Scène 1
Dumont, Lise
Il sort, Marton entre aussitôt.
Dumont
Oui, ma fille, Dorval arrive ce soir même, Et dès ce soir, je prétends vous unir.
Lise
Et, dès ce soir, vous voulez que je l'aime ?
Dumont
Non ; je veux qu'il t'épouse, et l'amour peut venir Quand bon lui semblera.
Lise
Si Lise vous est chère, Ah ! Daignez retarder....
Il tire une lettre de sa poche, et lit.
Dumont
Une excellente affaire ! Non pas ; la retarder, c'est risquer son succès. Dorval est jeune et riche, il est fait pour te plaire, Et cet hymen, d'ailleurs, termine deux procès Qui, depuis quarante ans tant à moi qu'à mon père, Nous ont coûté, seulement en faux frais, Plus de cent mille francs avec leurs intérêts. À mes ordres en vain tu veux être rebelle ; Pour te persuader, voilà ce qu'on m'écrit. « Dorval est doux et sage, il a beaucoup d'esprit ; À ses moindres devoirs il fut toujours fidèle, Aux ordres de sa mère il fut toujours soumis ; Des jeunes gens il était le modèle, Et deviendra bientôt l'exemple des maris. » D'après cela, que peux-tu dire ?
Lise
Que ce portrait est beau, s'il est bien ressemblant ; Mais, par malheur, le peintre y prodigue souvent Des qualités que, d'avance, on admire ; Et cette illusion cause notre tourment Lorsque l'original est fait pour la détruire.
Dumont
C'est sort bien raisonner, d'honneur ; mais c'est en vain. Je prétends que ce soir mon projet s'exécute. Tu diras, si tu veux, que je te persécute, Je n'en irai pas moins mon train ; J'ai soixante ans, deux procès, une fille, C'est beaucoup trop, en vérité. En unissant Dorval à ma famille, Je mets fin aux soucis dont j'étais agité. L'occasion est belle, et j'en ai profité.
Lise
Mon père...
Dumont
Vains discours ! Cet hymen est sortable.
Lise
Sortable !
Dumont
Hé bien ?
Lise
Peut-on calculer le bonheur ? Il est d'un prix inestimable. Ah ! ce n'est pas de l'or que demande le coeur.
Dumont
Ma pauvre enfant, tu n'es pas raisonnable, Et ton aveuglement, d'honneur, me fait pitié. Va, va, le mariage est toujours agréable Quand la richesse est de moitié. Mais ceux que, sans fortune, un fol amour engage, Se repentent bientôt d'une sotte union. On voit alors l'amour plier bagage, Et l'ennui, pour jamais, habiter leur maison. Ce tableau de comparaison N'est pas mal fait, et doit te convaincre, j'espère.
Lise
Puisque vous l'exigez, mon père....
Dumont
Moi, je n'exige rien ; mais tu dois m'obéir. Dorval, je le répète, aujourd'hui doit venir, Entends-tu bien. Tandis qu'avec sa mère, Mon procureur et mon notaire, Nous réglerons vos intérêts, Dorval tâchera de te plaire. Pour signer le contrat, nous reviendrons après, Et c'est ainsi, je crois, que doit finir l'affaire. Adieu, ma chére enfant.
Scène 2
Lise, Marton
Elle sort.
Lise
Rien ne peut le fléchir.
Marton
Ah ! Le père cruel ! Voilà pour en mourir ; C'est une barbarie atroce, épouvantable. Nous forcer d'épouser un homme jeune, aimable...
Lise
Aimable ! Ils ont tout dit, quand ils ont dit ce mot ; Un homme à vingt-cinq ans, lorsqu'il n'est pas un sot, De la société peut faire le délice, Et souvent de sa femme il n'est que le tyran : N'ai-je pas, sous les yeux, l'exemple de Clarice ? On l'unit à Saint-Phar ; sa fortune, son rang, Et l'esprit qu'il joignait aux grâces de son âge, Promettaient à Clarice un bonheur sans nuage. Jusqu'au jour de l'hymen il en parut épris, Bientôt elle devint l'objet de ses mépris. Elle se plaint, sa plainte est vaine ; Elle a perdu ses droits sur cette âme inhumaine. Tandis que des plaisirs Saint-Phar suit le torrent, Qu'on excuse ses torts en faveur de son rang, Sa femme de l'envie est encor la victime, La retraite ne peut la soustraire à ses coups. On l'accuse, tout bas, des torts de son époux, À ceux qu'on lui suppose, on ajoute le crime : Voilà ce que j'ai vu, j'en crains autant pour moi.
Marton
Un exemple me fait pas loi. D'ailleurs, le mariage est une loterie, Les bons billets nous viennent au hasard. On les obtient, sans peine, étant jeune et jolie ; On n'a que les mauvais quand on y met trop tard.
Lise
Je dois être soumise aux ordres de mon père. Mais il ne veut que mon bonheur. C'est par bonté qu'il est sévère ; Et sans peine, Marton, je toucherai son coeur, Si je puis lui prouver que cet homme estimable De son épouse, un jour, peut faire le malheur.
Marton
Eh ! Comment lui prouver une chose incroyable ?
Lise
Dans ce projet tu pourras me servir ; Depuis qu'il est formé, mon âme est plus tranquille : Bannissons un chagrin qui devient inutile ; J'éprouverai Dorval ; allons il peut venir, Je connaîtrai son coeur, son caractère ; Mais je ne veux pas suivre une route ordinaire, Je ne veux pas cacher d'avance à mon époux Jusqu'au moindre défaut que je puis me connaître : Non, non, je veux les avoir tous ; Je suis vive, parfois, et je veux lui paraître Emportée à l'excès.
Marton
Eh ! Mais, y pensez-vous ? Il dira que, déjà, vous vous croyez sa femme.
Lise
La jalousie aussi peut entrer dans mon âme ; Elle pourra marcher avec la vanité. J'unis encor l'envie à la méchanceté, Je veux être à la fois médisante et coquette : Ce n'est point une nouveauté ; Le tableau terminé, mon épreuve est parfaite.
Marton
Et cette épreuve est folle, en vérité. Ne pas se réserver même une qualité ?
Lise
Pardonnez-moi
Marton
Laquelle ?
Lise
La franchise.
Marton
C'est : encore un défaut quand on a tous ceux-là ? ; L'art de les bien cacher serait plus à ma guise.
Lise
Précisément voilà le tort qu'on a. À se tromper tous deux d'avance on s'étudie ; Mais de sa propre ruse une femme est punie ; Elle a cru d'un amant s'assurer mieux le coeur. Devenu son époux, le voile se déchire ; Il ne reconnaît plus cet objet enchanteur, Qui sur son âme entière avait jadis l'empire. Avec la fin de son délire, Il voit la fin de son bonheur. Son épouse n'a plus le don de le séduire. Par le mépris, par la froideur, Il se venge bientôt d'une fatale erreur ; Et lorsqu'elle s'en plaint, il a droit de lui dire : Quand je vous adressai mes voeux, De mille qualités vous paraissiez pourvue ; Pas un défaut ne s'offrit à ma vue. Montrez-vous encore à mes yeux Telle que vous étiez avant notre hyménée ; Vous ne serez jamais abandonnée, Et moi je serai plus heureux.
Marton
Moi, je crains les effets de cette humeur chagrine ; Pour vouloir l'adoucir, n'augmentez pas le mal ; À ne vous point flatter, si votre âme s'obstine, Avec vos seuls défauts montrez-vous à Dorval.
Lise
Eh ! Veux-tu que je les devine ; Lorsque soi-même on s'examine, L'amour-propre a grand soin de ternir le miroir ; Mais il en éclaircit la glace, Pour montrer les défauts qu'un autre peut avoir. De cet autre aujourd'hui je veux prendre la place ; Dorval pardonnera peut-être à tant d'audace ; L'amant excuse tout, l'époux n'excuse rien. Sil peut se rebuter, après notre lien, Aux plus légers défauts il ne ferait pas grâce, Et je regarderai sa perte comme un bien. Quand Dorval paraîtra, tu viendras m'en instruire ; S'il te parle de moi, dis-en beaucoup de mal.
Scène 3
Marton
Marton
Dois-je, d'un tel projet, ou m'affliger on rire ? Le moyen est original. Pour ne rien hasarder, il ne faut en rien dire. En connaisseur prudent, si l'effet est fatal, À haute voix on le déchire ; Mais s'il est heureux, on l'admire.
Scène 4
Frontin, Marton
Frontin
Parbleu ! tous ces valets sont de grands fainéans. Est-ce ainsi qu'on reçoit les gens ? Faut-il qu'en ce logis je m'annonce moi-même.
Marton
Quel est cet homme-là ?
Frontin
Je suis ambassadeur.
Marton
Et de qui ?
Frontin
De Dorval.
Haut.
Marton
Ah, ma joie est extrême. Je vais savoir.... Approchez donc, Monsieur ; Vous lui servez...
Frontin
D'ami.
Marton
Depuis longtemps ?
Frontin
Sans doute.
Marton
Et vous le connoissez ?
Frontin
Au mieux.
Marton
Charmant ! écoute. Je veux quelques instants avec toi m'expliquer.
Frontin
La situation devient embarrassante. Sur quel ton, s'il vous plaît, dois-je vous répliquer ? Êtes-vous femme, on fille, ou maîtresse, ou suivante ?
Marton
Ni femme, ni maîtresse, à cela près....
Frontin
Charmante ! Embrasse ton époux, et parlons sans façon.
Marton
Toi, mon époux !
Frontin
Sans doute. Hé, pourquoi non ? Mon maître épouse ta maîtresse ; Nous servirons tous deux dans la même maison ; Tu n'es pas mariée, et moi je suis garçon, Nous devons l'un pour l'autre avoir de la tendresse : Tu dis oui.
Marton
Pas encor.
Frontin
Hé, laissons la finesse. Les si, les mais, les car, les pourquoi, les comment, N'entrent pour rien, chez nous, dans un engagement. Je te vois, tu me plais ; je te le dis sans feinte ; Tu partages ma flamme, hé bien, marions-nous. J'ai des rivaux ?.... Tant mieux : je ferai des jaloux. De l'amour, de la joie, et fi de la contrainte.
Marton
Laissons cela : nous y reviendrons bien.
Frontin
Je l'espère.
Marton
Et parlons un instant de ton maître.
Haut.
Frontin
Nous y voilà. Je n'en dis jamais rien. Je suis valet d'honneur, et je veux toujours l'être.
Marton
Hé, nigaud, n'en dis pas de mal.
Frontin
Je ne veux pas mentir.
Marton
C'est un homme si sage.
Frontin
C'est un fou.
Marton
Dis-tu vrai ?
Frontin
C'est un original.
Marton
D'honneur.
Frontin
Bon ! ce n'est rien.
Marton
Quoi donc ?
Frontin
Il est brutal, Querelleur et quinteux, jaloux jusqu'à la rage.
Marton
Ah, Dieux !
Frontin
De votre sexe il fronde tous les goûts : Quant aux vices du sien, je crois qu'il les a tous.
Marton
Il les a tous ?
Frontin
Tous.
Marton
Ah ! Je perds courage.
Frontin
À cela près, c'est un garçon charmant. Je dois sur son sujet agir discrètement, Et je n'en dis pas davantage.
Marton
Mais qui nous écrit donc ?...
Frontin
C'est sa chère maman De son fils elle est folle, et le croit un prodige.
Marton
Tous ces défauts....
Frontin
Aucun ne la frappe, te dis-je, Et Dorval ne les doit qu'a son aveuglement.
Marton
Ah ! Pauvre Lise !
Frontin
Mais j'espère Que bientôt le désir de plaire.... Lise a de la douceur.
Marton
Non.
Frontin
Non ?
Marton
Non.
Frontin
On le dit ?
Marton
On le croit ; mais moi, moi, je connais son esprit ; Elle impose an bonhomme de père ; Il la croit un prodige aussi ; Mais c'est un vrai démon : voilà son caractère.
Frontin
Il est en honneur fort joli, Et l'aventure est singulière.
Marton
Elle n'est pas heureuse ; on croit dans un mari Rencontrer un homme docile. Sans les chercher, on en eût trouvé mille ; Pour en être plus sûr, exprès on l'a choisi, Et l'on est à ce point trompé dans son attente. Il est affreux de s'abuser ainsi.
Frontin
Et nous donc, pleins d'amour, nous arrivons de Nantes, Charmés de la beauté, moins que de la douceur De l'épouse qu'on nous destine. Et plus que nous encor cette femme est lutine : En vérité, c'est une horreur.
Marton
Tu n'as donc plus rien à me dire ?
Frontin
Ton portrait est tracé d'après la vérité.
Marton
S'il a quelque défaut, c'est d'être un peu flatté.
Frontin
C'est tout comme le mien.
Marton
Adieu, je me retire, Et je vais t'annoncer....
Frontin
De la discrétion !
Marton
Je suis muette. Et toi ?
Frontin
Je t'aime, il suffit.
Marton
Bon.
Scène 5
Frontin
Frontin
Bon ! Bon ! Pas trop. Mon maître était loin de s'attendre À pareille réception L'en préviendrai ma foi non. C'est un piége peut-être où l'on voudrait nous prendre ; Peut-être qu'en faveur de quelque amant secret, On veut nous dégoûter d'un hymen qui déplaît. Mon cher ami Frontin, ayez de la prudence, Connaissez une fois tout le prix du silence : Un adroit courtisan doit parler à propos : Dire tout ce qu'on sait, est le talent des sots. Chut ! Taisons-nous, on vient ; c'est Dorval et sa mère.
Scène 6
Madame Dorval, Frontin
Madame Dorval
Hé bien ?
Frontin
On est allé vous annoncer au père, Si vous voulez entrer....
Madame Dorval
Puisqu'il est averti, Je crois que nous pouvons nous arrêter ici. Dans ce salon, sans doute, il va se rendre.
Frontin
Je crois que je l'entends.
Scène 7
Dumont, Madame Dorval, Dorval, Frontin, Marton, Lise
Dumont
Vous daignez excuser Si quelque temps, ici, j'ai pu vous faire attendre. Mais ce n'est qu'à l'instant que l'on vient de m'apprendre....
Madame Dorval
Nous sommes loin, Monsieur, de vouloir abuser....
Il l'examine.
Dumont
Laissons cela, Madame, et parlons de mon gendre : Je crois sur son sujet que l'on m'a bien instruit.
Dorval
On n'est pas plus jolie.
À part.
Frontin
Oui. Mais c'est bien dommage !...
Dumont
C'est un joli garçon ; il a l'air doux et sage.
Dorval
Par un premier coup-d'oeil craignez d'être séduit, Monsieur ; si les dehors sont à mon avantage, Je ne prétends jamais en tirer vanité.
Madame Dorval
Mon Dieu ! Son seul défaut, c'est trop de modestie. Cette vertu, chez vous, dégénère en manie, Mon fils ; on ne doit point outrer la vérité ; Mais on doit convenir de son propre mérite.
Dorval
Quand on en a, Madame.
Marton
Il est de bonne foi.
Dumont
C'est de nos deux enfants la vertu favorite. Lise prétend aussi me contredire, moi, Quand je fais son éloge ; et pourtant, je vous jure Qu'à la flatter je ne pense jamais..., Je hais les compliments autant que les procès ; Et c'est toujours d'après nature, Que je trace tous mes portraits.
Madame Dorval
C'est comme moi, Monsieur.
Marton
Oh ! Voilà bien les mères !
Frontin
Voilà le père ! le voila !
Lise
Ah ! daignez ménager....
À demi-voix, à Madame Dorval.
Madame Dorval embrasse Lise, tandis que Dumont fait signe aux valets de se retirer.
Dumont
J'entends ; laissons cela, Nous avons bien d'autres affaires. Ne retardons pas leur bonheur, Vous voyez leur impatience ; Tenez, nous les gênons, il faut aller d'avance Terminer nos procès avec mon Procureur. Mes enfants, un instant suffit pour se connaître : Dorval est jeune, aimable, et Lise a des attraits : L'un pour l'autre vous êtes faits, Et l'amour de vos coeurs va se rendre le maître. D'avance on ne doit pas se voir par trop longtemps ; Les amoureux n'ont qu'un langage ; Ils répètent, pendant dix ans, Ce qu'ils ont dit dès les premiers instants ; Et l'amour est usé le jour du mariage. Allons, Madame, allons, ne perdons point de temps : Me réconcilier avec une ennemie, Terminer deux procès, rendre heureux mes enfants, Et donner à ma fille, une mère, une amie. Ce jour est, à mon gré, le plus beau de ma vie.
Marton
L'orage pourra bien succéder au bon temps.
Scène 8
Dorval, Lise
Dorval
Voila l'heureux instant de vous ouvrir mon âme, Je le saisis avec empressement. Je ne vous tiendrai pas les discours d'un amant ; Je ne veux pas vous peindre une subite flamme, Vos yeux sont faits pour l'inspirer ; Je résiste avec peine au pouvoir de vos charmes ; Mais je crains de causer d'éternelles alarmes À celle que toujours je voudrais adorer.
Lise
Quels discours !
Dorval
Je dois vous surprendre. Daignez quelques instants, daignez encor m'entendre, Des amants je devrais être le plus heureux : À la beauté vous unissez les grâces ; Je devrais m'empresser de vous offrir mes voeux, Vous jurer de fixer les plaisirs sur vos traces ; Mais peu d'accord avec mon coeur, Mon esprit, en ce jour, s'oppose à mon bonheur ; Je suis un homme étrange ; il faut que je l'avoue.
Lise
Saurait-il mon projet ? Voudrait-il se venger ?
Dorval
Il m'en coûte de l'affliger.
Lise
Votre franchise, au moins, mérite qu'on la loue ; Elle excite la mienne, et vous verrez bientôt...
Dorval
Un seul instant encor : après, je ne dis mot. Vous avez, m'a-t-on dit, beaucoup de patience ; Tant mieux, j'en ai fort peu, vous en aurez pour moi. N'attendez, de ma part, aucune complaisance, Ma volonté toujours fut mon unique loi.
Lise
Quel homme !
Dorval
À ce défaut, joignez la défiance. Il faut s'expliquer net, ou j'interprète mal. Et jugez à quel point je suis original ? J'explique en ce moment jusqu'à votre silence ; Vous traitez cet aveu de pure extravagance ; Vous me regardez comme un sot.
Lise
Monsieur !...
Dorval
Il faut trancher le mot, J'en suis sûr. Pour la tête, elle n'est pas meilleure. Je m'emporte pour rien, je m'emporte a toute heure : Cela ne dure pas, j'ai le coeur assez bon ; Je reconnais mes torts, et demande pardon. Mais il faut souffrir la tempête. Vous jugez si ma femme a besoin de douceur ; Il faut qu'à m'excuser son âme toujours prête, De quelques bons moments fasse tout son bonheur. À ce prodige ai-je droit de prétendre ?
Lise
Comme je suis trompée ! Aurais-je dû m'attendre ?
Dorval
Elle frémit.
Lise
Je veux à mon tour le punir.
Dorval
Daignez me pardonner un aveu nécessaire ; De mes défauts j'ai dû vous prévenir ; Mais la douceur de votre caractère Peut corriger le mien, peut le rendre parfait. Assez souvent l'amour a fait Ce que la raison n'a pu faire.
Lise
L'amour ! L'amour peut-il entrer dans votre coeur ? Tiendrait-il un pareil langage ? Ne me croyez pas dans l'erreur, Vous connaissez, Monsieur, mes défauts, mon humeur ; Et par un cruel persiflage, Vous vous on accusez pour m'en montrer l'horreur. Eh bien, terminez votre ouvrage, Achevez cet affreux portrait, Deux ou trois traits encor afin qu'il soit parfait : À vous les indiquer faut-il que je m'engage ?
Dorval
Jamais étonnement ne fut égal au mien.
Haut.
Lise
Il est saisi. La feinte à-présent vous sied bien.
Dorval
Ah ! De grâce, cessez une plaisanterie....
Lise
Cessez vous-même, je vous prie, Cessez, Monsieur, de m'outrager. Sans espoir de me corriger, Avec tous mes défauts vous voudrez bien me prendre : Sans doute on vous a dit ce que j'ose prétendre ; Je crois que mon époux doit se faire un devoir De prévenir ma moindre fantaisie. Je suis jeune, je suis jolie. Je dois donner des lois, et n'en point recevoir.
Dorval
Avec autant d'attraits, avoir ce caractère ?
Lise
Conservez-vous l'espoir de le rendre parfait ? Assez souvent l'amour a fait Ce que la raison n'a pu faire.
Dorval
Ah ! De grâce, parlons sans dépit, sans humeur.
Lise
Le dépit est l'effet de l'amour qu'on outrage. Vous seriez-vous flatté, Monsieur, D'avoir acquis quelque droit sur mon coeur. Je devais vous croire plus sage.
Dorval
C'est un jeu....
Lise
Non, Monsieur, non ; c'est la vérité. Je n'y mets point d'humeur, je n'ai rien affecté : Oui, j'ai tous ces défauts, beaucoup d'autres encore, Et, malgré tout cela, je prétends qu'on m'adore.
Dorval
J'ignore par quel charme elle sait embellir Ce qui semble devoir forcer à la haïr.
Lise
Il le désavouera, cet affreux caractère.
Haut.
Lise, qui a écouté avec une joie concentrée le commencement de la tirade, est accablée par ce qui suit :
Dorval
Point de faiblesse, il faut finir. La surprise un instant m'a forcé de me taire. Daignez me pardonner, si j'ai pu vous déplaire ; Faire votre bonheur était mon seul désir. Vous étiez le choix de ma mère, Et j'aimais à m'en applaudir. Je vous ai vu ; votre présence Semblait me confirmer cette douce espérance : J'admirais vos attraits, surtout votre douceur ; Je me disais, sans cesse, et du fond de mon âme : Elle aura le talent de me rendre meilleur : Ah ! Que ne peut sur nous la douceur d'une femme !
Il sort.
Dorval
Le prestige est détruit, il n'y faut plus songer. En vous quittant j'emporte votre image ; Mais je sens que jamais je n'aurais le courage De souffrir des défauts qu'on ne peut corriger : J'userais de mes droits avec trop d'avantage, Et j'aime mieux vous fuir que de vous affliger.
Scène 9
Lise
Lise
Il est parti !.... Tant mieux, ma joie en est extrême. Oh ! Le monstre à ma main il peut bien renoncer. À tant de faussetés peut-il donc s'abaisser ? Il a tous les défauts, il en convient lui-même : Hé bien, avec quel art il sait les effacer ! Comme il saisit le ton de l'amour le plus tendre ! Si j'avais voulu l'écouter, Mon coeur n'aurait pu s'en défendre. Mais !.... Mais j'ai vu le piège, et j'ai su l'éviter. De quel effet cruel cette épreuve est suivie ? Je prétends à l'hymen renoncer pour la vie. Plus méchants que Dorval, et peut-être plus faux, D'autres avec plus d'art cacheraient leurs défauts. Ces noeuds fatals ne m'offrent que des peines : Mon sexe porte seul tout le poids de leurs chaînes.
Scène 10
Marton, Lise
Marton
Vous avez vu Dorval ; eh bien, qu'en dites-vous ?
Elle va pour sortir.
Lise
Je ne le reverrai de la vie. Je vais trouver mon père, embrasser ses genoux ; Il n'exigera pas que je me sacrifie, En faisant choix d'un tel époux.
Marton
L'épreuve ?....
Lise
À tout l'effet que j'en devais attendre.
Marton
Et Dorval ?
Lise
À ma main ne doit jamais prétendre : Il a tous les défauts qu'un homme peut peut avoir.
Marton
C'est beaucoup.
Elle sort.
Lise
J'en suis enchantée, J'en suis ravie.... Oh ! oui, je suis.... au désespoir.
Marton
Je n'en dis pas autant. Je suis déconcertée.
Scène 11
Frontin, Marton
Frontin
Marton ! Marton !
Marton
Hé bien.
Frontin
Tout est perdu.
Marton
Pourquoi ?
Frontin
Nos amants sont brouillés.
Marton
Je le sais.
Frontin
Moi, j'enrage. Aujourd'hui les enfants aux pères font la loi. Tout semblait s'accorder pour ce beau mariage. J'allais aussi t'épouser moi. Tout est au diable.
Marton
Un mot.
Frontin
On terminait l'affaire. Le Procureur sortait, j'annonçais le Notaire. Dorval entre.... son air exprime l'embarras. Il fait un signe, il sort avec sa mère. Il lui dit quelques mots, je ne les entends pas ; Mais elle, sur le champ, répond avec colère : Non, mon fils, non jamais tu ne l'épouseras. J'en fus pétrifié. Sans toi, sans toi, friponne, Je me rirais de leur malheur ; Mais s'il faut que je t'abandonne, Je ne pourrai du sort supporter la rigueur.
Marton
Tu m'aimes donc ?
Frontin
Jusqu'à la rage. Et tiens, si tu voulais répondre à mon ardeur, Je quitterais, pour toi, Dorval, et de bon coeur.
Marton
Des amants voilà le langage. Peux-tu m'aimer beaucoup ? Tu ne me connais pas.
Frontin
On doit tout enflammer quand on a tes appas. N'y cherchons pas tant de finesse ; Tous ces raffinements, cette délicatesse, Ne nous conviennent point ; je tiens pour le présent. Lorsqu'au lieu d'en jouir, on veut en voir la suite, Pendant tout le calcul le bonheur prend la fuite. Pour moi, lorsque je puis être heureux un moment, Je ne vais pas chercher si j'ai raison de l'être. Je ne suis pas aussi sot que mon maître, Et de tous ces débats j'aurais peu de souci....
Marton
Je ne t'en tiens pas quitte ainsi, Tu n'as pas de valet qui puisse ici m'instruire De tes défauts.
Frontin
Bon ! Je vais te les dire. Je fais, parfois, le mal, parfois aussi, le bien. Le plus souvent je ne fais rien. Mon humeur est assez traitable, L'avis des autres est le mien. J'aime l'amour, j'aime la table. C'est tout : prends ce portrait, et donne-moi le tien.
Marton
Il est un peu plus long. Je suis capricieuse.
Frontin
Moi, je suis complaisant. Passons.
Marton
Fort curieuse.
Frontin
Tu ne peux trouver mieux. Je suis grand babillard.
Marton
Je suis encore très envieuse.
Frontin
Hé bien, nous médirons et du tiers et du quart.
Marton
Coquette !
Frontin
C'est charmant ! Une femme coquette Est un trésor pour un époux. L'amour ne dort jamais quand l'âme est inquiète. Ses soins en sont plus vifs, et ses plaisirs plus doux.
Marton
Je suis encore....
Frontin
Et moi, je suis trop sage Pour en écouter davantage. Tant de perfections ont droit de m'étonner. Écoute : en un mot, comme en trente, J'ai des défauts, tu n'en es pas exempte : Hé bien, chacun de nous doit se les pardonner. Quand on veut recevoir, il faut savoir donner : C'est ma maxime, à moi, je la crois excellente.
Marton
Je ne manquerai pas de te la rappeler.
Frontin
Le plutôt vaut le mieux. Ta main ?
Marton
Je te l'accorde.
Frontin
Mon bonheur est certain, et jamais la discorde Ne trouvera moyen de venir le troubler.
Scène 12
Madame Dorval
Marton sort.
Madame Dorval
Frontin, sortez. Marton, allez, je vous supplie, Dire à Monsieur Dumont que je le prie De venir en ces lieux, que je veux lui parler, Que je l'attends ici.
Scène 13
Madame Dorval
Madame Dorval
Je retiens ma colère Afin de pénétrer cet étonnant mystère. Dorval, de cet hymen veut retarder le jour ? Lui ! Lui ! Qui paraissait l'accepter avec joie ; D'un chagrin qu'il me cache, ah ! Son âme est la proie ; Mais vainement il use de détour.
Scène 14
Madame Dorval, Dumont
Madame Dorval
Ah ! vous voilà, Monsieur.
Dumont
Je vous cherchais, Madame.
Madame Dorval
J'ai besoin, avec vous, d'une explication.
Dumont
Moi, j'ai besoin de vous ouvrir mon âme : Écoutez-moi, sans passion. Quand j'acceptai Dorval pour époux de ma fille, Je croyais de tous deux assurer le bonheur : Ce que je viens d'apprendre a détruit mon erreur ; Cet hymen porterait le trouble en ma famille ; On m'avait abusé par un portrait flatteur. Et vous me permettrez, s'il vous plaît....
Madame Dorval
Quel langage ! Monsieur Dumont, me connaissez-vous bien ? Si, pour vous excuser, vous prenez ce moyen, Je le regarde, moi, comme un nouvel outrage. C'est vous qui prétendiez, Monsieur, m'en imposer ; Cette union était tout à votre avantage ; Mais Dorval, plus sensé, plus prudent et plus sage, A découvert qu'on voulait l'abuser, Et s'oppose à ce mariage.
Dumont
Ce Dorval est un fou qu'on ne peut excuser, Et ma fille en conçoit de très justes alarmes. J'ai méprisé longtemps des prières, des larmes Que je croyais l'effet de la prévention ; Mais je me vois forcé de leur rendre justice.
Madame Dorval
Ces pleurs sont l'effet du caprice, Et non celui de la raison.
Dumont
Non ; car la pauvre enfant n'avait pu se défendre D'éprouver, pour Dorval un sentiment fort tendre : Lorsqu'elle a refusé sa main, Je lisais dans ses yeux qu'il avait su lui plaire. Oh ! Je connais le coeur humain. Rien n'échappe d'ailleurs à l'oeil d'un tendre père ; Lise aime votre fils ; son coeur, j'en suis certain, Souffre en secret ; mais son esprit, plus sain, Lui fait voir les dangers d'un pareil caractère.
Madame Dorval
Eh ! De qui parlez-vous ?
Dumont
De Dorval, s'il vous plaît.
Madame Dorval
De mon fils ! Apprenez, Monsieur, qu'il est parfait.
Dumont
Cette perfection, Madame, est assez mince.
Madame Dorval
Il n'a pas son égal dans toute la province, Pour l'esprit, et pour les vertus.
Dumont
Je l'ai cru trop longtemps, mais je ne le crois plus.
Madame Dorval
Monsieur !
Dumont
Madame !
Madame Dorval
Apprenez, je vous prie, À ménager Dorval, à me respecter, moi.
Dumont
Madame, d'être franc, je me suis fait la loi ; Je n'ai jamais su feindre, et n'en ai nulle envie. Dorval, sur cet article, est plus censé que vous ; Il est quinteux, brutal, querelleur et jaloux ; Mais de tous ces défauts il fait l'aveu sincère ; Et, pour ne l'en pas croire, il faut être sa mère.
Madame Dorval
Quel odieux portrait !... Redoutez mon courroux. Plus d'amitié, Monsieur, plus de paix entre nous. Je vous déclare ici la plus cruelle guerre.
Dumont
J'y consens.
Madame Dorval
Le contrat n'est pas encore signé.
Dumont
Grâce au Ciel !
Madame Dorval
Je pars ce soir même. Je vais plaider encor ! La joie en est extrême ! Dans trois jours, au plus tard, vous serez assigné En réparations, intérêts et dommages. Oh ! Je serai vengé, Monsieur, de tant d'outrages.
Dumont
Hé bien, Madame, hé bien, plaidons sur nouveaux J'aime mieux, avec vous, avoir trente procès, Que d'en avoir un seul au sein de ma famille : Toujours mes propres intérêts Seront sacrifiés au bonheur de ma fille : Mais pour mettre en défaut votre esprit chicaneur, Avant trois jours je veux marier Lise....
Madame Dorval
À qui donc ?
Dumont
À mon Procureur : Il est partout des gens d'honneur.
Elle appelle.
Madame Dorval
D'un pareil choix, Monsieur, je ne suis pas surprise, Il est digne de vous. Frontin ! Frontin.
Dumont
Marton.
Scène 15
Madame Dorval, Dumont, Frontin
Madame Dorval
Allez dire à mon fils....
Dumont
Allez dire à ma fille Que Dorval n'entrera jamais dans ma famille.
Madame Dorval
Que je veux sur le champ quitter cette maison. Allez.
Frontin
Vous partirez sans moi, je vous le jure.
Scène 16
Madame Dorval, Dumont
Madame Dorval
Vous me ferez raison, Monsieur, de cette injure. Je vous poursuivrai sans pitié. Avant de voir la fin de notre inimitié, On verra renverser l'ordre de la nature. Je prétends vous plaider jusqu'à mon dernier jour. Aux vôtres mes enfants ne seront point de grâce ; Ils les plaideront à leur tour Jusqu'au dernier de notre race ; Et par mon testament je les y contraindrai.
Dumont
Oh ! je ne vous crains pas, Madame, et je saurai...
Scène 17
Lise, Dorval, Madame Dorval, Dumont
Elle aperçoit Dorval et change de ton.
Lise
Quoi ! mon père !... Souffrez que je vous remercie.
Dorval
On m'apprend à l'instant que vous voulez partir.
Madame Dorval
Oui, mon fils, sur le champ.
Dorval
Daignez, je vous supplie....
Madame Dorval
Daignez, Monsieur, ne pas me répartir. On vous insulte, on vous outrage ; Et nous pourrions rester en ces lieux davantage : Non, mon fils, au plutôt je prétends en sortir.
Dumont
Permettez. Avant tout, il faut aller reprendre Chez notre Procureur l'abandon de nos droits : Monsieur Dorval, ici, voudra bien nous attendre.
Madame Dorval
Ici ?... j'y rentrerai pour la dernière fois. Allons, Monsieur.
Dumont
Allons ; serviteur, feu mon gendre.
Scène 18
Dorval, Lise
Lise va pour sortir, Dorval l'arrête.
Dorval
Je vais, dès aujourd'hui, vous quitter pour jamais.
Lise
Il le faut bien, Monsieur.
Dorval
Ah ! votre âme est tranquille Rien ne peut en troubler la paix.
Lise
Cette réflexion est assez inutile
Dorval
Que votre esprit encor n'en soit point offensé : Une franchise outrée à vos yeux fut mon crime : Le Ciel me punit bien d'un projet insensé ; Mais je prétends du moins obtenir votre estime, Si j'ai perdu l'espoir de toucher votre coeur.
Lise
Cet espoir, à vos yeux, a paru peu fla teur, Et vous avez tout fait, Monsieur, pour le déttuire. Le succès est certain : de quoi vous plaignez vous ?
Dorval
Vous devez m'accabler du plus juste courroux : Je l'ai bien mérité, mais je dois vous instruire.
Lise
Non, non, il n'en est pas besoin ; Épargnez-vous, Monsieur, un inutile soin.
Dorval
Avant de me juger, du moins daignez m'entendre.
Lise
De vous justifier conservez-vous l'espoir ? Quels sont donc les desseins que vous pouvez avoir ? En vérité, Monsieur, je n'y puis rien comprendre. Lorsque tout paraissait d'accord pour nous unir, Vous avez tout tenté pour vous faire haïr ; Et quand tout est rompu, vous changez de langage : Vous n'excuserez pas cette inégalité. D'un noeud qui vous déplaît votre coeur se dégage ; Mais ce n'est point assez pour voire vanité : Vous voulez partir regretté. Voilà le vrai motif de ce nouvel hommage.
Dorval
Ah ! je dois dissiper cette fatale erreur. Connaissez mieux Dorval et plaignez son malheur. J'ai redouté longtemps le joug du mariage ; Du sort de tant d'époux exact observateur, Je voyais chaque jour ceux que l'hymen engage, Courir à l'infortune, en cherchant le bonheur ; Et des noeuds qui, pour terme, ont celui de la vie, Formés par l'intérêt, et jamais par le coeur. Sur ces tableaux cruels mon âme appesantie, Redoutait un pareil malheur. Et c'est pour l'éviter que j'ai voulu paraître, Non pas tel que je suis, mais tel que je puis être ; Je me faisais d'abord un plaisir enchanteur D'effacer ce tableau par un plus agréable, D'obtenir d'une épouse et l'estime et le coeur, En faisant au tyran succéder l'homme aimable.
Lise
Ah, de quel poids mon coeur est soulagé !
Dorval
Je ne m'attendais pas à rencontrer mon maître. L'amour, de cette feinte, est sans doute outragé ; Mais le cruel est bien vengé. L'aveu de vos défauts dans mon âme a fait naître Le dépit le plus vif et la plus vive ardeur. J'ai cru pouvoir la vaincre, et j'étais dans l'erreur. L'orgueil condamne en vain ce que l'amour excuse : Bientôt je me flattai que ce fatal aveu, Pour me punir du mien, pouvait n'être qu'un jeu. Ne me détrompez pas, mon âme s'y refuse : Hé, pourquoi de vos yeux démentir la douceur ? Malgré vous tous vos traits expriment la candeur.
Lise
Je ne dois pas souffrir que votre âme s'abuse.
Dorval
Hé bien, je m'abandonne au pouvoir de l'amour ; Mon coeur de vos défauts ne conçoit plus d'alarmes ; Ils sont tous effacés, je ne vois que vos charmes ; Et si mes soins peuvent un jour M'obtenir un tendre retour, Je serai trop payé d'un si doux sacrifice.
Haut.
Lise
Dieux ! Dorval, rendez-moi justice.
Dorval
Non, vous résisteriez en vain ; À mes yeux maintenant vous paraissez parfaite : Je supporterai tout, je n'exigerai rien. Si vous daignez m'accorder votre main, Vous me ferez chérir l'instant de ma défaite : Oubliez ce Dorval, qui vous fut odieux ; Voyez son repentir, pardonnez-lui sa feinte ; Ne craignez de sa part ni reproche, ni plainte : S'il peut vous obtenir, il sera trop heureux. Je le jure à vos pieds, cessez de vous défendre....
Lise
C'est trop longtemps, Dorval, prolonger votre erreur, Mon âme au sentiment a besoin de se rendre : Ah ! vous aviez déjà mon coeur....
Dorval
Dieux ! puis je croire à mon bonheur.
Lise
Vous venez, pour jamais d'obtenir mon estime ; Mais de bien des défauts je dois me corriger.
Dorval
Ah ! N'en parlons jamais ; je me ferais un crime...
Lise
Je n'aurai pas, Dorval, tant de peine à changer. Je suis bien loin d'être parfait ; Mais je ne suis pas vive, emportée et coquette, Autant que j'ai voulu le paraître à vos yeux.
Dorval
Mon coeur me le disait : ah ! je suis trop heureux.
Lise
Mon triomphe est passé, Dorval, voici le vôtre ; C'est à vous maintenant à reprendre vos droits. Votre sexe toujours doit commander au n ? ?tre : Je me fais un devoir de souscrite à vos loix.
Dorval
Moi ! Vous donner des lois ? Non, j'en fais la promesse ; Régnez toujours sur moi, vous comblerez mes voeux.
Lise
Puisque vous l'exigez, nous régnerons tous deux ; Dorval, par la raison, Lise, par la tendresse.
Il se jette aux genoux de Lise.
Dorval
Je n'y résiste plus, je cède à mon ivresse, Et je jure à vos pieds...
Scène 19
Madame Dorval, Dumont, Dorval, Lise, Marton
Marton et Frontin entrent les premiers ; ensuite Madame Dorval et Dumont, tous quatre restent en situation, et Dorval reste aux genoux de Lise.
Madame Dorval
Partons, mon fils.... ô ciel !
Dumont
Que fait-il là ?
Dorval
Je jure un amour éternel Au coeur le plus parfait, à l'âme la plus pure Qui soient jamais sortis des mains de la nature.
Madame Dorval
Quel étrange discours ? Mon fils, y pensez-vous ?
Dumont
Vous paraissez, ma fille, approuver ce langage, Ces sentiments.
Lise
Mon père...
Dumont
Eh bien ?
Lise
Je les partage.
Dumont
Sans doute en notre absence ils sont devenus fous.
Dorval
Au contraire, Monsieur, je suis devenu sage. Daignez nous écouter et calmer ce courroux. D'une feinte, tous deux, nous fûmes la victime, Et tous deux abusés par des dehors trompeurs, Nous voulions résister à la voix de nos coeurs. Pardonnez-nous, pardonnez-nous ce crime, De notre repentir, daignez avoir pitié. Il est si doux d'aimer : jugez-en par vous-même. Vous avez dû sentir une douleur extrême, En faisant succéder la haine à l'amitié. En nous réunissant, terminez votre peine, L'amitié pour jamais va remplacer la haine.
Marton
Amour ! amour ! voilà bien de tes coups.
Dumont
Hé bien, Madame,
Madame Dorval
Hé bien ?
Dumont
Adieu notre courroux.
Madame Dorval
Les enfants ! Les enfants !
Dumont
Puisqu'ils sont raisonnables, Il faut bien, d'un moment, leur pardonner l'erreur. Eh ! que gagnerions-nous à paraître intraitables, Cela s'appellerait bouder contre son coeur. Votre fils a raison, la haine est un supplice. Allons, mes chers enfants, que l'hymen vous unisse : En vous aimant toujours, faites notre bonheur.
Dorval
Comment vous témoigner...
Lise
Madame, Sans votre aveu, je croirais abuser...
Madame Dorval
Ma fille, embrassez-moi, puis-je vous refuser ? Dorval vous aime ; et nous n'avons qu'une âme.
Dumont
De notre vieille haine oublions les excès : Four assurer la paix que le Ciel nous envoie, De tous les titres du procès Je prétends faire un feu de joie. Écoutez, mes enfants, pour un instant d'erreur, De mille maux cruels votre âme fut atteinte. Ne démentez donc plus la voix de votre coeur. Jamais le vrai plaisir n'est le prix de la feinte, Et la seule franchise a des droits au bonheur.