Proverbe · 1837

Quitte pour le Peur

d’Alfred de Vigny

Représentation
≈ 47 min
Distribution
2 femmes, 3 hommes
Répliques
240
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
LA DUCHESSE DE ***, sa femme F 106 ≈ 18 min 8
Le Duc de *** H 44 ≈ 17 min 2
MONSIEUR TRONCHIN, médecin H 32 ≈ 7 min 6
ROSETTE, femme de chambre de la duchesse F 53 ≈ 4 min 6
Un Laquais H 5 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Quitte pour la Peur
LA DUCHESSE DE ***, sa femme absentabsentabsentabsentabsent
Le Duc de *** absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
MONSIEUR TRONCHIN, médecin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
ROSETTE, femme de chambre de la duchesse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Laquais absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Quitte pour la Peur

Scène 1

LA DUCHESSE DE ***, sa femme, ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Mais, Rosette, conçoit-on la négligence de ces médecins ?

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Ah ! Madame, cela n'a pas de nom.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Moi qui suis souffrante !

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Madame la Duchesse qui est si souffrante !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Moi qui n'ai jamais consenti à prendre d'autre médecin que ce bon vieux Tronchin ! Le chevalier m'en a voulu longtemps.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Pendant plus d'une heure.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

C'est-à-dire qu'il a voulu m'en vouloir, mais qu'il n'a pas pu.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Il vient d'envoyer deux bouquets par son coureur.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Et il n'est pas venu lui-même ! Ah ! C'est joli. Moi, je vais sortir à cheval.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Monsieur Tronchin a défendu le cheval à Madame.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Mais je suis malade, j'en ai besoin.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

C'est parce que Madame la Duchesse est malade, qu'il ne le faut pas.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Alors je vais écrire au chevalier pour le gronder.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Monsieur Tronchin a défendu à Madame de s'appliquer et de tenir sa tête baissée.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Eh bien ! Je vais chanter, ouvrez le clavecin, Mademoiselle.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Mon Dieu ! Comment dirai-je à Madame que Monsieur Tronchin lui a défendu de chanter.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Il faut donc que je me recouche, puisque ! Je ne puis rien faire. - Je vais lire. Non, fais-moi la lecture. - Je vais me coucher sur le sofa, la tète me tourne, et j'étouffe. Je ne sais pourquoi...

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Voici Estelle de Monsieur de Florian et les ORAISONS CÉLÈBRES de Monsieur de Bossuet.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Lis ce que tu voudras, va.

Elle pose le livre.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

« Némorin, à chaque aurore, allait cueillir les bleuets qu'Estelle... Les bleuets qu'Estelle aimait à mêler dans les longues tresses de ses cheveux noirs. »

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Qu'il est capricieux le chevalier ! Il ne veut plus que je mette de corps en fer, comme si l'on pouvait sortir sans cela. Lis toujours, va.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

« Pour moi, s'il m'est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince, le digne sujet de nos louanges et de nos regrets ! Vous vivrez éternellement dans ma mémoire. »

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Je ne conçois pas qu'il ne soit pas encore arrivé. Comme il était bien hier avec ses épaulettes de diamant !

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

« Heureux, si averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau. ( Tiens, c'est drôle ça : Au troupeau ! ) Troupeau que je dois nourrir de la parole divine, les restes d'une voix qui tombe, et... »

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Le voilà commandeur de Malte à présent. Sans ses voeux, il se serait peut-être marié, cependant.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Oh! Madame ! Par exemple !...

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Lis toujours, va, je t'entends.

Elle jette les livres.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

... « Et d'une ardeur qui s'éteint... » Ah ! Les bergers et les troupeaux, ce n'est pas bien amusant;;

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Crois-tu qu'il se fût marié ? - Dis.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Jamais sans la permission de Madame la Duchesse.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

S'il n'avait pas dû être plus marié que Monsieur le Duc, j'aurais bien pu la lui donner... Hélas ! Dans quel temps vivons-nous ? Comprends-tu bien qu'un homme soit mon mari, et ne vienne pas chez moi ? M'expliquerais-tu bien ce que c'est précisément qu'un maître inconnu qu'il me faut respecter, craindre et aimer comme Dieu, sans le voir, qui ne se soucie de moi nullement, et qu'il faut que j'honore ; dont il faut que je me cache, et qui ne daigne pas m'épier ; qui me donne seulement son nom à porter de bien loin, comme on le donne à une terre abandonnée?

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Madame, j'ai un frère qui est fermier, un gros fermier de Normandie, et il répète toujours que lorsqu'on ne cultive pas une terre, on ne doit avoir de droit ni sur ses fleurs ni sur ses fruits.

Après avoir rêvé un peu.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Qu'est-ce que vous dites donc, Mademoiselle ? Cherchez ma montre dans mon écrin. - Tiens, ce que tu dis là n'a pas l'air d'avoir le sens commun. Mais je crois que cela mènerait loin en politique, si l'on voulait y réfléchir. Donne-moi un flacon, je me sens faible. - Ah ! Quand j'étais au couvent, il y a deux ans, si mes bonnes religieuses m'avaient dit comment on est marié, j'aurais commencé par pleurer de tout mon coeur, toute une nuit, ensuite j'aurais bien pris une grande résolution ou de me faire abbesse ou d'épouser un homme qui m'eût, aimée. Il est vrai que ce n'aurait pas été le chevalier, ainsi

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Ainsi il vaut peut-être mieux que le monde aille de cette façon.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Mais de cette façon, Rosette, je ne sais comment je vis, moi. Il est bien vrai que je remplis tous mes devoirs de religion, mais aussi, à chaque confession, je fais une promesse de rupture que je ne tiens pas. Je crois bien que l'abbé n'y compte guère, à dire le vrai, et ne le demande pas sérieusement ; mais enfin c'est tromper le bon Dieu. Et pourquoi cette vie gênée et tourmentée, cet hommage aux choses sacrées, aussi public que le dédain de ces choses ? Moi, je n'y comprends rien, et tout ce que je sais faire, c'est d'aimer celui que j'aime. Je vois que personne ne m'en veut après tout.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Ah ! Bon Dieu ! Madame, vous en vouloir ? Bien au contraire, je crois qu'il n'y a personne qui ne vous sache gré à tous deux de vous aimer si bien.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Crois-tu ?

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Cela se voit dans les petits sourires d'amitié qu'on vous fait en passant quand il donne le bras à Madame la Duchesse. Vos deux familles le reçoivent ici avec un amour...

Après un peu de rêverie.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Oui, mais il n'est pas ici chez lui... et cependant c'est là ce qu'on appelle le plus grand bonheur du monde, et tel qu'il est, on n'oserait pas le souhaiter à sa fille. Sa fille ! Ce mot-là me fait trembler. Est-ce un état bienheureux que celui où l'on sent que, si l'on était mère, on en mourrait de honte ; que l'insouciance et les ménagements du grand inonde finiraient là tout à coup, et se changeraient en mépris et en froideur ; que les femmes qui pardonnent à l'amante fermeraient leur porte à la mère, et que tous ceux qui me passent l'oubli d'un mari, ne me passeraient pas l'oubli de son nom ? Car ce n'est qu'un nom qu'il faut respecter, et ce nom vous lient enchaînée, ce nom est suspendu sur votre tête, comme une épée ! Que celui qu'il représente soit pour vous tout ou rien, n'importe ! Nous avons ce nom écrit sur le collier, et au bas : J'appartiens...

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Mais, Madame, serait-on si méchant pour vous ? Madame est si généralement aimée !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Quand on ne serait pas méchant, je me ferais justice à moi-même et une justice bien sévère, croyez-moi. - Je n'oserais pas seulement lever les yeux devant ma mère, et même, je crois, sur moi seule.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Bon Dieu ! Madame m'effraie,

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Assez. Nous parlons trop de cela, Mademoiselle, et je ne sais pas comme nous y sommes venues. Je ne suis pas une héroïne de roman, je ne me tuerais pas, mais certes j'irais me jeter pour la vie dans un couvent.

Scène 2

Un Laquais, LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Un Laquais

Monsieur le docteur Tronchin demande si madame la duchesse peut le recevoir.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Allez dire qu'on le fasse entrer.

Scène 3

LA DUCHESSE DE ***, sa femme, MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Elle se lève et court au devant de lui.

Elle lui prend le bras et le conduit à un fauteuil.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Ah ! Voilà mon bon vieux docteur ! Allons, appuyez-vous sur votre malade. Quelle histoire allez-vous me conter ? Docteur, quelle est l'anecdote du jour ?

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Ah ! Belle dame ! Belle dame ! Vous voulez savoir les anecdotes des autres, prenez garde de ni en fournir une vous-même. Donnez-moi votre main, voyons ce pouls, Madame... Mais asseyez-vous... Mais ne remuez donc pas toujours, vous êtes insaisissable.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Eh bien ! Voyons, que me direz-vous ?

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Vous savez l'histoire qui court sur la Présidente, n'est-il pas vrai, Madame ?

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Eh ! Mon Dieu, non, je ne m'informe point d'elle.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Eh ! Pourquoi ne pas vouloir vous en informer ? Vous vivez par trop détachée de tout aussi. - Si j'osais vous donner un conseil, ce serait de montrer quelque intérêt aux jeunes femmes de la société dont l'opinion pourrait vous défendre, si vous en aviez besoin un jour ou l'autre.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Mais j'espère n'avoir nul besoin d'être défendue, Monsieur.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Ah ! Madame, je suis sûr que vous êtes bien tranquille au fond du coeur ; mais je trouve que vous me faites appeler bien souvent depuis quelques jours.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Je ne vois pas, Docteur, ce que vos visites ont de commun avec l'opinion du monde sur moi.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

C'est justement ce que me disait la présidente, et elle s'est bien aperçue de l'influence d'un médecin sur l'opinion publique. - Je voudrais bien vous rendre aussi confiante qu'elle. - Je l'ai tirée, ma foi, d'un mauvais pas ; mais je suis discret, et je ne vous conterai pas l'histoire, puisque vous ne vous intéressez pas à elle. - Point de fièvre, mais un peu d'agitation.... restez, restez.... ne m'ôtez pas votre main, Madame.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Quel âge a-t-elle, la présidente ?

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Précisément le vôtre, Madame. Ah ! Comme elle était inquiète ! Son mari n'est pas tendre, savez-vous ? Il allait, ma foi, faire un grand éclat. Ah ! Comme elle pleurait ! Mais tout cela est fini à présent. Vous savez, belle dame, que la reine va jouer la comédie à Trianon ?

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Mais la présidente courait donc un grand danger ?

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Un danger que peuvent courir bien des jeune femmes ; car enfin j'ai vu bien des choses comme cela dans ma vie. Mais autrefois cela s'arrangeait par la dévotion plus facilement qu'aujourd'hui. À présent c'est le diable. Je vous trouve les yeux battus.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

J'ai mal dormi cette nuit après votre visite.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Je ne suis pourtant pas méchant, bien effrayant pour vous.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

C'est votre bonté qui est effrayante, et votre silence qui est méchant. Cette femme dont vous parlez, voyons, après tout, est-elle déshonorée ?

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Non, mais elle pouvait l'être et de plus abandonnée de tout le monde.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Et pourtant tout le monde sait qui elle aime.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Tout le monde le sait et personne ne le dit.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Et tout d'un coup on eût changé à ce point ?

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Madame, quand une jeune femme a une faiblesse publique, tout le monde a son pardon dans le coeur et sa condamnation sur les lèvres.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Et les lèvres nous jugent.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Ce n'est pas la faute qui est punie, c'est le bruit qu'elle fait.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Et les fautes, Docteur, peuvent-elles être toujours sans bruit ?

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Les plus bruyantes, Madame, ce sont d'ordinaire les plus légères fautes, et les plus fortes sont les plus silencieuses; j'ai toujours vu ça.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Voilà qui est bien contre le bon sens, par exemple.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Comme tout ce qui se fait dans le monde, Madame.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Docteur, vous êtes franc ?

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Toujours plus qu'on ne le veut, Madame.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

On ne peut jamais l'être assez pour quelqu'un dont le parti est pris d'avance.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Un parti pris d'avance est souvent le plus mauvais parti, Madame.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Que vous importe ? C'est mon affaire ; je veux savoir de vous quelle est ma maladie ?

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

J'aurais déjà dit ma pensée à Madame la Duchesse, si je connaissais moins le caractère de Monsieur le Duc.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Eh bien ! Que ne me parlez-vous de son caractère ? Quoique je n'aime pas à l'entendre nommer, comme il n'est pas impossible qu'il ne survienne par la suite quelque événement qui nous soit commun... je...

Mettant la main à la hauteur de la tête d'un entant.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Il est furieusement fantasque, Madame ; je l'ai vu haut comme ça ! Et toujours le même, suivant tout à coup son premier mouvement avec une soudaineté irrésistible et impossible à deviner. Dès l'enfance, cette impétuosité s'est montrée et n'a fait que croître avec lui. Il a tout fait de cette manière dans sa vie, allant d'un extrême à l'autre sans hésiter. Cela lui a fait faire beaucoup de grandes choses et beaucoup de sottises aussi, mais jamais rien de commun. Voilà son caractère.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Vous n'êtes pas rassurant, docteur ; s'il va d'un extrême à l'autre, il m'aimera bien, et je ne saurai que faire de cet amour-là.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Ce n'est pourtant pas ce qui peut vous arriver de pis aujourd'hui, Madame.

Elle frappe du pied.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Ah ! Mon Dieu, que me dit-il là !

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

C'est un fort grand seigneur, Madame, que Monsieur le Duc. Il a toute l'amitié du roi et un vaste crédit à la cour. Quiconque l'offenserait serait perdu sans ressource, et comme il a beaucoup d'esprit et de pénétration, comme outre cela il a l'esprit ironique et cassant, il n'est pas possible de lui insinuer sans péril un plan de conduite, quel qu'il soit, et vouloir le diriger serait une haute imprudence. Le plus sûr avec lui serait une franchise totale.

Elle lui parle siins le regarder.

Une larme s'échappe.

Avec autorité.

Tronchin se lève.

Elle lui serre la main, le docteur baise sa main.

Elle sort vite.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Assez, assez, par grâce, je vous en supplie, Monsieur ; je me sens rougir à chaque mot que vous me dites, et vous me jetez dans un grand embarras. Je vous l'avoue, je tremble comme vin enfant. - Je ne puis supporter cette conversation. Les craintes terribles qu'elle fait naître en moi me révoltent et m'indignent contre moi-même. - Vous êtes bien âgé, Monsieur Tronchin, mais ni votre âge, ni votre profession savante ne m'empêchent d'avoir honte qu'un homme puisse me parler, en face, de tant de choses que je ne sais pas, moi, et dont on ne parle jamais ! Je ne veux plus que nous causions davantage. La vérité que vous avez à me dire et que vous me devez, écrivez-la ici, je l'enverrai prendre tout à l heure. - Voici une plume. Ce que vous écrirez pourrait bien être un arrêt, mais je n'en aurai nul ressentiment Contre vous, Votre jugement est le jugement de Dieu. - Je suis bien malheureuse !

Scène 4

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

11 se rassied, écrit un billet, s'arrête et relit ce qu'il vient d'écrire ; puis il dit :

Il s'essuie les yeux où roule une larme.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

La science inutile des hommes ne pourra jamais autre chose que détourner une douleur par une autre plus grande. À la place de l'inquiétude et de l'insomnie, je vous donne la certitude et le désespoir. Elle souffrira, parce qu'elle a une âme candide dans son égarement, franche au milieu de la fausseté du monde, sensible dans une société froide et polie, passionnée dans un temps d'indifférence, pieuse dans un siècle d’irréligion. Elle souffrira sans doute ; mais, dans le temps et le monde où nous sommes, la nature usée, faible et fardée dès l'enfance, n'a pas plus d'énergie pour les transports du malheur que pour ceux de la félicité. Le chagrin glissera sur elle, et d'ailleurs je vais lui chercher du secours à la source même de son infortune.

Scène 5

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse, MONSIEUR TRONCHIN, médecin

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Monsieur, je viens chercher.

Rosette sort.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Prenez, Mademoiselle.

Scène 6

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Son mari doit être à Trianon, ou à Versailles. Je puis m'y rendre dans deux heures et demie.

Scène 7

MONSIEUR TRONCHIN, médecin, ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

On entend un grand cri de la duchesse.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Rosette revient toute pâle...

Elle entr'ouvre une porte vitrée.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Ah ! Monsieur, voyez Madame la Duchesse, comme elle pleure !

Il sort.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Ce n'est rien, ce n'est rien qu'une petite attaque de nerfs ; vous lui ferez prendre un peu d'éther, et vous brûlerez une plume dans sa chambre ; celle-ci, par exemple. - Sa maladie,ne peut pas durer plus de huit mois. Je vais à Versailles.

Elle court chez la duchesse.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Comme ces vieux médecins sont durs !

Scène 8

Le Duc de ***, MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Versailles. - La chambre du duc.

Le Duc de ***

Vous en êtes bien sûr, Docteur ?

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Monsieur le Duc, j'en réponds sur ma tête.

Le Duc de ***

Allons, il est bon de savoir à quoi s'en tenir. Vous la voyez très souvent? Asseyez-vous donc!

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Presque tous les jours je passe chez elle pour des migraines, des bagatelles...

Le Duc de ***

Et comment est-elle, ma femme ? Est-elle jolie, est-elle agréable ?

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

C'est la plus gracieuse personne de la terre.

Le Duc de ***

Vraiment ? Je ne l'aurais pas cru ; le jour où je la vis, ce n'était pas ça du tout. C'était tout empesé, tout guindé, tout raide ; ça venait du couvent, ça ne savait ni entrer, ni sortir ; ça saluait tout d'une pièce ; de la fraîcheur seulement, la beauté du diable.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Oh ! À présent, Monsieur le Duc, c'est tout autre chose.

Le Duc de ***

Oui, oui, le chevalier doit l'avoir formée. Le petit chevalier a du monde. Je suis fâché de ne pas la connaître.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Ah ! Çà, il faut avouer, entre nous, que vous en aviez bien la permission.

Le Duc de ***

Ça peut bien être ! Je ne dis pas le contraire, Docteur, mais, ma foi, c'était bien difficile. La marquise est bien la femme la plus despotique qui jamais ait vécu ; vous savez bien qu'elle ne m'eût jamais laissé marier, si elle n'eût été bien assurée de moi, et bien certaine que ce serait ici, comme partout à présent, une sorte de cérémonie de famille, sans importance et sans suites.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Sans importance, cela dépend de vous, mais sans suites, Monsieur le Duc.

Il se lève et se promène.

Il rit et prend son épée.

Il sonne. À ses gens.

Le Duc de ***

Cela dépend aussi de moi, plus qu'on ne croit, Monsieur; mais c'est mon affaire. Savez-vous à quoi je pense, mon vieil ami ? C'est que l'honneur ne peut pas toujours être compris de la même façon. Dans la passion, le meurtre peut être sublime ; mais dans l'indifférence, il serait ridicule, et dans un homme d'état ou un homme de cour, par ma foi, il serait fou. Tenez, regardez ! Moi, par exemple, je sors de chez le roi. Il a eu la bonté de me parler d'affaires assez longtemps. Il regrette Monsieur d Orvilliers, mais il l'abandonne à ses ennemis, et le laisse quitter le commandement de la flotte avec laquelle il a battu les Anglais. Moi, qui suis l'ami de d Orvilliers et qui sais ce qu'il vaut, cela m'a fait de la peine ; je viens d'en parler vivement, je me suis avancé pour lui. Le roi m'a écouté volontiers et est entré dans mes raisons.Il m'a présenté ensuite Franklin, le docteur Franklin, l'imprimeur, l'Américain, l'homme pauvre, l'homme en habit gris, le savant, le sage, l'envoyé du Nouveau-Monde à l'ancien, grave comme le paysan du Danube, demandant justice a l'Europe pour son pays, et l'obtenant de Louis XVI ; j'ai eu une longue conférence avec ce bon Franklin; je l'ai vu ce matin même présenter son petit-fils au vieux Voltaire, et demander à Voltaire une bénédiction, et Voltaire ne riant pas, Voltaire étendant les mains aussi gravement qu'eût fait le souverain pontife, et secouant sa tête octogénaire avec émotion, et disant sur la tête de l'enfant : Dieu et la liberté ! - C'était beau, c'était solennel, c'était grand. Et au retour, le roi m'a parlé de tout cela avec la justesse de son admirable bon sens ; il voit l'avenir sans crainte, mais non sans tristesse; il sent qu'une révolution partant de France peut y revenir. Il aide ce qu'il ne peut empêcher, pour adoucir la pente ; mais il la voit rapide et sans fond, car il pense et parle en législateur quand il est avec ses amis. Mais l'action l'intimide. Au sortir de l'entretien, il m'a donné ma part dans les événements présents et à venir. Voilà ma matinée. - Elle est sérieuse, comme vous voyez, et maintenant, en vérité, m'occuper d'une affaire de... de quoi dirai-je ? De ménage ?... Oh ! Non ! - Quelque chose de moins que cela encore Une affaire de boudoir et d'un boudoir que je n'ai jamais vu... en bonne vérité, vous le sentez, cela ne m'est guère possible. Un sourire de pitié est vraiment tout ce que cela me peut arracher. Je suis si étranger à cette jeune femme, moi, que je n'ai pas le droit de la colère, mais elle porte mon nom, et quant à ce qu'il y a dans ce petit événement, qui pourrait blesser l'amour propre de l'un ou l'intérêt de l'autre, fiez vous-en à moi pour ne tirer d'elle qu'une vengeance de bonne compagnie. Pauvre petite femme ! Elle doit avoir une peur d'enfer ! Venez-vous avec moi voir la marquise au Petit-Trianon ? Je l'ai trouvée assez pâle ce matin, elle m'inquiète. Ce soir, à onze heures, on me tiendra un carrosse prêt pour aller à Paris. Passez, mon cher Tronchin.

Ils sortent.

MONSIEUR TRONCHIN, médecin

Je n'ai plus qu'à les laisser faire à présent.

Scène 9

LA DUCHESSE DE ***, sa femme, ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

À Paris. La chambre à coucher de la Duchesse.

Elle est à sa toilette, en peignoir, prête à se coucher, ses cheveux à demi poudrés répandus sur son sein, comme ceux d'une Madeleine, en longs flots, nommés repentirs.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Quelle heure est-il ?

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Onze heures et demie, Madame, et Monsieur le Chevalier....

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Il ne viendra plus à présent. Il a bien fait de ne pas venir aujourd'hui. - J'aime mieux ne pas l'avoir vu. J'ai bien mieux pleuré. - Chez qui peut-il être allé ? - À présent, je vais être bien plus jalouse, à présent que je suis si malheureuse ! - Quels livres m'a envoyés l'abbé ?

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Les Contes de Monsieur l abbé de Voisenon.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Et le chevalier ?

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Le Petit Carême et l Imitation.

Soupirant.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Ah ! Comme il me connaît bien ! Sais-tu, Rosette, que son portrait est bien ressemblant ! Tiens, il avait cet habit-là quand la reine lui a parlé si longtemps, et pendant tout ce temps-là, il me regardait de peur que je ne fusse jalouse. Tout le monde l'a remarqué. Oh ! Il est charmant ! Ah ! Que je suis malheureuse, n'est-ce pas, Rosette!

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Oh! oui, Madame.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Il n'y a pas de femme plus malheureuse que moi sur toute la terre.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Oh ! Non, Madame.

Rosette sort.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Je vais me coucher... Laissez-moi seule, je vous rappellerai. Je vais faire mes prières.

Scène 10

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Elle va ouvrir les rideaux de son lit, et en voyant le crucifix clic a peur ; elle crie :

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Rosette ! Rosette !

Scène 11

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse, LA DUCHESSE DE ***, sa femme, Un Laquais

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Madame !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Quoi donc ?

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Madame m'a appelée.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Ah ! Je voulais... mon peignoir.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Madame la Duchesse l'a sur elle.

À part.

Elle pleure.

Tenant le livre.

On frappe à une porte de la rue, une voiture roule.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

J'en voulais un autre. - Non, restez avec moi, j'ai peur. - Restez sur le sofa, je vais lire. Je n'ose pas faire un signe de croix. - À quelle heure le chevalier vient-il demain matin ? Ah ! Je suis la plus malheureuse femme du monde. Allons, mets dans la ruelle un flambeau et la Nouvelle Héloïse. Jean-Jacques ! Ah ! Jean-Jacques ! Vous savez, vous, combien d'infortunes se cachent sous le sourire d'une femme. On frappe à la porte ! Ce n'est pas ici, j'espère !

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

J'ai entendu un carrosse s'arrêter à la porte de l'hôtel.

Rosette regarde à la fenêtre.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

En es-tu bien sûre, Rosette ? À minuit !

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

C'est bien à la porte de Madame la Duchesse, un carrosse avec deux laquais qui portent des torches ; c'est la livrée de Madame.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Eh ! Bon Dieu ! Serait-il arrivé quelque événement chez ma mère ? Je suis dans un effroi !

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

J'entends marcher! on monte chez madame la duchesse.

On frappe.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Mais qu'est-ce donc ? Demande avant d'ouvrir.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Qui est là ?

Un Laquais

Monsieur le Duc arrive de Versailles !

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Monsieur le Duc arrive de Versailles !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Monsieur le Duc ! Depuis deux ans ! Lui ! Depuis deux ans ! Jamais ! Et aujourd'hui ! À cette heure ! Ah ! Que vient-il faire, Rosette ? Il vient me tuer ! Cela est certain ! - Embrasse-moi, mon enfant, et prends ce collier, tiens, et ce bracelet, tiens, en souvenir de moi.

On frappe encore.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Je ne veux pas de tout cela ! Je ne quitterai point Madame la Duchesse ! Eh bien ! Quoi ! Madame la Duchesse est au lit.

Un Laquais

Monsieur le duc demande si madame la duchesse peut le recevoir.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Non !

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Non !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Plus poliment, Rosette : Madame est endormie.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Madame est endormie !

Un Laquais

Monsieur le duc dit que vous avez dû la réveiller, et qu'il attendra que Madame la Duchesse puisse le recevoir. Il a à lui parler.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Monsieur le Duc veut que madame se lève !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Ah ! Mon Dieu ! Il sait tout, il vient me faire mourir.

Elle s'arrête.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Madame !...

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Eh bien ?

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Madame, je ne le crois pas !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Et pourquoi ne le crois-tu pas ?

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Madame, parce que les gens ont l'air gai !

Elle prend son portrait.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Ils ont l'air gai ? - Mais c'est encore pis. Oh ! Mon pauvre chevalier !

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Hélas ! Madame la Duchesse, quel malheur d'être la femme de Monsieur le Duc !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Quelle horreur ! Quelle insolence!

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Et s'il vient par jalousie !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Quel étrange amour ! Voilà qui est odieux ! Écoute ! Il ne peut venir que par fureur ou par passion ; de toute façon c'est me faire mourir. Tue-moi, je t'en prie.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Non, Madame ! Moi, tuer Madame ! Cela ne se peut pas.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Eh bien ! Au moins va dans mon cabinet. Tu écouteras tout, et dès que je sonnerai, tu entreras. Je ne veux pas qu'il reste plus d'un quart d'heure ici, quelque chose qu'il me veuille dire. Hélas ! Si le chevalier le savait !

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Oh ! Madame ! Il en mourrait d'abord !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Pauvre ami ! - S'il se met en colère, tu crieras au feu ! Au bout du compte, je ne le connais pas, moi, mon mari !

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Certainement ! Madame ne l'a jamais vu qu'une fois.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Oh ! Mon Dieu ! Ayez pitié de moi !

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

On revient, Madame.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Allons, du courage ! - Mademoiselle, dites que je suis visible.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Madame la Duchesse est visible.

Elle se couche à demi sur le sofa.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Mon Dieu ! Ayez pitié de moi !

Scène 12

Un Laquais, Le Duc de ***, LA DUCHESSE DE ***, sa femme

La duchesse se lève, fait une grande révérence, et s'assied toute droite, sans oser parler.

Un Laquais

Monsieur le Duc.

Il la salue, puis il va droit à la cheminée, et gardant son épée au côté et son chapeau sous le bras, se chauffe tranquillement les pieds. Après un long silence, il la salue froidement.

Le Duc de ***

Eh bien ! Madame, comment vous trouvez-vous ?

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Mais, Monsieur, un peu surprise de vous voir, et confuse de n'avoir pas eu le temps de m'habiller pour vous.

Le Duc de ***

Oh ! N'importe, n'importe, je ne tiens pas au cérémonial. D'ailleurs on peut paraître en négligé devant son mari.

Haut.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Son mari ! Hélas ! Oui, certainement son mari. Mais ce nom-là je vous avoue.

Souriant.

Tendrement.

Sérieusement.

Le Duc de ***

Oui, oui... J'entends, vous n'y êtes pas plus habituée qu'à ma personne. C'est ma faute. C'est ma très grande faute, ou plutôt c'est la faute de tout le monde. Qui peut dire en ce monde, et dans le monde surtout, qu'il n'ajoute pas par sa conduite aux fautes des autres ? Dites-le-moi,Madame?

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Ah ! Je crois bien que vous avez raison, Monsieur ; vous savez le monde mieux que moi !

D'un ton ambigu.

Le Duc de ***

Mieux que vous ! Mieux que vous, Madame ! Cela n'est parbleu pas facile. Je n'entends parler à Versailles que de votre grâce dans le monde, vous faites fureur ! On n'a que votre nom à la bouche. C'est une rage. Moi... Je l'avoue, cela... Cela m'a piqué d'honneur !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Ô ciel ! Piqué d'honneur ! Que veut-il dire ?

Le Duc de ***

Çà ! Voyons ! Regardez-moi bien ! Me reconnaissez-vous ?

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Sans doute, Monsieur le Duc, j'aurais bien mauvaise grâce à ne pas...

Le Duc de ***

Me dire oui ? N'est-ce pas ? Ce n'est pas cette docilité qu'il me faut, c'est de la franchise.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

De là...

Il quitte le fauteuil et retourne brusquement à la cheminée.

Le Duc de ***

De la franchise, Madame. J'aurai beaucoup à vous dire cette nuit, et des choses fort sérieuses !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Quoi ! Cette nuit, Monsieur ! Y pensez-vous ?

Le Duc de ***

J'y ai pensé, Madame, pendant tout le chemin de Versailles et un peu avant aussi.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Il sait ma faute ! Il la sait ! Tout est fini !

Le Duc de ***

Oui, j'ai le projet de ne partir que demain matin au jour, et vos gens et les miens doivent être couchés à présent.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Mais ce n'est pas moi qui l'ai ordonné.

Le Duc de ***

Alors, Madame, si ce n'est vous, il faut donc que ce soit moi.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Il restera.

Il ôte son épée et son chapeau et les pose sur un guéridon.

Le Duc de ***

Demain j'arriverai à temps pour le petit lever. - C'est une pendule de Julien le Roy que vous avez là ?

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Un sang-froid à n'y rien comprendre ! - Quelle inquiétude il me donne !

Le Duc de ***

Ah ! Ah ! Voici quelques livres ! C'est bien ce que l'on m'avait dit : vous aimez l'esprit, et vous en avez ; oh ! Je sais que vous en avez beaucoup, et du bon, du vrai, du meilleur esprit. - C'est Monsieur de Voltaire ! - Oh ! Zaïre ! - Zaïre, vous pleurez ! Lekain dit cela comme ça, n'est-ce pas ?

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Je ne l'ai pas vu, Monsieur.

Avec une horreur comique.

Le Duc de ***

Ah ! C'est vrai ! Je sais que vous êtes un peu dévote, vous n'allez pas à la comédie, mais vous la lisez. Vous lisez la comédie... pour la jouer, jamais ! Oh ! Jamais !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

On ne m'y a pas élevée, Monsieur, fort heureusement pour moi.

Le Duc de ***

Et pour votre prochain, Madame, mais je suis sûr qu'avec votre esprit vous la joueriez parfaitement... Tenez (nous avons le temps), si vous étiez la belle Zaïre, soupçonnée d'infidélité par Orosmane.

À demi-voix à la cloison.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Ah ! C'est ma mort qu'il a résolue ! - Rosette, prenez garde ! Rosette, faites bien attention !

Le Duc de ***

Hélas ! Le crime veille et son horreur me suit. À ce coupable excès, porter sa hardiesse ! Tu ne connaissais pas mon coeur et ma tendresse, Combien je t'adorais! quels feux !.... En vérité, Madame, c'est le plus généreux des mortels que ce soudan Orosmane ; n'ayez donc pas peur de lui. S'il entrait ici, par exemple, disant avec la tendresse que met Lekain dans cette scène-là :

Le Duc de ***

Monsieur ! Avez-vous quelque chose à me reprocher ?...

Le Duc de ***

Ah ! Le mauvais vers que voilà. Eh !... Bon Dieu, que dites-vous donc là ! Ce n'est pas dans la pièce.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Eh ! Monsieur, je ne dis pas de vers, je parle. On ne vient pas à minuit chez une femme pour lui dire des vers aussi.

Avec tendresse et mélancolie.

Il s'assied sur la causeuse près d'elle.

Le Duc de ***

Eh ! Croyez-vous donc que ce soit là ce qui m'amène ? Causons un peu en amis. Çà ! Vous est-il arrivé quelquefois de songer à votre mari, par extraordinaire,là, un beau malin, en vous éveillant ?

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Eh ! Monsieur, mon mari pense si peu à sa femme, qu'il n'a vraiment pas le droit d'exiger la moindre réciprocité.

Le Duc de ***

Eh ! Qui donc vous a pu dire, ingrate, qu'il ne pensait pas à vous ? Était-il en passe de vous l'écrire ? C'eût été ridicule à lui. Vous le faire dire par quelqu'un, c'était bien froid. Mais venir vous le jurer chez vous et vous le prouver, voilà quel était son devoir.

Elle baise son portrait.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Me le jurer ! Ah ! Pauvre chevalier ! Me le jurer, Monsieur ! Et me jurer quoi, s'il vous plaît ? Vous êtes-vous jamais cru obligé à quelque chose envers moi ? Que vous suis-je donc, Monsieur, sinon une étrangère qui porte votre nom ?...

Le Duc de ***

Et peut le donner, Madame

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Ah ! Monsieur le Duc, faites-moi grâce.

Le Duc de ***

Grâce ! Madame, et de quoi grâce, bon Dieu ! - Ah ! Je comprends ; vous voulez que je vous fasse grâce de mes compliments, de mes tendresses et de mes fadeurs. Eh ! Je le veux bien. Tant qu'il vous plaira ! Parlons d'autre chose.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Quelle torture !

Le Duc de ***

Savez-vous de qui ces tableaux-là sont les portraits ? Je suis sur que vous ne les regardez jamais. Ces braves gens cuirassés sont mes aïeux, ils sont anciens ; nous sommes, ma foi, très anciens, aussi anciens que les Bourbons ; savez-vous, mon nom est celui d'un connétable, de cinq maréchaux de France, tous pairs des rois, et parents et alliés des rois, et élevés avec eux dès l'enfance, camarades de leur jeunesse, frères d'armes de leur âge d'homme, conseillers et appuis de leur vieillesse. C'est beau ! C'est assez beau pour que l'on s'en souvienne, et quand on s'en souvient, il n'est guère possible de ne pas songer que ce serait un malheur épouvantable, une désolation véritable dans une famille, que de n'avoir personne à qui léguer ce nom, sans parler de l'héritage qui ne laisse pas que d'être considérable. Cela ne vous a-t-il jamais affligée?

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Eh ! Monsieur, je ne vois pas pourquoi je m'en affligerais quand vous n'y pensez jamais. Après tout, c'est de votre nom qu'il s'agit, et non du mien.

Le Duc de ***

Eh quoi ! Élisabeth !

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Élisabeth ? Vous vous croyez ailleurs, je pense.

Le Duc de ***

Eh ! N'est-ce pas Élisabeth que vous vous nommez ? Quel est donc votre nom de baptême ?

Vite.

Avec agitation.

En enfant.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Baptême ! Le nom du baptême ! C'est vous qui demandez le nom que l'on m'a donné ! Je voudrais bien savoir ce qu'eût dit mon pauvre père, qui tenait tant à ce nom là, et vous, je ne vous le dirai pas, si quelqu'un lui eût dit : Eh bien ! Ce nom si doux, son mari ne daignera pas le savoir. Du reste, cela est juste ! Les noms de baptême sont faits pour être dits par ceux qui aiment et pour être inconnus à ceux qui n'aiment pas. Il est bien que vous ne sachiez pas le mien, et c'est bien fait... et je ne vous le dirai pas.

Haut et sérieux.

Le Duc de ***

Ah çà ! Mais comme elle est gentille ! Suis-je fou de me prendre les doigts à mon piège ? C'est qu'elle est charmante, en vérité. Eh ! Pourquoi saurais-je ce nom d'enfant, Madame ? Qu'est-ce pour moi, je vous prie, que la jeune fille enfermée au couvent jusqu'à ce qu'on me la donne sans que je sache seulement son âge ? C'est la jeune femme connue sous mon nom qui m'appartient ; celle-là seule est mienne, Madame, puisque, pour la nommer, il faut, qu'on me nomme moi-même.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Monsieur le duc voulez-vous me rendre folle ? Je ne comprends plus rien ni à vos idées, ni à vos sentiments, ni à mon existence, ni à vos droits ni aux miens ; je ne suis peut-être qu'une enfant ! J'ai peut-être été toujours trompée. Dites-moi ce que vous savez de la vie réelle du monde ? Dites-moi pourquoi les usages sont contre la religion, et le monde contre Dieu ? Dites-moi si notre vie a tort ou raison ; si le mariage existe ou non ; si je suis votre femme, pourquoi vous ne m'avez jamais revue, et pourquoi l'on ne vous en blâme pas ; si les serments sont sérieux, pourquoi ils ne le sont pas pour vous ; si vous avez, et si j'ai moi-même le droit de jalousie ? Dites-moi ce que signifie tout cela ? Qu'est-ce que ce mariage du nom et de la fortune, d'où les personnes sont absentes, et pourquoi nos hommes d affaires nous ont fait paraître dans ce marché ? Dites-moi si le droit qu'on vous a donné était seulement celui de venir me troubler, me poursuivre chez moi quand il vous plaît d'y tomber comme la foudre, au moment où l'on s'y attend le moins, à tout hasard, au risque de me causer la plus grande frayeur, sans ménagements, sans scrupules, la nuit, dans mon hôtel, dans ma chambre, dans mon alcôve, là !

Le Duc de ***

Ah ! Madame, les beaux yeux que voilà ! Aussi éloquents que votre bouche lorsqu'un peu d'agitation la fait parler. - Eh bien ! Quoi ! Voulez-vous que je vous explique une chose inexplicable ? Voulez-vous que je fasse du pédantisme avec vous? Faut-il que je m'embarque avec vous dans les phrases ? Exigez-vous que je vous parle du grand monde, et que je vous raconte l'histoire de l'hymen ? - Vous dire comme le mariage, d'abord sacré, est devenu si profane à la cour, et si profané surtout ; vous dire comment nos vieilles et saintes familles sont devenues si frivoles et si mondaines, comment et par qui nous fûmes tirés de nos châteaux et de nos terres pour venir nous échelonner dans une royale antichambre, comment notre ruine fastueuse a nécessité nos alliances calculées, et comment on les a toutes réglées en famille, d'avance et dès le berceau (comme la nôtre, par exemple), vous raconter comment la religion (irréparable malheur peut-être !) s'en est allée en plaisanteries, fondue avec le sel attique dans le creuset des philosophes; vous décrire par quels chemins l'Amour est venu se jeter à travers tout cela, pour élever son temple secret sur tant de ruines, et comment il est devenu lui-même quelque chose de respecté et de sacré, pour ainsi dire, selon le choix et la durée : vous raconter, vous expliquer, vous analyser tout cela, ce serait par trop long et par trop fastidieux, vous en savez, je gage, autant que moi sur beaucoup de ces choses.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Hélas! À vous vrai dire, Monsieur, si je les sais un peu, comme vous le savez beaucoup, il me semble, j'en souffre plus que je n'en suis heureuse, et je ne sais quelle fin peut avoir un monde comme le nôtre.

Le Duc de ***

Eh ! Bon Dieu ! Madame, qui s'en inquiète à l'heure qu'il est, si ce n'est vous ? Personne, je vous jure, pas même chez ceux que cela touche de plus près. Respirons en paix, croyez-moi ! Respirons, tel qu'il est, cet air empoisonné, si l'on veut, mais assez embaumé, selon mon goût, de l'atmosphère où nous sommes nés, et dirigeons-nous seulement lorsqu'il le faudra, selon cette loi que, ma foi, je ne vis jamais nulle part écrite, mais que je sentis toujours vivante en moi, la loi de l'honneur.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

L'honneur ! Oui ! Mais cet honneur, en quoi le faites-vous consister, Monsieur le duc ?

Le Duc de ***

Il est dans tous les instants de la vie d'un galant homme, Madame, mais il doit surtout le faire consister dans le soin de soutenir la dignité de son nom et...

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Encore cette idée ! Ô mon Dieu ! Mon Dieu !

Le Duc de ***

... Et en supposant qu'on eût porté quelque atteinte à la pureté de ce nom, il ne doit hésiter devant aucun sacrifice pour réparer l'injure ou la cacher éternellement.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Aucun sacrifice ne vous coûterait-il, Monsieur ?

Le Duc de ***

Aucun, Madame, en vérité.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

En vérité ?

Le Duc de ***

Sur ma parole ! Aucun ! Fallût-il un meurtre !

Elle regarde sa croix.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Ah ! Je suis perdue ! Ah ! Mon Dieu !

Il lui baise la main à genoux.

Le Duc de ***

Fallût-il me jeter à vos pieds et les couvrir de baisers, et m'humilier pour rentrer en grâce !

Elle baise le portrait du chevalier.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Ah ! Pauvre chevalier ! Nous sommes perdus ! Je n'oserai plus le revoir.

Le Duc de ***

Ah çà ! Voyons, mon enfant, touchez là.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Quoi donc !

Le Duc de ***

Touchez là, vous dis-je ; une fois seulement donnez-moi la main, c'est tout ce que je vous demande.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Comment ! Monsieur.

Il prend son chapeau et son épée.

Debout, il lui serre la main, elle est assise.

Avec émotion.

En riant.

Le Duc de ***

Oui, vraiment, touchez là bien franchement, en bonne et sincère amie ; je ne veux point vous faire de mal, et toute la vengeance que je tirerais de vous (si vous m'aviez offensé), ce serait cette frayeur que je viens de vous faire. Asseyez-vous. - Je vais partir. Voici le jour qui vient ! Il me faut le temps d'arriver à Versailles. Écoutez bien. Il n'y a rien que je ne sache. À vrai dire, je ne me sens nulle colère et nulle haine pour vous. N'ayez, je vous prie, nulle haine contre moi, non plus. Nous avons chacun nos petits secrets. Vous faites bien, et je crois que je ne fais pas mal de mon côté. Restons- en là ! Je ne sais si tout cela nous passera, mais nous sommes jeunes tous les deux, nous verrons. - Soyez toujours bien assurée que mon amitié ne passera pas pour vous... Je vous demande la vôtre, et N'ayez pas peur, je ne reviendrai vous voir que quand vous m'écrirez de venir.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Êtes-vous donc si bon, Monsieur ? Et je ne vous connaissais pas !

Le Duc de ***

Pardonnez-moi cette mauvaise nuit que je vous ai fait passer. Je vous ai dit que je tenais à notre nom... En voici la preuve : vos gens et les miens m'ont vu entrer, ils me verront sortir, et pour le monde c'est tout ce qu'il faut.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

Ah ! Monsieur le Duc, quelle bonté et quelle honte pour moi ! Où me cacher, Monsieur ? J'irai dans un couvent.

Il sonne, on ouvre, il sort.

Le Duc de ***

C'est trop ! C'est beaucoup trop ! Je n'en crois rien, et je ne le souhaite pas. Du reste, il n'en sera que ce que vous voudrez ; adieu, moi, je vous ai sauvée en sauvant les apparences.

Scène 13

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse, LA DUCHESSE DE ***, sa femme

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Ah ! Madame ! L'ennemi est parti.

LA DUCHESSE DE ***, sa femme

L'ennemi ! Ah ! Taisez-vous. - L'ennemi ! Ah ! Je n'ai pas de meilleur ami.

ROSETTE, femme de chambre de la duchesse

Toujours est-il que nous en voilà QUITTES POUR LA PEUR.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique avec leurs voix, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.