Comédie · 1739 · 3 actes

Le rival favorable

de Louis de Boissy

Représentation
≈ 1 h 31
Distribution
2 femmes, 4 hommes
Répliques
682
Écriture
En vers
Dans l’app
Texte prêt

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Clarice F 158 ≈ 25 min 13
Léandre H 155 ≈ 21 min 14
Marton N 102 ≈ 15 min 13
Damon H 126 ≈ 14 min 7
La Fleur H 66 ≈ 7 min 8
Éliante F 45 ≈ 6 min 7
Arlequin H 30 ≈ 3 min 8
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Clarice absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Léandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Damon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Fleur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Éliante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Arlequin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

La Fleur, Marton

La Fleur

Je viens t'interroger sur le sort de mon Maître ; Clarice l'aime-t-elle aujourd'hui ?

Marton

Mais, peut-être, Je ne puis, sur ce point, te parler nettement.

La Fleur

Dans une âme coquette on lit malaisément.

Marton

Non, celle de Clarice est plutôt indécise; C'est l'inégalité qui la caractérise, Son coeur, depuis qu'il est combattu par l'amour, Semble en bizarrerie augmenter chaque jour, Il veut vaincre sa flamme, et cet effort extrême Le rend à tout moment différent de lui-même. Le matin, l'humeur gaie, à midi, l'esprit noir ; Prude l'après-dînée, et coquette le soir. Hier, le sentiment étAit seul sa manie, Et l'Esprit, aujourd'hui, sera sa fantaisie : Elle était disposée au mieux en se levant, Et l'amour l'emportait, j'en ai même un garant Pour ton maître sur moi.

La Fleur

Serait-ce un billet tendre ?

Marton

Tu l'as dit.

La Fleur

Donne donc ; c'est trop me faire attendre.

Marton

Il est l'ouvrage heureux d'un de ses bons moments, Cet instant, par malheur, n'a pas duré longtemps. Je l'ai perdu, sans doute... il n'est pas dans ma poche. N'en dis rien à Damon, je craindrais un reproche.

La Fleur

Oui, mais, s'il est perdu, Clarice le saura ; Et tel peut le trouver qui la compromettra.

Marton

Il est vrai, je le crains. Mais un point me rassure ; La Lettre heureusement n'a point de signature. C'est un billet d'ailleurs qui n'est plus de saison, Le remettre à présent ce serait trahison : Ce qu'il contient n'est plus de que pense Madame, Et d'autres sentiments ont passé dans son âme.

La Fleur

Voudrait-elle changer ?

Marton

Elle y tâche du moins, Et, pour y réussir, semble approuver les soins...

La Fleur

De qui donc ? Réponds-moi.

Marton

Mais, si je ne m'abuse, C'est d'un jeune Robin, dont le babil l'amuse ; Je le vois assidu.

La Fleur

N'est-ce pas Léandre ?

Marton

Oui.

La Fleur

Pour supplanter mon Maître, il est trop son ami.

Marton

Oh, le titre d'ami, dans le siècle où nous sommes ; Est un frein impuissant pour arrêter les hommes : La trahison plutôt est un ragoût pour eux, Ils ne rougissent plus que d'être scrupuleux.

La Fleur

Mais Léandre est frivole, et n'a qu'un faux mérite.

Marton

C'est par cette raison qu'il doit plaire plus vite, Un mérite solide est trop embarrassant : Pour nous, le plus léger est le plus agaçant.

La Fleur

Je croyais le contraire, et ce discours m'alarme ; Je tremble, avec raison, qu'un balourd ne te charme.

Marton

Une femme, il est vrai, craint un homme d'esprit. Un sot est préférable, elle s'en divertit.

La Fleur

Ciel ! Que me dis-tu-là ? Mon amour est à plaindre, Et je vois qu'Arlequin est un rival à craindre.

Marton

Ton effroi, pour le coup, naît de ta vanité ; Mais il est mal fondé. sois moins épouvanté. Si mon coeur doit se rendre aux soupirs d'une bête, Tu pourras, sans miracle, en faire la conquête.

La Fleur

Je n'ose m'en flatter.

Marton

Ne désespère pas.

La Fleur

Plaisanterie à part, je prévois du fracas. J'aime, je suis jaloux, et de plus militaire, Je mérite, par-là, que l'on me considère. Arlequin doit, surtout, redouter mon transport. Qu'il prenne garde à lui, s'il te plaît, il est mort.

Marton

Tu fais le fanfaron, parce qu'il est pagnote.

La Fleur

Non. Je suis né vaillant, et c'est là ma marotte Aux plus déterminés j'ai prêté le colLet. On sait qu'avec honneur j'ai porté le mousquet, Et j'ai servi huit ans, la chose est avérée.

Marton

Diantre !

La Fleur

Trois dans l'Épée, et cinq dans la Livrée.

Marton

D'un pareil Gentilhomme, on doit faire grand cas. Adieu. ParlesParle à ton Maître ; il porte ici ses pas.

Scène 2

Damon, La Fleur

Damon

As-tu questionné Marton sur sa Maîtresse ? Ses inégalités alarment ma tendresse.

La Fleur

Il est vrai qu'à changer son esprit est sujet : Son amour baisse ou croît suivant le temps qu'il fait, Cette ardeur, qui plus est, n'est pas fort délicate : Elle écoute Léandre, et son encens la flatte.

Damon

Dis-moi, La Fleur, crois-tu qu'il lui plaise en effet ?

La Fleur

Il a de l'enjouement, du jargon, du caquet. Il est avantageux ; je crains pour votre flamme ; Avec ces armes-là l'on subjugue une femme.

Damon

Une folle, d'accord ; mais Clarice...

La Fleur

Elle l'est.

Damon

Maraud ?

La Fleur

Monsieur, voilà Léandre qui paraît.

Scène 3

Léandre, Damon

Léandre

Bonjour, Damon, bonjour. Ton état m'intéresse ? Comment va la santé ? Comment va la tendresse ? Que dit enfin ton coeur ?

Damon

Que dit plutôt le tien ? Comment se porte-t-il ? Réponds.

Léandre

Mais, assez bien.

Damon

Puis-je savoir de toi quelle beauté l'enflamme ? Hem ! N'est-ce pas l'objet qui règne sur mon âme ?

Léandre

À peu près.

Damon

C'est Clarice ?

Léandre

Elle a su m'engager : Je viens pour te le dire, et pour nous arranger.

Damon

Eh ! Quel arrangement ? J'ai peine à le comprendre.

Léandre

Si tu veux t'y prêter, il est facile à prendre.

Damon

De nous couper la gorge ?

Léandre

Ah ! Fi donc ! Un combat Répugne au moeurs du temps autant qu'à mon état. On ne se coupe plus la gorge pour des femmes, Rien n'est plus indécent : pour accorder nos flammes, Qu'un plus sage moyen soit par nous employé, Et qu'il serve l'amour sans rompre l'amitié. Soyons rivaux unis, nous devons par prudence : Faire agir l'artifice, et non la violence. Conduisons-nous ici comme on fait au Palais, Et menons notre amour comme on mène un Procès. Sollicitons sans bruit, notre Juge est Clarice, Appliquons tout notre art à la rendre propice ; Attachons-nous autour ; le succès en dépend, C'est par lui qu'un Procès devient bon ou méchant Et puisqu'enfin l'Amant au Plaideur est conforme, Pour emporter le fonds, faisons valoir la forme.

Damon

Comment ? C'est s'exprimer en homme du métier. Pour répondre en deux mots à ce beau plaidoyer, Puisque tu veux ici traverser ma tendresse, Tu peux donner l'essor à toute adresse, Employer dans tes feux, la ruse et le détour. Pour moi, je ne connais qu'un art seul en amour ; C'est de faire éclater une flamme sincère, Et de n'avoir recours qu'à sa force pour plaire : Je compte uniquement sur elle, et nous verrons, Si la forme, Léandre, emportera le fonds.

Léandre

Touche-là : dès ce jour nous en ferons l'épreuve. Tu crois qu'un feu loyal doit enflammer ta veuve ?

Damon

J'ai lieu de le penser.

Léandre

C'est ce qui te déçoit. Son coeur sera, mon cher, le prix du plus adroit : Ce coeur t'échappera, je le prendrai par ruse, Et je t'en avertis, tu n'auras point d'excuse.

Damon

L'événement pourra tromper ta vanité.

Léandre

Mon triomphe est certain ; tu seras supplanté. J'en suis même si sûr, puisqu'il faut te le dire ; Qu'en Rival généreux, je promets de t'instruire Des progrès que fera mon amour sur son coeur, Pour t'épargner les soins d'une inutile ardeur.

Damon

Pour user avec toi de la même franchise, Je te conseille...

Léandre

Eh bien !

Damon

De quitter l'entreprise. Crains de tenter toi-même un effort superflu.

Léandre

Pourquoi le serait-il ?

Damon

Mon coeur t'a prévenu. J'ai fait parler mes feux, et les premiers hommages, Sur l'esprit d'une belle ont de grands avantages.

Léandre

J'ai des charmes plus forts près de cette Beauté.

Damon

Eh, quels charmes !

Léandre

L'attrait de l'infidélité.

Damon

Mais comptes-tu pour rien d'être premier en date ; Et de plus, écouté ?

Léandre

Vain espoir qui te flatte. Damon, j'ai près du sexe un don supérieur ; En amusant l'esprit, je triomphe du coeur. Avant qu'à ses regards notre ardeur se déclare, Par des soins détournés, il faut qu'on l'y prépare. Il faut... Mais j'en dis trop, et mon coeur indiscret Te découvre sa marche, et t'apprend mon secret.

Damon

Ne crains pas qu'à profit je mette ton système, Je suis, pour en changer, trop avancé moi-même. Clarice...

Léandre

Tu te crois plus avancé que moi, Mais je prétends au but arriver avant toi. Depuis six mois entiers tu languis dans ses chaînes ; Moi, je ne la connais que depuis trois semaines, Et je gage avec toi, morbleu, que mon amour Supplantera le tien avant la fin du jour.

Damon

Bon !

Léandre

Veux-tu parier une fête galante Que l'heureux donnera ce soir à notre amante, Aux dépens du perdant ?

Damon

Va.

Léandre

Tiens, il est bientôt Cinq heures et demie ; aux trois quarts, de plein saut, Je déclare ma flamme, et sa fierté dispute Une seconde ou deux, j'insiste une minute : À six heures, pour moi, sa rigueur s'adoucit, Je te déboute à sept ; et je l'épouse à huit.

Damon

En trois heures de temps ! La victoire est rapide.

Léandre

Oh, l'amour va grand train, quand l'esprit est son guide.

Damon

Les moments te sont chers. Je te laisse. À tantôt. Tu n'as pas, pour gagner, plus de temps qu'il ne faut.

Léandre

Adieu. Tu peux payer les violons d'avance.

Il sort.

Damon

Va, crains qu'à tes dépens moi-même je ne danse.

Scène 4

Léandre

Il tire une Lettre.

Léandre

J'ai besoin contre lui de mon art le plus fin. Je sais qu'il est aimé : J'en ai la preuve en main. Ce Billet est pour lui, quoiqu'il n'ait point d'adresse. Marton devait le rendre au nom de sa Maîtresse, Mais je l'ai vu tomber de sa poche, en entrant, Et je l'ai ramassé comme un heureux présent. Ma flamme ingénieuse en saura faire usage. Faisons premièrement agréer mon hommage : J'ai disposé Clarice, et l'on doit tout oser, Quand on a l'art de plaire, et le don d'amuser. Je la vois qui s'avance, et l'instant est propice.

Scène 5

Marton, Clarice, Léandre

Marton

Vous évitez Damon ! D'où vous vient ce caprice ?

Clarice

L'amour à trop de soins tient nos esprits livrés. Je ne veux plus chez moi voir d'amants déclarés ; Le nom seul me révolte ; et c'est assez t'en dire. Ah ! Monsieur, vous voilà ?

Léandre

Pardon, je me retire, Madame.

Clarice

Et pourquoi donc, Monsieur, vous retirez ?

Léandre

Je crains votre courroux.

Clarice

Vous pouvez demeurer. N'êtes-vous pas venu pour me rendre visite ?

Léandre

Oui ; mais votre maison vient de m'être interdite.

Clarice

L'ordre n'est pas pour vous.

Léandre

Madame, excusez-moi, Je craindrais, en ces lieux, d'enfreindre votre loi.

Clarice

Ce sont les amants seuls que j'ai juré d'exclure.

Léandre

Je ne puis donc rester sans vous rendre parjure.

Clarice

Vous êtes du nombre ?

Léandre

Oui ; mon coeur vous tromperait, Si devant vous, Madame, il le désavouait : Ce coeur brûle pour vous de l'amour le plus tendre, Et je venais ce soir exprès pour vous l'apprendre.

Clarice

Vous badinez, Monsieur.

Léandre

Non, Madame, en honneur, L'amour que je ressens est du vrai, du meilleur.

Clarice

Vous sentez de l'amour ? Et pour moi ?

Léandre

Pour vous-même ; Et l'on n'aime jamais autant que je vous aime.

Clarice

Je ne m'attendais pas à pareil compliment ; Mais pour en être cru, vous parlez trop gaiement.

Léandre

Mon air est enjoué ; mais dans le fond de l'âme, Rien n'est plus sérieux que l'ardeur qui m'enflamme.

Clarice

Permettez, qu'en ce cas, je vous donne un conseil : Ne me tenez jamais un langage pareil, Ou, quoique vous soyez infiniment aimable, Vous aurez, s'il vous plaît, Monsieur, pour agréable, De ne plus présenter votre aspect en ces lieux. Je le dis en riant, mais l'ordre est sérieux.

Léandre

Quoi ! Vous êtes charmante, et votre coeur bizarre Ne veut pas qu'on vous aime, et qu'on vous le déclare ? Je n'y puis consentir.

Clarice

Monsieur, il le faudra.

Léandre

Oh ! Devenez moins belle, on vous obéira.

Clarice

Quand je proscris Damon, croyez-vous trouver grâce ? Damon que je distingue, et que pourtant je chasse. Vous-même, oubliez-vous que vous êtes Amis ?

Léandre

On peut être rivaux sans cesser d'être unis.

Clarice

C'est trahir l'amitié.

Léandre

Bon ! C'est un vieux scrupule Dont on a secoué le joug trop ridicule. Dans le monde aujourd'hui l'on vit plus noblement ; Tout dépend de l'accord et de l'arrangement. Dans ce siècle où l'on joint l'aisance à la finesse, Comme on traite le jeu, on traite une maîtresse. Contre un ami l'on joue impitoyablement, Et l'on met son adresse à gagner son argent ; La partie achevée, on va souper ensemble. Ainsi près d'une belle, où l'amour nous rassemble, L'amitié ne rompt point par la rivalité. Par nos soins, par notre art, son coeur est disputé ; Et quand le plus heureux emporte enfin la place, Le vaincu se retire, et le vainqueur l'embrasse.

Clarice

J'admire cet accord par sa commodité : Mais j'y vois seulement une difficulté. Damon...

Léandre

Damon le sait, le goûte, et le désire.

Clarice

Oui : mais à ce traité mon coeur ne peut souscrire.

Léandre

Pourquoi lui refuser votre approbation ? Nous vous servirons mieux par émulation. Nos feux agiront seuls, sans bruit et sans dispute. Notre plan est si beau, souffrez qu'il s'exécute : L'amour et le respect, tous deux nous l'ont dicté, Et vous devez, du moins, l'approuver par bonté.

Clarice

Non je ne suis point bonne.

Léandre

Oh ! Ma vive tendresse. Doit obtenir de vous....

Clarice

Un tel discours me blesse. Quittez, encore un coup, cet importun jargon, Ou vous m'obligerez de prendre un autre ton.

Léandre

Mais Madame, un moment, mettez-vous à ma place, Je soupire, je meurs.

Clarice

Moi, Monsieur, je me lasse, Et pour trancher d'un mot les propos superflus ; Ou changez de langage, ou ne me voyez plus.

Il sort en lui faisant une profonde révérence.

Léandre

Eh bien ! Sur mes désirs, vous serez souveraine. Ce ne sont que les mots qui vous font de la peine ; Par eux-mêmes, Madame, il sont indifférents, L'esprit, comme il lui plaît, peut leur donner un sens : Puisque du mot d'amour votre oreille est blessée, D'autres termes pourront exprimer ma pensée ; Et lorsqu'à l'avenir je vous dirai bonjour, Ce bonjour voudra dire, approuvez mon amour : Lorsque j'ajouterai, bonjour, bonjour, bonjour, Madame Ce terme répété vous fera de ma flamme Sentir toute la force et l'excès violent, Quand je vous donnerai le bonsoir en sortant, Ce bonsoir vous dira, Cruelle, je vous aime, Et je veux vous servir, dépit de vous-même. Dussiez-vous me priver du plus léger espoir, Pour commencer, je vais vous donner le bonsoir

Scène 6

Clarice, Marton

Clarice

Je ris du Commentaire, et mon coeur lui fait grâce La nouveauté du trait fait passer son audace. Mais ce petit Robin est singulier, vraiment, Son esprit donne à tout un vernis si plaisant, Qu'on ne peut se fâcher ; j'en goûte la tournure.

Marton

Son esprit justement ressemble à sa figure, Il est mince, léger, Madame ; et tout pesé, Cet esprit qui surprend, est un babil aisé.

Clarice

Mais c'est l'esprit du jour, c'est celui du grand monde, Et qu'on doit préférer à l'étude profonde. Sa conversation d'autant plus me séduit, Qu'il parle, selon moi, comme Damon écrit, Et tu sais que Damon écrit mieux que personne. Ses billets sont charmants par le tour qu'il leur donne, C'est par-là qu'il m'a plu.

Marton

Mais, par son entretien Il ne brille pas moins.

Clarice

Ne m'en dis plus de bien ; Car je veux l'oublier.

Marton

Et pourquoi donc, Madame ?

Clarice

C'est qu'il m'occupe trop, et qu'il trouble mon âme ; Quand il s'offre à mes yeux, mes sens sont trop émus.

Marton

Sont-ils moins agités, quand il ne paraît plus ?

Clarice

Au contraire, Marton ; j'en suis plus inquiète : Je crains...

Marton

Un coeur qui craint est près de sa défaite.

Clarice

Non, non, jusques-ici le mien s'est défendu : La raison et l'amour le tiennent suspendu ; L'une m'offre Damon sous des traits redoutables, L'autre me le fait voir sous des couleurs aimables ; Il paraît à mes yeux, tantôt laid, tantôt beau.

Marton

Madame, de l'Amour préférez le pinceau.

Clarice

Non ; il est trop flatteur pour être véritable.

Marton

Ah ! Le Peintre qui flatte, est toujours préférable. La raison nous présente un coloris trop dur ; Le sentiment peint mieux : croyez-en l'instinct sûr.

Clarice

Je voudrais bien plutôt en étouffer la force. C'est lui qui met mon âme et mes sens en divorce.

Marton

Pour les mettre d'accord, il est un doux moyen ; C'est l'Hymen qui vous l'offre ; et son tendre lien...

Clarice

J'aime mieux rester veuve : et l'Hymen est un traître, Qui m'ôtant un amant, me donnerait un maître.

Marton

Il faut pourtant choisir d'une ou d'autre façon, Opter du sentiment, ou bien de la Raison.

Clarice

Je ne prendrai conseil ni de l'un ni de l'autre.

Marton

Mais, apprenez-moi donc quel choix sera le vôtre ?

Clarice

Je veux prendre pour guide un meilleur conducteur ; Qui de tout esclavage affranchisse mon coeur. Par ses réflexions, la raison nous maltraite ; Et par ses soins cruels, l'Amour nous inquiète : Le caprice, lui seul, est exempt de tourment, Et je veux me livrer à son pouvoir charmant ; J'aurai, grâces à lui, la liberté pour Reine ; Pour loi, la fantaisie, et le plaisir pour chaîne. Je veux faire, au lien un fort attachement, Succéder le doux noeud d'un simple amusement. J'éloignerai Damon pour écouter Léandre, C'est le meilleur parti que mon coeur puisse prendre. Pour remplir mon dessein Léandre est fait exprès ; Il ne va qu'à l'esprit, et le coeur est en paix : Sans inspirer l'amour, il a le don de plaire ; Et sans attacher l'âme, il sert à la distraire ; Ce commerce flatteur, faisant diversion, Sera sans soins, sans trouble et sans réflexion : Voilà l'état heureux où ta Maîtresse aspire, Le seul qui lui convient.

Marton

Ciel ! Qu'osez-vous me dire ! Souffrez que sur ce choix je combatte vos voeux : Des guides, le Caprice est le plus dangereux ; C'est, surtout, puisqu'il faut vous l'avouer, Madame, Le plus à redouter pour une honnête femme : Il égare toujours ; jamais il ne conduit ; Et de ses longs écarts le mépris est le fruit. Il brave les égards ; il foule aux pieds l'usage, Et sur nos passions n'a jamais l'avantage. De la raison en vain il cache le flambeau ; Sa clarté luit, et perce à travers son bandeau : Ses efforts sur l'Amour n'ont pas plus de puissance, Sa main qui veut l'éteindre, accroît sa violence ; Ou bien, s'il nous arrache à ses liens heureux, C'est pour livrer notre âme à de volages noeuds Qui sont l'ouvrage seul de la folle inconstance, Qu'elle forme sans goût, et rompt sans bienséance. Si l'innocence échappe à l'éclat qui les suit, La gloire y fait naufrage et l'honneur y périt Un amour tendre et pur, appuyé sur l'estime, Qu'un hymen assorti sait rendre légitime : Voilà le parti seul que vous devez choisir, Et qui peut au devoir marier le plaisir.

Clarice

Marton, sur ce sujet vos clartés sont petites ; Et sachez qu'au Caprice on donne des limites : La sagesse, à propos, en sait régler l'essor ; Le monde nous éclaire, et le modère encor. Il est un doux commerce approuvé par l'usage, Et dont ne peut rougir la femme la plus sage : Au sein de la décence il est toujours conçu, Et l'enjouement permis en forme de tissu ; Sa douceur de tout soin fait perdre la mémoire, Et sait nous amuser, sans ternir notre gloire : Telle est la liaison où je veux me borner.

Marton

Imperceptiblement on se laisse entraîner. Le terrain est étroit.

Clarice

Mon âme s'y renferme.

Marton

Et le pas est glissant.

Clarice

Non, pour qui marche ferme.

Scène 7

Damon, Clarice

Damon

Du plaisir de vous voir je puis enfin jouir !

Clarice

Il faut vous en priver, Monsieur, à l'avenir.

Damon

Moi, Madame ! Et pourquoi ?

Elle rentre.

Clarice

Mon repos le désire, Et mon bonheur le veut : ces mots doivent suffire ; Ne me revoyez plus, Adieu.

Scène 8

Damon, Marton, La Fleur

Damon

Qu'entends-je ! Ô Ciel ! Me bannir sans raison ! Quel caprice cruel ! À me traiter ainsi, quel motif l'indispose ? Réponds-moi.

Marton

Je ne puis vous en dire la cause. Puisqu'avec vous, Monsieur, elle rompt sans sujet, Elle-même l'ignore.

La Fleur

Et moi, je suis au fait : Pour recevoir Léandre, elle vous congédie ; C'est à lui, j'en suis sûr, qu'elle vous sacrifie : Remarquez bien, Monsieur, qu'il la quitte à l'instant.

Damon

Oui ! C'est son entretien qui fait ce changement ?

La Fleur

Marton était présente, elle peut vous l'apprendre.

Damon

Parle : a-t-on bien reçu l'hommage de Léandre ?

Marton

Puisqu'il faut éclaircir votre esprit alarmé, Léandre plaît, Monsieur, mais vous êtes aimé.

Damon

Par là, que veux-tu dire ? Explique ce langage.

Marton

Que chacun a son lot. Madame se partage. Mais, là, consolez-vous ; le vôtre est le meilleur, Il possède l'esprit, et vous avez le coeur.

Damon

Mais, c'est moi que l'on chasse.

Marton

Apaisez votre bile. C'est pour vous trop chérir, Monsieur, qu'on vous exile. Votre amour sur les sens fait trop d'impression.

La Fleur

Oui ; c'est ce qu'on appelle un coup de passion.

Damon

Dis plutôt un prétexte à son humeur légère. Léandre qu'elle écoute...

Marton

Oh ! C'est pour la distraire.

La Fleur

Monsieur, à son discours on peut ajouter foi ; Elle a, pour vous tromper, trop d'estime pour moi.

Marton

Contre un feu trop puissant, son coeur fier se mutine ; Faites, pour l'éprouver ; la cour à sa voisine ; Et jouez à ses yeux le rôle d'inconstant.

Damon

Non ; j'aime mieux jouer celui d'indifférent.

Marton

Ce moyen peut encore ramener ma Maîtresse : Mais, déguisez donc mieux le dépit qui vous presse.

Damon

Pour le cacher, Marton, il m'en coûtera peu ! Et je sens la froideur succéder à mon feu. Je veux exactement obéir à Clarice ; Le plus parfait mépris doit payer son caprice. Elle m'oblige, au fond ; loin d'en être fâché, Mon coeur l'en remercie, et je pars détaché ; Oui, détaché, Marton ; libre de toute chaîne.

La Fleur

Il y paraît vraiment au transport qui l'entraîne.

Marton

J'aurais à vous donner, Monsieur, un bon conseil.

Il lui serre le bras.

Damon

Non ; je n'entends plus rien, après un trait pareil. Écoute, de ma part, dis-lui bien, je t'en prie, Que je pars pour ne plus la revoir de ma vie.

Marton

Ah ! Doucement.

Damon

Témoin de ma tranquillité, Dis-lui que je la perds sans en être agité.

Marton

Vous êtes furieux, en vous disant tranquille.

Il sort.

Damon

Tu fais pour m'arrêter un effort inutile. Dis-lui qu'elle voudrait me rappeler en vain : M'offrît-elle son coeur, m'offrît-elle sa main. Adieu.

Scène 9

La Fleur, Marton

La Fleur

Voilà les jeux de ton sexe volage ! Ils sont un insensé, de l'homme le plus sage.

Marton

Le tien prend sa revanche ; et chacun a son tour : Mais l'Amour à Damon promet un doux retour.

La Fleur

Et que dois-je espérer ?

Marton

Attends qu'on te connaisse Je ne veux ni brusquer, ni filer la tendresse. On traitait autrefois l'amour dans la fadeur, Et faute d'aliment il séchait de langueur. Aujourd'hui que l'on est trop pressé de conclure, On l'étouffe au berceau par trop de nourriture : Et pour bien faire, il faut lui donner le loisir De croître, d'être fort, et non pas de maigrir.

Acte II

Scène 1

Clarice, Marton

Clarice

Ah ! Je respire enfin ; l'amour n'est plus le maître ! Avec la liberté mon coeur se sent renaître ! En bannissant Damon, ma rigueur avec lui Vient de bannir le trouble, et de chasser l'ennui. Dans mon âme, la paix va faire sa demeure, Et ce bonheur, Marton, est l'ouvrage d'une heure !

Marton

Un bonheur si subit, Madame, m'est suspect. Vos sens qui sont trompés par le premier aspect, Prennent un faux repos pour une paix réelle.

Clarice

Non, j'en crois ma raison et ma gaieté plus qu'elle ; Ma joie est un garant de ma tranquillité ; Et ses transports flatteurs sont ma sécurité. Je compte désormais sur un repos solide ; Je ne veux plus avoir que l'esprit seul pour guide ; C'est lui, ce sont ses traits qui forment l'enjouement : La tristesse est toujours fille du sentiment. Par ce dernier Marton, l'âme aux soins est livrée ; C'est pourquoi de mon coeur je lui ferme l'entrée. Plus d'affaire de coeur, trop de chagrin la suit. Vive, pour être heureuse, un commerce d'esprit ! Il occupe sans trouble, il attache sans gêne, Et donne du plaisir sans causer de la peine. Pour goûter un plaisir aussi doux que permis, Je renonce aux amants, et me borne aux amis ; Mais aux amis de choix, dont le gai badinage Réglé par le bon goût, obtiendra mon suffrage. Proscrivant de l'amour le jargon ennuyeux, On sera délicat, sans être précieux. Mon choix ne sera plus l'ouvrage du caprice ; Le plus spirituel me plaira par justice : J'éviterai par là les écueils que tu crains, Et fermerai la bouche aux critiques malins.

Marton

Votre système est beau ; mais c'est en perspective.

Clarice

Marton, quoi qu'il m'en coûte, il faut que je le suive. Je sors pour aller voir Éliante un instant ; Peut-être je verrai la Marquise en passant. Si Léandre revient, tu lui diras d'attendre, Et que je vais rentrer.

Marton

Madame, pour Léandre Ce soin est obligeant : je songe que Damon Peut aussi revenir ; le congédiera-t-on ?

Clarice

Sans doute : mais, dis-moi, penses-tu qu'il revienne ?

Marton

Je n'ose l'assurer ; la chose est incertaine. S'il était ramené par son penchant fatal, L'exclueriez-vous d'un bien permis à son rival ?

Clarice

Marton, la différence entre eux est infinie ! Si Léandre est souffert, c'est comme compagnie.

Marton

Mais, à la même loi Damon se soumettra.

Clarice

Crois-tu qu'il le veuille ?

Marton

Oui, Madame, il le voudra ; Et moi-même, pour lui, je puis vous le promettre : Consentez seulement.

Clarice

Mais, s'il veut s'y soumettre À présent que l'amour est sur moi sans pouvoir, Je pourrai, sans danger, consentir à le voir. Je dois le rappeler même par bienséance : Son exil, de mes feux prouvait la violence : Son rappel fera voir que je ne le crains plus : Et que par la raison mes liens sont rompus.

Marton

Madame, c'est assez.

Scène 2

Marton

Marton

L'Amour, elle a beau dire, La tient secrètement toujours sous son empire.

Scène 3

Marton, La Fleur

Marton

Ah ! La Fleur, en ces lieux, tu reviens à propos, Et mes soins, à Damon, vont rendre le repos.

La Fleur

Comment donc ?

Marton

Grâce à moi, Madame le rappelle ; C'est à condition qu'il reviendra chez elle, Non sur le pied d'amant, mais à titre d'ami.

La Fleur

Bon ! Dispute de noms ; pour n'être plus banni, Il n'en est point, morbleu, qu'il ne prenne avec joie ; Il n'importe à quel titre ; il suffit qu'il la voie. L'amour ne change point pour être déguisé, Il est souvent plus fort sous un nom supposé. Celui d'amant effraie, et fait qu'on nous conteste, On avance bien plus sous un titre modeste. Mais quels motifs, pour lui, font naître ce retour ?

Marton

Ceux qui l'ont fait bannir ; le caprice et l'amour.

La Fleur

Mais le clinquant séduit ta maîtresse peu sage ; Léandre sur Damon doit avoir l'avantage.

Marton

Non. Quoique son esprit soit souvent ébloui, Et par des tourbillons emporté loin de lui, Elle revient bientôt au vrai goût qui la guide, Et préfère toujours le mérite solide. À servir plus qu'à nuire, un tel rival est bon ; Ton Maître y gagnera par la comparaison.

La Fleur

Tu me tenais tantôt un discours tout contraire.

Marton

Je badinais alors.

La Fleur

Pour moi qui suis sincère, Je crois que tout ceci pour lui tournera mal. Puisqu'il ne peut briser un lien trop fatal. Je vais de son rappel lui porter la nouvelle ; Puisse-t-elle, du moins, rétablir sa cervelle ! Mais Arlequin, qui vient, alarme mon amour, Et mon faible cerveau se détraque à son tour.

Scène 4

Arlequin, Marton, La Fleur

Arlequin

Madame, pour raison, que je ne puis déduire, Faites, dans ce moment, que La Fleur se retire.

Marton

À quoi bon ce mystère ?

Arlequin

Il est pour votre bien. Je viens vous demander un secret entretien.

La Fleur

Comment ?

Arlequin

Tu prends l'alarme, et tu crains mon mérite.

La Fleur

Mais il tranche du fat.

À la Fleur.

Marton

Un tel propos excite Ma curiosité. Laisse-nous pour raison.

La Fleur

Non, je n'en ferai rien.

Marton

Cours rejoindre Damon. Il est dans les horreurs ; va le tirer de peine.

La Fleur

Oh ! J'y suis comme lui.

Arlequin

Faites, du moins, ma Reine, Qu'il s'éloigne à deux pas.

Marton

Peut-on moins exiger ?

La Fleur

Mes pieds ont pris racine, et ne sauraient bouger.

Marton

La Fleur devrait rougir du sot rôle qu'il joue.

La Fleur

Un enchanteur malin auprès de toi me cloue.

Arlequin

Tournez sur ce brillant un peu votre regard.

La Fleur

Que vois-je ! Un diamant ? Parle, de quelle part ?

Arlequin

Puisqu'il faut qu'Arlequin se fasse ici connaître, Apprends donc que je suis député par mon Maître, Et nous offrons ce don à Marton aujourd'hui, Pour gagner son estime, et briguer son appui.

Il lui présente une tabatière d'or.

La Fleur

Damon m'a revêtu du même caractère. J'ai ma charge à remplir, et mes présents à faire. Pour observer les lois du cérémonial, Permettez qu'à vos yeux j'étale ce métal ; Madame, il est formé pour vaincre la plus fière, Et l'ouvrage en est riche autant que la matière. Jugez par sa couleur, et surtout par son poids, Qui doit dans la balance emporter votre choix. Il vous prouve à quel point mon Maître vous révère, Et des Martons du temps combien l'estime est chère.

Marton

Ce présent d'autant plus m'étonne en ces instants, Qu'à me l'offrir, La Fleur a tardé bien du temps.

La Fleur

Je l'avais oublié.

Marton

Tu veux m'en faire accroire. Tu manques de droiture et non pas de mémoire. Portons sur ces bijoux un oeil judicieux, Et que je les compare afin d'en juger mieux.

Arlequin

Contemplez ce brillant ; sa blancheur est parfaite, Et l'oeil est ébloui de tous les feux qu'il jette.

La Fleur

Bon ! Ce n'est-là qu'un stras.

Arlequin

Cette boîte à tabac ; Trompe d'abord la vue, et n'est que de tombac.

Marton

Non, elle est vraiment d'or ; et voici ma réponse.

Arlequin

Paix-là.

La Fleur

Paix ; écoutons l'arrêt qu'elle prononce.

Marton

Tout mis dans la balance, et jugé sainement, La Bague de Léandre est un faux diamant : Elle est de son mérite une exacte copie, Et son éclat trompeur le peint et l'apprécie. Le peu que vaut ce don, fait voir en même-temps Le taux que l'on doit mettre à ses feux inconstants. Le poids de cette boîte, et sa valeur réelle, De l'amour de Damon sont l'image fidèle : L'or en prouve, à la fois, toute la pureté, La constance, le prix, et la solidité. Et puisqu'entre-eux enfin il faut que je décide : Mon amour pour le vrai, mon goût pour le solide, Joints au juste mépris que j'ai pour le clinquant, Me font prendre la boîte, et rendre le brillant. Je veux et dois servir le plus digne d'estime. À ce noble dessein tout me porte et m'anime ; Le penchant, l'intérêt, le devoir, la raison. Ainsi j'exclus Léandre, et protège Damon.

La Fleur

Notre présent l'emporte.

Arlequin

Arlequin s'en console ; Et puisque notre don lui paraît si frivole, Je le garderai, moi, qui suis moins délicat, Et je n'en dirai mot.

La Fleur

Mais tu n'es pas si fat : Tu gagnes plus que moi, la chose est manifeste. Je perds la tabatière, et la Bague te reste.

Arlequin

J'ai traité pour mon maître ; agréez maintenant, Que je traite pour moi particulièrement.

Marton

De quoi s'agit-il donc ?

Arlequin

De ma flamme sincère.

Marton

Il faut plus mûrement peser sur cette affaire.

La Fleur

Entre Arlequin et moi, tu balances, Marton ? Je suis humilié par la comparaison. Un sot, un automate.

Arlequin

Automate toi-même.

Marton

Je te l'ai déjà dit : ton erreur est extrême. Comme de mon amant je veux faire un mari, Ce n'est pas de l'esprit que je demande en lui : Je veux de la douceur, je veux de la franchise. Et pour trancher le mot, je veux de la bêtise ; La bonté l'accompagne, et c'est ce qu'il me faut, L'esprit produit l'orgueil, j'abhorre ce défaut.

La Fleur

Peux-tu mettre laLa Fleur à de telles épreuves De bêtise, il faut donc que je fasse mes preuves ?

La Fleur et Arlequin se font de révérence.

Marton

Oui ; sans doute, et pour faire un mariage heureux, Je donnerai ma main au plus sot de vous deux. Vous m'entendez ? J'ai dit. Adieu, je me retire.

Scène 5

Arlequin, La Fleur

Arlequin

Je ne m'alarme point, elle l'a dit pour rire.

La Fleur

Si quelqu'un doit trembler, morbleu, ce n'est pas moi.

Arlequin

Sais-tu qu'à la rigueur je risque autant que toi ? Tel qui paraît balourd, a parfois plus de ruse, Et tel qui fait le fin, n'est souvent qu'une buse.

La Fleur

En vain par ce discours tu prétends me flatter ; Mon coeur te rend justice, et tu dois l'emporter. Mais, je t'en avertis, j'aime jusqu'à la rage. Si je ne suis heureux, on verra du tapage ! De plus d'une action je me suis démêlé, Et devant Philippsbourg, mon bras s'est signalé : Je pensai, par l'effet d'une valeur sans borne, Emporter, moi tout seul, presque l'ouvrage à corne, Si Marton à mes voeux ne se rend au plutôt, Corbleu ! Je te bombarde, et je la prend d'assaut !

Arlequin

Je sens du premier choc, que la place succombe.

La Fleur

Je vais joindre mon Maître. Adieu. Gare la bombe !

Arlequin

Je vois venir le mien.

Scène 6

Léandre, Arlequin

Léandre

As-tu vu la Marton ?

Arlequin

Oui, Monsieur.

Léandre

Puis-je enfin compter sur elle ?

Arlequin

Non. Elle s'est déclarée aujourd'hui pour un autre : Le présent de Damon l'emporte sur le vôtre, Et pour les faux brillants Marton a du mépris.

Léandre

La Mode a le pouvoir de leur donner du prix. Vraiment, il convient bien qu'une Fille suivante Dédaigne mon Brillant, lorsqu'à la Présidente J'en ai vu l'autre jour un dans le même goût. Elle a donc refusé ma bague ?

Arlequin

Point du tout, Elle l'a prise enfin, Monsieur, à ma prière.

Léandre

Je la vois à ton doigt, et tu n'es pas sincère.

Arlequin

Je ne puis le nier ; mais Marton m'aime fort, Et sa main m'a forcé, malgré tout mon effort, De l'accepter, Monsieur, pour me souvenir d'elle: Je n'ai pu refuser une main aussi belle.

Léandre

L'Intérêt sait donner de l'esprit au plus sot, Je te laisse la bague en faveur du bon mot, Marton me tient rigueur! Tant mieux, j'aurai la gloire De remporter sans elle une pleine victoire. Il suffit de moi seul, et je sais plus de tours Que toutes les Martons n'en savent en amours. Quand j'ai donné tantôt le bon soir à Clarice Elle a ri ; je l'ai vu ; j'en tire un bon indice. Son esprit a trouvé le tour ingénieux, Et j'en ai pour garant son souris gracieux, Poursuivons ; pour mes feux il est d'un doux présage, Et son coeur est à moi, s'il goûte mon langage.

Arlequin

Mais songez que Damon vous dispute son coeur.

Léandre

Mon art, malgré ses soins, s'en rendra le vainqueur, Je dois tout espérer, puisqu'on le congédie, Peut-être qu'en secret on me le sacrifie... On peut le rappeler ; je dois craindre toujours. De cette intrigue-là, je veux rompre le cours ; C'est un feu qui me nuit, il faut que je l'éteigne ; Et je vais profiter si bien de l'interrègne, Que je deviendrai seul, en les brouillant tous deux ; L'Idole de Clarice, et le Roi de ses voeux. Tenons surtout Damon éloigné de sa vue. Mon projet est détruit, s'ils ont une entrevue. Quelqu'un vient. C'est lui-même, et j'en suis étonné.

Scène 7

Damon, Léandre, Arlequin

Damon

À tout, pour la revoir, je suis déterminé. Par l'aspect d'un rival ma joie est retardée.

Il parle bas à Arlequin.

Léandre

Je veux lui tendre un piège, il me vient une idée. Écoute.

Arlequin

C'est assez, je n'y manquerai pas.

Léandre

Il sera des plus fins s'il échappe à mes lacs !

Scène 8

Damon, Léandre

Damon

Affectons à ses yeux un air de confiance.

Léandre

Jouons la modestie, et sachons ce qu'il pense.

Damon

Je suis, parbleu, charmé de te trouver ici.

Léandre

Et moi de t'y revoir, j'ai de la joie aussi. Ton exil n'est pas long, et je t'en félicite.

Damon

Ceux que l'amour bannit sont rappelés bien vite. Mais parlons de toi-même. Es-tu bien avancé ?

Léandre

Je le suis beaucoup moins que je n'avais pensé.

Damon

Ton coeur de ses progrès m'a promis de m'instruire.

Léandre

Qui n'a presque rien fait, n'a pas grand'chose à dire.

Damon

Je méconnais Léandre à ce langage-là, Lui, dont la vanité jamais ne s'ébranla, Qui sait vaincre par art, et triompher par ruse.

Léandre

L'occasion détrompe, et le plus fin s'abuse.

Damon

Tu crois donc maintenant le pari hasardé ?

Léandre

À te dire le vrai, je suis intimidé.

Damon

Moi, je suis presque sûr de gagner la gageure, Et pour toi mon rappel est un mauvais augure.

Léandre

Mais, contre sa coutume, il est avantageux ! Malgré ma confiance, il alarme mes feux.

Damon

Tu croyais, de plein saut, remporter la victoire.

Léandre

Je conviens de mon tort, et je devais t'en croire.

Damon

D'avoir trop présumé, tu vas être puni.

Léandre

J'en serai consolé par le bien d'un ami.

Haut.

Damon

Ah ! Je cours, pour le coup, un danger manifeste, Il a fait du progrès puisqu'il devient modeste ! En me parlant ainsi, ne me trompes-tu point?

Léandre

Non ; je n'ai jamais su déguiser sur ce point : Tu connais ma franchise ; elle est même trop grande

Scène 9

Arlequin, Léandre

Arlequin

Excusez ; mais Monsieur, un Page vous demande.

Léandre

Qui l'envoie ? Hem, réponds.

Arlequin

Attendez un instant C'est ce Duc avec qui vous soupez si souvent.

Léandre

Je t'entends. Il suffit. Au fond du coeur j'enrage.

Arlequin

Monseigneur vous attend : que dirai-je à son Page ?

Léandre

Je suis embarrassé. Va dire de ma part, Que je verrai le Duc dans une heure au plus tard.

Scène 10

Léandre, Damon

Léandre

Tu peux dans ce moment me rendre un bon office Tu le dois comme ami.

Damon

Quel est donc ce service ?

Léandre

C'est un billet.

Damon

Eh bien !

Léandre

Qu'il s'agit de tracer Pour un Grand qui n'a pas le loisir de penser ; Dont la protection m'est d'ailleurs nécessaire. Hier, très instamment, il me pria de faire Cette Lettre pour lui, dont voici le sujet. Il veut remercier un jeune et tendre Objet De l'accueil gracieux qu'il a fait à sa flamme Et rassurer son coeur à l'égard d'une Dame, Qu'il a sacrifié à son nouvel amour. J'ai promis qu'il l'aurait avant la fin du jour. J'ai voulu ce matin accomplir ma promesse, Mais en vain : mon esprit est d'une sécheresse. Qui me met de niveau presque avec les plus sots ; Et je n'ai pu de suite écrire quatre mots.

Damon

Tu babilles si bien.

Léandre

Puisqu'il faut te le dire, J'ai le don de parler, et toi, celui décrire. J'ai recours à ta plume en ce besoin pressant.

Damon

Tu devrais posséder l'un et l'autre talent.

Léandre

On n'a pas tout reçu des mains de la nature. Fais-moi donc ce plaisir, Damon, je t'en conjure. Je ne suis pas ingrat ; écris, écris pour moi ; Et quand tu le voudras, je plaiderai pour toi.

Damon

Non, j'aime mieux, gratis, te composer ta Lettre.

Léandre

Voici tout ce qu'il faut ; fais-la sans plus remettre.

Damon

Conviens donc que pour toi j'ai bien de la bonté.

Léandre

J'en demeure d'accord, et c'est la vérité. Tu m'obliges, mon cher, plus que je ne puis dire.

Damon

Vois si la lettre est bien.

Léandre

Comme je la désire. Je vais la copier.

Damon

J'ai, dans ce moment-ci. Oublié le rival pour obliger l'ami. Adieu.

Il tire un autre billet qu'il lui donne.

Léandre

Damon ? Attends ; ne t'en va pas si vite. Je sens un vrai remords : il faut que je m'acquitte. Ma sincère amitié ne veut pas que mon coeur Te laisse plus longtemps ignorer son bonheur. Je n'ai fait à tes yeux voir qu'une fausse crainte. Tiens lis ; ma joie est vraie, et ma peur était feinte.

Après avoir lu.

Damon

La perfide ! Quel trait ! Je me sens déchirer ! Non, je ne puis plus m'en défendre, il faut que je vous aime malgré moi si mon repos vous est cher, ne me revoyez plus. Votre présence et vos discours me causent trop de trouble, et trop d'agitation : Mais non, revenez plutôt. Je suis trop inquiète et trop ennuyée quand je ne vous vois pas. Et, tourment pour tourment, je préfère le trouble à l'inquiétude, et l'agitation à l'ennui.

Léandre

Je conçois ton dépit ; mais j'ai dû t'éclairer.

Damon

Ce qui m'outre le plus ; elle ne me rappelle Que pour voir ton triomphe, et sa flamme infidèle. Mais de mon désespoir elle ne rira pas, Et je fuis sans retour ses perfides appas.

Léandre

Je te l'avais prédit.

Damon

Adieu ; je te la cède, Et pour guérir mon coeur j'emporte un sûr remède.

Léandre

Rends-moi donc cette Lettre, et suis moins ton courroux.

Scène 11

Léandre

Léandre

Mais il peut le garder sans que j'en sois jaloux. Je goûte un bien nouveau : ce Billet de Clarice Devrait faire sa joie ; il sert son supplice. J'ai su mettre à profit les faveurs du hasard ; L'écrit qu'il m'a laissé met le comble à mon art. À gager avec moi d'où vient qu'il se hasarde ? On doit contre un Rival être toujours en garde. Il vient de me prêter des armes contre lui, Et sa Lettre sera son arrêt aujourd'hui : Celle qui tient de moi l'écarte, et m'en délivre. Mon plan n'est plus douteux, et je n'ai qu'à le suivre, Pour jouir du succès qu'espère mon amour, Il me tarde de voir Clarice de retour. J'attends.... mais la voici qui vient.

Scène 12

Léandre, Clarice

Léandre

Bonsoir, Madame.

Clarice

Bonsoir, Monsieur.

Léandre

Ce mot enchanterait mon âme, S'il était prononcé, Madame, à l'unisson ; Mais c'est l'usage seul qui vous donne le ton.

Clarice

N'est-ce pas déjà trop, Monsieur, que de l'entendre, Quand ma juste rigueur devrait vous le défendre ?

Léandre

Si vous m'interdisez jusqu'au mot de bonsoir, Il faudrait me borner au plaisir de vous voir : L'entretien tomberait, par cette gêne insigne Où je serais réduit à vous parler par signe.

Clarice

On reçoit vos bonsoirs ; que voulez-vous de plus ? Parlez.

Léandre

Ce que je veux ? C'est qu'ils me soient rendus.

Clarice

Vous voyez qu'ils le sont ; vous n'avez rien à dire.

Léandre

Ah ! Je n'y trouve pas le ton que je désire. Il répond mal au mien, et trompe mon espoir.

Clarice

Mais apprenez-moi donc à donner le bonsoir,

Léandre

Très volontiers. Prenez mon ton. Bonsoir, Madame.

Clarice

Bonsoir, Monsieur.

Léandre

Il faut y mettre encore plus d'âme : Bonsoir, Monsieur.

Clarice

Mon coeur ne peut prendre ce ton, Depuis qu'il ne dit plus de bon soir à Damon.

Léandre

Répétez.

Clarice

Non, Monsieur. Il faut plutôt vous-même Changer d'inflexion et prendre mon système.

Léandre

Comment ?

Clarice

Je vous choisis pour former le lieu D'un commerce nouveau qui ne ressemble à rien. Plus vif que l'amitié, moins fou que la tendresse, Sans causer de langueur, je veux qu'il intéresse. Lié par le pur goût, nourri par l'enjouement, Cultivé par l'esprit et libre de tourment : Nous pourrons l'appeler l'Engagement sans chaînes, Ou l'Amour corrigé des fadeurs anciennes, Et des abus nouveaux.

Léandre

C'est embellir Platon.

Clarice

J'en veux premièrement abolir le jargon, Et pour y réussir, vous m'êtes nécessaire.

Léandre

Soit. Réformons tous deux la langue de Cythère.

Clarice

Pour commencer, d'abord, rayons le mot d'« ardeur », Et celui de « langueur », qui riment à fadeur.

Léandre

Supprimons les « soupirs », les « feux avec les flammes », Qui dévorent les coeurs, et qui brûlent les âmes.

Clarice

Bannissons les « ennuis, les chaînes, et les fers. Les martyres, les pleurs, et les tourments divers. »

Léandre

Oui, les « tourments divers » !

Clarice

Faisons main-basse encore Sur tous les « je me meurs, et les je vous adore. »

Léandre

Oh ! Si vous m'en croyez, nous n'épargnerons pas « Votre beauté divine, et vos brillants appas. »

Clarice

« Ni vos charmants attraits, ni attrait de vos charmes, Qui remplissent de trouble, et causent tant d'alarmes. »

Léandre

Pour avoir plutôt fait, mettons et caetera, Et raturons d'un trait tous les sers d'Opéra.

Clarice

L'expédient est bon.

Léandre

Mais que mettre à la place De ces termes proscrits ?

Clarice

Ceux d'agrément, de grâce, D'esprit et de gaité, de goût, d'amusement, D'agréable union, de doux assortiment ; Et se servir des mots d'égayer, de distraire, De choisir, d'agréer, d'intéresser, de plaire.

Léandre

De goûter, de sentir, et d'aimer, au besoin.

Clarice

Il faut, de ce dernier, user de loin à loin.

Léandre

On pourra l'employer quatre fois la semaine.

Clarice

C'est ce pauvre Damon qui me fait de la peine. De notre liaison son coeur sera jaloux, Et même avec sujet. Je sens...

Léandre

Rassurez-vous, Il ne le sera point, Madame.

Clarice

Mais, Léandre, La raison, s'il vous plaît ?

Léandre

Puisqu'il faut vous l'apprendre Damon est asservi sous un autre pouvoir : Même il a fait serment de ne plus vous revoir.

Clarice

La chose me surprend, et n'est pas vraisemblable. Vous-même, qui plus est, vous n'êtes pas croyable C'est ma seule rigueur qui vient de le bannir.

Léandre

Vous l'avez obligé, bien loin de le punir.

Clarice

Qui vous l'a dit, Monsieur ?

Léandre

Je le tiens de sa bouche.

Clarice

Et savez-vous le nom de l'objet qui le touche ?

Léandre

J'ai promis sur ce point de garder le secret ; Ainsi dispensez-moi....

Clarice

Vous êtes bien discret ! Mais vous ne savez rien, et ce n'est qu'une fable.

Léandre

Je n'ai rien avancé qui ne soit véritable ; J'ai de quoi le prouver incontestablement, Puisque de cet amour je suis le Confident ; Et qu'en ce moment-ci je suis porteur moi-même D'un Billet que Damon écrit à ce qu'il aime.

Clarice

Vous, porteur d'un billet ? Chanson que tout cela, Pour croire, je veux voir.

Léandre

Madame, le voilà. De convaincre vos yeux vous êtes à portée ; Car la Lettre n'est pas encore cachetée : Comme il craignait d'avoir un valet pour témoin, Mon ami s'est sur moi reposé de ce soin.

S'interrompant.

Elle reprend.

S'interrompant.

Clarice

Ma Déesse ! Ah ! vraiment, l'expression est tendre. Me voilà maintenant. L'approbation que vous avez donnée à ma tendresse, mérite tous mes remerciements. Je me rappelle vos bontés avec transport, elles forment dans mon coeur un lien qui m'attache à vous pour jamais, et qui rompt tout autre engagement. Ma Déesse.... Ma Déesse, ne soyez donc plus jalouse de la Dame en question.

Léandre

Cela commence à prendre.

Clarice

Avec tant de jeunesse et tant de beauté, peut-on craindre une rivale ? Que n'ai-je un plus grand sacrifice à vous faire ! Eh ! Puis-je moins payer la plus légère de vos faveurs !

Léandre

Vos yeux présentement sont-ils bien convaincus ? Croyez-vous que Damon....

À part.

Haut.

Clarice

Non, je n'en doute plus Je reconnais, Monsieur, et sa main et sa plume. Mon amour s'éteignait, ce billet le rallume ! Mais cachons ma douleur ; armons-nous de fierté. Mon coeur en est ravi, loin d'en être irrité. Je ne recevrai plus sa visite importune ; Son infidélité même n'en est pas une : Je l'ai congédié comme un homme haï Il n'a fait, après tout, que prendre son parti.

Léandre

Sans doute.

Clarice

S'il a peint avec désavantage La Dame en question, c'est toujours le langage Des amants maltraités ; je ne m'en fâche pas, Et je ne fus jamais fière de mes appas. Nous ne nous verrons plus, et mon âme est contente.

Léandre

Tous mes coups on porté ! Tant de bonheur m'enchante!

Clarice

Nous voilà seuls enfin, et libres aujourd'hui.

Léandre

Oui, ne pensons qu'à nous ; ne parlons plus de lui.

Clarice

C'est bien dit : Oublions jusques à son nom même, Je prétends me venger par un mépris extrême ; Léandre, à mon exemple, il faut que vous rompiez Tout commerce avec lui.

Léandre

Nous sommes trop liés.

Clarice

Je l'exige, Monsieur.

Léandre

Mais qui rendra la lettre ?

Clarice

C'est moi qui prendrai soin de la faire remettre. Et ne vous mêlez plus de cette intrigue-là, Ou mon juste mépris sur vous se répandra. Dites-moi la demeure et le nom de la Belle.

Léandre

Ah ! c'est la compromettre ; et sa personne est telle Qu'on lui doit des égards.

Clarice

Point d'appréhension, On rendra le Billet avec discrétion : J'ai pitié des travers où mon sexe s'engage, Et pour l'honneur du corps toujours je le ménage.

Léandre

Je ne puis.

Clarice

Il le faut, ou nous nous brouillerons.

Léandre

Je ne sais que lui dire, à tout hasard nommons La première venue.

Clarice

Eh bien ?

Léandre

C'est Éliante.

Clarice

Je la connais.

Léandre

Tant pis.

Clarice

Même elle est ma parente ; La Marquise viendra faire un médiateur, Éliante en doit être, et je l'attends, Monsieur ; Elle doit dans l'instant se rendre ici.

Léandre

Qu'entends-je ! C'est un Médiateur qu'il faut que je dérange.

Clarice

Sa gloire et son repos me touchent vivement, Je dois sur son péril l'éclairer sagement: Elle est jeune, elle est vive et sans expérience ; Elle aime : Que d'écueils ! Je frémis quand j'y pense. Son coeur, sans le savoir, peut-être a succombé Quel bonheur, qu'en mes mains ce Billet soit tombé ! Par lui de sa faiblesse heureusement instruite, Je l'en ferai rougir, et préviendrai la suite : Si ma main de son coeur n'arrache point le trait, Je l'aiderai du moins à le tenir secret.

Léandre

Ah ! Gardez-vous de croire un zèle qui m'étonne.

Clarice

Je dois sauver du piège une jeune personne.

Léandre

Elle ne risque rien, Madame et j'en répons,

Clarice

Je compte beaucoup sur mes sages leçons.

Léandre

Mais j'ai promis d'honneur...

Clarice

Votre honneur est frivole ; À celui d'une fille, il n'est rien qu'on n'immole.

Léandre

Remettez, du moins.

Clarice

Non, dès que je la verrai, C'est le premier sujet dont je l'informerai. Je la vois qui paraît.

Scène 13

Éliante, Léandre, Clarice

Éliante

J'entre sans qu'on m'annonce.

Léandre

Ma bouche, à cet aspect, demeure sans réponse !

À Clarice.

Éliante

On garde, en me voyant un silence profond; Qui fait naître chez vous ce froid qui me confond ?

Clarice

L'intérêt que je prends à ce qui vous regarde, Et ce motif, lui seul, fait que je hasarde À franchir avec vous un pas très délicat ; C'est pour vous épargner le malheur d'un éclat.

Léandre

Sauvons-nous !

Clarice

Demeurez, Monsieur, dans cette affaire ; Vous êtes un témoin tout-à-fait nécessaire.

Léandre

J'enrage !

Éliante

Ce début a lieu de m'alarmer. Quel est donc cet éclat ? Daignez m'en informer.

Clarice

Madame, c'est celui, puisqu'il faut vous le dire, Que peut causer l'amour que Damon vous inspire.

Éliante

Comment ! Damon, à moi m'inspire de l'amour ?

Clarice

Vous pouvez devant nous l'avouer sans détour, Et nous savons l'intrigue.

Éliante

Ah ! Le terme m'étonne ; Et Je n'ai jamais eu d'intrigue avec personne.

Clarice

Ce que je vous en dis n'est que pour votre bien, Et si vous m'en croyez, vous romprez ce lien; Il peut dans le travers jeter votre jeunesse.

Éliante

Ce discours, à la fin, et m'insulte et me blesse.

Clarice

Mais je sais que Damon est de vous bien traité.

Éliante

Bien traité ? Quelle horrible et noire fausseté ! L'intérêt qu'à Damon votre coeur prend lui-même, M'attire, je le vois, cette injustice extrême.

Clarice

La part qu'y prend mon coeur, Madame, est faible en soi. Ma conduite le prouve et parle pour moi. Quoique dans vos discours je me trouve mêlée, Pour vous plus que pour moi,vous m'en voyez troublée.

Éliante

Ah ! Madame, jamais je n'ai parlé de vous.

Clarice

Je sais jusqu'à quel point votre coeur est jaloux.

Éliante

Pouvez-vous aussi loin pousser la calomnie ?

Clarice

J'ai de quoi le prouver.

Éliante

Oh ! Je vous en défie.

Clarice

Puisque vous le prenez avec moi sur ce ton, Je tiens entre les mains un billet que Damon Vous écrit.

Éliante

Imposture.

Clarice

Oh ! La Lettre est réelle, Et prouve clairement votre ardeur mutuelle. J'ai de plus un garant qui vous l'attestera.

Éliante

Quel garant ?

Léandre

Je frémis !

Clarice

C'est Monsieur que voilà.

Léandre

Je suis pris, pour le coup.

Éliante

Quoi vous avez l'audace...

Léandre

Qui ? Moi ? Je ne dis rien.

Éliante

Il faut parler en face.

Clarice

Oui, Monsieur, répondez nettement sur ce point.

Léandre

Permettez-moi...

Éliante

Non, non, vous n'échapperez point.

Clarice

C'est vous qui, de ses feux m'avez appris l'histoire.

À Clarice.

Léandre

Payons d'effronterie. Ah ! Ménagez sa gloire.

Éliante

Vous dites qu'en secret Damon est mon amant?

Léandre

Ce n'est pas votre faute, et le mal n'est pas grand. Pouvez-vous empêcher qu'il ne vous trouve aimable?

Éliante

Rien n'est plus faux.

Clarice

Monsieur est un témoin croyable, Puisqu'il sert vos amours.

Léandre

Ce n'est que comme ami.

Clarice

Parlez ; il ne faut pas s'expliquer à demi.

Léandre

Vous me dispenserez d'en dire davantage.

Éliante

Oh ! Vous m'éclaircirez sur un fait qui m'outrage.

Léandre

Mais que la chose soit ou qu'elle ne soit pas, Le soupçon fait toujours honneur à vos appas.

Éliante

Non, il me fait plutôt une immortelle injure.

Clarice

Ce n'est pas un soupçon, c'est une chose sûre.

Éliante

Je prétends le détruire.

Clarice

Il faut le confirmer.

À Eliante.

Léandre

À quoi bon l'éclaircir ? Pourquoi vous alarmer ? Une belle, à vingt ans pour l'amour est formée, Son état est d'aimer autant que d'être aimée ; De soumettre un amant elle doit s'applaudir, C'est de n'en avoir point qu'elle aurait à rougir.

Éliante

Quelle raison vous porte à forger cette histoire ?

Léandre

Célébrer vos amours, c'est chanter votre gloire.

Scène 14

Marton, Éliante, Clarice, Léandre

Marton

La Marquise est déjà dans le salon voisin, Madame, et vous attend les cartes à la main.

Éliante

Il faut auparavant que ce Monsieur s'explique.

Clarice

Sans doute.

Léandre

Y songez-vous ? Devant un domestique ?

Éliante

Non, non, je ne crains rien ; mon coeur est innocent.

Clarice

Parlez, pour la punir.

Léandre

Eh ! La Marquise attend.

Scène 15

Éliante, Clarice, Léandre

Éliante

Dites, avec Damon m'avez-vous jamais vue ?

Clarice

Plaisante question!

Éliante

D'où vous suis-je connue?

Clarice

Monsieur, je vous l'ai dit, est votre confident, Et de vos billets doux, le porteur obligeant.

Léandre

C'est le premier qu'on m'a chargé de lui remettre.

Éliante

Vous osez soutenir...

Léandre

Oh ! C'est sans vous commettre ; Vous prenez mal la chose : elle est flatteuse au fonds.

Éliante

Flatteuse ? Quel discours !

Léandre

De tout je vous réponds; Mais craignez la Marquise ; elle peut vous entendre ; Le venin de sa langue est prompt à se répandre. Vous savez qu'elle donne à tout un mauvais tour, Cette histoire bientôt serait celle du jour : Vous devez toutes deux vous taire par prudence.

Scène 16

Marton, Léandre, Clarice, Éliante

Marton

Madame, la Marquise est dans l'impatience, Et murmure tout haut d'attendre si long-temps.

Léandre

La Marquise a raison; c'est se moquer des gens.

Marton

Mesdames, près de vous si son instance est vaine, De venir vous chercher elle prendra la peine.

Léandre

Allez faire au plutôt votre médiateur. Je vous laisse.

Clarice

Arrêtez, il nous manque un Acteur.

Éliante

Je veux qu'il m'éclaircisse.

Clarice

Après notre partie.

Éliante

Il me tarde déjà qu'elle ne soit finie, Ah ! Que je vais souffrir

Clarice

Que je vais m'ennuyer ?

Léandre

Que je vais enrager !

Marton

Le voilà prisonnier.

Acte III

Scène 1

Marton, La Fleur

Marton

Grand et vif démêlé que Léandre a fait naître Et qui va devenir favorable à ton Maître. Tu connais Éliante ?

La Fleur

Oui.

Marton

Madame, aujourd'hui, Lui reproche d'avoir une intrigue avec lui Éliante le nie et s'obstine à confondre Léandre qui l'a dit, et qui n'ose répondre. Ce débat, par l'attrait d'un quadrille attendu, Sans être terminé vient d'être suspendu. Notre homme cependant est gardé par ces Belles: Il perd tout son argent, qui pis est, avec elles. Cette perte pour lui me fait mal augurer. Déjà le dernier tour est tout prêt d'expirer. A leur nouvelle instance il va se voir en bute, Et je ne sais comment finira la dispute.

La Fleur

Il mérite sa peine, et je m'en réjouis; Dans les pièges qu'il tend, puisse-t-il être pris!

Marton

Ils tournent contre lui, grâce à son stratagème. Ma Maîtresse est jalouse, ergo, ma Maîtresse aime. Pour la mieux enchaîner, il faut dans son erreur, Que ton Maitre nourrisse et confirme son coeur.

La Fleur

A suivre ce conseil, il n'aura pas de peine, Puisqu'il est résolu de prendre une autre chaîne, Il dit qu'elle aime ailleurs, qu'il n'en peut plus douter; Et que pour son repos il prétend l'imiter.

Marton

Il a tort maintenant de la croire volage.

La Fleur

Mais il en a, dit-il, en main un témoignage Qui porte l'évidence et la conviction, Rien ne peut plus changer sa résolution.

Marton

C'est un piège nouveau qu'aura dressé Léandre. Mais tant mieux pour Damon, qu'il s'y soit laissé prendre, Aux regards de Clarice, il n'en jouera que mieux. Je n'ai garde vraiment, de dessiller ses yeux. Leur erreur mutuelle est un bonheur extrême, Et sera plus pour lui que la vérité même. Tout ce que je souhaite est de le voir ici.

La Fleur

Tu ne languiras pas, Marton ; car le voici.

Scène 2

Damon, Marton, La Fleur

Damon

De ta Maîtresse enfin j'imite l'inconstance. Ce changement flatteur me transporte d'avance. Il fait tout mon espoir et mon unique soin : Quel plaisir pour mon coeur de l'en rendre témoin !

Marton

De quel objet ce coeur devient-il la conquête?

Damon

Mais l'embarras du choix est tout ce qui m'arrête. Vingt-Beautés, tour-à-tour, m'ont passé par l'esprit, Jusques à ce moment aucune ne me rit. Mais toi-même, Marton, aide mon coeur, de grâce, A faire promptement ce choix qui m'embarRasse.

Marton

Volontiers.

La Fleur

Pour former ces nouvelles amours, Je veux aussi, Monsieur, vous prêter mon secours ; J'ai du goût, et connais des Dames qu'on respecte.

Damon

En venant de ta part, leur vertu m'est suspecte.

La Fleur

Cydalise, Monsieur, plairait-elle à vos yeux ?

Damon

je ne saurais souffrir son dehors précieux.

La Fleur

Et Lucinde ? Elle est douce.

Damon

Oui, si douce et si bonne Qu'elle n'a jamais pu désespérer personne.

Marton

Célimène est bien faite.

Damon

Elle a trop de hauteur.

La Fleur

Flore a de l'enjouement.

Damon

Je hais son ris moqueur.

Marton

Choisissez la Marquise, elle est vive et piquante.

Damon

Oui, mais elle est Marton, railleuse et médisante.

La Fleur

Isabelle est jolie.

Damon

Elle a l'air trop Bourgeois.

Marton

Vous aimerez Daphné.

Damon

Son visage est Gaulois.

La Fleur

Et Mélite, Monsieur ?

Damon

Dans son air faux et mince Je lui trouve un maintien d'Actrice de Province.

Marton

Hortense, son port noble est par-tout remarqué.

Damon

Elle a pour la Finance un penchant trop marqué.

Marton

Oh ! Pour le coup, Monsieur, vous êtes difficile, Je ne vois plus personne à la Cour, à la Ville.

La Fleur

Il trouvera, peut-être, Éliante à son gré.

Damon

Éliante ?

La Fleur

Oui, Monsieur.

Damon

Mais, tout considéré, J'aime son air modeste, elle est jeune, elle est belle. Il est vrai que Clarice a plus de grâces qu'elle. Clarice, en sa personne a le je ne sais quoi : Mais son coeur est volage, elle est laide pour moi. Je préfère Éliante, et lui donne la pomme; Elle a tout ce qui doit fixer un honnête homme : Il me tarde déjà de lui faire ma cour.

Marton

Vous n'irez pas bien loin, l'Objet de votre amour Est à deux pas.

Damon

Où donc ?

Marton

Dans la chambre prochaine.

Damon

Tant mieux ! Déjà vers elle un doux penchant m'entraîne Je veux, je veux, Marton, en ce moment flatteur Faire aux yeux de Clarice éclater mon ardeur. Elle est fière, orgueilleuse; elle en sera piquée : Et le plaisir de voir sa vanité choquée, Deviendra pour mes yeux un spectacle charmant ; Je ne puis me venger d'elle plus noblement.

La Fleur

J'applaudis votre idée, en bien elle me frappe.

Marton

Et je l'approuve aussi.... Mais Léandre s'échappe.

Scène 3

Léandre, Damon, Marton

Léandre

De peut d'être arrêté, hâtons-nous de sortir.

Damon

Léandre, arrêtes-donc.

Léandre

Je n'ai pas le loisir.

Damon

Non, tu m'écouteras; la chose t'intéresse.

Léandre

Je ne saurais, te dis-je, une affaire me presse.

Marton

Il serait mieux ailleurs.

Damon

J'aurai fait en deux mots. Sans craindre désormais de troubler mon repos, Tu peux aimer Clarice, et mon coeur y renonce.

Léandre

Tu me l'as déjà dit.

Damon

Et de plus, je t'annonce Que je viens sur le champ de faire un autre choix.

Léandre

J'en suis vraiment charmé. Mais laisses-moi.

Damon

Je crois Que quand tu le sauras il aura ton suffrage. Apprends donc qu'Eliante est l'Objet qui m'engage.

Léandre

Éliante ?

Damon

Oui. Pourquoi parois-tu donc surpris ? Éliante est aimable.

Léandre

Il est vrai : mais tu ris !

Damon

Non.

Léandre

Ah ! Marton l'a mis au fait de l'aventure.

Damon

J'en suis très amoureux ; c'est moi qui te l'assure.

Léandre

Je vois qu'on t'a parlé, mais tu m'excuseras.

Damon

je ne puis t'excuser de ne me croire pas.

Léandre

Tu l'aimes ?

Damon

Oui, te dis-je; et j'ai parlé sans feinte.

Haut.

Léandre

Son air me détrompe et dissipe ma crainte. Ton coeur, s'il est ainsi, ne pouvait choisir mieux Ni pour toi, ni pour moi.

Damon

La Belle est en ces lieux, Et je cours de ce pas lui dire que je l'aime; Tu vas de mes transports être témoin toi-même.

Léandre

Saisis un meilleur temps pour déclarer ton feu ; C'est chez elle qu'il faut faire un pareil aveu.

Damon

Apprends-m'en la raison ?

Léandre

Si tu veux me conduire, Tout en chemin faisant, je pourrai t'en instruire: Je ne vais qu'à deux pas. Viens, suis-moi.

Damon

Je le veux.

Scène 4

Marton

Marton

Il fuit très à-propos ; les voilà toutes deux.

Scène 5

Éliante, Clarice

Éliante

Oui, Léandre confus prouve la calomnie, Et sa fuite, à vos yeux, déjà me justifie.

Clarice

Écoutez ; j'ai poussé la vivacité loin, Et je devais plutôt vous parler sans témoin. De notre démêlé sa présence est la cause, Et sans lui, votre coeur m'eût déclaré la chose. Marton, éloignez-vous.

Scène 6

Clarice, Éliante

Clarice

Je suis seule à présent : Avouez pour Damon votre tendre penchant: Je demande de vous ce trait de confiance, Et vous pouvez compter sur un profond silence; Votre propre intérêt vous y doit engager, Et vous avez besoin de guide en ce danger.

Éliante

Je n'avouerai jamais ce qui n'est pas, Clarice : J'en atteste le Ciel, et je veux qu'il m'en punisse, Si je sens pour Damon le plus petit retour, Et si jamais lui-même il m'a parlé d'amour.

Clarice

Mais cette Lettre enfin que je vous ai montrée, Est de vos feux secrets une preuve assurée.

Éliante

Non, jamais ce Billet ne fut écrit pour moi.

Clarice

Mais le Porteur lui-même...

Éliante

Est de mauvaise-foi ; Et Léandre a surpris votre esprit trop crédule.

Clarice

Se peut-il qu'à ce point votre âme dissimule ? Quoi! C'est peu d'employer l'appui d'un faux serment Vous démentez encore un écrit convaincant ? Puisqu'à mon amitié vous faites cette injure, Je ne dois plus garder avec vous de mesure : Je saurai vous punir de votre désaveu ; Votre histoire, Éliante, éclatera dans peu : Vous affecter en vain de la tenir secrète; Du Billet de Damon lecture sera faite.

Éliante

Un tel emportement part d'un esprit jaloux. Apprenez qu'il me fait bien moins de tort qu'à vous ; Et qu'il met en plein jour cette faiblesse extrême Dont votre coeur m'accuse, et qu'il nourrit lui-même. Si vos sens n'étaient point livrés à cette ardeur, Vous obstineriez-vous, avec tant de chaleur, A m'arracher l'aveu d'un amour que je nie ? Et me noirciriez-vous, lorsque le sang nous lie? Vous en croiriez plutôt le serment que je fais ; Et l'amitié, tout haut, prendrait mes intérêts. Mais d'un aveugle amour vous n'êtes point maîtresse. J'excuse ; et qui plus est, je plains votre faiblesse. Pour détromper vos sens, je n'épargnerai rien : Votre repos l'exige encore plus que le mien. Pour faire à vos regards briller mon innocence, Je voudrais que Damon parût en ma présence ; Madame, vous verriez, par l'aveu de son coeur ; Quel outrage me fait votre jalouse erreur.

Scène 7

Damon, Éliante, Clarice

Damon

Non, tes discours sont vains, c'est devant l'infidèle Que je veux déclarer ma tendresse nouvelle.

Éliante

Il vient ; je m'en rapporte à sa décision.

Clarice

Votre amour est trop sûr de sa discrétion.

Éliante

Venez m'aider, Monsieur, à détromper Clarice. Du crime qu'on m'impute, on vous fait le complice. Si l'on blesse ma gloire, on attaque vos feux : Désabusés son coeur pour l'honneur de tous deux. Elle croit fermement, sur la foi de Léandre, Que nous sommes liés par un commerce tendre. A l'entendre parler je reçois tous vos voeux ; Vous êtes mon amant, et mon amant heureux.

Damon

Madame, ce discours, puisqu'il faut vous le dire, Est trop flatteur pour moi, pour oser le détruire ; La première partie est vraie exactement, Et rien n'est plus certain que je suis votre amant.

Clarice

Le nierez-vous encore, quand lui-même il l'avoue ?

Éliante

Je ne sais où j'en suis ! Et sans doute on me joue ! Pouvez vous bien, Monsieur, dire que vous m'aimez ?

Damon

Je puis le déclarer, puisque vous me charmez : Je mentirais, Madame, en disant le contraire.

Clarice

Je lui sais gré, du moins, d'être franc et sincère.

Éliante

Un aveu si fatal me met au désespoir !

Damon

Quoi l'amour le plus pur qu'un homme puisse avoir Doit-il être pour vous une si grande offense ?

Éliante

Oui : c'est un coup mortel dans cette circonstance. Vous confirmés par-là, ce qu'on m'ose imputer, Et secondés les coups qu'on tache à me porter, Grâce à l'Histoire, enfin, que l'imposture a faite, L'aveu de votre amour fait croire ma défaite : Et pour mes Ennemis c'est une autorité.

Damon

Je vous aime : voilà l'exacte vérité ; Mais, que je sois aimé, ce bruit est une fable ; Je serais trop heureux, s'il était véritable !

Clarice

Les amants fortunés parlent tous sur ce ton, Et l'on connaît assez leur modeste jargon.

Éliante

Pourquoi feindre pour moi cette flamme fatale ? Vous savez qu'il est faux que je sois sa Rivale. Voulez-vous m'affliger ? Depuis que je vous vois, Vous me parlez d'amour pour la première fois. Et vous prenez encore, Monsieur, pour me le dire. Le temps, où cet aveu devient une satire.

Damon

Je ne puis en honneur, vous parler autrement. Je vous aime, il est vrai, d'aujourd'hui seulement : Mais je le jure ici, c'est pour toute ma vie !

Éliante

Voilà qui me confond !

Clarice

Et qui me justifie.

Éliante

Faut-il que vous m'aimiez aussi mal-à-propos ? Haïssez-moi plutôt, Monsieur, pour mon repos. Faut-il pour l'obtenir, que je verse des larmes ?

Damon

Ces pleurs, pour m'enflammer, sont de nouvelles armes.

Clarice

Les pleurs ne sont chez nous qu'un piège capiteux : Et l'on sait qu'à notre ordre ils coulent de nos yeux.

Éliante

Prenez-vous du plaisir à jouir de ma peine ?

Damon

Est-ce en attendrissants, qu'on inspire la haine ?

Éliante

Il est temps de finir un jeu cruel pour moi : Tous deux, pour un moment, soyez de bonne-foi.

Damon

Madame, je le suis, je hais la perfidie.

Clarice

C'est trop, vous-même ici jouer la Comédie : D'une fausse douleur dépouillez les dehors, Et livrez-vous plutôt à vos tendres transports. Votre amant vous adore, et tout haut le déclare. Jouissez à longs traits d'un triomphe si rare : Le plaisir d'être aimée, est le plus grand de tous ; On doit tout immoler à ce bonheur si doux. Qu'importe de nos feux qu'on raconte l'histoire ? L'Amour fait son profit du déchet de la gloire ; Cette perte légère, il sait nous en payer, Et quand il est heureux, il fait tout oublier !

Éliante

Quoi ! C'est peu contre moi d'armer la calomnie, Vous joignez à l'insulte encore l'ironie ? Mais des coups si grossiers ne sauraient m'outrager. Je vous méprise assez, pour ne pas me venger. Je ne m'afflige plus : je reprends l'assurance, Et la tranquillité qu'inspire l'innocence. Je brave désormais l'artifice imposteur : J'ai pour moi, ma vertu, ma conduite et mon coeur. Mon âme, sur le temps qui met tout en lumière, Du soin de l'éclairer se remet toute entière. Des traits calomnieux il me justifiera ; Sur leurs propres Auteurs il les rejettera, Et fera voir à tous que leur main prompte à nuire, Peut noircir la sagesse, et jamais la détruire. Adieu.

Scène 8

Clarice, Damon

Clarice

Ce vain discours ne saurait m'imposer.

Damon

D'un crime imaginaire osez-vous l'accuser ? La vérité m'oblige à prendre sa défense.

Clarice

Vous êtes son amant.

Damon

Grâce à votre inconstance.

Clarice

Peut elle être innocente, après un tel aveu ?

Damon

Éliante n'est pas coupable de mon feu ; Elle en est la victime et non pas la complice. Je dois à sa vertu rendre cette justice. Vous lui faites, Madame, un outrage mortel, Et mon coeur qui l'adore est lui seul criminel.

Clarice

Épargnez-vous les frais de cette Apologie. Votre bouche, Monsieur, en vain la justifie ; J'en crois mieux votre main, et ses traits sont plus vrais ; Ils déposent contre-elle, et lui font son procès.

Damon

À cet énigme-là, je ne saurais répondre.

Clarice

J'ai de quoi l'éclaircir, et de quoi vous confondre : La Lettre...

Damon

À cet écrit ma main n'a point de part ; Elle est sans artifice, et mon coeur est sans fard.

Clarice

Vous seul, êtes l'auteur d'une lettre si tendre.

Damon

Il n'appartient qu'à vous d'en écrire à Léandre.

Clarice

Ne nous écartons point : point de digression : Attachons-nous au point dont il est question. Il s'agit d'un Bille où votre âme enchantée Étale ses transports ; j'y suis même citée : Mes passions : vous rendez, à cet objet si doux, Grâces fort tendrement de ses bontés pour vous.

Damon

Oh ! Lettre chimérique.

Clarice

Elle est vraiment réelle : Et pour vous le prouver, lisez, coeur infidèle.

Damon

Ô Ciel ! C'est le Billet que Léandre, en ces lieux, M'a fait tracer tantôt pour ce Duc amoureux.

Clarice

L'Ingrat est convaincu, sa surprise l'annonce !

Damon

Mais n'en témoignons rien.

Clarice

Quelle est votre réponse À ce Poulet charmant ?

Damon

Madame, la voilà : Connaissez-vous la main d'où part ce billet-là ? Vous n'auriez jamais cru ma réplique si proche.

Clarice

Perfide ! Il vous sied bien de m'en faire un reproche, Quand cet écrit fait voir l'excès de mon amour.

Damon

Il est vrai, votre flamme y brille en tous son jour.

Clarice

Oui ; mais c'est, par malheur, c'est pour une âme ingrate, Et pour un coeur sans foi, que cette ardeur éclate.

Damon

Il vous a déjà fait une infidélité ? Mais je ne vous plains pas, vous l'avez mérité : Vous êtes, après tous, du même caractère ; Léandre est inconstant, et vous êtes légère.

Clarice

Pourquoi nommer Léandre ? Il n'a que faire là : Votre mauvaise foi se dévoile en cela.

Damon

Qui ? Moi ! J'accuse juste : il a votre tendresse, Madame ; et c'est à lui que le Billet s'adresse.

Clarice

Qui peut vous l'avoir dit ?

Damon

C'est lui-même ; et sa main Me l'a remis tantôt : comme un garant certain De sa bonne fortune et de votre inconstance.

Clarice

Se peut-il que Léandre ait eu cette impudence. Quand la Lettre est pour vous, quand j'ai chargé Marton Moi-même ce matin de vous l'envoyer.

Damon

Bon.

Clarice

Vous ne me croyez pas? Mais je veux vous convaincre Un doute si frivole est trop facile à vaincre, Marton ?

Scène 9

Marton, Clarice, Damon

Marton

Que veut Madame ?

Clarice

Approchez au plus tôt : Ne vous ai-je pas dit de remettre tantôt Ce billet à Monsieur.

Haut.

Marton

Je demeure confuse. Il est vrai ; mais...

Clarice

Eh bien !

Marton

Je vous demande excuse : Par un malheur fatal je ne l'ai pas rendu.

Clarice

Qu'en avez-vous donc fait ?

Marton

Ma foi, je l'ai perdu.

Clarice

Comment, perdu ?

Damon

La Lettre est pourtant arrivée Jusqu'aux mains de Léandre.

Marton

Il faut qu'il l'ait trouvée.

Damon

Il dit qu'il l'a reçue.

Marton

Ah ! Quelle fausseté ! Pour vous brouiller ensemble, il s'en est donc vanté ? Marton est du contraire un témoin véritable, Et ce n'est qu'au hasard qu'il en est redevable : Comme il est sans adresse, il l'aura supposé : Dans ce mensonge heureux tout l'a favorisé.

À Damon.

Clarice

C'est la faute, Marton de votre négligence. Son rapport cependant fait voir mon innocence.

Damon

Il n'est pas suffisant dans cette occasion ; Pour croire, j'ai besoin d'une conviction : Il faut qu'absolument Léandre me la donne.

Clarice

Il vous la donnera, je vous le cautionne: Mais cet autre Billet, comment votre art subtil, A mes yeux maintenant, le justifiera-t-il? Répondez, irez-vous contre votre écriture ? Ferez-vous un serment ?

Damon

Non, je serais parjure.

Clarice

Ah! D'infidélité vous voilà convaincu ; Vous aimez Éliante.

Damon

Il est vrai, je l'ai dû. Un mépris si marqué, vos égards pour Léandre, M'ont forcé, malgré moi...

Clarice

D'écrire ce billet ?

Damon

Sans être criminel, Madame, je l'ai fait. Sachez...

Clarice

Je ne veux pas en savoir davantage, Vous êtes un ingrat, vous êtes un volage.

Damon

Je suis prêt, sur ce point, à me justifier.

Clarice

Non, les raisons qu'ici vous voulez employer, Ne sont que pour sauver l'honneur de ma Rivale.

Damon

Je prétends vous tirer d'une erreur si fatale.

Marton

Son amour est nourri Monsieur, par cette erreur ; Vous risquez de l'éteindre, en détrompant son coeur ; Je la connais.

Damon

La Lettre enfin...

Clarice

Est convaincante : L'Amour vous l'a dictée en faveur d'Eliante, Mes yeux ont-ils besoin de plus grande clarté ? Ma Rivale l'emporte, et pour ma vanité, C'est un affront sanglant qu'aucun autre n'approche : Son triomphe est pour moi le plus cruel reproche; Il livre mes attraits à des mépris certains; Je lui dois arracher la victoire des mains.

Damon

Si vous voulez m'entendre, il vous sera facile...

Clarice

Il n'est plus question d'un discours inutile. Pour m'apaiser, Monsieur, et pour tout réparer, Il n'est qu'un seul moyen que je vais déclarer ; C'est de sacrifier Éliante à ma flamme ; Rompez, et sans retour, avec elle.

Damon

Madame...

Clarice

Je l'exige ; et je fais le serment le plus fort Que ma main sur le champ va payer cet effort. Je franchis, pour l'honneur de ma fierté blessée, Un pas où l'amour seul ne m'eût jamais forcée.

Damon

Ce prix est trop charmant pour ne pas l'accepter; Des bienfaits de l'Orgueil l'Amour va profiter : D'Eliante, mon coeur vous fait le sacrifice, Et promet hautement de n'aimer que Clarice. Daignez tout oublier en faveur d'un époux.

Clarice

Moi-même je m'oublie en un moment si doux.

Marton

Vous triomphez enfin, et l'amour est le maître.

Scène 10

Léandre, Clarice, Marton, Damon

Léandre

Éliante est partie, et je puis reparaître.

Clarice

Ah ! Léandre, je suis dans le ravissement ! Vous êtes mon ami, faites-moi compliment. J'ai vaincu ma Rivale, et n'en suis plus jalouse ; Il me la sacrifie enfin, et je l'épouse. C'est pour triompher d'elle, et pour l'humilier, Que je me détermine à me remarier : L'amour propre offensé, rend ce noeud nécessaire.

Léandre

Ah! Madame, arrêtez. Ô Ciel! Qu'allez-vous faire ? Si par un trait d'orgueil vous épousez Damon ; Vous en êtes la dupe.

Clarice

Eh ! Par quelle raison !

Léandre

Puisqu'il faut, malgré moi, que je vous désabuse, L'intrigue d'Eliante est un fruit de ma ruse.

Clarice

Comment ! Elle serait de votre invention ?

Léandre

Oui, c'est à moi qu'il a cette obligation.

Clarice

Mais le billet, Monsieur, que vous m'avez fait lire ?

Léandre

Pour un Duc supposé, Damon a cru l'écrire, Et je l'ai, par adresse, arraché de ses mains, Pour fonder mon Roman.

Marton

Le tour est des plus fins.

Clarice

Votre art fait mon bonheur, je vous en remercie : De mes vrais sentiments, il m'a seul éclaircie ; Et fixant mon esprit, pour la première fois, Vers l'amant le plus digne a fait pencher mon choix. Si je ne rétractais, je serais sans excuse, Ma raison affermit ce qu'a fait votre ruse.

Damon

Non, je ne puis assez, mon cher, en ces moments, T'exprimer mes transports et mes remerciements Des mains de mon Rival, je tiens l'objet que j'aime, Et, qui plus est, il m'a justifié lui-même.

Marton

Pour avoir dans vos feux un succès achevé, Rendez-moi le billet que vous avez trouvé.

Clarice

Le seul regret que j'ai, dans le sort qui m'enchante, C'est d'avoir attaqué la gloire d'Eliante. Léandre est a l'excès criminel en ce point, Et c'est ce que mon coeur ne lui pardonne point.

Damon

De ce crime aujourd'hui, mon bonheur le châtie, Et tout haut d'Éliante, il fait l'apologie.

Scène 11

Arlequin, Clarice, Damon, Marton, Léandre

Arlequin

Voilà les violons que vous avez mandés, Monsieur.

Clarice

À quel propos les a-t-il commandés ?

Damon

Il a fait contre moi le pari d'une fête, Qu'avant la fin du jour vous seriez sa conquête ; Mais la forme n'a pas prévalu sur le fonds, Et c'est lui qui, pour moi, paiera les violons.

Marton

À danser de bon coeur, oh, pour moi je m'apprête.

Clarice

Vous nous donnez le Bal ! Mais rien n'est plus honnête !

Léandre

Il n'est point de réplique à de tels incidents, Et l'Amour, par arrêt, me condamne aux dépens !

Scène Dernière

Marton, La Fleur, Arlequin

Marton

Approchez tous les deux.

La Fleur

Ah ! Le coeur me palpite Et je crains d'être exclus par mon trop de mérite.

Arlequin

Moi je crains d'être heureux, c'est ce qui me retient.

Marton

Il est temps de choisir l'époux qui me convient, Et la chose pesée avec un soin extrême, Au seul poids du bon sens, auteur de mon système, C'est La Fleur dont je dois récompenser les soins : Le plus sot est celui qui croit l'être le moins.

La Fleur

Prétexte pour m'avoir, et j'entends l'ironie.

Arlequin

Ma gloire est satisfaite, et ma crainte est bannie.

Divertissement

Arlequin

On danse.

VAUDEVILLE.

Arlequin

Je suis dans une juste alarme ; Si ma crainte ne vous désarme, Je vais perdre en ce moment-ci, Messieurs, j'ai gagé qu'à l'ouvrage Vous donneriez votre suffrage ; Faites-moi gagner le pari.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.