Ambigu poissard · 1767

Les écosseuses de la Halle

de Toussaint-Gaspard Taconet

Représentation
≈ 27 min
Distribution
1 femme, 9 hommes
Répliques
209
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Jérôme H 21 ≈ 7 min 7
Fanchon H 39 ≈ 5 min 10
Margot H 26 ≈ 3 min 12
Babet H 13 ≈ 2 min 3
Un Petit-Maitre H 15 ≈ 2 min 1
Marie-Jeanne H 12 ≈ 2 min 3
Belle-Rose H 13 ≈ 1 min 5
Marchande N 14 ≈ 1 min 2
Un Garçon Perruquier H 14 ≈ 1 min 2
Geneviève H 15 ≈ 1 min 4
Bouquetière N 9 ≈ 1 min 3
LA FERMIÈRE des Places de la Halle F 4 ≈ 1 min 2
Marchand N 8 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Jérôme absentabsentabsentabsentabsentabsent
Fanchon absentabsentabsent
Margot absent
Babet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Petit-Maitre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marie-Jeanne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Belle-Rose absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marchande absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Fanchon, Margot

Fanchon

Dis donc ? Quelle heure est-il, Margot ?

Margot

Je n'en sais rien : buvons l'coco, Puis j'écosserons, l'on sait comme ! Mais, quien, v'la que je vois Jérôme.

Scène 2

Jérôme, Fanchon, Margot, Marchand

Jérôme

Bonjour, Margot. Bonsoir, Fanchon, Que j'vous embrasse sans façon.

Fanchon

Volontiers. Ces grosses bourgeoises Font des compliments longs d'cent toises. Pour nous, j'vallons ben autant qu'eux, Quoique j'ayons les doigts terreux, Et que j'vendions du fruit d'z'oranges.

Margot

Finis- tu, Mamselle Fontanges ? Avec ton discours si choisi , Vas-tu nous t'nir jusqu'à midi ?

Ils s'assoient.

Jérôme

Eh ben, quoi ! Voyons donc ste prise.

Margot

Fanchon, veux-tu de la cerise ?

Fanchon

Moi, j'prendrai ce que tu voudras.

Margot

Mais vraiment, j'n'en aurais donc pas? Tu n'es pas à moiquié maline.

Air : Du Prévôt.

Fanchon

Moi, j'veux du bon ; allons, chopine. J'aimons mieux l'rogome tout pur, Dans l'gosier ça nous paraît dur ; Chacun a sa façon de mode, On peut s'prendre où ça fait plaisir, Et j'aimons quand queuqu'un commode Veut ben servir notre désir. Marchand, apportez nous du vôtre.

Marchand

Du mêlé ?

Fanchon

Eh ! Non , point d'ça, De l'eau-de-vie en ratafia. Du bon.

Margot

Tu vas ben :

Fanchon

Comme un autre. Si j'buvons ben l'p'tit coup ici, Tu ne liches pas mal aussi. Eh ben ! Marchand ?

Marchand

Me v'là, ma Reine.

Fanchon

T'nez, v'ià du poussier, rien n'est dû.

Marchand

C'est bon.

Jérôme

Fanchon, y penses-tu ? Crois-tu qu'je n'pairons pas la mienne ?

Fanchon

Qu'est-c'qui t'dis ça ? Hustuberlu, J'avons du temPs. Crois-tu qu'on t'fraude ? D'mande putôt au Marchand d'eau chaude ? N'est-il pas vrai, Monsieur l'comptoir, Qui n'est pas si tard ? Tu vas voir.

Marchand

Non, il s'en manque un quart ici.

Fanchon

L'quart de quoi, Monsieur l'ahuri ?

Marchand

Quoi ! Monsieur Jérôme s'ennuie ? Est-il meilleure compagnie Qu'avec Fanchon et puis Margot ?

Margot

Mais vraiment ! Monsieur Fouille-au-pot, Comme il veut nous eN faire accroire ?

Marchand

Mais, en me contant votre histoire, Vous m'amusez.

Margot

Qu'est-c'q'vous fait' là ? Allons, Jérôme, à propos d'ça , Chante, ou ben tu n'as pas à boire : J'tiens la mesure ; et l'on verra...

Fanchon

Y va chanter, laisse ça là.

Air : R'li, r'lan.

CHORUS : R'li, r'ian, etc.

CHORUS : R'li, r'ian, etc.

CHORUS : R'li, r'ian, etc.

CHORUS : R'li, r'ian, etc.

Jérôme

Fillettes, z'acourez pour entendre L'histoir' d'un Amant courageux ; Ses parents n'voulions pas l'y rendre Réponse au sujet de ses voeux : Comme ils étions à la campagne, Il fut les trouver z'hardiment, R'li, r'lan , r'lan tan plan, il vous les t'magne, R'ian tan plan, tambour battant. Mon ch'pere , dit-il, j'vous accuse Que j'suis t'aimé d'Mamlelle Fanchon ; L'autre jour je y'ai pris, par ruse , Un bouquet qui sentait ben bon : Y' n'faut rien z'avoir à personne, Vlà ma pipe à tuyau d'argent, R'li, r'ian, r'ian tan plan, j'veux qu'on l'y donne, R'ian , etc. Ce jour-là je goûtions ensemble Tête à tête, étant rien qu'nous deux ; Ne v'là t'y pas Fanchon qui tremble, Et qui s'trouve mal on n'peut pas mieux : Il faut me la donner, mon ch'pere , Je sais, pour son tempérament, R'li, r'lan , r'lan tan plan, ce qu'il faut faire, R'lan, etc. Le daron , instruit de l'affaire, Embrassit son fils Cadichon ; Puis il s'en fut cheux le Notaire, Et lui présenta son garçon : Disant, faisons une alliance, C'est un mariage absolument, R'li, r'lan , r'lan tan plan, de conscience , R'ian, etc.

Fanchon

Jérôme a z'une voix d'n'oblesse.

Jérôme

Oh ! quand il s'agit de tendresse, J'nous en tirons.

Air : Jusques dans la moindre chose.

Margot

À propos d'ça , Vous autres, savez-vous s'tellà ? Jusques dans la moindre vue J'vois mon Amant z'en tableau, Drés que j'mets l'pié dans la rue, Je l'vois m'ôter son chapeau ; Je le rencontre à toute heure, Au couchant comme au lever, Et, sans savoir ous qui d'meure, Mon coeur va toujours l'trouver. Si je fuis à not' fenête, Dans l'dessein d'voir le passant, J'distingue toujours sa tête , Quand ail' serait parmi cent ; Si je lis quel jour nous sommes, Dans l'Armonac d'cabinet, Au lieu d'Saint, je n'vois qu'des hommes, Rapport à s'tila qui m'plaît. Que j'blanchisse à la rivière, Mes amours sont savonnés, Que j'ouvre ma tabaquière, Mon amant me monte au nez ; Lorsque j'endosse ma hotte , Y m'sembe que j'porte l'Amour, Enfin, la tendre Javotte Pense à Cadet nuit z'et jour.

Scène 3

Fanchon, Geneviève, Margot, Marchand, Jérôme

Fanchon

Qu'ien v'là Geneviève ! Ais, ma commère, Veux-tu boire un coup de s't'affaire ?

Geneviève

Plutôt deux. J'venions tout exprès : Marchand, donnez d'misquié du frais.

Margot

J'en avons. Quoi donc ! Qu'tu veux faire.

Geneviève

Chopine à moiquié ? Qu'eux misère !

Fanchon

Oh ! C'est assez; car moi j'm'en vas.

Geneviève

Par ainsi je n'vous craignons pas , Mamselle Fanchon : est-c'que j'vous chasse ? Comm'vous nous faites la grimace !

Fanchon

Moi, la grimace ! À qu'eux surget ?

Geneviève

Oh ! dam' de c'a, n'y a qu'vous qui l'sait.

Margot

Allons, buvons, qu'in toi, Geneviève : Dis donc, Fanchon , veux-tu qu'j'acheve ? Mettai-je tout, y viendra-t-il l'tien ?

Fanchon

Allons, verse, je l'voulons bien.

Geneviève

All' voulait s'en aller. S'tè charge !

Fanchon

Je n'voulons pas vous être à charge, Et j'comptons payer not' écot.

Geneviève

Marchand, chopine de coco, Puisque Mam'selle Fanchon se pique : Allez, vous aurez sa pratique , Elle est bonne, et vous s'rez content.

Fanchon

Allons, n'te goberge pas tant.

Geneviève

Mais, vraiment, tu m'empêch'ras d'rire ? Eh ben ! S't'eau-de-vie ?

Marchand

On en tire.

Geneviève

Dépêchez donc. J'ai mal aux dents.

Margot

Un moment, s't'homme a ses chalands. Crois-tu quignia qu'nous qui contente ?

Geneviève

Ah ! Vous avez raison, la Plante.

Air : Vous avez raison, la Plante.

Jérôme

Oui, c'est du bon. Sur ce ton-là, Fanchon, sais-tu ce couplet-là ? L'autre jour, avec sa hotte , Charlotte me rencontra, Larira ; Je l'emmena cheux not' hôte, Et puis je la régala De cela ; Après je lui dis, Charlotte, C'est assez sur ce ton-là.

Fanchon

Jérôme, toi qu'en sais des belles, Chante z'en donc pour ces pucelles.

Air : Manon Dubut.

Jérôme

Pour ces pucelles, mais oui dà, (bis) Enseignez-nous ous qui y'en a ; (bis) Je voudrions en faire emplette, Et leur dire la chansonnette. J'en ont cherché par tout Paris, (bis) Mais je n'ont trouvé qu'du fouillis ; (bis) C'est une terre ben trompeuse, En vain le plus savant z'y'creuse.

Marchand

Voilà votre affaire, Mesdames.

Margot

Mesdames ! J'sommes ben des femmes. Parlez-nous avec vérité, J'n'aimons pas l'honneur frelatté : Y vous vient queuques fois des dames, Qu'avons bien plus de corps que d'âmes.

Geneviève

Allons, n'restons pas en défaut.

Jérôme

En v'là tout autant qui m'en faut, J'n'en boirais pu seul'ment deux gouttes.

Fanchon

Quand ni en a plus, tu t'en dégoûtes : Allons, fouinons, l'tems veut changer.

Margot

L'dis-tu pour nous faire enrager ? N'nous porte pas guignon d'avance.

Fanchon

N'vas-tu pas tomber en fayance ? S'il pleut, j'avons le parasol.

Geneviève

Voyez, Mam'selle Croquignol ! Fait-y beau, quand il pleut z'à verse ?

Jérôme

Allons, faut toujours qu'ça converse ; J'navons pu rien, allons-nous-en.

Geneviève

Que j'y voye, Monsieur Gourmand.

Il prend Fanchon et Margot par dessous le bras. Geneviève prend Margot.

Air : Êtes-vous de Chantilly ?

Ils sortent.

Jérôme

Quand j'te l'dis, tu dois être sûre ; Allons-nous-en payer s'te mesure. , R'venez-vous de Chantilly ? Vraiment, mon compère, oui : Y'avez-vous bu de s'taffaire ? Vraiment, mon compère, voire, Vraiment, mon compère, oui.

Scène 4

Marie-Jeanne, Babet, Fanchon, Margot

Le fond du Théâtre change, et représente le carreau de la Halle, où l'on voit plusieurs places d'écosseuses.

Marie-Jeanne

Dis donc, Babet ? Quoi donc qu'tu penses De t'étaler là par avance ? T'as la porte du Viterier, Vas-t'en z'y faire ton métier.

Babet

De quel droit, Madame J'ordonne, Vlez-vous chasser une personne ? J'venons là plus souvent que vous.

Marie-Jeanne

Allons, hu, aussi non des coups. Crois-moi, n'jase pas, bonne bête, La cervelle m'monte à la tête : Et je pourrions ben te r'liché , Comm'j'ons déjà fait z'au marché.

Babet

Ah ! Oui, voyons donc voir ? Que j'voye ?

Marie-Jeanne

Allons, tais ton bec, et dévoye, J'te dis qu'tu n'esteras pas là.

Babet

Et moi j'vous dis que l'on verra : Si tu m'fais peur, tu n'm'en fais guère.

Marie-Jeanne

Décampe toujours, harangère ; La place est à moi, d'mande à eux. Ais, Fanchon, parle, si tu veux. Pas vrai que j'ai l'accoutumance De m'mettre ilà par préférence ?

Fanchon

Sans doute, faut-il tant crier?

Margot

Quoi! Tu n'sçaurais la renvoyer? Est ce qu'tu n'es pas assez grande ?

Babet

Voyez , c'est ben ça qu'on l'y d'mande ! Dites donc, marnsell' Boute-feu, N'faut-y pas q'vous parliez fur l'jeu ?

Marie-Jeanne

Allons, va-t'en dans ta bataque.

Elle lui fait les cornes.

Babet

N'pousse pas tant que je n'te claque, J'm'en vas. Mais, tu t'souviendras d'moi : En attendant, v'là qu'est pour toi. Adieu, Marchande d'amourette, C'est chez vous qu'on va faire emplette : J'vous envoyrons nos Amoureux, Drès que j'n'aurons plus besoin d'eux; Comptez-y, bouche à toute graine.

Marie-Jeanne

Eh ! vas, vas, pas tant qu'toi, vilaine ! Ton père qu'est un portefaix, Ne porte pas comme tu fais.

Babet

Ah, qu'ça te va ben d'faire la grosse ! Souvent est gaussé qui nous gausse. C'est un proverbe qu'est ben bon.

Marie-Jeanne

Passez, Madame Guenillon, Qu'on n'vous déchire votre robe.

Babet

Si j'm'en vas, c'est peur qu'on m'dérobe ; On t'connaît pour ç'a dans l'quarquier.

Elle lui arrache son bonnet.

Marie-Jeanne

Ah, comme j'men vas t'étrier ! T'attaque un honneur en personne ? Il faut tout du long que j't'en donne. Qu'en v'là d'abord, qui t'apprendra ?

Babet

Ah, double chienne, on t'en donn'ra Des bonnets pour qu'tu les déchires ?

Elles se battent.

Marie-Jeanne

Attends, c'n'est encor que pour rire : J'vas t'en donner tout ton. Chien d'sou.

Babet

À moi, ma mère, on me rompt l'cou.

Scène 5

LA FERMIÈRE des Places de la Halle, Marie-Jeanne, Babet, Tous Trois

LA FERMIÈRE des Places de la Halle

Eh bien ! c'est tous les jours de même !

Marie-Jeanne

Voyez comme la v'là blasphème ! On n'lui fait pourtant rien.

Babet

Vraiment, On me bat pas à tout moment ? Vous m'avez frappée, on sait comme ! Madame, d'mandez à Jérôme, Fanchon, Margot ?

Tous Trois

J'navons rien vu !

Babet

Du moins, vous lavez entendu : Un soufflet s'fait toujours entendre.

LA FERMIÈRE des Places de la Halle

Allons, commencez par me prendre De ce côté.

Marie-Jeanne

Oui, va t'coucher.

Elle sort en pleurant.

Babet

Les plus forts n'doivent pas s'fâcher. Tout l'monde m'en veut, z'on m'échigne ; Va bonnet d'dentelles de Maligne, Qu'on vient de me mettre en hachi ; Pour de tout le reste j'men chi : Mais j'vas toujours faire ma plainte, Et dire que j'suis grosse enceinte.

Scène 6

LA FERMIÈRE des Places de la Halle, Fanchon, Margot

Air : De tous les Capucins.

LA FERMIÈRE des Places de la Halle

Ah, bon Dieu ! Qu'on voit de scandale Parmi ces femmes de la Halle ! Faut-il qu'on n'en puisse entrevoir Une seule bonne à la ronde ? Tandis qu'ailleurs on peut avoir Les meilleures femmes du monde.

Fanchon

Madame la Fermière a raison D'quereller ceux qui font carillon.

Margot

Voyez-nous, si j'avons de la peine !

LA FERMIÈRE des Places de la Halle

Oui, vous êtes de bonne graine.

Scène 7

Jérôme, Margot, Geneviève

Jérôme

Fanchon, tu ne gouailles pas mal.

Margot

Eh moi, donc ? J ai suivi l'signal, J'ai flatté Madam' la Fermière. Mais, si vous saviez, par derrière, Ce que j'pensions ?

Geneviève

Moi, je m'cachais ; Mais c'était pour rire à ses frais.

Scène 8

Belle-Rose, Fanchon, Jérôme, Margot

Air : La rose et le bouton.

Belle-Rose

Allons, ma belle enfant, Je suis content De toi pendant toute l'année; Mais il faut, dans ce jour, De mon amour Fixer la destinée : Si tu veux que tes bouquets Fixent mes voeux coquets, Joins, ma poulette, La rose et le bouton D'amourette, La rose et le bouton.

Fanchon

Bonjour donc, la belle Manon.

Jérôme

Te v'là, vivant !

Belle-Rose

Bonjour, luron. Eh ben ! Comment vont l's'écosseuses ?

Jérôme

Elles vont ben, toujours joyeuses.

Belle-Rose

Tant mieux, j'allons y prendre part.

Fanchon

Avancez donc, Monsieur Gaillard ?

Margot

Belle-Rose a l'air d'être en ribotte.

Belle-Rose

Mais, vraiment, Mam'selle Margotte ! Ç'a vous arrive quelquefois.

Margot

Allons, v'nez écosser des pois, Ç'a vous reposera là tête. Vlà z'un man'quin pour vot'conquête ; Vous, prenez c'sac, mettez-vous d'ssus.

Belle-Rose

M'y vlà.

Scène 9

Marchande, Margot, Belle-Rose, Manon

Marchande

Mes bons citrons à jus.

Margot

C'est vous ! Comment va l'éventaire ?

Marchande

C'a va ben douc'ment, ma commère.

Belle-Rose

Comben la couple, la Maman ?

Marchande

Dix sous.

Belle-Rose

Dix sous ?

Marchande

Oui, tout autant : Si vous criez, m'en faudra douze.

Belle-Rose

Ah ben oui, comme je m'y blouze !

Manon

Allons, qu'as-tu besoin de citron ?

Belle-Rose

V'la le Barbier de l'Arche Marion ! Dites-lui qu'il en fasse emplette, Ç'a lui servira d'savonnette.

Scène 10

Marchande, Un Garçon Perruquier, Bouquetière, Margot, Fanchon

Marchande

Vous en faut, le beau blondin ?

Un Garçon Perruquier

De quoi ?

Marchande

D'citron ?

Un Garçon Perruquier

Oui. Pour lé tein.

Bouquetière

C'est ça qu'il l'a si beau.

Un Garçon Perruquier

Les quatres, Combien ?

Marchande

Vingt sous, sans rien rabattre.

Un Garçon Perruquier

Eh ! Combien, ne rabattant rien , Cela fait-il ?

Marchande

Vous l'savez bien. Est-c'pour se moquer qu'on s'arrête ? Avec votre étrille à la tête, Si vous n'en v'lé pas, laissez-nous.

Un Garçon Perruquier

Vingt sous les quatre, c'est cinq sous : Vous êtes dans le tort, la femme !

Marchande

Eh ! Tais-toi donc, vilain infâme ? C'est ben putôt toi qu'il la tort. N'jette pas not'citron si fort ? Il n'avait qu'à choir dans la boue, Quéque t'auroit payé ? La moue.

Air : À présent je ne dois plus feindre.

Un Garçon Perruquier

Capédébious, l'erreur est grande ! C'est faire uné sotté démande. Qui, moi, cé qué jé payérois ? Mé croyez-bous donc fans réssource ? Un Gascon manqué-t-il jamais, Surtout du côté dé la bourse ?

Marchande

Voyez donc comme il sent son bien ?

Un Garçon Perruquier

La bonne ? Vous né perdrez rien, Si je vous fais quelque dommage.

Marchande

Oui, c'est marqué sur vot' visage. J'voyons ben, à tous vos boutons, À peu près c'que je gagnerions.

Un Garçon Perruquier

Cadédis, qu'elle est insolente !

Margot

Ma commère, t'es médisante. Pourquoi donc dire des gros mots À c'Monsieur qu'est homme en repos ?

Marchande

Mais aussi, c'est vrai, Dieu m'pardonne ! Quand j'voyons comm' ça queuque personne, Qui méprise c'que vous vendez...

Un Garçon Perruquier

C'est donc mal que vous entendez. Jé né méprise en nulle sorte. Mais jé dis que la somme est forte : Eh donc ! Parlez au juste, là.

Marchande

Ah ben ! J'vous entendons comm' ça. Faut donc vous dire en conscience ? Quatre sous, et vot' connaissance. Voilà notre dernier mot dit.

Un Garçon Perruquier

Donnez-m'en six, et plus dé bruit.

Marchande

Tenez, mon Roi, v'là qu'est tout sucre.

Un Garçon Perruquier

Jé vous souhaite bien du lucre.

Margot

Et ben, est-ç' qu'vous n'aidez pas Pour écosser ?

Un Garçon Perruquier

J'ai mal aux bras.

Fanchon

L'pauvre petit ! Faut de la rybarbe : C'est fatiguant d'faire une barbe.

Un Garçon Perruquier

Sandis ! Plus qué vous né pensez.

Margot

Fanchon, vois donc c'grand élancé ?

Scène 11

Bouquetière, Un Petit-Maitre, Fanchon, Margot, Jérôme, Belle-Rose, Geneviève

Bouquetière

Monsieur, achetez donc du nôtre, Un petit bouquet pour la vôtre.

Un Petit-Maitre

Pour qui, la mienne ? Expliquez-vous.

Bouquetière

Pardi, nous le demandez-vous ? Votre Maîtresse.

Un Petit-Maitre

Ah ! je m'en passe.

Bouquetière

C'est donc quand elle est en disgrâce ; J'savons que vous en êtes fou. Allons, prenez ça, mon bijou : Elle aura l'air de la mariée, Et je s'rai par vous étrennée.

Un Petit-Maitre

Combien faut-il pour cette fleur ?

Bouquetière

Six sous pour vous; mon petit coeur.

Un Petit-Maitre

En voilà quatre, et je la garde.

Bouquetière

Allez, c'nest pas à vous qu'on r'gardes

Un Petit-Maitre

De plus, je veux une chanson.

Bouquetière

Oh ! Pour moi, j'ai la voix bâtarde. D'mandez à eux ?

Fanchon

V'nez ça, mignon.

Un Petit-Maitre

Volontiers : soyez ma mignarde.

Fanchon

Vous tri'avez Pair sur le bon ton. Assisez-vous.

Un Petit-Maitre

Je vous rends grâce.

Fanchon

Rougissez-vous d'être à not' place?,

Margot

Laisses l'ai : c'est qui veut grandir.

Fanchon

Ah ! Sans gêne, il peut ben agir.

Un Petit-Maitre

Allons, chantez donc, ma mignonne.

Air : Chansons, chansons.

CHORUS.

CHORUS.

CHORUS.

CHORUS.

Fanchon

Je l'voulons bén, Monsieur J'ordonne. Y'Amour, comme tu nous empaume ; Pourquoi faur-il z'aimer, Jérôme, Comme j'faisons ? Mon coeur sait ben qu'c'est un volage, Mais j'ai beau vouloir qu'il soit sage , Chansons, chansons. Au cabaret, quand faut qu'j'attende, À tout bout d'champ je le demande À ces garçons : Ils disont qu'il ne vient personne, Et ça me rend l'humeur ben bonne, Chansons, chansons. C'qui fait encor plus que j'endêve, C'est qu'il faut seule que j'achéve Tout s'té boisson : Moi que jamais le vin ne presse, Et qui ne suis point z'ivrognesse, Chansons, chansons. J'ai souvent refusé du monde, Qui prétendions que je réponde À leux façons : Mais je ne suis point de c'te pâte, Et je leux réponds, si t'en tâte, Chansons, chansons.

Jérôme

Chacun son tour, comme dit l'autre.

Fanchon

Jérôme, attends. Monsieu, la vôtre. Vous v'là pensif comme un rêveur ! Est-c' que j'vous fesons déshonneur ?

Un Petit-Maitre

Déshonneur, vous ! Non pas, ma belle : Si je vous regardais pour telle , Je ne me serais pas mis là.

Fanchon

Si j'voulons du galant, en v'là. Eh ben ! Chantez donc queuque air tendre.

Un Petit-Maitre

Non, j'aime beaucoup mieux entendre ; Et Monsieur Jérôme a raison De prendre son tour.

Belle-Rose

Chantez donc ? J'allons faire chorus en rond.

Air : Je veux t'être un Chien, etc.

Jérôme

Un jour j'étions à Vaugirard, Dont j'somm' déboulés un peu tard ,' Y'aisément cela se peut croire ; À notre table, à tous moments, Y venait des troupeaux d'Marchands : Je veux t'être un chien, Y à coups d'pied, y à coups de poing, J'l'y casserai la gueule et la mâchoire. Ça finit, mais l'instant d'après, V'la la marchande de croquets, Y'aisément cela se peut croire ; Monsieur, dit-elle, en voulez-vous ? Tirez, on gagne à tous les coups : Je veux t'être, etc. Il nous vient z'un autre animal, Crier gâteaux à la Royal, Y'aisément cela se peut croire ; Moi qu'avait là z'un bon fricot, Je vous pris mon homme au gavio, Je veux t'être, etc. Le Marchand d'tisane en bonnet, Vient nous montrer son robinet, Y'aisément cela se peut croire ; Nous qu'avions là du vin ben chenu, J'vous lui disons d'abord, eh ! hu : Je veux t'être, etc. Pour augmenter le carillon , Vlà z'un Joueur de timpanon, Y'aisément cela se peut croire ; Moi qu'ai la Musique en dégoût, J'vous l'y riva bentôt son clou : Je voeux suis un, etc. La Marchande aux coeurs, à son tour, S'en vint pour nous faire sa cour, Y'aisément cela se peut croire ; À la parfin elle fit tant, Que j'en pris un, en lui disant, Je veux t'être, etc. J'en fus content, car c'était bon ,, D'abord j'l'offrit à ma Fanchon, Y'aisément cela se peut croire ; Y'avait, je suis dans, vot' lien, Et pour longtemps mon cour en tient. Je veux t'être, etc. Eh ben, Monsieu ! Qu'dites-vous d'ça ? C'est il d'vot' goût sur ce ton-là ? Savons je y donner la tournure ? Jarni, moi qui aime à être tranquille quand j'prends mes repas de nourriture, je leux dis, lé premier qui me fait parler la bouche pleine, Sandié, moi qui ne rate d'aucune loterie qu'à lacelle des Enfants trouvés, parce que je y'ai été élevé, Et lui dis : allons, patronet, va-t-en vendre ton gâteau plus loin, sinon j'te vas donner la fève sur l'oeil. Il voulait me faire sortir dans la rue du dehors ; mais moi tout de quite, pif, paf, z'on, Allons, passe ton chemin, Marchand d'ratafia de grenouille, avec ta Saintmaritaine sur le dos ; comptes-tu nous faite peur parce que tas un bâton de réglisse dans ta poche, retire-toi, au signon, En lui disant, papa, allez jouer à s'tautre table, vous nous faites grincer les oreilles. Au lieur de s'en aller, ne v'là t'y pas le vieux chnapan qui m'accipe l'épingue de mon col, pour faire, sus son timpanon, zigue, zin, zigue, zin ; moi, pi, pan, La maman, si la devise n'est pas chenâtre, je ne sis pas vif de promptitude, mais j'commence ; par vous le dire doucement, Oui, dis-je-t'y à ma parsonnière, j't'aimerai toute la vie de mon existence; si queuqu'un venait pour contrarier le contraire,

Un Petit-Maitre

On ne peut pas mieux, je vous jure : Je vous en fais mon compliment.

Jérôme

Vous êt' courtois comme un galant, J'vois ben que ça vous plaît z'à dire.

Geneviève

Monsieur met-il dans la tir'-lire ?

Un Petit-Maitre

Ma bonne amie, en vérité , Je suis fâché d'être arrêté Pour aller faire une visite. Sans cela...

Margot

Quoi ! Monsieur nous quitte !

Fanchon

Allez-vous loin, mon benjamin ? Ces souyers-là n'f'ront pas l'chemin, Changez-les de piés pour ben faire. Il a l'encolure légère ; Voyez donc qu'il est revenant Avec son nez en catogant ! On dirait d'un enfant z'en chartre Avec ses oreilles d'Montmartre. Monsieu, voulez-vous un godant ?

Un Petit-Maitre

Bonne chienne, on t'en livre autant. Si nous n'avons pas l'air d'un Prince, Le tien est encor bien plus mince. À la blancheur de son minois, C'est un signe du Gâtinais ; Voyez sa petite menotte , Aussi large qu'un dos de hotte : Rien qu'à voir, c'est un plaisir, Elle est d'un laid à éblouir.

Fanchon

Mon laid est moins laid qu'ton grouin. Viens donc que j'te r'magne un p'tit brin , Avec ton menton de galoche, Et tà jambe en façon d'bancroche : Veux-tu te r'tirer, vilain plé ?

Un Petit-Maitre

Adieu, femme à mari sanglé. Ah, que je plains le pauvre diable D'avoir une femme semblable ! Il fait son purgatoire ici.

Fanchon

Eh ! Oui, beau mâle en racourci. Va donc visage à verre à bière, Jardinier de not' cémetiere; Quand tu s'ras grand, t'iras tout seul, Avec ta face d'épagneul : Dites donc, Monsieu la Flamberge, N'allez pas tirer vot' esperge.

Il sort.

Un Petit-Maitre

Adieu, couturière en chaussons, Maraine à tenir grands garçons, Tourrière de Couvent sans ordre, C'est pour toi que Samson fait tordre. Ton père eut six chiens, comptant toi, Il en noya cinq : et pourquoi ? C'est qu'il voulait que tu fus feule, Il n'a gardé que mille gueule.

Scène 12

Margot, Fanchon, Jérôme, Belle-Rose

Margot

Dis donc, Fanchon, s'tilà va ben.

Fanchon

Y s'en va pas moins : c'est vilain.

Jérôme

Enfants, j'entends l'pere Chantrelle.

Belle-Rose

Allons ? Dansons, et point d'querelle.

Scène 13

Fanchon, Jérôme, Violon, Bouquetière, Belle-Rose, Marie-Jeanne, Babet, Un Garçon Perruquier, Geneviève, Une Marchande de Citrons, Marchand De Ratafia, Un Aveugle, Margot

Fanchon

Père Chantrelle, j'allons ben, Continuez, d'nous mettre en train.

Jérôme

Oui, un menuet pour, l'ouverture, Allons, à nous deux, ma future.

Violon

Quel menuet voulez-vous danser ?

Jérôme et Fanchon dansent.

Jérôme

C'lui qui finit par s'embrasser.

Jérôme

Allons, Bell'-Rose.

Fanchon

A toi, Manon.

Bouquetière

Moi, j'aime mieux le rigodon.

On danse.

VAUDEVILLE.

Air : Madame, en entrant chez vous.

Belle-Rose

Eh ben ! Dansons une contre-danse ; Allons, à huit violons d'chérence. Le violon va ben en dansant, Voyons si c'est d'même en chantant.

CHORUS.

Marie-Jeanne

Prenez d'nos pois écossés, C'est les meilleurs fricassés ; Je voyons ben des tendrons Qui deviennent ronds, (bis) Lorsque je les nourrissons Des pois que nous écossons. (bis)

Babet

J'vendons des pois écossés À des gens fort ben troussés ; Mais les meilleures façons, C'est ceux qui payons ; (bis) Car j'navons pas de bien d'fonds, Si ce n'est dans nos litrons. (bis)

Un Garçon Perruquier

Tous vos pois font écossés, Allons, chantez et dansez ; Filles, prenez ces garçons , Et cabriolons ; (bis) Si vous gâtez vos chignons, Jé vous les rétapérons. (bis)

Bouquetière

Si vos pois sont écossés, Tous mes bouquets sont passés ; J'avons toujours des lurons Pour qui j'en faisons, (bis) Et ma rose et mes boutons Valent bien tous vos litrons. (bis)

Geneviève

Pour crier, pois écossés, J'ai déjà d'la voix assez ; Étant petite, j'suivions Les petits garçons ; (bis) Mais d'puis que je grandissons, Avec les grands j'écossons. (bis)

Une Marchande de Citrons

Souvent les pois écossés Vous rendent les doigts poissés ; Approchez, je vous vendrons Du jus de citrons ; (bis) Avec ça j'rafraîchissons, Quand on s'échauffe aux litrons, (bis)

Belle-Rose

Dans l'tems des pois écossés, Les ennemis sont rossés ; Lorsque je les rencontrons , Je les écossons ; (bis) Quand ils voyent nos Dragons, ils s'cachraient dans des litrons. (bis)

Marchand De Ratafia

Vous vendez pois écossés, Et vous vous divertissez ; Je vois bien des Chambrillons Qui vous en prenons, (bis) Afin que les Marmitons Fassent la fausse aux litrons. (bis)

Jérôme

Fanchon, tes pois écossés À mes yeux sont ben de fés ; Tu sais comme je portons, J'avons les reins bons, (bis) Et puis de bonnes chansons, Lorsque j'emplis tes litrons. (bis)

Fanchon

Au temps des pois écossés, Ben des Galants sont r'lancés ; Quand y vient des fanfarons, Je les rembarrons, (bis) C'est Jérôme qu'est des bons Pour toucher à mes litrons. (bis)

Un Aveugle

Mes enfants, je ne vois rien,. Mais je connais le chemin ; Pour le peu que je touchions, Je nous en tirons ; (bis) Et je parie à tâtons, Que je vous prends vos litrons. (bis)

Au PUBLIC.

Margot

Parmi les pois écossés, Tous les Marchands sont pressés ; Le monde, quand j'étalons, Est sur nos talons ; (bis). On s'mettrait, si je voulions, Jusques dedans nos litrons, (bis) Si pour nos pois écossés, Messieurs, vous applaudissez ; Toujours, avec vos leçons, Nous réussissons ; (bis) De vos écus que j'aimons, Venez emplir nos litrons. (bis)

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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