Mon Petit Frère
Scène 1
L'Examinateur, Mon Petit Frère
Mon petit frère, qui était en cinquième l'an dernier, ne passera que l'an prochain dans le classe suivante. Suffisant en mathématiques, plutôt brillant en thème latin, ila été en dessous de tout en littérature française : il s'est montré l'égal d'un cochon dans l'art d'expliquer La Fontaine, si bien qu'il a été recalé à l'examen et qu'il va redoubler sa cinquième à titre de vétéran. Ce pauvre enfant est désolé. Je l'ai consolé de mon mieux ; puis questionné à mon tour. Or voici, scrupuleusement sténographié sous le dictée de ce bambin digne de foi, ce qui se serait passé entre lui et son examinateur. ça empeste la vérité à en tomber asphyxié, et je crois devoir livrer à l'étonnement des masses cette surprenant entrevue.
L'Examinateur
... et maintenant nous allons passez à l'examen des auteurs français. - Êtes-vous un peu fort sur ce point ?
Mon Petit Frère
Oh ! Très calé !
L'Examinateur
Quoi ?
Mon Petit Frère
Très ferré, je veux dire ; très ferré.
L'Examinateur
À la bonne heure. - Dites-moi ; de tous les écrivains qui ont illustré notre langue, auquel vont vos prédilections ?
Mon Petit Frère
Mon Dieu...
L'Examinateur
Serait-ce Corneille ?
Mon Petit Frère
Oui.
L'Examinateur
Ou à Molière ?
Mon Petit Frère
En effet.
L'Examinateur
Peut-être La Fontaine ?
Mon Petit Frère
Ça pourrait être encore.
L'Examinateur
Ce choix fait honneur à votre jugement. Je vous en félicite de toutes mes forces et puisque le hasard nous a amenés à prononcer le nom de La Fontaine. - Qu'est ce que vous pensez de La Fontaine ?
Mon Petit Frère
Je pense que c'est un grand poète.
L'Examinateur
Bonne réponse ! Très bien mon ami ! Avec des idées comme celles-là vous ferez votre chemin dans la vie ; j'ose vous le prédire hardiment. Mais puisque vous prisez l'auteur, sans doute vous possédez l'oeuvre ? Voudriez-vous me citer, parmi les fables de La Fontaine, celles qui vous paraissent mériter une admiration particulière, autant pas l'ampleur des sujets que par l'excellence de la forme.
Mon Petit Frère
Ma foi...
L'Examinateur
Je gage, mon ami, que vous avez une préférence pour le Meunier, son fils et l'âne ?
Mon Petit Frère
Je l'avoue.
L'Examinateur
Pour le Paysan du Danube ?
Mon Petit Frère
Oui, Monsieur.
L'Examinateur
Sans doute aussi pour le Chêne et le Roseau ?
Mon Petit Frère
Oh !...
L'Examinateur
À merveille. Je vois que vos goûts et les miens vont d'instinct aux mêmes chef d oeuvres. - Vous savez Le Chêne et le Roseau ?
Mon Petit Frère
Oui, Monsieur.
Il prend l'attitude recueillie du Monsieur qui se prépare à déguster un maître.
L'Examinateur
Récitez-le moi.
Mon Petit Frère
Le chêne, un jour, dit au roseau...
L'Examinateur
Arrêtez-vous. Qu'est ce que vous pensez de ce vers ?
Mon Petit Frère
Superbe !
Mutisme embarrassé de mon frère.
Suite du mutisme
Mon petit frère se met à pleurer.
L'Examinateur
Superbe ; il est vrai ; mais pourquoi ? Vous trouvez que ce vers est superbe et vous ne savez pas pourquoi ? Et vous dites que vous connaissez La Fontaine !... Il ne faut pas pleurer pour ça. - Voyons, mon ami, répondez : Savez-vous ce que c'est qu'un chêne ?
Mon Petit Frère
Oui, Monsieur. Un chêne est un arbre.
Reprise du motif ci-dessus ; mutisme prolongé du candidat.
L'Examinateur
Fort bien, mais qu'elle espèce d'arbre ?... Est-ce un grand arbre ? En est-ce un petit ? Dites quelque chose. Voyons.
Mon Petit Frère
Monsieur, c'est un grand arbre.
L'Examinateur
Ah ! - Et un roseau, qu'est ce que c'est ?
Mon Petit Frère
C'est une espèce de petit truc ; un machin, quoi, qui sort de l'eau.
L'Examinateur
Le roseau est une petite plante aquatique à tige droite, lisse et élancée, qui pousse généralement sur le bord des marais. - Eh bien ! Comprenez-vous maintenant tout ce qu'il y a de beau dans ce vers . Dans cette opposition du roseau et du chêne, si disproportionnés chacun à chacun et conversant d'égal à égal, cependant ? Hein ? N'y a-t-il point là une touchante antithèse ? Et n'est de point, je vous le demande à tirer les larmes des yeux ?
Mon Petit Frère
Si.
Il déclame.
L'Examinateur
Le chêne, UN JOUR, dit au roseau... Laissez-moi parler, je vous prie... Vous me direz : « Cela est touchant, mais tout à fait vraisemblable !... On ne saurait me faire admettre jusqu'à adresse le parole au roseau, et se complaise en si petite société !... » Je vous sais gré de cette objection qui prouve votre intelligence, mais c'est là que je vous attendais !... Oui, le chêne parle au roseau ; seulement, quand consent-il à lui parler ?... - UN JOUR ! ... UN JOUR : vous entendez ? UN JOUR !... C'est-à-dire par extraordinaire !... Contrairement à son habitude, qui est de tenir le roseau à distance et de ne point frayer coutumièrement avec sa trop humble personne ! La fabuliste a tout prévu et je sais peu de vers, dans son oeuvre, où s'affirme de plus éclatante façon sa clairvoyance et son génie. - Continuez.
Mon Petit Frère
Vous avez..
L'Examinateur
UN JOUR !... UN JOUR !...
Mon Petit Frère
... bien sujet...
Le bonhomme l'a parfaitement senti.
L'Examinateur
Et c'est la chêne qui parle, notez bien ! Le roseau... ... n'eût point eu la témérité de parler, lui premier, au chêne !...
Mon Petit Frère
Il se serait fait ramasser.
L'Examinateur
Quoi ?
Il récite.
Mon Petit Frère
Vous avez bien sujet d'accuser la nature. Rien
Il rit. Mon petit frère l'imite.
L'Examinateur
Halte ! Halte ! Halte !... Ne vous emportez pas, de grâce !... Vous vous en porterez mieux. Vous avez bien sujet d'accuser le nature ?
Mon Petit Frère
Mon avis ?
L'Examinateur
Oui ; votre avis. Vous semble-t-il bon ou mauvais ?
Mon Petit Frère
Bon, Monsieur !... Excellent !
L'Examinateur
Pourquoi ?
Mon Petit Frère
Je ne sais pas.
Silence morne de mon petit frère.
L'Examinateur
Ah ! Jeunesse !... Pourtant, réfléchissez ; examinez-le de près, ce vers ; efforcez-vous d'en mettre en lumière les beautés. C'est tout ce que vous trouvez ?... Mais, sac à papier, mon garçon, le mot « sujet » ne vous dit donc rien ?
Mon Petit Frère
Si, Monsieur.
L'Examinateur
Qu'est ce qu'il vous dit ?
Mon Petit Frère
. . . . . . . . . . . .
Silence de mon petit frère.
Haussement d'épaules.
Un temps.
L'Examinateur
Et le mot « nature » ? Pas plus ? C'est déplorable... déplorable... - Voyons, raisonnons, voulez-vous ? Pourquoi le fabuliste a-t-il mis que le roseau avait « Sujet », au lieu de mettre qu'il avait « Raison » ? Vous ne devinez pas ?... C'est cependant bien simple. « Raison » est vague, et « Sujet » est précis !... « Sujet » est mis là pour « Motif »... « Grief », si vous préférez. Le roseau « SUJET » d'accuser la nature ; c'est dire qu'il peut arguer contre elle, preuves à l'appui !
Mon Petit Frère
C'est évident.
L'Examinateur
Le chêne un jour dit au roseau : « Vous avez bien sujet d'accuser Dieu... Que ne le disiez-vous ?... Et pourquoi le chêne, s'il vous plaît, dit-il « la Nature » et non mon « Dieu » ? ... - Parce que, gonflé d'orgueil, il est naturellement imbu de théories matérialistes ! C'est clair comme le jour, mon ami. Du reste, il faut convenir d'une chose : c'est que si le poète eût mis : Le vers eût été bien moins beau ! - C'est votre avis ?
Mon Petit Frère
Je ne sais plus, Monsieur... Je ne sais plus.
L'Examinateur
Allons, allons ! Vous ne savez rien ; vous êtes un crétin, mon garçon. Allez étudier vos classiques ; nous reprendrons cet entretien à la fin de l'année scolaire. Et voilà pourquoi mon petit frère redouble actuellement sa cinquième en qualité de vétéran.