L'Huître et les Plaideurs
Scène 1
Ardenville, Badaudin
La toile se lève, alors commence l'Ariette, Les Plaideurs entrent sur le Théâtre, l'un par une coulisse, l'autre par celle opposée : ils se poussent pour s'empêcher, de ramasser une Huître, le Plaideur Picard la saisit.
DUO.
Ardenville
Elle est à moi, À toi. T'en as menti. Viens y. Moi, je le tiens. Sapejeu, viens, tiens.
Badaudin
Elle est à moi. À moi. J'en ai menti ? Viens y. Je suis le premier qui l'aie vue, Elle m'est due, Elle m'est due.
Scène 2
Monsieur Doucet, Ardenville, Badaudin
Monsieur Doucet
Hé ! Mes amis ! Hé ! Mes doux amis !
Ardenville
Tu ne l'auras sûrement pas.
Badaudin
Tu ne la mangeras pas.
Monsieur Doucet
Hé mes amis ! Hé mes doux amis !
Ardenville
Tenez, jugez-nous.
Badaudin
Oui, jugez-nous, je l'ai vue le premier.
Ardenville
Et moi je la tiens.
Badaudin
Allons, jugez-nous.
Ardenville
Jugez-nous.
Monsieur Doucet
Ha ! Si je savais juger, que Je vous jugerais bien volontiers, quand je devrais vous aider à plaider : voyez-vous.
Ardenville
Comment, vous ne pouvez pas ?
Badaudin
Comment,vous n'auriez pas assez de bon sens ?
ARIETTE.
Monsieur Doucet
Ha, Meilleurs, je le voudrais b[i]en ! Mais votre serviteur n'est r[i]en, Rien qu'un support de la Justice ; Et très fort à votre service, Et par état fort obligeant, Vous saurez que je suis sergent.
Badaudin
Ô voilà bien des raisons ! Rends-la mol, ou...
Ardenville
N'approche pas, ou je te caste le visage avec? elle est dure, belle taille, comme tu vois.
Badaudin
Toi !
Ardenville
Moi.
Badaudin
Je n'en aurai, morbleu, pas le démenti.
Ardenville
Ni moi non plus... Parce que tu as un bâton ?
Ils jettent l'un et l'autre leur bagage par terre.
Badaudin
Tiens, le voilà par terre... Rangez-vous.
Ardenville
Morbleu, rangez-vous.
Monsieur Doucet
Ah ! Mes doux amis ! À votre aise ; je n'empêche rien pour la Justice, cela pourrait faire un bon procès criminel.
Scène 3
Un Cortège de Records, Monsieur Doucet, Badaudin, Ardenville
Un Cortège de Records
Place, place à la Justice.
Monsieur Doucet
Place, place à la Justice. Ah, mes doux amis ! La belle occasion pour plaider.
Badaudin
Veux-tu t'en rapporter ?
Ardenville
Oui.
Badaudin
Soit. Je l'ai vue.
Ardenville
Et moi, je la tiens.
Badaudin
Nous verrons.
Ardenville
Allons, allons.
Scène 4
Monsieur Doucet, Plaideur Et La Plaideuse, La Justice, Un Plaideur, Une Plaideuse, Des Records, Badaudin, Ardenville
Monsieur Doucet
Attendez : rangez-vous.
Plaideur Et La Plaideuse
Oh, dame, Justice ! Oh, dame, Justice !
La Justice
Avez-vous des avocats ?
Un Plaideur
Non.
La Justice
Les Procureurs sont-ils en état ?
Une Plaideuse
Non.
Un Plaideur
Hé, bon Dieu ! Je sais mon affaire.
Une Plaideuse
Et moi aussi.
La Justice
Cela ne suffît pas. Il faut payer des gens qui la cachent aussi.
Une Plaideuse
Oh ! Dame Justice. Je suis pauvre, et ma Partie est un homme riche.
Un Plaideur
La mienne, un homme puissant.
Monsieur Doucet
Ils vont être bientôt expédiés.
La Justice
Allons, retirez-vous, retirez-vous, retirez-vous.
repoussant le Plaideur et la Plaideuse
Des Records
Allons, allons, sortez, sortez.
Monsieur Doucet
Oh ! Dame Justice ! Oh ! Ma toute bonne !
La Justice
Que voulez-vous ?
Monsieur Doucet
Plaise à votre grandeur décider une petite affaire entre ces deux honnêtes gens, à l'amiable.
La Justice
À l'amiable, soit : qu'ils cotent des Procureurs et nomment des avocats.
Badaudin
Des Procureurs, à l'amiable !
La Justice
Et cependant qu'on dresse ici mon tribunal. Sont-ce là ces bonnes gens ?
Ardenville
Oui, nous voudrions.
Badaudin
Ça va être fait sur le champ, c'est pour...
La Justice
Paix, bonnes gens : avertissez vos avocats. Je vais présider à un traité ; je n'ai besoin que d'y paraître, et je reviens.
Scène 5
Badaudin, Ardenville
Pendant cette Scène, et la suivante , Doucet se joint aux autres Huissiers et Records qui dressent le tribunal avec des paravents. Le tribunal est composé de gros livres de liasses de procès. Les accoudoirs du tribunal font des sacs de parchemin, deux sièges aux deux côtés.
Air: Ton, ton, ti, ton.
Badaudin
Hé quoi, morbleu, faut-il tant de façons ? Laissez-la moi.
Ardenville
Moi.
Badaudin
Oui, toi.
Ardenville
Ah, que non.
Badaudin
Ce n'est pas toi sans doute qui l'auras.
Ardenville
Ah ! Si t'en tâtes, si t'en goûtes, si t'en as !
Badaudin
Mais je l'ai vue.
Ardenville
Et tu ne la tiens pas.
Scène 6
Monsieur Tousset, Monsieur Fausset, Ardenville, Badaudin
Monsieur Tousset
Hé bien, mes enfants, qu'est-ce ?
Monsieur Fausset
De quoi s'agit-il ? On dit que vous avez des affaires. C'est bien, c'est bien. Il faut voir ça. Contez-nous, contez-nous ça. On dit que c'est pour des huîtres.
Monsieur Tousset
Pour une huître, mon confrère ; ne changeons rien à la question.
Ardenville
Oui, Messieurs.
Badaudin
Oui, Messieurs.... Mais vous pouvez nous suffire.
Monsieur Tousset
Oh ! Nous ne suffisons pas... Et vous dîtes que c'est pour une huître.
Monsieur Fausset
Oui, une huître. C'est bien, c'est bien, c'est bien.
Ardenville
Je passais.
Badaudin
J'allais.
Monsieur Tousset
Cela suffit.
Ardenville
Cela suffît ! Mais, vous ne savez pas.
Monsieur Fausset
Oh ! Que si : nous entendons bien ; il faut être bien bouché pour ne pas savoir ce que c'est qu'une huître.
Ardenville
C'est vrai : mais vous ne comprenez pas comment...
Badaudin
Mais vous ne savez pas pourquoi...
Monsieur Fausset
Une huître. N'est-ce pas ?
Ardenville
Oui, mais...
Badaudin
Mais vous n'entendez pas.
Monsieur Tousset
Nous n'entendons pas !
Monsieur Fausset
C'est vous autres qui n'entendez pas votre affaire. Laissez-nous faire. C'est bien, c'est bien.
Ardenville
Mais...
Badaudin
Mais, enfin....
Il tousse.
Monsieur Tousset
La consommation que nous avons.
Monsieur Fausset
La grande habitude que nous avons acquise, et dans les Écoles, et par la pratique, et par l'expérience, et par la théorie... Oh ! S'il fallait écouter tout, nous n'aurions pas le temps de nous faire entendre. Une huître. N'est-ce pas ?
Ardenville
Oui.
Monsieur Tousset
Bon.
Ardenville
Que j'ai moi....
Monsieur Tousset
Cela suffît, vous dis je. Eh ! Bon Dieu, croyez-vous...
Monsieur Fausset
N'est-ce pas là cette huître ?
Badaudin
Oui, Monsieur.
Monsieur Tousset
Elle est belle. Elle est belle.
Monsieur Fausset
Oui, elle est belle. Monsieur Doucet, Monsieur Doucet, venez donc, venez donc. Vous voyez que voilà une affaire, et vous êtes-là à bâiller aux corneilles. Tenez, Monsieur Doucet, prenez cela, déposez au Greffe.
Ardenville
Comment au Greffe !
Badaudin
Oui, sans doute, il faut la déposer.
Scène 7
Monsieur Doucet, Ardenville, Badaudin, Monsieur Fausset, Monsieur Tousset
Monsieur Doucet
Eh ! Mes doux amis ! C'est la loi.
Ardenville
La loi !
Badaudin
Oui, la loi.
Monsieur Fausset
La loi, la coutume, l'usage. Ça ne ne se fait pas autrement.
Monsieur Tousset
Oui, c'est la loi.
Les Avocats font signe aux Records d'enlever le havresac, le bâton , la cape et la gourde.
Ardenville
Allons donc, la loi... Je veux bien que ce soit la loi ; mais enfin... Attendez donc , vous autres.
Badaudin
Que diable faites vous donc là ?
Monsieur Tousset
Laissez.
Monsieur Fausset
Laissez faire, mes amis, laissez faire.
Ardenville
Comment, laissez ?
Monsieur Tousset
C'est pour déposer.
Monsieur Fausset
Oui, pour déposer.
Ardenville
Quoi ! Mon havresac ?
Badaudin
Quoi ! Ma cape, ma gourde ?
Ardenville
Ils ne sont pas de la dispute.
Monsieur Tousset
Je le sais bien. Aussi ne sont-ce que des accessoires.
Badaudin
Des...
Monsieur Fausset
Des accessoires. On vous expliquera cela.
Monsieur Tousset
Vous l'apprendrez.
Badaudin
Mais la loi ne dit pas.
Monsieur Tousset
Oh ! Si... C'est la loi.
Ardenville
La loi !
Badaudin
La loi !
Ardenville
Ah ! Je veux savoir ce que cela est devenu.
Monsieur Tousset
Venez : aussi bien j'ai besoin de vos noms et de vos qualités.
Scène 8
Badaudin, Monsieur Fausset
Je suppose toujours que la scène change, quoique les Acteurs se retirent dans le fond. Le Plaideur et l'Avocat sont, pendant cette Scène accoudés sur la table du Greffier qui écrit. Il faudra que le plaideur de temps en temps fasse voir des mouvements d'impatience.
Badaudin
Je vais aussi.
Monsieur Fausset
Restez. Il y est allé. Il va revenir. Savez-vous que vous êtes heureux d'être tombé entre mes mains.
Badaudin
Tout ce que je sais, c'est que j'y suis.
ARIETTE.
Monsieur Fausset
Quand je plaide une cause, Je cause Des frémissements, Des saisissements, Des ravissements. Le moindre Auditeur, Juge et Rapporteur, Tout est enchanté, Tout est transporté Lorsque j'insinue Le fond d'un sujet, Sans perdre de vue Mon premier objet. C'est une douceur : Je vais droit au coeur. Mais quand, véhément, Sublime, éloquent, Je foudroie et étonne, J'étonne ; L'on frissonne : On sent une horreur Jusqu'à sa terreur. Quand je plaide, etc.
Scène 9
Badaudin, Ardenville, Monsieur Fausset
Badaudin
Eh bien !
Ardenville
Eh bien, je ne peux pas tirer aucune raison ; C'est toujours la loi.
Monsieur Fausset
Ah !... Où étiez-vous donc ? Allons, je vais me préparer. Soyez aussi tranquille que moi.
Scène 10
Monsieur Tousset, Ardenville
Monsieur Tousset
Vous voilà en règle.
Ardenville
Hé ! Avions-nous besoin d'y être ?
Monsieur Tousset
Oui. Et, à propos, où sont vos témoins ?
Ardenville
Des témoins ! Nous n'en avons pas.
Monsieur Tousset
Comment ! Vous n'avez point de témoins ?
Ardenville
Non, nous étions seuls.
Monsieur Tousset
Point de témoins ; point de témoins. Mais si vous voulez, nous en ferons venir de Valognes.
Ardenville
Hé ! Pourquoi donc faire ces témoins ?
Monsieur Tousset
Pourquoi ? Ah ! Ah ! Pourquoi. Des témoins amènent des productions, des consultations, des informations, des confrontations, des perquisitions, des récusations. Alors un procès fermente, s'élève, s'arrondit, prend une belle forme judiciaire, et cela fait honneur.
Ardenville
Diable soit de l'avocat.
Monsieur Tousset
C'est de mon confrère dont vous parlez ? Vous avez raison. Avez-vous entendu ce qu'il disait pendant que nous étions au Greffe ?
Ardenville
Non.
Monsieur Tousset
Moi, j'ai une oreille aux champs, et l'autre à la ville.
Ardenville
Plut au ciel qu'elles y fussent toutes deux !
Il tousse.
ARIETTE.
Monsieur Tousset
Vous avez raison. Écoutez-moi. Vous êtes un peu vif vous. Il semble que tout soit perdu. Croyez que quand je.... et que pour peu que... je...
Scène 11
Monsieur Fausset, Monsieur Tousset, Ardenville, Badaudin
Monsieur Fausset
Mon Confrère, allons nous préparer.
Monsieur Tousset
Soyez en repos. Je ne crains rien.
Monsieur Fausset
Soyez aussi tranquille que moi.
Ardenville
Il ne craint rien.
Badaudin
Aussi tranquille que lui.
Scène 12
Ardenville, Badaudin
Ardenville
Diable ? Ceci m'inquiète.
Badaudin
Je serais déjà bien loin.
Ardenville
Il y a trois lieues d'ici à la couchée.
Badaudin
Camarade.
Ardenville
Quoi !
Badaudin
Je crains que nous ne soyons mauvais marchands de tout ceci.
Ardenville
Et moi aussi. Il ne sait pas un mot de notre affaire : avec sa consommation.
Badaudin
Nous sommes ici en Basse-Normandie.
Ardenville
À deux lieues d'Honfleur.
Badaudin
Ma foi, vous emporterez l'huître, si vous voulez. Je vous la donne, jusqu'aux perles qui sont dedans.
Ardenville
Et moi aussi.
Badaudin
Monsieur, Monsieur.
Ardenville
Écoutez donc.
Scène 13
Ardenville, Badaudin, Monsieur Tousset
Ardenville
Nous sommes d'accord.
Badaudin
Gardez l'huître.
Monsieur Tousset
Vous êtes d'accord »
Ardenville
Oui.
Badaudin
Oui, Monsieur.
Monsieur Tousset
Je vous en félicite... Quoi ! Déjà ?
Ardenville
Oui.
Monsieur Tousset
Hé ! De quel pays êtes-vous donc ?
Ardenville
Picard.
Air nouveau.
Monsieur Tousset
La Picardie est un terrain ingrat Pour la savante plaidoirie. Un bon Picard se fâche avec éclat, Puis il s'apaise te se réconcilie ; Mais pour produire un chicaneur profond, Qui, d'une affaire bien ourdie, Sache conduire et la forme et le fond, Parlez-moi de la Normandie. Ah ! Picard. Vous êtes Picard aussi, sans doute ?
Badaudin
Non ; Parisien.
Même air.
Monsieur Tousset
L'air de Paris donne à ses habitant Une tant douce courtoisie : lis sont si francs, si doux, si bonnes gens ; L'honneur chez eut a droit de bourgeoisie : Mais pour produire, etc. Ah ! Parisien.
Badaudin
Tout ce que vous dites-là, est vrai ; mais nous sommes d'accord.
Monsieur Tousset
Vous n'avez pas consulté votre femme, peut-être ?
Ardenville
Oh ! Nous n'avons que faire de vos mauvaises plaisanteries. Allons, finissons.
Monsieur Tousset
Soit. Bon voyage.
Badaudin
Rendez-nous.
Monsieur Tousset
Quoi ?
Ardenville
Mon havresac.
Monsieur Tousset
Votre ?
Badaudin
Ma gourde, ma cape, mon bâton.
Monsieur Tousset
Je n'entends pas ce que vous voulez dire.
Ardenville
Notre bagage que vos gens ont emporté.
Monsieur Tousset
Cela ne se peut pas.
Ardenville
Cela ne se peut qu'ils l'aient emporté !
Monsieur Tousset
Je ne vous dis pas cela. Eh ! Mes enfants, point de vivacité. Que demandez-vous ?
Badaudin
Notre bagage.
Monsieur Tousset
Ah ! J'entends. Hé bien ! Je vous l'ai dit, que cela ne se pouvait pas, que cela ne pouvait pas se rendre. Être rendu. Cela s'entend, je crois.
Ardenville
Comment ! Jour non pas d'un chien !
Monsieur Tousset
Ah ! Messieurs, j'ai cru avoir à faire à des gens polis, qui avaient de l'éducation.
Badaudin
De l'éducation ! Je suis Parisien, et je m'en pique.
Ardenville
Il n'y a, tatidié, éducation qui tienne.
Monsieur Tousset
Eh ! De la tranquillité, de la tranquillité.
Ardenville
Enfin, pourquoi ?
Monsieur Tousset
La Justice est saisie.
Ardenville
Comment, saisie !
Badaudin
Comment, saisie !
Monsieur Tousset
Oui, saisie.
Ardenville
Je me moque de la saisissure.
Badaudin
Sont ce encore là les lois ?
Monsieur Tousset
Oui, oui, ce sont les lois.
Ardenville
Eh ! Morbleu, ce ne sont pas-là les lois, ce sont les abus.
Monsieur Tousset
Vous avez raison, ce sont les abus ; mais les abus sent les enfants des lois ; et quoique bâtards, ils ont la survivance.
Ardenville
Au diable, la survivance.
Monsieur Tousset
Ah, mes amis ! Que vous êtes heureux. Voici la Justice : vous allez être débarrassés tout de suite...
Badaudin
Camarade, cela devient embarrassant.
Ardenville
Ce qui me pique, c'est le sang-froid avec lequel il nous jette dans l'embarras.
Monsieur Tousset
Vous avez tort : c'est notre métier.
Scène 14
Monsieur Fausset, Monsieur Tousset, Ardenville, Badaudin, Un Huissier, La Justice, Un Greffier
Elle entre au Barreau.
AIR. Volez volez plaisirs.
Monsieur Fausset
Voyez Monsieur Pantin Pour la pause. Pour la danse, C'est un vrai lutin, Toujours en train. Sans cesse il batifole, Court et vole, Rit de tout sans fin. Magistrat fin, Il est incomparable, Mais à table, Dans un grand festin,
AIR. Au fond de mon caveau.
Monsieur Tousset
Plus massif et plus lent Que le boeuf qui chemine, Regardez Monsieur Pesant. À son geste, à sa mine, On dirait qu'il s'en va rêvant. Bon,ce n'est que du vent. Sur son siège il se met, Il s'assoupit tout net, Opine du bonnet ; Et de sa grave destinée Il est content, Et depuis soixante ans Qu'il conclut aux dépens, Il vient chaque jour de l'année En faire autant ?
Ardenville
Nous allons donc être bien jugés ?
Monsieur Tousset
Oui, oui, jugez tout aussi bien ; et les opinions en vont plus vite.
Ardenville
Ah ! Si j'avais mon havresac !...
Badaudin
Ah ! Si j'avais mon équipage, comme je planterais tout ça là.
Un Huissier
Paix-là : silence au Barreau.
La Justice
Appelez la cause.
Un Greffier
Monsieur Tousset pour Ardenville, contre Monsieur Fausset, pour... pour;.. pour Michel Badaudin,
Ardenville
Enfin, cela va finir.
Badaudin
Allons donc... Un peu de patience.
DUO.
La Justice
Avocats, couvrez-vous.
Monsieur Fausset
Ma Partie Est avertie Que mon titre Est une huître. Dans Cujas On ne voit pas Que dans le cas De l'altercas. Au fait, au fait. Mon caquet ? Mon caquet ? Vous, votre toux. Vous d'avocatier. Vieux magot, Ignorant. Avocat sans client. Si tu ne te tais...
Monsieur Tousset
De toutes les productions Et des inglobulations Que le Royaume d'Amphitrite : Ahi ! ahi ! Ma pituite. Votre caquet M'empêche d'expliquer le fait. Ma toux ? Ma toux ? Mêlez-vous de causer. Petit sot. Insolent. Avocat sans talent Fais, fais.
Un Huissier
Paix.
ARIETTE.
SEXTO.
La Justice
Cessez vos injures, cessez. Ah ! C'est assez. Je sais qu'il faut montrer de la chaleur Pour faire plaisir au Plaideur. Mais, mais cessez, c'est assez. Redites votre affaire, Et qu'elle soit plus claire.
Monsieur Fausset
Ma Partie Est avertie Que mon titre Est une huître. Dans Cujas On ne voit pas Que dans le cas De l'altercat.
Badaudin
Avocat, Avocat, Oh ! ciel ! Eh ! Ce n'est pas cela. Avocat, Ce n'est pas cela.
Ardenville
Que dit-il là ? Que dit-il là ? Avocat, Eh ! morbleu, Ce n'est pas cela.
Monsieur Tousset
De toutes les productions Et des inglobulations Que le Royaume d'Amphitrite: Ahi ! ahi ! ma pituite.
La Justice
Au fait. Avocat, au fait. Mettez les pièces sur le Bureau.
Un Greffier
Paix là : silence au Barreau.
Un Huissier
Paix-là.
La Justice
Ouvrez l'huître : voyons.
Badaudin
Celui de nous deux qui l'aura sera bien heureux.
On ouvre l'huître avec l'épée de la Justice, et la Justice l'avale.
Ardenville
Parbleu, si je ne l'avais pas.
AIR. Non je ne ferai pas.
Ardenville
Morbleu, quel jugement !
Badaudin
Il ne vaut rien qui vaille
La Justice
Tenez, voilà, Plaideurs, à chacun une écaille. Des sottises d'autrui nous vivons au Palais : Messieurs, l'huître était bonne ; allez, vivez en paix.
Ardenville
Morbleu, j'ai envie de lui casser la tête avec.
Monsieur Tousset
Ah ! Grands Dieux !
Monsieur Fausset
Ah ! Qu'allez-vous faire ? Vous jouez à vous perdre.
Scène 15
Ardenville, Monsieur Doucet, Monsieur Fausset, Badaudin, Monsieur Tousset, Un Huissier
Ardenville
Comment, un jugement comme celui-là !
Monsieur Doucet
Vous n'avez pas à vous plaindre.
Ardenville
Je n'ai pas à me plaindre ?
Monsieur Fausset
Non, les dépens sont compensés.
Monsieur Doucet
Voici l'expédition de l'Arrêt.
Ardenville
Va te promener avec ton expédition.
Monsieur Doucet
Messieurs ?
Badaudin
Eh ! Mon ami, rendez-nous seulement nos affaires, et que nous nous en allions.
Monsieur Doucet
Ah ! Messieurs, je vous jure foi d'honnête Normand, que c'est tout le bout du monde si cela peut payer les frais.
Badaudin
Comment, nos hardes pour les frais !
Ardenville
Nos hardes !
Badaudin
Nos hardes !
Ardenville
Nos hardes ! Comment, morbleu nos hardes pour les frais ?
Monsieur Tousset
Restons, mon Confrère : voilà des gens qui vont se faire des affaires.
TRIO.
Ardenville
Nos hardes pour les frais !
Ardenville
Il faut assommer ce fripon. Frappons, frappons. Par ses propos, Il est la cause de nos maux... Je devrais te briser les os. Frappes toi. Non, Va-t-en fripon.
Un Huissier
Frappée voilà mon dos. Ah ! S'il vous doit, Cassez moi les os. Vos coups me viendront à propos. J'en ai besoin voilà mon dos.
Badaudin
Oui, vengeons nous sur ce fripon. Par ses propos, par seS propos. Frappes toi. Non, non, Vas-t-en fripon? Je devrais te briser les os.
Badaudin
Eh ! Messieurs, expliquez-nous.
Ardenville
Mais, pourquoi nous prie-t-il à genoux de l'assommer ?
Monsieur Fausset
Il a raison ; il a raison : c'est ce qu'il peut faire de mieux : oui, de mieux.
Monsieur Tousset
C'était une bonne affaire pour lui ; il vous eût fait mettre en prison.
Monsieur Fausset
Oui, oui : c'était une bonne affaire. Nous, nous restions-là pour servir de témoins.
Badaudin
De témoins ! Ah, maudit pays !
Ardenville
Partons, partons, morbleu.
Monsieur Fausset
Écoutez, écoutez.
Monsieur Tousset
Attendez.
Vaudeville
Monsieur Fausset, Monsieur Tousset, Plaideur Parisien, Plaideur Picard
Monsieur Fausset
Ne cédez jamais. Vive le procès ! Un vieux amour est sans attrait, À soixante ans il est folie. La table énerve le génie. Mais vive, vive le procès ! La chicane, la plaidoirie Ont toujours de nouveaux attraits. Hé vive, hé vive le procès.
Monsieur Tousset
S'il saut à l'homme une folie, En est-il une plus jolie Que d'avoir quelque bon procès , Cela tient l'esprit en arrêt, Son intérêt Nous désennuie... Vive la plaidoirie ! Ne cédez jamais,
Plaideur Parisien
Ne plaidons jamais ; Fuyons les procès. Vive l'amour et ses attraits ! Si je veux faire une folie, Je veux choisir la plus jolie. Vive l'amour et ses attraits ! Il charme, il embellit la vie. Sans lui que de tristes regrets ! Au diable, au diable les procès.
Plaideur Picard
Ne plaidons jamais. Vive une table bien servie ! Ah ! Que le bon vin a d'attraits ! Il échauffe notre génie, Et sa chaleur donne à la vie Un feu qu'elle n'aurait jamais Sans le bon vin et ses attraits. Au diable les procès.