Comédie · 1882

Le rideau

d’Eugène Verconsin

Représentation
≈ 13 min
Distribution
1 femme
Répliques
11
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Madame d'Arbois F 6 ≈ 13 min 1
Voix N 4 ≈ 1 min 1
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Le Rideau

Scène 1

Madame d'Arbois, Voix, Voix De Femme

À part.

Elle s'approche de la lampe et regarde l'adresse de la lettre.

Elle revient près de la porte du fond et dit à la cantonade.

Madame d'Arbois

Vous êtes sûre que cette lettre est pour moi ! Je ne suis pourtant à Paris que depuis une heure. Madame d'Arbois. C'est bien moi... Mais je crois reconnaître l'écriture. C'est bien pour moi. Je n'ai plus besoin de vous... Ah ! Vous me monterez du thé demain, à neuf heures.

Voix

Bien, madame.

Elle s'assoit près du guéridon, ouvre la lettre et regarde la signature.

Avec dépit.

Elle lit.

Parlé.

Elle reprend la lettre et lit.

Parlé.

Lisant.

Parlé.

Lisant.

Parlé.

Lisant.

Parlé.

Lisant.

Parlé.

Lisant.

Se levant.

Elle ôte, tout en parlant, son manteau de voyage, son chapeau, ses gants et ses bracelets, qu'elle dépose sur le guéridon.

Riant.

À part.

Continuant.

Elle regarde le rideau de la fenêtre, qui vient de s'agiter.

Souriant.

Le rideau s'agite de nouveau.

Elle s'approche prudemment du rideau.

Plus bas.

S'adressant au rideau.

Elle reprend la lettre.

Lisant.

Elle tourne le feuillet et lit.

Parlé.

Lisant.

Parlé.

Lisant.

Parlé.

Lisant.

Parlé.

Elle montre la fenêtre.

Plus bas.

Elle s'assoit, prend un livre dans son sac et en lit le titre.

Le rejetant.

Elle fouille encore dans son sac.

D'une voix lamentable et s'asseyant.

Elle pleure... puis, comme ranimée par une lueur d'espoir, elle se lève et dit :

S'adressant au rideau.

Silence.

Elle agit en parlant.

Elle pose son sac sur une chaise placée entre le guéridon et la fenêtre.

Silence.

Elle pousse la chaise du côté de la fenêtre.

À part.

Elle met ses mains devant ses yeux. Nouveau silence. Elle regarde et voit que le sac n'a pas été pris.

Avec désespoir.

Affolée de peur et s'agenouillant.

On frappe à la porte au fond.

Madame d'Arbois

Fermons d'abord ma porte... à double tour ; mettons aussi le verrou... Et maintenant, assurons-nous... C'est bien lui. Encore ! « Madame, depuis le jour où vous m'avez pardonné la folie que j'ai commise... » Je lui conseille de me rappeler ce jour-là ! Un audacieux, qui ose pénétrer chez moi, ou plutôt chez ma tante, s'y cacher comme un malfaiteur... Enfin, j'ai pardonné. - « Depuis le jour où vous m'avez pardonné... Vous reconnaîtrez que j'ai tenu ma parole et que j'ai cessé de vous importuner. Mais je n'avais promis ni de cesser de vous aimer, ni de tenter de vous revoir...» Où veut-il en venir ? - « Ne soyez donc pas surprise si, ce matin, j'ai pris, en même temps que vous, le train qui vous emmenait de Chateau-Chinon à Paris... » Comment ! Il était dans le train ! - « Caché discrètement dans un compartiment qui n'était pas le vôtre, hélas !... » Je crois bien ! J'étais montée dans celui des dames seules, où je me suis même terriblement ennuyée. - « J'avais du moins la consolation de penser que je voyageais avec vous, auprès de vous, et que, si un accident arrivait...» Hein ? - « J'aurais peut-être la bonne fortune de périr avec vous... Grand merci ! Ces amoureux ont des idées ! - « Ne soyez pas surprise si, demain, vous rencontrez... à distance respectueuse, rassurez-vous ! L'homme qui vous a voué sa vie entière. - Robert de MONTBRIZAC. » Ah ! Mais cette insistance devient une persécution. Gageons qu'il est descendu comme moi à l'Hôtel de France et que, demain, la première personne qui me saluera dans l'escalier ce sera Monsieur Robert de Montbrizac. Il mériterait que demain, dès l'aube, je quittasse cet hôtel pour un autre... Un autre où l'on ne me connaîtra pas, où l'on n'aura pas pour moi les attentions que je trouve ici, car on est vraiment plein d'attentions pour moi à l'Hôtel de France. Aussi, je m'y sens presque chez moi, et en toute sécurité... Ce qui n'empêche pas que je vais regarder sous mon lit tout à l'heure... Je regarde toujours sous mon lit quand je voyage, depuis le jour où j'ai lu, dans le journal de Château-Chinon, qu'une jeune veuve, comme moi, rentrant le soir dans sa chambre d'hôtel, comme moi, et, prête à se mettre au lit, aperçut, caché sous ce lit, un voleur, qui n'attendait que le moment où elle allait s'endormir pour l'assassiner... Brrr ! Je frissonne quand je songe que, moi aussi, je pourrais trouver un assassin *. Ordinairement j'emmène ma femme de chambre avec moi, quand je m'absente. Mais, ce matin, cette malheureuse Justine ne s'avise-t-elle pas d'être malade ? Je ne pouvais cependant retarder mon voyage, puisqu'il s'agissait du mariage d'une cousine, qui a lieu demain, et j'ai dû partir seule, voyager seule, ce qui n'est pas gai du tout. Monsieur de Montbrizac, mon persécuteur, aurait-il raison, et le veuvage, qui a pourtant de si bons côtés, aurait-il ses inconvénients ?... C'est possible, mais, pour me le prouver, ce monsieur procède par trop cavalièrement... Non, je n'oublierai jamais la singulière façon dont il... m'intenta sa demande en mariage... C'était dans un bal donné par ma tante, à sa maison de campagne. Entre deux valses, Monsieur de Montbrizac s'approche de moi : - « Madame, me dit-il, avec le vif accent du Midi, savez-vous ce que c'est que le coup de foudre ? » Et, comme je ne comprenais pas : - « C'est cet amour subit, irrésistible et diabolique qui s'empare de nous et nous attache, à première vue, à la femme que nous aimerons notre vie entière. Cet amour, Madame, je viens de le ressentir en vous voyant et... j'ai bien l'honneur de vous demander votre main. » - « Ma main ? lui dis-je, stupéfaite ; mais j'ai à peine l'honneur de vous connaître. » - « Parfaitement juste, reprend-il : Robert de Montbrizac, ex-capitaine aux chasseurs d'Afrique, trente-trois ans, un mètre quatre-vingt au-dessus du sol... » Le fait est que c'est un homme superbe. « très brun comme vous pouvez voir... Aimez-vous les bruns, chère madame? » - « Mon mari était blond », hasardai-je. - « Alors je disais bien, vous aimez les bruns... Pour plus amples informations, vous pouvez consulter madame votre tante. Elle m'a connu tout bambin et vous dira que je suis un galant homme. » Et il me quitta en me menaçant d'une prochaine visite. Je partais deux jours après, et je comptais bien ne plus revoir cet original. Ah bien oui ! - Le lendemain, je rentrais de la promenade, très fatiguée. Avant le dîner, je m'étais retirée dans le petit salon pour me reposer. Comme j'étais seule, je m'étais étendue sur le canapé et j'allais m'assoupir, quand un léger bruit me réveille. J'ouvre les yeux et je vois le rideau de la fenêtre se soulever et, derrière ce rideau, monsieur de Montbrizac qui avait osé... Tiens ! On dirait que celui-ci a remué aussi. Est-ce qu'il serait encore là? Ces militaires sont capables de tout... Allons ! Je suis folle et ce rideau n'a pas bougé. Mais si ! Il a remué positivement. Ah !... Le capitaine est là. J'aperçois l'extrémité de ses bottes sous le rideau. - « Ah! voilà qui est impardonnable, monsieur, et je vous préviens que je vais appeler. » - Non ; point de scandale. C'est moi qui serais compromise. Mieux vaut, encore une fois, employer la douceur. La douceur ! Quand je suis furieuse ; quand il pousse la déloyauté jusqu'à m'écrire de me rassurer. Car c'est écrit. - « Rassurez-vous.» - Tiens ! Il y a un post-scriptum... T. S. V. P. - « Un mot encore, madame, qui vous dira à quel point je redoute de vous déplaire. » Quelle impudence! - « Ma première pensée a été de descendre comme vous à l'Hôtel de France. » L'avais-je dit ? - « Mais j'ai résisté à cette pensée. » Hein ! - « Ce n'est que demain, dans l'église où l'on mariera votre parente que j'espère avoir le bonheur de vous entrevoir. » Demain ! Mais alors qui donc est là ? Qui ? Mais un voleur, comme celui de la dame de mon journal. Paris regorge de voleurs en ce moment... Au sec... ! Non, si j'appelle, il va se précipiter sur moi avant que l'on ne vienne à mon secours. Je n'ose même pas essayer de m'échapper ; je me suis si bien enfermée qu'il ne me laisserait pas le temps d'ouvrir ma porte... Ah ! Mais je n'ai plus une goutte de sang dans les veines... Voyons ! Un peu de courage. Puisqu'il ne s'est pas jeté sur moi, dès qu'il m'a vue seule, c'est qu'il a un autre plan, et je le devine, son plan. Il attend que je sois couchée, comme la dame de mon journal, pour me poignarder en toute sécurité... Eh bien ! Veillons, et faisons semblant de lire pour chercher un moyen de salut. - « Crimes célèbres. » Non, pas celui-là. Ah ! Je sens là mon couteau-poignard ; une arme redoutable, mais redoutable dans une main qui ne tremblerait pas, dans la main de monsieur de Montbrizac, par exemple ; mais dans la mienne !... Quel malheur qu'il n'ait pas suivi sa première pensée, monsieur de Montbrizac ! Il n'aurait pas manqué de prendre une chambre voisine de la mienne. Cette porte nous séparait et il l'enfonçait à mon premier cri... Il doit être très fort, monsieur de Montbrizac. Mais il n'est pas là et je suis perdue, irrévocablement perdue... Allons ! C'est un assassinat de plus qui va augmenter le nombre de ceux qui se commettent journellement à Paris. Journellement à Paris, on assassine quelqu'un... Dernièrement, c'était cette infortunée marchande de journaux ; cette nuit, ce sera moi. Ah ! Mais c'est horrible ! Horrible !... Mais j'y songe, cet homme ne tient à ma mort que pour me voler. Eh bien ! Je vais lui offrir ma bourse. C'est une transaction acceptable, cela, et, pour peu qu'il lui reste quelque délicatesse, il s'empressera de l'accepter... «Je sais que vous êtes là, monsieur le voleur, mais n'ayez aucune crainte !... Je ne veux pas vous faire arrêter... au contraire. Vous êtes sans doute moins coupable que ne pourraient le croire des esprits superficiels... Des malheurs, la misère, vous ont aigri contre la société et poussé au... à la révolte. Des enfants peut-être, de pauvres petits enfants qui ont faim et qui vous demandent du pain... C'est une excuse, cela. Aussi je veux vous faire une proposition... avantageuse pour tout le monde. Je veux vous offrir mon sac de voyage, avec tout l'argent qu'il renferme. Je vous jure que tout l'argent que j'ai emporté de Château-Chinon est contenu dans mon sac. » « Tenez ! J'y dépose encore mes bracelets, mes bagues... On ne saurait agir plus loyalement. Je n'en veux retirer que quelques objets intimes qui ne vous seraient d'aucune utilité. » Des objets de toilette, mes cheveux de voyage... « Là, voilà qui est fait... Maintenant prenez-le ! » « Ayez la bonté de le prendre. » - Il ne répond pas ? - « Ayez la politesse de répondre. - Ah ! je comprends. Vous craignez que je ne vous reconnaisse plus tard si... » « Eh bien ! Voici mon sac à portée de votre main. Vous pouvez le saisir sans vous laisser voir. Prenez-le et disparaissez par la fenêtre, comme vous êtes venu... Tenez ! Je ferme les yeux pour être plus sûre de ne pas vous voir. » Et pour avoir moins peur, mon Dieu ! Il ne l'a pas pris !... Ah ! Ces criminels sont d'un entêtement ! - « Mais que voulez-vous alors ? » Grand Dieu ! J'ai entendu grincer un instrument de fer. C'est son arme qu'il prépare ! « Au nom du ciel ! Ne me faites pas trop de mal, monsieur l'assassin ! » On a frappé.

au dehors

Voix De Femme

Pardon, Madame.

Elle court vers la porte.

Madame d'Arbois

Quelqu'un !

Voix

Madame a dû trouver dans sa chambre, près de la fenêtre, une paire de bottes.

Madame d'Arbois

Que dit-elle ?

Voix

Oubliées par un voyageur.

Elle va soulever le rideau de la fenêtre et jette un cri de surprise.

Madame d'Arbois

Ce serait ?... Si j'osais... Du courage ! Ah ! Personne... que les bottes du voyageur !

Voix

Madame les trouve-t-elle ?

Madame d'Arbois

Oui, oui. Sauvée, mon Dieu ! Mais je ne voyagerai plus seule. Demain, j'accorde ma main à monsieur de Montbrizac.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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