Comédie · 1878 · 2 actes

Retour de bruxelles

d’Eugène Verconsin

Représentation
≈ 18 min
Distribution
4 femmes, 1 homme
Répliques
246
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Adrienne F 75 ≈ 5 min 4
Mathilde F 44 ≈ 4 min 2
Gaston H 42 ≈ 4 min 2
Miss Déborah F 34 ≈ 2 min 3
Deuxième Douanier N 29 ≈ 2 min 2
Une Vieille Dame F 17 ≈ 1 min 1
Premier Douanier N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Premier TableauDeuxième Tableau
Adrienne
Mathilde absentabsentabsentabsent
Gaston absentabsentabsent
Miss Déborah absentabsentabsent
Deuxième Douanier absentabsentabsentabsent
Une Vieille Dame absentabsentabsentabsentabsent
Premier Douanier absentabsentabsentabsentabsent
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Premier Tableau

Scène 1

Adrienne

Parlé.

Elle sonne, met sa lettre sous enveloppe et écrit l'adresse.

Haut.

Elle se lève et va à la porte de gauche, à la cantonade.

Adrienne

« Apportez-moi vos dentelles au reçu de ma lettre, nous partons ce soir. » Nous ne partons que demain, mais je suis plus sûre ainsi d'avoir ces jolies dentelles. Madame Salomon... Là !... Eh bien ! Personne. N'entendez-vous pas ? Portez cette lettre.

Scène Deuxième

Gaston, Adrienne

Gaston

Soyez satisfaite, ma chère. Je renonce à visiter la galerie du Baron Van Berg et nous quittons Bruxelles aujourd'hui, avec vos amies, Madame Drançay et miss Déborah.

Adrienne

Enfin, vous vous décidez ! Mais je ne vous remercie pas. Vous vous êtes trop fait prier. À quelle heure le départ ?

Il dépose son chapeau sur la table du fond.

Gaston

À six heures.

Adrienne

J'ai juste le temps de fermer mes malles.

Gaston

Ah ! Vous avez raison de les mettre au pluriel ; vous devez emporter là une partie de la Belgique.

Adrienne

Et de la Hollande, Monsieur... Il me reste même une dernière emplette à faire.

Gaston

Encore !

Adrienne

Rassurez-vous ; celle-là prendra peu de place dans nos bagages.

Gaston

Allons, tant mieux !

Adrienne

Attendu que ce sont de mignonnes dentelles...

Affectant l'accent belge.

Gaston

Dont les droits d'entrée sont exorbitants... Savez-vous ?

Imitant Gaston.

Adrienne

Mais j'entends bien ne pas les payer, ces affreux droits... Savez-vous ?

Gaston

Ah oui ! Et passer votre marchandise en contrebande ?

Adrienne

Tout simplement.

Gaston

Pour vous faire prendre à la douane, et nous infliger l'humiliation d'une condamnation pour fraude. Grand merci, ma chère amie !

Adrienne

Je ne ferai rien prendre du tout, Monsieur ; je passerai mes dentelles à la barbe de Messieurs les douaniers, comme les ont déjà passées Mesdames Reynold, Deligny ; comme les passeront miss Déborah et Mathilde.

Gaston

C'est cela, vive la fraude ! Vive le fruit défendu ! Ô les femmes !

Adrienne

Vive une pauvre petite fantaisie, Monsieur !

Gaston

Mais ta petite fantaisie ne te mène à rien moins qu'à renverser tous les principes établis, à voler l'État, malheureuse !

Adrienne

Turlututu ! Je ne vole rien du tout, et je me moque de vos principes.

Gaston

Tu te moques... Mais alors tu deviens une créature subversive, ma chère amie... Mais vous êtes une révolutionnaire, Madame !

Adrienne

Je suis libre échangiste, voilà tout.

Gaston

Plaît-il ?

Adrienne

Comme vous disiez hier soir, dans cette discussion qui nous a tant ennuyées, ces dames et moi, je suis pour la libre circulation des marchandises... et des dentelles.

Gaston

Soit ; mais tant que la loi qui prohibe la libre circulation n'est pas abolie, tu dois la respecter... et ne pas emporter tes dentelles.

Adrienne

C'est-à-dire que vous me condamnez à m'en aller, cet hiver, dans le monde, comme une pauvre Cendrillon, tandis que toutes mes amies seront resplendissantes.

Gaston

Grand bébé, va !

Adrienne

Des injures, à présent ! Ah ! L'on voit bien que nous avons déjà une année de mariage.

Gaston

À quoi voit-on cela ?

Adrienne

Mais au peu de souci que vous avez aujourd'hui de faire plaisir à votre femme.

Gaston

Pardon, ma chère, pardon ! Je vous prie de nous éviter une sotte mésaventure ; mais, si votre bonheur est sérieusement attaché à la possession de quelques mètres de dentelles, c'est moi qui vais, de ce pas, les acheter.

Adrienne

Hein ?

Il reprend son chapeau.

Gaston

Mais à une condition, c'est que j'en payerai les droits d'entrée.

Elle passe à droite.

Adrienne

Oh ! Alors, ce n'est plus amusant.

Gaston

Où demeure le marchand ?

Adrienne

Reste, Gaston.

Gaston

Plaît-il ?

Adrienne

J'ai eu tort ; ne parlons plus d'un caprice auquel je renonce.

Gaston

Puisque c'est moi qui t'offre...

Adrienne

Je t'en sais gré, mais...

Gaston

Ignores-tu le proverbe ? L'homme propose et la femme... accepte.

À part.

Adrienne

La femme refuse, Monsieur, quand elle est raisonnable... Et qu'à ce prix-là, elle peut avoir toutes les dentelles du monde à Paris.

Gaston

Quoi, vraiment ?

Adrienne

Allez faire vos malles.

Gaston

Tout de bon ?

Adrienne

Allez donc !

Gaston

Je m'en vais, mais je sors pénétré d'admiration.

Adrienne

Il va se moquer de moi, à présent.

Gaston

Me moquer, quand tu viens de gagner la plus belle des victoires, celle qu'on remporte sur soi-même !

Adrienne

Sortez, mauvais plaisant.

Gaston

C'est-à-dire qu'Alexandre lui-même, après la bataille d'Arbelles...

Adrienne

Voulez-vous bien vous taire !

Gaston

Alexandre n'en a jamais fait autant.

Scène 3

Adrienne

Elle va pour s'asseoir. On frappe à la porte de droite.

La porte s'ouvre.

Adrienne

Dépassons donc Alexandre et donnons contre-ordre à Madame Salomon, la plus redoutable tentatrice des Flandres... Entrez... Mathilde ! Et Miss Déborah !

Scène 4

Miss Déborah, Adrienne, Mathilde, Voix D'un Domestique

Miss Déborah

Bonjour, Madame.

À Miss Déborah.

Adrienne

Es-tu gentille ! Vous êtes bien, chère miss ?

Miss Déborah

Thank you, très bien.

Mathilde

Nous venons t'apprendre une bonne nouvelle ; nous partons toutes trois ensemble.

Adrienne

Je sais.

Miss Déborah

Ce sera très-charmant.

Mathilde

Nous venons de rencontrer ton mari aux galeries Saint-Hubert, et nous l'avons décidé à avancer son départ.

Adrienne

Et il a cédé sans résistance ?

Mathilde

Sans la moindre résistance.

Miss Déborah

Avec une plaisir apparente.

Adrienne

Eh bien, je l'ai vainement prié hier soir, moi !

Mathilde

Tu n'es que sa femme, toi.

Miss Déborah

Is it possible ?

Mathilde

Voilà les maris, mesdames !... Adrienne, quand le tien te refusera quelque chose, tu me l'enverras ; quand le mien voudra se faire prier, je te l'expédierai ; et, grâce à ce chassé-croisé, nous obtiendrons d'eux tout ce que nous voudrons.

Miss Déborah

Très-drôle, en vérité.

Mathilde

Est-ce qu'en Angleterre, Messieurs les maris sont aussi difficiles à... conduire?

Vivement.

Miss Déborah

Oh ! En Angleterre le... la... disez-moi le mot que je veux dire... L'administration — j'ai trouvé le mot — l'administration du mariage était différente ; c'étaient les maris qui ordonnaient tojors, et les femmes qui obéissaient tojors.

Adrienne

Ah!

Regardant sa montre.

Mathilde

Voilà pourquoi Miss Déborah reste garçon et voyage comme un garçon. À propos, tu sais que tu n'as plus qu'une heure ?

Miss Déborah

Vôlez-vous que nous aidions vous ?

Mathilde

C'est cela. Moi, j'emballe la toilette.

Flairant le sac.

Miss Déborah

Moa, je vais fermer cette petite sac. ... qui contient les provisions de bouche. Ces petites croquettes de chocolat, ils embaumaient.

Adrienne

À votre service, Miss Déborah.

Elle croque, la trouve à son goût et dit :

Miss Déborah

Thank you !... Je prenais une. No, deux...

Mathilde

Qu'est-ce que tu as donc fourré dans ce coffret ? Ah ! Gageons que ce sont les fameuses dentelles de Madame Salomon !

Adrienne

Hélas ! Je ne les emporte pas, ma pauvre amie.

Mathilde

Tu n'emportes pas de dentelles ! Mais qu'est-ce que tu es venue faire en Belgique alors ?

Adrienne

C'est Gaston qui s'est opposé...

Mathilde

Ton mari ? De quoi se mêle-t-il ? Est-ce que nos dentelles regardent nos maris ?

Adrienne

Il a prétendu que je me les ferais confisquer à la douane.

Mathilde

Allons donc !

Miss Déborah

Je défie bien les gendarmes de découvrir les miennes, parce que j'en avais entortillé moa comme une momie d'Égypte.

Mathilde

Le fait est, ma chère, que Miss Déborah en est littéralement emmaillotée.

Adrienne

Et puis Gaston a invoqué la morale, les principes. Il soutient que je volerais l'État.

Mathilde

Peuh ! Voler l'État n'est pas voler d'abord. Qu'est-ce que c'est que cela, l'État ? Je ne connais pas ce monsieur-là, moi. L'État, c'est moi, c'est toi, c'est nous, et l'on ne se vole pas soi-même... Il n'a pas le sens commun, ton mari... Veux-tu que j'aille lui parler, moi ?

Adrienne

C'est inutile. Gaston m'a offert ces malheureuses dentelles.

Mathilde

Eh bien ! Alors ?

Adrienne

Mais à la condition qu'il en paierait les droits d'entrée.

Mathilde

Payer l'entrée !.. Ce n'est plus drôle.

Adrienne

C'est justement ce que je me suis dit.

Mathilde

La contrebande double le plaisir que l'on a de porter des dentelles.

Miss Déborah

Tandis que le droit d'entrée double le prix d'achat.

Adrienne

Aussi est-ce moi qui ai renoncé...

Mathilde

Ces maris sont insupportables.

Adrienne

N'accuse pas le mien. Il m'a comblée d'éloges.

Mathilde

Tiens ! Tiens !

Adrienne

Il m'a comparée à Alexandre, ma chère !

Miss Déborah

Le roi de Macédoine ?

Adrienne

Il paraît qu'Alexandre s'est vaincu lui-même dans je ne sais quelle circonstance.

Mathilde

Attends donc ! Mais ton histoire m'en rappelle une autre... Oh ! Le traître !

Adrienne

Qu'as-tu donc ?

Mathilde

J'ai... que j'entrevois une horrible machination. J'ai... que tu as été dupe de ton mari, ma pauvre enfant !

Adrienne

Ah !

Miss Déborah

Oh !

Mathilde

Comme je l'ai été du mien en pareille circonstance.

Adrienne

Que veux-tu dire ?

Miss Déborah

Oh ! Yes ; que volez-vous dire ?

Mathilde

Écoutez mon histoire et profitez : C'était pendant les premiers jours de mon mariage ; nous faisions notre voyage classique, mon mari et moi, et nous revenions de Belgique, comme aujourd'hui. Naturellement, je voulais rapporter des flots de dentelles ; mais mon seigneur et maître s'y opposa sous prétexte de morale, de principes internationaux ; que sais-je ? J'étais simplette alors, je cédai.

Adrienne

Comme moi.

Miss Déborah

Ces Françaises n'avaient pas de caractère.

Mathilde

Et savez-vous ce qui nous arriva à la frontière ?.. Nous fûmes pris en fraude.

Adrienne

Comment, puisque... ?

Mathilde

Les douaniers s'emparèrent d'une jolie provision de cigares que mon mari essayait de passer dans sa casquette de voyage... une casquette ouatée, haute de cela, ma chère, un véritable bonnet persan.

Miss Déborah

Et c'est lui qui vous recommandait le probité !

Adrienne

Quelle horreur !

Mathilde

Voilà les hommes !

Adrienne

Ah ! Gaston est incapable...

Mathilde

Innocente ! Laisse-moi donc finir mon histoire : pendant le voyage (avant l'accident des cigares, bien entendu), mon traître d'époux ne tarissait pas d'éloges sur ma noble conduite.

Adrienne

Ah !

Mathilde

Il me comparait à César... Toi, c'était Alexandre ; moi, c'était César. Crois-tu maintenant que ton Gaston se soit moqué de toi ?

Miss Déborah

C'était bien présumable.

Adrienne

Si je le soupçonnais !

Mathilde

Soupçonne-le, et emporte tes dentelles. N'en dis rien à ton tyran aujourd'hui, et demain, quand tu les lui montreras, il sera le premier à rire et à te complimenter sur ton acquisition.

à droite

Voix D'un Domestique

Madame Salomon demande à parler à Madame.

Miss Déborah

Elle venait à propos.

Mathilde

Faites entrer Madame Salomon.

Adrienne

Oh ! Non !

Mathilde

Enfant, va !

Montrant la porte de gauche.

Adrienne

Je dis non, pas ici. Gaston est à côté et peut venir d'un moment à l'autre.

À la cantonade.

À Adrienne.

Mathilde

Ah ! Très bien. Faites entrer Madame Salomon dans le salon. Et allons admirer ses merveilles.

Adrienne

Je ne sais pas si je dois...

Elles sortent par la droite.

Mathilde

Allons ! Viens donc.

Elle suit Mathilde et Adrienne.

Miss Déborah

Elle entortillera elle comme moa.

Deuxième Tableau

Scène 1

Deuxième Douanier, Une Vieille Dame, Adrienne, Miss Déborah, Tous, Gaston

Les voyageurs entrent par la droite.

à la table de droite

Deuxième Douanier

Par ici, messieurs les voyageurs. Veuillez reconnaître vos bagages.

Une Vieille Dame

Voilà les miens.

Adrienne

Voilà mes malles.

Miss Déborah

Et moa le mienne.

Tous ouvrent leurs malles ; le premier douanier commence à visiter les malles d'Adrienne.

appelant

Tous

Monsieur l'employé ! Monsieur l'employé !

Une Vieille Dame

Moi, d'abord.

Miss Déborah

Pourquoi vous d'abord, Madame ?

Une Vieille Dame

Parce que j'avais appelé Monsieur avant vous, madame.

Miss Déborah

Je vous demande pardon, Madame !

Une Vieille Dame

Mais, Madame !

Miss Déborah

Vous disez, Madame?

Changeant d'idée.

Appelant.

Une Vieille Dame

Je vous dis, madame... Eh bien ! Où est Théodore ? Théodore ! Mon Dieu ! Où est Théodore ?

Gaston

Madame a perdu son mari ?

Une Vieille Dame

Plaît-il, Monsieur ?

Gaston

Je vous demande si vous avez perdu Monsieur votre mari.

Une Vieille Dame

Hélas ! Monsieur, depuis dix-sept ans.

L'aboiement d'un petit chien se fait entendre dans la salle voisine.

Gaston

Qu'est-ce qu'elle chante ?

À la cantonade.

Une Vieille Dame

Ah ! Le voilà ! Je suis à toi, mon chéri.

Gaston

Alors Théodore n'est pas Monsieur votre mari ?...

Une Vieille Dame

C'est mon chien, Monsieur ; mon seul ami sur cette terre.

Deuxième Douanier

Un drôle de nom pour un chien !

Une Vieille Dame

Ce nom est toute une histoire, Monsieur l'employé : j'avais seize ans...

Deuxième Douanier

Seize ans !... Votre chien a donc soixante ans.

Une Vieille Dame

Permettez... Vous ne me laissez pas achever.

Deuxième Douanier

Si vous croyez que j'ai le temps d'écouter vos histoires... Vous n'avez rien à déclarer ?

Une Vieille Dame

Vous pouvez me fouiller, je me livre à vous, Monsieur.

Visitant toujours sa malle.

Deuxième Douanier

Je ne vous demande pas cela. Qu'est-ce que c'est que ce paquet résistant ? Ah ! Non, ça se casse.

Une Vieille Dame

Mais c'est le biscuit de Théodore ; vous avez mis en morceaux le biscuit de Théodore.

Deuxième Douanier

Pauvre bête !... Et cet autre objet... résistant, pour le coup ?

Une Vieille Dame

Je vous prie de laisser cela, Monsieur.

Deuxième Douanier

Je vous demande ce que c'est.

Une Vieille Dame

Vous voyez bien que c'est une... un...

Deuxième Douanier

Un quoi ?

Une Vieille Dame

Mais c'est un objet intime, Monsieur.

Il la marque à la craie et ouvre la malle de miss Déborah.

Deuxième Douanier

Ah ! Il fallait donc le dire tout de suite. Vous pouvez emporter votre malle.

Au public.

Nouvel aboiement.

À la cantonade.

Elle sort en emportant sa malle.

Une Vieille Dame

Quel butor ! N'importe, j'ai passé mes dentelles. Me voilà, mon trésor, me voilà !

Scène Deuxième

Adrienne, Gaston, Deuxième Douanier, Miss Déborah, Premier Douanier, Mathilde

Adrienne

Voilà une dame qui a passé ses dentelles.

Gaston

Elles ne la rajeuniront pas.

Deuxième Douanier

Votre malle ne contient pas d'objets soumis au droit ?

Miss Déborah

Pas la plus petite chose, Monsieur.

Deuxième Douanier

Qu'est-ce que je sens là ?

Miss Déborah

C'était mon révolver, Monsieur.

Deuxième Douanier

Ah ! Ah ! Et vous n'avez rien sur vous... sous ce waterproof ?

Miss Déborah

Ne touchez pas, Monsieur, je vous défends de toucher... Il y a des femmes chargées de cette inquisition, je suppose.

Deuxième Douanier

Ah ! Pardon !... Vous pouvez passer.

Haut.

Elle s'assoit sur le banc qui est dans le fond.

Miss Déborah

J'ai passé mes dentelles. Je vous attends.

Adrienne

Miss Déborah passe aussi les siennes.

Gaston

Vous auriez donc pu passer les vôtres... mais je ne l'ai pas voulu.

Elle va ouvrir ses malles.

Adrienne

Voilà !

Changeant de ton.

Haut, appelant le deuxième employé.

Il indique une valise sur la table de droite et l'ouvre devant le deuxième douanier, en lui parlant bas.

Gaston

Voilà un reproche qui retentira souvent à mes oreilles, et nul moyen de l'éviter. Mais si, il y a un moyen... c'est d'attirer sur Adrienne l'attention de messieurs les douaniers... C'est même de la faire fouiller légèrement, puisque je suis sûr qu'elle n'a pas de dentelles. De la sorte, je lui démontre qu'elle a bien fait de n'en pas emporter, et j'assure le repos de mon hiver. Eh ! Monsieur l'employé, cette valise est à moi.

Adrienne

Je puis refermer cette malle ?

Premier Douanier

Oui, madame.

Mathilde

À mon tour.

Premier Douanier

Madame n'a rien à déclarer?

Mathilde

J'ai à déclarer que cette cérémonie est bien ennuyeuse.

Deuxième Douanier

Madame aime à rire. Aurait-elle l'obligeance de me dire quel est ce petit paquet long et mou ?

Mathilde

Ce sont mes nattes, Monsieur.

Galamment.

Il reboucle la malle de Mathilde.

Deuxième Douanier

Ah !... Madame n'en a pourtant pas besoin.

Bas, à Adrienne.

Riant.

Mathilde

Hein ! Je crois qu'il me fait des compliments. Ces choses-là n'arrivent qu'à moi.

Adrienne

Folle !

Mathilde

Pas si folle ! Je passerai mes dentelles.

Premier Douanier

Madame peut faire enlever sa malle.

Elle s'assoit sur le banc.

Mathilde

L'avais-je dit ?... Je t'attends.

Deuxième Douanier

Ainsi vous pensez que cette dame ?...

Gaston

Je ne pense rien. Je dis seulement que vous votre service mollement.

Il se rapproche d'Adrienne.

Deuxième Douanier

Oui-da ; serait-ce un inspecteur ?... Ouvrons l'oeil.

Adrienne

Mes malles sont à remporter.

Il ouvre la malle et bouleverse les objets qu'elle contient.

Deuxième Douanier

Pardon, Madame, celle-ci n'a pas été visitée.

Adrienne

Hein !... Mais... Prenez donc garde. Vous saccagez toutes mes affaires...

Deuxième Douanier

Je fais mon devoir, Madame.

Elle veut refermer sa malle et pince les doigts du douanier.

Adrienne

Eh bien ! Vous avez tout vu, n'est-ce pas ?

Deuxième Douanier

Un instant, Madame. Comme vous êtes pressée !

Adrienne

Votre inspection est terminée, j'imagine ?

Il l'examine.

Deuxième Douanier

Terminée... terminée... Madame est vêtue bien chaudement pour le mois de juillet.

Adrienne

Je suis vêtue comme il me plaît.

Il va parler bas au premier douanier.

Deuxième Douanier

C'est ce que les surveillantes examineront tout à l'heure.

Adrienne

Qu'est-ce qu'il dit ?

Gaston

Cela va bien.

Adrienne

Est-ce qu'on va me fouiller ?

Deuxième Douanier

Qu'avez-vous donc, Madame ? Vous êtes toute tremblante.

Bas à Mathilde.

Elle s'appuie sur Mathilde.

Adrienne

Moi, pas du tout ! Je ne me sens pas bien.

Mathilde

Adrienne !... Mais elle se trouve mal.

Miss Déborah

Respirez cet flacon et reprenez votre sentiment.

Gaston

Qu'a-t-elle donc ?

Il lui prend la main comme pour la ranimer. Adrienne retire vivement la main.

Deuxième Douanier

Mais remettez-vous, Madame, remettez-vous !

Adrienne

Laissez-moi.

Adrienne chancelle. Mathilde et Miss Déborah la soutiennent.

Deuxième Douanier

Qu'est-ce que c'est que cela ? De la dentelle magnifique !

Haut.

Gaston

Comment ! Elle en avait ! Tu en avais !

Adrienne

Pardonne-moi, Gaston.

Deuxième Douanier

Tiens, ils se connaissent !

Mathilde

Soyez indulgent, Monsieur ; c'est moi qui suis la plus coupable.

Miss Déborah

C'est nous qui avons entraîné cette pauvre petite en péché.

Deuxième Douanier

Comment, Monsieur, vous connaissez cette dame et c'est vous qui m'avez expédié !...

Gaston

Silence !

Adrienne

C'est vous qui m'avez dénoncée ?

Gaston

Est-ce que je savais, moi ? Est-ce que je pouvais supposer que vous étiez couverte de dentelles, après les promesses que vous m'aviez faites ?

Mathilde

Mais on n'est pas bête comme cela.

À Gaston.

Miss Déborah

C'était stioupide ! Vous vous êtes conduit comme...

Gaston

Comme un imbécile, je le sais bien... mais, encore une fois, je ne pouvais croire qu'Adrienne...

Deuxième Douanier

Moi, je la trouve drôle.

Elle montre Adrienne.

Mathilde

Allons, Monsieur de Gensac, nous sommes tous coupables, nous... Elle, vous, vous surtout.

Adrienne

Oh ! Non ! Moi surtout.

Miss Déborah

Eh bien ! Alors, nous devons nous pardonner les uns aux autres.

Deuxième Douanier

Monsieur !

À Adrienne.

Il offre son bras à Adrienne et sort avec elle par la gauche, en suivant le douanier.

Gaston

Et payer l'amende. Venez, petite criminelle.

Miss Déborah

Ces Françaises, ils savaient pas voyager ! Si elle avait entortillé elle, comme moa...

Mathilde

Elle aurait entortillé les douaniers.

Elles sortent.

Miss Déborah

Mais elle n'a pas voulu entortiller elle.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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