! C'est pardieu vrai ! Ce que c'est que l'habitude !... Je me croyais encore substitut. Simple distraction. Plaise au Tribunal adopter mes conclusions, déclarer mon client recevable en sa plainte et condamner la partie adverse à cinquante mille francs de dommages et intérêts. Messieurs. Si jamais le bon droit d'un homme odieusement dépouillé sauta aux yeux de magistrats intègres, c'est bien, j'ose le dire, en l'espèce : Petit-fils d'un lieutenant-colonel de l'Empire qui laissa ses os à Iéna pour la défense des libertés qui nous sont chères ; fils d'un grenadier de la garde qui, sous les murs de Sébastopol, conquit l'étoile de l'honneur à la pointe de sa baïonnette. Petin, messieurs, est l'honnête homme dans l'acception la plus large du mot. Dès l'âge, le plus tendre il montra un penchant irrésistible pour la vertu, et par son application, par son amour du travail, il sut conquérir l'estime de ses professeurs et la tendresse de ses parents. L'heureuse famille. messieurs !... Qu'il me soit permis d'attarder un instant mes yeux sur le riant tableau que leur offrent monsieur et madame Petin père et mère, étreignant de leurs bras, les yeux baignés de douces larmes, le fils, espoir de leurs vieux ans, le fils...

Le Président

Un mot encore, maître Legaffeur. C'est bien pour Petin que vous plaidez ?

Legaffeur

Certainement.

Le Président

Mais vous êtes l'avocat de Bougnasse.

Souriant.

Changeant de ton.

Il plaide.

Legaffeur

Bah ? C'est bien possible, après tout. Une simple erreur ! Je m'étais trompé de client. Plaise au tribunal adopter mes conclusions, renvoyer mon client des fins de la poursuite et condamner la partie civile aux dépens ! Messieurs, un lapsus linguae, dont votre clairvoyance a déjà fait justice, me faisait dire tout à l'heure de Petin ce que la plus stricte bonne foi me fait dire à présent de Bougnasse. Si jamais...

Le Président

Maître, l'heure s'avance. Si vous voulez, nous allons traiter à forfait pas de plaidoirie, pas de prison.

Legaffeur

Parfaitement ; Monsieur le Président.

Le Président

Seize francs d'amende. Vous pouvez vous retirer.

Bougnasse

Messieurs.

Petin

Combien ?

Le Président

Seize francs. `

Petin

Seize francs !.... Voilà un drôle qui me tombe dessus sans motif, une soufflette en plein café, et il en est quitte pour seize francs.

Le Président

Ah ! Vous allez vous taire, n'est-ce pas ?

Petin

En Angleterre.

Le Président

L'Angleterre n'a rien à voir là-dedans. Laissez-nous tranquilles c'est jugé.

Petin

Il est joli, le jugement !

Le Président

Plaît-il?

Petin

Des mufles, ces gens-là... Des mufles !

Pétin, empoigné au collet, est amené devant le Tribunal.

Le Président

Gardes, emparez-vous de cet homme.

Le Président

Retirez vos paroles

Petin

Avec un peu de sauce !

Le Président

Vous les maintenez ?

Petin

Absolument ! Étant donné le prix d'une gifle, un gros mot doit coûter dans les deux francs cinquante, je serais donc bien bête de faire des platitudes.

Le Président

Monsieur le substitut.

Le Substitut

Je requiers l'application de la loi.

Le Président

Le Tribunal, après avoir délibéré. Attendu que le présent jour Pétin a qualifié de mufles les magistrats siégeants en audience publique ; que ce propos tenu à haute et intelligible voix, puis maintenu, constitue un grave attentat au caractère et à la dignité de ces personnages ; qu'il constitue le délit prévu et puni par la loi d'outrage à des magistrats dans l'exercice de leurs fonctions ; par ces motifs, faisant application de l'article 222 du Code pénal, ainsi conçu : « Lorsque les magistrats auront reçu quelque outrage, celui qui les aura outragés sera puni d'un emprisonnement d'un mois de deux ans ; si l'outrage a eu lieu à l'audience, l'emprisonnement sera de deux à cinq ans. » Condamne Petin à deux ans de prison.

Petin

J'ai deux ans de prison à c't'heure ?

Le Président

Emmenez.

Petin

On m'a fichu une gifle, et, par-dessus le marché, on me flanque deux ans de prison.

Le Brigadier

C'est bon ! C'est bon ! Vous causerez demain.

La voix se perd dans l'éloignement.

Petin

Si j'avais supposé qu'une gifle coûtât seize francs à donner et deux ans de prison à recevoir...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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