Comédie · 1924

Les honnêtes femmes

d’Henry Becque

Représentation
≈ 32 min
Distribution
3 femmes, 1 homme
Répliques
292
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Madame Chevalier F 128 ≈ 19 min 8
Lambert H 122 ≈ 8 min 6
Geneviève F 30 ≈ 5 min 3
Louise F 12 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Les Honnêtes Femmes
Madame Chevalier absentabsent
Lambert absentabsentabsentabsent
Geneviève absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Louise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Les Honnêtes Femmes

Scène 1

Louise, Madame Chevalier

Au lever du rideau, Madame Chevalier, installée près de la table, dans le fauteuil à gauche et les pieds sur une chaise, travaille.

Louise

Monsieur Lambert, Madame.

La rappelant.

Madame Chevalier

Qu'il entre. Louise !

Louise

Madame ?

Madame Chevalier

Les enfants sont bien ?

Louise

Oui, Madame.

Madame Chevalier

Qu'est-ce qu'ils font ?

Louise

Ils jouent.

Madame Chevalier

Vous ne les perdez pas de vue ?

Louise

Non, Madame.

Madame Chevalier

Faites entrer.

Scène 2

Lambert, Madame Chevalier

Lambert

Comment allez-vous, Madame ?

Madame Chevalier

Paisiblement, vous voyez.

Lambert

Je ne vous dérange pas ?

Montrant le fauteuil à droite de la table.

Madame Chevalier

Vous me faites plaisir. Qu'est-ce qu'il y a sur ce fauteuil ?

Lambert

Des serviettes.

Madame Chevalier

Marquées ?

Lambert

Marquées.

Madame Chevalier

Posez-les là... là... là... et asseyez-vous. Vous me regardez. Je suis bonne, n'est-ce pas, au milieu de toutes mes hardes ?

Lambert

Vous travaillez donc quelquefois ?

Montrant le guéridon.

Madame Chevalier

Quelquefois ? Toujours ! J'ourle, je marque, je mets des pièces, je fais tout chez moi... excepté les torchons. Pourquoi pas les torchons comme le reste, c'est bien un préjugé. Si je n'avais pas cette sagesse, ma maison serait jolie avec deux enfants qui occupent la femme de chambre du matin au soir. Et ils usent, ces marmots, ils usent ! Quand les bras me tombent, que ma tête s'engourdit et que je sens que je vais m'endormir. Je trempe le bout d'un biscuit dans un demi-verre de ce petit vin blanc, la seule boisson qui me dise quelque chose. Vous allez y goûter avec moi.

Lambert

Je vous remercie.

Madame Chevalier

Laissez-vous faire.

Lambert

Plus tard.

Pause.

Madame Chevalier

C'est là. Quand vous en voudrez, vous le direz.

Lambert

Me voici heureux, Madame.

Madame Chevalier

De quoi ?

Lambert

De me trouver où je suis. On est bien chez vous, on y respire.

Madame Chevalier

Venez quand vous voudrez, je ne ferme pas ma porte.

Madame Chevalier ne répond pas.

Lambert

Quelle bonne chance j'ai eue, en venant passer l'été ici, de rencontrer une femme comme vous. C'est bien bonnet de coton ici, convenez-en. Il est certain que vous seule m'y avez retenu.

Madame Chevalier

Je m'en félicite, vous ne deviez pas nous quitter.

Lambert

Vous ne faites rien pour plaire et vous n'en plaisez que davantage.

Madame Chevalier

Je suis naturelle. Il y a quelques bonnes gens encore, pas beaucoup, qui aiment cette note-là.

Lambert

Les adorateurs ne vous manquent pas pourtant.

Mouvement de Lambert.

Madame Chevalier

J'en ai un, je le sais. Le général. Nous sommes très bons amis ensemble et nous nous entendons parfaitement. Il me conte quelquefois des histoires, le général, qu'il pourrait garder pour lui. Mais il est vieux, il voit que je l'écoute, et, si j'ai le malheur de rire, il va, il va, on ne peut plus l'arrêter. - Êtes-vous retourné chez les Langlois, depuis leur fête ?

Lambert

Je m'y ennuie.

Madame Chevalier

Ah ! - Et la famille Rousselin, l'avez-vous vue ?

Lambert

Elle m'assomme, la famille Rousselin.

Madame Chevalier

Oh ! - Madame Papillon ?

Lambert

Je ne la salue plus.

Madame Chevalier

Très bien. Qu'est-ce que dit votre tante de tout ça ?

Lambert

Nous ne nous parlons pas pour le moment.

Madame Chevalier

C'est complet. Prenez garde, Monsieur Lambert, prenez garde, vous resterez garçon.

Lambert

Soit ! Je resterai garçon ! On n'en vit pas plus mal.

Madame Chevalier

Ni mieux. Je vous donne tort, moi, vous savez. Qu'est-ce que vous reprochez à notre petite société de Fontainebleau ? Elle est simple, gaie, heureuse ; elle a été parfaite pour vous, parfaite. Mais voilà. Quand on a pris l'habitude d'un certain monde, on se trouve dépaysé et mal en train dans l'autre.

Lambert

Non.

Madame Chevalier

Si. On repousse de haut des obligations même agréables, après avoir accepté ailleurs les servitudes les plus révoltantes.

Lambert

Non.

Madame Chevalier

Si. Ailleurs on était aimable, galant, prodigue ; il semble qu'avec nous on n'ait plus qu'à se fermer la bouche, et à faire des économies.

Lambert

Non.

Madame Chevalier

Si. Voyons, Monsieur Lambert, un peu de franchise, je ne vous trahirai pas. Est-ce qu'elles sont bien extraordinaires, toutes vos cocotes ?

Lambert

Extraordinaires, oui, Madame.

Madame Chevalier

L'hiver dernier, mon mari m'a menée au Palais-Royal, nous en avions une dans la loge à côté de la nôtre. Je ne mens pas. Il est bien venu la voir une vingtaine de jeunes gens. Les jeunes gens aujourd'hui se montrent en public avec ces femmes-là. L'un lui a apporté des fleurs, un autre des bonbons, un autre un éventail et elle les recevait, leurs personnes et leurs cadeaux, avec des airs d'impératrice ! Ils l'appelaient... Esther, la connaissez-vous ?

Lambert

Esther !... Une grande... très sèche et très maquillée... qui a des cheveux magnifiques. Elle ne compte pas.

Il se lève et lui parle à l'oreille.

Madame Chevalier

Comment, elle ne compte pas ! Il paraît que vous faites des différences entre les unes et les autres. Pourquoi Mademoiselle Esther ne compte-t-elle pas ? Dites. Dites-moi, ça ne fait rien. Vraiment ! Tout le monde ! Je la plains alors, la pauvre enfant !

Lambert

Vous avez donc causé avec ma tante ?

Madame Chevalier

Oui.

Lambert

Que vous a-t-elle dit ?

Madame Chevalier

Ça vous intrigue ?

Lambert

Elle me plaisante et me maltraite partout.

Madame Chevalier

Nulle part. Ce serait bien maladroit, avouez-le, pour une femme qui ne songe qu'à vous marier.

Lambert

Vous l'approuvez ?

Madame Chevalier

Assurément. Pourquoi ne faites-vous pas ce plaisir à votre tante, en accomplissant pour vous-même le plus sage de tous les actes ?

La regardant.

Lambert

J'hésite. Je me tâte. J'ai une raison peut-être.

Madame Chevalier

Laquelle ?

Lambert

Vous ne la soupçonnez pas un peu ?

Madame Chevalier

Pas le moins du monde.

Lambert

Je pourrais rencontrer une vraie femme... qui vaudrait mieux que son existence et que son entourage... et qui voudrait se créer une affection.

Madame Chevalier

Toujours des cocotes ! Vous n'en sortirez pas.

Lambert

Mon Dieu, Madame, quelle opinion avez-vous donc de moi ? Je ne suis pas un prud'homme, mais je ne suis pas un outrancier non plus. J'ai fait quelques folies, lorsque j'étais très jeune, et elles m'ont coûté fort cher, ce qui ne m'a pas donné envie de continuer. Je connais un peu le monde parisien, par mes amis, par les journaux, par mon cercle, un cercle fort modeste où je dîne plutôt qu'ailleurs et où je ne joue jamais. Je vais au théâtre, je vois des tableaux, j'achète quelques livres, on ne peut pas se conduire plus raisonnablement. Cette existence a peut-être ses jours de soleil et ses jours d'orage...

Madame Chevalier

Taisez-vous un peu.

Lambert

Qu'est-ce qu'il y a ?

Madame Chevalier

Vous n'avez rien entendu ?

Lambert

Rien.

Madame Chevalier

Je me serai trompée. Je croyais que mes enfants m'appelaient. Continuez.

On entend les voix de deux enfants qui crient en pleurant : « Maman, Maman. »

Lambert

Cette existence, je vous disais, a peut-être ses jours de soleil...

Se levant.

Madame Chevalier

Voyez-vous, je savais bien que ces enfants demandaient leur mère. Vous permettez ? Je vais voir ce qui se passe et je reviens.

Scène 3

Lambert

Lambert

Est-elle honnête ? C'est probable. Ne l'est-elle pas ? C'est possible. On rencontre tant de femmes aujourd'hui, échevelées et pot-au-feu, qui trompent si parfaitement bien leur monde. Je piétine sur place. J'en dis assez pour qu'elle me devine et pas assez pour qu'elle se prononce. Aventurez-vous donc avec une personne comme celle-là. Elle vous reçoit... Ce n'est pas au milieu de ses chiffons qu'elle vous reçoit... C'est entre deux piles de serviettes ; à droite, celles qui sont marquées, à gauche, celles qui ne le sont pas. De la bonne grâce, oui, beaucoup de bonne grâce, mais pas de coquetterie. Des amitiés, mais pas d'avances. Elle ne veut pas ou elle ne sait pas faire une véritable avance. On est interrompu tout à coup par des moucherons qui piaillent, quand le moment psychologique serait peut-être venu de pousser une charge à fond de train. La voici.

Scène 4

Lambert, Madame Chevalier

Lambert

Eh bien, Madame, ces enfants...

Tout en parlant, Madame Chevalier, qui est venue se placer près du guéridon, a débouché la bouteille et rempli les deux verres.

Madame Chevalier

Ne m'en parlez pas. Je crois qu'ils le font exprès et qu'ils ne crient que pour me déranger. Ils sont si jeunes, on ne peut pas les punir ; quand on les gronde, ça n'en finit plus ; la femme de chambre vient de les porter sur leur lit, c'est un moment de repos pour tout le monde. Cette fois, Monsieur Lambert, vous ne pourrez pas me refuser.

Lambert

Puisque vous le voulez, Madame...

Madame Chevalier

Il est gentil, n'est-ce pas, mon petit vin ?

Lambert

Quand vous le servez surtout.

Lui présentant l'assiette de pâtisseries.

Madame Chevalier

Merci. Un gâteau ?

Lambert

Non, pas de gâteau.

Ils choquent leurs verres.

Madame Chevalier

Allons, trinquons un peu, à l'ancienne mode. On me dit souvent que je tiens de ma grand'mère, et en effet je regrette plus d'une bonne habitude de son temps.

Lambert

Vous êtes la grâce en personne.

Madame Chevalier

Quelle plaisanterie !

Lambert

Si, si. Je m'y connais un peu.

Madame Chevalier

C'est bien flatteur alors.

Lambert

Que de jolies choses ! L'ensemble, les détails, tout est exquis.

Madame Chevalier

Cessez. Vous ne pouvez pas rester trois quarts d'heure auprès d'une femme sans arriver aux compliments.

Lambert

Je n'y arrive pas, je m'y arrête.

Elle retourne à la table et y fait quelques petits rangements.

Madame Chevalier

C'est assez maintenant. Et puis ce n'est pas l'heure. Attendez que votre tante nous fasse danser chez elle, j'écouterai tout ce que vous voudrez, entre deux figures.

Lambert

Si l'on nous avait vus trinquer ensemble ?

Madame Chevalier

On le pouvait bien facilement.

Lambert

Qu'est-ce qu'on aurait pensé ?

Madame Chevalier

On aurait ri peut-être. On aurait dit : Voilà des personnes qui ne se font pas de bile et qui trinquent dans le milieu de la journée.

Lambert

Croyez-vous ? Une femme si jeune et si jolie...

Madame Chevalier

Je suis une ménagère.

Lambert

Qui reçoit si bien un homme... présentable.

Madame Chevalier

Vous êtes un ami.

Lambert

On n'aurait pas soupçonné entre eux un bout de roman ?

Il la quitte, se montre impatienté, prend une détermination et se rapproche d'elle.

Madame Chevalier

On se serait trompé, voilà tout.

Lambert

Je me demande s'il faudra tomber à vos genoux pour que vous vous aperceviez de quelque chose.

Lambert, très décontenancé, ne sait que dire ; il fait un pas vers elle, elle l'invite à se retirer.

Madame Chevalier

C'est inutile. Je viens de vous comprendre. À quoi pensez-vous donc ? Je suis mariée. Je le suis depuis six ans sans que personne encore m'ait contrainte à le lui rappeler. Vous convoitez la femme d'un autre et vous rêvez d'intrigue auprès d'une mère de famille. J'ai eu tort avec vous de ne pas prévoir ce qui m'arrive. J'aurais dû ne vous recevoir qu'à moitié et à distance. J'aurais dû me rendre compte de vos visites et ne pas me tromper sur tous ces compliments qui ne me paraissaient que prétentieux et fades. Nos relations, Monsieur Lambert, s'arrêteront là. Je tiens à vivre avec tous ceux qui m'approchent en parfaite innocence, et je veux que dans leur conduite comme dans la mienne il n'y ait ni équivoque, ni sous-entendu, pas la plus petite incertitude.

Lambert

Est-elle honnête ?

Scène 5

Louise, Madame Chevalier

Louise

Mademoiselle Dupont, Madame.

Madame Chevalier

Geneviève ?

Louise

Oui, Madame.

Madame Chevalier

Avec sa mère alors ?

Louise

Non, Madame, avec sa gouvernante.

Madame Chevalier

Elle est là ?

Louise

Oui, Madame.

Madame Chevalier

Entre donc, mon enfant, entre donc.

Scène 6

Geneviève, Madame Chevalier, Louise, Lambert

Geneviève

Bonjour, Madame.

Madame Chevalier

C'est toi !... Mais que je t'embrasse d'abord.

Geneviève

Vous êtes surprise ?

Madame Chevalier

Un peu.

Geneviève

Pour rien au monde, je n'aurais laissé passer cette année sans voir Madame Chevalier, de Fontainebleau.

Madame Chevalier

Tu es bien gentille, bien gentille ; il fallait décider ta mère à t'accompagner.

Geneviève

Elle ne pouvait pas. Son mari, sa maison... et puis deux personnes qui seraient tombées subitement dans la vôtre. J'ai une lettre de maman... si je ne l'ai pas perdue... qui vous demande l'hospitalité pour moi.

Madame Chevalier

Elle n'avait pas besoin de me l'écrire.

Geneviève

Lisez-la. - Louise !

Louise

Mademoiselle ?

Geneviève

Les enfants vont bien ?

Louise

Oui, Mademoiselle.

Geneviève

Qu'est-ce qu'ils font ?

Louise

Ils dorment.

Geneviève

Vous ne leur direz pas que je suis là, je veux les surprendre moi-même.

Madame Chevalier plie la lettre et en se retournant elle aperçoit Lambert et Geneviève qui échangent un salut.

Madame Chevalier

« Ma bonne amie, ma fille me tourmente depuis longtemps pour aller passer quelques jours avec toi et je n'ai pas osé lui refuser cette distraction, elle en a si peu, malgré l'embarras que cette grande enfant va te causer. Je lui ai bien recommandé d'être paisible, de retenir sa langue le plus possible, et de mettre son séjour à profit en s'imprégnant de ton admirable raison. « Ma Geneviève, chère et bonne amie, est entrée dans sa vingt et unième année, et, quoique je pleure bien souvent en cachette, en pensant qu'il faudra me séparer d'elle, le moment est venu de songer à la marier. À bon entendeur, salut. » Eh bien ! Voilà l'affaire ! Ils se conviennent parfaitement l'un et l'autre.

Geneviève

Vous voulez bien me garder, Madame ?

Madame Chevalier

Certainement je veux te garder, un mois, deux mois, tant que tu ne t'ennuieras pas avec nous.

Geneviève

Merci. Quel est ce monsieur ?

Madame Chevalier

Un voisin.

Geneviève

Marié ?

Madame Chevalier

Oui, marié. Comment le trouves-tu ?

Geneviève

Ordinaire.

Madame Chevalier

Ordinaire. Voyez-vous ça, Mademoiselle. Je t'ai trompée, c'est un garçon, regarde-le mieux.

Geneviève

Il est bien.

Elle lui enlève son chapeau, la recoiffe et la rajuste.

Allant à Lambert embarrassé de son approche ; en souriant.

Étonnement de Lambert. En souriant toujours.

Madame Chevalier

Donne-moi ce sac. Ôte ton chapeau. Tu vas te reposer un instant pendant que j'irai avec Louise te préparer ta chambrette. Restez. J'ai changé d'avis. Je veux que vous restiez maintenant.

Lambert

Tiens ! Tiens ! Elle s'humanise !

Scène 7

Geneviève, Lambert

Geneviève

Vous connaissez beaucoup Madame Chevalier ?

Lambert

Je l'ai vue fréquemment, Mademoiselle, depuis mon séjour ici.

Geneviève

Quelle charmante femme, n'est-ce pas ?

Lambert

Tout à fait charmante.

Geneviève

Et heureuse !

Lambert

L'est-elle bien réellement ?

Geneviève

Heureuse ! Heureuse ! Heureuse !

Lambert

Je croyais que Madame Chevalier se laissait vivre, sans trop regretter ce qui lui manque.

Geneviève

Qu'est-ce qui lui manque ? Tout ce qu'une femme peut désirer, elle l'a. Une position honorable et solide ; un mari qu'elle mène par le bout du nez ; deux enfants, un garçon et une fille. Vous les connaissez, ses enfants, vous avez joué avec eux, des amours.

Lambert

Oui. J'ai aperçu dernièrement Mademoiselle Berthe qui donnait une raclée à son frère.

Geneviève

Elle le bat comme plâtre. Deux amours !

Lambert

Ces petits bambins vont être bien contents, Mademoiselle, en voyant arriver une bonne amie pour eux.

Geneviève

Oh ! Une très bonne amie ! J'aime beaucoup Madame Chevalier, beaucoup, c'est une seconde maman pour moi ; il me semble pourtant que j'aime encore mieux Gaston et sa soeur. Je ne les ai pas beaucoup vus depuis qu'ils sont au monde et je pense constamment à eux. Si on s'attache autant aux enfants des autres, comment doit-on aimer les siens, je suis bien curieuse de le savoir.

Lambert

Vous le saurez plus tard.

Geneviève

Certainement.

Lambert

Et vous serez, on le voit, une excellente mère.

Geneviève

On le voit, n'est-ce pas ? Quel plaisir vous me faites en me disant cela ! Serai-je une excellente femme, c'est une autre affaire. Je pense beaucoup à me marier, naturellement, comme toutes les jeunes filles, mais quelle conduite tiendrai-je dans mon intérieur, je ne le sais pas bien. Je ne sais pas non plus quel est le mari que je désire. Un jour, je le veux brun, maigre, sérieux, et il sera le maître chez lui, c'est décidé. Le lendemain, je penche pour un blond, un peu gros, un bon vivant, qui me laissera la haute main sur tout. Finalement, j'épouserai celui qu'on me présentera. C'est si peu de chose, un mari, dans un ménage ! Il va, il sort, il s'absente, il a des occupations, des rendez-vous, on ne l'a jamais. Regardez Madame Chevalier avec le sien, elle ne le voit pour ainsi dire pas.

Lambert

Son grand bonheur vient peut-être de là.

Geneviève

Peut-être ! - C'est très mal ce que vous me faites dire, très mal.

Lambert

Bah ! Les maris ont si bon caractère.

Geneviève

Pas toujours ! Pas toujours ! Je les ai observés autour de moi, les maris, les vieux et les jeunes. Il y en a de bien maussades, qui grognent perpétuellement chez eux, et, lorsqu'on les voit dehors, ils ne se ressemblent plus. Approuvez-vous ça ? Il y en a de cachottiers qui ont des clefs à eux et qui ne parlent jamais de leurs affaires. Nous ne sommes pas des servantes, nous sommes des compagnes. Il y en a aussi qui regardent d'autres femmes lorsque la leur est là. C'est très blessant. Et si la pauvre petite n'est pas jolie, jolie, jolie, elle fait des réflexions qui ne sont pas couleur de rose.

Lambert

On se console avec les enfants.

Geneviève

Vous avez raison. Les enfants pour une femme, c'est la moitié de sa vie. Elle a aimé ses parents dans la première, elle aime ses enfants dans la seconde ; qu'est-ce que c'est que tout le reste ?

Lambert

Il y a la toilette aussi qui intéresse bien un peu.

Geneviève

La toilette... Oui... On y pense... aux commencements de saison.

Il imite avec sa bouche le bruit d'une personne qui parle, qui parle, qui parle.

Lambert

Et puis... et puis...

Geneviève

Ça, ça compte davantage. Une femme ne pourrait pas vivre, si elle ne pouvait pas parler. Nous avons toutes besoin de parler, toutes. Madame Chevalier elle-même, qui me reproche avec maman d'être bavarde, elle aime bien aussi à faire la conversation. Il est vrai qu'elle y apporte tant de jugement. Quelle charmante femme, n'est-ce pas ?

Lambert

Tout à fait charmante.

Lambert sourit.

Geneviève

Et heureuse ! C'est juste. Je l'ai déjà dit. Voilà l'écueil, quand on parle beaucoup, on se répète. Une jeune fille surtout, les grands sujets lui sont défendus.

Scène 8

Madame Chevalier

Lambert sourit.

Madame Chevalier

Allons, Geneviève, Louise t'attend pour te conduire chez toi. Si tu veux te recoiffer, mon enfant, et changer de robe, tu n'as pas de temps à perdre. Vous prendrez les enfants, vous descendrez des ombrelles, des chapeaux de paille, tout ce qu'il faut, et nous irons faire une visite à la tante de monsieur.

Scène 9

Madame Chevalier, Lambert

Madame Chevalier

J'ai été sotte tout à l'heure... Je suis montée sur mes grands chevaux... On ne se fâche pas, parce qu'on lui a plu, avec un aimable garçon qu'on estime et qu'on apprécie soi-même.

Lambert

Ça marche.

Madame Chevalier

Mon mari aussi a beaucoup d'amitié pour vous.

Lambert

Parfait ! Parfait !

Madame Chevalier

Tout le monde vous aime. C'est ce qui me dispose si bien en votre faveur, quoique je ne vous connaisse pas encore suffisamment.

Lambert

Elle est perdue.

Il s'assied sur le canapé ; allant à lui.

Il se recule à peine.

Madame Chevalier

Asseyez-vous. Poussez-vous un peu pour me faire une place... Plus loin.

Pause

Lambert

Je vais trop vite.

Madame Chevalier

Quel âge avez-vous ?

Lambert

Trente ans.

Madame Chevalier

Pas plus ?

Lambert

Pas plus.

Madame Chevalier

Trente ans. L'âge est bien. Votre santé est bonne ?

Lambert

Excellente.

Madame Chevalier

Vous ne me trompez pas ?

Lambert

Je suis... très robuste.

Étonnement de Lambert, avec une nuance d'effroi.

Madame Chevalier

Vous possédez ?... Je vous demande ce que vous possédez. Un chiffre exact.

Lambert

Cent mille francs... et quelques petites choses.

Madame Chevalier

Disons cent mille francs. En valeurs sûres et négociables?

Lambert

En valeurs sûres et négociables.

Elle se rapproche de lui avec amitié ; il se recule avec une épouvante comique.

Madame Chevalier

C'est bien. Je ne parle pas de votre tante, ça viendra quand ça viendra. Monsieur Lambert, je vous ai trouvé une femme.

Lambert

Comment, Madame, vous m'avez retenu.

Madame Chevalier

Pour vous marier, oui. Il me semble que mon interrogatoire était très clair.

Lambert

Oh, très clair assurément.

Madame Chevalier

Et j'ajouterai bien naturel... Après votre entrevue avec cette jeune fille.

Lambert

Mais, Madame...

Madame Chevalier

Écoutez-moi. Est-ce que vous n'êtes pas las et honteux, à votre âge, de courailler encore comme un véritable gamin ? Est-ce qu'en voyant à tous vos amis femme, enfants, maison montée, un intérieur. Enfin, vous ne faites pas une comparaison pénible entre leur existence et la vôtre ? Est-ce qu'il ne faut pas toujours en venir là, au mariage, sous peine de tomber dans quelque liaison inavouable, qui a mille fois ses inconvénients sans avoir un seul de ses avantages ?

Lambert

Vous avez la voix de ma tante en ce moment.

Madame Chevalier

Quel ensemble de sécurités pour un homme, lorsque la personne qu'il épouse est bien de son monde, et que toutes les convenances d'âge, de famille, d'argent, se trouvent réunies.

Lambert

La voix de ma tante !

Madame Chevalier

Présentement, il ne s'agit pas d'une jeune fille en l'air, qui habiterait Bordeaux ou Amsterdam, et qu'on vous destinerait de cinq cents lieues. Vous connaissez votre prétendue, vous venez de la voir, vous lui avez parlé. Il est impossible que vous portiez sur elle un jugement défavorable. Répondez.

Lambert

Mon Dieu, Madame, cette jeune fille ne m'a ni plu ni déplu.

Madame Chevalier

C'est énorme, ça, énorme.

Lambert

Quant à l'impression que j'ai pu lui faire moi-même...

Madame Chevalier

Vous l'avez frappée.

Lambert

Ah !

Madame Chevalier

Frappée.

Lambert

Elle vous l'a dit ?

Madame Chevalier

Non, une jeune fille ne dit jamais de ces choses-là. Mais ou je me trompe fort ou vous l'avez frappée bien vivement. Ne répétez pas cela, n'est-ce pas ?

Lambert

Oh ! Madame.

Madame Chevalier

Remarquez bien, Monsieur Lambert, qu'en vous proposant ma petite Geneviève... Geneviève, quel joli nom !... Je travaille pour vous et non pas pour elle. Ce n'est pas un rossignol que je cherche à placer, loin de là. Geneviève est très recherchée, elle a refusé plusieurs partis, et des partis, permettez-moi de vous le dire, beaucoup plus brillants que le vôtre.

Lambert

En quoi ?

Un temps.

Madame Chevalier

En tout, je ne vous le cache pas, en tout.

Lambert

Elle apporte ?

Madame Chevalier

Vous entreriez dans une famille honorable.

Lambert

Oui, c'est quelque chose. Elle apporte ?

Madame Chevalier

Et quelle éducation ! La meilleure, une éducation de province.

Lambert

Oui, on est plus tranquille. Elle apporte ?

Madame Chevalier

Elle apporte deux cent mille francs, je ne vous l'ai pas dit ?

Lambert

Deux cent mille francs ?

Madame Chevalier

Deux cent mille francs !

Lambert

En valeurs sûres et négociables ?

Madame Chevalier

En valeurs sûres et négociables. C'est une dot.

Il se lève comme un homme indécis et violenté ; pause.

Lambert

C'est une dot.

Madame Chevalier

Eh bien, Monsieur Lambert, ce mariage est-il fait ?

Lambert

Pas encore, Madame.

Madame Chevalier

C'est bien long ! Pourquoi ?

Lambert

Je me tâte.

Madame Chevalier

Vous ne pouvez pas vous tâter éternellement.

Lambert

La jeune fille est charmante, je la vois mieux maintenant, elle a beaucoup de choses pour elle ; mais, si je l'épouse, je serai marié, n'est-ce pas ?

Madame Chevalier

C'est bien sûr. Un mariage de deux cent mille francs ne se refuse pas d'habitude... Et je n'ai pas voulu vous parler des espérances.

Lambert

J'y songe ; je les ai évaluées déjà approximativement.

Madame Chevalier

Concluons alors.

Lambert

Concluons, concluons. Je vois bien les raisons qui pourraient me décider, mais je vois aussi celles qui me retiennent.

Madame Chevalier

Lesquelles ?

Lambert

Il me semble que je suis encore jeune.

Madame Chevalier

Tous les hommes le croient jusqu'à soixante ans.

Lambert

J'ai une tante, vous le savez ; me charger encore d'une belle-mère.

Madame Chevalier

Oh ! Pas ça, pas ça.

Lambert

À peine si Mademoiselle Geneviève et moi nous nous sommes trouvés ensemble.

Madame Chevalier

Bah ! Vous aurez bien le temps de vous connaître.

Lambert

Êtes-vous certaine qu'une jeune personne frivole, superficielle, sans sérieux dans l'esprit, c'est de son âge, s'accordera avec un homme du mien ?

Madame Chevalier

L'équilibre se fait bien vite, allez.

Lambert

Et puis une éducation de province, avec mes habitudes un peu passionnées...

Madame Chevalier

Le mariage vous calmera. Il paraît que c'est son office.

Lambert

Cette jeune fille me le faisait comprendre elle-même, son mari ne comptera pas pour elle.

Madame Chevalier

C'est une enfant qui ne sait rien encore, vous l'aurez toujours pendue à votre cou.

Lambert

Mais, Madame, prenez garde, vous dites le blanc, vous dites le noir...

Pause.

Madame Chevalier

Eh ! Oui, Monsieur, je dis blanc, je dis noir, je ne fais pas plus attention à ce que je vous réponds qu'à ce que vous me demandez. Voulez-vous savoir pourquoi ? Parce qu'il y a de tout dans le mariage et que sans le mariage il n'y a rien. Êtes-vous satisfait ? Vous épouserez Mademoiselle Esther.

Lambert

Non, Madame.

Madame Chevalier

Vous épouserez Mademoiselle Esther.

Lambert

Non, Madame.

Madame Chevalier

Vous épouserez Mademoiselle Esther.

Pause.

Lambert

Non, Madame, non.

Madame Chevalier

Je parle à un homme judicieux, n'est-ce pas ?

Lambert

Bien sûr.

Madame Chevalier

Qui apprécie une existence régulière ?

Lambert

Évidemment.

Madame Chevalier

Que le mariage seul peut lui donner?

Lambert

Sans contredit.

Madame Chevalier

Celui que je vous propose est raisonnable ?

Lambert

Certainement.

Madame Chevalier

Avantageux ?

Lambert

Avantageux.

Madame Chevalier

Et très convenable sous tous les rapports ?

Lambert

Il l'est.

Madame Chevalier

Vous dites oui alors ?

Lambert

Je ne dis pas oui.

Madame Chevalier

Mais vous ne dites pas non ?

Lambert

Je ne dis pas non. Je vais voir, je réfléchirai.

Pause.

Madame Chevalier

Qu'est-ce qu'il vous faut de temps ? Vingt-quatre heures ? Voulez-vous plus ? Voulez-vous deux jours ? Soit ! Prenez deux jours pleins, ça vaudra mieux. De cette manière, il n'y aura pas surprise de votre part ni pression de la mienne.

Lambert

Je ne suis pas bien triomphant, Madame, vous devez le penser.

Madame Chevalier

Pourquoi ?

Lambert

Pourquoi ? Je veux bien que le mariage soit préférable à l'amour, mais se présenter pour l'un et être renvoyé à l'autre il n'y a rien de plus désagréable.

Madame Chevalier

Vous revenez là-dessus !

Lambert

En passant seulement.

Madame Chevalier

C'est déjà trop.

Lambert

On parle souvent de l'imagination des femmes, il ne faudrait pas juger de la leur sur la vôtre.

Madame Chevalier

Qui sait ?

Lambert

Je n'ai pas réussi alors à vous enflammer.

Madame Chevalier

C'est plus probable. Vous me plairez peut-être beaucoup dans votre ménage, mais je ne vous ai jamais vu dans le mien.

Lambert

Je vous trouvais parfaite.

Madame Chevalier

Pourquoi pas ?

Lambert

Vous m'aviez conquis entièrement.

Madame Chevalier

La belle avance !

Lambert

Je vous aurais peut-être aimée toujours.

À ce moment, par une des portes-fenêtres, on voit approcher Geneviève qui porte le garçon de Madame Chevalier sur son bras droit et tient la petite fille de la main gauche ; Louise est derrière, étendant sur eux une ombrelle. Toilettes claires et pimpantes pour compléter un tableau séduisant. Madame Chevalier continue.

Madame Chevalier

Ne regrettez rien, croyez-moi. Félicitez-vous plutôt d'avoir rencontré une brave et sage amie qui vous pousse, un peu rudement peut-être, dans votre chemin. Je sais ce qu'il vous faut, mieux que vous-même. Un âge arrive, n'est-ce pas vrai, où le plaisir devient ennui, il répugne presque ; on ne se passionne plus pour des coureuses. Le vilain monde a perdu de son entrain et montre la corde. Ce jour-là, les hommes bien nés, vous êtes du nombre, se retournent instinctivement vers les maisons honnêtes. En entrant dans la mienne, vous lui avez demandé ce qu'elle ne pouvait pas contenir pour vous. Faites-vous-en une autre, à son image. Madame Chevalier n'y sera pas, Madame Lambert y sera ; c'est la même chose, nous nous ressemblons toutes. Vous posséderez avec elle, et bien plus légitimement, tout ce que vous espériez avec moi. Cette femme que vous aimez ici, que vous trouvez simple, franche, bonne, qui vous paraît si désirable dans son intérieur où l'on respire, vous ne voyez donc pas que c'est la vôtre. Tournez-vous et regardez ce petit groupe qui vient nous chercher si à propos. La voilà, cette jeune fille, qui sera votre femme demain. Est-elle fraîche, et rose, et candide ! Quel bon petit coeur sommeille sous cette poitrine de vingt ans. On vous donne deux cent mille francs avec cette enfant-là, c'est une honte, vous devriez les refuser. Voyez un peu, elle fait déjà son apprentissage de mère. Supposez que ces deux enfants, au lieu d'être à moi, soient à vous, et vous comprendrez alors tout ce qu'il y a de tendresse et de joie aussi bien que de dignité et de bon sens dans l'avenir où je vous conduis. Allons, vous êtes convaincu. Vous ne me demandez plus quarante-huit heures ni vingt-quatre, parce qu'il ne faut qu'une minute pour décider du bonheur de toute sa vie.

Scène 10

Geneviève, Madame Chevalier

Geneviève

Nous voilà.

Lambert et Geneviève se saluent.

Madame Chevalier

Remets ces enfants à leur bonne et approche un peu. Je te présente Monsieur Lambert, un de nos bons amis, que tu auras ce soir pour voisin de table. Ta gouvernante est encore là ?

Geneviève

Oui, Madame, elle attend l'heure de repartir.

Elle va à la table, et, pendant que Lambert cause à voix basse avec Geneviève, les enfants près d'eux, elle écrit la lettre suivante.

S'interrompant pour regarder Lambert.

Reprenant sa lettre.

S'interrompant encore.

Reprenant sa lettre.

S'interrompant encore.

Reprenant sa lettre.

Madame Chevalier

Je vais lui donner une lettre pour ta mère. « Ma chère amie, deux lignes seulement pour t'annoncer l'arrivée de Geneviève, et te faire part de son prochain mariage, si tu achèves ce que mon admirable raison a commencé. « J'avais justement chez moi un jeune homme, incertain sur sa vocation, qui hésitait entre les rôles d'amoureux et l'emploi de mari. Il est sympathique. » Pas de charme... « très convenable » aucun éclat. « plein de bonnes qualités que le mariage développera. » Voilà celui qui voulait me faire oublier mes devoirs... « Et il rendra sa femme très heureuse. »

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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