Saynète · 1894

Muselé !

de Georges Courteline

Représentation
≈ 5 min
Distribution
2 hommes
Répliques
29
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Vaufroy H 14 ≈ 3 min 1
Le Président H 14 ≈ 2 min 1
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Muselé !

Scène 1

L'Huissier-Audiencier, Le Président, Vaufroy

À l'audience.

Vaufroy sort du fond du prétoire et prend place au banc des prévenus.

L'Huissier-Audiencier

Le ministère public contre Vaufroy !

Le Président

Vaufroy, levez-vous. Vous êtes prévenu d'outrages à un agent de la force publique. Vous l'auriez traité de « gâteux ». Vous reconnaissez le fait ?

Vaufroy

Sans nul doute, j'étais tellement dans mon droit !...

Le Président

D'abord non ; vous n'y étiez pas, vous ne serez jamais dans votre endroit en traitant de « gâteux » un agent.

Haussement d'épaules.

Vaufroy

Les autre soient !... Celui-là, si ! Est-ce qu'il n'avait pas... - Non, mais écoutez ça ! Est-ce qu'il n'avait pas émis la prétention de conduire mon chien en fourrière, parce qu'il n'était pas muselé ? Comme je lui ai dit : « Muselé ! C'est plutôt vous, qui devriez l'être. »

Vaufroy veut parler.

Le Président

Grossièreté toute gratuite, d'ailleurs, et que l'agent ne s'était attirée en rien. Taisez-vous. Votre chien n'était pas pas muselé, voilà le fait ; en vous menaçant de la conduire en fourrière, l'agent ne faisait, strictement, que s'acquitter de son devoir.

Un temps.

Vaufroy

J'ai un chien qui ne supporte pas la muselière. Ça l'empêche de bailler, cette bête.

Le Président

Allons donc !

Vaufroy

Parfaitement... D'où des contraction d'estomac susceptibles d'amener des troubles dans son organisme. J'ai pas envie que mon chien attrape une gastrique. - Sans compter que ça le fait loucher.

Le Président

Se peut-il ?... Il est regrettable que le tribunal ne puisse entrer dans les considérations de cette importance de doive s'en tenir à faire respecter les ordonnances du préfet de police

Avec une pitié ironique.

Vaufroy

Pardon ! Je connais les institutions qui nous régissent, et je déclare, à la face de Dieu, qu'il n'y a ni loi ni ordonnance empêchant les chiens de bâiller !... Les affaires ne vont déjà pas si bien !... Si on se met, par dessus la marché, à empêcher les chiens de bâiller, où allons nous ?

Le Président

Si vous connaissiez la loi aussi bien que vous le prétendez, vous sauriez qu'elle qu'elle vous donne le droit de na pas museler votre chien à la condition que vous le teniez en laisse. Tenez en laisse, votre chien ; il bâillera tant qu'il voudra.

Vaufroy

Oui, mais il ne pissera plus.

Le Président

Comment, il ne... ?

Vaufroy

Bien entendu. J'ai un chien qui ne veut plus pisser dès l'instant qu'il est à l'attache.

Le Président

Mais qu'est ce que c'est qu'un chien comme ça !

Vaufroy

Il faut prendre comme il est ; sitôt qu'il se sent à l'instant, toc, il se couche sur le dos, et durant des heures entières il essaye d'enlever sa laisse avec ses deux pattes de devant.Qu'est ce que vous voulez que j'y fasse ? Or, ne pissant plus dans la rue, il pisserait dans l'appartement si les bienfaits d'une éducation inculquée depuis des années à coups de botte dans te derrière ne le rappelaient au sentiment des convenance. Alors, quoi ? S'il ne pisse ni dehors, ni dedans, où pissera-t-il, cet animal ?

Le Président

La loi...

Vaufroy

Il n'y a pas de loi qui empêche les chiens de pisser.

Le Président

Mais...

Vaufroy

Je ne suis pas ici pour faire de a critique. Je me bornerai donc à faire remarquer que le moment serait mal choisi d'empêcher les chiens de pisser, quand les journaux sont unanimes à contester que l'agriculture manque de bras.

Le Président

Et c'est tout ce que vous avez à dire ?

Vaufroy

Permettez ! J'ai encore à dire ceci : que le règlement de police qui oblige les maîtres à museler leurs chiens est une bêtise et un non-sens.

Le Président

Parce que ?

Vaufroy

Parce que, si les chiens de maître sont moins exposés à la rage (comme le démontre la statistique) que ne le sont les chien errants, ceux-ci en revancher, sont bien moins que ceux-là, exposés à la muselière. Des muselières ! Et ta soeur ? Est-ce vous qui leur en payeriez ? Non, n'est-ce pas ? Tant qu'à faire, Monsieur le Président, et dépenser pour dépenser, il est clair que vous et moi irions plutôt chez le marchand de vin.

Le Président

D'où vous concluez ?

Vaufroy

D'où je conclus que museler mon chien, qui n'aura jamais la rage, c'est l'abandonner, sans défense ; à la morsure des chiens qui l'ont, - je ne musèlerai pas mon chien.

Le Président

La cause est entendue. Le tribunal, prenant en considération l'ingéniosité de vos aperçus et la correction de votre attitude, vous condamne à un mois de prison à vos dépens.

Les yeux au ciel.

Vaufroy

Un mois de... J'en appelle à la postérité.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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