Le Songe de Molière
Scène 1
Madeleine Béjard, Molière
Ils entrent ensemble ; Molière rêvant, Madeleine admirant la richesse de l'appartement.
Attirant Molière vers la fenêtre.
Madeleine Béjard
Je ne m'étonne pas que le duc d'Epernon De seigneur magnifique ait mérité le nom... Sa demeure est vraiment un palais... c'est superbe! Le beau jardin !... Vois-tu l'eau qui s'élance en gerbe ?... Qui retombe en cascade ?...
Molière
Oui... j'en trouve l'effet Merveilleux...
Madeleine Béjard
Et, là-bas... Ce dieu Pan ?....
Molière
Oh ! parfait !... J'aime, sur un vieux marbre, à voir courir le lierre...
Madeleine Béjard
Tu ne regardes pas... Ah ! Molière ! Molière ! Ta pensée est ailleurs... Mais conviens, avec moi, Que le duc, dans Bordeaux, est logé comme un roi ; Que l'Illustre Théâtre, en devenant son hôte, Reçoit du noble Sire une faveur très haute, Et qu'enfin cet honneur, dont chacun à sa part, On le doit tout à moi, Madeleine Béjart.
Molière
Ton crédit, chez le duc, n'est pas chose nouvelle... C'est un chaud protecteur...
Gaiement.
Madeleine Béjard
Toujours, dans ta cervelle, Des papillons noirs ?... Fi ! c'est laid d'être jaloux... Voyons... devant le duc, ce soir, que jouons-nous ?
Molière
Je voulais débuter par une tragédie, Mais la veine héroïque en moi s'est refroidie.
Madeleine Béjard
Refroidie ?... Ah ! mon cher, tu te flattes... Son feu Ne te brûla jamais.
Molière
Hélas ! J'en fais l'aveu... Oui, la muse tragique à ma voix est rebelle : Ma Thébaïde en est une preuve nouvelle.
Madeleine Béjard
C'est plat... Tu cours en vain après le merveilleux...
Molière
Ma tragédie est morte en naissant...
Madeleine Béjard
Eh ! tant mieux ! L'Olympe reste sourd, quand ta plume l'évoque ? Laisse dormir les dieux et sois de ton époque ! À toi, la comédie... Elle te tend les bras... Prends son masque et son fouet... Tu les illustreras... Souveraine, elle livre à ta veine féconde Les vices, les travers, le coeur humain... le monde !
Molière
Mais le monde à mon coeur inspire le dégoût ; La force y fait la loi, l'injustice est partout ; Je ne puis fréquenter ni la Cour, ni la ville, Sans y trouver matière à m'échauffer la bile. Ma raison se récrie aux choses que je vois, Quand ce n'est pas l'honneur qui se révolte en moi ! Que de fois, indigné de ce que j'entends dire, Pour ne me point fâcher je m'efforce de rire !...
Madeleine Béjard
Ris donc... mais sur la scène, où tes plaisants pinceaux Deviendront la terreur des fourbes et des sots... Les répréhensions sont des armes usées ; Il faut livrer le vice aux publiques risées, Si l'on veut que le vice expire sur le champ. Insensible à la voix du remords, le méchant Devant la raillerie avec effroi recule : On veut être mauvais, mais non pas ridicule ! Ris donc... Et, salué par tous les nobles coeurs, De ton siècle, en riant, tu châtieras les moeurs... Va, crois en la Grésinde (ainsi que l'on me nomme), L'oeil d'une femme est prompt à lire dans un homme ; Le génie aisément se révèle à l'amour ; Je t'aime... et te juger fut l'affaire d'un jour. Ton esprit soucieux, qui lui-même s'observe, Ta bile qui déborde en satirique verve, Ton courage debout devant la vérité, Ton visage éloquent, ton geste médité, L'ironie aiguisant ses traits dans ton sourire, À mon oeil exercé cela pourrait suffire, Si j'ignorais encor tes comiques essais, Pour voir en toi l'honneur du Théâtre-Français
Molière
Malheureuse... tais toi... Tu vas me faire croire Au laurier populaire... au génie... à la gloire !...
Madeleine Béjard
Je veux te faire croire à toi-même...
Molière
Oh ! mon Dieu ! Je sens mon coeur brisé... ma cervelle est en feu... Ah ! Que sortira-t-il de ce brûlant délire ?...
Madeleine Béjard
Des chefs-d'oeuvres !
Molière
Grésinde !
Madeleine Béjard
Il se suffit de rire Pour t'immortaliser.
Molière
Je rirai...
Madeleine Béjard
Mais il faut Rire pour faire rire... en public et tout haut.
Il s'assied dans le fauteuil.
Molière
Eh ! bien, soit !... Est-ce donc chose si difficile Que de rire aux éclats d'un bourgeois imbécile, Qui, singeant au rebours l'homme de qualité, Travestit la noblesse en plate vanité ? Faut-il de grands efforts pour livrer au sarcasme L'amour, chez un barbon, luttant avec un asthme ? Le jargon précieux d'un tendron suranné ? Les impromptus moisis d'un rimeur forcené ? La jactance d'un fat affichant sa maîtresse ? Les soupirs onctueux d'une prude en détresse ? La soif du gain qui fait de l'avare un fripon ? L'impertinent orgueil d'un auteur en jupon ? Je rirai de ceux-là... je rirai de bien d'autres. De vous qui, d'Esculape homicides apôtres, Assassinez en règle, armés publiquement Du droit de l'ignorance et de l'entêtement !... De vous qui, saintement, convoitez notre femme ; Qui nous déshonorez... pour le bien de notre âme ; Et, mains jointes, d'un air confit en oraison, Dans l'intérêt du ciel pillez notre maison !... Oui, marchands d'antimoine ; oui, pieux hypocrites, J'égalerai mon rire à vos puissants mérites. Il réserve à vos fronts de suprêmes pâleurs... Mais que ce rire-là me coûtera de pleurs !...
Madeleine Béjard
Poquelin !
Il se lève.
Molière
Va, je sais où conduit la satire, Et quel profit toujours l'honnête homme en retire. Le pédant effronté, l'hypocrite hideux, Ne pardonnent jamais à qui fait rire d'eux ; Le ridicule aboie à l'auteur qui le joue, Et le vice, en passant, le salit de sa boue !... Mais nul homme ne vient au monde sans avoir Sa mission... La fuir, c'est faillir au devoir ! Peut-être que sans toi j'eusse oublié la mienne... Merci... De ton amour que la force me vienne ! Car le théâtre aussi peut avoir son martyre : J'ai besoin d'être aimé pour savoir mieux souffrir !
Madeleine Béjard
Mais je t'aime, Molière... et d'un amour bien tendre, Bien vif... À plus d'amour tu ne saurais prétendre... Je t'aime... et te serai fidèle, comprends-tu, Fidèle... par orgueil... si ce n'est par vertu.... J'ai révélé Molière à Molière lui-même ; Et c'est, en toi, ta gloire et la mienne que j'aime... Me crois-tu ?...
Molière
Je te crois... C'est que je suis jaloux De tous ces grands seigneurs qui te font les yeux doux.
Madeleine Béjard
Ils en sont pour les frais de leurs douces oeillades... Mais l'heure fuit... je vais revoir nos camarades...
Molière
Que répèterons-nous ?... Les Docteurs rivaux ?...
Madeleine Béjard
Non. Il faut un mets plus fin pour le duc d'Épernon... Le Dépit amoureux...
Molière
La pièce est incomplète, Et trois actes entiers sont encor dans ma tête...
Madeleine Béjard
Oui... mais nous en savons un par coeur...
Molière
Des lambeaux !
Elle sort.
Madeleine Béjard
Eh bien ! Nous les jouerons... Les vers en sont fort beaux ; Et notre due aura la faveur singulière D'applaudir, au début, le comique Molière !
Scène 2
Molière
Il s'appuie à la table et rêve. — Musique en sourdine.
Se levant.
Une pause.
Une pause.
Il s'assied à gauche.
Entre Madeleine.
Molière
Quelle exaltation !... Et d'un amour puissant, C'est, à n'en pas douter, le véritable accent... Elle fait mon tourment... et, cependant, je l'aime... Mon coeur maudit les fers qu'il se forge lui-même... Tout est contraste en moi... l'humeur... la volonté... Je voudrais fuir la voie où le sort m'a jeté, Où ma vie en secret dans les larmes s'écoule, Et je sens le besoin du bruit et de la foule... Il me faut le théâtre et son rire moqueur, Pour y verser, le soir, le trop plein de mon coeur... À travers le chagrin, la fièvre, l'insomnie, Je marche où malgré moi me pousse mon génie... Si l'inspiration est un présent du ciel, Ah ! Pour qui la reçoit c'est un présent cruel ! Dans le sombre avenir, dont le rideau s'entr'ouvre, Le lointain de ma vie à mes yeux se découvre... L'envie et le mensonge, acharnés après moi, Me font payer bien cher l'amitié d'un grand roi... Chaque vers où le vice est fouetté par ma plume Me crée un ennemi dont la rage s'allume... La calomnie ardente à souiller ma maison, Répand sur mes amours son plus acre poison, Et, jusques au saint lieu, poursuivant sa victime, Dans mon titre d'époux elle dénonce un crime !... Plus s'accroît mon succès, plus mon laurier grandit, Plus l'histrion se change en mécréant maudit... Pourtant, je rends hommage aux vérités sacrées ; Oui... mais j'ai bafoué de vaines simagrées... Je suis un scélérat !... Des cordes ! Des fagots ! C'est faire injure à Dieu que rire des bigots! Eh ! Que vois-je ? Un cercueil... C'est le mien... quelques cierges L'escortent... Il est nuit... Deux charitables vierges Précèdent, en pleurant, le funèbre convoi... La cabale se tait devant l'ordre du roi... Le sol bénit reçoit ma dépouille mortelle... Ah ! du moins ma mémoire en paix dormira-t-elle ! Non... l'astre de Louis pâlit à son déclin ; Le soleil qui longtemps protégea Poquelin Se couche dans un ciel noirci par la tempête... Déjà l'hypocrisie a relevé la tête... Et, deux siècles plus tard, je l'aperçois encor De ma muse voulant ternir les ailes d'or... Mais l'épreuve du temps s'est faite... et je vous brave, Imposteurs !... Sur ma tombe épuisez votre bave... Pour honorer mes vers... pour les sauver du feu, J'aurai la voix du peuple... et c'est la voix de Dieu !... Comme le front me bat... J'ai la cervelle pleine De folles visions... Où donc est Madeleine ? Avec le duc peut-être... Ah ! Je vois que toujours, Poquelin, tu seras dupe de tes amours.
Scène 3
Madeleine Béjard, Molière
Madeleine Béjard
La répétition commence... Viens, Molière, Viens... Le Duc, se voilant des plis d'une portière, Écoute... Il s'y connaît... De ton esprit gaulois Viens décocher les traits... Viens montrer à la fois Ta science du coeur et ta fière ironie... Viens prêter au bon sens les ailes du génie.
Molière
Le duc écoute ?...
Madeleine Béjard
Il est tout puissant à la Cour.
Avec passion.
Molière
Je n'attends rien de lui... Mais tout de ton amour... Oh ! Prouve-le moi bien !... Car j'ai besoin d'y croire... Ton amour c'est ma vie... et c'est aussi ma gloire...
Madeleine Béjard
Grésinde t'appartient... Molière, sois heureux.
Molière
Achevons, maintenant, Le Dépit amoureux.