Premier Tableau
Scène 1
Adrienne
Parlé.
Elle sonne, met sa lettre sous enveloppe et écrit l'adresse.
Haut.
Elle se lève et va à la porte de gauche, à la cantonade.
Adrienne
« Apportez-moi vos dentelles au reçu de ma lettre, nous partons ce soir. » Nous ne partons que demain, mais je suis plus sûre ainsi d'avoir ces jolies dentelles. Madame Salomon... Là !... Eh bien ! Personne. N'entendez-vous pas ? Portez cette lettre.
Scène Deuxième
Gaston, Adrienne
Gaston
Soyez satisfaite, ma chère. Je renonce à visiter la galerie du Baron Van Berg et nous quittons Bruxelles aujourd'hui, avec vos amies, Madame Drançay et miss Déborah.
Adrienne
Enfin, vous vous décidez ! Mais je ne vous remercie pas. Vous vous êtes trop fait prier. À quelle heure le départ ?
Il dépose son chapeau sur la table du fond.
Gaston
À six heures.
Adrienne
J'ai juste le temps de fermer mes malles.
Gaston
Ah ! Vous avez raison de les mettre au pluriel ; vous devez emporter là une partie de la Belgique.
Adrienne
Et de la Hollande, Monsieur... Il me reste même une dernière emplette à faire.
Gaston
Encore !
Adrienne
Rassurez-vous ; celle-là prendra peu de place dans nos bagages.
Gaston
Allons, tant mieux !
Adrienne
Attendu que ce sont de mignonnes dentelles...
Affectant l'accent belge.
Gaston
Dont les droits d'entrée sont exorbitants... Savez-vous ?
Imitant Gaston.
Adrienne
Mais j'entends bien ne pas les payer, ces affreux droits... Savez-vous ?
Gaston
Ah oui ! Et passer votre marchandise en contrebande ?
Adrienne
Tout simplement.
Gaston
Pour vous faire prendre à la douane, et nous infliger l'humiliation d'une condamnation pour fraude. Grand merci, ma chère amie !
Adrienne
Je ne ferai rien prendre du tout, Monsieur ; je passerai mes dentelles à la barbe de Messieurs les douaniers, comme les ont déjà passées Mesdames Reynold, Deligny ; comme les passeront miss Déborah et Mathilde.
Gaston
C'est cela, vive la fraude ! Vive le fruit défendu ! Ô les femmes !
Adrienne
Vive une pauvre petite fantaisie, Monsieur !
Gaston
Mais ta petite fantaisie ne te mène à rien moins qu'à renverser tous les principes établis, à voler l'État, malheureuse !
Adrienne
Turlututu ! Je ne vole rien du tout, et je me moque de vos principes.
Gaston
Tu te moques... Mais alors tu deviens une créature subversive, ma chère amie... Mais vous êtes une révolutionnaire, Madame !
Adrienne
Je suis libre échangiste, voilà tout.
Gaston
Plaît-il ?
Adrienne
Comme vous disiez hier soir, dans cette discussion qui nous a tant ennuyées, ces dames et moi, je suis pour la libre circulation des marchandises... et des dentelles.
Gaston
Soit ; mais tant que la loi qui prohibe la libre circulation n'est pas abolie, tu dois la respecter... et ne pas emporter tes dentelles.
Adrienne
C'est-à-dire que vous me condamnez à m'en aller, cet hiver, dans le monde, comme une pauvre Cendrillon, tandis que toutes mes amies seront resplendissantes.
Gaston
Grand bébé, va !
Adrienne
Des injures, à présent ! Ah ! L'on voit bien que nous avons déjà une année de mariage.
Gaston
À quoi voit-on cela ?
Adrienne
Mais au peu de souci que vous avez aujourd'hui de faire plaisir à votre femme.
Gaston
Pardon, ma chère, pardon ! Je vous prie de nous éviter une sotte mésaventure ; mais, si votre bonheur est sérieusement attaché à la possession de quelques mètres de dentelles, c'est moi qui vais, de ce pas, les acheter.
Adrienne
Hein ?
Il reprend son chapeau.
Gaston
Mais à une condition, c'est que j'en payerai les droits d'entrée.
Elle passe à droite.
Adrienne
Oh ! Alors, ce n'est plus amusant.
Gaston
Où demeure le marchand ?
Adrienne
Reste, Gaston.
Gaston
Plaît-il ?
Adrienne
J'ai eu tort ; ne parlons plus d'un caprice auquel je renonce.
Gaston
Puisque c'est moi qui t'offre...
Adrienne
Je t'en sais gré, mais...
Gaston
Ignores-tu le proverbe ? L'homme propose et la femme... accepte.
À part.
Adrienne
La femme refuse, Monsieur, quand elle est raisonnable... Et qu'à ce prix-là, elle peut avoir toutes les dentelles du monde à Paris.
Gaston
Quoi, vraiment ?
Adrienne
Allez faire vos malles.
Gaston
Tout de bon ?
Adrienne
Allez donc !
Gaston
Je m'en vais, mais je sors pénétré d'admiration.
Adrienne
Il va se moquer de moi, à présent.
Gaston
Me moquer, quand tu viens de gagner la plus belle des victoires, celle qu'on remporte sur soi-même !
Adrienne
Sortez, mauvais plaisant.
Gaston
C'est-à-dire qu'Alexandre lui-même, après la bataille d'Arbelles...
Adrienne
Voulez-vous bien vous taire !
Gaston
Alexandre n'en a jamais fait autant.
Scène 3
Adrienne
Elle va pour s'asseoir. On frappe à la porte de droite.
La porte s'ouvre.
Adrienne
Dépassons donc Alexandre et donnons contre-ordre à Madame Salomon, la plus redoutable tentatrice des Flandres... Entrez... Mathilde ! Et Miss Déborah !
Scène 4
Miss Déborah, Adrienne, Mathilde, Voix D'un Domestique
Miss Déborah
Bonjour, Madame.
À Miss Déborah.
Adrienne
Es-tu gentille ! Vous êtes bien, chère miss ?
Miss Déborah
Thank you, très bien.
Mathilde
Nous venons t'apprendre une bonne nouvelle ; nous partons toutes trois ensemble.
Adrienne
Je sais.
Miss Déborah
Ce sera très-charmant.
Mathilde
Nous venons de rencontrer ton mari aux galeries Saint-Hubert, et nous l'avons décidé à avancer son départ.
Adrienne
Et il a cédé sans résistance ?
Mathilde
Sans la moindre résistance.
Miss Déborah
Avec une plaisir apparente.
Adrienne
Eh bien, je l'ai vainement prié hier soir, moi !
Mathilde
Tu n'es que sa femme, toi.
Miss Déborah
Is it possible ?
Mathilde
Voilà les maris, mesdames !... Adrienne, quand le tien te refusera quelque chose, tu me l'enverras ; quand le mien voudra se faire prier, je te l'expédierai ; et, grâce à ce chassé-croisé, nous obtiendrons d'eux tout ce que nous voudrons.
Miss Déborah
Très-drôle, en vérité.
Mathilde
Est-ce qu'en Angleterre, Messieurs les maris sont aussi difficiles à... conduire?
Vivement.
Miss Déborah
Oh ! En Angleterre le... la... disez-moi le mot que je veux dire... L'administration — j'ai trouvé le mot — l'administration du mariage était différente ; c'étaient les maris qui ordonnaient tojors, et les femmes qui obéissaient tojors.
Adrienne
Ah!
Regardant sa montre.
Mathilde
Voilà pourquoi Miss Déborah reste garçon et voyage comme un garçon. À propos, tu sais que tu n'as plus qu'une heure ?
Miss Déborah
Vôlez-vous que nous aidions vous ?
Mathilde
C'est cela. Moi, j'emballe la toilette.
Flairant le sac.
Miss Déborah
Moa, je vais fermer cette petite sac. ... qui contient les provisions de bouche. Ces petites croquettes de chocolat, ils embaumaient.
Adrienne
À votre service, Miss Déborah.
Elle croque, la trouve à son goût et dit :
Miss Déborah
Thank you !... Je prenais une. No, deux...
Mathilde
Qu'est-ce que tu as donc fourré dans ce coffret ? Ah ! Gageons que ce sont les fameuses dentelles de Madame Salomon !
Adrienne
Hélas ! Je ne les emporte pas, ma pauvre amie.
Mathilde
Tu n'emportes pas de dentelles ! Mais qu'est-ce que tu es venue faire en Belgique alors ?
Adrienne
C'est Gaston qui s'est opposé...
Mathilde
Ton mari ? De quoi se mêle-t-il ? Est-ce que nos dentelles regardent nos maris ?
Adrienne
Il a prétendu que je me les ferais confisquer à la douane.
Mathilde
Allons donc !
Miss Déborah
Je défie bien les gendarmes de découvrir les miennes, parce que j'en avais entortillé moa comme une momie d'Égypte.
Mathilde
Le fait est, ma chère, que Miss Déborah en est littéralement emmaillotée.
Adrienne
Et puis Gaston a invoqué la morale, les principes. Il soutient que je volerais l'État.
Mathilde
Peuh ! Voler l'État n'est pas voler d'abord. Qu'est-ce que c'est que cela, l'État ? Je ne connais pas ce monsieur-là, moi. L'État, c'est moi, c'est toi, c'est nous, et l'on ne se vole pas soi-même... Il n'a pas le sens commun, ton mari... Veux-tu que j'aille lui parler, moi ?
Adrienne
C'est inutile. Gaston m'a offert ces malheureuses dentelles.
Mathilde
Eh bien ! Alors ?
Adrienne
Mais à la condition qu'il en paierait les droits d'entrée.
Mathilde
Payer l'entrée !.. Ce n'est plus drôle.
Adrienne
C'est justement ce que je me suis dit.
Mathilde
La contrebande double le plaisir que l'on a de porter des dentelles.
Miss Déborah
Tandis que le droit d'entrée double le prix d'achat.
Adrienne
Aussi est-ce moi qui ai renoncé...
Mathilde
Ces maris sont insupportables.
Adrienne
N'accuse pas le mien. Il m'a comblée d'éloges.
Mathilde
Tiens ! Tiens !
Adrienne
Il m'a comparée à Alexandre, ma chère !
Miss Déborah
Le roi de Macédoine ?
Adrienne
Il paraît qu'Alexandre s'est vaincu lui-même dans je ne sais quelle circonstance.
Mathilde
Attends donc ! Mais ton histoire m'en rappelle une autre... Oh ! Le traître !
Adrienne
Qu'as-tu donc ?
Mathilde
J'ai... que j'entrevois une horrible machination. J'ai... que tu as été dupe de ton mari, ma pauvre enfant !
Adrienne
Ah !
Miss Déborah
Oh !
Mathilde
Comme je l'ai été du mien en pareille circonstance.
Adrienne
Que veux-tu dire ?
Miss Déborah
Oh ! Yes ; que volez-vous dire ?
Mathilde
Écoutez mon histoire et profitez : C'était pendant les premiers jours de mon mariage ; nous faisions notre voyage classique, mon mari et moi, et nous revenions de Belgique, comme aujourd'hui. Naturellement, je voulais rapporter des flots de dentelles ; mais mon seigneur et maître s'y opposa sous prétexte de morale, de principes internationaux ; que sais-je ? J'étais simplette alors, je cédai.
Adrienne
Comme moi.
Miss Déborah
Ces Françaises n'avaient pas de caractère.
Mathilde
Et savez-vous ce qui nous arriva à la frontière ?.. Nous fûmes pris en fraude.
Adrienne
Comment, puisque... ?
Mathilde
Les douaniers s'emparèrent d'une jolie provision de cigares que mon mari essayait de passer dans sa casquette de voyage... une casquette ouatée, haute de cela, ma chère, un véritable bonnet persan.
Miss Déborah
Et c'est lui qui vous recommandait le probité !
Adrienne
Quelle horreur !
Mathilde
Voilà les hommes !
Adrienne
Ah ! Gaston est incapable...
Mathilde
Innocente ! Laisse-moi donc finir mon histoire : pendant le voyage (avant l'accident des cigares, bien entendu), mon traître d'époux ne tarissait pas d'éloges sur ma noble conduite.
Adrienne
Ah !
Mathilde
Il me comparait à César... Toi, c'était Alexandre ; moi, c'était César. Crois-tu maintenant que ton Gaston se soit moqué de toi ?
Miss Déborah
C'était bien présumable.
Adrienne
Si je le soupçonnais !
Mathilde
Soupçonne-le, et emporte tes dentelles. N'en dis rien à ton tyran aujourd'hui, et demain, quand tu les lui montreras, il sera le premier à rire et à te complimenter sur ton acquisition.
à droite
Voix D'un Domestique
Madame Salomon demande à parler à Madame.
Miss Déborah
Elle venait à propos.
Mathilde
Faites entrer Madame Salomon.
Adrienne
Oh ! Non !
Mathilde
Enfant, va !
Montrant la porte de gauche.
Adrienne
Je dis non, pas ici. Gaston est à côté et peut venir d'un moment à l'autre.
À la cantonade.
À Adrienne.
Mathilde
Ah ! Très bien. Faites entrer Madame Salomon dans le salon. Et allons admirer ses merveilles.
Adrienne
Je ne sais pas si je dois...
Elles sortent par la droite.
Mathilde
Allons ! Viens donc.
Elle suit Mathilde et Adrienne.
Miss Déborah
Elle entortillera elle comme moa.
Deuxième Tableau
Scène 1
Deuxième Douanier, Une Vieille Dame, Adrienne, Miss Déborah, Tous, Gaston
Les voyageurs entrent par la droite.
à la table de droite
Deuxième Douanier
Par ici, messieurs les voyageurs. Veuillez reconnaître vos bagages.
Une Vieille Dame
Voilà les miens.
Adrienne
Voilà mes malles.
Miss Déborah
Et moa le mienne.
Tous ouvrent leurs malles ; le premier douanier commence à visiter les malles d'Adrienne.
appelant
Tous
Monsieur l'employé ! Monsieur l'employé !
Une Vieille Dame
Moi, d'abord.
Miss Déborah
Pourquoi vous d'abord, Madame ?
Une Vieille Dame
Parce que j'avais appelé Monsieur avant vous, madame.
Miss Déborah
Je vous demande pardon, Madame !
Une Vieille Dame
Mais, Madame !
Miss Déborah
Vous disez, Madame?
Changeant d'idée.
Appelant.
Une Vieille Dame
Je vous dis, madame... Eh bien ! Où est Théodore ? Théodore ! Mon Dieu ! Où est Théodore ?
Gaston
Madame a perdu son mari ?
Une Vieille Dame
Plaît-il, Monsieur ?
Gaston
Je vous demande si vous avez perdu Monsieur votre mari.
Une Vieille Dame
Hélas ! Monsieur, depuis dix-sept ans.
L'aboiement d'un petit chien se fait entendre dans la salle voisine.
Gaston
Qu'est-ce qu'elle chante ?
À la cantonade.
Une Vieille Dame
Ah ! Le voilà ! Je suis à toi, mon chéri.
Gaston
Alors Théodore n'est pas Monsieur votre mari ?...
Une Vieille Dame
C'est mon chien, Monsieur ; mon seul ami sur cette terre.
Deuxième Douanier
Un drôle de nom pour un chien !
Une Vieille Dame
Ce nom est toute une histoire, Monsieur l'employé : j'avais seize ans...
Deuxième Douanier
Seize ans !... Votre chien a donc soixante ans.
Une Vieille Dame
Permettez... Vous ne me laissez pas achever.
Deuxième Douanier
Si vous croyez que j'ai le temps d'écouter vos histoires... Vous n'avez rien à déclarer ?
Une Vieille Dame
Vous pouvez me fouiller, je me livre à vous, Monsieur.
Visitant toujours sa malle.
Deuxième Douanier
Je ne vous demande pas cela. Qu'est-ce que c'est que ce paquet résistant ? Ah ! Non, ça se casse.
Une Vieille Dame
Mais c'est le biscuit de Théodore ; vous avez mis en morceaux le biscuit de Théodore.
Deuxième Douanier
Pauvre bête !... Et cet autre objet... résistant, pour le coup ?
Une Vieille Dame
Je vous prie de laisser cela, Monsieur.
Deuxième Douanier
Je vous demande ce que c'est.
Une Vieille Dame
Vous voyez bien que c'est une... un...
Deuxième Douanier
Un quoi ?
Une Vieille Dame
Mais c'est un objet intime, Monsieur.
Il la marque à la craie et ouvre la malle de miss Déborah.
Deuxième Douanier
Ah ! Il fallait donc le dire tout de suite. Vous pouvez emporter votre malle.
Au public.
Nouvel aboiement.
À la cantonade.
Elle sort en emportant sa malle.
Une Vieille Dame
Quel butor ! N'importe, j'ai passé mes dentelles. Me voilà, mon trésor, me voilà !
Scène Deuxième
Adrienne, Gaston, Deuxième Douanier, Miss Déborah, Premier Douanier, Mathilde
Adrienne
Voilà une dame qui a passé ses dentelles.
Gaston
Elles ne la rajeuniront pas.
Deuxième Douanier
Votre malle ne contient pas d'objets soumis au droit ?
Miss Déborah
Pas la plus petite chose, Monsieur.
Deuxième Douanier
Qu'est-ce que je sens là ?
Miss Déborah
C'était mon révolver, Monsieur.
Deuxième Douanier
Ah ! Ah ! Et vous n'avez rien sur vous... sous ce waterproof ?
Miss Déborah
Ne touchez pas, Monsieur, je vous défends de toucher... Il y a des femmes chargées de cette inquisition, je suppose.
Deuxième Douanier
Ah ! Pardon !... Vous pouvez passer.
Haut.
Elle s'assoit sur le banc qui est dans le fond.
Miss Déborah
J'ai passé mes dentelles. Je vous attends.
Adrienne
Miss Déborah passe aussi les siennes.
Gaston
Vous auriez donc pu passer les vôtres... mais je ne l'ai pas voulu.
Elle va ouvrir ses malles.
Adrienne
Voilà !
Changeant de ton.
Haut, appelant le deuxième employé.
Il indique une valise sur la table de droite et l'ouvre devant le deuxième douanier, en lui parlant bas.
Gaston
Voilà un reproche qui retentira souvent à mes oreilles, et nul moyen de l'éviter. Mais si, il y a un moyen... c'est d'attirer sur Adrienne l'attention de messieurs les douaniers... C'est même de la faire fouiller légèrement, puisque je suis sûr qu'elle n'a pas de dentelles. De la sorte, je lui démontre qu'elle a bien fait de n'en pas emporter, et j'assure le repos de mon hiver. Eh ! Monsieur l'employé, cette valise est à moi.
Adrienne
Je puis refermer cette malle ?
Premier Douanier
Oui, madame.
Mathilde
À mon tour.
Premier Douanier
Madame n'a rien à déclarer?
Mathilde
J'ai à déclarer que cette cérémonie est bien ennuyeuse.
Deuxième Douanier
Madame aime à rire. Aurait-elle l'obligeance de me dire quel est ce petit paquet long et mou ?
Mathilde
Ce sont mes nattes, Monsieur.
Galamment.
Il reboucle la malle de Mathilde.
Deuxième Douanier
Ah !... Madame n'en a pourtant pas besoin.
Bas, à Adrienne.
Riant.
Mathilde
Hein ! Je crois qu'il me fait des compliments. Ces choses-là n'arrivent qu'à moi.
Adrienne
Folle !
Mathilde
Pas si folle ! Je passerai mes dentelles.
Premier Douanier
Madame peut faire enlever sa malle.
Elle s'assoit sur le banc.
Mathilde
L'avais-je dit ?... Je t'attends.
Deuxième Douanier
Ainsi vous pensez que cette dame ?...
Gaston
Je ne pense rien. Je dis seulement que vous votre service mollement.
Il se rapproche d'Adrienne.
Deuxième Douanier
Oui-da ; serait-ce un inspecteur ?... Ouvrons l'oeil.
Adrienne
Mes malles sont à remporter.
Il ouvre la malle et bouleverse les objets qu'elle contient.
Deuxième Douanier
Pardon, Madame, celle-ci n'a pas été visitée.
Adrienne
Hein !... Mais... Prenez donc garde. Vous saccagez toutes mes affaires...
Deuxième Douanier
Je fais mon devoir, Madame.
Elle veut refermer sa malle et pince les doigts du douanier.
Adrienne
Eh bien ! Vous avez tout vu, n'est-ce pas ?
Deuxième Douanier
Un instant, Madame. Comme vous êtes pressée !
Adrienne
Votre inspection est terminée, j'imagine ?
Il l'examine.
Deuxième Douanier
Terminée... terminée... Madame est vêtue bien chaudement pour le mois de juillet.
Adrienne
Je suis vêtue comme il me plaît.
Il va parler bas au premier douanier.
Deuxième Douanier
C'est ce que les surveillantes examineront tout à l'heure.
Adrienne
Qu'est-ce qu'il dit ?
Gaston
Cela va bien.
Adrienne
Est-ce qu'on va me fouiller ?
Deuxième Douanier
Qu'avez-vous donc, Madame ? Vous êtes toute tremblante.
Bas à Mathilde.
Elle s'appuie sur Mathilde.
Adrienne
Moi, pas du tout ! Je ne me sens pas bien.
Mathilde
Adrienne !... Mais elle se trouve mal.
Miss Déborah
Respirez cet flacon et reprenez votre sentiment.
Gaston
Qu'a-t-elle donc ?
Il lui prend la main comme pour la ranimer. Adrienne retire vivement la main.
Deuxième Douanier
Mais remettez-vous, Madame, remettez-vous !
Adrienne
Laissez-moi.
Adrienne chancelle. Mathilde et Miss Déborah la soutiennent.
Deuxième Douanier
Qu'est-ce que c'est que cela ? De la dentelle magnifique !
Haut.
Gaston
Comment ! Elle en avait ! Tu en avais !
Adrienne
Pardonne-moi, Gaston.
Deuxième Douanier
Tiens, ils se connaissent !
Mathilde
Soyez indulgent, Monsieur ; c'est moi qui suis la plus coupable.
Miss Déborah
C'est nous qui avons entraîné cette pauvre petite en péché.
Deuxième Douanier
Comment, Monsieur, vous connaissez cette dame et c'est vous qui m'avez expédié !...
Gaston
Silence !
Adrienne
C'est vous qui m'avez dénoncée ?
Gaston
Est-ce que je savais, moi ? Est-ce que je pouvais supposer que vous étiez couverte de dentelles, après les promesses que vous m'aviez faites ?
Mathilde
Mais on n'est pas bête comme cela.
À Gaston.
Miss Déborah
C'était stioupide ! Vous vous êtes conduit comme...
Gaston
Comme un imbécile, je le sais bien... mais, encore une fois, je ne pouvais croire qu'Adrienne...
Deuxième Douanier
Moi, je la trouve drôle.
Elle montre Adrienne.
Mathilde
Allons, Monsieur de Gensac, nous sommes tous coupables, nous... Elle, vous, vous surtout.
Adrienne
Oh ! Non ! Moi surtout.
Miss Déborah
Eh bien ! Alors, nous devons nous pardonner les uns aux autres.
Deuxième Douanier
Monsieur !
À Adrienne.
Il offre son bras à Adrienne et sort avec elle par la gauche, en suivant le douanier.
Gaston
Et payer l'amende. Venez, petite criminelle.
Miss Déborah
Ces Françaises, ils savaient pas voyager ! Si elle avait entortillé elle, comme moa...
Mathilde
Elle aurait entortillé les douaniers.
Elles sortent.
Miss Déborah
Mais elle n'a pas voulu entortiller elle.