Opéra comique · 1761

L’huître et les plaideurs

de Michel-Jean Sedaine

Représentation
≈ 19 min
Distribution
2 femmes, 6 hommes
Répliques
272
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Monsieur Tousset H 55 ≈ 5 min 8
Monsieur Fausset H 26 ≈ 4 min 8
Ardenville H 82 ≈ 4 min 14
Badaudin H 63 ≈ 3 min 14
Monsieur Doucet N 15 ≈ 1 min 5
La Justice F 14 ≈ 1 min 2
Un Huissier H 4 ≈ 1 min 2
Une Plaideuse F 3 ≈ 1 min 1
Un Plaideur H 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Huître et les Plaideurs
Monsieur Tousset absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Fausset absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ardenville absentabsent
Badaudin absentabsent
Monsieur Doucet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Justice absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Huissier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Une Plaideuse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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L'Huître et les Plaideurs

Scène 1

Ardenville, Badaudin

La toile se lève, alors commence l'Ariette, Les Plaideurs entrent sur le Théâtre, l'un par une coulisse, l'autre par celle opposée : ils se poussent pour s'empêcher, de ramasser une Huître, le Plaideur Picard la saisit.

DUO.

Ardenville

Elle est à moi, À toi. T'en as menti. Viens y. Moi, je le tiens. Sapejeu, viens, tiens.

Badaudin

Elle est à moi. À moi. J'en ai menti ? Viens y. Je suis le premier qui l'aie vue, Elle m'est due, Elle m'est due.

Scène 2

Monsieur Doucet, Ardenville, Badaudin

Monsieur Doucet

Hé ! Mes amis ! Hé ! Mes doux amis !

Ardenville

Tu ne l'auras sûrement pas.

Badaudin

Tu ne la mangeras pas.

Monsieur Doucet

Hé mes amis ! Hé mes doux amis !

Ardenville

Tenez, jugez-nous.

Badaudin

Oui, jugez-nous, je l'ai vue le premier.

Ardenville

Et moi je la tiens.

Badaudin

Allons, jugez-nous.

Ardenville

Jugez-nous.

Monsieur Doucet

Ha ! Si je savais juger, que Je vous jugerais bien volontiers, quand je devrais vous aider à plaider : voyez-vous.

Ardenville

Comment, vous ne pouvez pas ?

Badaudin

Comment,vous n'auriez pas assez de bon sens ?

ARIETTE.

Monsieur Doucet

Ha, Meilleurs, je le voudrais b[i]en ! Mais votre serviteur n'est r[i]en, Rien qu'un support de la Justice ; Et très fort à votre service, Et par état fort obligeant, Vous saurez que je suis sergent.

Badaudin

Ô voilà bien des raisons ! Rends-la mol, ou...

Ardenville

N'approche pas, ou je te caste le visage avec? elle est dure, belle taille, comme tu vois.

Badaudin

Toi !

Ardenville

Moi.

Badaudin

Je n'en aurai, morbleu, pas le démenti.

Ardenville

Ni moi non plus... Parce que tu as un bâton ?

Ils jettent l'un et l'autre leur bagage par terre.

Badaudin

Tiens, le voilà par terre... Rangez-vous.

Ardenville

Morbleu, rangez-vous.

Monsieur Doucet

Ah ! Mes doux amis ! À votre aise ; je n'empêche rien pour la Justice, cela pourrait faire un bon procès criminel.

Scène 3

Un Cortège de Records, Monsieur Doucet, Badaudin, Ardenville

Un Cortège de Records

Place, place à la Justice.

Monsieur Doucet

Place, place à la Justice. Ah, mes doux amis ! La belle occasion pour plaider.

Badaudin

Veux-tu t'en rapporter ?

Ardenville

Oui.

Badaudin

Soit. Je l'ai vue.

Ardenville

Et moi, je la tiens.

Badaudin

Nous verrons.

Ardenville

Allons, allons.

Scène 4

Monsieur Doucet, Plaideur Et La Plaideuse, La Justice, Un Plaideur, Une Plaideuse, Des Records, Badaudin, Ardenville

Monsieur Doucet

Attendez : rangez-vous.

Plaideur Et La Plaideuse

Oh, dame, Justice ! Oh, dame, Justice !

La Justice

Avez-vous des avocats ?

Un Plaideur

Non.

La Justice

Les Procureurs sont-ils en état ?

Une Plaideuse

Non.

Un Plaideur

Hé, bon Dieu ! Je sais mon affaire.

Une Plaideuse

Et moi aussi.

La Justice

Cela ne suffît pas. Il faut payer des gens qui la cachent aussi.

Une Plaideuse

Oh ! Dame Justice. Je suis pauvre, et ma Partie est un homme riche.

Un Plaideur

La mienne, un homme puissant.

Monsieur Doucet

Ils vont être bientôt expédiés.

La Justice

Allons, retirez-vous, retirez-vous, retirez-vous.

repoussant le Plaideur et la Plaideuse

Des Records

Allons, allons, sortez, sortez.

Monsieur Doucet

Oh ! Dame Justice ! Oh ! Ma toute bonne !

La Justice

Que voulez-vous ?

Monsieur Doucet

Plaise à votre grandeur décider une petite affaire entre ces deux honnêtes gens, à l'amiable.

La Justice

À l'amiable, soit : qu'ils cotent des Procureurs et nomment des avocats.

Badaudin

Des Procureurs, à l'amiable !

La Justice

Et cependant qu'on dresse ici mon tribunal. Sont-ce là ces bonnes gens ?

Ardenville

Oui, nous voudrions.

Badaudin

Ça va être fait sur le champ, c'est pour...

La Justice

Paix, bonnes gens : avertissez vos avocats. Je vais présider à un traité ; je n'ai besoin que d'y paraître, et je reviens.

Scène 5

Badaudin, Ardenville

Pendant cette Scène, et la suivante , Doucet se joint aux autres Huissiers et Records qui dressent le tribunal avec des paravents. Le tribunal est composé de gros livres de liasses de procès. Les accoudoirs du tribunal font des sacs de parchemin, deux sièges aux deux côtés.

Air: Ton, ton, ti, ton.

Badaudin

Hé quoi, morbleu, faut-il tant de façons ? Laissez-la moi.

Ardenville

Moi.

Badaudin

Oui, toi.

Ardenville

Ah, que non.

Badaudin

Ce n'est pas toi sans doute qui l'auras.

Ardenville

Ah ! Si t'en tâtes, si t'en goûtes, si t'en as !

Badaudin

Mais je l'ai vue.

Ardenville

Et tu ne la tiens pas.

Scène 6

Monsieur Tousset, Monsieur Fausset, Ardenville, Badaudin

Monsieur Tousset

Hé bien, mes enfants, qu'est-ce ?

Monsieur Fausset

De quoi s'agit-il ? On dit que vous avez des affaires. C'est bien, c'est bien. Il faut voir ça. Contez-nous, contez-nous ça. On dit que c'est pour des huîtres.

Monsieur Tousset

Pour une huître, mon confrère ; ne changeons rien à la question.

Ardenville

Oui, Messieurs.

Badaudin

Oui, Messieurs.... Mais vous pouvez nous suffire.

Monsieur Tousset

Oh ! Nous ne suffisons pas... Et vous dîtes que c'est pour une huître.

Monsieur Fausset

Oui, une huître. C'est bien, c'est bien, c'est bien.

Ardenville

Je passais.

Badaudin

J'allais.

Monsieur Tousset

Cela suffit.

Ardenville

Cela suffît ! Mais, vous ne savez pas.

Monsieur Fausset

Oh ! Que si : nous entendons bien ; il faut être bien bouché pour ne pas savoir ce que c'est qu'une huître.

Ardenville

C'est vrai : mais vous ne comprenez pas comment...

Badaudin

Mais vous ne savez pas pourquoi...

Monsieur Fausset

Une huître. N'est-ce pas ?

Ardenville

Oui, mais...

Badaudin

Mais vous n'entendez pas.

Monsieur Tousset

Nous n'entendons pas !

Monsieur Fausset

C'est vous autres qui n'entendez pas votre affaire. Laissez-nous faire. C'est bien, c'est bien.

Ardenville

Mais...

Badaudin

Mais, enfin....

Il tousse.

Monsieur Tousset

La consommation que nous avons.

Monsieur Fausset

La grande habitude que nous avons acquise, et dans les Écoles, et par la pratique, et par l'expérience, et par la théorie... Oh ! S'il fallait écouter tout, nous n'aurions pas le temps de nous faire entendre. Une huître. N'est-ce pas ?

Ardenville

Oui.

Monsieur Tousset

Bon.

Ardenville

Que j'ai moi....

Monsieur Tousset

Cela suffît, vous dis je. Eh ! Bon Dieu, croyez-vous...

Monsieur Fausset

N'est-ce pas là cette huître ?

Badaudin

Oui, Monsieur.

Monsieur Tousset

Elle est belle. Elle est belle.

Monsieur Fausset

Oui, elle est belle. Monsieur Doucet, Monsieur Doucet, venez donc, venez donc. Vous voyez que voilà une affaire, et vous êtes-là à bâiller aux corneilles. Tenez, Monsieur Doucet, prenez cela, déposez au Greffe.

Ardenville

Comment au Greffe !

Badaudin

Oui, sans doute, il faut la déposer.

Scène 7

Monsieur Doucet, Ardenville, Badaudin, Monsieur Fausset, Monsieur Tousset

Monsieur Doucet

Eh ! Mes doux amis ! C'est la loi.

Ardenville

La loi !

Badaudin

Oui, la loi.

Monsieur Fausset

La loi, la coutume, l'usage. Ça ne ne se fait pas autrement.

Monsieur Tousset

Oui, c'est la loi.

Les Avocats font signe aux Records d'enlever le havresac, le bâton , la cape et la gourde.

Ardenville

Allons donc, la loi... Je veux bien que ce soit la loi ; mais enfin... Attendez donc , vous autres.

Badaudin

Que diable faites vous donc là ?

Monsieur Tousset

Laissez.

Monsieur Fausset

Laissez faire, mes amis, laissez faire.

Ardenville

Comment, laissez ?

Monsieur Tousset

C'est pour déposer.

Monsieur Fausset

Oui, pour déposer.

Ardenville

Quoi ! Mon havresac ?

Badaudin

Quoi ! Ma cape, ma gourde ?

Ardenville

Ils ne sont pas de la dispute.

Monsieur Tousset

Je le sais bien. Aussi ne sont-ce que des accessoires.

Badaudin

Des...

Monsieur Fausset

Des accessoires. On vous expliquera cela.

Monsieur Tousset

Vous l'apprendrez.

Badaudin

Mais la loi ne dit pas.

Monsieur Tousset

Oh ! Si... C'est la loi.

Ardenville

La loi !

Badaudin

La loi !

Ardenville

Ah ! Je veux savoir ce que cela est devenu.

Monsieur Tousset

Venez : aussi bien j'ai besoin de vos noms et de vos qualités.

Scène 8

Badaudin, Monsieur Fausset

Je suppose toujours que la scène change, quoique les Acteurs se retirent dans le fond. Le Plaideur et l'Avocat sont, pendant cette Scène accoudés sur la table du Greffier qui écrit. Il faudra que le plaideur de temps en temps fasse voir des mouvements d'impatience.

Badaudin

Je vais aussi.

Monsieur Fausset

Restez. Il y est allé. Il va revenir. Savez-vous que vous êtes heureux d'être tombé entre mes mains.

Badaudin

Tout ce que je sais, c'est que j'y suis.

ARIETTE.

Monsieur Fausset

Quand je plaide une cause, Je cause Des frémissements, Des saisissements, Des ravissements. Le moindre Auditeur, Juge et Rapporteur, Tout est enchanté, Tout est transporté Lorsque j'insinue Le fond d'un sujet, Sans perdre de vue Mon premier objet. C'est une douceur : Je vais droit au coeur. Mais quand, véhément, Sublime, éloquent, Je foudroie et étonne, J'étonne ; L'on frissonne : On sent une horreur Jusqu'à sa terreur. Quand je plaide, etc.

Scène 9

Badaudin, Ardenville, Monsieur Fausset

Badaudin

Eh bien !

Ardenville

Eh bien, je ne peux pas tirer aucune raison ; C'est toujours la loi.

Monsieur Fausset

Ah !... Où étiez-vous donc ? Allons, je vais me préparer. Soyez aussi tranquille que moi.

Scène 10

Monsieur Tousset, Ardenville

Monsieur Tousset

Vous voilà en règle.

Ardenville

Hé ! Avions-nous besoin d'y être ?

Monsieur Tousset

Oui. Et, à propos, où sont vos témoins ?

Ardenville

Des témoins ! Nous n'en avons pas.

Monsieur Tousset

Comment ! Vous n'avez point de témoins ?

Ardenville

Non, nous étions seuls.

Monsieur Tousset

Point de témoins ; point de témoins. Mais si vous voulez, nous en ferons venir de Valognes.

Ardenville

Hé ! Pourquoi donc faire ces témoins ?

Monsieur Tousset

Pourquoi ? Ah ! Ah ! Pourquoi. Des témoins amènent des productions, des consultations, des informations, des confrontations, des perquisitions, des récusations. Alors un procès fermente, s'élève, s'arrondit, prend une belle forme judiciaire, et cela fait honneur.

Ardenville

Diable soit de l'avocat.

Monsieur Tousset

C'est de mon confrère dont vous parlez ? Vous avez raison. Avez-vous entendu ce qu'il disait pendant que nous étions au Greffe ?

Ardenville

Non.

Monsieur Tousset

Moi, j'ai une oreille aux champs, et l'autre à la ville.

Ardenville

Plut au ciel qu'elles y fussent toutes deux !

Il tousse.

ARIETTE.

Monsieur Tousset

Vous avez raison. Écoutez-moi. Vous êtes un peu vif vous. Il semble que tout soit perdu. Croyez que quand je.... et que pour peu que... je...

Scène 11

Monsieur Fausset, Monsieur Tousset, Ardenville, Badaudin

Monsieur Fausset

Mon Confrère, allons nous préparer.

Monsieur Tousset

Soyez en repos. Je ne crains rien.

Monsieur Fausset

Soyez aussi tranquille que moi.

Ardenville

Il ne craint rien.

Badaudin

Aussi tranquille que lui.

Scène 12

Ardenville, Badaudin

Ardenville

Diable ? Ceci m'inquiète.

Badaudin

Je serais déjà bien loin.

Ardenville

Il y a trois lieues d'ici à la couchée.

Badaudin

Camarade.

Ardenville

Quoi !

Badaudin

Je crains que nous ne soyons mauvais marchands de tout ceci.

Ardenville

Et moi aussi. Il ne sait pas un mot de notre affaire : avec sa consommation.

Badaudin

Nous sommes ici en Basse-Normandie.

Ardenville

À deux lieues d'Honfleur.

Badaudin

Ma foi, vous emporterez l'huître, si vous voulez. Je vous la donne, jusqu'aux perles qui sont dedans.

Ardenville

Et moi aussi.

Badaudin

Monsieur, Monsieur.

Ardenville

Écoutez donc.

Scène 13

Ardenville, Badaudin, Monsieur Tousset

Ardenville

Nous sommes d'accord.

Badaudin

Gardez l'huître.

Monsieur Tousset

Vous êtes d'accord »

Ardenville

Oui.

Badaudin

Oui, Monsieur.

Monsieur Tousset

Je vous en félicite... Quoi ! Déjà ?

Ardenville

Oui.

Monsieur Tousset

Hé ! De quel pays êtes-vous donc ?

Ardenville

Picard.

Air nouveau.

Monsieur Tousset

La Picardie est un terrain ingrat Pour la savante plaidoirie. Un bon Picard se fâche avec éclat, Puis il s'apaise te se réconcilie ; Mais pour produire un chicaneur profond, Qui, d'une affaire bien ourdie, Sache conduire et la forme et le fond, Parlez-moi de la Normandie. Ah ! Picard. Vous êtes Picard aussi, sans doute ?

Badaudin

Non ; Parisien.

Même air.

Monsieur Tousset

L'air de Paris donne à ses habitant Une tant douce courtoisie : lis sont si francs, si doux, si bonnes gens ; L'honneur chez eut a droit de bourgeoisie : Mais pour produire, etc. Ah ! Parisien.

Badaudin

Tout ce que vous dites-là, est vrai ; mais nous sommes d'accord.

Monsieur Tousset

Vous n'avez pas consulté votre femme, peut-être ?

Ardenville

Oh ! Nous n'avons que faire de vos mauvaises plaisanteries. Allons, finissons.

Monsieur Tousset

Soit. Bon voyage.

Badaudin

Rendez-nous.

Monsieur Tousset

Quoi ?

Ardenville

Mon havresac.

Monsieur Tousset

Votre ?

Badaudin

Ma gourde, ma cape, mon bâton.

Monsieur Tousset

Je n'entends pas ce que vous voulez dire.

Ardenville

Notre bagage que vos gens ont emporté.

Monsieur Tousset

Cela ne se peut pas.

Ardenville

Cela ne se peut qu'ils l'aient emporté !

Monsieur Tousset

Je ne vous dis pas cela. Eh ! Mes enfants, point de vivacité. Que demandez-vous ?

Badaudin

Notre bagage.

Monsieur Tousset

Ah ! J'entends. Hé bien ! Je vous l'ai dit, que cela ne se pouvait pas, que cela ne pouvait pas se rendre. Être rendu. Cela s'entend, je crois.

Ardenville

Comment ! Jour non pas d'un chien !

Monsieur Tousset

Ah ! Messieurs, j'ai cru avoir à faire à des gens polis, qui avaient de l'éducation.

Badaudin

De l'éducation ! Je suis Parisien, et je m'en pique.

Ardenville

Il n'y a, tatidié, éducation qui tienne.

Monsieur Tousset

Eh ! De la tranquillité, de la tranquillité.

Ardenville

Enfin, pourquoi ?

Monsieur Tousset

La Justice est saisie.

Ardenville

Comment, saisie !

Badaudin

Comment, saisie !

Monsieur Tousset

Oui, saisie.

Ardenville

Je me moque de la saisissure.

Badaudin

Sont ce encore là les lois ?

Monsieur Tousset

Oui, oui, ce sont les lois.

Ardenville

Eh ! Morbleu, ce ne sont pas-là les lois, ce sont les abus.

Monsieur Tousset

Vous avez raison, ce sont les abus ; mais les abus sent les enfants des lois ; et quoique bâtards, ils ont la survivance.

Ardenville

Au diable, la survivance.

Monsieur Tousset

Ah, mes amis ! Que vous êtes heureux. Voici la Justice : vous allez être débarrassés tout de suite...

Badaudin

Camarade, cela devient embarrassant.

Ardenville

Ce qui me pique, c'est le sang-froid avec lequel il nous jette dans l'embarras.

Monsieur Tousset

Vous avez tort : c'est notre métier.

Scène 14

Monsieur Fausset, Monsieur Tousset, Ardenville, Badaudin, Un Huissier, La Justice, Un Greffier

Elle entre au Barreau.

AIR. Volez volez plaisirs.

Monsieur Fausset

Voyez Monsieur Pantin Pour la pause. Pour la danse, C'est un vrai lutin, Toujours en train. Sans cesse il batifole, Court et vole, Rit de tout sans fin. Magistrat fin, Il est incomparable, Mais à table, Dans un grand festin,

AIR. Au fond de mon caveau.

Monsieur Tousset

Plus massif et plus lent Que le boeuf qui chemine, Regardez Monsieur Pesant. À son geste, à sa mine, On dirait qu'il s'en va rêvant. Bon,ce n'est que du vent. Sur son siège il se met, Il s'assoupit tout net, Opine du bonnet ; Et de sa grave destinée Il est content, Et depuis soixante ans Qu'il conclut aux dépens, Il vient chaque jour de l'année En faire autant ?

Ardenville

Nous allons donc être bien jugés ?

Monsieur Tousset

Oui, oui, jugez tout aussi bien ; et les opinions en vont plus vite.

Ardenville

Ah ! Si j'avais mon havresac !...

Badaudin

Ah ! Si j'avais mon équipage, comme je planterais tout ça là.

Un Huissier

Paix-là : silence au Barreau.

La Justice

Appelez la cause.

Un Greffier

Monsieur Tousset pour Ardenville, contre Monsieur Fausset, pour... pour;.. pour Michel Badaudin,

Ardenville

Enfin, cela va finir.

Badaudin

Allons donc... Un peu de patience.

DUO.

La Justice

Avocats, couvrez-vous.

Monsieur Fausset

Ma Partie Est avertie Que mon titre Est une huître. Dans Cujas On ne voit pas Que dans le cas De l'altercas. Au fait, au fait. Mon caquet ? Mon caquet ? Vous, votre toux. Vous d'avocatier. Vieux magot, Ignorant. Avocat sans client. Si tu ne te tais...

Monsieur Tousset

De toutes les productions Et des inglobulations Que le Royaume d'Amphitrite : Ahi ! ahi ! Ma pituite. Votre caquet M'empêche d'expliquer le fait. Ma toux ? Ma toux ? Mêlez-vous de causer. Petit sot. Insolent. Avocat sans talent Fais, fais.

Un Huissier

Paix.

ARIETTE.

SEXTO.

La Justice

Cessez vos injures, cessez. Ah ! C'est assez. Je sais qu'il faut montrer de la chaleur Pour faire plaisir au Plaideur. Mais, mais cessez, c'est assez. Redites votre affaire, Et qu'elle soit plus claire.

Monsieur Fausset

Ma Partie Est avertie Que mon titre Est une huître. Dans Cujas On ne voit pas Que dans le cas De l'altercat.

Badaudin

Avocat, Avocat, Oh ! ciel ! Eh ! Ce n'est pas cela. Avocat, Ce n'est pas cela.

Ardenville

Que dit-il là ? Que dit-il là ? Avocat, Eh ! morbleu, Ce n'est pas cela.

Monsieur Tousset

De toutes les productions Et des inglobulations Que le Royaume d'Amphitrite: Ahi ! ahi ! ma pituite.

La Justice

Au fait. Avocat, au fait. Mettez les pièces sur le Bureau.

Un Greffier

Paix là : silence au Barreau.

Un Huissier

Paix-là.

La Justice

Ouvrez l'huître : voyons.

Badaudin

Celui de nous deux qui l'aura sera bien heureux.

On ouvre l'huître avec l'épée de la Justice, et la Justice l'avale.

Ardenville

Parbleu, si je ne l'avais pas.

AIR. Non je ne ferai pas.

Ardenville

Morbleu, quel jugement !

Badaudin

Il ne vaut rien qui vaille

La Justice

Tenez, voilà, Plaideurs, à chacun une écaille. Des sottises d'autrui nous vivons au Palais : Messieurs, l'huître était bonne ; allez, vivez en paix.

Ardenville

Morbleu, j'ai envie de lui casser la tête avec.

Monsieur Tousset

Ah ! Grands Dieux !

Monsieur Fausset

Ah ! Qu'allez-vous faire ? Vous jouez à vous perdre.

Scène 15

Ardenville, Monsieur Doucet, Monsieur Fausset, Badaudin, Monsieur Tousset, Un Huissier

Ardenville

Comment, un jugement comme celui-là !

Monsieur Doucet

Vous n'avez pas à vous plaindre.

Ardenville

Je n'ai pas à me plaindre ?

Monsieur Fausset

Non, les dépens sont compensés.

Monsieur Doucet

Voici l'expédition de l'Arrêt.

Ardenville

Va te promener avec ton expédition.

Monsieur Doucet

Messieurs ?

Badaudin

Eh ! Mon ami, rendez-nous seulement nos affaires, et que nous nous en allions.

Monsieur Doucet

Ah ! Messieurs, je vous jure foi d'honnête Normand, que c'est tout le bout du monde si cela peut payer les frais.

Badaudin

Comment, nos hardes pour les frais !

Ardenville

Nos hardes !

Badaudin

Nos hardes !

Ardenville

Nos hardes ! Comment, morbleu nos hardes pour les frais ?

Monsieur Tousset

Restons, mon Confrère : voilà des gens qui vont se faire des affaires.

TRIO.

Ardenville

Nos hardes pour les frais !

Ardenville

Il faut assommer ce fripon. Frappons, frappons. Par ses propos, Il est la cause de nos maux... Je devrais te briser les os. Frappes toi. Non, Va-t-en fripon.

Un Huissier

Frappée voilà mon dos. Ah ! S'il vous doit, Cassez moi les os. Vos coups me viendront à propos. J'en ai besoin voilà mon dos.

Badaudin

Oui, vengeons nous sur ce fripon. Par ses propos, par seS propos. Frappes toi. Non, non, Vas-t-en fripon? Je devrais te briser les os.

Badaudin

Eh ! Messieurs, expliquez-nous.

Ardenville

Mais, pourquoi nous prie-t-il à genoux de l'assommer ?

Monsieur Fausset

Il a raison ; il a raison : c'est ce qu'il peut faire de mieux : oui, de mieux.

Monsieur Tousset

C'était une bonne affaire pour lui ; il vous eût fait mettre en prison.

Monsieur Fausset

Oui, oui : c'était une bonne affaire. Nous, nous restions-là pour servir de témoins.

Badaudin

De témoins ! Ah, maudit pays !

Ardenville

Partons, partons, morbleu.

Monsieur Fausset

Écoutez, écoutez.

Monsieur Tousset

Attendez.

Vaudeville

Monsieur Fausset, Monsieur Tousset, Plaideur Parisien, Plaideur Picard

Monsieur Fausset

Ne cédez jamais. Vive le procès ! Un vieux amour est sans attrait, À soixante ans il est folie. La table énerve le génie. Mais vive, vive le procès ! La chicane, la plaidoirie Ont toujours de nouveaux attraits. Hé vive, hé vive le procès.

Monsieur Tousset

S'il saut à l'homme une folie, En est-il une plus jolie Que d'avoir quelque bon procès , Cela tient l'esprit en arrêt, Son intérêt Nous désennuie... Vive la plaidoirie ! Ne cédez jamais,

Plaideur Parisien

Ne plaidons jamais ; Fuyons les procès. Vive l'amour et ses attraits ! Si je veux faire une folie, Je veux choisir la plus jolie. Vive l'amour et ses attraits ! Il charme, il embellit la vie. Sans lui que de tristes regrets ! Au diable, au diable les procès.

Plaideur Picard

Ne plaidons jamais. Vive une table bien servie ! Ah ! Que le bon vin a d'attraits ! Il échauffe notre génie, Et sa chaleur donne à la vie Un feu qu'elle n'aurait jamais Sans le bon vin et ses attraits. Au diable les procès.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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