Opuscule dramatique · 1778

Les trois ivrognes

de Claude-Louis-Michel de Sacy

Représentation
≈ 7 min
Distribution
1 femme, 4 hommes
Répliques
36
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
La Tranchée H 13 ≈ 3 min 2
Pontanus H 13 ≈ 2 min 2
Rondon H 4 ≈ 1 min 1
Madame Printemps F 3 ≈ 1 min 2
Un Bourguemestre H 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Testament
La Tranchée
Pontanus
Rondon absent
Madame Printemps
Un Bourguemestre absent
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Le Testament

Scène 1

Pontanus, Rondon, La Tranchée, Madame Printemps

Pontanus

Te rappelles-tu, compère, le sujet de notre conversation ?... Elle était fort intéressante.

Rondon

Je ne m'en souviens pas ; j'ai la mémoire un peu troublée, et je ne sais pourquoi, car il y a longtemps que je n'ai été aussi sobre qu'aujourd'hui... Une bouteille avec le cousin,... une bouteille avec mon confrère, ... deux bouteilles avec toi, cela ne fait que quatre bouteilles... Ce n'est pas trop... Revenons au sujet de cette conversation... Ma foi, je l'ai perdu.

La Tranchée

Faisons apporter du vin ; nous le trouverons peut-être au fond de la bouteille... Madame Printemps... une bouteille de vin du Rhin ; deux , si vous voulez. Je ne suis pas difficile ; et si vous voulez en apporter trois, je m'en accommoderai encore... Eh bien, Madame Printemps, vous ne venez pas ! Apportez donc du vin... Et le sujet de la conversation.

Madame Printemps

Faut-il que je fois obligée de recevoir chez moi de pareils ivrognes ?

Elle s'en va.

Ils boivent.

Il boit.

La Tranchée

Elle est charmante, Madame Printemps ; si elle voulait, j'aurais un joli sujet de conversation à traiter avec elle. Mais buvons ; cela nous rafraîchira la mémoire. Ne vous avais-je pas bien dit que, quand j'aurais bu, j'aurais la mémoire plus sûre. Nous parlions de ce voyage que je fis en Amérique avec mon Régiment, et je vous faisais la description de cette tempête qui nous assaillit ; le roulis était si violent, les secousses étaient si rudes, que nous chancellions sur nos jambes, et qu'on m'aurait pris pour un homme ivre, moi qui ne bois jamais. À votre santé , mon oncle.

Rondon

Mais il me semble que le plancher chancelle aussi sous nos pieds, et que nous avons beaucoup de peine à nous tenir debout... Ne ferait ce pas une tempête qui agite notre vaisseau, et qui nous fait trébucher de la sorte ?

Pontanus

Moi, j'opine que c'est un tremblement de terre, causé par l'exhalation des vapeurs souterraines, qui, par les lois de la Physique...

La Tranchée

Un tremblement de terre sur mer ! Mon pauvre oncle perd la tête.

Il chancelle et se laisse tomber.

Pontanus

Je perds la tête, moi ! Insolent ! Ne suis-je pas Capitaine du vaisseau ? Capitaine ne vient-il pas de Caput ? Et tu veux qu'un Capitaine perde la tête !

La Tranchée

Je vous avais bien dit que vous n'aviez pas le pied marin. Si vous aviez fait, comme moi, un voyage en Amérique, vous vous soutiendriez mieux.

Pontanus

Quos ego... Sed motos prastae componere fluctus. Un moment, mes amis, un moment ; il me vient une excellente idée ; je m'en vais me présenter aux vents, et je leur dirai : Vous savez comme cela réussit, lorsqu'Enée se trouvait dans le même péril que nous ?

La Tranchée

Moi, je m'en vais mettre le fabre à la main et défendre le pavillon.

Rondon

Défendre le pavillon contre la tempête, tu déraisonnes, mon ami.

La Tranchée

Quoi ! Il faudra que je sois mangé des poissons, moi ! Un Caporal de Grenadiers !

Pontanus

Un Professeur émérite !

La Tranchée

À la veille d'être Sergent !

Pontanus

À qui il n'a manqué que trois voix pour être Recteur.

Ils boivent.

Rondon

Buvons, pour prendre courage. Mes amis, faisons ce qu'on pratique en pareille occasion. Jetons les marchandises à la mer pour soulager le vaisseau.

Ils boivent, prennent tous les meubles et les jettent par la fenêtre dans la rue.

La Tranchée

Cet avis est fort bon ; mais commençons par vider ces bouteilles, de peur que le poids du vin n'empêche le vaisseau de gouverner.

Pontanus

Mon neveu, détache aussi cette pendule.

La Tranchée

La peur vous trouble la vue, mon oncle ! Ne voyez-vous pas que c'est la boussole ; si nous la jetons à la mer, comment ferons nous pour continuer notre route ?

Pontanus

Là, je trouve une croix de funeste présage. Mes amis, nous avons agi imprudemment ; avant de jeter les marchandises à la mer, il aurait fallu suspendre une croix à une corde, pour avertir les passants :

On frappe rudement à la porte.

La Tranchée

La peur fait radoter mon cher oncle ; il a peur de caser la tête aux poissons... Songeons à bien fermer les portes, pour empêcher les vagues d'entrer.

La porte est enfoncée ; la Garda entre, précédée du Bourguemestre et de Madame Printemps.

Pontanus

Entends-tu les vagues qui battent contre le vaisseau ? Mes amis, il faut périr ; embrassons-nous, recommandons-nous à tous les Saints, et faisons, comme Panurge, un mot de testament. Toi, mon cher neveu, je te lègue mon Traité de la Sobriété, qui te sera remis par mon Traiteur, chez qui je l'ai laissé en gage.

Scène 2

Pontanus, La Tranchée, Madame Printemps, Un Bourguemestre

Pontanus

Voilà sans doute Monsieur le Notaire qui vient pour écrire notre testament.

La Tranchée

Eh ! Non. Ne voyez-vous pas que c'est un ballot de drap noir qu'il faut jeter à la mer pour alléger le vaisseau.

Madame Printemps

Monsieur le Bourguemestre, voici les ivrognes qui ont brisé mes meubles, et les ont jetés par la fenêtre.

Pontanus

Madame, lisez la Coutume de la mer ; vous y verrez qu'un Capitaine, dans la tempête, n'est point responsable des marchandises. Ce n'est pas ma faute, si la vôtre est avariée ; et c'est bien assez que j'aie préservé votre vaisseau du naufrage.

Madame Printemps

Parlez-lui donc, Monsieur le Bourguemestre, parlez-lui donc.

Un Bourguemestre

Que voulez-vous que je dise à un homme qui déraisonne ?

Pontanus

Je déraisonne ! Moi ! Je déraisonne ! Voulez-vous que je vous argumente en barbara, en datizi, en ferio ?

Un Bourguemestre

Il ne s'agit point d'argumenter ; il s'agit de payer le dégât que vous avez fait.

Pontanus

Oh ! Très volontiers ; et quand mon Traité de la Sobriété sera imprimé, je satisferai Madame Printemps.

La Tranchée

Madame Printemps est bonne, elle nous accordera ce temps-là. C'est la plus jolie sirène que j'aie vue dans la mer ; et je ferais volontiers naufrage entre ses bras.

Un Bourguemestre

En attendant qu'ils paient, qu'on les mène en prison.

La Tranchée

Ne me mettez pas au fond de cale, au moins, je n'aime pas l'odeur de cette sentine.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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