Acte I
Scène 1
Clarimand, Clorinde
Clarimand
Clorinde, je l'ai dit, et je vous le commande ; C'est vous prescrire un point que votre esprit demande ; Caressez Amédor ; pensez à m'obéir.
Clorinde
M'ordonnant de l'aimer, on me le fait haïr.
Clarimand
Ma soeur, est-ce avec moi qu'il faut faire la fine ? Je sais juger du coeur en dépit de la mine ; J'oserais bien jurer, lisant dans ton esprit, Quand ta bouche s'en plaint que ton âme en sourit : Appelle-moi cruel, blâme mon insolence ; C'est te faire une aimable et douce violence ; Te porter à l'amour ? Ah ! L'étrange action ! Mais qu'on souffre aisément cette punition ! Bien, je veux t'épargner ; ton respect me surmonte, Ton silence me plaît qui parle par ta honte, Et sans plus te presser j'entends à cette fois Pour avoir trop d'amour que tu n'as point de voix.
Clorinde
Mauvais, vous me feriez folle par complaisance.
Clarimand
Donne ta modestie à ma seule présence, Devant moi fais la froide, ajuste un entretien Ou me faisant honneur on connaisse le tien, Parle peu, réponds moins, qu'à peine on me regarde : Ailleurs, contre tes traits qu'un coeur n'ait point de garde, Emploie un même esprit et discret, et charmant, À me traiter en Frère, Amédor en Amant.
Clorinde
Pour vous plaire il faut donc que je me sacrifie.
Clarimand
Assez facilement, comme je m'en défie.
Clorinde
Et bien, vous me verrez complaisante à ce point...
Clarimand
Peut-être d'accomplir ce que je ne veux point.
Clorinde
D'accorder à vos voeux ce qu'aux siens je refuse, Et vos commandements me serviront d'excuse : Est-ce peu de faveur, le souffrir et le voir ? Mes yeux rechercheront des traits dans mon miroir, Dont l'agréable effort plein de force et de charmes Semblera le combattre en lui rendant les armes ; Je le dirai mon coeur, mon âme, mon désir, Et vivrai tellement qu'il mourra de plaisir.
Clarimand
Tout doux, au premier mot tu vas dans l'amourette : Mais quoi ? Pour m'obliger tu ferais l'indiscrète ? Ah ! Vraiment c'est montrer un excès d'amitié, Et ton aveuglement me porte à la pitié ; Tu prends déjà l'amorce, et tu ressens l'atteinte, Simple, et tu ne vois pas que ce n'est qu'une feinte, Que pour faire l'essai de ta légèreté J'ai donné ce combat contre ta fermeté ; Ton humeur deviendrait coupable d'innocente, Je t'aime plus farouche et moins obéissante : Non non, retranche un peu de tout ce beau dessein ; Crois-tu que je te mette un Amant dans le sein ? Que j'assemble vos coeurs, et sa bouche à la tienne ? Ce qu'un autre eût puni, qu'un Frère le soutienne ? Qu'étant de ta vertu moi-même suborneur, J'achète mes plaisirs au prix de ton honneur ? À prendre ainsi la loi que j'ose te prescrire, Tu me ferais rougir où je ne veux que rire.
Clorinde
Que vous m'embarrassez en d'inutiles soins ! Que demandez-vous donc ?
Clarimand
Que tu me donnes moins ; Que flattant Amédor d'une simple caresse, Tu ne prennes de lui que le nom de Maîtresse : Afin qu'en cet accès, tous ses esprits contents M'en donnent chez Clytie, où je passe mon temps.
Clorinde
Doncque vous nous jouez, ainsi l'une pour l'autre ; Pour aller à sa soeur, vous lui donnez la vôtre.
Clarimand
Du moins en apparence ; et je crois que ton coeur, Sans y mettre du tien, se rendra son vainqueur : Ainsi, par une flamme ingrate et mensongère, Je rirai de la Soeur, et tu riras du Frère.
Clorinde
Vous ne regardez en cela que pour vous, Ce travail est fâcheux, qui vous sera bien doux ; Vous demandez de moi la vertu par le vice, Que je me tienne droite au fonds d'un précipice ; Mais il est difficile autant comme ennuyeux D'avoir un coeur de glace, et le feu dans les yeux.
Amédor paraît.
Clarimand
Tu te moques, ma Soeur : aujourd'hui c'est l'usage ; Le coeur plus froid saura payer d'un bon visage ; Le mensonge obligeant attire notre foi : Engage tes appas, et ne retiens que toi ; Fais jouer les ressorts des yeux et de la bouche, Touche un Dieu, si tu peux, garde que rien te touche ; Parle, flatte, promets, et ne tiens rien du tout ; C'est comme on les surprend, comme on en vient à bout : Rire, tromper un homme, est-il plus douce peine ? Mis en voici l'objet, que le hasard t'amène : Courage, tu palis ; je vois tes sens blessés ; Mors ta lèvre et tes gants ; tiens les yeux abaissés ; Ce vermillon mêlé rend ta blancheur plus vive.
Clorinde
C'est que mon front rougit qu'on me traite en captive.
Scène 2
Clarimand, Amedor, Clorinde
En lui présentant sa Soeur Clorinde.
Clarimand
Serait-ce pour me voir qu'Amédor vient ici ? Je n'ai, pour l'obliger, qu'à dire, (la voici :) Ah ! Que vous m'en voulez bien moins qu'à cette Belle ! Vous ne venez çà moi, qu'afin d'être avec elle ; Même votre oeil me dit, en cherchant ses appas, Que celui qui me rit ne m'y demande pas.
Amedor
Non plus que votre coeur m'appelle vers Clytie, Lorsque vous y dressez sans moi quelque partie.
Clarimand
J'en dresse une en effet que tu ne peux savoir. C'est pourquoi je vous laisse, et je m'en vais la voir.
Amedor
Traitez humainement ma Soeur, à la pareille.
Puis s'arrêtant sur le bord du Théâtre et prêt à s'en aller.
Clarimand
N'épargnez pas la mienne, et je vous le conseille. Toutefois elle est simple, et lui si glorieux, Que je crains qu'un éclat lui donne dans les yeux : Ces beaux mignons frisés, avecque leurs moustaches Échauffent plus le sang que ne font les pistaches ; La cadenette, l'or, la plume, et les brillants Leur donnent ces faux noms de beaux et de vaillants ; Et c'est par où une fille s'engage, Qui juge sottement de l'oiseau par la cage. Que de cérémonie, et de sourds compliments ! Voyons-les, écoutons leurs discours de Romans.
Amedor
Accordez à mes voeux cette faveur entière, Madame, vous prendrez le siège la première.
Clorinde
Si je fais cette faute, et dans votre maison, C'est pour vous obéir plutôt que par raison.
Clarimand
Voilà suivre les tons d'une commune gamme ; Après, sur cet accord ils chanteront...
Amedor
Mon âme !
Clarimand
Justement, c'est le mot ; achève.
Amedor
Mon désir ! Mes yeux auprès de vous ne savent que choisir ; La bouche ici me rit, là votre sein m'attire, Ils font tous deux ma joie, et tous deux mon martyre : Hélas !...
Clorinde
Tranchez ce mot trop intentionné.
Clarimand
C'est pourtant du plaintif et du passionné.
Clorinde
Pour cette belle humeur dont un Amant se pique Vous êtes sérieux et trop mélancolique.
Amedor
Vous avez dans vos yeux de quoi me divertir.
Clorinde
Je vous cède, Monsieur, et n'ose repartir.
Clarimand
La traite, en ce chemin ne sera pas trop grande ; Attends qu'il ait parlé d'encens, de voeux, d'offrande.
Clorinde
Que de peine ! Monsieur ; c'est un masque tombé.
Clarimand
S'il parle de son coeur, tu l'auras dérobé ; Laisse-lui dire au moins (Je meurs, je vous proteste,) Et tous autres mots qui lui seront de reste : Ah ! Ce masque fâcheux a troublé sa leçon.
Clorinde
Ne le trouvez-vous pas d'une belle façon ?
Amedor
Les yeux sont bien fendus, le front fait à garcette.
Clarimand
Mets-y la bouche encore.
Amedor
Et l'étoffe est fort nette : Que j'aime ce velours, et qu'il est d'un beau noir !
Clorinde
Faut-il un compliment encore à vous asseoir ?
Amedor
Souffrez qu'en vous rendant...
Clorinde
Ah ! vraiment, peu de chose.
Amedor
Je prenne ce galon.
Clarimand
Rimez, couleur de rose.
Amedor
De qui le vif éclat et s'efface, et se plaint Que l'incarnat pâlit auprès de votre teint.
Clarimand
Il donne dans l'esprit, et va dans les pensées ; Ce style est de haut prix, et pour les mieux chaussées : Muette à ces beaux mots la Niaise rougit.
Clorinde
Ce n'est que d'un ruban, après tout, qu'il s'agit : Mais vous n'en portez point qui ne soit à la mode.
Clarimand
Voilà ce qu'au discours l'ignorance accommode : Puisqu'ils y sont tombés, laissons-les en ce point Coucher tout le Palais sur un méchant pourpoint ; Je puis, dans un jargon qui déjà m'importune, Les remettre à leur foi sans crainte de fortune.
Clorinde
À cause du faux jour, et d'un volet fermé, Je pensais que ce noeud fût de Diable enrhumé ; Je suis d'avecque vous pour l'Espagnol malade, La couleur en est morne, insensible, et trop fade, Astrée a fait son temps ; Céladon est laissé ; Vous êtes aujourd'hui dessus l'amant blessé ; Que votre assortiment mérite qu'on l'admire ! Vous n'avez rien sur vous qui ne me semble rire ; Ce demi-parasol que fait votre collet Tient Gênes, Pontinar, et Venise au filet ; Je vous trouve le pied pour le bas et la botte La tête pour la plume élevée ou qui flotte, Tout vous sied noblement, et casaque et manteau, Dirai-je sans rougir que je vous trouve beau ?
Amedor
Madame, épargnez-moi ; cette louange extrême Comme indigne plutôt me fait rougir moi-même ; C'est presque me chasser de chez vous tout à fait.
Clorinde
Cette cause aurait-elle un si mauvais effet ?
Amedor
Non, mais un Cavalier qui peut tout sur mon âme M'attend au rendez-vous...
Clorinde
Ou plutôt une Dame.
Amedor
On ne me compte pas au nombre des heureux.
Clorinde
Ni des plus languissants, ni des plus amoureux.
Scène 3
Clarimand, Clytie
Clarimand
Vous en riez, Clytie ?
Clytie
En ces fausses alarmes C'est bien vous qui ririez si je versais des larmes.
Clarimand
Et toutefois sans moi le scandale était grand ; Connaissez le service au moins que l'on vous rend.
Clytie
Vous faut-il embrasser ici pour récompense ? Oui, vous le souffririez ; mais l'heure m'en dispense ; Ces Amants que ma porte avait mis en débat Ne nous permettent pas un si plaisant combat.
Clarimand
Comme ils se disputaient tous deux la préférence J'ai su les accorder en cette occurrence, Partageant à chacun la porte pour entrer ; Avouez que le sort, qui m'a fait rencontrer, Vous oblige autant qu'eux en rompant leur querelle...
Clytie
Grande, et qui méritait de me mettre en cervelle ; On ne me vit jamais triste à si bon marché, Même on tient que je ris quand je pleure un péché.
Clarimand
Cette humeur est du temps, elle est fort agréable ; D'autres ont l'esprit fort, mais bien moins sociable, Qu'aucun mal n'intimide et rien ne flatte aussi, Froids parmi les plaisirs comme dans le souci ; Vous donnez seule au mal un visage de joie, Et pour devenir gai c'est assez qu'on vous voie. Mais ce couple d'Amants vient comme il est instruit, Qui ne vous fera pas l'amour à petit bruit.
Clytie
Ils en ont déjà fait assez devant la porte Pour croire tout perdu, toute la maison morte.
Le Capitan et le poète viennent l'un par une porte, et l'autre par une autre en tenant chacun sa gravité.
Clarimand
Ils n'ont dans ce combat épargné que du sang : Les voici ; mais voyez comme ils tiennent leur rang.
Clytie
Sans la loi qu'en entrant vous leur avez prescrite Ils n'eussent pu jamais accorder leur mérite.
Clarimand
Cet honneur de l'entrée en a fait détester D'aussi sots à l'offrir qu'eux à le disputer.
Clytie
On dirait que l'orgueil à pas comptés chemine.
Clarimand
Faites la sérieuse, et tenez bonne mine.
Scène 4
Taillebras, De Lyzante, Clarimand, Clytie
Taillebras
Le foudre des combats, l'effroi de l'Univers.
De Lyzante
L'Apollon de ce siècle, et le maître des Vers.
Puis parlant à soi-même.
En frappant de sa gaule sur sa jambe par bravade.
Taillebras
M'interrompre ? Parler ? Ah ! Ventre ! Quelle audace : Jette ce Mirmidon jusques dessus Parnasse ; Que là, de ses désirs amoureux et hautains Il aille entretenir ses neuf vieilles Putains, Et que ce farfadet pour guérir sa migraine Boive tout l'Hélicon, puise tout l'Hippocrène : Coeur royal, sois moins noble, et daigne le haïr ; Il monterait Pégase en vain pour me fuir ; Ah ! Que s'il méritait... Mais excusez, ma Reine ; L'amour demande seul et mes feux et ma peine, Le respect qui me lie oblige mon courroux D'épargner des transports qui ne sont dus qu'à vous ; Sans cela...
Clarimand
Vos regards le réduiraient en poudre.
De Lyzante
Ce sont de vains éclairs qui n'ont jamais de foudre ; Eût-il celui du Ciel, pour me faire un affront, Le laurier que je porte en garantit mon front.
Clarimand
Il pare du Phébus, qui lui vaut une lame ; Sa lèpre est dans les os, et passe jusqu'à l'âme.
De Lyzante
Parlez mieux ; la Poésie est un poison divin.
Clarimand
Oui, mêlé dans le jus qu'on appelle du vin : C'est un art à mentir, à flatter, à médire, Qui charme un ignorant, pour ce qu'il se fait lire, Qu'on le nomme l'auteur d'Armide ou de Thysbé, Qu'il nous vante pour sien, ce qu'il a dérobé, Qu'au Marais, à l'Hôtel, l'un et l'autre Théâtre Rendent un peuple entier de ses vers idolâtre : Un essaim d'Avortons que le siècle produit Bat l'oreille des Grands, les assiège, les suit ; Paris en est farci, chaque Hôtel en fourmille, Il n'est point de réduit où l'un d'eux ne babille ; Ils se fourrent partout, les ruelles des lits S'empêtrent de leurs mots de roses er de lys.
De Lyzante
Non, pour ceux qu'au métier un premier jour applique, Je passe le commun, je suis poète comique ; Mercenaire ? Jamais grâce à Dieu, j'ai du bien.
Clarimand
Ô le noble courage ! Il y mange le sien : L'oisiveté, la faim à cet Art les appelle, Sont-ils accommodés ? Au Diable un qui s'en mêle ; Eussent-ils moins de force ou de rang qu'un Oison, L'un vante son courage, et l'autre sa Maison ; Et quoiqu'ils suivent tous la fortune apparente, Le vent seul est leur fonds, la fumée est leur rente ; Le laurier, pour montrer l'espoir qui les séduit, A la feuille fort belle, et n'a qu'un mauvais fruit ; Leurs titres les plus grands sont au front d'un Volume, Et leurs biens établis sur le son et la plume ; La terre de Parnasse est stérile en moissons, Elle a divers ruisseaux, pas un n'a de poissons ; Comme voleurs de nuit ils se servent de lime ; De pointe encore plus que les maîtres d'escrime, De cadence et de pieds plus que les baladins, Et font règle nouvelle à se montrer badins.
De Lyzante
Vous, qui même inventez des plaisirs qu'on ignore, En voulez-vous bannir un que le siècle adore ? Blâmer la Comédie, où vous allez souvent ?
Clytie
En effet, il a tort, il passe trop avant ; Il vous presque tous condamnés au supplice, Et ma chambre eût passé pour celle de Justice ; Les galères étaient votre moindre tourment ; Mais j'eusse eu le rappel pour un si noble Amant
En regardant Lyzante de travers par bravade.
Montrant et faisant arser son épée.
Taillebras
Amant ? C'est le flatter ; et tout autre est indigne D'un titre qui n'est dû qu'à mon amour insigne : Et souffrir mon mérite être en comparaison Avec un ?... Ah ! Monsieur, que vous avez raison ! Vous m'avez dérobé ce que je voulais dire ; Vous êtes galant homme, et propre à la Satire ; De parler après vous ? Dieu me damne, on ne peut ; Et celle-ci Pour moi parle quand elle veut : Au milieu d'une armée on s'anime à l'entendre, Où le canon, de peur fuit, et n'ose l'attendre ; Elle a mis sur les prés plus d'hommes à l'envers Que les Poètes du temps n'ont fagoté de vers, Plus épanché de sang à rougir mille plaines Qu'eux d'encre à charbonner des feuilles toutes pleines ; Seule, et sans implorer ces vendeurs de renom, Au Temple de Mémoire elle a gravé mon Nom ; On le lit à l'entour des Colonnes d'Hercule, Peint en lettres de feu dessus le Mont qui brûle ; Sur le Caucase aussi les neiges de cent ans Le gardent par respect à l'épreuve du temps ; C'est de lui qu'on oit bruire et le Gange, et l'Euphrate ; Ce nom de Taillebras dans tout le monde éclate ; Il n'est point de pays qui lui soit étranger, Il est Turc à Byzance, et More dans Alger ; Les États n'ont de loi qu'il ne leur ait permise, Il fait les Rois en France, et les Ducs à Venise : L'Espagne m'a nourri moins de lait que d'orgueil, L'honneur de mon berceau m'affranchit du cercueil ; Ou, si je dois mourir, c'est d'un coup de tonnerre, Il faut pour mon sépulcre un tremblement de terre.
Clarimand
Comme l'Impertinent extravague à son tour ! Il fait son Épitaphe, et croit faire l'amour : Tous ces exploits en l'air, que tes discours nous vantent, Loin de te faire aimer au sexe, l'épouvantent.
Clytie
C'est un vice du ventre, et de la Nation.
Clarimand
On ne croit tes pareils qu'à bonne caution
Taillebras
Tes pareils ? Ventre ! Tes ? Est-ce ainsi qu'on me berne ? Moi, qui n'ai d'élément...
Clarimand
Que l'air d'une taverne.
Taillebras
Que celui de la gloire, et de tant de splendeurs, Dont je refuis l'éclat, ennoyé des Grandeurs ; Et me sangler d'un tes ? Moi, moi, qui fais litière D'Excellence, d'Altesse, et de telle matière ? Tes pareils ? Mais j'ai tort de me plaindre en ce point ; Il parle de pareils, et moi je n'en ai point.
Clarimand
Il est vrai ; mais il faut ajouter, de folie.
Clytie
Un amant en fureur, l'autre en mélancolie ? Dedans un désespoir l'un et l'autre jetés ? C'est trop d'excès vers moi, vers eux de cruautés.
De Lyzante
Souffrez-vous ce pouvoir qui n'est pas légitime ? Celui touche à l'Autel, qui corrompt la victime ; Il vous offense en nous, et cruel à nos voeux L'insensible qu'il est pense éteindre nos feux ; Mais...
Taillebras
Quoi, mais ? Oses-tu hors ce point y prétendre ?
Clytie
Cessez vos différents, je ne les puis entendre ; Je remets ce débat à mon premier loisir : Allons au cabinet rire de ce plaisir.
Acte II
Scène 1
Beaurocher, La Dupré
Beaurocher
Encore un, ma Mignonne, et mon ardeur s'apaise ; Que tu cherches de grâce à faire la mauvaise !
La Dupré
Arrête, Beaurocher ; mais non, poursuis toujours.
Beaurocher
Que ne puis-je baiser encore ton discours ! Mon coeur, à ce signal d'une douce escarmouche, Va recueillir ces mots jusques dessus ta bouche ; Tes yeux rendent aux miens par mille traits volants Des paroles de feu pour des baisers parlants ; Cet art dont tu souris tu l'as appris à Rome, Ce n'est pas d'aujourd'hui que tu sais prendre un homme.
La Dupré
Ni toi ces fruits d'amour dérobés sans parler ; Un autre les demande, et tu les sais voler, Un baiser accordé te semblerait trop fade, À ton goût peu de fiel assaisonne une oeillade, Tu veux de mes faveurs qui te plaisent le mieux Le refus par la bouche, et le don par les yeux : Ton gré m'est un miroir, où mon front s'étudie, Qui me rend l'action plus douce, ou plus hardie, Qui compose ma mine, et règle mes attraits.
Beaurocher
Mon nom te garantit aussi de mille traits : J'ai chassé de ta porte un gros de Janissaires ; Tu ne redoutes plus Filous ni Commissaires ; Je t'ai faite, en un mot, par l'effort de ma main Reine en titre formé du faubourg saint Germain ; On adore tes yeux, comme on craint mon courage ; Tu contemples du port tes Soeurs dans le naufrage ; L'Anglaise, la Flamande, ou Lyze, ou Colichon, N'oseraient regarder l'ombre de ton manchon ; Qui te fâche, il est mort, autant j'en expédie ; On t'offre le tapis même à la Comédie, On y marque ta loge, et le vaillant Portier À te la conserver signale son métier ; Ton carrosse est suivi de Laquais, et de Pages, Tes Soeurs les craignent tant, tu les as à tes gages ; Le nombre des Seigneurs qui passent par tes bras Hausse à deux mille écus la rente de tes draps ; Ton navire, flottant à voiles dépliées Rend déjà tes faveurs des Princes enviées ; Tant !...
La Dupré
Quoi ?
Beaurocher
De Cordons bleus, de panne, et de velours !
La Dupré
N'en étant point fâché, n'en es-tu pas jaloux ?
Beaurocher
Non, je me charge peu de peine imaginaire.
La Dupré
Ils ne l'ont qu'à l'emprunt, et tu l'as ordinaire. Mais j'entends quelque bruit : esquive promptement, Passe là. Non reviens ; c'est l'Ami Clarimand.
Scène 2
Clarimand, La Dupré, Beaurocher
Clarimand
Puis-je aller plus avant ? J'ai troublé le mystère.
La Dupré
Clarimand rit toujours, et ne saurait se taire.
Clarimand
Vos visages contraints n'ont pas leur action ; Je devine le reste, et sait la faction, Peu de temps vous a mis ou mettait à la crise ; Ou la belle Dupré contrefait la surprise.
La Dupré
Je la suis en effet, mais c'est de voir ici Un qui n'a plus de nous mémoire ni souci.
Beaurocher
Un, qui donne du nez dedans le mariage, Et n'appréhende point ce périlleux voyage.
La Dupré
Qui dit, ne s'attachant qu'à des filles de bien, Fi des Dames d'amour, et de leur entretien ; Mais enfin dégoûté d'une même viande Ce pigeon viendra chercher de plus friande, Et lors...
Clarimand
Je pourrai bien crier cent fois (De l'eau !) Que l'on me laissera brûler dedans ma peau.
La Dupré
Garde au moins, que surpris de ces flammes nouvelles Il n'y laisse pour gage ou le bec, ou les ailes.
Clarimand
Encore en auriez-vous peut-être quelque ennui, Vous pleureriez demain sur ma mort d'aujourd'hui, Vous n'avez jusqu'ici débaptisé personne, Humaine, pitoyable, aumônière, et trop bonne.
La Dupré
Doncque vous en contez, agréable Moqueur ?
Clarimand
Ce ne sont pas de ceux qui touchent votre coeur ; Ces grands conteurs ne font rien moins que votre conte, Qui laissent, au lieu d'or, du vent et de la honte : Le meilleur qu'il vous faut c'est un Comte Allemand ; Je veux qu'il soit cheval, et parle vieux Roman ; Et qu'il n'ait rien de noble, excepté la dépense ; Si la crasse en est jaune, on le frotte, on le panse ; On devient honnête homme à vos yeux par le coût : Est-il froid d'appétit, lui faut-il un ragoût ? Aussitôt on mettra la céruse en campagne, Les essences, le blanc et vermillon d'Espagne, Ou les plus raffinés qui baisent en Français, De peur de s'engraisser, n'y mettent pas les doigts. Si l'ennui du logis vous chasse dans le Temple, C'est pour mieux faire un mal dessus un bon exemple ; Au milieu du respect, des voeux, de l'oraison Vous mêlez des attraits, des feux, et du poison ; Vous savez mollement jouer de la prunelle, L'un des yeux contre terre, et l'autre en sentinelle ; Ne trouvant pas Roger, vous songez à Roland, Et vous allez à Dieu pour chercher un galant : C'est peu de se farder jusques dans les yeux même, Se pincer, s'embellir par un tourment extrême, Porter au lieu de mouche, et comme incisions, Des sièges sur la joue et des occasions ; Vous feriez comme Iris, qui docte en votre vie Se fit même fouetter pour en donner envie.
Beaurocher
C'était de nos froideurs, sur elle se venger : Iris, est-elle ici ? C'est un nom étranger.
La Dupré
Je l'ai connue à Rome, et quoique plus novice, Avec elle j'étais...
Clarimand
Compagne d'exercice ?
La Dupré
Peu d'autres la voudraient imiter à ce prix.
Clarimand
D'elle viennent ces traits que vous avez appris.
La Dupré
L'usage fait cet art ; qu'y pouvais-je connaître ? Je n'avais pas douze ans, et commençais à naître.
Clarimand
Naître, en termes d'honneur et pour bien discourir, C'est lorsqu'un pucelage est éclos pour mourir ; Selon vous c'est le point où l'on commence à vivre. Mais Iris, Beaurocher, n'était pas sur son livre ; Vous tenez en Greffiers registres des Berlans, Et semblez ces Oiseaux qu'on met pour appelants.
Beaurocher
Appelants ? Cette secte est trop mon ennemie ; Si je passe mon temps, c'est hors de l'infamie ; Noble...
Clarimand
Un peu malaisé.
Beaurocher
Ce plaisir m'est permis : Laissons toute riotte, et vivons en amis.
Clarimand
Je le veux ; et du moins le sujet qui m'amène Te servira de foi d'une amitié certaine. Tu sais que mon humeur est de rire en tous lieux, Que je vois du faux or aux Idoles des Dieux, Et n'était que le Ciel ou s'éloigne ou se cache Que je m'efforcerais d'y trouver quelque tache : N'aimant pas la fureur d'aller mordre si haut, Pour tomber de plus bas j'élève moins le saut ; Je regarde le Monde en diverse posture D'âge, de qualité, de sexe, et de nature ; Riche, pauvre, vilain, le noble, tout me sert ; Et je passe mon temps à voir comme on le perd : Je m'attache, il est vrai, depuis peu chez Clytie, Dont je trouve l'humeur à la mienne assortie ; Du dessein ? Que j'en ai ! C'est où je pense moins ; Et je pourrais tous deux vous en faire témoins.
La Dupré
On en parle pourtant ; c'est une prophétie...
Clarimand
Que ce siècle jamais ne verra réussie. On y parle Gazette, et d'Intrigue, et de Cour, Les plus polis du temps y font leçon d'amour ; Mais la meilleure pièce, et qui vaut plus à rire, C'est d'un vain Capitan... Aidez-moi pour le dire.
Beaurocher
Est-ce un de ceux qu'on doit jouer à ces jours gras ? Rodomont, Scanderberg, Fracasse, ou Taillebras ?
Clarimand
Ce dernier.
Beaurocher
Je connais le galant.
Clarimand
C'est lui-même : Un Poète avec lui, froid, d'un visage blême, Mais fantasque d'humeur autant que l'autre est prompt, Sont les deux d'aujourd'hui je veux te mettre en front : Souffrez pour un moment que je vous le dérobe.
La Dupré
Monsieur, à tout besoin disposez de ma robe.
Clarimand
Ces deux visages sont pièces de Cabinet.
Beaurocher
Voyons-les, qu'à chacun je leur taille un bonnet.
Scène 3
Clytie, De Lyzante, Taillebras
Clytie
Vos vers trop élevés vont dans l'idolâtrie; J'y vois beaucoup d'esprit, mais plus de flatterie.
De Lyzante
Pour n'y rien affecter, parmi les traits polis J'ai pourtant évité les roses et les lys ; J'ai cherché dans le doux la cadence et la rime ; On n'y trouvera pas une voyelle en crime : La Consonne n'a rien de rude ou discordant ; J'ai passé le bas style, et fui le pédant ; Comme vous n'êtes pas seule dedans le Monde, J'ai décrit vos beautés sans dire sans seconde.
Clytie
Que tout y soit divin, les couleurs et le trait ; On ne me connaîtra jamais à ce portrait : Souvent, pour trop flatter, le mensonge importune ; Vous m'y dépeignez blanche, et voyez, je suis brune : Vous deviez accorder votre esprit à vos yeux, Me mettre sur la terre, et non pas dans les Cieux.
De Lyzante
Où pourriez vous mieux être, étant un si bel Ange ?
Taillebras
Dans mon coeur, comme un lieu de plus digne louange : C'est où l'Honneur réside en un trône élevé ; Où le Sultan ferait gloire d'être gravé ; Où même l'Empereur, et les plus grands Monarques Viennent pour s'exempter de la rigueur des Parques : Mais si je les admets dans ce noble séjour, C'est pour y respecter vos traits, et mon amour ; On les y voit tremblants, afin de me complaire, Adorer à genoux ce bel oeil qui m'éclaire, Offrir à votre Image, avecque mon ardeur, Titres, et Majesté, Couronnes, et Grandeur.
Clytie
Couronnes ? Je serais à ce compte une Reine.
Taillebras
Sur toutes la première, et la plus souveraine.
Clytie
Mon extrême regret, c'est que de tant de bien Tout soit à mon portrait, et que je n'en ai rien, Passant pour mon Image, ah ! L'accident étrange ! Que je vaudrais bien plus, et gagnerais au change ! Mais qu'est-ce, qu'ajouter à mon état premier Des Royaumes en l'air, en terre du fumier ? Bâtir sans fondement des fortunes en songe ? Flatter la pauvreté par un rude mensonge ? La paille est préférable à tous ces vains trésors ; Ce sont, Reines de carte, et qui n'ont point de corps : À juger de nous deux selon cette posture, Vos feux et mes appas ne sont rien qu'en peinture ; Mais si la vérité se doit dire à tous deux, Rien ne peut accorder mas appas et vos feux.
Taillebras
Je sais bien qu'elle m'aime, et qu'elle me révère ; Elle rit, (Dieu me damne,) en faisant la sévère ; Elle me tâte, et veut dessous un feint malheur Voir si ma patience égale ma valeur ; Mais, (ventre !) nous avons éventé cette mine : Adoucis-toi, mon coeur, et tenons bonne mine : Et bien, ne vois-tu pas déjà qu'elle sourit ?
Clytie
Sa disgrâce le flatte, et le vent le nourrit, Il tourne mes rigueurs au sujet de sa gloire.
Taillebras
Et son mauvais destin fait naître ma victoire ; Puis-je vous rendre grâce autrement qu'à genoux ?
Clytie
À l'autre ! Ils sont tous deux aussi vains comme fous : Ma cruauté leur plaît, en vain je les irrite ; L'un vante son courage, et l'autre son mérite. Suis-je plus sage qu'eux ? M'osé-je hasarder ? On pourrait devenir folle à les regarder ; Ma foi, tout mon esprit n'est qu'un faible remède. Mais voici du secours : accourez à mon aide.
Scène 4
Beaurocher, Clarimand, Clytie, Taillebras, De Lyzante
Beaurocher
Elle crie ; avançons.
Clarimand
Rien ne nous doit presser : Que font-ils, ces Amants ? Voudraient-ils vous forcer ?
Clytie
Leur posture paisible assure le contraire ; L'un se mire en sa mine, et l'autre n'en a guère.
Beaurocher
Ô le plaisant manège ! Et comme il tourne en rond !
Taillebras
Quitte mes sens, audace, et parais sur mon front ; Que parmi les assauts d'un si cruel orage On n'y lise qu'ardeur, que gloire, et que courage ; Fais trembler ces témoins, de tant de fermeté, Et sois plus généreux que tu n'es maltraité.
Clarimand
Le tout n'ira que bien ; laissez faire ; il faut rire.
Clytie
Ce Sonnet que voici...
Clarimand
Donnez ; je le veux lire.
Clytie
Et quelques vains discours de ce lardeur de chiens M'ont tenue à la Croix ; par des sots entretiens.
Taillebras
Pour détourner un flux d'injures nonpareilles Montre beaucoup de coeur et quasi point d'oreilles, Joue ici de la mine et morgue le destin, Déguise cet affront du geste plus mutin.
De Lyzante
Une grâce, Monsieur ; je l'attends à mains jointes ; Si vous lisez, je perds la moitié de mes pointes ; Que je prenne l'honneur, vous le contentement Que mes vers soient ouïs selon leur ornement ; On est assez d'ailleurs sujet à la censure ; Et je suis délicat pour la moindre blessure.
Clytie
Sa demande est fort juste ; on ne peut refuser...
SONNET que Lyzante lit haut.
Clarimand
À lui-même sa voix, afin de s'accuser.
De Lyzante
Pour vous rendre, Clytie, un assez digne hommage, Il n'est rien ici-bas de sortable à vos yeux On ne vous peut donner que le nom précieux D'être enfin la merveille et l'honneur de notre âge.
Il lui prend le sonnet pour le lire.
SONNET que Clarimand recommence à lire.
Clarimand
Ah ! Quel ton ! Quel accent ! Ô Dieu ! Qu'il est plaisant ! Il mignarde sa voix, puis il fait le pesant, Il a les yeux ardents comme un chat que l'on berne, La hure d'un Lion qui sort de sa caverne ; Il fronce le sourcil, qui plus fier qu'un Huissier Semble dire Paix là, Silence, il est sorcier, Sans cracher, sans tousser écoutez ses Oracles ; Il faut après cela s'écrier, Aux miracles : Donne ; ta voix m'écorche et l'oreille et les reins ; Il fallait une pause entre les deux quatrains. De Lyzante ? Ah ! Ce (De) témoigne sa Noblesse : C'est où la vanité les séduit et les blesse ; Ils tranchent du Monsieur, et dans leurs vains projets Ils sont Nobles sans fiefs, et Seigneurs sans sujets. DE LYZANTE.
De Lyzante
J'ai titre...
Clarimand
Au carrefour, et dedans les affiches.
De Lyzante
Et le droit de chasser...
Clarimand
Oui, même jusqu'aux biches ; Mais ce celles, sans plus, qui dans les lieux d'honneur Vous font selon l'argent passer pour un Seigneur : On rit d'une Noblesse et si courte et camuse ; Quittez cette Bâtarde, er caressez la Muse. Celle-ci, Beaurocher te plaît-elle ?
Beaurocher
Fort peu.
Clarimand
Qu'en dis-tu ?
Beaurocher
Que ces vers mériteraient le feu.
Clarimand
Voilà trop de rigueur : et vous ?
Elle les déchire.
Clytie
C'est ma créance, Que j'avais suspendue avecque patience : Tu fais le téméraire encore, et tu souris ? Va, crois-tu me pêcher avec des vers pourris ? Mais tous mis en morceaux, je les rends à la terre.
Frappant du pied la terre.
De Lyzante
Frappez, Dieux, achevez ce grand coup de tonnerre ; Venez, justes Fureurs, avancez mon trépas ; Et toi, ne dois-tu pas t'ouvrir dessous mes pas ?
Clarimand
Courage ; il couche gros ; dans l'humeur qui le pique Tous les termes suivront d'un dépit poétique.
De Lyzante
Mais j'invoque une ingrate et sourde à mes clameurs, La terre qui prend tout, me fuit lorsque je meurs ; Cherchons le feu, le fer, un roc, un précipice, Où la plus prompte mort me soit la plus propice.
Beaurocher
La pitié me surmonte ; il m'en faut approcher : Pour mourir promptement, vois, je t'offre un rocher : Veux-tu ce pistolet, ce poignard, cette épée ? Ton sang s'offenserait qu'elle s'en vît trempée : Faisons mieux ; honorons, en te jetant dans l'eau, La Seine et le Pont-neuf des dépouilles d'un Veau.
Il s'en va.
De Lyzante
Quoi ? Sans punition vous souffrez ce blasphème ; Et voulez, Dieux ingrats, encore qu'on vous aime ? En quelle sûreté se verront vos autels, Si l'on choque mes vers, comme vous immortels ? Je veux les employer à démolir vos Temples, Passer à des fureurs qui n'auront point d'exemples, Ensevelir vos noms, indignes d'être écrits Sur le front seulement de leur honteux débris ; Et toi, dont la rigueur me porte à cet outrage, Objet de mon amour, maintenant de ma rage ; Apprends, que pour te peindre enfin mon désespoir Va chercher en Enfer un crayon assez noir.
Clytie
Va-t-on si vite au Diable ? Adieu donc ; bon voyage.
Clarimand
Il sera bon pour lui, s'il en revient plus sage : Hors l'humeur toutefois, ses vers pleins de douceurs Montrent qu'il a baisé mille fous les neuf Soeurs.
Taillebras
Son malheur a plus fait ici que mon audace ; Je reste triomphant et maître de la place.
Beaurocher
Jusqu'à ce que mon bras te la fasse vider, Impudent ; tu souris, tu m'oses regarder, Mais plutôt pour ton mieux regarde cette porte.
Taillebras
Parler de la façon aux hommes de ma sorte ? Ah ! Tuons... Toutefois le vilain est armé, Et ne m'attaque pas sans un dessein formé.
Clarimand
Vous craignez ?
Clytie
Tant soit peu ; quel malheur, je vous prie, S'il tournait à bon jeu toute la raillerie ?
Clarimand
C'est dont je vous assure, et prenez en ma foi.
Beaurocher
Après deux mots, sortons, madame, vous et moi. Te voir encore ici ? Tes oreilles m'attendent, Poltron ; ça, qu'au plancher à cette heure elles pendent.
Taillebras
Poltron ? Le fils aîné qu'enfanta la Valeur ?
Beaurocher
Ah ! Vraiment, l'on en voit la marque en ta pâleur. Mais c'est trop discourir ; dégainons.
Taillebras
Qu'on me presse ? Que je souffre un affront, aux yeux de ma Maîtresse ? Sus ! Il en faut découdre. Ah ! Respect, mon bourreau, Entends plaindre ce fer que tu tiens au fourreau. Dieux ! Un objet m'empêche, et l'autre me convie : Mais le premier l'emporte, et te sauve la vie.
Beaurocher emmène Clytie en menaçant Taillebras.
Beaurocher
C'est moi, qui te l'accorde en ce même souci, Pour te la faire perdre en autre lieu qu'ici ; Ce peu de temps qu'il faut pour conduire Madame, Tu le peux employer à songer à ton âme.
Clarimand
Son épée à vos yeux veut montrer sa lueur : Quoi ? Votre front distille d'une froide sueur ?...
Taillebras
C'est que mon coeur bouillonne, et par là s'évapore.
Clarimand
Votre oeil s'appesantit, le teint blêmit encore, Vous tremblez.
Taillebras
Comme fait de colère un Lion : Mettrai-je ce combat avec un million ? Que dirait tant de Preux, de qui je suis l'Alcide ? Qui respectent ce bras qui fut leur homicide ? Ne se plaindront-ils point de ce qu'un lâche sang Déshonore ma main, et fait honte à leur rang ? Non non, je ne lui puis accorder cette gloire.
Clarimand
Quoi ? Perdrez-vous la vôtre, à vous faire accroire ? Vous qui suivez l'honneur parmi les plus constants Savez-vous pas que c'est un doux monstre du temps ? Qui ne reçoit ni droit, ni respect, ni remise, Qui pour nous voir à nu nous fait mettre en chemise, Qui combat la Nature, arme frère et parents, Montre un espoir douteux, mille maux apparents, Qui confisque nos biens...
Taillebras
Ah ! Ventre ! C'est tout dire ; Ce Gueux n'a rien à perdre, et j'ai plus d'un Empire ; Je ne hasarde point ma tête ni mon fonds.
Clarimand
Inutiles pensers, encore qu'ils soient bons ; En ce branle mortel la Mode nous entraîne ; La raison n'est qu'esclave, et l'autre est une Reine ; C'est un mal violent qui veut avoir son cours : Pour les biens ; quelque Ami nous les sauve toujours ; On fait passer le tout sous un nom de rencontre : Et c'est le seul chemin qu'après tout je vous montre ; Battez-vous sourdement.
Taillebras
Mes coups font trop de bruit.
Clarimand
Sans suite, sans second, dans la rue, et la nuit ; La lune dans son plein fournira de lumière : Vous seriez décrié, fuyant cette carrière. Vous y songez encore ? Est-il temps de rêver ?
Taillebras
C'en est fait, je le veux ; faites-le moi trouver.
Clarimand
Pour ne vous point chercher, il a trop de courage.
Taillebras
Mon esprit sait le vent qu'il faut à son naufrage.
Acte III
Scène 1
Amedor, Clorinde
Amedor
Cette faute, Madame, est-elle sans pardon ? Avecque mes amis je suis à l'abandon, Je déferre à leur gré plutôt qu'à mon Génie, Et ne saurais fausser la moindre compagnie.
Clorinde
Encore moins pour moi qui le mérite peu.
Amedor
C'est jeter en mon coeur de l'huile sur du feu ; Votre désir, d'un temps m'est rude et favorable, Mon bonheur me trahit, et me tend misérable, Trop de faveur me nuit, humble et vain à l'instant, Que je serais heureux si je ne l'étais tant ! Ou si l'ingrat Démon qui gouverne ma flamme M'eût du moins averti des secrets de votre âme, Que votre volonté m'appelait devers vous ? Ô Dieux ! Que le penser me flatte et m'en est doux !
Clorinde
Il fallait employer, comme je m'imagine, Pour vous tirer d'ici, lettre, Page, et machine ? Comment ? Avoir passé trois heures sans me voir ? Et puis, j'ai dessus vous un extrême pouvoir ? Vous viendrez froidement me dire quelque conte, Qu'il n'est rose ni lys que mon teint ne surmonte, Que hors de ma présence, il n'est point de moment Qui ne vous coûte (Hélas) un siècle de tourment ; Que pour chasser du front une couleur blêmie L'un vous entraîne au bal, l'autre à l'Académie ; Que le Cours, où chacun trouve à se contenter, Sert à vous divertir moins qu'à vous tourmenter ; Que le Louvre vous gêne aux devoirs nécessaires, L'Église, le Palais, les sermons, les affaires ; Que mon objet, ma chambre est tout votre élément, Et que vous ne jurez que par moi seulement : Tandis qu'au Cabinet, et sans vouloir paraître, Clorinde est solitaire et comme dans un Cloître, Qu'attendent vos chevaux de cent lieux embourbés Elle se plaint d'un temps que vous lui dérobez : Aujourd'hui que je suis hors de l'indifférence Je prétends de l'Empire et de la préférence, Que vous me rendiez compte et du coeur et des pas, Que seule je vous sois jeu, Cour, plaisirs, appas.
Clarimand paraît à la fenêtre, qui les écoute.
Amedor
N'ayant point espéré l'honneur de ce reproche, Par trop de sentiment je deviens une roche ; Confus, que puis-je dire ? Ou que viens-je d'ouïr ? Dois-je ici m'excuser, ou bien me réjouir ? Je trouve ma victoire en cette douce plainte, Ma peine et mon plaisir en une même atteinte ; Ce qu'ordonnent vos lois à mes voeux complaisants Mon service eût-il pu l'espérer en dix ans ? Que l'Amour est subtil à punir une faute ! Qui fait d'un châtiment ma gloire la plus haute ; Que vous plaire et vous voir s'appellent mes travaux ? Et mettre votre amour au nombre de mes maux ? Madame, à quels devoirs cette bonté m'oblige !
Clorinde
À souffrir qu'un congé sur l'heure vous afflige : Mais dois-je vous porter à m'être obéissant ? Hélas ! Je me punis, même en vous punissant. Mon Frère me demande, et cette mauvaise heure Ne vous permet ici de plus longue demeure : Pour nous entretenir plus à l'aise, et nous voir, Venez à ma fenêtre et m'attendez ce soir ; On ne court au quartier aucun danger de vie.
Amedor
Les Dieux me l'ôteront avant que cette envie.
Scène 2
Clarimand
Clarimand
Cet accord en deux mots me semble des plus beaux ; Et puis fiez des Soeurs à ces Galants nouveaux ? Tous deux en cette humeur de s'aimer et se plaire Se donneraient beau jeu, qui les laisserait faire ; Mais je leur vendrai cher, un plaisir si heureux, Et je serai plus fin qu'ils ne sont amoureux. Ce jeune Financier, en faveur de la somme, S'est fait en supputant baptiser Gentilhomme ; Il morgue en Cavalier et fait du révolté, La plume sur la tête, et l'épée au côté ; Il sacrifie au Louvre, à grand feu se consume, S'échauffe où tête nue à la fin l'on s'enrhume, Et croyant sur son bien se rendre plus exquis Le dépense plus mal qu'on ne l'avait acquis ; Il se pique d'esprit, d'amour, de gentillesse, Et pense par la Dame élever sa Noblesse ; Son cheval dans la rue, en secouant l'arçon, Superbe semble dire, (Au jeune, au beau garçon !) Mais ce n'est pas de quoi me donner dans la vue ; Je veux te voir, ma Soeur, à l'aise et mieux pourvue, Et vous faisant peser la charge sur le cou Rendre l'une plus sage, en montrant l'autre fou : Voici qui pourra bien aider à l'entreprise.
Scène 3
Clarimand, De Lyzante
Clarimand
Est-ce une illusion, qui mon âme ait surprise ? Fantôme, ou Pèlerin venu des pays bas, Dites-nous en nouvelle, êtes-vous pas fort las ? Est-ce toujours vous-même ? Et dessous quel auspice Revenez-vous au Monde après un précipice ? Les Poètes sont connus dans la noire Maison ; Elle est leur promenade, à nous une prison ; Ils en portent la clef, et comme par trophée Vont et viennent d'Enfer dessus les pas d'Orphée ; Ce Pays est mauvais, je le juge en ce point Qu'ils y mettent chacun et n'y demeurent point.
De Lyzante
Je le porte au contraire, et mon sort déplorable Fait un Enfer du coeur d'un Amant misérable ; Où l'irais-je chercher, si je l'ai dedans moi ? Mes vrais supplices sont ma constance, et ma foi, Qui me forcent, rendant mes peines éternelles, De mourir en moi-même, et de revivre en elles : Quelques traits que Clytie emploie à ma langueur, J'ai plus de fermeté qu'elle n'a de rigueur, Le désir de souffrir s'augmente par ma peine, Ma gloire va plus haut, plus elle est inhumaine ; Esclave volontaire, aussi vain que constant, Je baiserai ma chaîne encore, en la portant ; Et puisque mes tourments lui tournent à délices, Je la veux obliger par mes propres supplices.
Clarimand
J'approuve ce dessein, quoique fort rigoureux : C'est en vain, qu'à mourir on cherche d'être heureux ; La mort me semble un port de mauvaise retraite, Le sage la détourne, et le fou la souhaite ; On abuse du nom, le mal est bien divers De mourir en effet, ou de mourir en vers ; Les poètes, les amants, quand l'ardeur les convie, Meurent tous, et jamais ils ne perdent la vie. Je sens un mouvement, qui me vient exciter D'entreprendre un miracle à vous ressusciter, J'entends de vous remettre avec votre Maîtresse ; Si j'en ai le dessein, j'en aurai bien l'adresse.
De Lyzante
Et comment amollir ce rocher endurci ?
Clarimand
Par un moyen facile, en trois mots éclairci. Apprenez que Clytie enfin vous est contraire Par les seuls mouvements que lui donne son Frère, Que ce jeune éventé lui figure à tous coups Les Poètes sans courage, et mis au rang des fous, Que leur soin, leur esprit n'est qu'en la rêverie, Que l'art en est honteux, et le nom les décrie ; Et voilà le sujet de tout ce traitement Qu'il a cru qu'on pouvait vous faire impunément : Chassez l'opinion dans son esprit empreinte, Montrez-vous courageux, donnez-lui de la crainte, Menacez, parlez haut ; ce Vaillant à demi, Pour être en sûreté se rendra votre Ami : Or je sais comme il faut commencer la brisée, Par une occasion heureuse et fort aisée ; Amoureux de ma Soeur, il viendra sur la nuit Lui parler dès la rue, en secret et sans bruit ; Armez-vous, et venez le surprendre sans suite, Aussitôt qu'attaqué vous le mettez en fuite.
De Lyzante
Mais...
Clarimand
Qu'avez-vous à craindre ?
De Lyzante
À beau jeu, beau retour.
Clarimand
Rien moins ; il n'a de coeur qu'à paraître en amour.
De Lyzante
Quoi ? S'il ne va jamais sans une longue brette ?
Bas.
Clarimand
Mon logis vous soutient, et vous sert de retraite : Ah ! Qu'il est malaisé d'animer un poltron !
De Lyzante
Prendrai-je pas l'écu du moins ou le plastron ?
Clarimand
Dieu ! Qu'une infâme peur en cet esprit domine ! Il ne faut que l'épée, encore est-ce par mine, Plus pour servir d'éclat que pour autre besoin.
De Lyzante
Vous m'accompagnerez, ou ne serez pas loin ?
Scène 4
Taillebras, Clarimand, De Lyzante
Taillebras
Avez-vous fait suer Apollon, et les Muses ? Leurs grâces à ce coup vont sont-elles infuses ? Le Parnasse a-t-il pu fournir à mon Cartel Des homicides vers, un style assez mortel ? L'oreille à chaque mot doit comme être frappée D'un coup de pistolet, de mousquet ou d'épée, La rime ne porter que de taille et d'estoc, Ni les lettres s'unir qu'au son de chic, et choc ; Que le point soit hardi, la virgule vaillante, Ne rendez que de sang votre veine coulante, Et pour ma gloire il faut, qu'honorant le métier, Une peau de tambour vous serve de papier.
Clarimand
Il fait plus qu'il en dit, qu'autant moins on en croie ; Son coeur tremble de peur, et sa bouche foudroie.
De Lyzante
Si votre bras est tel que je l'ai figuré, Vous pouvez surmonter tout l'Enfer conjuré ; Voyez si le Cartel vous plaira de la sorte, Et si j'ai bien suivi l'ardeur qui vous emporte, Vos sens l'approuveront comme il est reformé ; Beaurocher s'en verra d'un seul mot alarmé ; Pour me venger de lui j'ai formé ce tonnerre.
Taillebras
J'y suis dépeint au moins comme un foudre de guerre ?
De Lyzante
Écoutez seulement. L'Alcide.
CARTEL DU CAPITAN TAILLEBRAS A BEAUROCHER.
Taillebras
Arrête-toi ; Chapeau bas, à genoux, tremble en parlant de moi.
De Lyzante
L'Alcide Occidental, l'honneur des Pyrénées, La Parque des mortels, qui fait leurs destinées, Qui d'un bras peut lancer la Terre dans les Cieux ; Pour perdre un Impudent qui déjà n'est qu'une Ombre, Poussé d'un coup de pied sur la barbe des Dieux Le fait tomber de là dans le Royaume sombre.
Taillebras
Et voilà ce qui dût faire trembler des Rois ? Il le faut réformer encore une autre fois ; Quoi ? Tu n'as point parlé de canons, de trompettes ?
Comme il feint de le cacher.
Clarimand
Sur un si haut dessein mêlez-vous des sornettes ? Ce Cartel comprend tout : Vous le cachez en vain ; Je m'offre à vous servir, et vous prête la main.
Taillebras
La main ? Ventre !
Clarimand
Tout doux.
Taillebras
Et que dirait la mienne ?
Clarimand
Je verrai Beaurocher, et je ferai qu'il vienne.
Taillebras
Parlez-vous de Second ? Ce bras n'en eut jamais.
Clarimand
Non, je ne trouble point vos exploits et vos faits ; Je rendrai seulement ce billet en main sûre.
Taillebras
Que ma gloire n'en ait ni honte, ni blessure : Tenez ; je vous remets un gage précieux...
Clarimand
Qui me va mettre au Monde, et vous dedans les Cieux.
Taillebras
Dans deux heures au plus...
Clarimand
Je l'amène, en la rue.
Taillebras
Qu'il ne me laisse pas longtemps faire la grue. Et vous, de qui l'esprit m'assiste en ce besoin, Que je rends de mes faits le glorieux témoin, Rival ingénieux, cherchez dans ma puissance À votre courtoisie une reconnaissance ; Ni ce bras ni ce fer ne sont jamais ingrats.
De Lyzante
Je demande l'épée, et vous laisse le bras ; Par elle je tiendrai ma victoire certaine, Elle peut cette nuit me faire Capitaine.
Taillebras
Ah ! Ah !
De Lyzante
N'en riez point.
Taillebras
Il dit vrai s'il ne ment ; On devient généreux à me voir seulement : Parlez ; quoi ?
De Lyzante
J'ai dessein.
Taillebras
Sur quelqu'un ?
De Lyzante
Dans une heure.
Taillebras
Je m'en vais de ce pas lui commander qu'il meure.
De Lyzante
Autre que moi ne peut aller à ce devoir.
Taillebras
Bien doncque, prenez-la, voilà de quoi le voir ; Mon duel projeté demande une autre épée : Celle-ci fut toujours en Turquie occupée ; Il faudrait pour compter tous ceux qu'elle a mis bas, Figurer mille assauts, vingt sièges, cent combats ; Du sang qu'elle a versé pour le Roi Catholique Elle a fait une mer plus rouge qu'en Afrique : Qu'est-ce ?
De Lyzante
Tous mes efforts n'ont pu la convertir ; Elle est opiniâtre, et ne veut point sortir.
Taillebras
Nouveau sang tous les jours et la tache, et la souille.
De Lyzante
Du sang ? Qu'il est épais ! C'est de la fine rouille.
Taillebras
Que dis-tu ?
Parlant bas.
De Lyzante
Qu'à l'éclat je me sens tout ravir. Puisque l'heure me presse, il m'en faudra servir.
Scène 5
Amedor, Clorinde
Amedor
Que cette nuit est claire, et qu'elle a peu de voiles ! Ma flamme et mon amour allument les étoiles, Et la Lune à dessein redouble ses clartés, Pour mieux voir avec moi Clorinde, et ses beautés ; Mille petits flambeaux qui ne font que de naître Brillent dedans le Ciel, pour luire à sa fenêtre, Et le voyant jeter tous ses yeux dessus nous Ma passion les prend pour autant de jaloux.
Clorinde
Je reconnais sa voix ; sans doute c'est lui-même.
Amedor
C'est un, qui vient montrer à quel point il vous aime ; Que vous dussiez, Clorinde, asservi sous vos lois Connaître par le coeur plutôt que par la voix.
Clorinde
L'une me plaît autant comme j'estime l'autre.
Amedor
Également aussi tous deux me disent vôtre.
Clorinde
L'heure et la liberté de vous parler ici Vous disent mieux pour moi mon amoureux souci.
Amedor
Cette faveur est grande, et je suis sur la place Moins pour la recevoir qu'afin d'en rendre grâce.
Il monte sur un perron pour atteindre jusqu'à la fenêtre.
Clorinde
Donnez dans l'entretien quelque chose à mes yeux ; Montez un peu plus haut, et je vous verrai mieux.
Scène 6
Clarimand, De Lyzante, Clorinde, Amedor
Il s'en va.
Clarimand
Le voilà ; je vous laisse.
De Lyzante
Irai-je sans escorte ? Et quoi ? Si Clarimand ne m'ouvrait point la porte ? Tout maillé que je suis, pourrais-je soutenir ? Dieu ! Qu'il m'obligerait déjà de revenir ! Ah ! Que j'entre à regret dedans cette carrière ! Je n'ose aller avant, ni tirer en arrière. Il fit mille actions de Poltron, tantôt en s'avançant, et tantôt reculant, pour donner le temps aux autres de parler.
Clorinde
L'excès de mes faveurs vous en fait abuser.
Amedor
J'imite ce rayon qui semble vous baiser.
Clorinde
Comme lui vous viendrez dedans ma chambre encore ?
Amedor
Oui, porté du désir vers l'objet que j'adore ; Mais les ailes manquant, je me sens arrêté ; J'ai bien assez de feux, non de légèreté.
Tandis qu'elle lui met ce bracelet au bras, elle donne le temps à Lyzante.
Clorinde
Que cherche votre main dessus mon sein timide ? Mauvais, ce bracelet lui servira de bride.
Criant tout bas.
Puis relevant la voix.
De Lyzante
C'est trop trembler enfin ; sus, il faut commencer : Mon coeur retient mon pied, quand je veux l'avancer. Crions donc : Aux voleurs : c'est trop bas ; et la crainte, Qui me glace le sang, tient ma voix en contrainte : Ah !... Je n'ose : il le faut. Ah ! Traitres, fuyez-vous ? Croiriez-vous éviter et Lyzante et ses coups ? À moi ; tournez ici.
Clorinde
L'alarmez est dans la rue ; Sauvez-vous.
De Lyzante
Que j'ai peur ! Mais pourtant crions (Tue ;) Ah ! J'en tiens déjà l'un.
Amedor
Lyzante, où va ce bruit ? Que veux-tu ?
De Lyzante
T'envoyer en l'éternelle nuit ; Assassin, tu mourras.
Amedor
Ce fou passe à l'outrage.
De Lyzante
Vient-il ? S'il n'ouvre tôt, je n'ai plus de courage.
Clarimand
Courage.
De Lyzante
Ô doux Écho !
Clarimand
Qu'il ne puisse échapper.
De Lyzante
Loin de me secourir donc il me vient frapper ? Traître, au moins au besoin je saurai faire gille.
Clarimand
Recevez son épée : et ce lieu pour Asile.
Amedor
C'est m'obliger au double.
Bas.
Clarimand
Avancez-vous ; entrons : Que j'ai bien partagé la peur à deux poltrons !
Scène 7
Taillebras, Beaurocher
Taillebras
Pourrait-on discerner cette épée à la Lune ? On dirait que le Ciel éclaire à ma fortune ; Les Astres, pour montrer la gloire qui me suit Me font un second tour au milieu de la nuit : Toutefois la clarté m'est ici dangereuse, Le trop de jour rendrait ma fourbe moins heureuse : Pour tromper un Brutal, mon jeu le plus certain Lui met, au lieu d'épée, un fleuret en la main ; Ce fer est sans tranchant, sa pointe est rabattue, Je pardonne ma mort à quiconque m'en tue ; Fût-il Gladiateur, et le Roi des Filous, Je le vais bien frotter de sa lame aux vieux loups Je l'entends : choisissons la meilleure posture.
Beaurocher
Il n'aura pas osé tenter cette aventure ; Clarimand m'aura fait le chercher à crédit ; Son humeur m'en assure, et le coeur me le dit.
Taillebras
Hop ! Féa !
Beaurocher
Toutefois je le vois qui m'appelle, Et qui se tient déjà sur sa garde mortelle : Me voici, Compagnon ; à l'approche.
Taillebras
Tout doux ! Il se faut battre en forme, Ami, visitons-nous.
Beaurocher
Je n'ai que la chemise, et ce pourpoint qui vole ; Je te laisse le busque à la mode Espagnole. Çà, disons en trois mots, en défense.
Taillebras
Tout beau ! Vous avez longue épée, et je n'ai qu'un couteau : Arme égale ; autrement...
Beaurocher
Quoi ? Tu fuiras, peut-être ? Poltron, donne-le-moi ; je te veux battre en Maître.
Ils se battent.
Taillebras
C'est à ce coup enfin que je suis triomphant : Mais quoi ? Dois-je employer ce bras contre un enfant ?
Beaurocher
Sa peau résiste au fer, et le rend inutile.
Taillebras
C'est d'autant que je suis de la race d'Achille.
Beaurocher
Combats-je point en songe ? Écartons ce sommeil.
Taillebras
Alexandre jamais n'eut le sang plus vermeil.
Beaurocher
Rompons-lui la mesure, allons, donnons de taille, Poussons à tour de bras.
Taillebras
Comme Diable il chamaille ! Cherchons un autre gîte, il fait ici trop chaud.
Beaurocher
Ah ! Le Poltron m'échappe, il a gagné le haut ; Il emporte d'un coup mon sang et mon épée : Celle-ci... Mais que vois-je ? Ô vaillance trompée ! Ô malice du sort ! Ô sensible regret ! Et je cherche du sang sur un simple fleuret ? L'infâme doit sa vie à sa lâcheté même : Ah ! Clarimand sans doute a fait le stratagème ; Je lui sers d'instrument, afin de m'outrager : Sus ; il faut punir l'un, de l'autre se venger.
Acte IV
Scène 1
Clytie, Amedor, Clarimand
Clytie
Si matin ? Pressez-vous les Dames de la sorte ? Me chasser de mon lit, et faire que j'en sorte ? Quand le Soleil, à peine en se levant de l'eau, Tout endormi regarde encore son berceau.
Amedor
J'ai pris, je le confesse, une grande licence.
Clytie
Qu'on ne peut comparer qu'à mon obéissance.
Amedor
Importun je t'oblige ; ô l'aimable tourment, Qui t'ôte le sommeil, et te donne un Amant ; Voici qui rend ma faute et douce et légitime ; Sa vue auprès de toi ne passe pas pour crime.
Clarimand
Du moins suis-je assuré que mes yeux innocents, Pour la blesser, n'ont point de traits assez puissants.
Clytie
C'est un secret, qui n'est que pour ma conscience ; Vous n'êtes pas de ceux qui pèchent sans science.
Amedor
J'ai besoin de repos ; adieu, je reconnais Qu'un si libre entretien se ferait mieux sans moi : Pour mettre son mérite au-dessus de l'envie, Souviens-toi seulement que je lui dois la vie ; Et contre ces Amants, auteurs de mon danger, Je vous laisse à tous deux le soin de me venger.
Clytie
L'effet suivra de près en cela votre attente.
Revenant à elle.
Clarimand
Peu de chose le fâche, et bien moins le contente ; Il se repait de vent ; qu'un Poltron désarmé Le doit rendre à la Cour superbe et renommé ! Il va faire marquer de sang sa cadenette, Et porter après lui tous les jours une brette : Mais je fais mal ici la charge d'amoureux. Que vous avez, Clytie, un frère valeureux !
Clytie
C'est accuser la Soeur de n'être pas fort belle De ne songer qu'à lui quand on est auprès d'elle.
Clarimand
Lui vouloir envier ce peu de charité ? Ce n'est pas être Soeur dedans l'intégrité.
Clytie
Et voilà de ces mots qui vous servent à rire ? Je connais votre humeur ; que vous en alliez dire !
Clarimand
Si peu qu'on m'eût pressé ; pour feindre l'Orateur, Il est vrai que j'allais faire l'adorateur, J'eusse admiré vos yeux, votre sein, votre joue, J'eusse dit que l'Amour sur vos lèvres se joue, Que vos cheveux sont d'or, et votre front d'argent ; Puis feignant de languir, d'un accent négligent Soupirant un discours, à genoux, extatique, Je vous aurais baisée ainsi qu'une Relique.
Clytie
Moi, qui suis d'ordinaire instruite en ces leçons, Je vous aurais payé de mille autres Chansons ; D'un souris j'aurais dit, Monsieur, en conscience, Avez-vous pour me voir assez de patience ? Je ne semble prêcher que tristesse et qu'ennui, Je n'ai pas mon visage, et fais peur aujourd'hui ; Mon miroir s'en est plaint, j'en ai cassé la glace, J'ai pris en m'y cherchant presque une autre en ma place ; De blanc qu'était mon teint, vous diriez qu'il pâlit ; Et sans vous je serais maintenant dans le lit. En effet, pour finir ici la raillerie, J'y devrais retourner.
Clarimand
Et moi, je vous en prie ; C'est où je jurerais, en vous baisant les bras, Qu'ils sont plus doux que marbre, et plus blancs que vos draps.
Clytie
Je dirais, la plus froide ainsi que la plus vaine, Je vous baise les mains, n'en prenez pas la peine.
Clarimand
Que ne puis-je à ce jeu porter notre entretien Là nous ferions merveille, et nous ne faisons rien.
Clytie
Vous menacez de loin ; et que croiriez-vous faire ?
Clarimand
Qui le demande ainsi, le sait ; il faut le taire.
Clytie
Plutôt que perdre en vain le temps à babiller ; Mais qui pourrait bien mieux servir à m'habiller.
Il s'en va.
Clarimand
Adieu ; c'est doucement chasser un qui nous presse ; J'ai de la complaisance autant que vous d'adresse.
Clytie
Ingrat et doux objet de mon affection, Dis que j'ai plus d'amour, que toi de passion : Comme c'est en riant qu'il fait son entreprise, C'est en riant aussi que je me trouve prise ; Mais quelque étrange Aimant qui serve à l'attirer, Je n'y prétendrai rien s'il se gagne à pleurer.
Scène 2
STANCES.
Scène 3
La Dupré, Clorinde, Clytie
La Dupré
Faut-il ainsi payer un salutaire avis ?
Clorinde
La souffrez-vous, ma Soeur, en ces honteux devis ? Son seul aspect ferait soupçonner l'innocence, Et c'est presque un péché d'avoir sa connaissance.
Clytie
Mais puisqu'elle est chez moi, la pourrais-je chasser ? Le bien qu'elle nous veut se doit-il effacer ? Sa visite m'oblige, et n'est pas infertile, N'étant point honorable, au moins elle est utile ? Quoi ? M'avertir ici des ruses d'un Amant ?
Clorinde
Ce n'est pas que je veuille accuser Clarimand ; Mais dessous ce prétexte elle traite en Compagne.
Clytie
Qui ne la connaîtrait serait bien d'Allemagne.
La Dupré
Vous tranchez de la Reine, et s'il en faut conter, Toutes vos actions vont à nous imiter ; Vous blâmez et suivez ce doux libertinage, Qui flatte la sévère, et tente la plus sage ; Mille attraits, que nos jeux en public ont produits, Vous les étudiés dans vos chastes réduits, Et par une honteuse et libre flatterie Ce qui nous est péché vous est galanterie ; Vous imitez nos yeux, nos gestes, nos propos ; Nous découvrons le sein, vous, la moitié du dos : Nous voyons, sans mêler le Ciel à nos sottises. Nos Amants dans la chambre, et vous dans les Églises ; Vos jeûnes, vos respects sont plus pernicieux Que nos déportements ne semblent vicieux ; Vous avez l'action et le coeur en conteste, L'un des yeux affété lorsque l'autre est modeste ; Et l'ingrate contrainte où vos voeux sont gênés Enflamme vos désirs, plus ils sont enchaînés.
Clorinde
Que nos désirs soient grands, quoi qu'on s'en imagine, C'est les dompter assez, s'il faut qu'on les devine ; Votre secte, qui cherchent où mieux ils paraîtront, Les étale en discours, les porte sur le front, Et d'un mauvais effet en faisant un bon compte Vous tirez vanité d'où dépend votre honte.
Clytie
Vous le prenez, Clorinde, un peu trop sérieux, Cet entretien serait bientôt injurieux ; Leur conscience à part, et leur gloire asservie, Le siècle fait trouver des charmes en leur vie : Qu'appelez-vous ? D'avoir sur la bourse d'un Fou Des diamants aux doigts, et des perles au cou ? Posséder à grand train une Maison complète ? Faire piafe au Cours et la Reine Gillette ? Reposer à l'Église en faveur d'un carreau ? Marchant, avoir en main quelque Godelureau ? Ériger de son lit sa table, et son domaine ? Et compter de bon temps dix jours en la semaine ? De Pages, de Laquais, de carrosse suivant Faire fendre la presse et détourner le vent ? Tirer d'un Patient jusqu'au toit qui le couvre, Et plus de pensions qu'on en retranche au Louvre ? Porter dans les cheveux la rose de rubis ? En mettre cent à nu, pour payez deux habits ? Briller sous le drap d'or, et mépriser la soie ? Ne permettre qu'à peine aux fêtes qu'on la voie ? Affecter à son teint tout ce qui l'embellit, De jour le masque en chambre, et les gants dans le lit ? N'est-ce pas un péché d'une aimable teinture ? À leur faute une belle et rude couverture ?
Clorinde
Dans la pompe du train, dans le luxe et le flux. Il est vrai qu'aujourd'hui l'on ne les connaît plus ; Le moindre de leurs pas vaut un coeur, vaut une âme, Tant elles savent bien contrefaire la Dame.
La Dupré
Les Dames d'autre part aussi nous contrefont, Jalouses de nous voir plus d'art qu'elles n'en ont ; Portent ainsi que nous la tête à la fantasque ; Ont rallongé la jupe, et retranché le masque ; Et si quelque Galant d'elles est visité, Prennent la Hongreline à la commodité, Le collet bas ouvert, la simarre à la mode, Et ce qui sur un lit n'est jamais incommode ; Même à l'occasion font servir le mimi, Afin de réveiller quelque chat endormi : Mais, ce qui plus encore est digne de risée, L'une voudra de l'autre être galantisée ; Entre elles on n'entend que ces infâmes noms D'amants, de serviteurs, de galants, de menons : Comment vous trouvez-vous aujourd'hui, (mon Fidèle ?) À peine en lui parlant croit-on que ce soit d'elle ; À lui voir la moustache et les yeux enhardis, Dom Quichot la prendrait pour une jeune Amadis, Et Marays la sifflant à la mode nouvelle La dirait Damoiseau plutôt que Damoiselle ; Pour montrer qu'elle est homme, au moins plus de moitié, Tous leurs mots sont d'amour, et pas un d'amitié ; Ce Galant contrefait cajole sa Compagne, Met toute à la louer l'éloquence en campagne, Flatte, caresse, admire, adore ses beautés, Languit, soupire, meurt par des maux inventés ; Et se feignant par jeu ce qu'en effet nous sommes, Elles se font l'amour ne l'osant faire aux hommes : Dirai-je les poulets, leurs lettres, leurs écrits ? À peindre leurs beautés ce qu'elles ont d'esprit ?
Clorinde
Ah ? Fermons-lui la bouche, ou je ferme l'oreille.
Clytie
Elle nous a rendu justement la pareille.
Clorinde
Avec elle je hais toute comparaison.
Clytie
Cela ne conclut point qu'elle n'ait pas raison ; J'en connais qui font pis.
La Dupré
Et seules je les touche.
Clorinde
Et leur honneur m'invite à vous fermer la bouche.
La Dupré
Vous me priez pourtant vous-même de l'ouvrir, Sachant ce qu'à vos sens elle peut découvrir ; Venue à ce dessein sans que l'on m'interrompe, Pourrai-je dire...
Clytie
Quoi ?
La Dupré
Que Clarimand vous trompe ; Traitant l'une d'amour, et l'autre de douceur, Qu'il joue en même temps sa Maîtresse, et sa Soeur ; Beaurocher qui m'envoie a reconnu sa ruse, Et ne peut plus longtemps souffrir qu'on vous abuse : Trouvant sur toutes deux de quoi se divertir Le Traître sait vos voeux, et feint d'y consentir, Il régale Amédor, cherche à lui rendre office ; Mais tous ces beaux effets sont pièces d'artifice.
Clytie
Nous connaissons déjà sa portée et ses coups.
Clorinde
S'il faut se déclarer franchement parmi nous, Il est vrai qu'à dessein de vous rendre prospère, Moi-même il m'a portée à jouer votre frère ; Mais en le captivant j'ai bâti ma prison.
La Dupré
Beaurocher à vos maux promet la guérison ; Pour tromper un Trompeur il fera son possible.
Clytie
Et plus qu'il ne croirait, s'il nous le rend sensible.
Scène 4
Taillebras, Clytie, Clorinde, La Dupré
Taillebras
Des hommes et des Dieux, l'amour, et la terreur ; Qui reçoit le tribut des Rois, de l'Empereur ; Qui soutient le Turban, quand il veut le renverse ; Et de qui le Sophi relève dans la Perse ; Que le Tartare craint ; à qui le grand Mogor A fait dresser Idole et des Images d'or ; Qui tient assujettis le Ciel, la terre, et l'onde, Et d'un doigt fait mouvoir toute la Masse ronde ; Qui semble être, à qui voit ses triomphes divers, (Comme il est l'honneur,) l'Âme de l'Univers ; Qui tient l'ambition sous ses pas étouffés ; Vient ici vous offrir les marques d'un trophée ; Faisant une grande révérence à Clytie, et lui présentant l'épée de Beaurocher. Qui montrent désarmé l'Impudent Beaurocher ; Que ce bras, le pouvant, n'a pas voulu hacher.
Clytie
Gloire des Champions, Créateur des merveilles.
Taillebras
Que ne puis-je à ces mots emprunter mille oreilles.
Clytie
Puissant Mars Espagnol, généreux Paladin ; Que vous prenez de peine à faire le badin !
Taillebras
Encore un terme, ou deux ; et j'étais en extase : Mais vous quittez le ton, et sortez de l'emphase.
Clytie
C'est toi-même plutôt qui sors de la raison, More, à qui je défends ma porte et ma maison, Maître fou, qui devrais avoir place aux Petites, Portes-y cette épée et tes divins mérites.
Taillebras
Quoi ? Refuser un don ? Que la Reine...
Clytie
Tais-toi ; Va, suis tes Reines d'ombre, ainsi que l'est ta foi.
Clorinde
Cet outrage est sanglant, et passe un peu les bornes.
Taillebras
Ah ! Ventre ! On ne me fait jamais deux fois les cornes : Et l'épée, et mon coeur, que l'Ingrate rendra, Soient donc à celles-ci, qui des deux les voudra.
Clytie
Il vous croit enrichir d'un bien qui m'importune.
Taillebras
Les yeux clos, j'en remets le choix à la fortune.
La Dupré
Madame, par honneur je vous cède ce don.
Clorinde
Je méprise un trésor qu'on met à l'abandon ; L'humeur et le présent de ce grand Personnage Font ornement chez vous, sont pièces de ménage ; Sa moustache pourra dans le Temple d'Amour Servir d'épouvantail aux Oiseaux d'alentour ; Le commerce au surplus en a souvent affaire.
Taillebras
Et quoi ? Ce jugement est-il encore à faire ?
Clorinde
Le refus est faveur à qui n'y prétend rien.
Taillebras
À qui ? Deux fois, à qui ?
La Dupré
Je l'attends ; il est mien.
Taillebras
Et l'épée, et le coeur ; je vous les donne ensemble.
La Dupré
Je chéris la valeur, et ce qui lui ressemble.
Taillebras
Le sort est complaisant à mon affection ; Sans lui, vous me gagniez par mon élection : Vantez-vous aujourd'hui d'avoir un Alexandre, Qui perd vos Ennemis et les réduit en cendre.
Clytie
Sans doute il met le Maître ici pour son cheval, Bucéphale à gourmette, au prix de son Rival. Mais le voici qui vient ; voyons chance nouvelle : Son seul abord l'effraie, et le tient en cervelle.
Scène 5
Amedor, Taillebras, Beaurocher, Clytie, Clorinde, La Dupré
Amedor
Le voici justement où je l'ai demandé.
Taillebras
L'Enfer est aujourd'hui contre moi débandé : Je vois là mon Démon, de qui l'aspect me tue ; Il faut que mon courage à ce coup s'évertue.
Beaurocher
Lui dois-je pas casser son fleuret sur le dos ?
Taillebras
Je sens déjà frémir de crainte tous mes os.
Amedor
N'avez-vous jamais vu ni tenu cette lame ? Et traître...
Taillebras
Qu'on m'écoute, avant que l'on me blâme.
Amedor
La prêter à Lyzante, et pour m'assassiner ?
Taillebras
J'ignorais son dessein ; qui l'eût pu deviner ?
Beaurocher
Et celui, de m'ôter mon épée à ce change, Te fut-il inconnu comme il nous semble étrange ? Ce fleuret ?
Clytie
Ah ! Le tour n'était pas mal plaisant.
Beaurocher
Est-il à te convaincre un témoin suffisant ?
Clorinde
Le voilà tout muet, et froid comme une souche.
Clytie
Lui, qui n'avait tantôt pas moins qu'un flux de bouche.
Beaurocher
Quoi ? Tu ne réponds rien ?
Amedor
Son silence y consent.
Clorinde
Naguère pour un mot il en eut donné cent.
Beaurocher
Parle.
Amedor
Il n'en ferait rien, pour le sceptre des Gaules.
Beaurocher
Non ? Je ferai du moins répondre ses épaules.
Taillebras
Ah ! Ventre !
La Dupré
Donnez grâce à mon amant nouveau.
Amedor
Qu'il paraît effronté, même à faire le veau !
Beaurocher
Amant ? Votre fortune est hautement campée.
Il la prend voyant que c'est la sienne.
La Dupré
J'ai pour gage assuré son coeur, et cette épée ; Qu'au refus de Clytie il est venu m'offrir.
Clytie
Et par des vanités que je n'ai pu souffrir : On eût fit qu'il venait des conquêtes fameuses Du Pérou, du Brésil, ou des Îles heureuses ; À son dire, il sortait d'un triomphe formé, Et son bras glorieux vous avait désarmé.
Clorinde
Son orgueil en était furieux et sauvage.
Taillebras
Tais-toi, mon Âme ; souffre, avale ce breuvage.
Beaurocher
La patience enfin m'échappe à cette fois ; Il faut que sur son dos je lui casse des noix, Le servir du fleuret au lieu de bastonnades.
Taillebras
Quoi ? Si peu de respect à tant de canonnades ? Ce dos, si l'on le touche, aux ressorts du cliquet Vomira contre vous cent balles de mousquet.
Beaurocher
Je lui veux seulement tailler une cuirasse.
Comme on le frappe.
Taillebras
Holà... Que si l'honneur souffrait que je jurasse. Oui, ventre, tête, mort ! On me roue ; au secours.
La Dupré
Cher Amant, regardez au moins comme j'y cours : De grâce, en ma faveur laissez lui prendre haleine.
Taillebras
Sans armes ? Sans bâton ? L'action est vilaine ; M'attaquer à main forte.
Il lui rend son épée propre.
Amedor
En est-on sur cela ? Ne faut-il qu'une épée ? Ah ? Tenez ; la voilà : Courage, Beaurocher ; le Poltron y veut mordre.
Après avoir fait une grande révérence à Amédor, et au reste de la compagnie, il s'en va.
Taillebras
Non ; Je suis, Dieu me damne ! Ennemi du désordre : Devant elles ce fer sait qu'il est défendu. Mille grâces à vous qui me l'avez rendu.
Clytie
Et bien vit-on jamais telle galanterie ?
Clorinde
Je pense voir un charme, ou quelque momerie.
La Dupré
Le plaisir m'en est double, et j'y gagne un Amant.
Beaurocher
Ces troubles nous sont tous donnés par Clarimand ; Mais puisqu'aucun respect ne l'en a pu distraire, Jurons tous contre lui, faisons ligue contraire ; Si vous suivez mes soins, d'un conseil entrepris, Celui qui veut tromper, lui-même sera pris ; Je prétends de donner par un coup de partie À Clorinde Amédor, Clarimand à Clytie.
Amedor
Travaille, je te prie, à ce commun désir.
Beaurocher
Il faut prendre le temps ; et je le vais choisir.
Acte V
Scène 1
Clarimand, Beaurocher
Clarimand
On ne peut faire mieux, cette divine lettre A les plus doux appas que l'on y pouvait mettre ; J'admire ton esprit plein de subtilités ; Eût-on cru celle-ci parmi tes qualités ? J'apprends qu'également un double feu t'allume, Et celui de l'épée, et celui de la plume, Que tu sais doucement sur un style flatteur Écrire en Cavalier, et non pas en Auteur ; Je n'ai vu là-dedans terme qui ne ravisse, Mais il faut achever ce notable service ; Et que la même main qui décrit ma langueur, Comme sur ce papier, l'imprime dans son coeur : Va doncque vers Clytie accomplir ce message ; Tu n'es pas des nouveaux en cet apprentissage ; Pour la persuader, que ton esprit fécond Assiste ce poulet, lui serve de second ; Crois-tu qu'il puisse plus vers elle que ma bouche ?
Beaurocher
Tondez-moi, si ce trait ne vous met dans sa couche : Celle, qui sans rougir peut combattre, se rend ; La vive voix l'offense, et l'écrit la surprend ; Le seul oui difficile, alors qu'on le marchande, Leur fait honte à donner, plus à qui le demande ; L'écrit les porte au but, sans voir qu'elles y vont, Et fait joindre les corps quand les esprits le sont.
Clarimand
La lisière à la fin vaudra mieux que l'étoffe ; Comment ? C'est raisonner en demi Philosophe ; Le Galant parle mieux encore qu'il n'écrit ; As-tu chez Camusat dérobé cet esprit ? C'est du style plus fin qui soit dans sa boutique, Où les plus Puritains en forment la pratique : Je puis tout espérer par un tel Confident ; Va, parle, fais, défais ; mon bien est évident.
Beaurocher
Signez donc au-dessus.
Clarimand
Et qu'est-il nécessaire ? Le nom dans un poulet se cache d'ordinaire.
Beaurocher
Le vôtre le confirme, et me doit avouer Vers une qui vous croit d'humeur à la jouer ; Ce nom contre un soupçon aura beaucoup de force, Et ne lui sera pas une petite amorce.
Clarimand
Te plaindrais-je en ceci quoi qui te puisse aider ? Sin, procure, transport ; tu n'as qu'à demander.
Beaurocher
...
Puis l'ayant écrit et lui présentant.
Clarimand
Que tu fais de mystère ! Est-il selon tes voeux, et d'un bon caractère ?
Beaurocher
Oui, vous êtes déjà dans son lit, autant vaut.
Clarimand
Adieu ; conduis le reste.
Tandis qu'il s'applique à couper la feuille de papier, et plier l'un et l'autre feuillet.
Beaurocher
Il est pris comme il faut, Son mariage fait n'attend plus que la Messe, Lui-même en a signé l'accord et la promesse ; J'ai mis subtilement sur un double feuillet D'un côté la promesse, et de l'autre un Poulet ; Jamais invention ne fut mieux terminée ; Il a lu celle-ci, mais l'autre il la signée ; Seulement sur mon gant j'ai tourné le papier ; Faussaires, apprenez de moi votre métier ; Quelque subtilité qu'à vos esprits l'on donne, Ce tour auprès de vous mérite une couronne. Mais coupons ces feuillets qui sont si différents : Quel service, Clytie, aujourd'hui je te rends !
Scène 2
La Dupré, Taillebras, Beaurocher
La Dupré
Voici votre ennemi, mais qui n'est plus à craindre :
Taillebras
Le respect de mon nom enfin l'a su contraindre : Il est brave pourtant, je l'aime infiniment.
Abordant Beaurocher.
La Dupré
Je m'en vais lui porter pour vous ce compliment. Des papiers ? Une plume ? Ô Dieu ! L'homme d'affaire ! Beaurocher deviendra de Courtisan Notaire.
Beaurocher
J'en viens de pratiquer au moins une action ; Qu'on ne saura qu'au point de sa perfection. Mais parlons de vous-même : et bien j'ai vu votre homme, Que j'ai, comme un enfant, apaisé d'une pomme ; Il ne faut que flatter un peu cet Arrogant, Vous le rendez traitable et plus souple qu'un gant ; Le parti serait riche : et vous savez la mode ; On souffre pour le bien quelque humeur incommode La plus fine à ce jeu sait élire le sien, L'une épouse un Mari, l'autre épouse le bien ; On mettra celui-ci doucement dans la route.
La Dupré
Tu dis vrai ; le voilà ; parle bas ; il écoute.
Beaurocher
Je ferai bien jouer le reste des ressorts : Il vous attend ; adieu ; l'heure presse ; je sors.
Taillebras
Adieu, mon Gentilhomme.
La Dupré
Une affaire l'appelle.
Taillebras
Sans doute un coup d'épée, ou quelque autre querelle ? Son courage toujours le porte dans les coups.
La Dupré
Il est de nos amis, et vaillant comme vous ; Il n'est point d'escrimeur qui sous vous deux ne tremble ; Et je l'aime bien plus, d'autant qu'il vous ressemble.
Taillebras
Quelle Dame eut jamais le sentiment plus sain ? Je vous trouve l'esprit aussi beau que le sein, Vos vertus sont l'honneur du sexe et notre âge ; Quoi ? Vous estimez donc les hommes de courage ? Ah ! Ventre ! Voici bien chaussure à votre point : Moi, qu'en chemise on voit plus souvent qu'en pourpoint, Qui gâte plus de près à faire boucherie Qu'on n'en mange par an dans la grande Écurie : Ma dextre, qui n'a point d'égale ni de prix, Souffre à peine sa Soeur, et la tient à mépris : Cent fois elle l'aurait inutile coupée, Sinon qu'elle me sert à mieux tenir l'épée, Et qu'étant du côté qui demande, (En veux-tu ?) Par droit de voisinage elle a quelque vertu.
La Dupré
Tout respire sur vous valeur, guerre, et bataille : Que j'admire ce port ! Que j'aime cette taille ! Ce visage de feu, ce front, ces yeux ardents Montrent qu'un grand courage est enclos au-dedans.
Taillebras
Ah ! Ce trait délicat me chatouille et me pince.
La Dupré
Vous avez l'air Royal, et la jambe d'un Prince.
Taillebras
Qu'elle découvre bien tout ce que j'ai de beau !
La Dupré
Que ce corps de Géant remplirait un tableau ! Appelons Ferdinand, que je vous fasse peindre ! Je doute s'il pourrait à vos grâces atteindre : Allons à cet effet l'attendre au cabinet.
Taillebras
Il faudrait pour me peindre un second Fréminet.
Scène 3
Clarimand, Beaurocher, Clorinde
Clarimand
Ne me vends point si cher ma fortune à l'attendre ; Le vent est-il heureux ? Dis, que puis-je prétendre ? Que faut-il espérer ?
Lui montrant une lettre.
Beaurocher
Ce qu'un Victorieux Qui soumet une Ville à son joug glorieux : Cette place rendue ouvre à vos voeux la porte ; Même en voici la clef que je vous en apporte ; Clytie en ce papier vous engage sa foi.
Clarimand
Et je puis adorer un autre Dieu que toi ?
Beaurocher
Que d'assauts de ma part ! Combien de résistance ! Voici qui vous dira ma peine, et sa constance.
Clarimand
Quel excès de bonheur ! Ah ! Je me sens saisir, Et je manque de vie à force de plaisir : Un peu d'eau sur le feu d'une amoureuse joie.
Beaurocher
L'orage n'est pas loin ; garde qu'il ne te noie.
LETTRE SUPPOSÉE DE Clorinde à Amédor.
Que Clarimand lit haut.
Clarimand
Si ma honte ne cédait à vos charmes, et si mon amour n'était plus puissante que ma crainte, vous n'auriez pas ce témoignage que je vous envoie de votre victoire entière sur mes sens. Vous avez eu pourtant dans ce combat moins de force à me vaincre, que moi de volonté d'être vaincue : et j'ai cette assurance encore de vous appeler à mes dépouilles et à votre proie. Venez donc en ce lieu sur le Midi, cueillir les fruits d'une amour que mon Frère Clarimand n'approuve point, que l'honneur me défend, mais que ma passion plus forte ne peut refuser à Amédor.
Clorinde
Quel Astre, quel Démon, quel sort malicieux Me fait lire ma honte, et l'expose à mes yeux ? Traître, tu changes donc la faveur en outrage ?
Beaurocher
Il le faut quelque temps laisser en cet orage.
Clarimand
Quoi ? Ce billet recherche un autre possesseur ? Il m'a promis Clytie, et lui livre ma Soeur ; Et par l'effet honteux d'une vaine assurance Je vois le fruit d'un autre où fut mon espérance ? Ah ! Perfide ; les traits de mon ressentiments...
Lui montrant une autre lettre.
Beaurocher
Pour moi se changeront que l'heure en compliment ! Voici qui vous va rendre et l'espoir, et la vie, Que ce premier billet vous a presque ravie, Clytie en ses faveurs dissipera ce fiel ; Souffrez qu'après l'Enfer je vous ouvre le Ciel ; Il fallait modérer l'excès de vos délices : Et j'ai fait à dessein ces petites malices
Clarimand
Je vois tous mes plaisirs sous une autre couleur ; Las ! Ils ne couvrent pas la moitié du malheur ; Le feu de ces Amants est de l'eau pour ma flamme ; Puis-je approuver en moi ce point qu'en eux je blâme ?
Beaurocher
Ce poulet dans vos mains, et n'étant pas donné ; Pourquoi faire si fort le froid et l'étonné ? Je ne m'en suis chargé, qu'à fin de vous le rendre, Et prévenir un mal qui ne peut plus surprendre.
Clarimand
Ton esprit, cher Ami, m'oblige encore moins Aux faveurs que j'attends que dans ces autres soins.
Beaurocher
N'avais-je pas prédit qu'on me ferait caresse ?
LETTRE DE CLYTIE à Clarimand.
Clarimand
Oui, Méchant... Mais Clytie accuse ma paresse Lisons ce cher écrit si longtemps différé, Et goûtons par les yeux un plaisir espéré. Quelque impression difficile, cher Amant, que votre humeur légère ait faite en mon esprit, et de quelque jeu dont le vôtre l'ait entretenu, je ne feins point aujourd'hui d'avouer, que j'ai quitté mes froideurs à mesure que vous êtes sorti de vos feintes. Les gages que vous m'envoyez, et les raisons de votre Confident, ont arraché comme par force de moi ce consentement, que ma seule inclination vous eût donné, si vous en eussiez recherché les formes par une affection toute ouverte. Maintenant que vous êtes déclaré, je n'attends qu'à vous recevoir entre mes bras, et vous montrer par mes caresses une amour qui fut toujours extrême, et qui n'a rien de comparable que votre mérite. Venez doncque vous assurer d'une possession acquise, et me faire trouver en vos effets un contentement qui achève celui des paroles. CLYTIE.
Beaurocher
Et bien ; sais-je opérer à la façon commune ? Eussiez-vous attendu sans moi cette fortune ?
Clarimand
Ici ma passion confesse te devoir Tous les contentements que je vais recevoir ; Ah ! Que cette faveur à deux ne se partage ! Tu prendrais la moitié de ce doux héritage. Mais elle plaint ce temps qui passe à discourir : Adieu ; dispense-moi ; va ; laisse-moi courir.
Beaurocher
Qu'il se hâte à chercher son malheur en sa source ! Il trouvera sa honte au bout de cette course : Mais donnons-lui du moins le temps d'être déçu, Et cachons un affront lorsqu'il n'est pas reçu.
Scène 4
Clytie
Clytie
Qu'il ait contre mes sens dressé sa tromperie ; Je le tiens le pipeur dedans sa piperie, Il ne peut échapper à ce filet tendu Où (voulant l'éviter) lui-même s'est rendu ; Une promesse en forme, et de sa main signée Sert de gage et d'espoir à ma flamme obstinée, Beaurocher a l'effet de ce qu'il entreprit ; J'admire mon bonheur autant que son esprit : Amour nous autorise, et permet que la ruse Aide à gagner un bien quand le sort le refuse ; Pourvu qu'on soit heureux, il n'importe comment : Je ne suis pas d'humeur à garder un tourment, À manger du charbon, des cendres de la cire, Plutôt que de lâcher un mot qu'ose dire ; Sans faire la sucrée en un point résolu Qu'on lise dans mes voeux que je l'ai bien voulu ; Cette sévérité me rendrait mal apprise Pour un si vain respect si je lâchais la prise. Mais voici Clarimand : préparons-nous un peu À le bien recevoir, et couvrir tout le jeu.
Scène 5
Clarimand, Clytie
Clarimand
Qu'un souris vous sied mieux qu'à faire la farouche ! Vos yeux par mille attraits parlent pour votre bouche ; Ce langage est muet, et mon coeur seulement A le droit de l'entendre en ce doux mouvement ; Qu'est-ce que ce regard ne me semble promettre ? Où mon espoir est peint mieux que dans votre lettre, Où tous mes sens ravis d'ardeur et de plaisir S'attachent pour y lire un amoureux désir.
Elle feint de se rendre.
Elle fait semblant de se cacher en se tournant de l'autre côté, et puis dit tout haut.
Clytie
Quelque trait qui paraisse en ma flamme élancée, J'en garde le meilleur au fonds de la pensée ; Et l'effet qui bientôt suivra ma passion Vous montrera mes voeux et mon intention : Pardonnez à mon front, s'il faut que je rougisse, Et qu'une honnête honte encore la régisse, Donnez la liberté du moins à ma pudeur Qu'en vous montrant mes feux elle en cache l'ardeur ; Je redoute vos yeux d'un temps, et les désire ; Ah ! Fuyons ces témoins... C'est trop feindre sans rire.
Clarimand
Sa raison reprend force, et la veut secourir ? Que cet honneur combat, avant que de mourir ! Il expire pourtant ; et venue à ce terme Sa constance paraît plus honteuse que ferme.
Clytie
Une crainte restait, que je viens d'étouffer ; Maintenant absolu vous pouvez triompher.
Clarimand
Ah ! Ce triomphe offert augmente mon servage, Et d'un Empire acquis je tombe en esclavage ; Ma victoire est la vôtre, et vos combats soufferts Changent par vos appas mes Myrtes en mes fers ; J'aime tant la douceur de force accompagnée Que je me suis perdu quand je vous ai gagnée ; Ce pouvoir dessus vous m'en ôte plus sur moi ; Loin de vous la donner je reçois votre loi ; Et cet amour, qui meurt dedans la jouissance, Va prendre en vos faveurs sa seconde naissance, Il m'attache d'un noeud qu'on ne rompra jamais.
Clytie
C'est bien dans mon dessein ce que je me promets ; Un serment toutefois m'assure votre flamme.
Clarimand
Je jure par le Ciel, que ma bouche réclame.
Clytie
Que votre foi tiendra ce qu'elle m'a promis ?
Clarimand
Ou que je puisse avoir les destins ennemis.
Clytie
De parole, ou d'écrit ?
Clarimand
Et même de pensée.
Clytie
Mon amour à ce prix est trop récompensée. Mais entrons au logis, quelqu'un semble approcher.
Scène 6
Clarimand, Beaurocher, Clytie, Taillebras, Amedor, Clorinde, La Dupré
Clarimand
À quoi traîner tout ce monde ? Où viens-tu, Beaurocher ?
Beaurocher
Les faire tous de fête, entrer en votre joie, Partager la faveur que le Ciel vous envoie, Lire votre contrat, et nous rendre témoins D'un mariage heureux que vous savez le moins.
Clarimand
Que ton extravagance à ce coup m'importune ! En cette folle humeur va parler à la Lune ; Ou retire plutôt, afin de m'obliger, Ceux dont l'abord ici ne peut que m'affliger ; Ah ! Que j'étais heureux sans ce fâcheux obstacle ! Qu'on me rompt un beau coup !
Lui montrant la promesse.
Beaurocher
Vous eussiez fait miracle ! À d'autres, Clarimand ; quittez cette fureur ; Il est temps de sortir d'une si vaine erreur ; La fortune pour vous change et tourne sa roue ; Vous jouez tout le monde, aujourd'hui l'on vous joue ; Vous souffrez pour Clytie ? Et vous serez guéri, Vous la posséderez, mais comme son Mari ; Qu'un dessein plus honnête à la fin vous engage, Confirmez votre foi dont je porte le gage, Voyez cette promesse, et connaissez le fin, Lisez, sans y toucher, de crainte d'un larcin :
Clarimand
Ô Ciel ! Et qui put faire une telle malice ?
Lui montrant Clytie.
Beaurocher
Vous en voyez l'auteur. En voici la complice : Je vous la fis signer, au lieu de cet écrit Qui subornait Clytie, et dont elle se rit.
Clytie
Avouez, Clarimand, sa fourbe et ma victoire ; Étouffons dans les ris cette plaisante histoire ; Pour nous joindre, voyez que le Ciel a permis Que vous fussiez trahi par l'un de vos Amis : Je veux bien qu'en mes mains votre destin balance, Vous gagner par amour non pas de violence, Et ce fruit, qui me vient de sa subtilité, Je ne le veux devoir qu'à ma fidélité.
Clarimand
Que d'étranges succès, ô Dieu ! Que de merveilles Me ravissent les yeux, le coeur, et les oreilles ! Le Ciel visiblement opère en cet effet.
Montrant Amédor et Clorinde.
Beaurocher
Et produit à ce jour un miracle parfait : Ces deux Amants unis, sur votre foi donnée Vont chanter à l'antique un Io Hyménée ; Pour eux, comme pour vous, j'ai cherché ce moment, Qui fait naître vos feux et finit leur tourment ; Taillebras au festin, où son ardeur l'emporte, Vous servira de Suisse, et gardera la porte.
Taillebras
Quoi ? Me croit-on de taille à garder le mulet ? Moi, qui dédaignerais un Prince pour valet.
Beaurocher
Son mariage ici, quoi qu'il fasse et qu'il die, Viendra comme la farce après la Comédie : Pour faire triompher et la joie et l'amour, Il faut que nous ayons trois noces : en un jour ; J'ai déjà mon habit et mes souliers de danse : Vous serez de ce branle et suivrez la cadence ; Vous défrayerez le bal où nous vous appelons.
Clarimand
Oui, j'en payerai bien cher au moins les violons ; Mais par contagion s'il faut faire la bête, Je ne puis éviter d'être valet de fête : Je relève, Amédor, ici votre intérêt.
Amedor
Bien plus ; vous me rendez la vie en cet Arrêt, Puisqu'un commun accord doit faire que j'obtienne Votre Soeur en partage en vous donnant la mienne : Les biens aux deux partis sont assez de raison, Et nous ferons toux deux une seule Maison ; Quoi que l'on puisse ôter ou joindre à mon estime, Une si sainte amour rend mon voeu légitime, Et Clorinde avouera que jamais un Amant...
Clarimand
Ne fut plus assuré de son contentement ; Sans l'en interroger, et sans que je la presse, Il est dans ce poulet écrit en forme expresse.
Clorinde
Un poulet ? De ma part ? Quelle malice ? Ô Dieu !
Clarimand
Feignez, jurez ; il faut le nier en ce lieu.
Clorinde
Jugez sans passion d'une telle imposture ; C'est mon style aussi peu que c'est mon écriture.
Clarimand
Je connais mon erreur.
Beaurocher
Et moi la vérité ; Remerciez l'auteur de cette charité : Ce Billet contrefait vient du Bureau d'adresse, Et de la même main qui fit votre promesse ; Ces deux traits m'ont vengé de mon sang épanché. v
Clarimand
Le poltron fit le mal ; j'en lave le péché.
La Dupré
Épargnez mon amant ; qui noble, de sa vie Ne fit mal à personne, et n'en a point d'envie.
Taillebras
Feindrai-je d'avouer comme je l'ai dupé ? Puisqu'ici tout le monde est trompeur ou trompé.
Clarimand
De peur qu'aucun de nous contre l'autre ne crie Commençons à tourner le tout en raillerie ; Et puisque mon esprit à la fin se résout, Embrassons-nous, mon âme, il faut rire de tout.
Clytie
C'est maintenant qu'au vrai vous possédez Clytie.
Beaurocher
Tous se baisent ; et moi je reste sans partie : Puis-je aider à quelqu'un de second dans ces jeux ? À mon tour, Capitan ; vous en avez pour deux.
La Dupré
Et le reste ferait encore un bon partage.
Amedor
Vous posséder, Clorinde ? Ô Dieu ! Quel avantage !
Clorinde
J'adore l'accident qui nous a suscité D'un moment, sans espoir, notre félicité ; Et quoi qu'entre vos bras à présent je me trouve, Ma créance résiste et doute dans la preuve.
Clarimand
Ah ! Ce soupir, Clytie, est déjà pour la nuit.
Clytie
Il rappelle mon coeur, qui me quitte et vous suit : Ce mariage heureux ne peut qu'il ne nous rie, Qui n'est fait que par jeu, que par galanterie.
Taillebras
Allons tirer du croc nos casques, nos harnais ; Cavaliers, honorons ce jour de cent Tournois.
Beaurocher
La Dupré doit en vain réclamer sa vaillance, Si, comme de l'épée, il est faible de lance.
Taillebras
Je veux seul contre tous être le Soutenant. Toutefois le Soleil est trop chaud maintenant.
Beaurocher
Il vaut mieux jusqu'au soir remettre la partie ; Et faites cependant un branle de sortie.
Clarimand
Sans toi notre plaisir ne sera qu'imparfait.
Beaurocher
Je dirai la Chanson (Pensez à votre fait :) Je vais chercher Lyzante ; et si Phébus l'enflamme, Je l'amène au festin faire l'Épithalame.