Acte I
Scène 1
Matamore, Artotrogue, Phylazie
On ouvre la toile qui couvre deux maisons, représentées par deux chambres, qui paraîtront au fonds du Théâtre, divisées par une tapisserie qui les sépare.
Matamore
Épargnez vos soupirs, et tant de belles larmes ; Voilà, pour me dompter, voilà les seules armes ; Invincible d'ailleurs, que les feux et les fers, Cent mille hommes armés, les Cieux ni les Enfers, Ce que le Monde entier a de plus redoutable Ne saurait empêcher de paraître indomptable ; Une larme le fait en sortant de vos yeux, Et dompte ce dompteur des hommes et des Dieux : J'ai vu des yeux pour moi transformés en fontaines, J'ai lavé mes genoux des pleurs de mille Reines ; J'ai vu même le Ciel par des canaux divers Pleurer de tous ses yeux et noyer l'Univers, Lorsque pour m'implorer il fit ce grand déluge Où tout le genre humain sur mon dos eut refuge : Mon coeur contre ces flots paraissait un rocher, Pour vous il est sensible et se laisse toucher.
Artotrogue
Quel bonheur, Phylazie, et quel excès de gloire !
Matamore
Vous reconnaissez mal cette insigne victoire ; Quel regret peut troubler votre félicité ? De quoi vous plaignez-vous ?
Phylazie
De ma captivité.
Matamore
Captivité ? Ma Reine : ah ! Ce terme m'offense Vous avez sur mes sens une entière puissance, Vous disposez d'un coeur qui dispose des Rois. Je vous puis commander, et je reçois vos lois : Depuis que ma valeur et le droit de la guerre M'acquirent ce trésor qui vaut plus que la terre, Que je vous amenai de Flandre dans Paris Comme mon vrai butin et légitime prix, Est-il plaisir, espoir, ou bien dont je vous prive ? Je vous traite en Princesse et non pas en Captive, Hymen est le seul but de mon affection ; Quel est donc le sujet de votre affliction ?
Phylazie
Il me le faut flatter, afin que je le chasse.
Matamore
Ne vous contraignez point, répondez-moi de grâce, Ai-je rien entrepris sur votre honnêteté ?
Phylazie
Non pas, vous avez trop de générosité ; Mais je suis trop indigne et trop infortunée Pour prétendre à l'honneur d'un si noble hyménée, Qui rend mille Beautés jalouses de mon nom ; Vous eussiez dans la fable eu Vénus, ou Junon : L'Amérique pour vous, et l'Afrique et l'Asie Font dispute à l'Europe, et sont en jalousie ; Leurs Princesses, d'amour se sentent consommer ; Et vous, à leur rebut, vous daigneriez m'aimer ?
Matamore
Toi, qui pour me flatter profanes ma louange, Étudie, Artotrogue, apprends-la de cet Ange.
Phylazie
Sont-ce des biens communs qu'on doive refuser ? Peut-on impunément pour moi les mépriser ? Il me vient des Cartels de l'une et l'autre Zone, Tantôt d'une Sultane, après d'une Amazone, L'infante du Pérou me fait craindre sa main, Celle de Tartarie arrivera demain.
Artotrogue
N'en vient-il point encor de la Terre inconnue ?
Phylazie
La Reine de Suède en personne est venue, Pour digne successeur de son vaillant Époux Elle n'a point trouvé d'autre Héros que vous : Pourrais-je résister à ce nombre de Reines, Qui me disputeront la gloire de mes chaînes ? Empêchez, grand Guerrier, tant d'amoureux duels, Et ne me laissez plus ces soins continuels, J'ai fort peu de courage, encore moins d'adresse ; Vous rougiriez d'avoir une lâche Maîtresse.
Montrant son épée.
Matamore
Non non, ne tombez point dans cette humilité, Ces Reines ont sur vous la seule qualité ; Ne portez pas pourtant envie à leur Couronne, Quand je veux j'en renverse, et quand je veux j'en donne, Je porte à mon côté la Noblesse et l'honneur, C'est le Sceptre du Monde, et j'en suis le Seigneur, C'est lui qui fait les Ducs, les Princes, les Monarques, C'est la faux de Saturne, et les ciseaux des Parques : Ces Reines dont en vain vous redoutez l'aspect, Trembleront devant vous de crainte et de respect ; Doncque de ce côté vivez en assurance ; Je m'en vais leur ôter à toutes l'espérance ; Ne songez qu'à m'aimer, et quitter cet effroi : Adieu, ma Colombelle, Artotrogue, suis-moi.
Phylazie
Ô Dieux le vain esprit ! Ô l'effroyable mine ! Il s'ébranle en marchant, et tout son corps chemine.
Scène 2
Palestrion, Phylazie, Matamore, Artotrogue
Palestrion
Phylazie ! Il s'en va ; vous, passez promptement Dans le logis voisin pour y voir votre Amant, Vous n'avez qu'à lever cette tapisserie.
Phylazie
Le tour est des meilleurs, souffre avant que j'en rie.
Palestrion rentre, et elle passe par la fente de la tapisserie d'une maison à l'autre.
Palestrion
J'ai, comme vous voyez, rompu cette cloison : Passez, j'amuserai Scélèdre en la maison.
Matamore
Parbieu, cette Captive a d'agréables charmes : Sa prise me plaît plus que l'honneur de mes armes ; Quoi qu'on doive à mon bras mille divers exploits, Je suis plus glorieux de l'avoir sous mes lois : Tu sais de quelle ardeur ma valeur enflammée Rompit les bataillons, défit toute une armée, Lorsque seul contre un camp, qu'à la fin je soumis, Je portai la frayeur parmi nos ennemis ; Tout fit joug sous l'effort de mon bras homicide, Et cette Iole enfin fut le prix d'un Alcide, Elle fut mon laurier, elle fut mon butin ; Je l'amène à Paris, content d'un tel destin.
Artotrogue
Quel mensonge ? Monsieur, la chose est approuvée, Vous l'appelez butin, nous l'avons enlevée.
Matamore
Tu me prêtas de vrai la main à ce bon tour : Qu'elle soit un butin ou de guerre, ou d'Amour, Qu'importe ?
Artotrogue
De beaucoup ; reprenez la mémoire ; Elle ne fut jamais le prix d'une victoire ; Nous l'avons enlevée à Mastricht en passant.
Matamore
Et du temps des Sabins j'en eusse enlevé cent.
Artotrogue
C'est sur nos Alliés, il en faudra répondre ; Et ce point seulement suffit à vous confondre.
Matamore
Confondre ? Matamore ? Ô Dieux ! Qu'ai-je entendu ?
Artotrogue
Si l'on poursuit ce rapt, que vous serez pendu.
Matamore
Parbieu, ce bon avis est assez d'importance : Mais regarde le temps, et des lieux la distance ; Qui me pourrait troubler ? L'honneur que je lui rends, La prenant pour ma femme, apaise ses parents, Aucun d'eux jusqu'ici ne l'a point recherchée ; Tu sais comme on la garde, et comme elle est cachée, Le Sérail n'est pas sûr comme l'est ma Maison.
Artotrogue
Cette Médée est fine.
Matamore
Et j'en suis le Jason. Mais vois comme Paris est fatal aux grands hommes ! Je deviens casanier depuis que nous y sommes ; Toutefois, quoique tard, je vais faire ma main, Lever l'arrière ban du Faubourg Saint-Germain, Soldats de la moustache, et de la courte épée, Dont l'insigne valeur n'est qu'au meurtre occupée ; Je t'établis déjà sur eux mon Lieutenant.
Artotrogue
Donc pour les enrôler allons-y maintenant.
Matamore
Allons ; car aussi bien il n'est pas jour au Louvre. Quoique du Cabinet pour moi la porte s'ouvre, Si j'allais chez le Roi, qu'on m'y vît si matin, On craindrait pour l'État quelque mauvais destin ; Comme je m'intéresse au salut de la France, Je fais naître en la Cour la crainte ou l'espérance. Artotrogue !
Artotrogue
Monsieur.
Matamore
Je ne te voyais pas.
Artotrogue
C'est que vous faites ombre à plus de mille pas.
Matamore
De mon ombre en effet je couvre un corps d'armée, Sous elle je tiendrais cette ville enfermée, Quand je veux je l'étends plus loin que tu ne vois, Et la Tour de Babel fit moins d'ombre autrefois.
Artotrogue
Qu'à former ce grand corps sua donc la Nature !
Ici il tombe en levant le pied.
Matamore
Admire, Myrmidon, sa superbe structure : Que n'étais-je du temps de la Rébellion ! L'un de mes bras est Osse, et l'autre est Pélion, La troisième Montagne, Olympe, c'est ma tête ; J'eusse attaqué le Ciel, il était ma conquête ; Plus Géant qu'Encelade, afin de l'écheler, Je n'eusse eu qu'à lever et tête et bras en l'air, Ou, comme à coups de Monts il lui faisait la guerre, J'eusse d'un coup de pied lancé toute la terre.
Artotrogue
Le Colosse de Rhode aurait moins fait de bruit, Phaéton est tombé, Nature se détruit, Le vent a renversé la Tour de Babylone, Le Soleil a vu choir Matamore en personne ; Ci-gît.
Matamore
N'achève pas, homme d'ombre et de vent Tu fais mon épitaphe, et me voilà vivant.
Artotrogue
Donc sous le Montgibel Encelade respire.
Matamore
Maraud, relève-moi ; fallait-il te le dire ?
Artotrogue
Eussé-je d'autres bras encore un million, Puis-je relever Osse, Olympe, et Pélion.
Matamore
Destins ne tremblez plus, j'ai quitté ma colère ; Je ne suis pas tombé j'ai salué ma mère : Vois-tu comme la terre en cet endroit fleurit ? C'est où je l'ai baisée.
Artotrogue
Ô Dieux ! Le vain esprit ! Il parle, il marche, il veille et ne fait que des songes, Et même il me contraint d'avouer ses mensonges.
Matamore
Parle haut, que dis-tu ? Ton discours m'est suspect.
Artotrogue
Que tous les Éléments ont pour vous du respect.
Matamore
Aussi ne sont-ils faits qu'à dessein de me plaire, Ce n'est qu'à mon sujet que le Soleil éclaire.
Artotrogue
Que vous êtes le Mars et l'honneur des Guerriers, Et que même Gâlas vous cède ses lauriers.
Matamore
Gâlas n'est qu'un galeux, tu veux dire Alexandre.
Artotrogue
C'est le rapport du nom qui m'avait fait méprendre.
Matamore
Stupide quel rapport de nom ni de vertu ? Parler d'un qu'à mes pieds j'ai cent fois abattu, Défait devant Cazal, et chassé dans l'Alsace ; Et qui ne tient le jour que de ma seule grâce ?
Artotrogue
Il ne le vit jamais : tout fléchit sous vos lois, Et je ne conte ici que vos moindres exploits ; On vous vit foudroyant à la prise de Prague.
Matamore
Tout cela n'est pour moi qu'une course de bague ; Si tu veux raconter l'honneur de mes combats, Parle de la Rochelle, ou bien ne parle pas.
Artotrogue
Vous en étiez bien loin ; manquez-vous de mémoire.
Matamore
De vrai, je m'en souviens ; j'étais sur la mer Noire : Chairbieux, qu'il en prit bien à tous les Parpaillots ! Sans forts, redoutes digue, et sans brider les flots, Pour terminer ce siège...
Artotrogue
Invention nouvelle.
Matamore
Parbieu, j'eusse avalé la mer et la Rochelle.
Artotrogue
Ainsi donc votre absence en a bien épargnés.
Matamore
Mes plus grands coups se font aux pays éloignés, J'ai terni des vaillants et la gloire et le lustre ? Ne te souvient-il point de l'action illustre Que je fis sur la mer contre les Mécréants ! Sans peine sans travail je défis ces Géants ; Quatre cent mille Turc campés dans le Bosphore Voulaient couper passage au vaillant Matamore ; Rasant du Pont-Euxin les détroits les plus longs Je venais de dompter les Scythes, les Gelons, Quand je vis opposée une Forêt de voiles ; D'un souffle j'en jetai plus haut que les étoiles, D'autres que j'épargnai passèrent seulement, Ainsi qu'un tourbillon sur l'humide élément, Et plus vite qu'un trait, me quittant le Bosphore, Volèrent en Afrique, et s'y cachent encore.
Artotrogue
Ils ne pouvaient fuir plus vite ni plus loin.
Matamore
Quoi ? Ne le crois-tu pas ?
Artotrogue
Bien plus ; j'en suis témoin.
Matamore
De même à Pignerol, comme un monceau de paille, Je renversai d'un souffle un grand pan de muraille ; J'eusse encor fait sauter la Ville et le Rocher, Mais on l'ouvrit si tôt qu'on me vit approcher.
Artotrogue
Ce Dom Quichot déjà passe pour une mine, Je l'ai mis en beau train, suivons puisqu'il chemine : Le siège de Breda signala votre nom, Où l'un de vos regards fit plus que le Canon.
Matamore
Tu dis bien, d'un regard j'extermine ; je brise.
Artotrogue
Poussons ses vanités, il en est à la crise ; Je veux qu'il passe enfin pour un moulin à vent.
Matamore
Que dis-tu ?
Artotrogue
Que j'oublie un trait d'auparavant, Le passage de Suze.
Matamore
Il est de mon histoire ; Là des Alpes je fis le beau champ de ma gloire : Voyant tant de Soldats qui bordaient ce détroit, À la faveur des Monts je m'élevai tout droit, J'étendis jusqu'au Ciel les ressorts de ma taille, Et parus un Atlas au fort de la bataille ; Ces Monts semblaient porter la tête dans les Cieux, Et je les vis pourtant au-dessous de mes yeux ; Ma voix tonnait sur eux comme un foudre en la nue, D'un seul de mes regards leur neige fut fondue ; Et tant de Savoyards, tapis dedans ces Monts, Comme petits Serpents et visibles démons, Dont les piques sous moi paraissaient des chevilles, Furent tous écrasés ainsi que des chenilles.
Artotrogue
Vois-je ? Un si grand Géant dans un si petit corps ?
Matamore
Je décrois, quand je veux, par les mêmes ressorts ; J'ai selon qu'il me plaît, mes démarches civiles, Géant à la campagne, et petit dans les Villes ; Autrement, il faudrait abattre les maisons.
Artotrogue
Ou demeurer aux champs à garder les Oisons ?
Matamore
Que dis-tu ?
Artotrogue
Qu'à Paris, avec des cris de joie, On abattrait les murs comme au Cheval de Troie ; C'est comme on vous reçut à Cazal, à Nancy, Et depuis à Breda.
Matamore
Cbairbieux, il en est ainsi, Qui t'en a tant appris ? As-tu fait mon histoire ? Qu'ainsi tous mes exploits te soient dans la mémoire ?
Artotrogue
Quoi ? Ne saurais-je pas, ou pourrais-je oublier Ce que tout l'Univers se plaît de publier ?
Matamore
Tu les as donc écrits dedans quelque tablette ?
Artotrogue
J'ai, sans un tel secours, la mémoire assez nette ; En voici quelque effet : cent Mores en Anjou, Quatre mille Indiens dans le fonds de Poitou, Six mille Polonais sur les bords de Champagne, Douze mille Persans dans la basse Allemagne, Dedans l'Isle de France onze mille Chinois, Dedans celle de Ré vingt mille Japonais, Et trente mille Turcs dedans la Picardie Sont morts en un seul jour de votre main hardie.
Matamore
À combien montent-il ? Ce nombre bien compté.
Artotrogue
À trente millions.
Matamore
Qu'il a bien supputé !
Artotrogue
Justement ; vrai calcul ! Mais à combien qu'il monte, Il n'en vit jamais un de tous ceux que je compte.
Matamore
À trente millions ? Que dis-tu ? C'est beaucoup.
Artotrogue
Le même jour encor je vous vis d'un seul coup Estropier le Sort, massacrer la Fortune, Et tuer cent Dragons dans le Ciel de la Lune.
Matamore
J'étais monté bien haut.
Artotrogue
Ne s'en souvenir pas ?
Matamore
Non parbieu.
Artotrogue
Comment donc ? Oublier ces combats ? Ne vous point souvenir de ce jour mémorable Qui par vos faits surpasse et l'histoire et la Fable ? Je n'avais pas osé vous en entretenir.
Matamore
Parmi d'autres si grands puis-je m'en souvenir ? Ce fut le même jour que de force et d'adresse J'étouffai d'un revers mille Éléphants en Grèce, De Serpents en Sicile onze cents millions J'étranglai dessus mer deux cents mille Lyons, J'écrasai presque autant de Baleines sur terre, En France de Chameaux, de Loups en Angleterre Je mis Caïn, Sanson hors de captivité ; Aussi c'était le jour de ma nativité J'ai tiré de ce temps mes lettres de Noblesse.
Artotrogue
Vivre encore en ce siècle ? Ô l'extrême vieillesse ! Vous êtes beau pourtant.
Matamore
Ainsi que le Soleil ; Nous sommes d'un éclat et d'un âge pareil.
Artotrogue
Ô Dieux ! Que son humeur en vanités abonde ! Combien peu s'en faut-il qu'il n'ait créé le monde ?
Matamore
Dois-je envier aux Dieux l'honneur de l'Univers ? Ils l'ont fait, et mon bras le peut mettre à l'envers ; Cadejou.
Artotrogue
S'il se fâche, adieu l'humaine race.
Matamore
Mais je vais trop avant, ce discours m'embarrasse ; Suivons notre chemin pour aller au Faubourg.
Artotrogue
Il faut sur le Pont-neuf faire premier un tour ; Nous verrons de nos gens vers la Samaritaine.
Matamore
Allons-y ; c'est bien dit.
Artotrogue
Allons grand Capitaine.
Matamore
Toutefois.
Artotrogue
Qu'est-ce encor ?
Matamore
Holà, pendard ici À moi Palestrion.
Scène 3
Palestrion, Artotrogue, Matamore
Palestrion
Quoi ? Monsieur, me voici.
Artotrogue
Son moindre ton de voix fait ainsi des alarmes.
Matamore
Dresse mon équipage, et va polir mes armes : Vois-tu bien ces rayons si brillants et si clairs ?
Palestrion
Il me prend pour aveugle.
Matamore
As-tu vu des éclairs ? Connais-tu le Soleil ?
Palestrion
Ô demandes plaisantes !
Matamore
Que mes armes, Coquin, soit encore plus luisantes ; Je veux que leur éclat brillant et sans pareil Fasse blêmir l'Aurore, et pâlir le Soleil ; Mets dans vingt chariots et mon lit et ma table, Sur trois cents Éléphants le train d'un Connétable, Tout l'attirail de camp d'un Empereur Romain : Voilà mon ordre. Allons au Faubourg saint Germain.
Palestrion
Je ne sais qu'il n'y met encor l'Artillerie. Mais c'est trop m'arrêter à cette brouillerie.
Scène 4
Phylazie, Perimene, Palestrion, Placide
Phylazie
Voyez s'il est encore où je l'avais laissé.
Entrant au Théâtre.
Perimene
Oui. Vois Palestrion, s'il passe.
Palestrion
Il est passé.
Perimene
Il s'est mis aujourd'hui sur sa mine homicide, Écoutons ; Phylazie est auprès de Placide. Ils entrent dans la chambre.
Placide
Enfin après ta perte, après mon désespoir Il m'est permis, mon Âme, encore de te voir, Je puis flatter mes yeux d'une si chère vue, Te montrer dans les miens mon âme toute nue, Te conter mes soupirs, te dire mes douleurs, Combien, tu m'as causé de plaintes et de pleurs, Tous les voeux que j'ai faits depuis ton infortune ; Et combien j'ai trouvé ton absence importune.
Phylazie
Juge aussi, cher Amant, au défaut de ma voix, Par le plaisir que j'ai, du tourment que j'avais ; Combien peu s'en faut-il qu'en tes bras je ne meure ?
Perimene
Ils sont dans ce discours presque depuis une heure ; J'ai tiré mon plaisir de leurs contentements, Et croyais rajeunir dans leurs embrassements, Écoutons-les encore devant que l'on te voie.
Palestrion
Mon abord en effet interromprait leur joie.
Phylazie
Mais parmi ces plaisirs tu ne te souviens point D'achever un discours que je t'avais enjoint.
Placide
Bruxelles, ma patrie, était encore en armes, Quand ton enlèvement redoubla nos alarmes ; Je devins furieux après un tel malheur ; Je recherche en tous lieux la proie et le voleur ; Enfin je déplorais ta triste destinée, Quand je sus qu'à Paris on t'avait amenée ; Par tes propres ennuis juge de mon souci : Je dépêche mon homme, et je l'envoie ici ; Palestrion dans peu me retira de peine, Il s'adresse au logis du vieillard Périmène.
Phylazie
C'est un homme de coeur un ami tout parfait.
Placide
On le peut dire tel par le bien qu'il nous fait.
Perimene
Ô d'un bienfait léger ample reconnaissance ! Cher hôte, tous mes biens sont en votre puissance : Entends, Palestrion, comme ils parlent de moi.
Placide
Il vit chez lui plus riche et content qu'un Roi, Homme du siècle, au reste exempt de tous ses vices ; Je l'avais pratiqué pendant mes exercices, Tout le temps qu'à Paris j'avais fait du séjour Dedans l'Académie, et depuis à la Cour : Mon valet diligent autant qu'on le peut être, En cherchant son logis, vous vit à la fenêtre ; Rien ne peut retarder nos désirs curieux, Il vous voit, il m'écrit, et j'arrive en ces lieux ; Où pour faciliter notre entreprise encore J'appris dès mon abord qu'il servait Matamore : Admirons son dessein, comme il a réussi ; C'est par lui seulement que je vous tiens ici, Que je baise vos mains et que je vous embrasse ; Pouvions-nous d'un tel sort attendre cette grâce ? Que le bien est charmant qu'on n'a pas attendu ? Je vous tiens, beau trésor, que je croyais perdu.
Perimene
Faut-il les interrompre en ces pures délices ?
Phylazie
Que les plaisirs sont doux, après de longs supplices ?
Placide
Délicieux transports ! Ô moment bienheureux ! Fus-tu jamais plus belle, ou moi plus amoureux ?
Palestrion
Ou moi plus satisfait de vous revoir ensemble : N'ai-je pas de l'esprit ? Et bien, que vous en semble ?
Placide
Que rien ne peut payer ton service et ta foi.
Phylazie
Que nous ne respirons aujourd'hui que par toi.
Placide
Que ne mérites-tu pour un si bon office ?
Palestrion
Après ce doux accueil qu'est-il que je ne fisse ? Je vous promets entier votre contentement, Une meilleure fin d'un bon commencement ; J'en ai l'invention facile et toute prête.
Placide
Il nous faut l'enlever, qu'est-ce qui nous arrête ?
Palestrion
Mille difficultés qui se peuvent trouver ; Comme j'ai commencé qu'on me laisse achever ; Divers ruisseaux naîtront d'une même fontaine ; J'ai pratiqué l'esprit de notre Capitaine, Je connais son humeur ; modérez-vous un peu, Sans force vous l'aurez, par adresse et par jeu, Je veux vous voir contents sans que rien l'on hasarde : Vous, Madame, rentrez, de peur de votre garde ; Pour vous donner ce temps, et l'occuper exprès, J'ai lâché votre Singe, et ce Fou court après.
Perimene
Ce temps sera mal pris, si on ne le ménage Rentrez donc, Phylazie, en voilà le passage.
Palestrion
Moi, je vais par la rue, et de l'autre côté.
Placide
Faut-il nous séparer ? Ô dure cruauté : Un plaisir si léger me semble une fumée, Une flamme mourante, aussitôt qu'allumée, Un éclair qui se montre et dérobe à nos yeux ; Dois-je si peu jouir d'un bien si précieux ?
Il entend de sa Cour du bruit au-dessus du toit de son logis.
Perimene
Quel bruit là-haut ?
Phylazie
Adieu ; tu prends trop de licence.
Acte II
Scène 1
Perimene, Placide
Perimene
Quoi ? Ne serai-je pas libre dans ma maison ? Je veux que sur le champ l'on m'en fasse raison ; N'ai-je pas de valets une troupe assez grande ? Volez dessus ces toits, faites, je le commande, Et quiconque sera sur le mien rencontré Qu'on le mette à la rue, ou je vous y mettrai, Cassez jambes et bras, frappez, qu'on estropie ; Regardez dans ma cour ? Est-ce ainsi qu'on m'épie ? Éclairer mon logis, et voir ce qu'on y fait ? Ai-je, au lieu de voisins, des Maîtres en effet ? Ce Gascon emplumé tient-il des gens à gages Pour visiter nos toits et faire ces ravages ? On court le long des monts, des plaines, et des bois ; Eux, par un droit nouveau, chassent dessus nos toits, C'est un Singe aujourd'hui, demain quelque autre excuse Fera naître leur bruit.
Placide
Que mon âme est confuse ! Croirai-je ce malheur ? Quoi que vous m'en disiez ; Qu'il ait vu ma Maîtresse ?
Perimene
Et vous qui la baisiez.
Placide
Ô destins ! Ô malheur ! Elle est doncque perdue, Semblable liberté ne peut être attendue, Non, je n'espère plus de la voir en ce lieu, Et ce baiser d'amour fut celui d'un adieu ; À peine étions-nous joints qu'un malheur nous sépare, Le sort dans ses faveurs contre nous se déclare, Et de tous les plaisirs qu'il m'a fait désirer Je n'ai que le regret de n'en plus espérer : Que tes faveurs, Amour, paraissent incertaines ! Doncque voilà pour moi le fruit de tant de peines, Un moment a payé tous mes soins et mes pas, Dans l'espoir du salut j'ai trouvé mon trépas ; Tout mon bonheur s'enfuit à l'instant qu'il arrive, Le jour qui me le donne est celui qui m'en prive, À peine ai-je eu le temps de voir et d'espérer Qu'il faut n'espérer plus et toujours soupirer.
Perimene
Quelle raison vous met ce désespoir en l'âme ? N'avez-vous pas de quoi contenter votre flamme ? Parler à Phylazie, et la voir, et l'ouïr ? Que désirez-vous plus ? Peut-être d'en jouir ?
Placide
Que vous connaissez mal le point que je regrette ! Périmène, elle est sage, et ma flamme est discrète, Hyménée est le but où tendent tous nos voeux, Qui croirait autrement nous blesserait tous deux, Et quelque privauté que vous m'ayez vu prendre, L'honneur à cet abord ne l'aurait pu défendre : Mais que j'ai sur ce point des regrets superflus ! C'est un bonheur pour moi qui ne reviendra plus.
Perimene
N'a-t-elle pas toujours la faveur du passage ?
Placide
Ô faveur d'un moment, et d'un si court usage ! Non non, tout lui sera désormais interdit, Ils l'auront découvert, et le coeur me le dit ; Après cette action, à l'étroit enfermée Elle aura pour prison la maison alarmée, Elle sera veillée, et ses pas observés, Ses regards recueillis, ses pleurs désapprouvés, Et par un mauvais sort dont la rigueur me brave : D'une captive enfin j'aurai fait une esclave : Ah ! Que n'ai-je suivi mon premier mouvement, Évité ce malheur par un enlèvement ! J'avais en main la proie, et je l'ai relâchée ; Quels bras d'entre les miens me l'eussent arrachée ? Ce lâche Usurpateur d'un trésor qui m'est dû Ne l'eût jamais repris qu'il ne lui fut vendu ; J'aurais par ma valeur, en vengeant cet outrage, Signalé mon amour et montré mon courage, Pour elle surmonté tous les dangers offerts, Passé même au travers des flammes et des fers, Et de mon seul courage empruntant cet office La force aurait plus fait que tout notre artifice ; Quel besoin d'employer la fourbe en cet endroit, Pour retirer un bien qui m'appartient de droit ? J'aurais pris ma Maîtresse à qui me l'a volée, Qui fait passer ce vol pour prise signalée ; Mais jamais ce trésor ne me sera rendu, De crainte de le perdre enfin je l'ai perdu ; C'et toi Palestrion, qui m'a ces lois prescrites.
Perimene
Vous savez les raisons, et je vous les ai dites ; La guerre est déclarée, et vous deux étrangers, Eussiez-vous pu fuir sans d'extrêmes dangers ? Sans suite, sans support, et sans retraite encore Contre mille Filous qui suivent Matamore ?
Placide
Ce n'est pas toutefois leur force que je crains.
Perimene
Leurs efforts sont de vrai ridicules et vains ; Le but est de jouer ce plaisant Capitaine ; Vous aurez Phylazie avecque moins de peine, Sans hasarder ce bien il vous sera remis, Palestrion tiendra ce qu'il vous a promis, Son esprit fera plus que votre violence. Le voici ; parlons-lui.
Scène 2
Perimene, Palestrion, Placide
Perimene
Quelle est cette insolence ? Un de votre logis.
Palestrion
Qu'est-il ? Et qu'a-t-il fait ?
Placide
Ô Dieux ! Tout est perdu.
Palestrion
J'en redoute l'effet.
Placide
Je meurs, Palestrion, je n'ai plus d'espérance ; Nos desseins sont rompus, j'en ai trop d'assurance.
Perimene
Un des vôtres a vu chez moi, dedans ma Cour, Se baiser, s'embrasser, et parler d'amour...
Palestrion
Qui ? Peut-être Placide et Phylazie ensemble ?
Perimene
Oui, qui se caressaient.
Palestrion
Que dites-vous ? J'en tremble ; C'est le pire malheur qui pouvait arriver.
Perimene
J'ai crié de ma cour, le voyant s'esquiver ; Que fais-tu sur nos toits, pendard ? Je le menasse ; Un Singe est échappé, dit-il, je suis sa trace,
Palestrion
C'est le lourdaud Scélèdre ; il ne cèlera rien, S'il a vu Phylazie, il est son gardien ; Dans le logis encor ce Fou poursuit sa quête.
Placide
Puisse perdre le foudre et l'une et l'autre bête.
Palestrion
Mon esprit toutefois cherche remède à tout ; Courage, il faut duper ce Niais jusqu'au bout.
Placide
Considérez sa mine, et voyez comme il rêve ; Il bâtit son dessein, il le forme, il l'achève.
Perimene
Il va plus vite encore ; il est tout achevé.
Placide
Il le tient en effet ; dis –nous, qu'as-tu trouvé ?
Palestrion
Merveille, qu'un Ésope à peine eût inventée ? Remettons en sa force une mine éventée, Faisons ce qui fut vu qu'il ne l'ait pas été, Et que pour songe ainsi passe une vérité.
Placide
Sachons l'invention, comme il vient de l'éclore.
Palestrion
Mon Maître n'est qu'un sot.
Placide
Qui ? Moi ?
Palestrion
Non, Matamore.
Placide
C'était là commencer par un beau compliment, Et bâtir ton dessein sur un bon fondement.
Palestrion
Écoutez ; le voici. Ce plaisant Capitaine N'a de coeur ni d'esprit que dans son humeur vaine, De légère créance, et facile à duper ; Or j'ai l'invention propre pour le tromper : Je feindrai que la soeur, de notre Damoiselle, Qui lui ressemble en tout, en un mot sa jumelle, Pour retrouver sa soeur, dont elle est en souci, Avecque son Amant est arrivée ici ; Qu'elle est chez vous logée.
Perimene
Ô la feinte subtile !
Placide
Je crois que son esprit l'a choisie entre mille.
Palestrion
Que si Scélèdre dit à mon Maître au retour Qu'il a vu Phylazie et même en votre Cour, Embrasser un jeune homme et lui faire caresse, Je répondrai que c'est l'Amant et sa Maîtresse, La soeur de Phylazie.
Placide
Ô belle invention !
Palestrion
Tous deux venus de Flandre à même intention.
Placide
Quelle ?
Palestrion
De la ravoir.
Placide
Il est aisé d'entendre Que c'est pour obliger Matamore à la rendre.
Palestrion
Vous avez bien conçu.
Perimene
C'est ce que je dirai, Et, comme son voisin, je l'en avertirai.
Palestrion
Mais dépeignez-les-lui jumelles et semblables.
Placide
S'il veut les voir ensemble ?
Palestrion
On forge mille Fables ; Elle est allée au cours, elle dîne elle dort, Elle se trouve mal, le Médecin en sort ; Que sais-je ? Cent raisons dessus l'heure inventées.
Placide
On dirait qu'il les tient sur sa langue apprêtées.
Palestrion
Il suffit de gagner sa créance en ce point, Qu'il juge vrai d'abord, un fait qui ne l'est point.
Placide
Pour faire encore mieux réussir la partie, Il faut que Phylazie en soit donc avertie, Elle nous peut aider et servir au besoin.
Palestrion
C'est bien jugé ; rentrez, et prenez-en le soin, Contez-lui cette fable étrange et non commune : D'être soeur de soi-même ; et deux sans être qu'une.
Placide
Mais comment lui parler ? Elle n'est plus ici.
Palestrion
J'amuserai Scélèdre. Allez donc ; le voici.
Perimene
Nous la ferons sortir ; la muraille est ouverte.
Scène 3
Palestrion, Sceledre
Palestrion
Attaquons ce lourdaud, lui qui l'a découverte. Scélèdre, et bien le Singe ?
Sceledre
À la fin je l'ai pris. Mais un malheur bien plus grand afflige mes esprits ; Qu'ai-je vu ? Cher Ami ; je tremble quand j'y pense.
Palestrion
Tout le corps lui frémit, il frissonne en cadence.
Sceledre
N'ai-je point quelque taie au-devant de mes yeux ? Suis-je louche ? Regarde.
Palestrion
Un chat ne voit pas mieux.
Sceledre
Tant pis, Palestrion ; Allons-nous faire pendre.
Palestrion
Le glorieux dessein ? Vas-y seul sans m'attendre.
Sceledre
Si ce crime est connu, tu peux suivre mes pas.
Palestrion
Quel crime ?
Sceledre
Il est d'amour.
Palestrion
Je ne l'apprends donc pas.
Sceledre
J'ai vu chez le voisin Phylazie embrassée, Qu'un jeune homme baisait.
Palestrion
Ah ? Perds cette pensée ; Phylazie ?
Sceledre
Elle-même.
Palestrion
Ô le songe plaisant !
Sceledre
Je voyais, je veillais, si je veille à présent ; Je sais que je l'ai vue ; et ce n'est pas un songe.
Palestrion
Va, cela ne peut-être, adieu c'est un mensonge : Étouffe ce discours, il est trop dangereux, Et te rendrait enfin doublement malheureux.
Sceledre
Doublement ?
Palestrion
Il te faut démêler la fusée ; Tu meurs, si Phylazie est à tort accusée.
Sceledre
Mourrais-je sur un si ?
Palestrion
Sa haine te perdra.
Sceledre
Et si son crime est vrai ?
Palestrion
Mon Maître te pendra.
Sceledre
J'en appelle ; et pourquoi ?
Palestrion
Ce mot te peut te confondre ; Ne la gardes-tu pas ? N'en dois-tu pas répondre ?
Sceledre
Répondre d'une femme ? Eût-elle cent maris, J'aimerais mieux garder tout le tour de Paris : Je ne sais contre moi quel foudre est dans la nue, Mais je sais que mes yeux mes yeux propres l'ont vue.
Palestrion
Tu l'oses dire encor ? Vois le mal qui t'attend.
Sceledre
Je ne l'ose en effet ; mais il est vrai pourtant, Et qu'à présent encore elle est chez Périmène.
Palestrion
N'est-elle pas céans ?
Sceledre
Non ; la chose est certaine ; J'ai les clefs de sa Chambre, elle n'y peut rentrer.
Palestrion
Scélèdre, que dis-tu ?
Il lui donne les clefs de la chambre de Phylazie.
Sceledre
Ce que je veux montrer ; Tiens, va voir s'il est vrai ce que je te rapporte, Tandis je l'épierai sur le pas de la porte.
Palestrion
Je reviens aussitôt.
Sceledre
Je t'attends donc ici. Quoi ? Garder une femme ? Ô le fâcheux souci ! Avez-vous vu, mes yeux, Phylazie échappée. Doncque ma diligence auprès d'elle est trompée ? Qu'elle a bien pris son temps ! Elle sort ; et j'étais Attentif à poursuivre un Singe sur les toits : Que ce coup est hardi, ce crime détestable ! Je vois des deux côtés ma perte inévitable ; Le disant mon trépas à ma parole est joint, Et je me perds encore en ne le disant point ; Que doit-on craindre plus qu'une femme offensée ? Que cette peur me presse et trouble ma pensée ! Le silence est plus sûr en ce fait hasardeux, Où, pour n'obliger qu'un, j'offense tous les deux ; Évitons ce malheur plutôt que de l'accroître, La haine d'une femme, et la fureur d'un Maître.
Scène 4
Palestrion, Phylazie, Sceledre
Palestrion
Souvenez-vous de tout.
Phylazie
Je saurai m'accorder Marchons.
Palestrion
N'avancez pas ; il me faut l'aborder. Combien as-tu vidé, Scélèdre, de bouteilles ? Viens.
Sceledre
Je ne branle point, parle ; j'ai des oreilles.
Palestrion
Veux-tu là demeurer comme un terme planté ?
Sceledre
Parle, dis seulement ; tu seras écouté.
Palestrion
Que fais-tu ?
Sceledre
Mon devoir ; mes yeux font leur office.
Palestrion
Ils t'ont rendu pourtant un fort mauvais service. Va les faire crever, ces yeux fallacieux, Indigne de plus voir la lumière des Cieux ; Qui pour de vrais objets t'ont fait voir des fantômes Ce qui ne fut jamais, des corps formés d'atomes ; Phylazie en sa Chambre.
Sceledre
Holà, n'achève pas ; J'ai peur c'est quelque esprit.
Palestrion
La voici sur mes pas ; Regarde, est-ce elle-même ? Elle n'est qu'en peinture : Fais-toi couper la langue après cette imposture.
Sceledre
C'est elle la voilà.
Phylazie
Voyons ce bon valet.
Palestrion
Je mesure ta vie à celle d'un poulet.
Sceledre
Elle marche, elle parle ; ô Dieux ! C'est elle-même.
Phylazie
Qui ne serait sensible à cette injure extrême ? Attaquer mon honneur, et blesser ma vertu ? Imposteur, scélérat, de quoi m'accuses-tu ?
Sceledre
Je ne sais.
Palestrion
Dans ses yeux c'est jeter la poussière.
Sceledre
D'être chez le voisin, ou bien d'être sorcière ; J'ai vu.
Phylazie
Quoi ? Qu'as-tu vu ?
Sceledre
J'ai vu, je le sais bien.
Phylazie
Quoi donc ?
Sceledre
Mais à présent je n'en assure rien : Palestrion ; un mot d'où vient cette Médée ?
Palestrion
As-tu les yeux troublés ? As-tu l'âme obsédée ? Elle vient de sa chambre, elle sort du logis ; As-tu bu ? Qu'as-tu fait ? Parle, en vain tu rougis.
Sceledre
J'examine mes yeux.
Palestrion
Ils sont faux ; tu vois double.
Sceledre
Je vois double en effet, et c'est ce qui me trouble ; J'en ai vu l'une ici, l'autre chez le voisin : Rien n'y donne pourtant, ni porte, ni jardin, Ni fenêtre, du moins qui ne soit bien grillée ; Par où donc, et comment y serait-elle allée ?
Phylazie
Ton propre jugement sert à te condamner.
Sceledre
Mais j'ai vu néanmoins.
Palestrion
De nouveau t'obstiner ? Quoi ? Tu reprends toujours tes visions premières ?
Phylazie
Et qui te coûteront mille coups d'étrivières.
Sceledre
Encore le gibet ; c'est mon sort le plus beau ; Je sais que Montfaucon doit être mon tombeau, Il sert de monument à toute notre race, Père, aïeul, frère y sont, j'aurai la même grâce.
Phylazie
Mais avant que d'aller visiter les aïeux Je veux que l'on t'arrache et la langue et les yeux.
Palestrion
Regarde en quels malheurs ta sottise te plonge.
Phylazie
Moi, baiser un Amant ? Tu l'as vu ? C'est mon songe ; Que notre esprit est clair alors que nous dormons ! Il voit dans l'avenir les traits que nous formons, Et d'un rayon divin l'âme du Ciel guidée Figure le futur et le peint en idée.
Sceledre
Idée ! Est-ce un Démon ? Qu'est-ce qu'elle nous peint ?
Palestrion
Elle l'a pris bien haut ; suivons ; comme elle feint.
Phylazie
J'ai songé cette nuit toute cette aventure, Qu'un valet contre moi dressait une imposture.
Palestrion
N'a-t-elle point songé que tu serais pendu ? C'est toi-même.
Sceledre
Quel songe !
Phylazie
Il doit être entendu : J'ai cru voir arriver en ce lieu ma germaine, Et qu'elle et son amant logeait chez Périmène.
Palestrion
Avez-vous une soeur ?
Sceledre
Elle t'en va conter.
Phylazie
Oui, belle ; je le dis pourtant sans me vanter, Puisque nous sommes deux sous un même visage, Jumelles, et dont l'une est de l'autre l'image ; Il me semblait la voir avecque son amant. Au logis du voisin se baiser librement, Qu'un des vôtres trompé par cette ressemblance M'accusait de ce crime avecque violence.
Palestrion
Là-dessus ?
Sceledre
Il la croit ? Es-tu de sens pourvu ? Elle s'est éveillée, et moi je n'ai rien vu.
Palestrion
Rentrez ; la vérité se fera reconnaître ; Et je serai d'avis qu'on en parle à mon Maître.
Phylazie
J'attendrai son retour ; et c'est bien mon dessein.
Sceledre
Dieux ! Qu'ai-je fait ? Le coeur me bat dedans le sein, Tout le dos me démange ; et les os me frémissent.
Palestrion
De ton proche malheur c'est comme ils t'avertissent ; Considère, Scélèdre, et d'un esprit changé, Comme tout se rapporte à ce qu'elle a songé ; Elle n'a la maison, ni la chambre quittée.
Sceledre
J'avais l'esprit au coude, et la vue enchantée, Je n'ai rien d'assuré dans ce penser profond, Sans la voir je l'ai vue, et cela me confond.
Voyant sortir Phylazie de chez Périmène.
Palestrion
Cependant tu mettais la maison toute en peine. Sur une vision folle autant qu'incertaine.
Sceledre
Mais que vois-je sortir du logis du voisin ?
Palestrion
Voici pour l'achever et tromper le plus fin ; Qu'elle est subtile à feindre, et qu'ils l'ont bien instruite !
Scène 5
Phylazie, Sceledre, Palestrion
Phylazie
Étrangère, et qui manque en ces lieux de conduite, Ne saurais-je trouver qui me prête la main, Ou me puisse adresser dans le Temple prochain.
Sceledre
Palestrion !
Palestrion
Scélèdre.
Sceledre
Ô Dieux ! N'est-ce pas elle ?
Palestrion
Phylazie elle-même.
Sceledre
Ô surprise nouvelle !
Phylazie
Là je vais rendre grâce aux pieds des saints Autels À celui dont le soin conserve les Mortels, Et qui rend de tous points heureux notre voyage.
Sceledre
Voilà sa même voix, sa taille son visage ; C'est elle : appelons-la. Phylazie, arrêtez. Elle ne répond rien ; je marche à ses côtés : C'est à vous que je parle, impudente, effrontée.
Palestrion
C'est à toi seul plutôt que ta voix est portée, Tu n'as qu'à retenir ces injures pour toi.
Phylazie
Quel est cet importun ? Qu'a-t-il à faire à moi ?
Sceledre
Qui je suis ? Elle feint de ne pas me connaître.
Palestrion
Et moi ?
Phylazie
Fâcheux tous deux, qui que vous puissiez être ; Que me veulent ces Fous que je ne vis jamais ?
Palestrion
Que demandons-nous plus ? Nous voilà satisfaits.
Sceledre
Je crains, Palestrion.
Palestrion
Et quoi ?
Sceledre
Dis-moi, de grâce ; Ne nous serions-nous point perdus en quelque place ? Ne nous connaître pas ? Où nous sommes logés ? Il faut que nous soyons ou perdus, ou changés ; Tâtons-nous : qu'en dis-tu ? Je pense être des nôtres.
Palestrion
Moi des nôtres aussi.
Sceledre
Comment ? Serions-nous d'autres ? Phylazie, ah ! C'est trop je me connais, c'est nous.
Phylazie
Quel nom ? De quel Roman, d'où l'ont tiré ces Fous ? Je suis de Flandre.
Sceledre
Et bien, c'est son pays c'est elle.
Phylazie
Trop curieux, apprends qu'on me nomme Isabelle, Que je ne suis ici que d'hier seulement Arrivée à Paris avecque mon Amant.
Sceledre
L'y voilà. Mais encor quel dessein vous y mène ?
Phylazie
Le charitable soin que j'ai de ma Germaine ; On l'a prit vers Mastricht.
Sceledre
Qui ?
Phylazie
Deux soldats Français. Je l'ai depuis cherchée en mille et mille endroits ; Enfin j'ai dans Paris terminé mon voyage, Où j'ai su qu'elle était, même en ce voisinage, Qu'on la tient comme esclave, en chambre, et sans sortir.
Sceledre
Qui de tout de la sorte aurait pu l'avertir ? Mais quel nom donne-t-on à cette soeur Jumelle ?
Phylazie
Comme à moi.
Sceledre
Je la tiens : vous mentez Isabelle ; Son nom est Phylazie.
Phylazie
Elle a nom comme moi ; En cela pour le moins je suis digne de foi.
Palestrion
Scélèdre, approche, un mot.
Phylazie
Il est sot à l'extrême ; Son nom est bien le mien, si je suis elle-même.
Palestrion
Apprends qu'on la nommait pour lors de la façon, De peur d'être connue on lui changea son nom : Le songe est arrivé ; voilà cette Jumelle.
Sceledre
Phylazie est sa soeur ? Et s'appelait comme elle ?
Phylazie
Le nom à part, en tout je lui ressemble mieux, J'ai sa taille, son teint, sa parole, et ses yeux.
Sceledre
N'as-tu point l'âme encore ?
Phylazie
En même temps formées Une seule paraît nous avoir animées, On le juge à nous voir d'une humeur, d'un désir ; L'auteur qui les forma ne pourrait les choisir.
Sceledre
C'est tenir trop longtemps ma créance abusée ; Vous êtes, Phylazie, une fausse rusée ; Rentrez.
Palestrion
C'est Isabelle ; où la veux-tu mener ?
Sceledre
C'est la nôtre : on ne sait laquelle discerner.
Palestrion
L'autre est dans le logis.
Phylazie
À la force ! On m'entraîne.
Sceledre
Elle s'est échappée ; où donc ?
Palestrion
Chez Périmène : Qu'as-tu fait ? Malheureux ; tu vas avoir au dos Tout le logis voisin pour te rompre les os ; Entraîner une fille ? Ô Dieux ! Quelle insolence ? Les croirais-tu souffrir semblable violence ?
Sceledre
On ne peut m'accuser que de trop de douceur ; Je veille Phylazie.
Palestrion
Et tu prenais sa soeur.
Sceledre
Sa soeur c'est elle-même.
Palestrion
As-tu juré ta perte ? Phylazie est chez nous ; quelle injure soufferte ? Rentre, va la trouver.
Sceledre
J'y vais sans repartir.
Palestrion
Et moi chez le voisin l'empêcher de sortir.
Acte III
Scène 1
Sceledre
Sceledre
Phylazie est chez nous ; après cette merveille Je doute si je dors, je doute si je veille ; Je l'ai vue en sa chambre, elle est dans la maison : Ah ! Que ces visions confondent ma raison ! Ma mort était conclue, et ma perte certaine, Si j'eusse rapporté ce fait au Capitaine, Jamais homme ne fut si proche du trépas, Ce que j'ai vu c'est elle, et si ce ne l'est pas ; Si bien à Phylazie Isabelle ressemble, Qu'on les prendrait pour une, une pour deux ensemble Le lait certes au lait ne ressemble pas mieux. Mais je vois Périmène ; il sort tout furieux ; Sa menace m'effraie avant que de l'entendre, Je ne tremble pas moins que si l'on m'allait pendre : Que ferai-je ? Ils sont deux ; je me tiens assommé.
Scène 2
Perimene, Sceledre, Placide
Perimene
Quoi ? Pendard.
Sceledre
Quel abord ! Me voilà bien nommé.
Placide
Est-ce là l'insolent, dont la main téméraire A fait sur ma Maîtresse un effort de Corsaire ? Qui sans respect du sexe et de tant de beauté A sur une étrangère usé de cruauté, Violé sa franchise, et cette loi connue Qui permet libre à tous le passage et la rue ? Quoi ? Souffrir cet affront d'un batteur de pavé ? Frappons, que de son sang sur l'heure il soit lavé.
Perimene
Holà.
Placide
Je n'attends rien.
Perimene
Voyez comme il est blême.
Placide
Qu'à savoir seulement de lui si c'est lui-même, Parle.
Sceledre
Voyez mon teint, il en peut faire foi ; Je ne suis plus moi-même, étant trop hors de moi.
Perimene
Sois toi-même, ou quelque autre, il faut que tu l'avoues, Ne mérites-tu pas des cordes et des roues ?
Sceledre
Il est vrai ; mais pourtant écoutez mes raisons.
Placide
Il le confesse ; il vit ? Qu'est-ce que nous faisons.
Perimene
D'avoir effrontément pris de force une fille ?
Placide
Innocente, étrangère, et de noble famille ?
Sceledre
Je m'en purgerais trop, si j'étais écouté.
Placide
Une, de qui l'amour tient mon coeur arrêté, Honnête, vertueuse, et qu'un chaste Hyménée A dedans peu de jours en mon lit destinée ?
Sceledre
Je croyais.
Perimene
Quoi ? Méchant.
Placide
Enfin que croyais-tu ? Peut-être impunément d'offenser sa vertu ?
Perimene
De la traîner chez vous ?
Placide
Et la rendre asservie De même que sa Soeur que vous avez ravie ? Mais.
Sceledre
Puis-je dire un mot ?
Perimene
Épier mes amis ? Regarder dans ma cour ?
Sceledre
Me sera-t-il permis ?
Placide
Et commettre en plein jour semblable violence ?
Sceledre
Faut-il que malgré moi je garde le silence ?
Perimene
Violer mon logis par des traits impudents ?
Placide
N'avoir de liberté ni dehors ni dedans ?
Perimene
Ici les épier, et là les entreprendre ?
Sceledre
M'ayant bien accusé, laissé-moi me défendre.
Perimene
L'arrêter, lui donner des noms injurieux ?
Placide
L'embrasser, l'emporter d'un dessein furieux ? Et je vois l'insolent qui lui fit cet outrage ? Et je tiens suspendue auprès de lui ma rage ? Et mon bras ?
Sceledre
Ah ! Je brûle, et je me sens geler ; Oui, battez-moi plutôt, et me laisser parler.
Perimene
Parle, quelle raison, quelle excuse assez forte Peut couvrir l'attentat commis devant ma porte ?
Sceledre
Dois-je vous accuser, ou mon aveuglement ? Ma plaindre de moi-même ou de vous seulement ? De vous, si Phylazie est celle que j'ai vue Et sortir de chez vous et paraître en la rue ? De moi-même encor plus, si ce n'est que sa Soeur ?
Placide
Dont tu voulus pourtant être le Ravisseur, Insolent.
Sceledre
De ce fait je n'ai point d'assurance.
Perimene
C'est trop ; je lui pardonne, et vois son ignorance.
Sceledre
Leur ressemblance a fait que je doute en cela Si celle-ci diffère, et n'et point celle-là, Je ne sais qui des deux est la nôtre, et j'ignore Tout ce que j'avais vu dans votre cour encore.
Placide
Qu'avez-vous vu ?
Sceledre
Vous-même.
Placide
Avec qui ?
Perimene
C'est le point ; Je pense l'avoir su, mais je ne le sais point.
Placide
C'est sans doute Isabelle, à qui j'ai fait caresse.
Perimene
Allez, faites-lui voir cette belle Maîtresse.
Placide
Cet objet en effet lui peut rendre les sens : Suis-moi.
Sceledre
M'est-il permis ?
Perimene
Entre, va, j'y consens. Jamais fourbe ne fut plus finement conduite ; J'ai laissé là-dedans celui qui l'a produite ; À la faveur d'un trou fait dans notre paroi Il aura fait rentrer cette fille chez moi, Et ce Niais complet la prends pour Isabelle Que nous lui faisons croire être sa Soeur Jumelle ; Qu'il nous apprête à rire ! Et qu'un si plaisant tour. Mais feignons je l'entends ; le voici de retour.
Scène 3
Sceledre, Perimene
Sceledre
Non, je ne pense pas que le Ciel soit capable.
Perimene
De quoi ? Scélèdre ; est-ce elle ?
Sceledre
Au moins une semblable : Non, je ne pense pas que Nature , ou les Dieux, Dont partout nous voyons l'ouvrage industrieux, Puissent faire une chose ; ô rencontre ! Ô merveille ! Qui sans être la même enfin soit si pareille.
Perimene
Est-ce la vôtre ?
Sceledre
Non ; et c'est elle pourtant.
Perimene
As-tu vu celle-ci ; ton oeil est-il content ?
Sceledre
Trop, s'il était d'accord avecque ma créance.
Perimene
Qu'en crois-tu ?
Sceledre
Je ne sais.
Perimene
Prends certaine science : Isabelle est chez moi ?
Sceledre
Qui baise son amant ; Je l'ai vue, il est vrai.
Perimene
Retourne promptement.
Sceledre
Où ?
Perimene
Dans votre logis ; pour voir d'un soin fidèle Si la vôtre y sera, comme au mien Isabelle.
Sceledre
Je suivrai votre avis, c'est le plus assuré ; Je reviens sur mes pas.
Perimene
Le voilà bien leurré, De quel aveuglement est son âme saisie ? Et que deviendra-t-il, en voyant Phylazie ? Elle est dans le logis ; ils l'auront fait rentrer ; Sérieuse en sa chambre il la va rencontrer ; Vit-on jamais jouer un homme de la sorte ? Sa raison est vaincue ; attendrai-je qu'il sorte ? Oui, je le vois venir.
Scène 4
Sceledre, Perimene
Sceledre
Périmène, à genoux J'accuse mon erreur ; Phylazie est chez nous.
Perimene
Imposteur, est-ce à tort qu'elle fut accusée ?
Sceledre
Oui ; mais leur ressemblance à ma vue abusée ; Je fus sot, insolent, aveugle, et sans esprit.
Perimene
Croyons-le sur sa foi, lui-même nous le dit.
Sceledre
Par moi fut sans raison Isabelle offensée.
Perimene
C'est Isabelle enfin ? Ton erreur et passée : Va, je te la pardonne ; et pour tout châtiment, Scélèdre, apprends de moi ce bon enseignement De tenir en servant, mains, vue, et bouche closes, D'ouïr sans écouter, voir sans voir toutes choses, Ce qu'on sait l'ignorer, et se taire à propos ; Voilà ce qui peut mettre un valet en repos.
Sceledre
Et c'est une leçon que je promets de suivre : Que me commandez-vous ?
Perimene
Adieu ; d'apprendre à vivre.
Sceledre
Rentrerai-je au logis il n'y fait pas trop bon ; Cachons-nous dans la cave avecque le jambon.
Scène 5
Perimene, Palestrion, Placide
Perimene
Le voilà retiré, comme je le demande, Son esprit est gagné, que sa sottise est grande ! Sortez.
Palestrion
Est-il rentré ? La rue est-elle à nous ?
Perimene
Avancez hardiment.
Placide
J'ai vu berner des Fous, Mis je n'en vis jamais jouer un de la sorte ; Quel plaisir de le voir planté contre la porte, Faire la sentinelle, ajuster les verrous, Visiter la serrure, et compter tous les clous ? Phylazie a ravi, souffrez que je le die ; Je pensais la voyant être à la Comédie ; Elle a dessus nous tous cet honneur emporté, Et gouverné la feinte avec subtilité.
Perimene
Je pense avoir du moins joué mon personnage.
Placide
Vous avez fait merveille.
Palestrion
Et des mieux pour son âge.
Placide
C'est ma confusion, c'est de quoi je me plains, D'employer un vieillard parmi des songes vains ; Vous donner ce travail ? J'en suis honteux, cher Hôte, Je regrette vos soins, et rougis de ma faute.
Perimene
Vieillard ? À votre avis semblé-je si passé ? J'ai de la vie encore, et ne suis point cassé ; On ne trouvera pas sur mon front une ride ; À cinquante ans je fais ce qu'à trente un Alcide, Je ris, je vois, je marche, et fais ce que je veux.
Palestrion
Il n'a rien en effet de vieil que les cheveux.
Perimene
Ma vieillesse, qui suit les plaisirs de la vie, Ne souffre aucun des maux dont elle est poursuivie ; On ne me vit jamais ni chagrin ni rêveur ; Veut-on rire ? Je chante, et voilà mon humeur ; J'aime la compagnie et suis peu solitaire ; Je sais parler à temps, comme je sais me taire ; Dans mon plus sérieux mon discours est gaillard.
Placide
Trouvez-moi dans Paris, encor un tel Vieillard ; Son humeur passe tout, et n'est point convenable : Mais tant de frais perdus dont je suis redevable.
Perimene
Non non, vers un Ami le bien n'est pas perdu, Aussitôt que donné je l'estime rendu, Traiter nos ennemis, ou parer une femme C'est la folle dépense, et qu'à bon droit je blâme ? Tout le reste en bon lieu je le juge remis, Et je prends à faveur d'obliger mes Amis, Je leur tiens coffre, esprit, table et Maison ouverte ; Je répute un bon gain ce qu'on croit une perte ; Et de peur qu'autre objet trouble ma gaîté, Je suis veuf sans enfants, sans soins, en liberté.
Placide
Une si belle humeur mérite qu'on l'adore, Notre siècle est de fer, et voilà qui le dore ; C'est goûter les plaisirs dedans leur pureté, Et tenir dans vos mains le bonheur arrêté : Mais parmi les objets qui troubleraient votre aise Vous comptez les enfants ; et qu'est donc Artelese ?
Perimene
Artelese est ma Nièce, et je la tiens ici, Plus pour me contenter que pour autre souci : Je suis riche, on m'adore ; et tandis qu'elle espère J'en ai tous les devoirs sans en être le Père. Mais c'est trop discourir.
Placide
Cet homme est sans pareil.
Perimene
Songeons à notre affaire, et tenons le conseil.
Palestrion
Le conseil est tenu, l'invention nouvelle.
Placide
Aurai-je Phylazie ; ah ! Ta promesse est telle, Juge, Palestrion, que je puis l'enlever, Que tu l'empêches seul.
Palestrion
Afin de la sauver : Vous l'aurez ; mais bien plus, je veux que Matamore Vous la donne lui-même, et qu'on le frotte encore.
Placide
C'est ce qu'on attendrait que de ton seul esprit.
Perimene
L'invention lui plaît ; courage, il en sourit.
Palestrion
Il faut que je me serve encor de votre peine.
Perimene
En quoi ? Dis seulement.
Placide
Excusez, Périmène.
Palestrion
Donnez ce diamant, tirez-le de vos doigts.
Perimene
J'ignore à quel dessein ; le voilà toutefois.
Palestrion
Vous le saurez bientôt. Notre vain Capitaine Lance à chaque regard une fièvre quartaine ; Il le pense du moins, et que tel aujourd'hui Tout le sexe le court et meurt d'amour pour lui, Qu'il n'est coeur endurci qu'il ne réduise en cendre, Que sa moustache encore est celle d'Alexandre.
Perimene
Ce Narcisse plaisant est tel que tu le peins.
Palestrion
Et sur ce fondement je bâtis mes desseins. Ne saurions-nous trouver quelque femme jolie, Jeune de bonne humeur, et subtile et polie ?
Perimene
Sans battre du pays, sans en chercher ailleurs, J'ai chez nous un visage, il sera des meilleurs.
Palestrion
Qui ?
Perimene
Ma Nièce Artelese ; elle n'aime qu'à rire : Poursuis donc ; que peut-elle ? On n'a qu'à lui prescrire.
Palestrion
Se feindre votre femme, et bien dissimuler, Et que pour lui d'amour elle se sent brûler.
Placide
Elle est certes d'esprit et de grâce remplie ; Mais quoi ? La faire entrer dedans notre folie ?
Perimene
Passons ; cela vaut fait.
Palestrion
Une servante aussi.
Perimene
La faut-il jeune et belle ? On la peut prendre ici : Phydippe est-elle propre ?
Palestrion
Ô la rare servante ? Voilà tout notre fait, elle sera suivante.
Perimene
On ne pouvait choisir deux esprits plus rusés.
Palestrion
Écoutez cette fourbe, et les en instruisez : Je donnerai la bague au Roland Matamore Comme gage d'amour d'un objet qu'il adore, D'une que je feindrai mise sous son pouvoir, Qui ne peut plus durer ni vivre sans le voir, Et qui pour acheter cette faveur insigne M'a fait tomber en main ce gage quoiqu'indigne : Lui, qui croit que son nom suffit pour les tenter, Qui se plaît dans le jeu, s'en laissera conter ; Le succès sera tel qu'il est dans ma pensée.
Placide
J'en voudrais déjà voir une fin avancée.
Perimene
Ces préceptes par toi leur seraient mieux donnés.
Parlant à son Maître.
Palestrion
Rentrez donc au logis, et me les amenez. Quels desseins j'entreprends, quels troubles je suscite ! Plus nous allons avant, plus la chose m'excite ; Que je vois devant moi de terre à remuer ! Mais j'aime ce travail, il faut continuer : Je veux faire éclater aujourd'hui mon adresse, Et que vous emportiez par jeu votre Maîtresse, Quoi ? Je parle à moi seul ; il ne m'écoute pas : Où portez-vous les yeux ?
Placide
J'admire ses appas ; Vois vois, Palestrion, ce Soleil de mon âme, Vois luire ses rayons, n'en sens-tu pas la flamme ?
Palestrion
Dites que d'eux encor ces lieux sont éclairés, Ma foi, tous les Amants ont les sens égarés.
Scène 6
Phylazie, Placide, Palestrion
Phylazie
Tu dis vrai ; leur folie est pourtant pardonnable ; C'est un vice sans faute, une erreur raisonnable, Un poison sans venin, un beau dérèglement, Un soleil sans lumière, un doux aveuglement.
Placide
Qu'elle est en de beaux mots subtile et délicate ! Je lui remets ma cause elle est mon Avocate.
Palestrion
Sans Juges, sans témoins, tous deux au moindre accès Vous videriez ensemble un amoureux procès. Mais vous gâtez ce teint, retirez-vous du hâle, Allez parler d'amour ailleurs dans une salle, Car si Scélèdre.
Phylazie
Il dort, dans la cave enivré.
Placide
Rentrons ; qu'il ait l'esprit de ce soin délivré ; Aussi bien son travail est pour une autre pièce, Puisque je vois sortir Périmène et sa Nièce Je vous dirai la fourbe et pourquoi tout ceci.
Phylazie
Rentrons doncques, mon coeur, et laissons-les ici.
Scène 7
Perimene, Palestrion, Artelese, Phydippe
Perimene
Et bien, Palestrion, a-t-elle assez de charmes ?
Palestrion
Il n'est coeur devant eux qui ne rendit les armes.
Perimene
Elle n'est pas en ordre.
Palestrion
Ah ! Peut-elle être mieux, Quand on l'aurait tirée et fait tomber des Cieux ?
Artelese
C'est un grand saut déjà de première volée, Avec peu de rebonds jusqu'où serais-je allée ?
Palestrion
Cette autre aussi me plaît.
Phydippe
Il serait dégoûté.
Perimene
Elles ont de l'esprit autant que de beauté.
Palestrion
Venons à notre fait, les avez-vous instruites ?
Perimene
Éprouve ; à ce sujet je te les ai conduites.
Artelese
Il n'est pas de besoin de tant d'enseignements ; Je veux joindre à la fourbe encor mille ornements, Pour donner de l'amour à ce vain Matamore, Lui présenter mon coeur, feindre que je l'implore, Faire les yeux mourants, puis les noyer de pleurs, Soupirer un hélas ; ajuster un je meurs, L'appeler mon espoir, le Dieu de ma pensée, Montrer ouvertement une ardeur insensée ; Lui faire offre de tout, lui présenter mon coeur Attirer sa pitié par le nom de Vainqueur, L'appeler foudroyant, raseur de Citadelles, Le Mignon de la Cour, le favori des Belles, Le conjurer encor par des noms bien plus doux, Gémir, baiser ses pas, embrasser ses genoux, Pleurer dedans ses mains, en faire l'idolâtre, Les dire par extase ou d'ivoire ou d'albâtre, Ses yeux deux vrais Soleils, des rayons ses cheveux ; Est-ce assez pour gagner et son coeur et ses voeux.
Palestrion
Qu'à feindre de l'amour cette fille est savante !
Artelese
Ce sont les moindres traits dont mon esprit se vante ; Laisse-le-moi jouer, et crois qu'à ses dépens Nous rirons jusqu'au bout, puisque je l'entreprends.
Perimene
Voilà notre projet, et tout n'est que pour rire.
Palestrion
Tout ira bien ; un point reste seul à vous dire, Feignez d'être sa femme.
Artelese
À d'autres ; je le sais.
Palestrion
Phydippe la suivante.
Phydippe
Écoute mon essai ; Je la dirai mourir pour ce grand Capitaine, Maîtresse du logis, femme de Périmène : Qui pour lui témoigner qu'elle l'aime ardemment Offre, avecque son coeur, par moi ce diamant ; Qu'en tes mains j'ai remis son espoir et ce gage, Que par nous deux enfin cette amour se ménage.
Palestrion
Traitez-le de respect.
Artelese
Trembler en l'abordant, Feindre de m'éblouir, tomber le regardant, Parler à demi-mots de crainte et de surprise ; N'est-ce pas feindre assez.
Palestrion
Ah ! Qu'elle est bien apprise !
Artelese
Tu n'auras seulement qu'à seconder nos coups, Livre-le dans nos mains.
Palestrion
J'y vais retirez-vous.
Acte IV
Scène 1
Matamore, Palestrion
Matamore
Courage, tour va bien ; en moins d'un tour de ville Au seul bruit de mon nom j'en ai levé dix mille, Hommes faits, gens de coeur, et de bonne façon, Qu'un foudre ne pourrait ébranler de l'arçon ; Artotrogue laissé vers la Samaritaine, Sous mon nom les assemble et les tient en haleine : Avec eux j'ai couru cent fois tout l'Orient, Et je les mène aux coups d'un visage riant, Ils vivent dans Paris, l'un sur sa bonne mine, L'autre sur Durandal qui massacre, extermine, Ces Filous panachés, ces batteurs de pavé, Ces tireurs de manteaux ont le coeur relevé ; Au premier mandement, et selon mes coutumes, On me voit au milieu d'une forêt de plumes.
Palestrion
Êtes-vous le Phoenix, et le Roi des Oiseaux ? Faites-vous pour voler, des Régiments nouveaux ?
Matamore
Je veux qu'au moindre mot de moi l'on voie Plus de Mestres de Camp qu'on n'en vit devant Troie.
Palestrion
Sans compter les goujats.
Matamore
Crois qu'ils sont tous exquis, En ai-je qui ne soient Barons, Comtes, Marquis ?
Palestrion
Que sont donc vos valets ?
Matamore
Des Princes, des Monarques.
Palestrion
Nous voilà glorieux sous de si belles marques.
Matamore
Vous différez pourtant dans un semblable soin ; Vous me servez de près, eux me servent de loin, Vous dedans mon logis, où le devoir vous range, Et les Rois seulement dans un pays étrange : Rois, Sofis, Empereurs sont titres empruntés, Et leur pouvoir n'agit que sous mes volontés ; Je leur souffre le nom, combien qu'il me convienne ; Seul on me dût nommer Archiduc dedans Vienne, Aux Indes grand Mogor, au Catay le grand Chan, Et chez les Africains l'Abyssin Prête Jean, Chez les Turcs grand Seigneur, grand Duc en Moscovie, Empereur Marcoman dedans la Moravie, Satrape grand Vizir, Bacha, Moufty, Sultan, Sofi dedans la Perse, en Égypte Soudan.
Palestrion
Vous êtes donc ainsi Souverain des Princes ?
Matamore
Je les laisse sous moi gouverner mes Provinces : Il n'est point de pays où je sois étranger, Turc à Constantinople, et More dans Alger, Vrai Grec en la Morée, Indien dans la Chine.
Palestrion
Naturel en tous lieux de moeurs, et d'origine.
Matamore
Persan dedans Tauris, dedans Barne Abyssin, Tartare à Kambalu, dans Lahor Mogorin Naire dans Calicut, Mexicain dans Panames.
Palestrion
Il a des corps partout, et partout autant d'âmes.
Matamore
Suédois dans Stocholme, et dans Prague Allemand, Comme dans Londre Anglois, et dans Ostende Flamand, Croate Bossenois, Sclavon dans l'Illyrie.
Palestrion
Hongre encore, ou plutôt roussin dans la Hongrie.
Matamore
Dans Musco Russien, et dans Dôle Comtois.
Palestrion
Vous verrez à la fin qu'il sera chien d'Artois.
Matamore
Polacre à Cracovie, et Toscan dans Florence.
Palestrion
Mulet dedans l'Auvergne.
Matamore
Et vrai Gaulois en France.
Palestrion
Âne dans l'Acardie.
Matamore
Angevin dans Durtal, Normand dedans Rouen.
Palestrion
Coquin dans l'Hôpital.
Matamore
Gascon dedans Bordeaux, Romain dans l'Italie.
Palestrion
Reste d'être Espagnol.
Matamore
À propos, je l'oublie ; Je suis Diable en Espagne, et comme dans l'Enfer J'y veux être connu seulement par le fer, Ce fer qui les poursuit sur la terre et sur l'onde, Qui détruit l'Univers et peuple l'autre monde : Ce discours généreux recueille ma valeur ; Brisons, brûlons, tuons, puisque j'entre en chaleur.
Palestrion
Voilà cent légions sur le champ foudroyées.
Matamore
Çà, mes armes, pendard ; sont-elles nettoyées ?
Palestrion
Quelles armes ?
Matamore
Comment ? Quelles armes ? Coquin ; Je vais grainer ton dos en peau de maroquin : Quelles armes ? Dix mille.
Palestrion
Où sont-elles ? Où prises ?
Matamore
Plus que n'en fourniraient vingt Paris, cent Venises : Quelles armes ? Maraud ; ah ! Ventre. Toutefois C'est que le pauvre fat n'en a su faire choix ; Leur nombre est infini : sais-tu ce qu'il faut faire ? Va dans mon Arsenal en dresser l'inventaire ; Tu trouveras mousquets, javelots, piques, dards, Lances, cercles à feu, pots, grenades, pétards, Arquebuse, fusils, mousquetons, carabine, Breteuils, berches, coursiers, fauconneaux, couleuvrines, Hallebardes, estocs, coutelas, pistolets, Sacres, bombes pierriers, orgues, mèche, boulets, Bâles, clous, fourniments, bandoulières, fourchettes, Chaînes, carreaux d'acier, dés de cuivre, baguettes, Haches, pelles, hoyaux, hanicroches, épieux, Charges, bèches, mortiers, crochets, échelles, pieux, Catulpes, distillets, escopettes, massues, Rasoirs, poinçons, poignards, bayonnettes, tortues, Scorpions, brindestocs, dagues, brettes couteaux, Espadons, brandaciers, masses-d'armes, marteaux ; Quoi plus ?
Palestrion
Des dents de Loups, et des mâchoires d'ânes.
Matamore
Fléaux, bâtons à deux bouts, arcs, flèches, pertuisanes, Bourguignotes, brassards, salades, halecrets, Casques, plastrons, cuissots, morions sollerets, Cottes de maille, armets, corcelets, épaulettes, Écus, targues, pavois, boucliers, moignons, tassettes, Cuirasses, gorgerins, manoples, gantelets, Rudelles, aubergeons, rudaches, mantelets ; Et mille autres encor, dont je perds la mémoire ; Monuments glorieux d'une insigne victoire.
Palestrion
Qu'il se donne beau jeu ! Tout cela n'est que vent.
Matamore
Il faut ranger à part six flèches du Levant. Dix lames de Damas, d'Afrique une sagaie, Cent canons de Forêts, vingt piques de Biscaye, Deux Cimeterres Turcs, les armes d'un Soudan, Des mousquetons Liégeois, des rouets de Sedan, Un Pistolet de Reytre, un autre à la Valonne, Le coutelas de Mars, la hache de Bélonne, Le Sabre de Galas, celui de Jean de Verth.
Palestrion
J'y vais : mais l'Arsenal n'est pas encore ouvert.
Matamore
Ouvre-le.
Palestrion
L'on ne peut, et les clefs sont perdues Qu'il bâtit plaisamment des châteaux dans les nues, Tout ce grand Arsenal si faux et si nouveau, Est en petit volume, il le porte au cerveau.
Matamore
Va, fais sans consulter ce que je te commande.
Palestrion
Un service d'amour près de vous me demande D'un sujet d'où déjà ces arrhes sont venus.
Matamore
Laissons Mars quelque temps, et songeons à Vénus.
Palestrion
Celle qui vous adore est encore plus belle ; Recevez ce témoin de sa flamme immortelle.
Matamore
Ô Dieux ! Le vif éclat ! Ce diamant est beau.
Palestrion
Ni pâle, ni céleste.
Matamore
Il est de fort belle eau : Tu dis qu'il est venu ?
Palestrion
De la plus belle Dame Qui jamais de l'amour ait ressenti la flamme, Le teint vif, l'oeil riant, seule digne de vous.
Matamore
C'est la décrire belle.
Palestrion
Et qui ressent vos coups.
Matamore
C'est dont Lucrèce à peine aurait pu se défendre. Est-elle Damoiselle ?
Palestrion
Ah ! Que viens-je d'entendre, Oserais-je autrement vous parler de ses feux, À vous, qui méprisez les Reines et leurs voeux ?
Matamore
Riche ?
Palestrion
Avecque Carrosse, et des mieux alliée.
Matamore
Femme ? Ou veuve.
Palestrion
Les deux, et veuve, et mariée.
Matamore
Quoi ? Cela ne se peut.
Palestrion
Comment nommera-t-on Une Aurore si jeune auprès d'un vieil Tython ? C'est la femme, en un mot, du vieillard Périmène, Et qui vous aime autant qu'elle a pour lui de haine.
Matamore
Je ne l'ai jamais vue ; a-t-elle tant d'attraits ?
Palestrion
Plus que l'on n'en remarque aux plus divins portraits.
Matamore
Sa beauté, sans la voir, est dans mon coeur empreinte : Mais j'ai de ce vieillard quelque sorte de crainte.
Palestrion
Elle est démariée, et lui s'est retiré.
Matamore
Bon ; voilà le moyen le meilleur à mon gré : Dis-moi, que ferons-nous de notre Phylazie ? Si je suis ce dessein, je crains sa jalousie.
Palestrion
Un coeur est-il jaloux alors qu'il n'aime rien ?
Matamore
Elle ne m'aime point, non, je le connais bien ; Je ne la résoudrai jamais à l'hyménée.
Palestrion
Le soin de la ravoir à sa soeur amenée.
Matamore
Sa soeur ?
Palestrion
Sa mère encore, elles sont dans Paris.
Matamore
Pour se plaindre de moi ? Dis-tu vrai ? Tu souris ; D'où pourrais-tu savoir qu'elles y sont venues ?
Palestrion
Scélèdre encor le sait.
Matamore
Quoi ? Les avez-vous vues ?
Palestrion
Oui, sa soeur pour le moins qui la redemandait, Et sa mère malade au logis l'attendait ; Puisqu'ailleurs on vous aime, et qu'on la vient reprendre, À quoi plus la tenir ? Il faudrait la leur rendre.
Matamore
L'occasion est belle, et pour moi j'y consens, J'ai pour l'autre déjà des feux bien plus puissants : Mais prends garde surtout en cette amour nouvelle Que quittant celle-ci, l'autre me soit fidèle.
Phydippe paraît.
Palestrion
Fidèle ? Qui vous aime à l'égal de ses yeux, Qui languit... Mais voici qui vous le dira mieux.
Matamore
Est-ce elle ?
Palestrion
Une suivante ? Elle est bien autre encore.
Matamore
Quel sera le Soleil, si telle est son Aurore ?
Palestrion
J'ai tantôt de ses mains reçu ce Diamant ; Elle vient demander s'il vous plaît.
Matamore
Grandement : Lui parlerai-je ?
Palestrion
Non ; la voici qui chemine ; Faites le sérieux, et tenez bonne mine.
Scène 2
Phydippe, Palestrion, Matamore
Phydippe
Voilà doncque ce veau que nous voulons berner ; Et bien, Palestrion, est-il temps de donner ?
Palestrion
Oui ; mais n'oubliez pas de la feindre enflammée.
Phydippe
Mourante, si tu veux, et d'amour consommée ; J'en dirai plus encor que tu ne m'as prescrit ; Je louerai sa valeur, sa beauté, son esprit, Ses éperons, son buste, et sa moustache encore, Ne dirai qu'à genoux le nom de Matamore ; Je draperai ce fou d'agréable façon.
Palestrion
Elle passe son maître, et lui ferait leçon ; Vous avez pris le fait, vous êtes dans le style.
Phydippe
Va, plus d'instruction me serait inutile.
Matamore
Son entretien est long avecque mon Valet ; Me voilà donc réduit à garder le mulet : Que dit-elle ? Es-tu sourd ?
Palestrion
Que sa maîtresse pleure, Et que vous pouvez seul empêcher qu'elle meure.
Matamore
Dis-lui qu'elle s'avance ; ah ! Dépêche ; autrement...
Palestrion
Quoi ? Vous ferez le sot ? Que ce soit gravement ; Faites le dédaigneux, rehaussez votre taille. Il s'élève ; le fou ne voit pas que je raille : Criez-moi, plaignez-vous que je produise ainsi Un qui ne prendrait pas des Reines à merci.
Matamore
M'enseigner mon métier ? As-tu l'âme si vaine ?
Palestrion
Belle fille approchez ; considérez sa peine.
Matamore
Rendons moins effroyable et mon front, et mon port.
Phydippe
Paladin, grand Héros, des Princes le support.
Matamore
Bien parlé ; levez-vous.
Phydippe
Ah ! Seigneur, quelle grâce ! Telle fut autrefois la main du Dieu de Thrace, Et j'ose bien, profane, aujourd'hui la toucher ?
Palestrion
Importune, arrêtez, gardez de le fâcher.
Matamore
Que me demande-t-on ? Vois comme elle est ravie.
Phydippe
De passer avec vous le reste de la vie.
Matamore
Ce désir est trop haut.
Phydippe
Oui, si c'était le mien ; À peine ma Maîtresse ose espérer ce bien, Elle qui vous chérit, elle qui vous implore.
Matamore
Mille en font bien autant qu'un même soin dévore ; Ma beauté m'est à chargez, ô l'importun fardeau ! Que le ciel me déplaît, de m'avoir fait si beau !
Palestrion
Cette Iris vient à vous de la part d'une Amante.
Matamore
Laquelle ? Elles sont trop ; leur nombre me tourmente.
Phydippe
C'est une, dont l'amour s'honore infiniment De ce que vous portez au doigt ce Diamant ; C'est moi qui l'ai donné de sa part à votre homme, Pour marquer d'un désir dont l'ardeur la consomme ; En vous est son espoir, en vous est son secours.
Matamore
Ne serai-je battu que de pareils discours ? Tu m'exposes ainsi ? Puis-je répondre à mille ? Que t'ai défendu ?
Phydippe
Beau Paris, son Achille, Écoutez ses soupirs ne m'éconduisez pas, Sauvez qui vous chérit, tirez-la du trépas, Cupidon de la Cour, des Dames l'espérance.
Matamore
Leurs importunités me banniront de France.
Palestrion
Mais souffrez celle-ci pour la dernière fois.
Matamore
Et bien donc, qu'elle vienne.
Phydippe
Ô grâce ! Ô douce voix ! Que je baise vos pas.
Matamore
Vois, de joie elle est folle.
Phydippe
Je m'en vais la guérir d'une seule parole.
Matamore
Tout succède à mes voeux ; il me reste un souci.
Palestrion
Quel ?
Matamore
D'ôter Phylazie, et l'envoyer d'ici ; L'autre n'y peut entrer qu'elle n'en soit sortie.
Palestrion
Sa présence en effet troublerait la partie ; Pour s'en défaire il faut la rendre à ses parents ; Vous étouffez leurs cris et tous vos différents ; Dites-lui qu'on vous offre un parti plus sortable, Sinon plus beau, du mois plus riche et profitable ; Qu'aujourd'hui vos parents l'emportent dessus vous : Ne lui faites enfin qu'un traitement fort doux.
Matamore
On ne saurait trouver occasion meilleure ; Je suivrai tes avis : j'entre donc ; toi, demeure, Afin de recevoir cette amante en ce lieu ; Moi, je vais dire à l'autre un éternel adieu.
Scène 3
Placide, Palestrion, Artelese, Phydippe
Placide
Qu'as-tu fait ? Les voici ; la proie est échappée.
Palestrion
Cette bête sera sur sa piste attrapée.
Artelese
Je composais déjà mes gestes, mes regards ; Et je l'allais nommer Hercule, Achille, Mars.
Placide
Quelques subtilités où vous puissiez atteindre, Phydippe aura ma voix, vous ne sauriez mieux feindre.
Phydippe
Je l'ai joué de vrai, mais assez plaisamment ; Vous devez à mes pleurs ce glorieux Amant.
Artelese
J'étudiais cent traits derrière cette porte ; Je le veux achever.
Palestrion
Attendez donc qu'il sorte ; Il est allé dedans employer ses efforts Pour vaincre Phylazie et la mettre dehors, Il la presse de suivre et sa soeur et sa mère.
Placide
Quoi ? Lui-même l'en prie ? À cette heure j'espère.
Palestrion
Il lui laisse emporter joyaux, nippes, habits.
Placide
Dois-je donner créance à ce que tu me dis ?
Palestrion
Tant ce nouveau désir le transporte, et le presse !
Placide
Que je te dois de voeux, si j'obtiens ma maîtresse !
Artelese
Je vois la chose aisée ; elle est dedans vos mains.
Placide
Puis-je attendre un vrai bien parmi des songes vains ?
Artelese
Qu'importe, en l'acquérant, qu'un songe vous le donne ?
Palestrion
Pour le reste, écoutez ce que je vous ordonne.
Artelese
Commande seulement ; nous voulons t'obéir.
Palestrion
Votre mari chassé, feignez de le haïr.
Artelese
Tu me redis en vain ce que je voulais faire.
Palestrion
Dites-vous du logis Dame et propriétaire, Afin de l'attirer chez vous plus sûrement.
Artelese
Je l'entends, et suivrai ce bon enseignement.
Palestrion
Et vous, pour retirer le bien qu'il vous dérobe, Feignez-vous Commissaire et prenez en la robe ; Que s'il en est refus, menacez ce mulet D'une étable sous terre au petit Châtelet.
Placide
Je veux faire des mieux ce plaisant personnage, Sérieux, grave, rude en tout ce badinage ; Ce jeu me plaira trop, je n'épargnerai rien, C'est mon propre intérêt, il s'agit de mon bien : Mais je ne juge pas qu'il soit fort nécessaire D'employer en ceci ma main d'un Commissaire, Puisqu'il la rend de gré, qu'on lui voit consentir, Et qu'il la presse encor lui-même de sortir.
Palestrion
L'invention n'est pas d'importance légère, Pour la rendre il faut voir ou sa soeur, ou sa mère ; On feindrait celle-ci, mais l'autre ne se peut.
Placide
Il a raison ; il faut vouloir tout ce qu'il veut, Puisque c'est pour donner couleur à notre feinte, Jouer mieux ce brutal et le tenir en crainte.
Palestrion
Justement ; et le but n'est que de le jouer.
Placide
Jouons-le, ton esprit ne se peut trop louer.
Palestrion
Ce n'est que pour le faire avec plus d'apparence, En tirer du plaisir comme de l'assurance.
Placide
Bien doncque, je dirai que sa mère et sa soeur Demandent cet objet dont il fut ravisseur ; Par là semblera vrai, si le fait se révèle, Ce que nous avons feint de cette soeur jumelle : S'il faut rire, rions : hurlons avec les Loups.
Palestrion
Voilà tout le dessein ; il sort ; retirez-vous.
Scène 4
Matamore, Palestrion, Artelese, Phydippe
Matamore
C'en est fait, grâce à Mars, l'y voilà disposée ; J'emporte une victoire et grande et malaisée : Phylazie est entrée enfin dans la raison, Va suivre ses parents, et quitte ma maison.
Palestrion
Elle a donc bien pleuré.
Matamore
Comment ? À chaudes larmes, Son coeur s'est mille fois perdu dans ces alarmes ; Mais après mille voeux, soupirs, plaintes, et cris, Comme invincible ailleurs j'ai gagné ses esprits : J'ignorais ses transports, et combien elle m'aime ; Tout lui demeure en don, ses hardes, et toi-même.
Palestrion
Quoi ? Vous m'avez donné ?
Matamore
Toi-même, sans mentir ; Ses prières m'ont mis au point d'y consentir.
Palestrion
Puis-je quitter mon maître, un si grand Capitaine ?
Matamore
Ma parole est en gage.
Palestrion
Ah ! Fortune incertaine ! Ô malheur ! Quelle perte ai-je faite aujourd'hui ?
Matamore
Cette plainte me touche ; il en mourra d'ennui.
Artelese
Qu'il feint subtilement !
Lui montrant ces filles.
Palestrion
Puisque c'est pour vous plaire ; N'importe, mon malheur me tient lieu de salaire, Trop satisfait du bien que je vous ai causé : Le voilà : je le rends à vos yeux exposé.
Matamore
L'Amérique est à toi, va, c'est ta récompense.
Palestrion
Trêve de ces présents ; l'heure vous en dispense.
Matamore
Quel éclat de beauté ! Dieux ! Que viens-je de voir ? Dois-je pas m'avancer, pour la mieux recevoir ?
Palestrion
Voudriez-vous de la sorte abaisser votre Altesse ?
Matamore
Sans doute elle est Baronne, ou Marquise, ou Comtesse.
Palestrion
Souffrez qu'on vous recherche, et ne profanez pas Pour un si bas sujet vos grandeurs et vos pas.
Artelese
Commençons ; il m'a vue, et semble nous attendre.
Phydippe
Élevez votre voix, pour mieux vous faire entendre.
Artelese
Clair Soleil de mes yeux, te puis-je regarder ? Ah ! Phydippe, je tremble, et ne l'ose aborder ; Mon coeur est froid de crainte, et d'amour tout de flamme.
Matamore
Écoute : que d'amour, que de peur en son âme !
Phydippe
Madame, de vos voeux, espérez bon succès ; Il est courtois, affable, et de facile accès ; Il s'est laissé fléchir à ma seule prière.
Artelese
Aurait-il mis pour toi son orgueil en arrière ? On aborde, dit-on son trône et ses grandeurs Par requêtes, placets, pages, Ambassadeurs.
Palestrion
Que vous avez gagné d'estime auprès des femmes !
Matamore
Puisque mon sort le veut, il faut souffrir leurs flammes.
Artelese
Me serait-il permis de lui dire (je meurs !) Voudrait-il écouter mes soupirs, mes clameurs, Lui qui se sent chargé des voeux de tant de Reines ? Non, tu ne m'entretiens que d'espérances vaines.
Phydippe
Il méprise pour vous leurs titres, leurs appas.
Artelese
Tant de rares beautés pour un sujet si bas ?
Matamore
Qu'elle est humble !
Palestrion
Ou plutôt qu'elle est subtile à feindre !
Artelese
Phydippe, c'est mon mal, hélas ! Que je dois craindre ! Lui, de qui la beauté fait leur souverain bien, Trouvera mon visage horrible auprès du sien.
Matamore
Afin de m'exalter comme elle se méprise !
Artelese
Sa créance est par toi prévenue et surprise ; Tu m'auras trop louée, et par ce mauvais trait, Ne trouvant rien en moi d'égal à mon portrait : Ce Narcisse à l'abord froid, sans coeur, et sans zèle, En me tournant le dos dira, (ce n'est pas elle.)
Phydippe
Croyez que ce Paris, en voyant votre teint, Le trouvera plus beau que je ne l'ai dépeint : Avancez hardiment.
Artelese
Vois ce que je hasarde.
Phydippe
J'espère bien pour vous ; courage, il vous regarde.
Artelese
Irai-je à ses genoux ? Irai-je l'embrasser ?
Phydippe
Non, gardez le respect.
Artelese
Je me sens trop presser ; S'il a le coeur d'Amant, et l'âme généreuse, Il me pardonnera cette faute amoureuse.
Matamore
Elle est folle d'amour ; je n'en suis guère mieux.
Palestrion
N'en dites mot, montrez un front plus sérieux.
Artelese
Phydippe soutiens-moi ; quels traits, quels coups de foudre ! Je sens en un glaçon tout mon sang se résoudre.
Phydippe
D'où vous vient cette peur ?
Artelese
D'un seul de ses regards, Ce sont des traits de feu, des lances, et des dards ; Qui pourrait regarder ce Soleil sans nuages ? Ah ! Soutiens-moi ; je tombe ; et n'ai plus de courage.
Phydippe
Comment l'auriez-vous vu, puisqu'il n'est pas ici ?
Artelese
Crois que si tu l'aimais tu le verrais aussi.
Phydippe
Si je l'aimais ? J'en meurs, si j'ose vous le dire.
Palestrion
Tout le sexe pour vous souffre un commun martyre.
Matamore
T'ai-je dis le sujet de ces feux inconnus ? Je suis cousin d'Amour ; et neveu de Vénus.
Artelese
Le vois-tu pas ? Phydippe ; avance la première ; Je ne saurais souffrir l'éclat de sa lumière.
Phydippe
Je vois ce demi-Dieu.
Artelese
Va donc le requérir, Dis-lui qu'il ait pitié d'un coeur qu'il fait mourir.
Phydippe
L'avons-nous bien joué ?
Palestrion
Des mieux.
Phydippe
Laisse m'en rire.
Matamore
Que dit-elle ?
Palestrion
En pleurant que sa maîtresse expire.
Matamore
Et bien, je l'ai promis, je veux la soulager ; Qu'elle approche.
Phydippe
Elle n'ose.
Matamore
Il faut l'encourager.
Phydippe
Voyez comme elle tremble, et que son front est blême.
Matamore
Mille soldats armés devant moi font le même.
Palestrion
Madame, avancez-vous ; César le veut ainsi.
Artelese
Tu me vois, grand Héros, soumise à ta merci ; Prends pitié d'une Amante, et reçois ton Esclave, Par ces pas que je baise et ces pieds que je lave : Et vous, Ciel, permettez que j'adore à genoux Le plus grand des mortels, le plus aimé de tous, Matamore le beau.
Matamore
Dieu me damne, elle tremble ; Qu'elle a bien joint mon nom et mon surnom ensemble ! Levez-vous, je vous souffre, et ne vous puis haïr.
Artelese
Ô Dieux ! Quels mots charmants me faites-vous ouïr ?
Matamore
Que me demandez-vous ? Et quelle est votre envie ?
Artelese
De vous voir, vous aimer tout le temps de ma vie, De vous rendre en un mot Seigneur de tous mes biens, Engagés par Hymen sous de mêmes liens ; Je sais que je suis vaine, et mon amour confesse Que pour un tel honneur il faut être Princesse ; Mais qu'est auprès de vous sceptre, ni qualité ? J'y prétends par amour et par fidélité ; Mon ardeur vous promet des voluptés certaines, Que ne pourraient donner ni Princesse ni Reines.
Matamore
Charbieux, elle a l'esprit égal à sa beauté : Ah ! Je n'ai plus de coeur, vous me l'avez ôté ; Vantez-vous aujourd'hui d'avoir fait par vos charmes Plus que tous les efforts des foudres et des armes ; Prenez, possédez-moi, je m'accorde à vos voeux.
Artelese
Venez dans mon logis en arrêter les noeuds.
Matamore
Ventre ; cette maison me semble un peu suspecte.
Artelese
Elle est mienne, en mon propre, et l'on vous y respecte.
Matamore
Je n'eus jamais de peur, mais je crains votre époux.
Artelese
Je suis démariée, et n'en ai point que vous, Seule dans ce logis on me connaît maîtresse : Venez en liberté, que je vous y caresse.
Matamore
Je ne puis résister à de si doux appas, J'y consens.
Artelese
Quelle grâce !
Matamore
Entrez ; je suis vos pas ; Je vais chez moi donner un instant d'audience.
Artelese
Quoi ? Me laisserez-vous languir d'impatience ?
Matamore
Non ; trente Ambassadeurs attendent ce moment ; Mes ordres seront courts, j'aurai fait promptement.
Artelese
J'espère cette grâce ; ô l'heureuse journée ! Quel fruit n'attends-je pas d'un si noble hyménée ?
Phydippe
Vous aurez à milliers des Héros pour enfants.
Palestrion
Ils naissent tous armés, et vivent huit cents ans.
Matamore
Huit cent ans ? Dis vingt mille.
Phydippe
Oyez comme il allonge.
Palestrion
J'en ai dit moins, de peur qu'on le tînt à mensonge.
Artelese
Que le père vivra de ces enfants si vieux ! Combien à ses neveux donnera-t-il d'Aïeux ? Il doit être immortel.
Matamore
Souffrez que je réponde ; Je naquis deux mille ans, et plus, devant le monde.
Artelese
Je suis morte, arrêtez, n'allons pas plus avant.
Palestrion
Il connaît bien son âge, il en parle savant.
Artelese
Sortons d'entre leurs mains, sortons, s'il est possible.
Phydippe
Faites-la peu languir, Dieu des coeurs, l'invincible.
Matamore
Quelle Dame eut jamais de semblables transports ! Mais avant que d'entrer mettons l'autre dehors.
Acte V
Scène 1
Placide
Placide
Qu'Amour met un Amant en des formes étranges ! Puissant Démon de feu, vois comme tu nous changes ; Tu montres qu'il n'est rien d'impossible aux Amants Pour aspirer au but de leurs contentements, Tu fais, comme il te plaît, de ces métamorphoses, Sous ces formes on voit tes merveilles encloses ; Et sans remplir le Ciel de l'erreur des mortels, Ni transformer des Dieux, qui ne furent pas tels, Quoiqu'ils se soient rendus indignes de leurs Temples Je ne rougirai pas d'imiter leurs exemples : Donc comme on craint partout cette sorte de gens Que l'on appelle Archers, Commissaires, Sergents ; Me voilà Commissaire, au moins par artifice, J'en ai déjà la robe, et j'en ferai l'office ; Réduit à ce métier que déteste un Amant, Puisqu'Amour l'a voulu, faisons-le plaisamment ; Par un même moyen il faut avec adresse Jouer le Capitaine, et tirer ma Maîtresse : Tout me vient à propos ; ils sortent, les voici : Choisissons notre temps, écoutons-les d'ici.
Scène 2
Matamore, Phylazie, Palestrion, Placide
Matamore
Arrêtez vos soupirs, vos larmes, et vos plaintes, Vous me navrez le coeur, j'y ressens mille atteintes ; Chairbieux, je suis réduit à pleurer comme un veau ; Je ne l'ai jamais fait, et cela m'est nouveau.
Phylazie
Votre absence me tue, et le sort me convie À pleurer ce malheur tout le temps de ma vie ; Mes yeux sont des torrents que rien ne peut sécher ; Perdrai-je pour jamais ce qui me fut si cher ? Terre, Astres, hommes, Dieux !
Matamore
Que sa douleur est forte !
Phylazie
Quel siècle me rendra ce qu'un instant m'emporte ? Des Princes le Phoenix, et le Dieu d'ici-bas ? Je le perds, je le quitte, et ne pleurerais pas ? Pleurez, pleurez, mes yeux, lâchez toutes vos bondes, Le perdant perdez tout, et noyez mille mondes ; Plombons cet estomac, arrachons ces cheveux, Pour lier ce grand coeur vains et trop faibles noeuds ; Impuissante beauté, dont jadis orgueilleuse Par son choix seulement je semblais merveilleuse, À quoi ce teint de rose, et ces traits superflus, Qui charmèrent son coeur, et ne le touchent plus ? Puis-je encore garder mes mains à d'autre usage Qu'à déchirer ce front, et gâter ce visage ?
Matamore
Elle me fait mourir.
Phylazie
Et vous, superbes yeux, Qui voyez à dédain et la terre, et les Cieux, Privés de ce Soleil, dont la flamme est si claire, Quels objets verrez-vous qui puissent plus vous plaire ? Feux éteints, feux coulants, yeux, humides flambeaux, Sortez, suivez mes pleurs, perdez-vous dans ces eaux, Qu'une éternelle nuit me couvre la paupière, Crevons, arrachons-les, éteignons leur lumière.
Il tire l'épée.
Matamore
Retiens, arrête-là ; sa main dans sa langueur En offensant ses yeux m'arracherait le coeur : C'en est fait, il me quitte, et j'expire à cette heure ; Quelle honte à mes jours que tout pleurant je meure ! Ma valeur, mes exploits mes triomphes passés Par une lâche fin seront-ils effacés ? Mon ennemi caché dedans moi me surmonte, J'ai dompté l'univers, et la pitié me dompte : Non non, s'il faut pleurer ne pleurons que du sang ; Ne pleurons point du tout, c'est sortir de mon rang ; Ah, ventre ! Qu'ai-je fait ? Ce point me déshonore ; Parques, retirez-vous, connaissez Matamore, Vite, ou ce fer tout prêt de vous anéantir Si l'on ne me connaît me fera bien sentir.
Palestrion
Dieux ! Que voulez-vous faire ? Et pourquoi cette épée ?
Matamore
Déjà Cloton s'enfuit, Lachesis est frappée.
Phylazie
Qu'a-t-il ? Palestrion ; je tremble à ce propos.
Matamore
Un seul de mes regards suffit pour Atropos.
Placide
Il est temps d'avancer. Quel Démon le possède ?
Matamore
Tout l'enfer est ému, Pluton vient à leur aide.
Placide
Ah ! Quelle extravagance ? Ô l'agréable jeu ! Il souffle, il sue, il fume, il s'est mis tout en feu ; Il escrime dans l'air, combat contre son ombre, Et croit en être aux mains sur le rivage sombre : Arrêtons-le, tout doux, Capitan, rengainez.
Matamore
Ah ! Chairbieux !
Placide
J'ai souvent de tels fous enchaînés.
Matamore
Me tenir ces propos ? Quel est ce téméraire ?
Placide
Un pilier de Justice, en un mot Commissaire.
Matamore
Des guerres volontiers ?
Placide
Non non, du Châtelet.
Matamore
Il me prend pour un fat, parlez à mon valet.
Placide
Je dois parler à vous, n'échauffez pas ma bile, Ou je vous montrerai que ma robe est habile, Qu'une plume en ma main fera bien plus d'effet Qu'une estocade au poing d'un maraud si parfait.
Matamore
Voyez ce vermisseau, dont l'orgueil est sans bornes, Il vante sa coquille et veut montrer les cornes ; Mais ventre, ma fureur va mettre d'un revers Commissaires, Sergents, et Diables à l'envers.
Placide
Je sais quelle est ma charge ; après ma procédure J'ai de quoi me venger des propos que j'endure : Je vous commande donc, et de la part du Roi.
Matamore
Que me vaut ce grand Prince ? A-t-il besoin de moi ?
Placide
De remettre en mes mains une fille étrangère Enlevée à Mastricht, et que cherche sa mère ; Autrement.
Matamore
La voilà, je la rends librement Sans arrêt, sans exploit, et sans commandement.
Placide
Qu'il se hâte à ce coup lui-même d'en faire offre ! Il prévient la menace, il a peur qu'on l'encoffre, Il craint le Châtelet ; changeons-lui cette peur, Battons-le d'autres coups, voyons s'il a du coeur.
Matamore
Épargnez désormais les hommes de ma sorte.
Placide
Or sus, mettrai-je bas la robe que je porte ?
Matamore
Non, il n'est pas besoin ; j'ai quitté mon courroux.
Placide
Non pas moi, qui connais comme on punit les fous, Et qui sait quand l'honneur dans mon âme l'allume, Manier une épée aussi bien qu'une plume.
Matamore
Chairbieu, il a du coeur.
Placide
Si toi-même a du sang, Ce fer l'ira chercher jusque dedans ton flanc.
Matamore
Mon seul aspect à tous inspire ce courage.
Placide
Voyons doncque le tien.
Matamore
Il veut faire carnage.
Placide
Un moment suffira pour vider nos discords.
Matamore
Ces diables ont pour queue et Sergents et Records ; Je ne veux pas sur eux déshonorer mes armes ; Je me sens faible aussi, j'ai trop versé de larmes.
Placide
Ton courage te manque, et te laisse perclus ?
Matamore
Je l'ai tant inspiré qu'il ne m'en reste plus.
Placide
Ma générosité n'était donc qu'empruntée. Mais j'aurai trop longtemps cette fille arrêtée : Madame, suivez-moi.
Phylazie
Comment puis-je partir ? Que je l'embrasse donc avant que de sortir : Délices de mes yeux, ô ma vie ! Ô mon Âme ! Vous puis-je dire adieu. Soutenez-moi je pâme.
Matamore
Elle tombe en effet ! Secourons-la ; de l'eau.
Placide
D'une parfaite amour ô prodige nouveau ! Madame, efforcez-vous ; on dirait qu'elle expire, Et dans cette faiblesse encore elle soupire.
Palestrion
Laissez-la revenir ; écartez-vous un peu, Ils s'embrassent ; leurs coeurs se plaisent à ce jeu.
Matamore
Que je plains son départ, que sa douleur me touche ! Mais ce consolateur est bien près de sa bouche.
Palestrion
Ils pourront tout gâter.
Matamore
Laissez-la, levez-vous.
Placide
Elle n'a battement de poumon ni de pouls, Et cherchant de sa vie apparence certaine J'essayais si sa bouche aurait encore haleine : Mais courage, à ce coup la voilà qui revient.
Voyant le Capitan tourné de l'autre côté.
Phylazie
Qui m'a rendu le jour ? Où suis-je ? Qui me tient ? Un homme m'embrasser ? Suis-je en moi-même encore ? C'est donc toi ? Mon Soleil !
Placide
C'est donc toi ? Mon Aurore !
Phylazie
Sais-je bien feindre ?
Placide
Et moi sais-je bien m'excuser ?
Palestrion
De crainte qu'il les voie il le faut amuser.
Matamore
Que dis-tu ? Parle à moi.
Palestrion
Que par cette faiblesse Phylazie a montré combien l'amour la blesse. Qu'il va faire le vain ! Mais ce n'est pas pour lui.
Matamore
Ma beauté prend son temps, j'en triomphe aujourd'hui.
Phylazie
Ménageons ces plaisirs, il vaut mieux se contraindre.
Placide
Quoi ? Si proches du port qu'avons-nous plus à craindre ? Palestrion, mon coeur, nous cache et l'entretient.
Phylazie
Écoutons leurs discours, ce doux jeu me retient.
Matamore
Son amour semble naître alors qu'elle me quitte ; On ressent tôt ou tard mes traits que rien n'évite : Parbieu, je m'étonnais de sa grand froideur ; Elle brûlait pourtant d'une secrète ardeur. As-tu pris du logis tout ce que je lui donne ?
Palestrion
Le voilà. Mais faut-il que je vous abandonne ? Quel adieu puis-je dire, et de quelle façon ?
Matamore
Il pleure, Dieu me damne ; il était bon garçon ; Je connais sa bonté que j'avais soupçonnée.
Bas.
Palestrion
Vous la connaîtrez mieux après cette journée ; Mais bien d'autre façon que le fou ne l'entend. Vous rêvez.
Matamore
Sur un point qui me semble important ; Et c'est à ton sujet, et pour ton avantage.
Palestrion
Vous perdant, quel bonheur peut flatter mon courage ? La liberté, les biens ne peuvent m'assouvir ; Régner partout ailleurs c'est moins que vous servir.
Matamore
Combien peu s'en faut-il que je ne le contente ! Qu'il est à mon humeur ! Retenons-le, il me tente, Faisons-lui cette grâce.
Palestrion
Ah ! Gardez-vous en bien ; Je considère plus votre honneur que mon bien : Que dirait-on de vous ? Quoi ? Manquer de parole ? Un dont la voix tient ferme et l'un et l'autre pôle, Sur qui les Empereurs font la guerre, ou la paix ?
Matamore
Bien jugé je ne puis : va-t'en donc désormais.
Palestrion
Adieu, dompteur des Rois.
Matamore
Songe à la bien conduire.
Palestrion
Faisant le bon valet j'ai failli de me nuire.
Matamore
Commissaire, tout doux.
Palestrion
Arrêtez vos transports.
Matamore
Sans doute il pense faire une prise de corps ; Vous la serrez de près.
Phylazie
Je tombe, s'il me laisse.
Placide
C'est que je la soutiens dedans cette faiblesse.
Matamore
Allez donc, Phylazie ; adieu ; consolez-vous. Entrons où l'on m'attend.
Phylazie
Adieu Prince des fous.
Placide
Vous deviez demander au Roi des Capitaines Pour essuyer vos pleurs des mouchoirs par douzaines ; Vos yeux ont devant lui fait un si grand ruisseau Qu'il croit que vous irez jusqu'en Flandre par eau.
Palestrion
Vous n'irez pas si loin ; retirons-nous ensemble.
Phylazie
À peine eût-on mieux le berner, ce me semble.
Palestrion
Vous faites votre charge, et tout ce qui s'ensuit.
Placide
Entrez donc par derrière ; on sort ; j'entends du bruit.
Scène 3
Matamore, Perimene, Placide
Matamore
Sur l'enclume du dos on me bat la cuirasse, Me voilà tout froissé ; mon Seigneur, hé de grâce.
Perimene
Grâce ? N'en attend point ; tu mourras.
Matamore
Je le crois ; Mais devant mon trépas de grâce écoutez-moi.
Perimene
Quoi ? Que me diras-tu ? Que ma femme est jolie, Sa beauté ravissante, et sa grâce accomplie ; Qu'elle porte en ses yeux d'inévitables traits ; Qu'elle a gagné ton coeur par ses moindres attraits, Que sa possession vaut un sceptre, un Empire, Que c'est l'honnête but où ton amour aspire, Que je te devrais mettre auprès d'elle en mon lit : Suborneur, impudent, infâme, est-ce assez dit ? Quelles autres raisons, quels discours, quelle excuse ? Dis que je suis aveugle, et dis que je m'abuse, Que je ne t'ai point vu près du lit caresser, Tenter chez moi ma femme, et d'amour la presser ; Dis que tu lui montrais à gagner des batailles, À donner des assauts et forcer des murailles ; Cherche un autre prétexte encore si tu veux : Mais le fait parle seul et découvre tes voeux ; Tout mon logis connaît tes appétits infâmes : Quoi ? Doncque suborneur, tu cours après nos femmes ?
Matamore
On m'est venu chercher et prier instamment.
Perimene
Oui, de baiser ma femme ? Ô Dieux ! Frappez ; il ment.
Matamore
Laissez-moi donc parler, donnez-moi quelque trêve.
Perimene
Ma femme t'a prié ? Menteur, dis, parle, achève.
Matamore
Elle et sa Damoiselle ici m'ont attiré, Pour conclure un Hymen qui semblait assuré.
Perimene
Hymen ? Avec ma femme ?
Matamore
Elle se disait veuve ?
Perimene
Redoublez : quel mensonge et quelle excuse il trouve !
Matamore
Je ne trouve en effet que malheur et des coups ; On me roue ; ah ! Pardon ! Je l'implore à genoux.
Perimene
Cessez.
Placide
Le voilà mis en mauvaise posture : Allons ; c'est trop laisser un homme à la torture.
Perimene
Voici le Commissaire, arrivé tout à temps.
Matamore
Ma mort est assez assurée, à ce coup je l'attends.
Placide
Quel tumulte nouveau dans ce lieu me rappelle ? Châtions ce sujet d'une plainte éternelle ; Ce fanfaron mutin, à se perdre obstiné, N'aura point de repos qu'il ne soit enchaîné : Quel désordre ? Ah ! Voici le corrupteur des belles.
Matamore
C'est le même Corbeau ; qu'il a de longues ailes ! Ce diable va partout.
Perimene
Il se juge perdu.
Matamore
Je tremble, je frissonne ; ah ! Me voilà pendu ; Il vengera sur moi mille injures données ; Je ne vois que disgrâce et misère enchaînées ; Il me va condamner, et prévôtablement.
Placide
Non non, ne tremble point ; tu mourras noblement.
Matamore
Par les armes ?
Perimene
Je ris de voir comme on le joue.
Placide
Oui, sur un grand bouclier qui servira de roue.
Perimene
J'en ai quelque pitié ; révoquez cet arrêt.
Placide
Tu reconnais assez que ton supplice est prêt ; Une chose pourtant te peut sauver la vie.
Matamore
Quelle ? J'accomplirai de tous points votre envie.
Placide
D'oublier le passé, de n'y songer jamais.
Matamore
Je le tiens oublié.
Placide
Jure encore, et promets.
Matamore
Quoi ? Mais sans le savoir, je promets, je le jure.
Placide
De ne te ressentir sur aucun de l'injure.
Matamore
J'en jure par le Styx ; c'est un serment trop bas, Pour jurer dignement ; j'en jure par ce bras.
Placide
De n'entreprendre rien jamais sur Phylazie.
Matamore
Elle est mise déjà hors de ma fantaisie.
Placide
Ni sur Palestrion, ni contre ce vieillard.
Matamore
Oui, je vous le proteste et sans feinte et sans fard ; Je suis trop généreux, j'aime mon adversaire, Je lui pardonne tout.
Placide
Encore au Commissaire.
Matamore
Au Diable, à ces Bourreaux, qui m'ont mis en ce point, Qui m'ont si rudement chamarré mon pourpoint.
Perimene
À ces conditions ta faute t'est remise ; Et sans certain respect on t'eût mis en chemise.
Placide
Vous voilà maltraité ; songez dans vos travaux Que ce n'est qu'aux grands coeurs à souffrir les grands maux.
Matamore
Chairbieux, vous dites vrai, ce point seul me console.
Perimene
Voyez, voici de quoi tenir votre parole.
Scène 4
Palestrion, Perimene, Artelese, Matamore, Sceledre, Placide, Phylazie, Phydippe
Palestrion
Bien battu ?
Perimene
D'importance.
Palestrion
Il est bien embrouillé.
Artelese
Voyons. Humble salut à vous, Roi dépouillé.
Matamore
Tout nu, battu, réduit à faire ici la grue, Sous quel nom glorieux encore on me salue ! C'est comme ma vertu reluit de toutes parts ; Que ce serait-ce, ajoutant ma mine et mes regards ?
Sceledre
J'ai bien filé j'en tiens, j'en ai dans la caboche ; J'ai failli de tomber ; ma foi, c'est que je cloche ; J'ai bien dormi, ronflé pour le moins pour huit jours, Oublié dans le vin mon maître et ses amours, Le nom de Phylazie et celui d'Isabelle ; Que mon maître, s'il veut, les change et les démêle : Mon esprit est sans peur, et mon corps sans soutien, Et si l'on me pendait ; je n'en sentirais rien.
Palestrion
Il a haussé le coude et s'est peint le visage ; Il tombe ivre à vos pieds.
Matamore
C'est qu'il me rend hommage, Mais un hommage grand et qui n'est pas commun.
Placide
Il prendra son haleine encor pour du parfum.
Matamore
Lève-toi.
Sceledre
Qu'ai-je ouï ? Que vois-je ? C'est mon Maître.
Matamore
Merveille ! En cet état me peut-on reconnaître ?
Phylazie
Pour être connu mieux, il vous faut, maître fou, Bonnet vert, et marotte, et sonnettes au cou.
Matamore
N'est-ce pas Phylazie ? Ô Dieux ! Et d'où vient-elle ?
Sceledre
Phylazie ? Il est ivre ; ah ! Non c'est Isabelle.
Matamore
Isabelle ? Quel nom ? De quoi me parles-tu ?
Il tourne et la regarde d'un et d'autre côté.
Sceledre
D'une soeur, sa jumelle : ah ! Que vous avez bu ! Plus je la vois pourtant, plus mon âme est saisie ; De là c'est Isabelle, et d'ici Phylazie ; Sont-ce deux ? N'est-ce qu'une ?
Perimene
Ô le niais plaisant !
Phylazie
Tantôt nous étions deux, ce n'est qu'une à présent.
Sceledre
Qu'est-ce que tout ceci ? Que faut-il que je die ? Je pense que l'on joue ci la Comédie.
Il met bas sa robe et caresse sa maîtresse.
Placide
Oui, dont ton personnage est des plus beaux de tous ; Je m'en vais l'achever. Mon coeur, embrassons-nous, Finissons à ce coup cette agréable feinte, Et montrons notre amour sans peur et sans contrainte, Le ciel rit à nos voeux, tout obstacle est ôté.
Phylazie
Commençons donc l'hymen par cette privauté.
Matamore
Comment ? Il la caresse ; arrêtez Commissaire ; Encor devant mes yeux ?
Sceledre
Et bien ? Laissez les faire ; C'est sa soeur Isabelle avecque son Amant ; Je les ai vus tantôt se baiser autrement.
Matamore
Comment ? Tu les as vus ?
Sceledre
Oui, vous le pouvez croire ; Je les ai vus ; le vin remet tout en mémoire.
Perimene
Tout s'est passé chez moi, vous le pouvez savoir ; Capitaine, on vous joue, il est temps de le voir : Après ce jeu plaisant Placide a sa maîtresse.
Matamore
Comment ?
Perimene
Ne dites mot ; quelle est votre promesse ?
Palestrion
Le tour est des meilleurs, et c'est moi qui l'ai fait.
Matamore
Ah ! Pendard. Mais je crains ces Bourreaux en effet.
Placide
Crains plutôt que ce bras ne t'arrache la vie, D'avoir, comme un voleur, cette fille ravie ; Et que pour te punir de cet acte effronté On n'amène celui que j'ai représenté : Tu la disais captive, et tu l'as enlevée.
Matamore
Telle, ou non ; je la rends comme je l'ai trouvée, Aussi belle, aussi chaste, en aussi bon état.
Placide
C'est excuser fort bien un pareil attentat. Crois-tu que ce discours apaise ma colère ? J'ai conduit en ces lieux et sa soeur et sa mère ; C'est moi qui la demande, et qui suit son Amant, Qui te la veux ôter, mais généreusement.
Matamore
Plus généreux encor de gré je vous la quitte.
Placide
Un coup d'épée au moins, pour voir qui la mérite ; Je ne veux l'obtenir que de cette façon.
Matamore
Je ressens de nouveau dans mon coeur un glaçon.
Placide
Reprends donc ton épée ; il faut que je l'obtienne.
Matamore
Je n'en veux point d'emprunt, celle-ci n'est plus mienne ; Et d'ailleurs je la tiens profanée en leurs mains.
Placide
C'est payer à ta mode ; et tes discours sont vains.
Matamore
Ce Diable me poursuit d'une étrange manière : Pour éviter les coups de sa fureur dernière, Il reste un beau moyen qui ne manquera point ; Fuyons, je suis léger, et de plus en pourpoint.
Perimene
Laissez-le, achevez mieux cette heureuse journée ; Venez dans mon logis accomplir l'hyménée.
Placide
Allons.
Placide, Phylazie, Périmène, Palestrion, et les valets rentrent.
Phylazie
Entrons, mon coeur.
Artelese
Qu'il demeure étonné ! Jamais nouveau mari ne fut mieux étrenné : Adieu donc, cher Époux, adieu, mon espérance.
Matamore
Que ce respect me plaît, et cette révérence.
Phydippe
Permettez-moi l'honneur, pour mes derniers emplois, D'ôter vos éperons.
Matamore
Il n'appartient qu'aux Rois.
Artelese
Quoiqu'il ait ressenti sa vanité punie, Il rentre en son humeur, laissons-le en sa manie.
Matamore
Le champ m'est demeuré, je suis victorieux ; Quels lauriers ne sont dus à mon front glorieux ? L'ennemi qui s'enfuit m'abandonne la place.
Sceledre
Laissé battu, tout nu, voilà comme il les chasse : Ô la rare valeur !
Matamore
Suivez-moi donc, Soldats ; Retirons-nous en troupe, allons au petit pas.