Acte I
Scène 1
Finette
Finette
Que de chagrins pour nos jeunes Amants ! Que les enfants sont misérables, Dont les pères déraisonnables Regardent tout à contresens, Et trouvent toujours condamnables Les plus simples amusements !
Scène 2
Madame Brichnne, Finette
Madame Brichnne
Je donne le bonjour à l'aimable Finette.
Finette
Madame Brichonne, bonjour.
Madame Brichnne
Quoi ! Vous causez ici toute seule en cachette ? Vous vous entretenez apparemment d'amour ?
Finette
D'amour ? Non, j'y suis peu sujette, Et c'est là mon moindre souci. Mais comment vous en va ? Qui vous amène ici ? Y ménageriez-vous quelque affaire secrète ?
Madame Brichnne
Hélas ! Me le demandez-vous ? Et de Monsieur Harpin, confidente ordinaire, Se pourrait-il qu'il vous eût fait mystère De ce qui se passe entre nous.
Finette
Mystère ! À moi ? Vous savez bien Dans ses secrets quelle part il me donne ; Mais, faites, Madame Brichonne, Comme si je n'en savais rien.
Madame Brichnne
Il ne vous a pas dit…
Finette
Si fait : mais je soupçonne Qu'il ne s'en est pas bien expliqué tout à fait ; Il m'a tu quelque circonstance, Je voudrais bien savoir pour quel sujet ; Et si la chose est en effet Comme il m'en a fait confidence.
Madame Brichnne
Il vous a conté son projet ?
Finette
Oui, qu'il prétend… Il vous l'a dit de même, Apparemment ?
Madame Brichnne
Tout juste… Il veut se marier.
Finette
Vous y voilà.
Madame Brichnne
C'est moi qui dois négocier Ce mariage-là.
Finette
Comment, vous ?
Madame Brichnne
Oui, moi-même.
Finette
Ah, le petit dissimulé ! C'est de cela qu'il ne m'a point parlé.
Madame Brichnne
Il vous a dit quelle est la personne qu'il aime ?
Finette
Belle demande ! Il fait un fort bon choix ; Et pourvu qu'à ses voeux cette fille réponde…
Madame Brichnne
C'est une veuve.
Finette
Ah, oui, d'accord je la connais : Mais fille ou veuve, quelquefois C'est même chose dans le monde ; On s'y trompe aisément. Cette veuve a du bien.
Madame Brichnne
Point, c'est Climène.
Finette
Ah, ah, Climène ! Elle n'a rien, Mais pour cacher qu'il fait une mauvaise affaire, Monsieur Harpin, à moi, m'a dit tout le contraire.
Madame Brichnne
Monsieur Harpin est riche et pour elle et pour lui ! On ne sait pas tout l'argent qu'il amasse : Si de continuer le Ciel lui fait la grâce, Il mesurera l'or au muid. Depuis un mois que j'ai l'honneur de le connaître, Nous avons fait l'un et l'autre en commun Quinze ou vingt affaires, peut-être, Au denier quatre, au denier un. Ah, le brave homme ! Il ne veut point paraître Dans ces vétilles-là, tout se fait en mon nom. Est-il dans son cabinet ?
Finette
Non ! Mais vous pouvez, si vous voulez l'attendre…
Madame Brichnne
Je reviendrai : dites-lui seulement Qu'outre une réponse à lui rendre, J'ai quelques diamants à vendre À très bon compte assurément.
Finette
Des diamants ?
Madame Brichnne
Voyez.
Finette
Ah ! Comme cela brille ! Quel éclat !
Madame Brichnne
En voilà pour quatre mille écus. Un mien ami les a vendus, À certain enfant de famille Dix-huit mille livres et plus.
Finette
À crédit ? C'est donner. Mais, Madame Brichonne, Ce marché-là s'est fait aussi sous votre nom ? Car vous avez l'âme bonne ; Vous le prêtez volontiers.
Madame Brichnne
Bon ! J'aime à faire plaisir, c'est ma grande faiblesse, Je songe au profit du prêteur.
Finette
On le voit bien.
Madame Brichnne
Je fais plaisir à l'emprunteur ; Et puis après je m'intéresse À faire encor gagner un second acheteur.
Finette
Le public vous doit trop, Madame.
Madame Brichnne
Et voilà comme Tout le monde peut vivre, et chacun est content, Et de quelle façon j'oblige ce jeune homme, Que je ne connais pas pourtant.
Finette
C'est avoir l'âme et charitable et tendre, Que d'obliger les jeunes gens ainsi.
Madame Brichnne
Adieu. Je reviendrai ; j'ai dans ce quartier-ci Quelque pareil service à rendre.
Scène 3
Finette
Finette
Pour s'emparer du bien d'autrui La bonne Dame fait une admirable route ; En la suivant, Monsieur Harpin sans doute, Malgré l'exemple d'aujourd'hui, Aurait tort si jamais il faisait banqueroute.
Scène 4
Finette, Valère
Finette
Que demandez-vous, Monsieur ?
Valère
Moi, Finette, ce que je demande ?
Finette
C'est vous ? Que ma surprise est grande ! Vous n'appréhendez pas de paraître ici ?
Valère
Quoi ? Qu'est-ce qu'il faut que j'appréhende ?
Finette
Le courroux de Monsieur Harpin, Moins pour vous, il est vrai, que pour votre maîtresse, Vous avez dû recevoir ce matin Certain billet, où de ma blanche main J'ai, de peur d'accident, moi-même mis l'adresse.
Valère
Je le reçois dans ce moment ; Et plein de ma douleur extrême Je viens savoir d'Angélique elle-même, Par où j'ai mérité ce cruel traitement. A-t-elle bien pu se résoudre À me défendre ainsi de paraître à ses yeux ? Est-ce quelque rival qui me rend odieux ? Pour mon amour quel coup de foudre ?
Finette
Ouais, vous le prenez-là d'un ton bien sérieux !
Valère
Hé de quel ton, dis-moi, veux-tu que je le prenne ?
Finette
Je vais vous l'expliquer. Avez-vous pris la peine De lire le billet de l'un à l'autre bout ?
Valère
Si je l'ai lu ?
Finette
Cela ne paraît point du tout : Car enfin en phrase très claire, Angélique vous fait savoir. Que c'est un ordre de son père Qui l'oblige à ne vous plus voir. Écrire ainsi, n'est-ce pas faire Entendre à son heureux Amant, Quand il a de l'entendement, Qu'on souffre autant que lui d'un ordre si sévère ? N'est-ce pas dire, attendons quelques jours, Prenons pour quelque temps le parti du mystère, Et puis sur nouveaux frais nous nous verrons toujours ?
Valère
Ah ! Tu me redonnes la vie ! Mais, dis, Finette, je te prie, Par où Monsieur Harpin peut-il avoir appris…
Finette
Avec juste raison vous en êtes surpris, Et comme vous j'en ai l'esprit malade : Car enfin, vous n'êtes venu Qu'en son absence ici ; nous ne vous avons vu Que les soirs à la promenade ; Il faut que votre nom lui soit même inconnu : Il l'est du moindre domestique, Et cependant…
Valère
Hélas, que je suis malheureux ! Quand je me promets tout des bontés d'Angélique, Son père met un obstacle à mes voeux, Il ne me connaît point, et me devient contraire.
Finette
Savez-vous le noeud de l'affaire ? Le père sait que vous plaisez, Et c'est là de quoi lui déplaire. Oh dame, la fille et le père Ont des goûts fort opposés.
Valère
Mais, de sa fille enfin, qu'est-ce qu'il prétend faire ?
Finette
Je ne sais, son dessein n'est pas de la pourvoir : Il feint pourtant de le vouloir ; Et pour y réussir, c'est sa grande manière Que d'écarter, autant qu'il est en son pouvoir, Les partis les plus convenables, Et de prendre grand soin de ne lui faire voir Que des maris désagréables.
Valère
Il ne craint point son désespoir ?
Finette
Tout au contraire, il le souhaite. Heureux, s'il peut ainsi lui faire concevoir Un certain goût pour la retraite, Qu'il voudrait qu'elle pût avoir.
Valère
Ce que tu me dis là me paraît incroyable. Quoi, cet homme si vénérable, Qu'à ses manières, à son air, Tout Paris croit si raisonnable ?
Finette
Paris voit trouble, et je vois clair. Depuis longtemps je l'étudie ; Je vous le peindrais trait pour trait, Et je n'ai trouvé dans son fait Que grimace et que perfidie.
Valère
Ah Finette !
Finette
Monsieur, c'est le plus faux mortel : Aussi, par un excès de fausse complaisance, J'ai su gagner sa confiance. J'ai le plus heureux naturel Pour fourber qui me fourbe ; il n'est ma foi rien tel. Et lorsque nous voulons nous en mêler, nous sommes, Nous autres femmes, grâce au Ciel, Plus fausses que les plus faux hommes.
Valère
Je le crois.
Finette
À propos d'être fausse, attendez, Ne pourrions-nous pas ?
Valère
Quoi ?
Finette
Oui da, c'est une idée, Qui, pour peu que d'ailleurs elle fût secondée, Vous ferait obtenir ce que vous prétendez.
Valère
Serait-il possible, Finette ?
Finette
Si vous voulez, c'est une affaire faite. Seriez-vous d'humeur à quitter Votre air de Cour ?
Valère
Ah ! Qu'à cela ne tienne.
Finette
Vous sentez-vous capable d'affecter Un air bourgeois, un air à la Parisienne ?
Valère
Comment, un air évaporé ?
Finette
Non, un air sage et modéré, Là, qui vous fasse méconnaître.
Valère
Finette ?
Finette
Sans courroux : il faut vous habiller, Non pas comme un faux petit-maître, Mais en notable marguiller, Échevin postulant, apprentif Conseiller ; Et surtout tâcher de paraître, Non, comme ils sont, mais comme ils devraient être.
Valère
Mais, pourquoi ce déguisement ?
Finette
Vous le saurez ; allez le prendre, Et venez ici seulement, Ou me demander, ou m'attendre. Si vous me demandez, que ce soit, s'il vous plaît, De la part de quelqu'un de ces fameux Notaires, Distingués parmi leurs Confrères Pour prêter à gros intérêt. J'ai mes raisons.
Valère
Je m'abandonne À ta conduite ; et le flatteur espoir Que ta vivacité me donne De revenir ici, de voir, De posséder un jour la charmante personne Qui fait toute ma passion, M'engage sans réflexion Dans tout ce que ton zèle en ma faveur ordonne.
Scène 5
Finette
Finette
Jusqu'au revoir. Je vais m'embarrasser Dans une affaire un peu scabreuse : Mais le seul plaisir de penser Qu'on peut mener à bien une intrigue amoureuse, Engage une âme généreuse ; Et quoique toute jeune, et novice en ceci, Je me tirerais, Dieu merci, D'entreprise plus épineuse.
Scène 6
Angélique, Finette
Angélique
Ma chère Finette, je suis Dans le plus cruel des ennuis : Je sens une douleur mortelle.
Finette
Je le crois bien vraiment, et l'épreuve est cruelle, De congédier un Amant Que l'on aime si tendrement.
Angélique
À tes conseils, il m'a fallu souscrire Avec précipitation, Malgré moi tu m'as fait mal à propos écrire.
Finette
J'ai pris trop de précaution, Il est vrai ; vous pouviez fort aisément remettre À la première occasion, Tout le discours que vous avez pu mettre Dans ce billet ; la conversation Fait plus de plaisir qu'une lettre. Mais avec tout cela, je vous suis caution Que dans la situation Où maintenant est votre affaire, Vous ne sauriez assurément mieux faire, Malgré l'excès de votre passion, Que d'affecter beaucoup d'attention À marquer en toute manière Une prompte soumission Aux volontés de votre père.
Angélique
Ah, Finette ! Que je te hais, De me parler comme tu fais, Et que ta morale est ennuyeuse et sévère ! Il ne m'a point du tout paru Que mon père m'ait défendu Expressément de voir Valère ; Fort mal à propos tu l'as cru, Il ne l'a point nommé, je l'aurais entendu.
Finette
Oui, j'ai tort, c'est une chimère ; Et comme il ne sait pas le nom de votre amant, Votre père n'a pu parler expressément. La pensée est fort délicate ! Mort de ma vie, il l'a si juste désigné, Qu'à son nom près, je crois qu'il a tout deviné.
Angélique
Hé, souffre un peu que je me flatte, C'est un simple conseil, crois-moi, qu'il m'a donné. Il ne m'a point témoigné de colère, Aucun chagrin, aucun emportement, Et nous avons pris cette affaire Un peu trop sérieusement. J'ai fort mal fait d'écrire assurément.
Finette
Je sais, si vous voulez, un remède à la chose : Mais…
Angélique
Ne crains rien, parle, je me propose De faire aveuglément tout ce que tu voudras : Dis vite. À quoi que je m'expose, Mon amant en sera la cause, Et je n'en murmurerai pas.
Finette
La pauvre enfant ! En la voyant si tendre, Je sens mon coeur prêt à se fendre. Allez, vous le reverrez.
Angélique
Quoi ! Je le reverrais ?
Finette
Oui, je prends cela sur moi.
Angélique
Ne te moques-tu point, Finette ? Et mon père…
Finette
Il l'approuvera.
Angélique
Tout de bon ?
Finette
Tout de bon, même il vous en priera. Votre félicité pour lors sera parfaite.
Angélique
Mais je ne comprends pas comment : Nous le tromperons donc, Finette, apparemment ?
Finette
Oui, c'est ainsi que je le pense. Voyez, y sentez-vous la moindre répugnance ?
Angélique
Moi ? Point du tout, au contraire vraiment : Mais trompons-le si finement, Employons-y tant d'artifice, Que désormais sans trouble je jouisse Du plaisir de voir mon amant, Et que jamais ce plaisir ne finisse.
Finette
Laissez faire, malgré l'amour Qui vous tient aujourd'hui si fortement liée, Vous le verrez tant quelque jour Que vous en serez ennuyée.
Angélique
Peut-on s'en ennuyer jamais ?
Finette
On le dit, je n'en sais rien. Mais Pour réussir ici, ce que je vous demande, Et c'est cela que j'exige sur tout, Quoi que ce soit que vous commande Monsieur Harpin, approuvez tout : La complaisance n'est pas grande.
Angélique
Tu sais, Finette, que souvent…
Finette
Oui, c'est sa fureur dominante De vous mettre dans un Couvent ; Il faut en paraître contente, Feignez d'y consentir avec tranquillité.
Angélique
Et s'il va prendre cette feinte Pour un consentement, pour une vérité ? Qu'il m'y mette…
Finette
De ce côté N'ayez, de grâce, aucune crainte, Tout ira bien.
Angélique
Voici, je crois, Merlin, le valet de mon frère.
Finette
Il vient à propos, laissez-moi.
Angélique
Mais, Finette, dépêche-toi.
Finette
Tout ira bien, vous dis-je, allez et laissez faire.
Angélique
Tout mon bonheur est en ta main.
Finette
Que de discours ! Adieu.
Scène 7
Finette, Merlin
Finette
Bonjour, Monsieur Merlin.
Merlin
Serviteur, charmante Finette.
Finette
Comment gouvernez-vous le vin ?
Merlin
Fort négligemment, je fais diète, Et je n'ai déjeuné que deux fois ce matin.
Finette
Votre maître ? On ne le voit guères : Qui l'occupe ?
Merlin
L'Amour, le jeu, la bonne chère, Nos exercices d'ordinaire. Tous les jours assez tard il s'éveille en jurant, D'avoir, dit-il, le sort à ses voeux fort contraire. Il sort du lit, s'habille en murmurant Le plus souvent contre Monsieur son père ; Puis par le petit escalier, Fort discrètement il détale, Pour éviter maint créancier, Que j'amuse, moi, dans la salle. Il arrive fort échauffé Vers le Palais Royal, il prend une chaise Sans besoin, pour courir Paris plus à son aise. Nous nous rejoignons au Café ; Et le reste de la journée, C'est-à-dire, l'après-midi, Qui quelquefois pour lui n'est pas l'après-dînée, Toujours avec la chaise il court en étourdi, Tantôt au lansquenet, tantôt chez sa maîtresse, Qu'en tout honneur pourtant il aime avec tendresse. Parfois nous visitons de fort honnêtes gens, Des Usuriers, de gros Marchands Des Sous-fermiers, ou d'obligeants Notaires, Qui dans les pressantes affaires, Ont un merveilleux entregent, Pour faire trouver de l'argent Aux jeunes gens qui n'en ont guères ; Nous partageons avec eux comme frères, Moitié par moitié, oui, c'est là le prix courant, Cela se fait sans bruit ; et comme Mon maître est fort généreux, il se rend Par bon contrat toujours garant, De payer seul toute la somme.
Finette
Certes, ton maître a le coeur grand, Et c'est un fort joli jeune homme.
Merlin
N'est-il pas vrai ? C'est le train du jour. Pour l'emploi Du soir, c'est le jeu qui décide, Et nous soupons, comme le sort nous guide, Fort bien au cabaret, quand nous avons de quoi, Fort mal à la maison, quand notre bourse est vide.
Finette
Depuis un temps on vous y voit si peu, Qu'on doit juger qu'apparemment la bourse…
Merlin
Cela va bien aller, nous avons fait ressource Chez l'Usurier ; et sans le jeu, Nous serions bien plus à notre aise. Mais toi, dis-moi, par parenthèse, Es-tu bien, es-tu mal, avec Monsieur Harpin ?
Finette
Là, là : pourquoi ?
Merlin
Pour un certain dessein, Dont la suite pourrait ne pas être mauvaise. Mon maître m'a chargé de tâcher aujourd'hui, Par quelque adroite tentative, À t'engager à faire avec nous, contre lui, Ligue offensive et défensive.
Finette
Contre Monsieur Harpin ? Touche, cela vaut fait ; Et pour te mieux marquer mon zèle Pour le parti, je vais t'apprendre une nouvelle. Mais, sais-tu garder un secret ?
Merlin
Moi ? C'est en cela que j'excelle, Je suis l'homme le plus discret. De mille grands secrets je suis dépositaire, Et j'ai presque toujours été Chez des femmes de qualité ; Dans ces postes, tu sais, qu'il faut se savoir taire.
Finette
Sans doute.
Merlin
Cette main tous les jours apprêtait Le blanc que met Madame l'Intendante, Et je n'ai jamais dit pourtant qu'elle en mettait.
Finette
Fort bien.
Merlin
Et de Madame Argante J'ai gouverné tout à la fois Pendant près de dix-huit mois, Hanche, épaule, et gorge postiche. Hé bien, je me ferais plutôt hacher cent fois Que d'en parler : eh, faut-il qu'on affiche Les défauts des gens qu'on sert ?
Finette
Non. C'est fort bien fait.
Merlin
Voilà Madame Bouvillon, Que tout Paris croit des plus sages ; Quand je la servais elle avait Deux ou trois amants à ses gages, Je n'en parle à qui que ce soit ; Il faut avoir certaines retenues…
Finette
Fort bien : mais si tu continues, Merlin, de ta discrétion, Tu t'en vas me donner mauvaise opinion.
Merlin
Au contraire, vraiment, je veux te faire entendre, Qu'on peut en sûreté se confier à moi. Je ne dis jamais mot.
Finette
On le voit.
Merlin
Çà de quoi S'agit-il ? Que veux-tu m'apprendre ?
Finette
Le voici. De Monsieur Harpin Connais-tu bien à fond le parfait caractère ?
Merlin
Pour cela oui, c'est le plus mauvais père, Le plus ladre, le plus vilain Que l'on ait encore vu paraître.
Finette
Tu le connais. Et de ton maître Parle-moi franchement, que m'en diras-tu ?
Merlin
Rien. Pour celui-là, j'ai fait voeu de m'en taire, Je suis discret. Je n'en sais point de bien. C'est ce qui fait que je n'en parle guère. C'est le garçon le plus déterminé, Qui peut-être soit jamais né, Pur bien faire enrager son père : Encor s'il savait ménager Avec art Madame sa tante ! Elle a deux mille écus de rente, Qu'elle pourrait fort bien avec nous partager : Mais le Monsieur Harpin, attentif à la proie, Qui se les veut approprier. Dans son esprit, comme fausse monnaie, Prend grand soin de nous décrier.
Finette
Nous te démasquerons, vainement tu te caches, Vieux ladre. Voilà donc, Merlin, ce que tu sais ?
Merlin
Oui, mon enfant.
Finette
Oh bien, ce n'en est pas assez. Voici ce qu'il faut que tu saches. Monsieur Harpin est amoureux.
Merlin
Quel conte !
Finette
Il l'est à la sourdine.
Merlin
Amoureux, lui ?
Finette
Oui, lui. Devine Quelle heureuse mortelle est l'objet de ses voeux ? Voyons un peu.
Merlin
C'est toi, peut-être ?
Finette
Qui ? Moi ?
Merlin
Toi-même ; pourquoi non ? Tu me parais encore assez jeune pour être La maîtresse d'un vieux barbon.
Finette
Oui da.
Merlin
Confesse ingénument la dette ; Serait-ce toi ?
Finette
Non c'est Climène.
Merlin
Tout de bon ? Tu te moques de moi, Finette. Climène ? Tu sais bien que mon maître en est fou.
Finette
Son père aussi.
Merlin
Le vieux Hibou ? Mais cela ne se peut absolument. Climène Nous en eût fait quelque petit narré.
Finette
À ton maître elle a craint de faire de la peine ; Il faut qu'apparemment cette peur la retienne, Ou que dans ses ardeurs, le vieillard modéré, Ne se soit pas encor tout à fait déclaré. Quoi qu'il en soit, Climène a bien fait de s'en taire, Et je trouve à propos que cet amour du père, Soit par le fils encor quelque temps ignoré. C'est un petit évaporé, Qui dans sa fureur pourrait faire Quelque coup de désespéré. Motus, au moins.
Merlin
Oui, va, je me tairai.
Finette
Pour moi, j'aurai soin de conduire Ses affaires à bien, ou je ne le pourrai. Toi, prends garde de ne rien dire, Que lorsque je t'en avertirai.
Merlin
Voici Monsieur Harpin.
Scène 8
Monsieur Harpin, Merlin, Finette
Monsieur Harpin
Ah, ah, je suis bien aise De rencontrer ici ce maroufle fieffé.
Merlin
Et moi, Monsieur, je me crois né coiffé, Que ma présence ainsi vous plaise.
Monsieur Harpin
De mon fripon de fils je viens, D'apprendre encor d'agréables nouvelles !
Finette
Tant pis.
Merlin
Et s'il vous plaît, Monsieur, quelles sont-elles ? Ne vous a-t-on pas dit qu'il se porte fort bien ?
Monsieur Harpin
Je voudrais qu'il fût mort, le débauché, l'infâme ; Le perdu. Devenir amoureux d'une femme !
Merlin
Amoureux ! Lui ? Fy donc, vous vous moquez de nous. Monsieur votre fils est amoureux comme vous.
Monsieur Harpin
Comme moi ? S'entêter pour une libertine !
Merlin
Cela n'est pas, Monsieur.
Monsieur Harpin
Qui le ruine !
Merlin
Point du tout.
Monsieur Harpin
Qui le perd d'honneur !
Merlin
Il n'en n'est rien, vous dis-je, ou je me donne au diable, Et mon maître est trop raisonnable.
Monsieur Harpin
Et son valet trop raisonneur. Tais-toi.
Merlin
Très volontiers.
Monsieur Harpin
On n'a pas pu sur l'heure M'apprendre en quel quartier la coquine demeure, Ni son nom : mais je le saurai De ta bouche, pendard, ou je te rosserai.
Merlin
Par vos ordres, Monsieur, j'ai trop de déférence : Vous m'avez imposé silence, Je me tais, et je me tairai.
Monsieur Harpin
Ah, bourreau, je t'étranglerai. Parleras-tu ?
Merlin
Ce sont de mauvais bruits qu'on sème, Mon maître n'aime rien, et quand il aimerait, Je vais gager que pour vous-même Vous feriez le choix qu'il ferait. Je vous connais l'un et l'autre à merveilles Et vous qui nous sermonnez tant, Vous ne haïssez pas le beau sexe pourtant.
Monsieur Harpin
Tais-toi, tu me romps les oreilles ; Ôte-toi de mes yeux, coquin, Je démêlerai bien sans toi toute l'affaire, Et tu seras un jour chagrin De m'en avoir fait un mystère.
Merlin
Sans rancune, Monsieur, de près comme de loin, Tout à vous ; et dans le besoin, Si par hasard je vous suis nécessaire, N'épargnez pas mon petit ministère. Vous voyez que je me sais taire, Et je travaille avec grand soin.
Scène 9
Monsieur Harpin, Finette
Monsieur Harpin
Qu'est-ce que ce maraud veut dire ?
Finette
Dans le fonds, c'est un bon garçon : Mais quelquefois il aime à rire.
Monsieur Harpin
Si je m'y mets, je saurai le réduire À rire d'une autre façon.
Finette
Votre Dame Brichonne est venue ici.
Monsieur Harpin
Bon. Je sais ce qu'elle veut. Hé bien reviendra-t-elle ?
Finette
Dans une heure, je crois, Monsieur. Mademoiselle Votre fille est fort chagrine d'avoir Ordre de vous, de ne plus voir Ce jeune adolescent que nous croyons qu'elle aime ; Et si l'on pouvait plus avant Faire aller son dépit, quoiqu'il paraisse extrême, Je gagerais que d'elle-même Elle prendrait bientôt le parti du Couvent.
Monsieur Harpin
Tout de bon ?
Finette
À coup sûr, Monsieur.
Monsieur Harpin
Et comment faire Pour augmenter ce dépit-là ?
Finette
Laissez-moi rêver à cela. Je me charge de cette affaire.
Monsieur Harpin
Toi ?
Finette
Moi-même, et vraiment… attendez… m'y voilà. Je vous la garantis dès aujourd'hui Novice : Mais y donnerez-vous votre consentement ?
Monsieur Harpin
Moi ?
Finette
Vous.
Monsieur Harpin
De tout mon coeur. Il serait beau, vraiment, Qu'elle eût de bons desseins sans que j'y répondisse ? Mais pour l'acheminer à cet heureux moment, Qu'est-ce qu'il faudrait que je fisse ?
Finette
Le voici. Son chagrin vient naturellement De ce qu'il faut qu'elle bannisse Ce jeune Cavalier qu'elle aime éperdument ? Et je voudrais qu'en ce moment, Pour irriter son amoureux caprice, Vous parussiez vouloir lui faire absolument Épouser… là… quelque autre Amant, Mais quelque Amant qu'elle haïsse.
Monsieur Harpin
C'est bien dit, je connais un Président Normand, Dont le nom seul est pour elle un supplice, Je vais lui commander de l'épouser.
Finette
Comment ? Il paraîtrait trop d'injustice À la vouloir ainsi pourvoir bizarrement ; Il a quatre-vingt ans, Monsieur. Plus finement Cachons de vos desseins l'innocent artifice.
Monsieur Harpin
Proposons-lui ce Banquier Suisse, Elle le hait encore assez passablement.
Finette
Ce Banquier Suisse est laid terriblement, Ce serait exiger un trop grand sacrifice.
Monsieur Harpin
Et c'est pour cela justement ; Car je ne prétends nullement Qu'en tout ceci ma fille m'obéisse.
Finette
C'est prétendre très sagement : Mais il faut ménager la chose adroitement, Si l'on veut qu'elle réussisse.
Monsieur Harpin
Que faire ?
Finette
Voulez-vous vous en fier à moi ? Vous le pouvez en assurance.
Monsieur Harpin
Hé bien…
Finette
Proposez-lui quelque homme de finance, Ou de Palais, je vous donne ma foi, Quelque joli qu'il soit, qu'il n'en est point en France Qu'elle acceptât, fût-il riche comme le Roi ; C'est une aversion qui n'est pas concevable.
Monsieur Harpin
Tout de bon ?
Finette
J'en sais un dont j'ai parfois pitié, Il est de Robe, il a pour elle une amitié…
Monsieur Harpin
Hé bien ?
Finette
Elle le hait, cela n'est pas croyable, C'est là ce qu'il faudrait, Monsieur, lui proposer, Le parti paraîtrait sortable ; Et comme pour le refuser Elle n'aurait point de raison valable, Vous auriez droit de la tyranniser ; Et du Couvent le retraite honorable, Lui paraîtrait à coup sûr préférable Au désespoir de l'épouser.
Monsieur Harpin
Mais si par un cas fortuit (car enfin tout peut être) Son goût allait changer ?
Finette
Beau sujet d'embarras ? Il ne changera point, Monsieur ; mais en tout cas Du dénouement n'êtes-vous pas le maître ?
Monsieur Harpin
Il est vrai, c'est bien dit. Ça fais-moi donc connaître Ce soupirant de Robe, et songe à te hâter.
Finette
C'est une affaire toute prête.
Monsieur Harpin
Bon, tant mieux, il me tarde aussi d'exécuter Certains projets qui me roulent en tête. Si cette femme vient, qu'on la fasse monter.
Acte II
Scène 1
Monsieur Harpin, Madame Brichnne
Monsieur Harpin
Vous voyez, Madame Brichonne, Avec combien peu de réflexion Sans hésiter je m'abandonne Tout à votre discrétion.
Madame Brichnne
Hélas ! Avec moi, qu'est-ce que l'on hasarde ? Un secret est là-dedans enterré : Moi, parler de rien ! Dieu m'en garde. Hé, fi donc, si j'étais tant soit peu babillarde, Un bon tiers de Paris serait déshonoré.
Monsieur Harpin
Il faut tâcher pour les six mille livres Que je vous ai donnés dessus vos diamants, Qu'ils me demeurent.
Madame Brichnne
Oui, c'est comme je l'entends, Laissez-moi faire, allez, j'y brûlerai mes livres. Puis cela vient de jeunes gens, Qui volontiers ne sont pas retirants.
Monsieur Harpin
Bon, tant mieux. Vous savez à quoi je les destine. Mais, parlons naturellement, Prévoyez-vous qu'heureusement Le dessein que j'ai se termine ? Vous avez vu tantôt Climène ?
Madame Brichnne
Assurément.
Monsieur Harpin
Çà, Madame Brichonne, allons, dis franchement De quel air, avec quelle mine Elle a reçu ton compliment ?
Madame Brichnne
Je vous l'ai déjà dit, fort agréablement ; Et sans vouloir flatter, ce que j'en imagine, C'est qu'elle l'a trouvé charmant.
Monsieur Harpin
La friponne !
Madame Brichnne
Elle est jeune, elle est aimable et belle : Mais avec tout cela, l'ardeur Qui vous fait soupirer pour elle, Doit lui paraître un grand bonheur ; Elle ne sera point à vos désirs rebelle.
Monsieur Harpin
Bon, je l'aime de cette humeur, Et ne voudrais pour rien d'une fière femelle Qui fît traîner mon amour en langueur.
Madame Brichnne
Vous ne l'aimez qu'en tout honneur ? Elle aurait tort de vous être cruelle.
Monsieur Harpin
À propos d'honneur, tu sais bien Que je dois ménager le mien. Peut-être on gloserait de voir un assemblage De cette veuve un peu coquette et qui n'a rien, Avec un homme de mon âge. Si nous trouvions quelque moyen, Dans ces commencements, de rendre Notre intrigue secrète, et de lui faire entendre Que c'est que mon honneur veut prendre soin du sien.
Madame Brichnne
C'est raisonner fort juste.
Monsieur Harpin
Écoute, il faut que j'aie Avec ma belle-soeur quelque ménagement. Depuis assez longtemps j'essaie De faire en ma faveur régler son testament : Et par hasard, si de ce mariage Quelque soupçon venait à contretemps, Son bien serait pour mes enfants, Et je me verrais, moi, frustré de l'héritage. Cela retient un peu mon amour en suspens.
Madame Brichnne
Hé bien, mariez-vous en secret, je m'engage À faire consentir Climène à ce dessein ; Il me paraît que vous êtes en âge De contracter sans trouble un hymen clandestin.
Monsieur Harpin
Ce n'est pas là ce qui me met en peine : Mais si je pouvais, moi, n'aller point chez Climène. Et qu'elle-même vint céans.
Madame Brichnne
Cela serait commode. Hé bien, nul de vos gens Ne la connaît. Allez, tantôt je vous l'amène, Laissez-moi faire.
Monsieur Harpin
Attends. Sous un nom emprunté Il faudrait qu'à ma fille elle fût présentée.
Madame Brichnne
Je n'y vois pas d'impossibilité. Quel nom choisir ? Voyons.
Monsieur Harpin
Madame Dorothée.
Madame Brichnne
Fort bien : ce nom promet, sans paraître affecté, Certaine régularité…
Monsieur Harpin
C'est cela. Je voudrais aussi que sans parure Pour quelques jours d'abord…
Madame Brichnne
Pourquoi non ? Sa beauté Ne tient rien que de la nature.
Monsieur Harpin
Elle quittât un peu ces airs de vanité ; Qu'elle parût en tout une femme rangée, Et tout au moins, du monde à demi dégagée.
Madame Brichnne
On ne peut concevoir rien de mieux concerté. Que vous avez d'esprit !
Monsieur Harpin
Pas mal. De mon côté Je vais vanter l'excès de son mérite À ma fille, à ma belle-soeur, Et faire à toutes deux souhaitez sa visite. Jusqu'au revoir.
Madame Brichnne
Bientôt nous aurons cet honneur : Pour fort peu de temps je vous quitte.
Scène 2
Monsieur Harpin
Monsieur Harpin
Cela prend, ce me semble, un assez bon chemin Que je serais heureux le reste de ma vie, Si je pouvais au gré de mon envie, Régler moi-même mon destin ! Faire enfermer mon fils, cloîtrer ma fille, M'assurer la succession, Et m'acquérir ainsi la réputation De brave père de famille.
Scène 3
Finette, Valère, Monsieur Harpin
Finette
Voici, Monsieur, cet Amant langoureux, Qui devant vous a trouvé grâce. Venez, Monsieur le Boniface.
Valère
Ah, Monsieur, que je suis heureux Si vous approuvez mon audace ! Votre charmante fille a rebuté mes voeux. Pour me rendre aimable à ses yeux, Il n'est rien dès longtemps que mon amour ne fasse. Je suis partout ses pas, je la cherche en tous lieux, Et ma présence en tous lieux l'embarrasse : Plus je fais éclater mes feux, Plus son coeur est pour moi de glace.
Monsieur Harpin
Vraiment, Monsieur, ma fille a tort De vous traiter si mal ; et je doute très fort Qu'elle puisse jamais mieux rencontrer. Finette ?
Finette
Monsieur ?
Monsieur Harpin
Il me paraît que ce jeune homme-là Est d'aimable tournure et de bonne défaite : Ma fille, assurément s'en accommodera. Prenons garde…
Finette
Hé, fi donc, ne dites pas cela Il faut voir comme elle le traite.
Monsieur Harpin
Je te garantis, moi, que cela changera.
Finette
Hé non, Monsieur, c'est sa planète…
Monsieur Harpin
Planète tant qu'il te plaira, Je ne veux m'y fier que de la bonne sorte.
Finette
Vous allez voir comment elle le recevra.
Monsieur Harpin
Je ne m'y fierai point, ou le diable m'emporte.
Valère
Finette, Monsieur, m'a flatté Que vous aviez pour moi quelque bonté ; Qu'un peu sensible au feu qui me dévore, Vous m'unirez à l'objet que j'adore. En ma faveur déterminez son choix, Par un ordre absolu forcez sa résistance.
Finette
Le Couvent à coup sûr aura la préférence.
Monsieur Harpin
Tu me le dis, et je le crois ; Mais tu me répondras des suites. Si ma fille vous hait autant que vous le dites, Pour l'épouser, Monsieur, je vous donne ma voix ; C'est un mauvais esprit que je prétends réduire.
Valère
Quel transport ! Quelle joie ! Hé, que puis-je vous dire ?
Monsieur Harpin
Je vous remets le compliment.
Finette
Si vous voulez je vais conduire Monsieur à son appartement, Et je prendrai soin de l'instruire De vos desseins.
Monsieur Harpin
Non, doucement. À tantôt, s'il vous plaît, remettons la partie, Il vous suffit d'avoir à présent mon aveu : Je veux sonder ma fille, et m'ajuster un peu De cet excès d'antipathie.
Scène 4
Un Laquais, Monsieur Harpin
Un Laquais
Votre Notaire est là qui vous demande.
Monsieur Harpin
Adieu, Dans une heure d'ici je vous attends.
Scène 5
Valère, Finette
Valère
Finette.
Finette
Monsieur ?
Valère
Il me paraît que ce monsieur Harpin Est homme soupçonneux et fin ; Et si de ses discours je suis bon interprète, Assurément notre dessein N'aura pas une bonne fin.
Finette
Vous êtes un mauvais Prophète ; Quelque chose que je projette, Jamais je ne travaille en vain.
Valère
Pour m'en convaincre, au moins, fais-moi voir Angélique.
Finette
La peste ! Gardons-nous-en bien, Ce serait justement un secret spécifique Pour tout gâter.
Valère
Un moment d'entretien.
Finette
Non, Monsieur, il n'en sera rien, Vous perdez votre rhétorique.
Valère
Est-elle instruite du moyen Dont nous nous servons ?
Finette
Non. La belle politique ! Monsieur Harpin lui parlera de vous Sous le beau nom de Monsieur Boniface, Et je prétends que ce nom l'embarrasse Assez pour la mettre en courroux : Qu'attentif à sa contenance Comme un Lieutenant Criminel, Monsieur Harpin ne prenne aucune défiance D'un mouvement qui, comme je le pense, Lui semblera fort naturel.
Valère
Quoi, sans l'avoir entretenue, Sans même avoir joui du plaisir de sa vue, Deux fois ici je serai donc venu, Et je n'aurai pas obtenu ?
Finette
Vous obtiendrez à la troisième Tout ce que vous souhaiterez.
Valère
Tu me fais un chagrin extrême.
Finette
Je le crois bien : mais vous vous en irez.
Valère
Mais, permettez-moi…
Finette
Néant. Allons, tirez, tirez.
Scène 6
Finette
Finette
Cela tournera bien ; et je suis, je vous jure, Pour bien conduire un projet amoureux, Une admirable créature. Ce n'est pas tout encor, je veux À la fois en conduire deux, Tromper Monsieur Harpin dans plus d'une aventure, Et malgré qu'il en ait, rendre son fils heureux. Intéressons-la, Madame Brichonne, J'ai sur elle assez de crédit. Voyons Climène, et mettons à profit Les talents que le Ciel nous donne. Allons… Mais voici justement L'heureux mortel pour qui je m'intéresse. Pour quelque temps encor cachons-lui prudemment Que son père aime sa maîtresse.
Scène 7
Clitandre, Finette
Clitandre
Où trouverai-je ce faquin ?
Finette
Il est rêveur.
Clitandre
Ah ! Te voilà, Finette. Bonjour, ma chère enfant. N'as-tu point vu Merlin ?
Finette
Pardonnez-moi, Monsieur : mais il a fait retraite, Pour n'essuyer pas le chagrin D'avoir du bruit avec Monsieur Harpin.
Clitandre
Ce maraud-là me met dans une peine… Il n'est point de valet, je crois, plus négligent. Je l'ai chargé de trouver de l'argent, Et de m'en apporter au jeu chez Dorimène ; J'en dois considérablement À des gens qui me persécutent…
Finette
Les ordres d'en trouver se donnent aisément, Mal aisément ils s'exécutent. Mais je l'entends, c'est lui, ne vous chagrinez pas. Adieu, Monsieur.
Clitandre
Est-ce ainsi qu'on me quitte ? Que je sache au moins où tu vas.
Finette
Rendre une petite visite, Et je reviendrai sur mes pas.
Clitandre
Tu n'iras point à pied, j'ai ma chaise là-bas.
Finette
Ah ! Je crains trop la médisance. Jusqu'au revoir, Monsieur. Au moins, Merlin, silence.
Scène 8
Merlin, Clitandre
Merlin
Va, ne crains rien, je suis discret.
Clitandre
Hé bien, maître faquin, d'où venez-vous ? Un autre Vous donnerait cent coups. Suis-je votre valet, Pour vous chercher ?
Merlin
Et moi, Monsieur, qui suis le vôtre, Dois-je courir en vain tout le jour après vous ? Monsieur me donne un rendez-vous Chez Dorimène. Il y vient plus d'une heure Avant le temps qu'il m'a marqué, Je ne m'y trouve point, et le voilà piqué. Un seul instant à peine il y demeure, Il peste, il jure, il court fort irrité ; Je cours après de mon côté, Je le rejoins à la malheure ? Et je suis un faquin, dit-il, j'ai mérité D'avoir mille coup d'étrivières. Oh bien, Monsieur, en vérité, Si vous ne réformez ces mauvaises manières…
Clitandre
Oh, finis, je te prie. Avons-nous de l'argent ?
Merlin
Oui, je suis le meilleur agent…
Clitandre
Et combien ?
Merlin
La récolte est bonne. Je vous apporte ici deux mille écus tournois, À deux cents francs près, toutefois.
Clitandre
Deux cents francs ?
Merlin
Oui, que Madame Brichonne A retenus par ses mains pour ses droits.
Clitandre
Mais deux cents francs, Merlin ?
Merlin
C'est la première fois Que nous négocions de la sorte avec elle. Faut-il pour une bagatelle Manquer d'établir son crédit ? Tenez, voilà comme je vous ai dit, Trois cents louis en deux cents pièces, Et le reste en d'autres espèces.
Clitandre
Donne-moi l'or, et retourne porter Cet autre argent chez Dorimène, Je le dois à la bourse, et je veux m'acquitter.
Merlin
S'il est ainsi, ce n'était pas la peine… Ah ! Le vilain qui s'amuse à compter !
Clitandre
Pourquoi, donc ? Il n'est pas nouveau qu'on se méprenne.
Merlin
Oui da, oui da. Je crois qu'il manque six louis ; Je ne suis pas fripon, je vous en avertis.
Clitandre
Comment ?
Merlin
Comptez toujours, et qu'il vous en souvienne.
Clitandre
Il manque six louis ? Pourquoi ? Dis donc.
Merlin
C'est pour mes droits à moi.
Clitandre
Maître fripon, l'affaire en était faite. Si je n'avais compté mon argent.
Merlin
Oui, ma foi.
Clitandre
M'en aurais-tu parlé ?
Merlin
Non, Monsieur ; car Finette M'a commandé d'être discret. Si vous voulez pourtant savoir certain secret.
Clitandre
Quel secret ?
Merlin
C'est une nouvelle Qu'elle m'a fort prié de ne pas dire.
Clitandre
Hé, quelle ?
Merlin
Monsieur votre père…
Clitandre
Ah ! Je n'en veux rien savoir, De cette part que me peut-on apprendre Qui ne me mette au désespoir ?
Merlin
Monsieur, si vous vouliez l'entendre, D'un grand fardeau, je serais soulagé ; Je suis de ce secret terriblement chargé.
Clitandre
Tais-toi, te dis-je, et cours chez Dorimène.
Merlin
La résistance sera vaine, Je ne saurais garder un secret tout un jour, Vous le saurez à mon retour.
Scène 9
Clitandre
Clitandre
Que puis-je apprendre de mon père Qui ne révolte tous mes sens ? De quelle cruelle manière Il en use avec ses enfants ! Il retient le bien de ma mère Depuis près de cinq ou six ans : Son avarice insupportable Le fait en tout s'opposer à mes voeux ; Il cherche à me perdre en tous lieux : Sous le nom d'homme irréprochable, Il représente à tous les yeux Ma conduite si condamnable, Qu'à mes meilleurs amis je deviens odieux. Son humeur me rend malheureux, Et sa fausse vertu me fait trouver coupable. Encore si je pouvais…
Scène 10
Madame Argante, Clitandre
Madame Argante
Comment donc, mon neveu, Apparemment ta cervelle s'évente ? Tu parles seul, es-tu fou ?
Clitandre
Non, ma tante, Mais vous me voyez dans l'attente De l'être devant qu'il soit peu. Mon père…
Madame Argante
Tais-toi, misérable, Je t'avertis que contre toi Il est d'un courroux effroyable.
Clitandre
Lui, ma tante ?
Madame Argante
Oui, vraiment, et j'y suis aussi moi ? Car il m'a dit qu'il fallait que j'y fuse. Je ne voulais pas me fâcher : Mais il m'a si bien su prêcher, Qu'il a fallu qu'enfin je le voulusse. Çà, je viens donc te quereller.
Clitandre
Hé bien, ma tante, soit, vous n'avez qu'à parler. Mais de quoi, s'il vous plaît ?
Madame Argante
De quoi ? Tu n'es pas sage, Tu te jettes, dit-il, dans un fort mauvais train.
Clitandre
Moi, ma tante ?
Madame Argante
Oui, toi. Comment, petit vilain, Aimer déjà les femmes à ton âge !
Clitandre
C'est donc là tout mon crime ? Hé bien, qu'y trouvez-vous De si condamnable ?
Madame Argante
Entre nous, Je n'y vois pas moi grand dommage, Et ton père en devrait être moins étonné ; Car enfin autrefois lui-même il a donné Tout comme toi dans le libertinage ; À vingt ans le bon personnage N'était pas mieux morigéné.
Clitandre
C'est un étrange homme, ma tante, Et si je vous disais…
Madame Argante
Taisez-vous, effronté. Il vous siérait bien, moi présente, D'oser dire de lui la moindre vérité ? C'est un homme que chacun vante, Et qui doit être fort vanté.
Clitandre
Vous prenez son parti, c'est à moi de me rendre.
Madame Argante
Çà, votre soeur est-elle ici ?
Clitandre
Je ne sais pas, ma tante.
Madame Argante
Voyez-y, Et qu'on me la fasse descendre, Il faut que je la gronde aussi, Je l'ai promis ; et l'on m'a fait entendre… Je suis bien irritée, et je vais…
Clitandre
La voici.
Scène 11
Madame Argante, Angélique, Clitandre
Madame Argante
Bonjour, ma chère enfant ; viens çà que je t'embrasse : Je l'aime toujours, quoi qu'on fasse, Et mon courroux pour elle est d'abord adouci.
Angélique
Que je sens de plaisir quand je vous vois, ma tante !
Madame Argante
Et moi donc ? Je ne suis parfaitement contente Que lorsque je me trouve entre vous deux ainsi. Hé bien, mes chers enfants, qu'est-ce que tout ceci ?
Angélique
Quoi, ma tante ?
Madame Argante
Je viens de chapitrer ton frère, Et contre toi je suis bien en colère.
Angélique
Contre moi ! Ce discours me trouble et m'interdit. Et pourquoi donc ?
Angélique
Pourquoi ? Ton père me l'a dit. Vous vous mêlez d'être amoureuse, Petite folle ?
Angélique
Moi ?
Madame Argante
C'est une chose affreuse.
Angélique
Vous cherchez à m'embarrasser, Ou vous raillez.
Madame Argante
Non pas, l'affaire est sérieuse, Et je sais bien ce que j'en dois penser. Je m'y connais, ce sont des penchants de famille, On ne saurait résister à cela ; Et moi-même, quand j'étais fille, De temps en temps, par-ci, par-là, J'avais aussi ces penchants-là. À présent, Dieu merci, j'en suis bien corrigée, L'expérience m'a changée. Et dans le fond, il n'est ni bon, ni beau, Dès qu'on voit un godelureau, Sans consulter le choix d'un père, De s'en amouracher.
Angélique
Mais ce n'est point vraiment Un Godelureau que Valère.
Madame Argante
Valère. Ah ! C'est donc là le nom de votre amant ? Est-il joli, ma nièce ?
Angélique
Assurément, Ma tante, il a tout ce qu'il faut pour plaire.
Madame Argante
Tant mieux. Et ta maîtresse à toi ?
Clitandre
Je l'adore ma tante, et vous donne ma foi Qu'elle est charmante, autant qu'elle m'est chère.
Madame Argante
Ces pauvres enfants ! Çà je veux les voir chez moi.
Angélique
Ma tante ?
Madame Argante
Je le veux, que rien ne vous alarme. À vous rendre contents j'emploierai tous mes soins.
Clitandre
Voici mon père.
Madame Argante
Paix, dites-lui bien au moins Que j'ai fait un fort grand vacarme.
Scène 12
Monsieur Harpin, Madame Argante, Clitandre, Angélique
Monsieur Harpin
Je suis ravi que le hasard Tous quatre en ce lieu nous rassemble. Au bien de ma famille il semble Que vous devez, ma soeur, comme moi prendre part.
Madame Argante
Aussi fais-je, et je viens de leur laver la tête À tous les deux de belle façon. Demandez, demandez.
Monsieur Harpin
Pour moi, je leur apprête Devant vous seule, et presque tête à tête, Une plus modeste leçon.
Clitandre
Avec cette douce manière, Quels chagrins nous prépare-t-on ?
Monsieur Harpin
Je vous fais, mes enfants, dans cette occasion, Aux yeux de votre tante, avec douleur amère, La petite confusion. Que je sui forcé de vous faire.
Angélique
Quelle confusion, mon père ?
Monsieur Harpin
Vous savez bien le fait dont il est question. Jusqu'à présent encor votre faute est légère : Fort à temps, Dieu merci, j'ai pour votre bonheur Congédié le Séducteur.
Madame Argante
Comment, un Séducteur, ma nièce ?
Monsieur Harpin
Là, là. Reprenons-les, de grâce avec douceur.
Madame Argante
Se laisser séduire !
Monsieur Harpin
Hé, ma soeur ; C'est une faute de jeunesse Qu'elle peut réparer, et même avec honneur. Pour fuir des passions la voix enchanteresse, Il est un sûr moyen.
Angélique
J'entends, mais rien ne presse. Quand le Ciel versera ce dessein dans mon coeur, Mon père…
Madame Argante
Il parle avec justesse, Et ce qu'il vous dit là se pratique souvent ; Pour mieux faire oublier sa petite faiblesse, Il n'est rien tel que le Couvent, Il n'est rien que cela n'efface : Allez, j'en connais un où je vous mènerai.
Angélique
Je compte fort, quand je vous en prierai, Que vous me ferez cette grâce.
Madame Argante
Oui, mon enfant.
Monsieur Harpin
Pour vous, Monsieur mon fils, Votre conduite en tout est très fort condamnable ; Mes remontrances, mes avis, Mon exemple enfin, rien ne vous rend raisonnable.
Madame Argante
Oui, voilà ce que je lui dis ; C'est un petit insupportable.
Monsieur Harpin
On m'a dit que vous fréquentez Une certaine libertine.
Clitandre
Mon père, de grâce, arrêtez : Votre discours m'outrage, m'assassine.
Monsieur Harpin
Ce n'est pas tout encore, et vous vous promettez D'épouser un jour la coquine.
Clitandre
Ah, Monsieur, supprimez.
Monsieur Harpin
Oui, c'est une Héroïne. Pour elle vous vous endettez Chez les Marchands de tous côtés. Pour soutenir son faste et sa cuisine Votre Merlin chaque jour imagine De ruineuses nouveautés. L'un l'autre vous vous excitez À faire agir machine sur machine, Vous jouez, vous vendez, vous troquez, empruntez. Plus on vous contredit, plus votre coeur s'obstine, Chez vous le vice prend racine : Et satisfait d'être dupé, Pourvu que vous trompiez un père, Ce bien que vous deviez avoir de votre mère, Avant que d'en jouir vous l'aurez dissipé.
Madame Argante
Vraiment vous prêchez bien, mon frère.
Clitandre
Avec respect, Monsieur, j'ai dû vous écouter ; Je l'ai fait, j'ai paru peut-être me confondre : Mais si vous permettez que je puisse répondre, Je suis prêt à le faire, et sans vous irriter.
Monsieur Harpin
Je n'en crois rien.
Madame Argante
Laissez-le dire. Voyons.
Clitandre
Premièrement, Monsieur, je ne désire Rien tant que de pouvoir un jour vous imiter : J'y trouverai pour moi beaucoup à profiter ; Et vous n'avez qu'à me prescrire Un revenu pour subsister, Quelque petit qu'il soit, je saurai m'y réduire.
Madame Argante
C'est bien dit, faisons-lui quelque donation. Allons.
Clitandre
Pour éviter la dissipation Que je fais, dites-vous, du bien de feue ma mère, Donnez-nous-en la jouissance entière, Je saurai m'en servir avec discrétion.
Madame Argante
Oui.
Monsieur Harpin
Ce n'est pas cela dont il est question. Ce coquin cherche à me déplaire, À me donner la mort au coeur. Je ne sais qui me tient…
Madame Argante
Hé, de grâce, mon frère.
Monsieur Harpin
Vous ne connaissez pas sa malice, ma soeur.
Madame Argante
Reprenons-les avec douceur.
Monsieur Harpin
Hé, le moyen ? Écoutez sans réplique : Je prétends tout résolument Qu'à m'obéir l'un et l'autre s'applique : Songez-y sérieusement. Je vous fais à tous deux défense très expresse, À toi, d'aller chez ta maîtresse, À toi, de revoir ton Amant.
Madame Argante
Chez moi, chez moi.
Monsieur Harpin
Plaît-il ?
Madame Argante
J'adoucis la rudesse Qui me paraît dans votre compliment.
Monsieur Harpin
Tout, je veux bien, de peur qu'il vous ennuie, Que vous voyiez parfois certaine compagnie. Dès aujourd'hui doivent ici venir Madame Dorothée, et Monsieur Boniface, Vous aurez du plaisir à les entretenir.
Madame Argante
Quels noms ?
Monsieur Harpin
Je vois pourquoi vous faites la grimace.
Angélique
Moi ?
Monsieur Harpin
Oui, vous. Le Monsieur vous déplaît, et je sais À quel point vous le haïssez. Mais quelque chagrin qu'il vous fasse, Recevez-le de bonne grâce, Ou… suffit, nous verrons.
Clitandre
Mais, Monsieur, s'il vous plaît, Ne nous direz-vous point qu'elle est Madame Dorothée ?
Monsieur Harpin
Une personne aimable ; Et c'est, puisqu'il vous faut éclaircir sur ce point, Une personne raisonnable : Comme vous n'en connaissez point : Vous les verrez souvent l'un et l'autre à ma table. De vous en faire aimer faites-vous un devoir, Chacun de vous ne peut m'être agréable, Qu'en prenant soin de les bien recevoir. Songez-y bien. Allons, ma soeur.
Bas.
Madame Argante
J'y vais, mon frère. Vous entendez sa résolution, Si vous ne cherchez à lui plaire, Je vous promets ma malédiction. Adieu, mes chers enfants, c'est pour lui faire accroire.
Scène 13
Clitandre, Angélique
Clitandre
Hé bien, ma soeur, quelle est cette nouvelle histoire ?
Angélique
Je ne sais.
Clitandre
Notre père a-t-il perdu l'esprit Avec son Boniface, avec sa Dorothée ?
Angélique
Monsieur Boniface est quelque vieux décrépit.
Clitandre
L'autre quelque vieille édentée.
Angélique
Qu'il veut nous faire épouser par dépit.
Clitandre
De leurs noms seuls mon âme est irritée, Je frémis d'y penser.
Angélique
Je vous en offre autant. Mais, que faire ?
Clitandre
Il faudrait pourtant Voir quel biais on pourrait prendre… Votre Finette heureusement… Est d'humeur à tout entreprendre.
Angélique
Sans doute.
Clitandre
Elle doit être ici dans un moment : Dans votre appartement, ma soeur, allons l'attendre.
Acte III
Scène 1
Finette, Madame Brichnne
Finette
Oui, Madame Brichonne, et vous pouvez jugez Qu'outre le plaisir d'obliger De jeunes gens pleins de reconnaissance, Et celui de faire enrager Un vieux fou qui vient déranger Leur amoureuse intelligence, Ce qui m'a fait à ceci m'engager, C'est l'espoir d'une récompense, Qu'avecque vous en conscience Je vous jure de partager.
Madame Brichnne
Hé ! Fi donc, croyez-vous que l'argent me domine ? Mais enfin, dans le monde, on ne fait rien pour rien. Il faut que par l'objet l'âme se détermine, Et tous mes voeux tendent au bien.
Finette
Vous aurez lieu d'être contente, Et c'est moi qui vous le promets.
Madame Brichnne
Je suis une pauvre innocente, Peu sensible à mes intérêts.
Finette
Cela se voit, la chose est claire.
Madame Brichnne
Nous allons en faveur d'un fils, Que je n'ai jamais vu, que je ne connais guère, Faire un fort mauvais tour au père, Avec qui, grâce au Ciel, vous savez que je suis Comme un poisson dans la rivière ; Et chaque chose vaut son prix.
Finette
Je vous réponds de cent louis.
Madame Brichnne
Cent louis ?
Finette
Et cela seulement pour vous taire : Vous n'aurez qu'à me laisser faire.
Madame Brichnne
Cent louis sont bons à gagner. Ce n'est pas avec vous que je veux barguigner : Touchez-là, charmante Finette : Vous le voulez, suffit, c'est une affaire faite, Et pour mieux berner le vieux fou, Je vais m'y mettre, jusqu'au cou. Çà, voyons.
Finette
Les bonnes personnes Que sont ces Madames Brichonnes ! Premièrement, vous devez aujourd'hui Faire venir Climène au logis.
Madame Brichnne
Oui, ma fille.
Finette
Monsieur Harpin croira qu'elle y viendra pour lui.
Madame Brichnne
S'il le croira !
Finette
C'est lui qui veut qu'elle s'habille, Comme j'ai vu, très modestement.
Madame Brichnne
Oui. À déguisement elle s'est résolue Avec assez de peine, et vous êtes venue Fort à propos : j'y perdais mon latin ; Et cependant je l'avais vue, En l'entretenant ce matin, Au seul nom de Monsieur Harpin, De certaine manière émue, Qui semblait flatter mon dessein, Et marquer moins de retenue, Mais je ne me serais jamais imaginé, Qu'elle eût pour le fils le coeur passionné.
Finette
Vous jugez bien que c'est ce qui l'engage À jouer sans scrupule un pareil personnage. C'est un hasard dont vous profiterez. Et vous pouvez le faire à notre vieux Satyre. Valoir tout ce que vous voudrez. Il est ici, marchez, courez Avec empressement lui dire…
Madame Brichnne
Je reviens avec vous tout exprès pour cela : Il faut, autant qu'on peut, profiter…
Finette
Le voilà. Dès que vous aurez fait, hâtez-vous d'aller prendre Climène, et l'amener. Moi, je vais vous attendre.
Scène 2
Madame Brichnne, Monsieur Harpin, Madame Argante
Madame Brichnne
Monsieur, voulez-vous bien ?
Monsieur Harpin
Attendez un moment : Vous voulez bien vous-même ?
Madame Brichnne
Ah ! Volontiers, vraiment.
Madame Argante
Vous avez quelque chose à faire, Demeurez.
Monsieur Harpin
Soit. Je vais, comme je vous ai dit, Dresser moi-même cet Écrit, Et nous le ferons mettre au net chez le Notaire.
Madame Argante
Oui, je m'y rends incessamment. Adieu, mon frère.
Monsieur Harpin
Adieu, ma soeur, sans compliment.
Scène 3
Monsieur Harpin, Madame Brichnne
Monsieur Harpin
Hé bien, ma chère enfant, comment va notre affaire ?
Madame Brichnne
Le mieux du monde, et je me trompe fort, Ou ce succès vous surprendra vous-même ; Je ne comprends pas que d'abord On puisse aimer autant que Climène vous aime.
Monsieur Harpin
Tout de bon ?
Madame Brichnne
Tout de bon. C'est une passion Qui passe assurément l'imagination.
Monsieur Harpin
Elle a topé sans peine au projet du mystère ? À ce petit déguisement ?
Madame Brichnne
Belle demande ! Assurément. Elle viendrait chez vous en masque pour vous plaire.
Monsieur Harpin
Que je sens de ravissement.
Madame Brichnne
Mais, comment diantre est-il possible Que l'on puisse en si peu de temps Rendre à l'amour une âme si sensible ?
Monsieur Harpin
La chose est incompréhensible, N'est-il pas vrai ?
Madame Brichnne
Si tous nos jeunes gens Avaient de semblables talents, Ils en feraient je pense, un agréable usage.
Monsieur Harpin
Pour imposer, d'abord, il faut un certain âge. Des airs mûrs.
Madame Brichnne
Il est vrai, cinquante ou soixante ans, Ce sont des airs fort engageants.
Monsieur Harpin
Plus de vingt fois sous sa fenêtre, Climène a dû me remarquer.
Madame Brichnne
Voilà le fait. Pourquoi ne vous pas expliquer ? J'aurais gagé que cela devait être.
Monsieur Harpin
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle me peut connaître. Je lui faisais parfois un sourire flatteur. D'agréables minauderies, Mille petites singeries ; Elle en riait de tout son coeur : Et dans le fonds, quelquefois j'avais peur Qu'elle n'en fît des railleries : Mais je vois bien que j'étais dans l'erreur.
Madame Brichnne
Assurément.
Monsieur Harpin
Quand viendra-t-elle ?
Madame Brichnne
Dans un moment, je m'en vais la chercher.
Monsieur Harpin
Un moment ! Plus je sens mon bonheur s'approcher, Plus ma flamme se renouvelle. Dépêche-toi, va, cours. Pour moi je vais dresser Certain écrit dont j'ai la tête pleine ; Afin que lorsque je verrai Climène, Rien ne puisse m'embarrasser.
Scène 4
Madame Brichnne
Madame Brichnne
Que le bonhomme a l'âme émue, Et qu'un vieillard est sot quand il est amoureux ! Celui-ci compte peu sur la mauvaise issue Que nous préparons à ses feux. Allons.
Scène 5
Merlin, Madame Brichnne
Merlin
Comme un secret me pèse, et me fait peine !
Madame Brichnne
Ah, ah !
Merlin
J'en ai l'esprit tout sens dessus dessous. Quoi ! Madame Brichonne ici ? Qui vous amène ?
Madame Brichnne
Mais, vous-même, qu'y faites-vous ?
Madame Brichnne
Qui, moi ! Parbleu, je suis chez nous.
Madame Brichnne
Chez vous ?
Merlin
C'est le logis du père de mon maître. Ne viendriez-vous pas ici nous déceler ? Les femmes d'ordinaire aiment à babiller. Écoutez, donc, cela serait bien traître.
Madame Brichnne
Quoi, le fils de Monsieur Harpin ?
Merlin
C'est mon maître, vous dis-je.
Madame Brichnne
Adieu, Monsieur Merlin.
Scène 6
Merlin
Merlin
Que faisait-elle ici ? Que diantre pourrait-ce être ? Foin. Je ne devais pas la laisser en aller, Il fallait la faire parler, Et tâcher finement d'apprendre… Bonjour, Finette.
Scène 7
Finette, Merlin
Finette
Hé bien, Merlin, notre secret ?
Merlin
Je le garde. Oh ! Je suis discret.
Finette
Tu brûles de l'aller répandre. N'en as-tu point déjà parlé ?
Merlin
Non, par ma foi, Et mon maître est encor bien plus discret que moi, Il n'a jamais voulu l'entendre.
Finette
Fort bien.
Merlin
J'en ai souffert, mais pourtant sans douleur, Une certaine pesanteur Que je ressentais là… Ma foi, c'est un martyre ; Et quand on aime un maître… Il ne faut point tant rire.
Finette
Il est là-haut avec sa soeur, Je te permets d'aller lui dire, Et je t'ai réservé ce plaisir.
Merlin
Grand merci.
Merlin
Il est temps à présent qu'il en soit éclairci.
Scène 8
Finette, Madame Brichnne, Climène
Finette
Ah ! C'est vous, Madame Brichonne.
Madame Brichnne
J'ai rencontré Madame à trente pas d'ici.
Finette
Voilà ce qui s'appelle une belle personne ! Dans un si simple ajustement, Sans les secours que la parure donne, Briller avec tant d'agrément ! À vous aimer un coeur qui s'abandonne Se fait par qui vous voit excuser aisément.
Climène
Je ne mérite pas un pareil compliment : Mais, Finette est galante et bonne.
Madame Brichnne
Le compliment doit vous lasser, Vous vous en ennuyez à force de l'entendre : Mais un moment ici, vous voulez bien attendre ? À votre vieux amant je vais vous annoncer.
Finette
Envoyez-nous d'abord le jeune.
Madame Brichnne
Doucement.
Scène 9
Finette, Climène
Finette
Dans cet habit vous avez l'air charmant. Il n'est personne, assurément, Qui soit faite comme vous l'êtes. Vingt prudes comme vous, à Paris, seulement, Ruineraient bien des coquettes.
Climène
Vous me faites ici jouer un personnage Qui ne me convient nullement : Mais le plaisir de voir tranquillement, Et sans qu'un père en ait ombrage, Même en sa présence, un amant Que je chéris, qui m'aime tendrement, À ce que vous voulez m'engage. J'en sortirai pourtant, je crois, mal aisément ? On ne fait pas bien la prude à mon âge.
Finette
Vous moquez-vous ? Nous vivons dans un temps Où la mode en devient fréquente. Dans les saisons parmi les gens Tout se dérègle et se transplante. On voit des prudes de vingt ans, Et des coquettes de soixante.
Climène
Il est vrai, j'en conviens.
Finette
Voici votre amoureux.
Scène 10
Monsieur Harpin, Madame Brichnne, Finette
Monsieur Harpin
Madame enfin… Finette est de sa connaissance ?
Madame Brichnne
Point, et c'est le hasard, selon toute apparence, Qui les a fait rencontrer toutes deux.
Monsieur Harpin
Faites-moi descendre Angélique.
Finette
J'y vais, Monsieur.
Scène 11
Monsieur Harpin, Climène, Madame Brichnne
Monsieur Harpin
Est-ce vous que je vois, Madame ? Quel mortel est plus heureux que moi ?
Climène
J'ai cru, Monsieur, ne pouvoir mieux me rendre Digne de toutes vos bontés, Qu'en venant en ces lieux moi-même les apprendre, Comme on m'a dit que vous le souhaitez.
Monsieur Harpin
Ce sont mes sentiments qu'on vous a fait entendre ; Et si mes voeux sont par vous écoutés, Je puis offrir à vos beautés, Avec un coeur sincère et tendre, Un hommage des mieux rentés.
Climène
Un pareil compliment me rend toute interdite ; Croyez, Monsieur, que ce n'est pas le bien Qui rend sensible un coeur comme le mien, Je le donne tout au mérite.
Monsieur Harpin
Il est à moi sur mon honneur, Et je n'ai là-dessus aucune défiance.
Climène
Je regarde votre alliance Comme le plus parfait bonheur…
Monsieur Harpin
Ouf, n'en dites pas trop, mignonne, D'un excès de plaisir vous me gonflez le coeur, Je palpite, je meurs. Ah, Madame Brichonne, Des discours de cette friponne Sens-tu bien toute la douceur ? Elle me lance un regard louche.
Madame Brichnne
Dame, écoutez, Monsieur, il est joli D'entendre d'une belle bouche Un discours obligeant, poli…
Monsieur Harpin
Amoureux ? C'est là ce qui touche, Ç'a de tous temps été mon faible que l'amour.
Climène
C'est un faible bien excusable.
Monsieur Harpin
Oui, quand on aime une personne aimable, Et qui ressent pour nous même ardeur à son tour : J'ai là-dessus une délicatesse, Un goût si raffiné, j'y prime, j'y suis Grec.
Madame Brichnne
Tant mieux. Madame sent pour vous une tendresse Qu'accompagne un certain respect…
Monsieur Harpin
Bon, c'est le moyen de me plaire, Et de vivre longtemps ensemble sans chagrin.
Climène
J'envisage Monsieur Harpin, Moins comme époux que comme père.
Monsieur Harpin
Cette distinction n'est pas fort nécessaire.
Climène
Madame m'a fait espérer L'honneur de saluer votre charmante fille, Je souffre à le voir différer.
Madame Brichnne
Vous verrez toute la famille. On dit que Monsieur a le plus joli garçon…
Climène
Monsieur aurait un fils ?
Monsieur Harpin
Oui : mais c'est un fripon. Dont je me déferai, pour peu qu'il vous chagrine.
Climène
Lui ; Monsieur ? Au contraire. Hélas ! Sans l'avoir vu, Déjà pour lui mon coeur se détermine.
Monsieur Harpin
Nous nous en déferons, car je l'ai résolu. Il est heureusement depuis peu devenu Amoureux d'une libertine.
Climène
Madame ?
Monsieur Harpin
Une perdue.
Climène
Ah, juste Ciel !
Madame Brichnne
Tout doux.
Monsieur Harpin
Il en est fou.
Climène
La fureur me domine.
Madame Brichnne
Hé, paix.
Climène
Clitandre en aime une autre.
Madame Brichnne
Hé, non, c'est vous.
Climène
C'est moi ?
Monsieur Harpin
Que dites-vous, Madame ?
Madame Brichnne
Elle vous trouve Bien à plaindre d'avoir un fils si libertin. Quel désordre ?
Monsieur Harpin
Oh, je veux que tout le monde approuve Ce que je vais tenter pour y mettre une fin. Je prends de si bonnes mesures…
Climène
Je tremble.
Madame Brichnne
Hé, paix.
Climène
Quel père !
Madame Brichnne
Encor ? Paix, vous dit-on.
Monsieur Harpin
Elles vont lentement : mais elles sont bien sûres.
Climène
Il perdra ce pauvre garçon.
Monsieur Harpin
Quel est le trouble où je vous vois paraître ?
Madame Brichnne
On prend part à votre souci.
Monsieur Harpin
Quelle bonté !
Scène 12
Clitandre, Merlin, Monsieur Harpin, Climène, Madame Brichnne
Clitandre
Non, cela ne peut être, Merlin.
Merlin
Vous en serez aisément éclairci.
Clitandre
Quoi, mon père…
Merlin
Paix le voici.
Monsieur Harpin
C'est ce beau fils. Venez, l'homme à bonne fortune.
Clitandre
Que vois-je ? Ô Ciel !
Merlin
Climène ici ?
Monsieur Harpin
Approchez, et comptez que pour vous c'en est une De saluer cette personne-là.
Clitandre
Mon père !
Monsieur Harpin
Qu'est-ce ? Hé bien, mon père ! Vous voilà Une contenance agitée. Chose étrange ! De voir contre les gens d'honneur Comme d'abord son âme est révoltée ! Allons donc, saluez Madame Dorothée.
Clitandre
Madame Dorothée !
Merlin
Il se moque, Monsieur, C'est Climène, vous dis-je, ou je me donne au diable.
Clitandre
À quel dessein…
Merlin
Ce l'est.
Clitandre
Paix, tais-toi, misérable.
Monsieur Harpin
Voyez comme il résiste à tout ce que je veux ; Quel chagrin ! Quelle répugnance !
Clitandre
Sans savoir à qui dans ces lieux On doit votre aimable présence, Madame, d'en jouir on se tient fort heureux.
Monsieur Harpin
Ah, que mal aisément son dépit se déguise !
Climène
Monsieur, je ne suis point surprise Du trouble qui vous a si longtemps retenu, Il n'est rien qui ne l'autorise : Trouver dans ce logis un visage inconnu…
Monsieur Harpin
Non, c'est un insolent, je l'avais prévenu, Un mauvais coeur.
Madame Brichnne
Monsieur peut-être a dans l'idée Que vous pourriez quelque matin…
Merlin
Oui, c'est cela.
Monsieur Harpin
Tais-toi.
Climène
La crainte est mal fondée, Monsieur, ce n'est pas mon dessein De rien faire qui pût vous donner du chagrin, De tout autre désir mon âme est possédée ; Et dans mes voeux, si je suis secondée, Vous pouvez être sûr du plus heureux destin.
Clitandre
Madame !
Bas.
Monsieur Harpin
Entendez-vous ? Ne soyez pas si bête Que de vous mettre dans la tête Des choses qui ne seront point. Elles seront bientôt, mignonne.
Climène
C'est un point Déjà réglé : mais on m'a fait entendre Qu'il fallait quelque temps tenir nos feux cachés.
Monsieur Harpin
Ils seront vifs, quoiqu'ils soient sous la cendre.
Scène 13
Finette, Monsieur Harpin, Clitandre, Angélique, Climène
Finette
Voici Mademoiselle Angélique.
Monsieur Harpin
Approchez.
Clitandre
Voilà, ma soeur, Madame Dorothée, Dont mon père tantôt nous a dit tant de bien.
Angélique
Nul mérite, je crois, n'est comparable au sien, Mon père ne l'a point flattée.
Climène
Je dois un si doux compliment À notre première entrevue : Je crains, quand vous m'aurez connue, Que vous ne jugiez pas si favorablement ; Et je vais m'attacher, Madame, uniquement À mériter qu'un pareil sentiment, Tant que je vivrai, continue.
Monsieur Harpin
Je suis ravi de mon côté De tant de cordialité : Allons, mes enfants, qu'on s'embrasse, Et qu'on s'apprête à recevoir Avec même agrément ce Monsieur Boniface, Qui doit aussi nous venir voir.
Angélique
Lui, mon père ?
Monsieur Harpin
Oui.
À Angélique.
À Monsieur Harpin.
Finette
Fort bien. Vous voyez qu'elle enrage.
Monsieur Harpin
Nous verrons.
Angélique
C'est sans doute, un joli personnage.
Monsieur Harpin
Qu'est-ce ?
Scène 14
Un Laquais, Finette, Monsieur Harpin, Angélique
Un Laquais
Un grand Monsieur noir qui demande à parler À Mademoiselle Finette.
Finette
C'est notre homme.
Monsieur Harpin
Qu'il entre, il le faut installer.
Angélique
Ah, Ciel !
Finette
Tenez, Monsieur, son petit coeur projette En secret de se rebeller.
Monsieur Harpin
Nous allons voir.
Finette
Au moins, suivez sans vous troubler, La leçon que je vous ai faite.
Scène 15
Valère, Monsieur Harpin, Finette, Angélique, Clitandre
Valère
À vos ordres, Monsieur, je me rends en ces lieux, Et j'attendais avec impatience L'heureux moment d'y paraître à vos yeux.
Monsieur Harpin
On y souhaite aussi beaucoup votre présence.
Finette
Préparez-vous.
Angélique
Comme le voilà fait !
Finette
Vous n'y songez donc pas ?
Monsieur Harpin
Allons, Mademoiselle, Saluez Monsieur.
Angélique
Qu'il est laid Dans cet habit, Finette !
Finette
Hé, paix.
Monsieur Harpin
Quoi ? Que dit-elle ?
Angélique
Rien, mon père.
Monsieur Harpin
Hem, plaît-il ? Quels airs impertinents, Devant moi rire au nez des gens ? Pardon, Monsieur. Mille excuses, ma belle !
Valère
De cet accueil, Monsieur, je ne suis point surpris, Et je connais qu'en vain je m'efforce de plaire ; Mademoiselle croit pouvoir par ses mépris Me rebuter mieux que par sa colère : Mais l'ardeur dont je suis épris, N'est point une flamme vulgaire. On se lasse d'être soumis Lorsque l'on a l'aveu d'un père, Et vous m'avez tantôt promis Que de mes feux j'obtiendrais le salaire.
Monsieur Harpin
Oui, je prétends…
Angélique
Hé bien, d'un espoir décevant Puisque votre ardeur s'est flattée, Soyez sûr que pour vous ma haine est augmentée. Je vous méprise plus cent fois qu'auparavant : Contre vous je suis irritée À tel excès, que ne pouvant Suivre en tout la fureur dont je suis agitée, Je ferai bien connaître qu'assez souvent Une fille persécutée…
Finette
Bon, la voilà qui prend le parti du Couvent.
Clitandre
Hé, ma soeur ?
Angélique
Laissez-moi, mon frère, Je suis dans un tel désespoir…
Monsieur Harpin
Hé bien, c'est ce qu'il faudra voir.
Angélique
J'ai tort de m'emporter devant vous. Mais, mon père…
Scène 16
Un Laquais, Monsieur Harpin, Valère, Angélique, Finette
Un Laquais
Madame votre belle-soeur Vous attend chez votre Notaire.
Monsieur Harpin
J'y vais. Une pressante affaire Me fait quitter la charmante douceur D'être avec vous : mais, Madame, j'espère Recouvrer bientôt ce bonheur.
Valère
Pour moi, Monsieur, j'ai le sort si contraire Que je vais…
Monsieur Harpin
Demeurez, Monsieur, sur mon honneur Nous la réduirons, laissez faire. J'aime assez ces airs de hauteur ! Que l'on songe à me satisfaire.
Angélique
Il n'est rien que je ne préfère Au cruel sort…
Monsieur Harpin
Vous serez son époux : Point d'autre choix, ou le Couvent, ou vous. Adieu, mes enfants.
Finette
Le bon père ! Est-il parti ?
Scène 17
Merlin, Clitandre, Angélique, Finette, Climène, Valère
Merlin
Oui, fort heureusement.
Clitandre
Ma soeur, voilà l'objet charmant Qui m'inspire une ardeur si pure et si sincère.
Angélique
Mon frère voilà cet Amant Qu'on me défend de voir, Valère.
Clitandre
Comment donc, quel est ce mystère ? Pourquoi ce faux emportement ?
Finette
Vous saurez le noeud de l'affaire : Mais travaillons au dénouement.
Clitandre
Ma chère soeur, tu n'es pas maladroite ?
Angélique
Je suis les conseils de Finette.
Finette
Il faut les suivre jusqu'au bout, Et moyennant cela, je vous réponds de tout. Approchez, Madame Brichonne. Premièrement, Monsieur, je vous ordonne À cette femme-là, d'assurer cent louis.
Climène
Cent louis ?
Finette
Je les ai promis. C'est par notre commune adresse Que vous voyez ici votre Maîtresse ; Et par nos soins réitérés Aujourd'hui vous l'épouserez.
Clitandre
J'exécuterai ta promesse Avec plaisir, et je prétends…
Finette
Allons, ne perdons point de temps.
Valère
Tu peux, Finette, à ma reconnaissance Prescrire telle récompense…
Finette
J'agis désintéressement.
Clitandre
Madame, quel étonnement ! Quel bonheur !
Finette
Faites trêve à toutes vos surprises. Allons ensemble au jardin faire un tour ; Et là, vous vous direz les plus tendres sottises Que pourra vous fournir l'amour.
Acte IV
Scène 1
Finette, Merlin
Finette
A-t-on rendu notre billet À la tante chez le Notaire.
Merlin
Oui, mon enfant, bientôt nous en verrons l'effet.
Finette
Mais l'a-t-on donné de manière…
Merlin
Je vois le souci qui te tient ; Tranquillise-toi. Je t'assure Qu'on ne peut deviner de quelle part il vient.
Finette
Le moyen ? Outre l'écriture Difficile à connaître, il est sans signature.
Merlin
Je suis persuadé de ta précaution : Pour ton âge déjà tu n'es pas maladroite.
Finette
Mais trouves-tu que je promette…
Merlin
Oui, beaucoup de malice.
Finette
Hem !
Merlin
Sans prévention.
Finette
Nos projets sont réglés. Adieu. Que chez sa tante Ton maître avec Valère ait soin de se trouver ; Je veux qu'à leurs désirs elle-même consente, Et qu'elle contribue à nous faire achever Tout ce qu'en leur faveur je tente.
Merlin
Ils s'y rendront. Adieu.
Scène 2
Angélique, Finette
Angélique
Oh çà, Finette, avant Que de témoigner à mon père Ce dessein d'aller au Couvent, Instruis-moi bien de tout ce qu'il faut faire. Je suis si timide à parler, Surtout quand il faut que je mente, Si novice à dissimuler.
Finette
En peu de temps l'amour rend bien savante.
Angélique
Dis-moi comment ?
Finette
C'est pour vous divertir : Être fille amoureuse, et demander à d'autres Des instructions pour mentir ! Hé, fi donc, j'en prendrais des vôtres.
Angélique
Tu crois, Finette…
Finette
Allez dans votre appartement Un seul moment rêver à cette affaire, Et cela vous viendra tout naturellement. Laissez-moi, voici justement Votre tante avec votre père.
Scène 3
Monsieur Harpin, Madame Argante, Finette
Monsieur Harpin
Il n'était pas fort nécessaire De m'accompagner jusqu'ici. Taisez-vous, ou cessez de me parler ainsi.
Madame Argante
Non, jour de Dieu, je ne veux pas me taire.
Finette
Bon ! Serait-ce déjà que le billet opère ?
Madame Argante
Pour vous de mon estime et de mon amitié Je rabats plus de la moitié.
Monsieur Harpin
Oui, j'ai grand tort !
Madame Argante
Cette aventure Sur quelque autre incident déssllera mes yeux ; Et je mettrai soin, je vous jure, À vous connaître encore dans la suite un peu mieux.
Monsieur Harpin
Pour cela quels soins faut-il prendre ? Je suis uniquement sensible à l'intérêt, Un chicaneur qui voulait vous surprendre, Un fourbe, un scélérat.
Madame Argante
C'est ce qui me paraît.
Finette
Ce début n'est pas mal. Bon. Qu'avez-vous, Madame ? Il paraît entre vous quelque altercation, Qui de tous deux agite l'âme.
Madame Argante
Oui, d'accord, je ressens un peu d'émotion.
Finette
Que serait-ce, Monsieur ?
Madame Argante
Rien. C'est Madame Argante Qui me dit poliment que je suis un fripon.
Finette
Un fripon ! Madame est assez pénétrante Pour… Je vous demande pardon, Se pourrait-il, Madame…
Monsieur Harpin
Je n'ai garde De me servir ainsi de termes offensants.
Finette
Vous auriez tort.
Madame Argante
Mais, si je me hasarde À signer jamais rien avec certaines gens.
Finette
Comment ?
Madame Argante
Monsieur me voulait faire, Et tout cela, dit-il, à bonne intention, Aveuglément signer chez son Notaire, Au lieu d'un testament, une donation.
Finette
Ah, Monsieur !
Monsieur Harpin
La chose est cruelle, Ma belle-soeur, en vérité, En me cherchant ainsi querelle, Vous me réduisez à la nécessité De défendre l'intégrité D'une conduite en tout tout à fait naturelle, Que le seul changement de votre volonté Vous fait paraître criminelle.
Finette
S'il est ainsi vous avez tort ; Pourquoi ne vouloir pas toujours la même chose ?
Madame Argante
Je ne veux point donner mon bien avant ma mort, Monsieur avait dans l'acte inséré cette clause.
Monsieur Harpin
C'est un vice de Clerc dont je ne suis pas cause, Et ce n'est pas de quoi vous gendarmer si fort.
Madame Argante
S'emparer de mon bien ! Vraiment je vous admire.
Monsieur Harpin
Vous en ai-je jamais parlé ?
Madame Argante
Vous le faisiez sans m'en rien dire. De mon vivant c'était un fait réglé.
Finette
La bonté de Monsieur ne vous est pas connue, Toues les fois qu'il m'a de vous entretenue, Il n'a jamais parlé que de succession ; En conscience, il n'a point d'autre vue. C'est son unique passion.
Madame Argante
Il n'en jouira pas encor sitôt, je pense.
Monsieur Harpin
Je fais des voeux, ma soeur, pour n'en jouir jamais.
Madame Argante
Ces voeux-là seront satisfaits.
Finette
Nous vous en donnerons fort volontiers quittance. Monsieur a-t-il besoin de tant de bien ? Voilà Mademoiselle Angélique déjà Qui prétend renoncer au monde.
Madame Argante
Ma nièce ! Que nous dis-tu là ?
Finette
Je vous dis le dessein qu'elle a, Sur l'espoir du Couvent tout son bonheur se fonde.
Monsieur Harpin
Est-elle bien, dis-moi, résolue à cela ?
Finette
À ses projets pour peu que la suite réponde, Nous ne la verrons plus désormais qu'au Parloir.
Madame Argante
Ma pauvre nièce ! Oh bien moi de tout mon pouvoir, À ce dessein-là je m'oppose.
Monsieur Harpin
Ah, ma soeur, selon son vouloir, Souffrons que le Ciel en dispose, N'y mettez point d'obstacle.
Madame Argante
Il faudra voir.
Monsieur Harpin
Quand je devrais en être au désespoir.
Finette
C'est moi, Monsieur, qui vais être la cause Des déplaisirs que vous allez avoir, J'en ai l'âme si tourmentée…
Monsieur Harpin
Est-elle encore avec Madame Dorothée ?
Finette
Non pas, Monsieur, tout le monde est sorti : Et contre ce Monsieur Boniface animée, Du Couvent tout d'abord elle a pris le parti, Puis seule dans sa chambre elle s'est enfermée.
Monsieur Harpin
Allez la voir, ma soeur.
Madame Argante
Non, Monsieur, allez-y, Je saurai de ma part fort bien lui faire entendre… Chut.
Finette
Laissez-là, je vais par mes raisons Diminuer les faux soupçons, Qui contre vous elle a pu prendre.
Monsieur Harpin
Oui, c'est bien dit, prend soin d'adoucir son chagrin, Elle n'est pas difficile à se rendre. Adieu, ma soeur.
Madame Argante
Adieu, Monsieur Harpin.
Scène 4
Finette, Madame Argante
Finette
Mais sérieusement, vous me semblez fâchée.
Madame Argante
Qui ne le serait pas ? On ne peut concevoir À quel excès je suis touchée.
Finette
Quoi donc, Madame ?
Madame Argante
Il faut savoir.
Finette
Soupçonnez-vous quelque autre chose encore ?
Madame Argante
Je veux tout éclaircir avant que d'en parler : Mais pour toi je ne puis te rien dissimuler, Cet homme-là nous déshonore.
Finette
Lui, Madame ?
Madame Argante
Oui, lui.
Finette
Vous me faites trembler, Et comment donc ?
Madame Argante
Tiens, lis, voilà, ma fille, Un billet qu'on me vient de rendre en ce moment.
Finette
Un billet ?
Madame Argante
Lis, te dis-je. Il vient apparemment De quelque ami de la famille.
Finette
Avec Monsieur votre beau-frère, Madame, gardez-vous de vous trop engager, Vous le devez envisager Comme un ennemi de la famille entière. Son but est d'enfermer son fils, De mettre incessamment sa fille dans un Cloître, De s'emparer, à quelque prix Qu'il en coûte, du bien qu'il pourra vous connaître. Je ne sais point s'il n'a pas épousé Une fort aimable personne, Qui va chez lui sous un nom supposé. Profitez des avis que mon zèle vous donne. Vous saurez qui je suis, Madame, en temps et lieu. Je vous baise les mains de tout mon coeur. Adieu
Madame Argante
Que dis-tu de cela, Finette ?
Finette
Dans le monde Il est ma foi de bien méchantes gens.
Madame Argante
Au contraire, vraiment.
Finette
Que la malice abonde, Et que je trouve moi, de noirceur là-dedans !
Madame Argante
J'y vois beaucoup de vraisemblance, Il ne m'a jamais bien parlé de ses enfants. Pour la donation je manquerais de sens, Si je n'en sentais pas toute la conséquence. Avec cela pourtant j'étais sans défiance, Et ce billet, Finette, est venu fort à temps.
Finette
Quel bonheur !
Madame Argante
Bouche close, au moins.
Finette
Je me sais taire.
Madame Argante
Cet avis-là me vient de gens de probité.
Finette
Oui, dans le fond c'est un bon caractère : Mais avant tout cela j'ai bien meilleur esprit, En cent ans moi, je n'en aurais rien dit.
Madame Argante
Tu sais bien la chose, Finette.
Finette
Oui. Ce billet contient un fidèle récit, Tout est fort vrai : mais je regrette Que l'on vous l'ait imprudemment écrit.
Madame Argante
Imprudemment ? Ce billet est fort sage.
Finette
D'accord : mais mettre ainsi de la division ? Voilà dans votre esprit, je gage, Monsieur Harpin perdu de réputation.
Madame Argante
Assurément.
Finette
Pauvre homme ! Il le mérite bien. À compter d'aujourd'hui, Vous ne prendrez jamais de confiance en lui ?
Madame Argante
Non, jamais.
Finette
Vous avez raison, et voilà comme Si j'étais vous j'en userais, Mais avec cela je voudrais Approfondir encor l'affaire davantage : Par exemple, voilà votre nièce ; elle enrage, Entre nous, d'aller au Couvent.
Madame Argante
C'est un petit esprit qui tourne au moindre vent, Et je n'irais pas moi, si j'étais à sa place.
Finette
Voulez-vous qu'elle épouse un Monsieur Boniface ?
Madame Argante
J'en ai ouï parler.
Finette
Un vilain, Dont le mauvais Monsieur Harpin, À chaque moment la menace ?
Madame Argante
Fort bien, j'entends. De son dessein La crainte d'épouser ce Boniface est cause.
Finette
Voilà le fait.
Madame Argante
Oh bien, je suis ferme en ce point, Dans le Couvent ma nièce n'ira point.
Finette
Si vous vouliez nous ferions une chose ; Elle feindrait toujours qu'elle y voudrait aller, Vous, vous vous chargeriez du soin de la conduire ; Monsieur Harpin, sans reculer Ne manquera pas de souscrire, Et vous la conduirez chez vous dans ce moment, Où pendant quelques jours…
Madame Argante
Très volontiers, vraiment, Ce projet est fort bon, c'est le Ciel qui t'inspire.
Finette
Je ne perds pas le jugement.
Madame Argante
Et par même moyen, Finette, on pourrait faire Venir aussi chez moi cet autre Amant.
Finette
Qui ?
Madame Argante
Certain grand garçon qu'elle appelle Valère.
Finette
Vous le savez ?
Madame Argante
Un peu.
Finette
Hé bien, oui, justement.
Madame Argante
Je veux en tout faire enrager mon frère. Il verra…
Finette
Paix, le voici, taisons-nous.
Scène 5
Monsieur Harpin, Angélique, Finette, Madame Argante
Monsieur Harpin
Mais es-tu bien déterminée, Ma fille ? N'est-ce point un transport de courroux, Un désespoir, un mouvement jaloux ? Pour le Couvent sens-tu que tu sois née ?
Angélique
Oui, mon père.
Monsieur Harpin
Quoi, c'est un ferme sentiment ? À me quitter tu n'auras point de peine ?
Finette
Elle a pris tout le monde en haine.
Monsieur Harpin
Et sans retour, sans nul espoir de changement ?
Madame Argante
Allez, vous faites bien ma nièce.
Monsieur Harpin
Ma chère soeur que je suis malheureux ! Mes enfants n'ont pour moi pas la moindre tendresse.
Madame Argante
Ils ont tort ; car au fond vous en avez pour eux.
Monsieur Harpin
Ah, si j'en ai ! Je les adore. Quel désespoir quand il faudra Nous séparer !
Madame Argante
Il en mourra.
Finette
Ah ! Madame, Monsieur ne sent pas bien encore Tous les chagrins que cela lui fera. Vous verrez.
Angélique
Vous m'avez fait espérer, ma tante…
Finette
J'ai proposé la chose, et vous serez contente.
Madame Argante
Oui, j'ai pour vous, ma nièce, un Couvent tout trouvé, Dont la directrice est d'un mérite éprouvé ? Je vous y mènerai moi-même.
Monsieur Harpin
Dès aujourd'hui, ma soeur, elle y prétend aller.
Madame Argante
Hé bien, dès aujourd'hui ; vous n'avez qu'à parler.
Monsieur Harpin
Cela me fait une douleur extrême.
Madame Argante
On tâchera de vous en consoler.
Monsieur Harpin
C'est une bonne enfant que j'aime, Et quand je sens, ma soeur, approcher le moment…
Finette
Le bon naturel !
Madame Argante
Oui, vraiment.
Finette
Vous ne l'auriez pas cru, Madame ?
Monsieur Harpin
Je sens par tout le corps certain frissonnement, Je n'en puis plus.
Finette
Ni moi, cela me perce l'âme.
Monsieur Harpin
Ma chère fille !
Scène 6
Merlin, Finette, Monsieur Harpin, Angélique, Madame Argante
Merlin
Ah, ah ! Qu'est-ce que tout ceci ? Voilà Monsieur Harpin bien affligé, Finette !
Finette
Ah, mon pauvre garçon ! L'amour de la retraite Va causer bien du trouble ici.
Merlin
Ouais !
Finette
Courage, Monsieur, que le coeur se débonde.
Merlin
Que je sache donc ce que c'est.
Finette
Ne le vois-tu pas ? Dans le monde Mademoiselle se déplaît, Au Couvent pour toujours elle veut s'aller mettre.
Merlin
Tout de bon !
Finette
Oui, tout de bon.
Merlin
Diablezot, Je n'en crois rien, je ne suis pas si sot. Quoi ! Monsieur pourrait le permettre ?
Monsieur Harpin
Ne me fais point penser à tout cela, Merlin.
Merlin
Et vous pourriez, Mademoiselle, À votre père ainsi mettre la mort au sein ?
Finette
La réflexion est fort belle. Allons, suspendez-en tout au moins le dessein.
Monsieur Harpin
À la dissuader nous travaillons en vain, Et mon trouble se renouvelle.
Finette
Ne faites donc pas voir, Monsieur, tant de chagrin.
Angélique
À vos douleurs, mon père, imposez le silence, Elles ébranlent ma constance.
Monsieur Harpin
Ne t'en étonne point, crois-moi, ma chère enfant.
Angélique
Mon coeur avec regret contre elles se défend.
Monsieur Harpin
Ah ! Ne te démens point, je succombe. Hé, de grâce ! Je ne puis plus longtemps soutenir tout cela. Ma chère soeur, emmenez-la ; Et pour m'aider à porter ma disgrâce Venez me dire…
Madame Argante
Oui, je ne tarderai pas, Et je reviendrai sur mes pas Tout aussitôt que je l'aurai conduite. Çà, ma nièce, embrassez votre père au plus vite.
Monsieur Harpin
Cruel moment ! Quoi ! Faut-il la quitter ?
Merlin
Je pleure, au moins.
Finette
Leur constance m'étonne.
Monsieur Harpin
Ce qui pour toi me reste à souhaiter, Mon enfant, que le Ciel te donne Le courage de persister.
Scène 7
Merlin, Finette, Monsieur Harpin
Merlin
Je ne sais comme il faut l'entendre : Mais enfin je vous jure moi, Que je pleure de bonne foi.
Finette
Ce garçon-là, Monsieur, a le coeur tendre.
Merlin
La laisser partir sans…
Finette
Oh, Monsieur est trop bon. Ses enfants font toujours ce qu'ils veulent faire.
Monsieur Harpin
Oui, je ne les contrains en rien.
Finette
Pour cela, non Vous êtes bien le meilleur père…
Merlin
Moi-même, je ne puis m'en taire, Et mon maître ?
Monsieur Harpin
C'est un fripon.
Merlin
Il est vrai, vous avez raison. J'avais tantôt peine à vous croire, Je prenais son parti : mais il m'a fait faux bond.
Finette
À toi, Merlin ?
Merlin
À moi : fi, c'est un vagabond, Un débauché, l'on doit m'apprendre son histoire.
Monsieur Harpin
Son histoire ?
Merlin
Oui, Monsieur.
Monsieur Harpin
Comment ce n'est pas toi Qui conduis avec lui cette intrigue ?
Merlin
Qui ? Moi ? Oh, non, Monsieur en conscience.
Monsieur Harpin
Vous n'êtes pas tous deux d'intelligence.
Merlin
Vous me faites tort, par ma foi. À de pareilles entreprises Je n'ai jamais donné mes soins, ni mon aveu, Et s'il me consultait un peu, Il ferait bien moins de sottises.
Monsieur Harpin
Pour m'en persuader il faut que tu me dises…
Merlin
Laissez-moi faire, allez, nous allons voir beau jeu. Premièrement…
Monsieur Harpin
Hé bien ?
Merlin
Avec cette coquette Votre fils va se marier.
Monsieur Harpin
Se marier avec elle, Finette ?
Finette
On ne peut trop se récrier.
Monsieur Harpin
En es-tu sûr ?
Merlin
L'affaire est presque faite.
Monsieur Harpin
Se marier sans mon consentement ?
Merlin
Et sans le mien, Monsieur ; c'est un dérèglement, Une perversité qui comble la mesure. Menace, remontrance, avis, Rien ne peut réformer sa perverse nature ; C'est un garçon perdu.
Monsieur Harpin
Çà, dis-moi le logis, Le nom de cette créature.
Merlin
Ce que j'en sais encor n'est que par conjecture.
Monsieur Harpin
Non !
Merlin
Mais heureusement à leurs trousses j'ai mis Trois ou quatre de mes amis Dont ils ne prendront point d'ombrage. C'est par ces Messieurs-là que j'ai su le projet De ce bizarre mariage. Ils nous avertiront sitôt qu'il sera fait.
Monsieur Harpin
Je ne prétends point qu'il se fasse.
Merlin
Oh, vous prétendez mal, Monsieur, il se fera.
Monsieur Harpin
Je sais bien qui l'empêchera.
Merlin
Qui ? Vous ?
Monsieur Harpin
Moi-même.
Merlin
Non, il faut que cela passe.
Finette
C'est pour votre intérêt, une nécessité.
Monsieur Harpin
Pour mon intérêt ?
Finette
Oui, ne voulez-vous pas mettre La raison de votre côté ?
Monsieur Harpin
Sans doute.
Merlin
Pour cela, pouvez-vous vous promettre Rien de mieux qu'un hymen en secret contracté ?
Monsieur Harpin
Il est vrai, c'est bien dit.
Merlin
Monsieur, sans vanité, Je suis un garçon qui peut-être Ai le plus de sincérité.
Finette
Elle se fait assez paraître, Et je crois, moi, qu'on peut en toute sûreté Confier cette affaire à sa fidélité.
Merlin
Je m'instruirai du jour et du lieu de la noce, Et sans qu'on nous ait priés Nous irons ensemble en carrosse Complimenter les nouveaux mariés.
Monsieur Harpin
Le compliment sera bizarre.
Merlin
Où les mèneront-nous d'abord ?
Monsieur Harpin
À Saint-Lazare.
Merlin
Oui, mon maître ? Que j'en rirai !
Monsieur Harpin
Il faut en avertir ma belle-soeur, Finette.
Finette
Oui, Monsieur, je l'avertirai Que bientôt, Dieu merci, nous ferons maison nette.
Monsieur Harpin
Je vais de mon côté suivre aussi d'un peu loin, Sans affectation, le courant de l'affaire ; Et je prendrai pour guide et pour témoin, Mon gros cousin le Commissaire, Que je ferai tenir prêt, en cas de besoin.
Scène 8
Finette, Merlin
Finette
Par cette fausse confidence Que prétends-tu ?
Merlin
Je te le dirai. Viens.
Finette
Ne va pas nous jeter dans quelque impertinence.
Merlin
Non, tu rendras bientôt justice à ma prudence, Et mon projet n'est qu'un moyen Pour hâter le succès du tien.
Acte V
Scène 1
Monsieur Harpin, Monsieur Vilain
Monsieur Harpin
Vous êtes, grâce à votre heureux destin, Un fort honnête Commissaire, Le parrain de ma fille, et partant mon compère, Et par-dessus tout cela mon cousin : Aussi, mon cher Monsieur Vilain, Je ne crois pas me tromper quand j'espère Que vous seconderez comme il faut mon dessein.
Monsieur Vilain
Vous faites en très brave père, De ranger un fils libertin ; De ses vie et moeurs il faut faire, D'abord quelque information, Et c'est une précaution, Qu'en pareil cas nous prenons d'ordinaire ; Pourrions-nous là-dessus avoir quelque lumière…
Monsieur Harpin
J'en attends : mais en attendant Vous pouvez informer toujours à la rencontre, Imaginer quelque incident.
Monsieur Vilain
Comment, je n'entends pas…
Monsieur Harpin
Quoi ? Faut-il qu'on vous montre À votre âge, ancien de quartier, Les dépendances du métier ? D'un nouveau débarqué vous avez l'innocence.
Monsieur Vilain
N'attendez rien de moi contre ma conscience.
Monsieur Harpin
Mais recevez toujours ma plainte à cela près. Pour rendre de mon fils la conduite bien noire, Par-ci, par-là de quelques traits Il faut assaisonner l'histoire, Embarrasser d'un long grimoire Ses nobles gestes, ses beaux faits : Quoi que vous écriviez, j'ai des gens qu'on peut croire, Qui les certifieront très vrais.
Monsieur Vilain
Ce n'est pas tout, il faut les prouver dans la suite. Prenez bien garde.
Monsieur Harpin
Oui, nous verrons Selon l'occasion quel tour nous donnerons À notre affaire, et je médite…
Scène 2
Madame Brichnne, Monsieur Harpin, Monsieur Vilain
Madame Brichnne
Monsieur, je viens vous rendre une triste visite : Mais je croirais faire un faux pas Si je vous taisais…
Monsieur Harpin
Parle bas, Serais-je mal dans l'esprit de Climène ?
Madame Brichnne
Non. Là-dessus ne soyez pas en peine : Elle vous aime, allez… Bonjour, Monsieur Vilain.
Monsieur Vilain
Bonjour, Madame.
Monsieur Harpin
Ah ! Ah ! Tu connais mon cousin ?
Madame Brichnne
N'avons-nous pas toujours affaire De quelque honnête Commissaire ? Nous payons ces Messieurs fort grassement aussi. Je voudrais bien, Monsieur, qu'il ne fût point ici.
Monsieur Vilain
Vous avez quelque affaire, adieu, je me retire.
Monsieur Harpin
Non, mon cousin ; dans mon grand cabinet Vous pouvez aisément écrire : Il est ouvert, allez-y dresser un projet De notre affaire, en guise de prélude…
Monsieur Vilain
Je serai là-haut en effet Aussi bien que dans mon Étude. Soit, sans adieu.
Scène 3
Monsieur Harpin, Madame Brichnne
Monsieur Harpin
Je suis fort inquiet De ce que tu me viens si tristement apprendre.
Madame Brichnne
Et moi, Monsieur, je viens vous le dire à regret : Mais je vous aime trop pour pouvoir m'en défendre. Monsieur votre fils est dans un fort mauvais train.
Monsieur Harpin
Bon. En rendras-tu témoignage ? De ton zèle pour moi je veux avoir ce gage.
Madame Brichnne
Vous devez en être certain : Mais, Monsieur…
Monsieur Harpin
Je le veux, te dis-je.
Madame Brichnne
Ce langage M'apprend que contre lui vous avez du chagrin.
Monsieur Harpin
J'en crève.
Madame Brichnne
Il ne faut pas l'augmenter davantage.
Monsieur Harpin
Il est dans un excès qui ne peut s'augmenter.
Madame Brichnne
Oh, pour cela, Monsieur, vous êtes bien à plaindre ?
Monsieur Harpin
Oui, je n'y puis plus résister : Mais, dis vite.
Madame Brichnne
Je vais encor vous irriter.
Monsieur Harpin
Non, cela ne se peut, et tu n'as rien à craindre. Qu'a-t-il fait ? Parle.
Madame Brichnne
Enfin, vous le voulez… On parle de bijoux volés.
Monsieur Harpin
Comment volés ? Le misérable !
Madame Brichnne
Deux ou trois jeunes gens là-dedans sont mêlés, On le nomme, et je crois qu'il est très peu capable, Comme il est votre fils, de faire un mauvais coup.
Monsieur Harpin
Très peu capable ? Il l'est beaucoup. Je suis si mécontent de toute ma famille. Déjà le Couvent par bonheur M'a débarrassé d'une fille ; Et je mettrai le fils, sur mon honneur, En lieu plus déplaisant et plus sûr qu'une grille.
Madame Brichnne
Si vous saviez tous les mauvais discours Qu'il a tenus tantôt en votre absence.
Monsieur Harpin
À Climène ?
Madame Brichnne
À qui donc ?
Monsieur Harpin
Mais voyez l'insolence !
Madame Brichnne
Il la raillait sur vos amours.
Monsieur Harpin
En soupçonne-t-il quelque chose ?
Madame Brichnne
Non. Mais un jeune fou, qui cause Sans savoir ce qu'il dit, parle à tort, à travers. Il en faisait aussi l'amoureux.
Monsieur Harpin
Le pervers !
Madame Brichnne
Malgré qu'elle en ait eu, chez elle il l'a conduite/ Mais moi je suis toujours demeurée avec eux.
Monsieur Harpin
Bon, fort bien.
Madame Brichnne
Il a fait une longue visite.
Monsieur Harpin
Le sot !
Madame Brichnne
Il a tenu des propos ennuyeux. Enfin, il est sorti, je suis aussi sortie, Et j'ai rencontré par hasard Deux messieurs qui m'ont avertie Du bruit de ces bijoux, dont je vous ai fait part. Songez-y bien, Monsieur, l'affaire est d'importance.
Monsieur Harpin
Oui, va.
Madame Brichnne
Moi, je retourne avecque diligence Chez Climène.
Monsieur Harpin
Tu peux lui dire que ce soir Je risquerai d'aller chez elle pour la voir.
Madame Brichnne
Oui, Monsieur.
Scène 4
Monsieur Harpin
Monsieur Harpin
Adieu. Tout conspire À justifier mon dessein ; Et pour me mettre en droit d'enfermer le coquin, L'article seul des bijoux peut suffire. Qu'est-ce ?
Scène 5
Finette, Monsieur Harpin
Finette
Merlin, Monsieur, vient de m'envoyer dire Qu'il savait à peu près l'endroit Où cette galante personne, Qu'aime Monsieur votre fils, demeurait.
Monsieur Harpin
Fort bien. J'irai tantôt relancer la friponne.
Finette
Il m'a fait avertir de vous instruire aussi Qu'elle-même aujourd'hui viendrait peut-être ici.
Monsieur Harpin
Chez moi ?
Finette
Pour vous sauver la peine D'aller chez elle, elle voudrait, Et sous tel nom qu'il vous plairait, Venir chez vous comme Climène.
Monsieur Harpin
Quoi ?
Finette
C'est votre maîtresse, à ce que chacun croit ; Et Monsieur votre fils prétend qu'il est en droit De faire à la maison venir aussi la sienne.
Monsieur Harpin
Hé bien, nous verrons ; qu'elle y vienne, On la recevra comme on doit.
Finette
S'il faut prendre parti, Monsieur, je suis du vôtre ; Et lorsque je m'en veux mêler, Sans trop de vanité, je vaux autant qu'un autre, Comptez sur moi, vous n'avez qu'à parler.
Monsieur Harpin
Je te suis obligé, Finette.
Scène 6
Madame Argante, Monsieur Harpin
Madame Argante
Enfin voilà l'affaire faite, Je viens d'exécuter votre commission. Que cette pauvre fille a de vocation ! Qu'elle se plaît dans la retraite !
Monsieur Harpin
Ah ! Ma soeur, nulle joie ici-bas n'est parfaite ; Et quand j'ai d'un côté la consolation De voir ma fille au Couvent satisfaite, La conduite d'un fils me jette Dans une grande affliction.
Scène 7
Monsieur Vilain, Madame Argante, Monsieur Harpin
Monsieur Vilain
Tenez, voyons, Monsieur Harpin, de grâce, Si ce projet vous conviendra.
Madame Argante
Qu'est-ce, mon frère ?
Monsieur Harpin
On vous en instruira.
Monsieur Vilain
C'est tout ce que l'honneur peut souffrir que je fasse.
Monsieur Harpin
Fort bien. Vous avez mis…
Monsieur Vilain
Que c'est un ébauché. À la tendresse paternelle Un esprit tout à fait rebelle, Que d'amitié cent fois vous avez recherché : Un insulteur du guet, un coureur de tavernes, Toujours à quelque gueuse en secret attaché, Batteur de Fiacre, et briseur de lanternes.
Monsieur Harpin
Pas mal.
Monsieur Vilain
Ce sont les faits desquels vous vous plaignez ?
Madame Argante
C'est mon neveu qu'ainsi vous désignez ?
Monsieur Harpin
Oui, ma soeur.
Madame Argante
À présent je vois ce que vous faites, Et je l'ai reconnu d'abord aux épithètes ; Ce sera fort bien fait de le morigéner.
Monsieur Harpin
Dans le dérèglement puisqu'on voit qu'il persiste, Qu'à mes conseils, aux vôtres il résiste, A la vertu par force il faut le ramener.
Madame Argante
C'est un dessein qu'on ne peut condamner.
Monsieur Harpin
Vous ne croiriez jamais ce que je viens d'apprendre.
Madame Argante
Quoi ?
Monsieur Harpin
Qu'ailleurs qu'entre nous, il n'en soit point parlé.
Monsieur Vilain
Non, non.
Monsieur Harpin
L'on est à demi consolé Lorsque entre amis le coeur peut se répandre.
Madame Argante
Oui, c'est bien dit.
Monsieur Harpin
Le fait va vous surprendre : Dans un vol de bijoux on dit qu'il est mêlé.
Madame Argante
Lui, mon frère ?
Monsieur Harpin
Oui, lui-même, on me l'a fait entendre.
Madame Argante
Avecque des voleurs mon neveu faufilé ! Ceux qui l'ont dit sont gens à pendre, Et pour les croire il faut avoir l'esprit troublé.
Scène 8
Finette, Monsieur Harpin
Finette
Voici Merlin qu'en hâte ici je vous amène Pour vous dire, Monsieur…
Monsieur Harpin
Qu'il vienne, Peut-être saura-t-il le fait dont il s'agit ; Nous allons voir.
Scène 9
Merlin, Monsieur Harpin, Madame Argante, Monsieur Vilain, Finette
Merlin
J'accours, comme je vous ai dit, Et sans m'être en chemin permis la moindre pause, Vous avertir…
Monsieur Harpin
Fort bien. Mais avant toute chose, N'as-tu point ouï parler de certains diamants ?
Merlin
Fi donc, Monsieur.
Monsieur Harpin
Non, parle.
Merlin
Bouche close. Il faut avoir certains ménagements… C'est un vilain endroit, souffrez que je le cache.
Monsieur Harpin
Vous voyez bien… mais, dis, je veux qu'on sache De mon fripon de fils tous les égarements.
Merlin
À vous les déguiser vous savez si je tâche : Mais je crains que ceci vous fâche.
Monsieur Harpin
Il sait la chose.
Merlin
Oui, je la sais très fort.
Madame Argante
Est-ce vol, dis ?
Merlin
Un vol ? On le dirait à tort, Et très mal à propos vous seriez alarmée : Mais comme enfin le feu ne va point sans fumée…
Monsieur Harpin
Au fait, au fait.
Merlin
J'y vais. Mais sur ces diamants J'obéis à regret à vos commandements. De son Usurier ordinaire Mon maître les a pris pour six fois mille écus, Et le bourreau ne les a revendus Que deux mille à Monsieur son père.
Madame Argante
À vous, mon frère ?
Monsieur Harpin
À moi ?
Merlin
Nous le nierions en vain, Vous en avez la preuve en main.
Monsieur Harpin
Je ne sais.
Merlin
Vous avez la mémoire trop bonne, Et tantôt Madame Brichonne…
Monsieur Harpin
Je suis trahi.
Monsieur Vilain
Monsieur Harpin !
Monsieur Harpin
Ciel !
Finette
Écrivez, monsieur Vilain.
Madame Argante
Vous faites-là, Monsieur, un fort joli négoce.
Merlin
Si vous voulez, Monsieur, nous irons à la noce. Tout se dispose pour cela, Et mon maître s'apprête incessamment…
Scène 10
Un Laquais, Madame Argante, Monsieur Harpin, Merlin
Un Laquais
Voilà Avec Monsieur votre fils, une Dame.
Madame Argante
Qu'on les fasse entrer.
Monsieur Harpin
Le fripon !
Merlin
Au bout du compte, il a quelque raison. Avant la noce, au moins, vous devez voir sa femme.
Scène 11
Monsieur Harpin, Clitandre, Climène, Finette, Madame Argante, Monsieur Vilain
Monsieur Harpin
Je vais la recevoir d'une belle façon. Comment, pendard, dans ma maison Oses-tu bien venir avec cette effrontée Étaler à mes yeux tes indignes amours ? Tu reconnais par tes beaux tours L'amitié que je t'ai portée !
Clitandre
De vos bontés pour moi je connais la portée, Et je m'en souviendrai toujours, Modérez les transports de votre âme irritée. Vous changerez, Monsieur, d'idée et de discours, Quand vous verrez Madame Dorothée Elle-même à vos yeux me prêter son secours, Pour vous faire souscrire au bonheur de mes jours. De cet espoir mon ardeur s'est flattée.
Monsieur Harpin
Et de cet espoir, moi, je vais rompre le cours.
Climène
Non, Monsieur, je m'en suis trop hautement vantée, Et je n'y ferai pas un inutile effort.
Monsieur Harpin
Que vois-je ? Ah ! Tout le monde est contre moi.
Finette
D'accord.
Clitandre
J'adore Madame, elle m'aime. Pour notre hymen donnez-nous votre voix, Vous ne pouvez pour moi désapprouver un choix Que vous aviez fait pour vous-même.
Madame Argante
Ah, ah ! Mon frère.
Monsieur Vilain
Mon cousin ?
Monsieur Harpin
Ouf.
Finette
Écrivez, Monsieur Vilain.
Monsieur Harpin
Dans les derniers excès on pousse ma colère : Mais vous n'aurez jamais un seul sou de mon bien.
Madame Argante
Le grand mal ! Ils auront le mien. Rendez-nous seulement celui de feue leur mère, Et nous ne vous demandons rien.
Monsieur Harpin
Vous êtes de concert avec eux.
Madame Argante
Oui, mon frère.
Monsieur Harpin
Nous allons voir comment tout ceci tournera. Je vais de ce pas à la grille Malgré vous en tirer ma fille, Lui donner un époux tout comme elle voudra, Et me faire une autre famille.
Finette
Vous n'irez pas bien loin, Monsieur, car la voilà.
Scène 12
Monsieur Harpin, Angélique, Valère, Monsieur Vilain
Monsieur Harpin
Comment donc ? Qu'est-ce encor ? Que veut dire cela ?
Angélique
Mon retour ne doit point vous causer de surprises, Vous revoyez une fille soumise À suivre aveuglément vos lois. Entre Monsieur et le Couvent, mon père, Vous m'avez commandé tantôt de faire un choix, Et c'est Monsieur que je préfère.
Valère
De sa haine, Monsieur, enfin, j'ai triomphé.
Monsieur Harpin
Le Monsieur Boniface est un fourbe fieffé.
Valère
Non, Monsieur, mais je suis Valère.
Monsieur Harpin
Je suis trompé partout, et tout me désespère, Contre tous tant qu'ils sont mon courroux va s'armer.
Monsieur Vilain
Monsieur Harpin, c'est vous qu'il faut faire enfermer. À Dieu.
Scène 13
Madame Argante, Finette
Madame Argante
Jusqu'au revoir, mon frère. Grâces au Ciel, mes enfants, l'injuste traitement Qu'il avait dessein de vous faire Tombe sur lui très justement.
Finette
De cet exemple-ci faites un bon usage, Profitez de sa honte, et de son châtiment. Quiconque veut prêcher aux autres d'être sage, Doit commencer par vivre sagement.