Acte I
Scène 1
La Fleur, Marton
La Fleur
Je viens t'interroger sur le sort de mon Maître ; Clarice l'aime-t-elle aujourd'hui ?
Marton
Mais, peut-être, Je ne puis, sur ce point, te parler nettement.
La Fleur
Dans une âme coquette on lit malaisément.
Marton
Non, celle de Clarice est plutôt indécise; C'est l'inégalité qui la caractérise, Son coeur, depuis qu'il est combattu par l'amour, Semble en bizarrerie augmenter chaque jour, Il veut vaincre sa flamme, et cet effort extrême Le rend à tout moment différent de lui-même. Le matin, l'humeur gaie, à midi, l'esprit noir ; Prude l'après-dînée, et coquette le soir. Hier, le sentiment étAit seul sa manie, Et l'Esprit, aujourd'hui, sera sa fantaisie : Elle était disposée au mieux en se levant, Et l'amour l'emportait, j'en ai même un garant Pour ton maître sur moi.
La Fleur
Serait-ce un billet tendre ?
Marton
Tu l'as dit.
La Fleur
Donne donc ; c'est trop me faire attendre.
Marton
Il est l'ouvrage heureux d'un de ses bons moments, Cet instant, par malheur, n'a pas duré longtemps. Je l'ai perdu, sans doute... il n'est pas dans ma poche. N'en dis rien à Damon, je craindrais un reproche.
La Fleur
Oui, mais, s'il est perdu, Clarice le saura ; Et tel peut le trouver qui la compromettra.
Marton
Il est vrai, je le crains. Mais un point me rassure ; La Lettre heureusement n'a point de signature. C'est un billet d'ailleurs qui n'est plus de saison, Le remettre à présent ce serait trahison : Ce qu'il contient n'est plus de que pense Madame, Et d'autres sentiments ont passé dans son âme.
La Fleur
Voudrait-elle changer ?
Marton
Elle y tâche du moins, Et, pour y réussir, semble approuver les soins...
La Fleur
De qui donc ? Réponds-moi.
Marton
Mais, si je ne m'abuse, C'est d'un jeune Robin, dont le babil l'amuse ; Je le vois assidu.
La Fleur
N'est-ce pas Léandre ?
Marton
Oui.
La Fleur
Pour supplanter mon Maître, il est trop son ami.
Marton
Oh, le titre d'ami, dans le siècle où nous sommes ; Est un frein impuissant pour arrêter les hommes : La trahison plutôt est un ragoût pour eux, Ils ne rougissent plus que d'être scrupuleux.
La Fleur
Mais Léandre est frivole, et n'a qu'un faux mérite.
Marton
C'est par cette raison qu'il doit plaire plus vite, Un mérite solide est trop embarrassant : Pour nous, le plus léger est le plus agaçant.
La Fleur
Je croyais le contraire, et ce discours m'alarme ; Je tremble, avec raison, qu'un balourd ne te charme.
Marton
Une femme, il est vrai, craint un homme d'esprit. Un sot est préférable, elle s'en divertit.
La Fleur
Ciel ! Que me dis-tu-là ? Mon amour est à plaindre, Et je vois qu'Arlequin est un rival à craindre.
Marton
Ton effroi, pour le coup, naît de ta vanité ; Mais il est mal fondé. sois moins épouvanté. Si mon coeur doit se rendre aux soupirs d'une bête, Tu pourras, sans miracle, en faire la conquête.
La Fleur
Je n'ose m'en flatter.
Marton
Ne désespère pas.
La Fleur
Plaisanterie à part, je prévois du fracas. J'aime, je suis jaloux, et de plus militaire, Je mérite, par-là, que l'on me considère. Arlequin doit, surtout, redouter mon transport. Qu'il prenne garde à lui, s'il te plaît, il est mort.
Marton
Tu fais le fanfaron, parce qu'il est pagnote.
La Fleur
Non. Je suis né vaillant, et c'est là ma marotte Aux plus déterminés j'ai prêté le colLet. On sait qu'avec honneur j'ai porté le mousquet, Et j'ai servi huit ans, la chose est avérée.
Marton
Diantre !
La Fleur
Trois dans l'Épée, et cinq dans la Livrée.
Marton
D'un pareil Gentilhomme, on doit faire grand cas. Adieu. ParlesParle à ton Maître ; il porte ici ses pas.
Scène 2
Damon, La Fleur
Damon
As-tu questionné Marton sur sa Maîtresse ? Ses inégalités alarment ma tendresse.
La Fleur
Il est vrai qu'à changer son esprit est sujet : Son amour baisse ou croît suivant le temps qu'il fait, Cette ardeur, qui plus est, n'est pas fort délicate : Elle écoute Léandre, et son encens la flatte.
Damon
Dis-moi, La Fleur, crois-tu qu'il lui plaise en effet ?
La Fleur
Il a de l'enjouement, du jargon, du caquet. Il est avantageux ; je crains pour votre flamme ; Avec ces armes-là l'on subjugue une femme.
Damon
Une folle, d'accord ; mais Clarice...
La Fleur
Elle l'est.
Damon
Maraud ?
La Fleur
Monsieur, voilà Léandre qui paraît.
Scène 3
Léandre, Damon
Léandre
Bonjour, Damon, bonjour. Ton état m'intéresse ? Comment va la santé ? Comment va la tendresse ? Que dit enfin ton coeur ?
Damon
Que dit plutôt le tien ? Comment se porte-t-il ? Réponds.
Léandre
Mais, assez bien.
Damon
Puis-je savoir de toi quelle beauté l'enflamme ? Hem ! N'est-ce pas l'objet qui règne sur mon âme ?
Léandre
À peu près.
Damon
C'est Clarice ?
Léandre
Elle a su m'engager : Je viens pour te le dire, et pour nous arranger.
Damon
Eh ! Quel arrangement ? J'ai peine à le comprendre.
Léandre
Si tu veux t'y prêter, il est facile à prendre.
Damon
De nous couper la gorge ?
Léandre
Ah ! Fi donc ! Un combat Répugne au moeurs du temps autant qu'à mon état. On ne se coupe plus la gorge pour des femmes, Rien n'est plus indécent : pour accorder nos flammes, Qu'un plus sage moyen soit par nous employé, Et qu'il serve l'amour sans rompre l'amitié. Soyons rivaux unis, nous devons par prudence : Faire agir l'artifice, et non la violence. Conduisons-nous ici comme on fait au Palais, Et menons notre amour comme on mène un Procès. Sollicitons sans bruit, notre Juge est Clarice, Appliquons tout notre art à la rendre propice ; Attachons-nous autour ; le succès en dépend, C'est par lui qu'un Procès devient bon ou méchant Et puisqu'enfin l'Amant au Plaideur est conforme, Pour emporter le fonds, faisons valoir la forme.
Damon
Comment ? C'est s'exprimer en homme du métier. Pour répondre en deux mots à ce beau plaidoyer, Puisque tu veux ici traverser ma tendresse, Tu peux donner l'essor à toute adresse, Employer dans tes feux, la ruse et le détour. Pour moi, je ne connais qu'un art seul en amour ; C'est de faire éclater une flamme sincère, Et de n'avoir recours qu'à sa force pour plaire : Je compte uniquement sur elle, et nous verrons, Si la forme, Léandre, emportera le fonds.
Léandre
Touche-là : dès ce jour nous en ferons l'épreuve. Tu crois qu'un feu loyal doit enflammer ta veuve ?
Damon
J'ai lieu de le penser.
Léandre
C'est ce qui te déçoit. Son coeur sera, mon cher, le prix du plus adroit : Ce coeur t'échappera, je le prendrai par ruse, Et je t'en avertis, tu n'auras point d'excuse.
Damon
L'événement pourra tromper ta vanité.
Léandre
Mon triomphe est certain ; tu seras supplanté. J'en suis même si sûr, puisqu'il faut te le dire ; Qu'en Rival généreux, je promets de t'instruire Des progrès que fera mon amour sur son coeur, Pour t'épargner les soins d'une inutile ardeur.
Damon
Pour user avec toi de la même franchise, Je te conseille...
Léandre
Eh bien !
Damon
De quitter l'entreprise. Crains de tenter toi-même un effort superflu.
Léandre
Pourquoi le serait-il ?
Damon
Mon coeur t'a prévenu. J'ai fait parler mes feux, et les premiers hommages, Sur l'esprit d'une belle ont de grands avantages.
Léandre
J'ai des charmes plus forts près de cette Beauté.
Damon
Eh, quels charmes !
Léandre
L'attrait de l'infidélité.
Damon
Mais comptes-tu pour rien d'être premier en date ; Et de plus, écouté ?
Léandre
Vain espoir qui te flatte. Damon, j'ai près du sexe un don supérieur ; En amusant l'esprit, je triomphe du coeur. Avant qu'à ses regards notre ardeur se déclare, Par des soins détournés, il faut qu'on l'y prépare. Il faut... Mais j'en dis trop, et mon coeur indiscret Te découvre sa marche, et t'apprend mon secret.
Damon
Ne crains pas qu'à profit je mette ton système, Je suis, pour en changer, trop avancé moi-même. Clarice...
Léandre
Tu te crois plus avancé que moi, Mais je prétends au but arriver avant toi. Depuis six mois entiers tu languis dans ses chaînes ; Moi, je ne la connais que depuis trois semaines, Et je gage avec toi, morbleu, que mon amour Supplantera le tien avant la fin du jour.
Damon
Bon !
Léandre
Veux-tu parier une fête galante Que l'heureux donnera ce soir à notre amante, Aux dépens du perdant ?
Damon
Va.
Léandre
Tiens, il est bientôt Cinq heures et demie ; aux trois quarts, de plein saut, Je déclare ma flamme, et sa fierté dispute Une seconde ou deux, j'insiste une minute : À six heures, pour moi, sa rigueur s'adoucit, Je te déboute à sept ; et je l'épouse à huit.
Damon
En trois heures de temps ! La victoire est rapide.
Léandre
Oh, l'amour va grand train, quand l'esprit est son guide.
Damon
Les moments te sont chers. Je te laisse. À tantôt. Tu n'as pas, pour gagner, plus de temps qu'il ne faut.
Léandre
Adieu. Tu peux payer les violons d'avance.
Il sort.
Damon
Va, crains qu'à tes dépens moi-même je ne danse.
Scène 4
Léandre
Il tire une Lettre.
Léandre
J'ai besoin contre lui de mon art le plus fin. Je sais qu'il est aimé : J'en ai la preuve en main. Ce Billet est pour lui, quoiqu'il n'ait point d'adresse. Marton devait le rendre au nom de sa Maîtresse, Mais je l'ai vu tomber de sa poche, en entrant, Et je l'ai ramassé comme un heureux présent. Ma flamme ingénieuse en saura faire usage. Faisons premièrement agréer mon hommage : J'ai disposé Clarice, et l'on doit tout oser, Quand on a l'art de plaire, et le don d'amuser. Je la vois qui s'avance, et l'instant est propice.
Scène 5
Marton, Clarice, Léandre
Marton
Vous évitez Damon ! D'où vous vient ce caprice ?
Clarice
L'amour à trop de soins tient nos esprits livrés. Je ne veux plus chez moi voir d'amants déclarés ; Le nom seul me révolte ; et c'est assez t'en dire. Ah ! Monsieur, vous voilà ?
Léandre
Pardon, je me retire, Madame.
Clarice
Et pourquoi donc, Monsieur, vous retirez ?
Léandre
Je crains votre courroux.
Clarice
Vous pouvez demeurer. N'êtes-vous pas venu pour me rendre visite ?
Léandre
Oui ; mais votre maison vient de m'être interdite.
Clarice
L'ordre n'est pas pour vous.
Léandre
Madame, excusez-moi, Je craindrais, en ces lieux, d'enfreindre votre loi.
Clarice
Ce sont les amants seuls que j'ai juré d'exclure.
Léandre
Je ne puis donc rester sans vous rendre parjure.
Clarice
Vous êtes du nombre ?
Léandre
Oui ; mon coeur vous tromperait, Si devant vous, Madame, il le désavouait : Ce coeur brûle pour vous de l'amour le plus tendre, Et je venais ce soir exprès pour vous l'apprendre.
Clarice
Vous badinez, Monsieur.
Léandre
Non, Madame, en honneur, L'amour que je ressens est du vrai, du meilleur.
Clarice
Vous sentez de l'amour ? Et pour moi ?
Léandre
Pour vous-même ; Et l'on n'aime jamais autant que je vous aime.
Clarice
Je ne m'attendais pas à pareil compliment ; Mais pour en être cru, vous parlez trop gaiement.
Léandre
Mon air est enjoué ; mais dans le fond de l'âme, Rien n'est plus sérieux que l'ardeur qui m'enflamme.
Clarice
Permettez, qu'en ce cas, je vous donne un conseil : Ne me tenez jamais un langage pareil, Ou, quoique vous soyez infiniment aimable, Vous aurez, s'il vous plaît, Monsieur, pour agréable, De ne plus présenter votre aspect en ces lieux. Je le dis en riant, mais l'ordre est sérieux.
Léandre
Quoi ! Vous êtes charmante, et votre coeur bizarre Ne veut pas qu'on vous aime, et qu'on vous le déclare ? Je n'y puis consentir.
Clarice
Monsieur, il le faudra.
Léandre
Oh ! Devenez moins belle, on vous obéira.
Clarice
Quand je proscris Damon, croyez-vous trouver grâce ? Damon que je distingue, et que pourtant je chasse. Vous-même, oubliez-vous que vous êtes Amis ?
Léandre
On peut être rivaux sans cesser d'être unis.
Clarice
C'est trahir l'amitié.
Léandre
Bon ! C'est un vieux scrupule Dont on a secoué le joug trop ridicule. Dans le monde aujourd'hui l'on vit plus noblement ; Tout dépend de l'accord et de l'arrangement. Dans ce siècle où l'on joint l'aisance à la finesse, Comme on traite le jeu, on traite une maîtresse. Contre un ami l'on joue impitoyablement, Et l'on met son adresse à gagner son argent ; La partie achevée, on va souper ensemble. Ainsi près d'une belle, où l'amour nous rassemble, L'amitié ne rompt point par la rivalité. Par nos soins, par notre art, son coeur est disputé ; Et quand le plus heureux emporte enfin la place, Le vaincu se retire, et le vainqueur l'embrasse.
Clarice
J'admire cet accord par sa commodité : Mais j'y vois seulement une difficulté. Damon...
Léandre
Damon le sait, le goûte, et le désire.
Clarice
Oui : mais à ce traité mon coeur ne peut souscrire.
Léandre
Pourquoi lui refuser votre approbation ? Nous vous servirons mieux par émulation. Nos feux agiront seuls, sans bruit et sans dispute. Notre plan est si beau, souffrez qu'il s'exécute : L'amour et le respect, tous deux nous l'ont dicté, Et vous devez, du moins, l'approuver par bonté.
Clarice
Non je ne suis point bonne.
Léandre
Oh ! Ma vive tendresse. Doit obtenir de vous....
Clarice
Un tel discours me blesse. Quittez, encore un coup, cet importun jargon, Ou vous m'obligerez de prendre un autre ton.
Léandre
Mais Madame, un moment, mettez-vous à ma place, Je soupire, je meurs.
Clarice
Moi, Monsieur, je me lasse, Et pour trancher d'un mot les propos superflus ; Ou changez de langage, ou ne me voyez plus.
Il sort en lui faisant une profonde révérence.
Léandre
Eh bien ! Sur mes désirs, vous serez souveraine. Ce ne sont que les mots qui vous font de la peine ; Par eux-mêmes, Madame, il sont indifférents, L'esprit, comme il lui plaît, peut leur donner un sens : Puisque du mot d'amour votre oreille est blessée, D'autres termes pourront exprimer ma pensée ; Et lorsqu'à l'avenir je vous dirai bonjour, Ce bonjour voudra dire, approuvez mon amour : Lorsque j'ajouterai, bonjour, bonjour, bonjour, Madame Ce terme répété vous fera de ma flamme Sentir toute la force et l'excès violent, Quand je vous donnerai le bonsoir en sortant, Ce bonsoir vous dira, Cruelle, je vous aime, Et je veux vous servir, dépit de vous-même. Dussiez-vous me priver du plus léger espoir, Pour commencer, je vais vous donner le bonsoir
Scène 6
Clarice, Marton
Clarice
Je ris du Commentaire, et mon coeur lui fait grâce La nouveauté du trait fait passer son audace. Mais ce petit Robin est singulier, vraiment, Son esprit donne à tout un vernis si plaisant, Qu'on ne peut se fâcher ; j'en goûte la tournure.
Marton
Son esprit justement ressemble à sa figure, Il est mince, léger, Madame ; et tout pesé, Cet esprit qui surprend, est un babil aisé.
Clarice
Mais c'est l'esprit du jour, c'est celui du grand monde, Et qu'on doit préférer à l'étude profonde. Sa conversation d'autant plus me séduit, Qu'il parle, selon moi, comme Damon écrit, Et tu sais que Damon écrit mieux que personne. Ses billets sont charmants par le tour qu'il leur donne, C'est par-là qu'il m'a plu.
Marton
Mais, par son entretien Il ne brille pas moins.
Clarice
Ne m'en dis plus de bien ; Car je veux l'oublier.
Marton
Et pourquoi donc, Madame ?
Clarice
C'est qu'il m'occupe trop, et qu'il trouble mon âme ; Quand il s'offre à mes yeux, mes sens sont trop émus.
Marton
Sont-ils moins agités, quand il ne paraît plus ?
Clarice
Au contraire, Marton ; j'en suis plus inquiète : Je crains...
Marton
Un coeur qui craint est près de sa défaite.
Clarice
Non, non, jusques-ici le mien s'est défendu : La raison et l'amour le tiennent suspendu ; L'une m'offre Damon sous des traits redoutables, L'autre me le fait voir sous des couleurs aimables ; Il paraît à mes yeux, tantôt laid, tantôt beau.
Marton
Madame, de l'Amour préférez le pinceau.
Clarice
Non ; il est trop flatteur pour être véritable.
Marton
Ah ! Le Peintre qui flatte, est toujours préférable. La raison nous présente un coloris trop dur ; Le sentiment peint mieux : croyez-en l'instinct sûr.
Clarice
Je voudrais bien plutôt en étouffer la force. C'est lui qui met mon âme et mes sens en divorce.
Marton
Pour les mettre d'accord, il est un doux moyen ; C'est l'Hymen qui vous l'offre ; et son tendre lien...
Clarice
J'aime mieux rester veuve : et l'Hymen est un traître, Qui m'ôtant un amant, me donnerait un maître.
Marton
Il faut pourtant choisir d'une ou d'autre façon, Opter du sentiment, ou bien de la Raison.
Clarice
Je ne prendrai conseil ni de l'un ni de l'autre.
Marton
Mais, apprenez-moi donc quel choix sera le vôtre ?
Clarice
Je veux prendre pour guide un meilleur conducteur ; Qui de tout esclavage affranchisse mon coeur. Par ses réflexions, la raison nous maltraite ; Et par ses soins cruels, l'Amour nous inquiète : Le caprice, lui seul, est exempt de tourment, Et je veux me livrer à son pouvoir charmant ; J'aurai, grâces à lui, la liberté pour Reine ; Pour loi, la fantaisie, et le plaisir pour chaîne. Je veux faire, au lien un fort attachement, Succéder le doux noeud d'un simple amusement. J'éloignerai Damon pour écouter Léandre, C'est le meilleur parti que mon coeur puisse prendre. Pour remplir mon dessein Léandre est fait exprès ; Il ne va qu'à l'esprit, et le coeur est en paix : Sans inspirer l'amour, il a le don de plaire ; Et sans attacher l'âme, il sert à la distraire ; Ce commerce flatteur, faisant diversion, Sera sans soins, sans trouble et sans réflexion : Voilà l'état heureux où ta Maîtresse aspire, Le seul qui lui convient.
Marton
Ciel ! Qu'osez-vous me dire ! Souffrez que sur ce choix je combatte vos voeux : Des guides, le Caprice est le plus dangereux ; C'est, surtout, puisqu'il faut vous l'avouer, Madame, Le plus à redouter pour une honnête femme : Il égare toujours ; jamais il ne conduit ; Et de ses longs écarts le mépris est le fruit. Il brave les égards ; il foule aux pieds l'usage, Et sur nos passions n'a jamais l'avantage. De la raison en vain il cache le flambeau ; Sa clarté luit, et perce à travers son bandeau : Ses efforts sur l'Amour n'ont pas plus de puissance, Sa main qui veut l'éteindre, accroît sa violence ; Ou bien, s'il nous arrache à ses liens heureux, C'est pour livrer notre âme à de volages noeuds Qui sont l'ouvrage seul de la folle inconstance, Qu'elle forme sans goût, et rompt sans bienséance. Si l'innocence échappe à l'éclat qui les suit, La gloire y fait naufrage et l'honneur y périt Un amour tendre et pur, appuyé sur l'estime, Qu'un hymen assorti sait rendre légitime : Voilà le parti seul que vous devez choisir, Et qui peut au devoir marier le plaisir.
Clarice
Marton, sur ce sujet vos clartés sont petites ; Et sachez qu'au Caprice on donne des limites : La sagesse, à propos, en sait régler l'essor ; Le monde nous éclaire, et le modère encor. Il est un doux commerce approuvé par l'usage, Et dont ne peut rougir la femme la plus sage : Au sein de la décence il est toujours conçu, Et l'enjouement permis en forme de tissu ; Sa douceur de tout soin fait perdre la mémoire, Et sait nous amuser, sans ternir notre gloire : Telle est la liaison où je veux me borner.
Marton
Imperceptiblement on se laisse entraîner. Le terrain est étroit.
Clarice
Mon âme s'y renferme.
Marton
Et le pas est glissant.
Clarice
Non, pour qui marche ferme.
Scène 7
Damon, Clarice
Damon
Du plaisir de vous voir je puis enfin jouir !
Clarice
Il faut vous en priver, Monsieur, à l'avenir.
Damon
Moi, Madame ! Et pourquoi ?
Elle rentre.
Clarice
Mon repos le désire, Et mon bonheur le veut : ces mots doivent suffire ; Ne me revoyez plus, Adieu.
Scène 8
Damon, Marton, La Fleur
Damon
Qu'entends-je ! Ô Ciel ! Me bannir sans raison ! Quel caprice cruel ! À me traiter ainsi, quel motif l'indispose ? Réponds-moi.
Marton
Je ne puis vous en dire la cause. Puisqu'avec vous, Monsieur, elle rompt sans sujet, Elle-même l'ignore.
La Fleur
Et moi, je suis au fait : Pour recevoir Léandre, elle vous congédie ; C'est à lui, j'en suis sûr, qu'elle vous sacrifie : Remarquez bien, Monsieur, qu'il la quitte à l'instant.
Damon
Oui ! C'est son entretien qui fait ce changement ?
La Fleur
Marton était présente, elle peut vous l'apprendre.
Damon
Parle : a-t-on bien reçu l'hommage de Léandre ?
Marton
Puisqu'il faut éclaircir votre esprit alarmé, Léandre plaît, Monsieur, mais vous êtes aimé.
Damon
Par là, que veux-tu dire ? Explique ce langage.
Marton
Que chacun a son lot. Madame se partage. Mais, là, consolez-vous ; le vôtre est le meilleur, Il possède l'esprit, et vous avez le coeur.
Damon
Mais, c'est moi que l'on chasse.
Marton
Apaisez votre bile. C'est pour vous trop chérir, Monsieur, qu'on vous exile. Votre amour sur les sens fait trop d'impression.
La Fleur
Oui ; c'est ce qu'on appelle un coup de passion.
Damon
Dis plutôt un prétexte à son humeur légère. Léandre qu'elle écoute...
Marton
Oh ! C'est pour la distraire.
La Fleur
Monsieur, à son discours on peut ajouter foi ; Elle a, pour vous tromper, trop d'estime pour moi.
Marton
Contre un feu trop puissant, son coeur fier se mutine ; Faites, pour l'éprouver ; la cour à sa voisine ; Et jouez à ses yeux le rôle d'inconstant.
Damon
Non ; j'aime mieux jouer celui d'indifférent.
Marton
Ce moyen peut encore ramener ma Maîtresse : Mais, déguisez donc mieux le dépit qui vous presse.
Damon
Pour le cacher, Marton, il m'en coûtera peu ! Et je sens la froideur succéder à mon feu. Je veux exactement obéir à Clarice ; Le plus parfait mépris doit payer son caprice. Elle m'oblige, au fond ; loin d'en être fâché, Mon coeur l'en remercie, et je pars détaché ; Oui, détaché, Marton ; libre de toute chaîne.
La Fleur
Il y paraît vraiment au transport qui l'entraîne.
Marton
J'aurais à vous donner, Monsieur, un bon conseil.
Il lui serre le bras.
Damon
Non ; je n'entends plus rien, après un trait pareil. Écoute, de ma part, dis-lui bien, je t'en prie, Que je pars pour ne plus la revoir de ma vie.
Marton
Ah ! Doucement.
Damon
Témoin de ma tranquillité, Dis-lui que je la perds sans en être agité.
Marton
Vous êtes furieux, en vous disant tranquille.
Il sort.
Damon
Tu fais pour m'arrêter un effort inutile. Dis-lui qu'elle voudrait me rappeler en vain : M'offrît-elle son coeur, m'offrît-elle sa main. Adieu.
Scène 9
La Fleur, Marton
La Fleur
Voilà les jeux de ton sexe volage ! Ils sont un insensé, de l'homme le plus sage.
Marton
Le tien prend sa revanche ; et chacun a son tour : Mais l'Amour à Damon promet un doux retour.
La Fleur
Et que dois-je espérer ?
Marton
Attends qu'on te connaisse Je ne veux ni brusquer, ni filer la tendresse. On traitait autrefois l'amour dans la fadeur, Et faute d'aliment il séchait de langueur. Aujourd'hui que l'on est trop pressé de conclure, On l'étouffe au berceau par trop de nourriture : Et pour bien faire, il faut lui donner le loisir De croître, d'être fort, et non pas de maigrir.
Acte II
Scène 1
Clarice, Marton
Clarice
Ah ! Je respire enfin ; l'amour n'est plus le maître ! Avec la liberté mon coeur se sent renaître ! En bannissant Damon, ma rigueur avec lui Vient de bannir le trouble, et de chasser l'ennui. Dans mon âme, la paix va faire sa demeure, Et ce bonheur, Marton, est l'ouvrage d'une heure !
Marton
Un bonheur si subit, Madame, m'est suspect. Vos sens qui sont trompés par le premier aspect, Prennent un faux repos pour une paix réelle.
Clarice
Non, j'en crois ma raison et ma gaieté plus qu'elle ; Ma joie est un garant de ma tranquillité ; Et ses transports flatteurs sont ma sécurité. Je compte désormais sur un repos solide ; Je ne veux plus avoir que l'esprit seul pour guide ; C'est lui, ce sont ses traits qui forment l'enjouement : La tristesse est toujours fille du sentiment. Par ce dernier Marton, l'âme aux soins est livrée ; C'est pourquoi de mon coeur je lui ferme l'entrée. Plus d'affaire de coeur, trop de chagrin la suit. Vive, pour être heureuse, un commerce d'esprit ! Il occupe sans trouble, il attache sans gêne, Et donne du plaisir sans causer de la peine. Pour goûter un plaisir aussi doux que permis, Je renonce aux amants, et me borne aux amis ; Mais aux amis de choix, dont le gai badinage Réglé par le bon goût, obtiendra mon suffrage. Proscrivant de l'amour le jargon ennuyeux, On sera délicat, sans être précieux. Mon choix ne sera plus l'ouvrage du caprice ; Le plus spirituel me plaira par justice : J'éviterai par là les écueils que tu crains, Et fermerai la bouche aux critiques malins.
Marton
Votre système est beau ; mais c'est en perspective.
Clarice
Marton, quoi qu'il m'en coûte, il faut que je le suive. Je sors pour aller voir Éliante un instant ; Peut-être je verrai la Marquise en passant. Si Léandre revient, tu lui diras d'attendre, Et que je vais rentrer.
Marton
Madame, pour Léandre Ce soin est obligeant : je songe que Damon Peut aussi revenir ; le congédiera-t-on ?
Clarice
Sans doute : mais, dis-moi, penses-tu qu'il revienne ?
Marton
Je n'ose l'assurer ; la chose est incertaine. S'il était ramené par son penchant fatal, L'exclueriez-vous d'un bien permis à son rival ?
Clarice
Marton, la différence entre eux est infinie ! Si Léandre est souffert, c'est comme compagnie.
Marton
Mais, à la même loi Damon se soumettra.
Clarice
Crois-tu qu'il le veuille ?
Marton
Oui, Madame, il le voudra ; Et moi-même, pour lui, je puis vous le promettre : Consentez seulement.
Clarice
Mais, s'il veut s'y soumettre À présent que l'amour est sur moi sans pouvoir, Je pourrai, sans danger, consentir à le voir. Je dois le rappeler même par bienséance : Son exil, de mes feux prouvait la violence : Son rappel fera voir que je ne le crains plus : Et que par la raison mes liens sont rompus.
Marton
Madame, c'est assez.
Scène 2
Marton
Marton
L'Amour, elle a beau dire, La tient secrètement toujours sous son empire.
Scène 3
Marton, La Fleur
Marton
Ah ! La Fleur, en ces lieux, tu reviens à propos, Et mes soins, à Damon, vont rendre le repos.
La Fleur
Comment donc ?
Marton
Grâce à moi, Madame le rappelle ; C'est à condition qu'il reviendra chez elle, Non sur le pied d'amant, mais à titre d'ami.
La Fleur
Bon ! Dispute de noms ; pour n'être plus banni, Il n'en est point, morbleu, qu'il ne prenne avec joie ; Il n'importe à quel titre ; il suffit qu'il la voie. L'amour ne change point pour être déguisé, Il est souvent plus fort sous un nom supposé. Celui d'amant effraie, et fait qu'on nous conteste, On avance bien plus sous un titre modeste. Mais quels motifs, pour lui, font naître ce retour ?
Marton
Ceux qui l'ont fait bannir ; le caprice et l'amour.
La Fleur
Mais le clinquant séduit ta maîtresse peu sage ; Léandre sur Damon doit avoir l'avantage.
Marton
Non. Quoique son esprit soit souvent ébloui, Et par des tourbillons emporté loin de lui, Elle revient bientôt au vrai goût qui la guide, Et préfère toujours le mérite solide. À servir plus qu'à nuire, un tel rival est bon ; Ton Maître y gagnera par la comparaison.
La Fleur
Tu me tenais tantôt un discours tout contraire.
Marton
Je badinais alors.
La Fleur
Pour moi qui suis sincère, Je crois que tout ceci pour lui tournera mal. Puisqu'il ne peut briser un lien trop fatal. Je vais de son rappel lui porter la nouvelle ; Puisse-t-elle, du moins, rétablir sa cervelle ! Mais Arlequin, qui vient, alarme mon amour, Et mon faible cerveau se détraque à son tour.
Scène 4
Arlequin, Marton, La Fleur
Arlequin
Madame, pour raison, que je ne puis déduire, Faites, dans ce moment, que La Fleur se retire.
Marton
À quoi bon ce mystère ?
Arlequin
Il est pour votre bien. Je viens vous demander un secret entretien.
La Fleur
Comment ?
Arlequin
Tu prends l'alarme, et tu crains mon mérite.
La Fleur
Mais il tranche du fat.
À la Fleur.
Marton
Un tel propos excite Ma curiosité. Laisse-nous pour raison.
La Fleur
Non, je n'en ferai rien.
Marton
Cours rejoindre Damon. Il est dans les horreurs ; va le tirer de peine.
La Fleur
Oh ! J'y suis comme lui.
Arlequin
Faites, du moins, ma Reine, Qu'il s'éloigne à deux pas.
Marton
Peut-on moins exiger ?
La Fleur
Mes pieds ont pris racine, et ne sauraient bouger.
Marton
La Fleur devrait rougir du sot rôle qu'il joue.
La Fleur
Un enchanteur malin auprès de toi me cloue.
Arlequin
Tournez sur ce brillant un peu votre regard.
La Fleur
Que vois-je ! Un diamant ? Parle, de quelle part ?
Arlequin
Puisqu'il faut qu'Arlequin se fasse ici connaître, Apprends donc que je suis député par mon Maître, Et nous offrons ce don à Marton aujourd'hui, Pour gagner son estime, et briguer son appui.
Il lui présente une tabatière d'or.
La Fleur
Damon m'a revêtu du même caractère. J'ai ma charge à remplir, et mes présents à faire. Pour observer les lois du cérémonial, Permettez qu'à vos yeux j'étale ce métal ; Madame, il est formé pour vaincre la plus fière, Et l'ouvrage en est riche autant que la matière. Jugez par sa couleur, et surtout par son poids, Qui doit dans la balance emporter votre choix. Il vous prouve à quel point mon Maître vous révère, Et des Martons du temps combien l'estime est chère.
Marton
Ce présent d'autant plus m'étonne en ces instants, Qu'à me l'offrir, La Fleur a tardé bien du temps.
La Fleur
Je l'avais oublié.
Marton
Tu veux m'en faire accroire. Tu manques de droiture et non pas de mémoire. Portons sur ces bijoux un oeil judicieux, Et que je les compare afin d'en juger mieux.
Arlequin
Contemplez ce brillant ; sa blancheur est parfaite, Et l'oeil est ébloui de tous les feux qu'il jette.
La Fleur
Bon ! Ce n'est-là qu'un stras.
Arlequin
Cette boîte à tabac ; Trompe d'abord la vue, et n'est que de tombac.
Marton
Non, elle est vraiment d'or ; et voici ma réponse.
Arlequin
Paix-là.
La Fleur
Paix ; écoutons l'arrêt qu'elle prononce.
Marton
Tout mis dans la balance, et jugé sainement, La Bague de Léandre est un faux diamant : Elle est de son mérite une exacte copie, Et son éclat trompeur le peint et l'apprécie. Le peu que vaut ce don, fait voir en même-temps Le taux que l'on doit mettre à ses feux inconstants. Le poids de cette boîte, et sa valeur réelle, De l'amour de Damon sont l'image fidèle : L'or en prouve, à la fois, toute la pureté, La constance, le prix, et la solidité. Et puisqu'entre-eux enfin il faut que je décide : Mon amour pour le vrai, mon goût pour le solide, Joints au juste mépris que j'ai pour le clinquant, Me font prendre la boîte, et rendre le brillant. Je veux et dois servir le plus digne d'estime. À ce noble dessein tout me porte et m'anime ; Le penchant, l'intérêt, le devoir, la raison. Ainsi j'exclus Léandre, et protège Damon.
La Fleur
Notre présent l'emporte.
Arlequin
Arlequin s'en console ; Et puisque notre don lui paraît si frivole, Je le garderai, moi, qui suis moins délicat, Et je n'en dirai mot.
La Fleur
Mais tu n'es pas si fat : Tu gagnes plus que moi, la chose est manifeste. Je perds la tabatière, et la Bague te reste.
Arlequin
J'ai traité pour mon maître ; agréez maintenant, Que je traite pour moi particulièrement.
Marton
De quoi s'agit-il donc ?
Arlequin
De ma flamme sincère.
Marton
Il faut plus mûrement peser sur cette affaire.
La Fleur
Entre Arlequin et moi, tu balances, Marton ? Je suis humilié par la comparaison. Un sot, un automate.
Arlequin
Automate toi-même.
Marton
Je te l'ai déjà dit : ton erreur est extrême. Comme de mon amant je veux faire un mari, Ce n'est pas de l'esprit que je demande en lui : Je veux de la douceur, je veux de la franchise. Et pour trancher le mot, je veux de la bêtise ; La bonté l'accompagne, et c'est ce qu'il me faut, L'esprit produit l'orgueil, j'abhorre ce défaut.
La Fleur
Peux-tu mettre laLa Fleur à de telles épreuves De bêtise, il faut donc que je fasse mes preuves ?
La Fleur et Arlequin se font de révérence.
Marton
Oui ; sans doute, et pour faire un mariage heureux, Je donnerai ma main au plus sot de vous deux. Vous m'entendez ? J'ai dit. Adieu, je me retire.
Scène 5
Arlequin, La Fleur
Arlequin
Je ne m'alarme point, elle l'a dit pour rire.
La Fleur
Si quelqu'un doit trembler, morbleu, ce n'est pas moi.
Arlequin
Sais-tu qu'à la rigueur je risque autant que toi ? Tel qui paraît balourd, a parfois plus de ruse, Et tel qui fait le fin, n'est souvent qu'une buse.
La Fleur
En vain par ce discours tu prétends me flatter ; Mon coeur te rend justice, et tu dois l'emporter. Mais, je t'en avertis, j'aime jusqu'à la rage. Si je ne suis heureux, on verra du tapage ! De plus d'une action je me suis démêlé, Et devant Philippsbourg, mon bras s'est signalé : Je pensai, par l'effet d'une valeur sans borne, Emporter, moi tout seul, presque l'ouvrage à corne, Si Marton à mes voeux ne se rend au plutôt, Corbleu ! Je te bombarde, et je la prend d'assaut !
Arlequin
Je sens du premier choc, que la place succombe.
La Fleur
Je vais joindre mon Maître. Adieu. Gare la bombe !
Arlequin
Je vois venir le mien.
Scène 6
Léandre, Arlequin
Léandre
As-tu vu la Marton ?
Arlequin
Oui, Monsieur.
Léandre
Puis-je enfin compter sur elle ?
Arlequin
Non. Elle s'est déclarée aujourd'hui pour un autre : Le présent de Damon l'emporte sur le vôtre, Et pour les faux brillants Marton a du mépris.
Léandre
La Mode a le pouvoir de leur donner du prix. Vraiment, il convient bien qu'une Fille suivante Dédaigne mon Brillant, lorsqu'à la Présidente J'en ai vu l'autre jour un dans le même goût. Elle a donc refusé ma bague ?
Arlequin
Point du tout, Elle l'a prise enfin, Monsieur, à ma prière.
Léandre
Je la vois à ton doigt, et tu n'es pas sincère.
Arlequin
Je ne puis le nier ; mais Marton m'aime fort, Et sa main m'a forcé, malgré tout mon effort, De l'accepter, Monsieur, pour me souvenir d'elle: Je n'ai pu refuser une main aussi belle.
Léandre
L'Intérêt sait donner de l'esprit au plus sot, Je te laisse la bague en faveur du bon mot, Marton me tient rigueur! Tant mieux, j'aurai la gloire De remporter sans elle une pleine victoire. Il suffit de moi seul, et je sais plus de tours Que toutes les Martons n'en savent en amours. Quand j'ai donné tantôt le bon soir à Clarice Elle a ri ; je l'ai vu ; j'en tire un bon indice. Son esprit a trouvé le tour ingénieux, Et j'en ai pour garant son souris gracieux, Poursuivons ; pour mes feux il est d'un doux présage, Et son coeur est à moi, s'il goûte mon langage.
Arlequin
Mais songez que Damon vous dispute son coeur.
Léandre
Mon art, malgré ses soins, s'en rendra le vainqueur, Je dois tout espérer, puisqu'on le congédie, Peut-être qu'en secret on me le sacrifie... On peut le rappeler ; je dois craindre toujours. De cette intrigue-là, je veux rompre le cours ; C'est un feu qui me nuit, il faut que je l'éteigne ; Et je vais profiter si bien de l'interrègne, Que je deviendrai seul, en les brouillant tous deux ; L'Idole de Clarice, et le Roi de ses voeux. Tenons surtout Damon éloigné de sa vue. Mon projet est détruit, s'ils ont une entrevue. Quelqu'un vient. C'est lui-même, et j'en suis étonné.
Scène 7
Damon, Léandre, Arlequin
Damon
À tout, pour la revoir, je suis déterminé. Par l'aspect d'un rival ma joie est retardée.
Il parle bas à Arlequin.
Léandre
Je veux lui tendre un piège, il me vient une idée. Écoute.
Arlequin
C'est assez, je n'y manquerai pas.
Léandre
Il sera des plus fins s'il échappe à mes lacs !
Scène 8
Damon, Léandre
Damon
Affectons à ses yeux un air de confiance.
Léandre
Jouons la modestie, et sachons ce qu'il pense.
Damon
Je suis, parbleu, charmé de te trouver ici.
Léandre
Et moi de t'y revoir, j'ai de la joie aussi. Ton exil n'est pas long, et je t'en félicite.
Damon
Ceux que l'amour bannit sont rappelés bien vite. Mais parlons de toi-même. Es-tu bien avancé ?
Léandre
Je le suis beaucoup moins que je n'avais pensé.
Damon
Ton coeur de ses progrès m'a promis de m'instruire.
Léandre
Qui n'a presque rien fait, n'a pas grand'chose à dire.
Damon
Je méconnais Léandre à ce langage-là, Lui, dont la vanité jamais ne s'ébranla, Qui sait vaincre par art, et triompher par ruse.
Léandre
L'occasion détrompe, et le plus fin s'abuse.
Damon
Tu crois donc maintenant le pari hasardé ?
Léandre
À te dire le vrai, je suis intimidé.
Damon
Moi, je suis presque sûr de gagner la gageure, Et pour toi mon rappel est un mauvais augure.
Léandre
Mais, contre sa coutume, il est avantageux ! Malgré ma confiance, il alarme mes feux.
Damon
Tu croyais, de plein saut, remporter la victoire.
Léandre
Je conviens de mon tort, et je devais t'en croire.
Damon
D'avoir trop présumé, tu vas être puni.
Léandre
J'en serai consolé par le bien d'un ami.
Haut.
Damon
Ah ! Je cours, pour le coup, un danger manifeste, Il a fait du progrès puisqu'il devient modeste ! En me parlant ainsi, ne me trompes-tu point?
Léandre
Non ; je n'ai jamais su déguiser sur ce point : Tu connais ma franchise ; elle est même trop grande
Scène 9
Arlequin, Léandre
Arlequin
Excusez ; mais Monsieur, un Page vous demande.
Léandre
Qui l'envoie ? Hem, réponds.
Arlequin
Attendez un instant C'est ce Duc avec qui vous soupez si souvent.
Léandre
Je t'entends. Il suffit. Au fond du coeur j'enrage.
Arlequin
Monseigneur vous attend : que dirai-je à son Page ?
Léandre
Je suis embarrassé. Va dire de ma part, Que je verrai le Duc dans une heure au plus tard.
Scène 10
Léandre, Damon
Léandre
Tu peux dans ce moment me rendre un bon office Tu le dois comme ami.
Damon
Quel est donc ce service ?
Léandre
C'est un billet.
Damon
Eh bien !
Léandre
Qu'il s'agit de tracer Pour un Grand qui n'a pas le loisir de penser ; Dont la protection m'est d'ailleurs nécessaire. Hier, très instamment, il me pria de faire Cette Lettre pour lui, dont voici le sujet. Il veut remercier un jeune et tendre Objet De l'accueil gracieux qu'il a fait à sa flamme Et rassurer son coeur à l'égard d'une Dame, Qu'il a sacrifié à son nouvel amour. J'ai promis qu'il l'aurait avant la fin du jour. J'ai voulu ce matin accomplir ma promesse, Mais en vain : mon esprit est d'une sécheresse. Qui me met de niveau presque avec les plus sots ; Et je n'ai pu de suite écrire quatre mots.
Damon
Tu babilles si bien.
Léandre
Puisqu'il faut te le dire, J'ai le don de parler, et toi, celui décrire. J'ai recours à ta plume en ce besoin pressant.
Damon
Tu devrais posséder l'un et l'autre talent.
Léandre
On n'a pas tout reçu des mains de la nature. Fais-moi donc ce plaisir, Damon, je t'en conjure. Je ne suis pas ingrat ; écris, écris pour moi ; Et quand tu le voudras, je plaiderai pour toi.
Damon
Non, j'aime mieux, gratis, te composer ta Lettre.
Léandre
Voici tout ce qu'il faut ; fais-la sans plus remettre.
Damon
Conviens donc que pour toi j'ai bien de la bonté.
Léandre
J'en demeure d'accord, et c'est la vérité. Tu m'obliges, mon cher, plus que je ne puis dire.
Damon
Vois si la lettre est bien.
Léandre
Comme je la désire. Je vais la copier.
Damon
J'ai, dans ce moment-ci. Oublié le rival pour obliger l'ami. Adieu.
Il tire un autre billet qu'il lui donne.
Léandre
Damon ? Attends ; ne t'en va pas si vite. Je sens un vrai remords : il faut que je m'acquitte. Ma sincère amitié ne veut pas que mon coeur Te laisse plus longtemps ignorer son bonheur. Je n'ai fait à tes yeux voir qu'une fausse crainte. Tiens lis ; ma joie est vraie, et ma peur était feinte.
Après avoir lu.
Damon
La perfide ! Quel trait ! Je me sens déchirer ! Non, je ne puis plus m'en défendre, il faut que je vous aime malgré moi si mon repos vous est cher, ne me revoyez plus. Votre présence et vos discours me causent trop de trouble, et trop d'agitation : Mais non, revenez plutôt. Je suis trop inquiète et trop ennuyée quand je ne vous vois pas. Et, tourment pour tourment, je préfère le trouble à l'inquiétude, et l'agitation à l'ennui.
Léandre
Je conçois ton dépit ; mais j'ai dû t'éclairer.
Damon
Ce qui m'outre le plus ; elle ne me rappelle Que pour voir ton triomphe, et sa flamme infidèle. Mais de mon désespoir elle ne rira pas, Et je fuis sans retour ses perfides appas.
Léandre
Je te l'avais prédit.
Damon
Adieu ; je te la cède, Et pour guérir mon coeur j'emporte un sûr remède.
Léandre
Rends-moi donc cette Lettre, et suis moins ton courroux.
Scène 11
Léandre
Léandre
Mais il peut le garder sans que j'en sois jaloux. Je goûte un bien nouveau : ce Billet de Clarice Devrait faire sa joie ; il sert son supplice. J'ai su mettre à profit les faveurs du hasard ; L'écrit qu'il m'a laissé met le comble à mon art. À gager avec moi d'où vient qu'il se hasarde ? On doit contre un Rival être toujours en garde. Il vient de me prêter des armes contre lui, Et sa Lettre sera son arrêt aujourd'hui : Celle qui tient de moi l'écarte, et m'en délivre. Mon plan n'est plus douteux, et je n'ai qu'à le suivre, Pour jouir du succès qu'espère mon amour, Il me tarde de voir Clarice de retour. J'attends.... mais la voici qui vient.
Scène 12
Léandre, Clarice
Léandre
Bonsoir, Madame.
Clarice
Bonsoir, Monsieur.
Léandre
Ce mot enchanterait mon âme, S'il était prononcé, Madame, à l'unisson ; Mais c'est l'usage seul qui vous donne le ton.
Clarice
N'est-ce pas déjà trop, Monsieur, que de l'entendre, Quand ma juste rigueur devrait vous le défendre ?
Léandre
Si vous m'interdisez jusqu'au mot de bonsoir, Il faudrait me borner au plaisir de vous voir : L'entretien tomberait, par cette gêne insigne Où je serais réduit à vous parler par signe.
Clarice
On reçoit vos bonsoirs ; que voulez-vous de plus ? Parlez.
Léandre
Ce que je veux ? C'est qu'ils me soient rendus.
Clarice
Vous voyez qu'ils le sont ; vous n'avez rien à dire.
Léandre
Ah ! Je n'y trouve pas le ton que je désire. Il répond mal au mien, et trompe mon espoir.
Clarice
Mais apprenez-moi donc à donner le bonsoir,
Léandre
Très volontiers. Prenez mon ton. Bonsoir, Madame.
Clarice
Bonsoir, Monsieur.
Léandre
Il faut y mettre encore plus d'âme : Bonsoir, Monsieur.
Clarice
Mon coeur ne peut prendre ce ton, Depuis qu'il ne dit plus de bon soir à Damon.
Léandre
Répétez.
Clarice
Non, Monsieur. Il faut plutôt vous-même Changer d'inflexion et prendre mon système.
Léandre
Comment ?
Clarice
Je vous choisis pour former le lieu D'un commerce nouveau qui ne ressemble à rien. Plus vif que l'amitié, moins fou que la tendresse, Sans causer de langueur, je veux qu'il intéresse. Lié par le pur goût, nourri par l'enjouement, Cultivé par l'esprit et libre de tourment : Nous pourrons l'appeler l'Engagement sans chaînes, Ou l'Amour corrigé des fadeurs anciennes, Et des abus nouveaux.
Léandre
C'est embellir Platon.
Clarice
J'en veux premièrement abolir le jargon, Et pour y réussir, vous m'êtes nécessaire.
Léandre
Soit. Réformons tous deux la langue de Cythère.
Clarice
Pour commencer, d'abord, rayons le mot d'« ardeur », Et celui de « langueur », qui riment à fadeur.
Léandre
Supprimons les « soupirs », les « feux avec les flammes », Qui dévorent les coeurs, et qui brûlent les âmes.
Clarice
Bannissons les « ennuis, les chaînes, et les fers. Les martyres, les pleurs, et les tourments divers. »
Léandre
Oui, les « tourments divers » !
Clarice
Faisons main-basse encore Sur tous les « je me meurs, et les je vous adore. »
Léandre
Oh ! Si vous m'en croyez, nous n'épargnerons pas « Votre beauté divine, et vos brillants appas. »
Clarice
« Ni vos charmants attraits, ni attrait de vos charmes, Qui remplissent de trouble, et causent tant d'alarmes. »
Léandre
Pour avoir plutôt fait, mettons et caetera, Et raturons d'un trait tous les sers d'Opéra.
Clarice
L'expédient est bon.
Léandre
Mais que mettre à la place De ces termes proscrits ?
Clarice
Ceux d'agrément, de grâce, D'esprit et de gaité, de goût, d'amusement, D'agréable union, de doux assortiment ; Et se servir des mots d'égayer, de distraire, De choisir, d'agréer, d'intéresser, de plaire.
Léandre
De goûter, de sentir, et d'aimer, au besoin.
Clarice
Il faut, de ce dernier, user de loin à loin.
Léandre
On pourra l'employer quatre fois la semaine.
Clarice
C'est ce pauvre Damon qui me fait de la peine. De notre liaison son coeur sera jaloux, Et même avec sujet. Je sens...
Léandre
Rassurez-vous, Il ne le sera point, Madame.
Clarice
Mais, Léandre, La raison, s'il vous plaît ?
Léandre
Puisqu'il faut vous l'apprendre Damon est asservi sous un autre pouvoir : Même il a fait serment de ne plus vous revoir.
Clarice
La chose me surprend, et n'est pas vraisemblable. Vous-même, qui plus est, vous n'êtes pas croyable C'est ma seule rigueur qui vient de le bannir.
Léandre
Vous l'avez obligé, bien loin de le punir.
Clarice
Qui vous l'a dit, Monsieur ?
Léandre
Je le tiens de sa bouche.
Clarice
Et savez-vous le nom de l'objet qui le touche ?
Léandre
J'ai promis sur ce point de garder le secret ; Ainsi dispensez-moi....
Clarice
Vous êtes bien discret ! Mais vous ne savez rien, et ce n'est qu'une fable.
Léandre
Je n'ai rien avancé qui ne soit véritable ; J'ai de quoi le prouver incontestablement, Puisque de cet amour je suis le Confident ; Et qu'en ce moment-ci je suis porteur moi-même D'un Billet que Damon écrit à ce qu'il aime.
Clarice
Vous, porteur d'un billet ? Chanson que tout cela, Pour croire, je veux voir.
Léandre
Madame, le voilà. De convaincre vos yeux vous êtes à portée ; Car la Lettre n'est pas encore cachetée : Comme il craignait d'avoir un valet pour témoin, Mon ami s'est sur moi reposé de ce soin.
S'interrompant.
Elle reprend.
S'interrompant.
Clarice
Ma Déesse ! Ah ! vraiment, l'expression est tendre. Me voilà maintenant. L'approbation que vous avez donnée à ma tendresse, mérite tous mes remerciements. Je me rappelle vos bontés avec transport, elles forment dans mon coeur un lien qui m'attache à vous pour jamais, et qui rompt tout autre engagement. Ma Déesse.... Ma Déesse, ne soyez donc plus jalouse de la Dame en question.
Léandre
Cela commence à prendre.
Clarice
Avec tant de jeunesse et tant de beauté, peut-on craindre une rivale ? Que n'ai-je un plus grand sacrifice à vous faire ! Eh ! Puis-je moins payer la plus légère de vos faveurs !
Léandre
Vos yeux présentement sont-ils bien convaincus ? Croyez-vous que Damon....
À part.
Haut.
Clarice
Non, je n'en doute plus Je reconnais, Monsieur, et sa main et sa plume. Mon amour s'éteignait, ce billet le rallume ! Mais cachons ma douleur ; armons-nous de fierté. Mon coeur en est ravi, loin d'en être irrité. Je ne recevrai plus sa visite importune ; Son infidélité même n'en est pas une : Je l'ai congédié comme un homme haï Il n'a fait, après tout, que prendre son parti.
Léandre
Sans doute.
Clarice
S'il a peint avec désavantage La Dame en question, c'est toujours le langage Des amants maltraités ; je ne m'en fâche pas, Et je ne fus jamais fière de mes appas. Nous ne nous verrons plus, et mon âme est contente.
Léandre
Tous mes coups on porté ! Tant de bonheur m'enchante!
Clarice
Nous voilà seuls enfin, et libres aujourd'hui.
Léandre
Oui, ne pensons qu'à nous ; ne parlons plus de lui.
Clarice
C'est bien dit : Oublions jusques à son nom même, Je prétends me venger par un mépris extrême ; Léandre, à mon exemple, il faut que vous rompiez Tout commerce avec lui.
Léandre
Nous sommes trop liés.
Clarice
Je l'exige, Monsieur.
Léandre
Mais qui rendra la lettre ?
Clarice
C'est moi qui prendrai soin de la faire remettre. Et ne vous mêlez plus de cette intrigue-là, Ou mon juste mépris sur vous se répandra. Dites-moi la demeure et le nom de la Belle.
Léandre
Ah ! c'est la compromettre ; et sa personne est telle Qu'on lui doit des égards.
Clarice
Point d'appréhension, On rendra le Billet avec discrétion : J'ai pitié des travers où mon sexe s'engage, Et pour l'honneur du corps toujours je le ménage.
Léandre
Je ne puis.
Clarice
Il le faut, ou nous nous brouillerons.
Léandre
Je ne sais que lui dire, à tout hasard nommons La première venue.
Clarice
Eh bien ?
Léandre
C'est Éliante.
Clarice
Je la connais.
Léandre
Tant pis.
Clarice
Même elle est ma parente ; La Marquise viendra faire un médiateur, Éliante en doit être, et je l'attends, Monsieur ; Elle doit dans l'instant se rendre ici.
Léandre
Qu'entends-je ! C'est un Médiateur qu'il faut que je dérange.
Clarice
Sa gloire et son repos me touchent vivement, Je dois sur son péril l'éclairer sagement: Elle est jeune, elle est vive et sans expérience ; Elle aime : Que d'écueils ! Je frémis quand j'y pense. Son coeur, sans le savoir, peut-être a succombé Quel bonheur, qu'en mes mains ce Billet soit tombé ! Par lui de sa faiblesse heureusement instruite, Je l'en ferai rougir, et préviendrai la suite : Si ma main de son coeur n'arrache point le trait, Je l'aiderai du moins à le tenir secret.
Léandre
Ah ! Gardez-vous de croire un zèle qui m'étonne.
Clarice
Je dois sauver du piège une jeune personne.
Léandre
Elle ne risque rien, Madame et j'en répons,
Clarice
Je compte beaucoup sur mes sages leçons.
Léandre
Mais j'ai promis d'honneur...
Clarice
Votre honneur est frivole ; À celui d'une fille, il n'est rien qu'on n'immole.
Léandre
Remettez, du moins.
Clarice
Non, dès que je la verrai, C'est le premier sujet dont je l'informerai. Je la vois qui paraît.
Scène 13
Éliante, Léandre, Clarice
Éliante
J'entre sans qu'on m'annonce.
Léandre
Ma bouche, à cet aspect, demeure sans réponse !
À Clarice.
Éliante
On garde, en me voyant un silence profond; Qui fait naître chez vous ce froid qui me confond ?
Clarice
L'intérêt que je prends à ce qui vous regarde, Et ce motif, lui seul, fait que je hasarde À franchir avec vous un pas très délicat ; C'est pour vous épargner le malheur d'un éclat.
Léandre
Sauvons-nous !
Clarice
Demeurez, Monsieur, dans cette affaire ; Vous êtes un témoin tout-à-fait nécessaire.
Léandre
J'enrage !
Éliante
Ce début a lieu de m'alarmer. Quel est donc cet éclat ? Daignez m'en informer.
Clarice
Madame, c'est celui, puisqu'il faut vous le dire, Que peut causer l'amour que Damon vous inspire.
Éliante
Comment ! Damon, à moi m'inspire de l'amour ?
Clarice
Vous pouvez devant nous l'avouer sans détour, Et nous savons l'intrigue.
Éliante
Ah ! Le terme m'étonne ; Et Je n'ai jamais eu d'intrigue avec personne.
Clarice
Ce que je vous en dis n'est que pour votre bien, Et si vous m'en croyez, vous romprez ce lien; Il peut dans le travers jeter votre jeunesse.
Éliante
Ce discours, à la fin, et m'insulte et me blesse.
Clarice
Mais je sais que Damon est de vous bien traité.
Éliante
Bien traité ? Quelle horrible et noire fausseté ! L'intérêt qu'à Damon votre coeur prend lui-même, M'attire, je le vois, cette injustice extrême.
Clarice
La part qu'y prend mon coeur, Madame, est faible en soi. Ma conduite le prouve et parle pour moi. Quoique dans vos discours je me trouve mêlée, Pour vous plus que pour moi,vous m'en voyez troublée.
Éliante
Ah ! Madame, jamais je n'ai parlé de vous.
Clarice
Je sais jusqu'à quel point votre coeur est jaloux.
Éliante
Pouvez-vous aussi loin pousser la calomnie ?
Clarice
J'ai de quoi le prouver.
Éliante
Oh ! Je vous en défie.
Clarice
Puisque vous le prenez avec moi sur ce ton, Je tiens entre les mains un billet que Damon Vous écrit.
Éliante
Imposture.
Clarice
Oh ! La Lettre est réelle, Et prouve clairement votre ardeur mutuelle. J'ai de plus un garant qui vous l'attestera.
Éliante
Quel garant ?
Léandre
Je frémis !
Clarice
C'est Monsieur que voilà.
Léandre
Je suis pris, pour le coup.
Éliante
Quoi vous avez l'audace...
Léandre
Qui ? Moi ? Je ne dis rien.
Éliante
Il faut parler en face.
Clarice
Oui, Monsieur, répondez nettement sur ce point.
Léandre
Permettez-moi...
Éliante
Non, non, vous n'échapperez point.
Clarice
C'est vous qui, de ses feux m'avez appris l'histoire.
À Clarice.
Léandre
Payons d'effronterie. Ah ! Ménagez sa gloire.
Éliante
Vous dites qu'en secret Damon est mon amant?
Léandre
Ce n'est pas votre faute, et le mal n'est pas grand. Pouvez-vous empêcher qu'il ne vous trouve aimable?
Éliante
Rien n'est plus faux.
Clarice
Monsieur est un témoin croyable, Puisqu'il sert vos amours.
Léandre
Ce n'est que comme ami.
Clarice
Parlez ; il ne faut pas s'expliquer à demi.
Léandre
Vous me dispenserez d'en dire davantage.
Éliante
Oh ! Vous m'éclaircirez sur un fait qui m'outrage.
Léandre
Mais que la chose soit ou qu'elle ne soit pas, Le soupçon fait toujours honneur à vos appas.
Éliante
Non, il me fait plutôt une immortelle injure.
Clarice
Ce n'est pas un soupçon, c'est une chose sûre.
Éliante
Je prétends le détruire.
Clarice
Il faut le confirmer.
À Eliante.
Léandre
À quoi bon l'éclaircir ? Pourquoi vous alarmer ? Une belle, à vingt ans pour l'amour est formée, Son état est d'aimer autant que d'être aimée ; De soumettre un amant elle doit s'applaudir, C'est de n'en avoir point qu'elle aurait à rougir.
Éliante
Quelle raison vous porte à forger cette histoire ?
Léandre
Célébrer vos amours, c'est chanter votre gloire.
Scène 14
Marton, Éliante, Clarice, Léandre
Marton
La Marquise est déjà dans le salon voisin, Madame, et vous attend les cartes à la main.
Éliante
Il faut auparavant que ce Monsieur s'explique.
Clarice
Sans doute.
Léandre
Y songez-vous ? Devant un domestique ?
Éliante
Non, non, je ne crains rien ; mon coeur est innocent.
Clarice
Parlez, pour la punir.
Léandre
Eh ! La Marquise attend.
Scène 15
Éliante, Clarice, Léandre
Éliante
Dites, avec Damon m'avez-vous jamais vue ?
Clarice
Plaisante question!
Éliante
D'où vous suis-je connue?
Clarice
Monsieur, je vous l'ai dit, est votre confident, Et de vos billets doux, le porteur obligeant.
Léandre
C'est le premier qu'on m'a chargé de lui remettre.
Éliante
Vous osez soutenir...
Léandre
Oh ! C'est sans vous commettre ; Vous prenez mal la chose : elle est flatteuse au fonds.
Éliante
Flatteuse ? Quel discours !
Léandre
De tout je vous réponds; Mais craignez la Marquise ; elle peut vous entendre ; Le venin de sa langue est prompt à se répandre. Vous savez qu'elle donne à tout un mauvais tour, Cette histoire bientôt serait celle du jour : Vous devez toutes deux vous taire par prudence.
Scène 16
Marton, Léandre, Clarice, Éliante
Marton
Madame, la Marquise est dans l'impatience, Et murmure tout haut d'attendre si long-temps.
Léandre
La Marquise a raison; c'est se moquer des gens.
Marton
Mesdames, près de vous si son instance est vaine, De venir vous chercher elle prendra la peine.
Léandre
Allez faire au plutôt votre médiateur. Je vous laisse.
Clarice
Arrêtez, il nous manque un Acteur.
Éliante
Je veux qu'il m'éclaircisse.
Clarice
Après notre partie.
Éliante
Il me tarde déjà qu'elle ne soit finie, Ah ! Que je vais souffrir
Clarice
Que je vais m'ennuyer ?
Léandre
Que je vais enrager !
Marton
Le voilà prisonnier.
Acte III
Scène 1
Marton, La Fleur
Marton
Grand et vif démêlé que Léandre a fait naître Et qui va devenir favorable à ton Maître. Tu connais Éliante ?
La Fleur
Oui.
Marton
Madame, aujourd'hui, Lui reproche d'avoir une intrigue avec lui Éliante le nie et s'obstine à confondre Léandre qui l'a dit, et qui n'ose répondre. Ce débat, par l'attrait d'un quadrille attendu, Sans être terminé vient d'être suspendu. Notre homme cependant est gardé par ces Belles: Il perd tout son argent, qui pis est, avec elles. Cette perte pour lui me fait mal augurer. Déjà le dernier tour est tout prêt d'expirer. A leur nouvelle instance il va se voir en bute, Et je ne sais comment finira la dispute.
La Fleur
Il mérite sa peine, et je m'en réjouis; Dans les pièges qu'il tend, puisse-t-il être pris!
Marton
Ils tournent contre lui, grâce à son stratagème. Ma Maîtresse est jalouse, ergo, ma Maîtresse aime. Pour la mieux enchaîner, il faut dans son erreur, Que ton Maitre nourrisse et confirme son coeur.
La Fleur
A suivre ce conseil, il n'aura pas de peine, Puisqu'il est résolu de prendre une autre chaîne, Il dit qu'elle aime ailleurs, qu'il n'en peut plus douter; Et que pour son repos il prétend l'imiter.
Marton
Il a tort maintenant de la croire volage.
La Fleur
Mais il en a, dit-il, en main un témoignage Qui porte l'évidence et la conviction, Rien ne peut plus changer sa résolution.
Marton
C'est un piège nouveau qu'aura dressé Léandre. Mais tant mieux pour Damon, qu'il s'y soit laissé prendre, Aux regards de Clarice, il n'en jouera que mieux. Je n'ai garde vraiment, de dessiller ses yeux. Leur erreur mutuelle est un bonheur extrême, Et sera plus pour lui que la vérité même. Tout ce que je souhaite est de le voir ici.
La Fleur
Tu ne languiras pas, Marton ; car le voici.
Scène 2
Damon, Marton, La Fleur
Damon
De ta Maîtresse enfin j'imite l'inconstance. Ce changement flatteur me transporte d'avance. Il fait tout mon espoir et mon unique soin : Quel plaisir pour mon coeur de l'en rendre témoin !
Marton
De quel objet ce coeur devient-il la conquête?
Damon
Mais l'embarras du choix est tout ce qui m'arrête. Vingt-Beautés, tour-à-tour, m'ont passé par l'esprit, Jusques à ce moment aucune ne me rit. Mais toi-même, Marton, aide mon coeur, de grâce, A faire promptement ce choix qui m'embarRasse.
Marton
Volontiers.
La Fleur
Pour former ces nouvelles amours, Je veux aussi, Monsieur, vous prêter mon secours ; J'ai du goût, et connais des Dames qu'on respecte.
Damon
En venant de ta part, leur vertu m'est suspecte.
La Fleur
Cydalise, Monsieur, plairait-elle à vos yeux ?
Damon
je ne saurais souffrir son dehors précieux.
La Fleur
Et Lucinde ? Elle est douce.
Damon
Oui, si douce et si bonne Qu'elle n'a jamais pu désespérer personne.
Marton
Célimène est bien faite.
Damon
Elle a trop de hauteur.
La Fleur
Flore a de l'enjouement.
Damon
Je hais son ris moqueur.
Marton
Choisissez la Marquise, elle est vive et piquante.
Damon
Oui, mais elle est Marton, railleuse et médisante.
La Fleur
Isabelle est jolie.
Damon
Elle a l'air trop Bourgeois.
Marton
Vous aimerez Daphné.
Damon
Son visage est Gaulois.
La Fleur
Et Mélite, Monsieur ?
Damon
Dans son air faux et mince Je lui trouve un maintien d'Actrice de Province.
Marton
Hortense, son port noble est par-tout remarqué.
Damon
Elle a pour la Finance un penchant trop marqué.
Marton
Oh ! Pour le coup, Monsieur, vous êtes difficile, Je ne vois plus personne à la Cour, à la Ville.
La Fleur
Il trouvera, peut-être, Éliante à son gré.
Damon
Éliante ?
La Fleur
Oui, Monsieur.
Damon
Mais, tout considéré, J'aime son air modeste, elle est jeune, elle est belle. Il est vrai que Clarice a plus de grâces qu'elle. Clarice, en sa personne a le je ne sais quoi : Mais son coeur est volage, elle est laide pour moi. Je préfère Éliante, et lui donne la pomme; Elle a tout ce qui doit fixer un honnête homme : Il me tarde déjà de lui faire ma cour.
Marton
Vous n'irez pas bien loin, l'Objet de votre amour Est à deux pas.
Damon
Où donc ?
Marton
Dans la chambre prochaine.
Damon
Tant mieux ! Déjà vers elle un doux penchant m'entraîne Je veux, je veux, Marton, en ce moment flatteur Faire aux yeux de Clarice éclater mon ardeur. Elle est fière, orgueilleuse; elle en sera piquée : Et le plaisir de voir sa vanité choquée, Deviendra pour mes yeux un spectacle charmant ; Je ne puis me venger d'elle plus noblement.
La Fleur
J'applaudis votre idée, en bien elle me frappe.
Marton
Et je l'approuve aussi.... Mais Léandre s'échappe.
Scène 3
Léandre, Damon, Marton
Léandre
De peut d'être arrêté, hâtons-nous de sortir.
Damon
Léandre, arrêtes-donc.
Léandre
Je n'ai pas le loisir.
Damon
Non, tu m'écouteras; la chose t'intéresse.
Léandre
Je ne saurais, te dis-je, une affaire me presse.
Marton
Il serait mieux ailleurs.
Damon
J'aurai fait en deux mots. Sans craindre désormais de troubler mon repos, Tu peux aimer Clarice, et mon coeur y renonce.
Léandre
Tu me l'as déjà dit.
Damon
Et de plus, je t'annonce Que je viens sur le champ de faire un autre choix.
Léandre
J'en suis vraiment charmé. Mais laisses-moi.
Damon
Je crois Que quand tu le sauras il aura ton suffrage. Apprends donc qu'Eliante est l'Objet qui m'engage.
Léandre
Éliante ?
Damon
Oui. Pourquoi parois-tu donc surpris ? Éliante est aimable.
Léandre
Il est vrai : mais tu ris !
Damon
Non.
Léandre
Ah ! Marton l'a mis au fait de l'aventure.
Damon
J'en suis très amoureux ; c'est moi qui te l'assure.
Léandre
Je vois qu'on t'a parlé, mais tu m'excuseras.
Damon
je ne puis t'excuser de ne me croire pas.
Léandre
Tu l'aimes ?
Damon
Oui, te dis-je; et j'ai parlé sans feinte.
Haut.
Léandre
Son air me détrompe et dissipe ma crainte. Ton coeur, s'il est ainsi, ne pouvait choisir mieux Ni pour toi, ni pour moi.
Damon
La Belle est en ces lieux, Et je cours de ce pas lui dire que je l'aime; Tu vas de mes transports être témoin toi-même.
Léandre
Saisis un meilleur temps pour déclarer ton feu ; C'est chez elle qu'il faut faire un pareil aveu.
Damon
Apprends-m'en la raison ?
Léandre
Si tu veux me conduire, Tout en chemin faisant, je pourrai t'en instruire: Je ne vais qu'à deux pas. Viens, suis-moi.
Damon
Je le veux.
Scène 4
Marton
Marton
Il fuit très à-propos ; les voilà toutes deux.
Scène 5
Éliante, Clarice
Éliante
Oui, Léandre confus prouve la calomnie, Et sa fuite, à vos yeux, déjà me justifie.
Clarice
Écoutez ; j'ai poussé la vivacité loin, Et je devais plutôt vous parler sans témoin. De notre démêlé sa présence est la cause, Et sans lui, votre coeur m'eût déclaré la chose. Marton, éloignez-vous.
Scène 6
Clarice, Éliante
Clarice
Je suis seule à présent : Avouez pour Damon votre tendre penchant: Je demande de vous ce trait de confiance, Et vous pouvez compter sur un profond silence; Votre propre intérêt vous y doit engager, Et vous avez besoin de guide en ce danger.
Éliante
Je n'avouerai jamais ce qui n'est pas, Clarice : J'en atteste le Ciel, et je veux qu'il m'en punisse, Si je sens pour Damon le plus petit retour, Et si jamais lui-même il m'a parlé d'amour.
Clarice
Mais cette Lettre enfin que je vous ai montrée, Est de vos feux secrets une preuve assurée.
Éliante
Non, jamais ce Billet ne fut écrit pour moi.
Clarice
Mais le Porteur lui-même...
Éliante
Est de mauvaise-foi ; Et Léandre a surpris votre esprit trop crédule.
Clarice
Se peut-il qu'à ce point votre âme dissimule ? Quoi! C'est peu d'employer l'appui d'un faux serment Vous démentez encore un écrit convaincant ? Puisqu'à mon amitié vous faites cette injure, Je ne dois plus garder avec vous de mesure : Je saurai vous punir de votre désaveu ; Votre histoire, Éliante, éclatera dans peu : Vous affecter en vain de la tenir secrète; Du Billet de Damon lecture sera faite.
Éliante
Un tel emportement part d'un esprit jaloux. Apprenez qu'il me fait bien moins de tort qu'à vous ; Et qu'il met en plein jour cette faiblesse extrême Dont votre coeur m'accuse, et qu'il nourrit lui-même. Si vos sens n'étaient point livrés à cette ardeur, Vous obstineriez-vous, avec tant de chaleur, A m'arracher l'aveu d'un amour que je nie ? Et me noirciriez-vous, lorsque le sang nous lie? Vous en croiriez plutôt le serment que je fais ; Et l'amitié, tout haut, prendrait mes intérêts. Mais d'un aveugle amour vous n'êtes point maîtresse. J'excuse ; et qui plus est, je plains votre faiblesse. Pour détromper vos sens, je n'épargnerai rien : Votre repos l'exige encore plus que le mien. Pour faire à vos regards briller mon innocence, Je voudrais que Damon parût en ma présence ; Madame, vous verriez, par l'aveu de son coeur ; Quel outrage me fait votre jalouse erreur.
Scène 7
Damon, Éliante, Clarice
Damon
Non, tes discours sont vains, c'est devant l'infidèle Que je veux déclarer ma tendresse nouvelle.
Éliante
Il vient ; je m'en rapporte à sa décision.
Clarice
Votre amour est trop sûr de sa discrétion.
Éliante
Venez m'aider, Monsieur, à détromper Clarice. Du crime qu'on m'impute, on vous fait le complice. Si l'on blesse ma gloire, on attaque vos feux : Désabusés son coeur pour l'honneur de tous deux. Elle croit fermement, sur la foi de Léandre, Que nous sommes liés par un commerce tendre. A l'entendre parler je reçois tous vos voeux ; Vous êtes mon amant, et mon amant heureux.
Damon
Madame, ce discours, puisqu'il faut vous le dire, Est trop flatteur pour moi, pour oser le détruire ; La première partie est vraie exactement, Et rien n'est plus certain que je suis votre amant.
Clarice
Le nierez-vous encore, quand lui-même il l'avoue ?
Éliante
Je ne sais où j'en suis ! Et sans doute on me joue ! Pouvez vous bien, Monsieur, dire que vous m'aimez ?
Damon
Je puis le déclarer, puisque vous me charmez : Je mentirais, Madame, en disant le contraire.
Clarice
Je lui sais gré, du moins, d'être franc et sincère.
Éliante
Un aveu si fatal me met au désespoir !
Damon
Quoi l'amour le plus pur qu'un homme puisse avoir Doit-il être pour vous une si grande offense ?
Éliante
Oui : c'est un coup mortel dans cette circonstance. Vous confirmés par-là, ce qu'on m'ose imputer, Et secondés les coups qu'on tache à me porter, Grâce à l'Histoire, enfin, que l'imposture a faite, L'aveu de votre amour fait croire ma défaite : Et pour mes Ennemis c'est une autorité.
Damon
Je vous aime : voilà l'exacte vérité ; Mais, que je sois aimé, ce bruit est une fable ; Je serais trop heureux, s'il était véritable !
Clarice
Les amants fortunés parlent tous sur ce ton, Et l'on connaît assez leur modeste jargon.
Éliante
Pourquoi feindre pour moi cette flamme fatale ? Vous savez qu'il est faux que je sois sa Rivale. Voulez-vous m'affliger ? Depuis que je vous vois, Vous me parlez d'amour pour la première fois. Et vous prenez encore, Monsieur, pour me le dire. Le temps, où cet aveu devient une satire.
Damon
Je ne puis en honneur, vous parler autrement. Je vous aime, il est vrai, d'aujourd'hui seulement : Mais je le jure ici, c'est pour toute ma vie !
Éliante
Voilà qui me confond !
Clarice
Et qui me justifie.
Éliante
Faut-il que vous m'aimiez aussi mal-à-propos ? Haïssez-moi plutôt, Monsieur, pour mon repos. Faut-il pour l'obtenir, que je verse des larmes ?
Damon
Ces pleurs, pour m'enflammer, sont de nouvelles armes.
Clarice
Les pleurs ne sont chez nous qu'un piège capiteux : Et l'on sait qu'à notre ordre ils coulent de nos yeux.
Éliante
Prenez-vous du plaisir à jouir de ma peine ?
Damon
Est-ce en attendrissants, qu'on inspire la haine ?
Éliante
Il est temps de finir un jeu cruel pour moi : Tous deux, pour un moment, soyez de bonne-foi.
Damon
Madame, je le suis, je hais la perfidie.
Clarice
C'est trop, vous-même ici jouer la Comédie : D'une fausse douleur dépouillez les dehors, Et livrez-vous plutôt à vos tendres transports. Votre amant vous adore, et tout haut le déclare. Jouissez à longs traits d'un triomphe si rare : Le plaisir d'être aimée, est le plus grand de tous ; On doit tout immoler à ce bonheur si doux. Qu'importe de nos feux qu'on raconte l'histoire ? L'Amour fait son profit du déchet de la gloire ; Cette perte légère, il sait nous en payer, Et quand il est heureux, il fait tout oublier !
Éliante
Quoi ! C'est peu contre moi d'armer la calomnie, Vous joignez à l'insulte encore l'ironie ? Mais des coups si grossiers ne sauraient m'outrager. Je vous méprise assez, pour ne pas me venger. Je ne m'afflige plus : je reprends l'assurance, Et la tranquillité qu'inspire l'innocence. Je brave désormais l'artifice imposteur : J'ai pour moi, ma vertu, ma conduite et mon coeur. Mon âme, sur le temps qui met tout en lumière, Du soin de l'éclairer se remet toute entière. Des traits calomnieux il me justifiera ; Sur leurs propres Auteurs il les rejettera, Et fera voir à tous que leur main prompte à nuire, Peut noircir la sagesse, et jamais la détruire. Adieu.
Scène 8
Clarice, Damon
Clarice
Ce vain discours ne saurait m'imposer.
Damon
D'un crime imaginaire osez-vous l'accuser ? La vérité m'oblige à prendre sa défense.
Clarice
Vous êtes son amant.
Damon
Grâce à votre inconstance.
Clarice
Peut elle être innocente, après un tel aveu ?
Damon
Éliante n'est pas coupable de mon feu ; Elle en est la victime et non pas la complice. Je dois à sa vertu rendre cette justice. Vous lui faites, Madame, un outrage mortel, Et mon coeur qui l'adore est lui seul criminel.
Clarice
Épargnez-vous les frais de cette Apologie. Votre bouche, Monsieur, en vain la justifie ; J'en crois mieux votre main, et ses traits sont plus vrais ; Ils déposent contre-elle, et lui font son procès.
Damon
À cet énigme-là, je ne saurais répondre.
Clarice
J'ai de quoi l'éclaircir, et de quoi vous confondre : La Lettre...
Damon
À cet écrit ma main n'a point de part ; Elle est sans artifice, et mon coeur est sans fard.
Clarice
Vous seul, êtes l'auteur d'une lettre si tendre.
Damon
Il n'appartient qu'à vous d'en écrire à Léandre.
Clarice
Ne nous écartons point : point de digression : Attachons-nous au point dont il est question. Il s'agit d'un Bille où votre âme enchantée Étale ses transports ; j'y suis même citée : Mes passions : vous rendez, à cet objet si doux, Grâces fort tendrement de ses bontés pour vous.
Damon
Oh ! Lettre chimérique.
Clarice
Elle est vraiment réelle : Et pour vous le prouver, lisez, coeur infidèle.
Damon
Ô Ciel ! C'est le Billet que Léandre, en ces lieux, M'a fait tracer tantôt pour ce Duc amoureux.
Clarice
L'Ingrat est convaincu, sa surprise l'annonce !
Damon
Mais n'en témoignons rien.
Clarice
Quelle est votre réponse À ce Poulet charmant ?
Damon
Madame, la voilà : Connaissez-vous la main d'où part ce billet-là ? Vous n'auriez jamais cru ma réplique si proche.
Clarice
Perfide ! Il vous sied bien de m'en faire un reproche, Quand cet écrit fait voir l'excès de mon amour.
Damon
Il est vrai, votre flamme y brille en tous son jour.
Clarice
Oui ; mais c'est, par malheur, c'est pour une âme ingrate, Et pour un coeur sans foi, que cette ardeur éclate.
Damon
Il vous a déjà fait une infidélité ? Mais je ne vous plains pas, vous l'avez mérité : Vous êtes, après tous, du même caractère ; Léandre est inconstant, et vous êtes légère.
Clarice
Pourquoi nommer Léandre ? Il n'a que faire là : Votre mauvaise foi se dévoile en cela.
Damon
Qui ? Moi ! J'accuse juste : il a votre tendresse, Madame ; et c'est à lui que le Billet s'adresse.
Clarice
Qui peut vous l'avoir dit ?
Damon
C'est lui-même ; et sa main Me l'a remis tantôt : comme un garant certain De sa bonne fortune et de votre inconstance.
Clarice
Se peut-il que Léandre ait eu cette impudence. Quand la Lettre est pour vous, quand j'ai chargé Marton Moi-même ce matin de vous l'envoyer.
Damon
Bon.
Clarice
Vous ne me croyez pas? Mais je veux vous convaincre Un doute si frivole est trop facile à vaincre, Marton ?
Scène 9
Marton, Clarice, Damon
Marton
Que veut Madame ?
Clarice
Approchez au plus tôt : Ne vous ai-je pas dit de remettre tantôt Ce billet à Monsieur.
Haut.
Marton
Je demeure confuse. Il est vrai ; mais...
Clarice
Eh bien !
Marton
Je vous demande excuse : Par un malheur fatal je ne l'ai pas rendu.
Clarice
Qu'en avez-vous donc fait ?
Marton
Ma foi, je l'ai perdu.
Clarice
Comment, perdu ?
Damon
La Lettre est pourtant arrivée Jusqu'aux mains de Léandre.
Marton
Il faut qu'il l'ait trouvée.
Damon
Il dit qu'il l'a reçue.
Marton
Ah ! Quelle fausseté ! Pour vous brouiller ensemble, il s'en est donc vanté ? Marton est du contraire un témoin véritable, Et ce n'est qu'au hasard qu'il en est redevable : Comme il est sans adresse, il l'aura supposé : Dans ce mensonge heureux tout l'a favorisé.
À Damon.
Clarice
C'est la faute, Marton de votre négligence. Son rapport cependant fait voir mon innocence.
Damon
Il n'est pas suffisant dans cette occasion ; Pour croire, j'ai besoin d'une conviction : Il faut qu'absolument Léandre me la donne.
Clarice
Il vous la donnera, je vous le cautionne: Mais cet autre Billet, comment votre art subtil, A mes yeux maintenant, le justifiera-t-il? Répondez, irez-vous contre votre écriture ? Ferez-vous un serment ?
Damon
Non, je serais parjure.
Clarice
Ah! D'infidélité vous voilà convaincu ; Vous aimez Éliante.
Damon
Il est vrai, je l'ai dû. Un mépris si marqué, vos égards pour Léandre, M'ont forcé, malgré moi...
Clarice
D'écrire ce billet ?
Damon
Sans être criminel, Madame, je l'ai fait. Sachez...
Clarice
Je ne veux pas en savoir davantage, Vous êtes un ingrat, vous êtes un volage.
Damon
Je suis prêt, sur ce point, à me justifier.
Clarice
Non, les raisons qu'ici vous voulez employer, Ne sont que pour sauver l'honneur de ma Rivale.
Damon
Je prétends vous tirer d'une erreur si fatale.
Marton
Son amour est nourri Monsieur, par cette erreur ; Vous risquez de l'éteindre, en détrompant son coeur ; Je la connais.
Damon
La Lettre enfin...
Clarice
Est convaincante : L'Amour vous l'a dictée en faveur d'Eliante, Mes yeux ont-ils besoin de plus grande clarté ? Ma Rivale l'emporte, et pour ma vanité, C'est un affront sanglant qu'aucun autre n'approche : Son triomphe est pour moi le plus cruel reproche; Il livre mes attraits à des mépris certains; Je lui dois arracher la victoire des mains.
Damon
Si vous voulez m'entendre, il vous sera facile...
Clarice
Il n'est plus question d'un discours inutile. Pour m'apaiser, Monsieur, et pour tout réparer, Il n'est qu'un seul moyen que je vais déclarer ; C'est de sacrifier Éliante à ma flamme ; Rompez, et sans retour, avec elle.
Damon
Madame...
Clarice
Je l'exige ; et je fais le serment le plus fort Que ma main sur le champ va payer cet effort. Je franchis, pour l'honneur de ma fierté blessée, Un pas où l'amour seul ne m'eût jamais forcée.
Damon
Ce prix est trop charmant pour ne pas l'accepter; Des bienfaits de l'Orgueil l'Amour va profiter : D'Eliante, mon coeur vous fait le sacrifice, Et promet hautement de n'aimer que Clarice. Daignez tout oublier en faveur d'un époux.
Clarice
Moi-même je m'oublie en un moment si doux.
Marton
Vous triomphez enfin, et l'amour est le maître.
Scène 10
Léandre, Clarice, Marton, Damon
Léandre
Éliante est partie, et je puis reparaître.
Clarice
Ah ! Léandre, je suis dans le ravissement ! Vous êtes mon ami, faites-moi compliment. J'ai vaincu ma Rivale, et n'en suis plus jalouse ; Il me la sacrifie enfin, et je l'épouse. C'est pour triompher d'elle, et pour l'humilier, Que je me détermine à me remarier : L'amour propre offensé, rend ce noeud nécessaire.
Léandre
Ah! Madame, arrêtez. Ô Ciel! Qu'allez-vous faire ? Si par un trait d'orgueil vous épousez Damon ; Vous en êtes la dupe.
Clarice
Eh ! Par quelle raison !
Léandre
Puisqu'il faut, malgré moi, que je vous désabuse, L'intrigue d'Eliante est un fruit de ma ruse.
Clarice
Comment ! Elle serait de votre invention ?
Léandre
Oui, c'est à moi qu'il a cette obligation.
Clarice
Mais le billet, Monsieur, que vous m'avez fait lire ?
Léandre
Pour un Duc supposé, Damon a cru l'écrire, Et je l'ai, par adresse, arraché de ses mains, Pour fonder mon Roman.
Marton
Le tour est des plus fins.
Clarice
Votre art fait mon bonheur, je vous en remercie : De mes vrais sentiments, il m'a seul éclaircie ; Et fixant mon esprit, pour la première fois, Vers l'amant le plus digne a fait pencher mon choix. Si je ne rétractais, je serais sans excuse, Ma raison affermit ce qu'a fait votre ruse.
Damon
Non, je ne puis assez, mon cher, en ces moments, T'exprimer mes transports et mes remerciements Des mains de mon Rival, je tiens l'objet que j'aime, Et, qui plus est, il m'a justifié lui-même.
Marton
Pour avoir dans vos feux un succès achevé, Rendez-moi le billet que vous avez trouvé.
Clarice
Le seul regret que j'ai, dans le sort qui m'enchante, C'est d'avoir attaqué la gloire d'Eliante. Léandre est a l'excès criminel en ce point, Et c'est ce que mon coeur ne lui pardonne point.
Damon
De ce crime aujourd'hui, mon bonheur le châtie, Et tout haut d'Éliante, il fait l'apologie.
Scène 11
Arlequin, Clarice, Damon, Marton, Léandre
Arlequin
Voilà les violons que vous avez mandés, Monsieur.
Clarice
À quel propos les a-t-il commandés ?
Damon
Il a fait contre moi le pari d'une fête, Qu'avant la fin du jour vous seriez sa conquête ; Mais la forme n'a pas prévalu sur le fonds, Et c'est lui qui, pour moi, paiera les violons.
Marton
À danser de bon coeur, oh, pour moi je m'apprête.
Clarice
Vous nous donnez le Bal ! Mais rien n'est plus honnête !
Léandre
Il n'est point de réplique à de tels incidents, Et l'Amour, par arrêt, me condamne aux dépens !
Scène Dernière
Marton, La Fleur, Arlequin
Marton
Approchez tous les deux.
La Fleur
Ah ! Le coeur me palpite Et je crains d'être exclus par mon trop de mérite.
Arlequin
Moi je crains d'être heureux, c'est ce qui me retient.
Marton
Il est temps de choisir l'époux qui me convient, Et la chose pesée avec un soin extrême, Au seul poids du bon sens, auteur de mon système, C'est La Fleur dont je dois récompenser les soins : Le plus sot est celui qui croit l'être le moins.
La Fleur
Prétexte pour m'avoir, et j'entends l'ironie.
Arlequin
Ma gloire est satisfaite, et ma crainte est bannie.
Divertissement
Arlequin
On danse.
VAUDEVILLE.
Arlequin
Je suis dans une juste alarme ; Si ma crainte ne vous désarme, Je vais perdre en ce moment-ci, Messieurs, j'ai gagé qu'à l'ouvrage Vous donneriez votre suffrage ; Faites-moi gagner le pari.