Infanterie et Cavalerie
Scène 1
Simon, Une Voix De Jeune Fille
Simon
Adieu, Marie.
La voix s'éloigne.
au dehors
Une Voix De Jeune Fille
À ce soir, grand-père.
Souriant.
Il va respirer le rosier posé sur sa table.
On frappe à ta porte.
Entre Mathias, tenant quelque chose de caché sous son mouchoir.
Simon
C'est ma petite fille, Messieurs, c'est toute ma famille, depuis que j'ai perdu mon pauvre fils. Chère petite Marie ! Elle n'a pas seize ans, et travaille déjà comme une femme. Elle dit qu'elle veut à son tour aider son grand-papa, qui a pu l'élever, grâce à la pension de sa croix et à sa retraite. Elle va se promener avec lui le dimanche ; elle le soigne et lui fait de la tisane quand il est malade, le gâte en tout temps. Et lui donne des fleurs le jour de sa fête ! Comme ça sent bon les fleurs données par nos enfants ! Ça embaume le coeur, quoi ! Qui va là ?
Scène 2
Mathias, Simon
Mathias
Bonjour, Simon.
Simon
Mathias !... Bonjour, mon vieux Mathias... Comment vont les rhumatismes ?...
Soulevant son bras gauche avec lenteur.
Mathias
Heu ! Heu ! Nous aurons de la pluie demain, Ce bras-là pèse cent livres.
Simon
Tiens ! J'aurais parié que nous aurions du beau temps ; ma jambe droite est aussi gaillarde que sa soeur.
Mathias
Tu ne souffres jamais comme tout le monde, toi.
Simon
Mauvaise langue !... Qu'est-ce que tu caches là ?
Mathias
Eh bien ! N'est-ce pas aujourd'hui la Saint-Simon ?... C'est aujourd'hui la Saint-Simon, et je t'apporte mon cadeau.
Regardant le cadeau.
Simon
Brave Mathias ! Une tabatière !
Mathias
Avec le portrait du grand homme. Est-il assez ressemblant, hein...
Simon
Étonnant. Tu l'as donc vu de près, toi ? Moi, je n'ai jamais eu cette chance-là.
Mathias
Moi non plus. Quand je dis qu'il est ressemblant, je dis qu'il ressemble... à ses portraits.
Simon
Oh ! Pour ça, il est frappant.
Mathias
J'avais d'abord pensé à t'apporter un nez d'argent, mais tu m'as dit, l'autre jour, que le tien était encore en bon état.
Simon
Oh oui ! Il me fera bien encore la fin de l'année. Brave Mathias, va, de penser comme ça à son vieux camarade !
Mathias
C'te bêtise ! Toi et ta petite Marie, n'êtes-vous pas mes seuls amis à présent ?... À qui diable veux-tu que je pense, si ce n'est à vous ?... D'abord, quand je ne le voudrais pas, je pense à toi tous les deux jours.
Simon
Qu'est-ce qu'il chante ?
Mathias
Mes jours de barbe. Chaque fois que je me rase, je me regarde dans le miroir ; chaque fois que je me regarde dans le miroir, je revois ma balafre ; chaque fois que je revois ma balafre, je repense à la bataille d Eylau et chaque fois que je repense la bataille d Eylau, je repense à toi, puisque c'est là que nous fîmes connaissance.
Simon
Et dans des circonstances majeures, comme on dit mon petit Mathias avait affaire, pour le quart d heure, à deux géants de Cosaques qui ne voulaient pas lui livrer leur drapeau. Il ne leur demandait que ça, le gourmand.
Mathias
Le plus méchant m'avait déjà allongé l'estafilade en question, que je lui avais rendue avec les intérêts.
Simon
Et l'autre grand mâtin allait venger son camarade.
Mathias
Quand un cuirassier de la garde tombe au milieu de nous et m'enlève dans le tas. Je tenais toujours le drapeau russe, mon adversaire ne tâchait pas de son côté.
Simon
Si bien que j'emporte la grappe vivante au galop de mon cheval.
Mathias
Et le moment d'après, mon brave Simon présentait à Murat en personne un camarade sauvé, un prisonnier russe et un drapeau enlevé à l'ennemi. - Qui qu'a pris le drapeau ? s'écrie Murât, en secouant son panache de corbillard. - C'est Simon, que je réponds. – C'est Mathias, que tu répliques... Tu as toujours eu l'esprit contrariant, toi.
Simon
Et Murat nous décore tous les deux.
Mathias
Un rude temps, Simon, mais un beau temps !
Il va chercher une bouteille d'eau-de-vie et des petits verres
Simon
Nous allons boire à ce temps-là, camarade !
Mathias
Tiens ! Depuis quand que t'as des jardins dans ta maison, toi ?
Il tire un mouchoir de couleur de sa poche et se mouche.
Simon
C'est le cadeau de ma petite-fille... Elle a aussi pensé à ma fête. Et elle n'a pas seulement songé à l'agréable, mais encore à l'utile..., utile durci, comme disait mon capitaine. Elle m'a donné une douzaine de mouchoirs marqués à mon nom.
Tous deux s'assoient à la table.
Mathias
Comme c't enfant-là comprend les besoins du coeur humain !... Et comme c'est ourlé !... Est-ce ourlé ! Veux-tu que je te dise : eh bien ! le jour de sa fête, moi je lui donnerai un châle, à ta petite Marie.
Simon
Brave Mathias ! Mais ne va pas faire de folies au moins.
Mathias
Des folies ! Eh bien ! Quand je ferais des folies pour notre petite-fine, je voudrais bien savoir qui m'en empêcherait. Je suis riche, d'ailleurs, puisque j'ai cinq cents francs de rente, outre ma pension. Ça me rappelle que pas plus tard qu'hier, j'ai été toucher mon revenu chez mon notaire... Car j'ai un notaire, moi!
Simon
Eh bien ! Moi aussi, j'ai un notaire. Seulement toi, t'es le client du tien ; moi, je suis petit clerc chez le mien, voilà toute la différence.
Mathias
Voilà !... Je te disais donc qu'hier je sortais de chez mon notaire, le gousset garni. Bah ! Que je me dis, je m'en vais me régaler. Et je m'en vais dîner au Palais-Royal..., à trente-deux sous.
Simon
Sardanaple, va !
Mathias
Le fait est que c'était splendide..., de lumière surtout. On voit bien clair pour quinze sous ; on mange pour le reste. Eh bien oui, mais en sortant de là, v'là qu'il me prend un remords. Comment, vieil égoïste, que je me disais, tu fais comme ça des débauches tout seul! c'est vilain, ça ! Le fait est que c'était vilain. Et je me bougonnais en descendant la rue du Bouloy, quand j'aperçois, auprès d'un épicier, trois petits ramoneurs en contemplation devant un tonneau de figues sèches. Paraît qu'on aime les figues ? Que je dis comme ça, sans avoir l'air. - Ah! oui, monchieur l'invalide, répond le plus petit de la bande. Eh bien ! Emplissez vos poches, mes enfants, et que ça déborde. Ils ne se le font pas dire deux fois. Je les aide moi-même au dégât, je prenais de la main droite, pendant que je payais de la main gauche... sans compter.
Il remplit les verres.
Simon
C'est juste, puisqu'il est écrit que la main gauche ne doit pas savoir ce que donne la main droite.
Mathias
Ah ! L'épicier a compté, lui ; c'était son affaire à c't homme !... Eh bien ! Tu me croiras si tu voudras, mais il fallait ces figues-là pour faire passer mon dîner... Et je m'en suis été fier comme un préfet en tournée. Seulement, en rentrant chez moi, - j'avais plus le sou.
Simon
Tu te ruineras, prodigue ! À ta santé !
Ils boivent.
Mathias
À la tienne, mon vieux. Gentille eau-de-vie que tu as là.
Ils trinquent et boivent.
Il fait le plan de la bataille avec sa canne.
Simon
C'est un cadeau de mon ex-capitaine. À sa mémoire ! On ne boit ce nanan-là qu'avec des amis, des lapins qui ont vu le soleil d'Austerlitz. Voilà un beau jour. Et une belle bataille ! Je m'y vois encore. Notre corps d'armée s'avançait sur la gauche de l'armée russe.
Simon
Non, sur la droite.
Mathias
Sur la gauche.
Simon
Sur la droite, je le sais bien, puisque j'ai été blessé ce jour-là.
Mathias
Ostiné, va !
Simon
Mauvaise tête !
Mathias
Tiens ! Veux-tu que je dise pourquoi tu confonds tes positions, c'est parce que t'es gaucher. Un gaucher se trompe toujours de côté, c'est son droit.
Simon
Allons ! Bon ! Le voilà parti. Pour cinq ou six petits verres. Mon Dieu ! Comme t'as la tête faible !
Mathias
Vlà qu'il confond encore ! Mais c'est toi, mon pauvre Simon, qu'un petit verre étourdit. C'est vrai ! Les femmes t'ont toujours reproché de ne pouvoir supporter un verre de vin. Elles disaient : - Simon est un joli cavalier. Et de fait, tu étais un joli... Dame ! Maintenant tu n'es plus... mais autrefois tu étais un joli cavalier... Seulement les femmes te reprochaient.
Simon
Qu'est-ce qu'il dit ? Qu'est-ce qu'il dit ?... Les femmes m'ont toujours adoré, au contraire !... En ai-je fait des malheureuses, en 1810 !
Mathias
Nous étions jeunes alors !
Simon
Je n'avais pas vingt-cinq ans.
Mathias
En 1810 ? Tu n'as donc pas tes petits quatre vingt-dix ans.
Simon
Je les aurai aux vendanges.
Mathias
Gamin, va ! Moi je les ai eus à la Trinité. Mais les femmes me disent généralement que je ne les porte pas.
Simon
Ah ! C'est que de notre temps on savait faire des hommes.
Mathias
On n'en fait plus comme nous.
Simon
C'est défendu. Te souviens-tu de certaine garnison à Dresde en Saxe ?
Mathias
Parbleu ! Je sais bien que ça n'est pas en Picardie. Pourquoi dis-tu Dresde en Saxe ?
Simon
Je dis Dresde en Saxe... parce qu'on dit Dresde en Saxe... dans la société. Te rappelles-tu Charlotte ?
Mathias
Si je me rappelle Char... Ah non ! Je ne me rappelle pas du tout.
Après avoir cherché autour de lui un terme de comparaison, il indique le large cercle de ses lunettes.
Simon
La belle Charlotte de Dresde... qui avait des yeux grands comme... Comme ça.
Avec suffisance.
Il regarde tour à tour les mains de Simon et les siennes.
Mathias
J'y suis... J'y suis ! Et des mains mignonnes... Plus mignonnes que ça, par exemple. Si je m'en souviens ! Ah ! Je l'ai bien aimée cette femme-là ! Elle me le rendait, du reste.
Simon
Qu'est-ce qu'il dit encore ?
Mathias
Je dis : Ah ! Je l'ai bien aimée cette femme-là !
Simon
Il bat la campagne ! Comme tu baisses, mon pauvre Mathias ! C'est moi qu'elle adorait, à preuve que je devais t'épouser, sitôt l'Europe conquise.
Mathias
Toi !
Simon
Parbleu !
Mathias
Toi !... Comme si ce n'était pas moi qui allais pas tous les matins dans la rue aux Juifs, où elle habitait. Dis un peu que je n'allais pas tous les matins dans la rue aux Juifs où elle habitait.
Se levant et chancelant, avec un geste de triomphe.
Simon
Mon Dieu ! Je ne dis pas que tu n'allais pas tous Les matins dans la rue aux Juifs où elle habitait... mais c'était pour me faire la courte échelle pendant que je lui jetais des bouquets par sa fenêtre. Car je lui jetais des fenêtres par ses bouquets.... Non...
Mathias
Bon ! Il embrouille maintenant la fenêtre et les bouquets... Voyons, Simon ! Du sang-froid, mon ami ! Tu sais bien que c'est moi qui menais Charlotte, tous les lundis, au bal.
Simon
Mais non, puisque c'est moi qui la conduisais tous les dimanches, à la comédie... Que diable ! Raisonnons, Mathias !
Ils boivent de plus en plus.
Mathias
C'est ça, raisonnons.
Simon
Et suis bien mon raisonnement... Les femmes n'aiment que les beaux hommes, n'est-ce pas ?
Mathias
Eh bien ?
Simon
Eh bien ! Tu n'as jamais été un bel homme, toi.
Mathias
Je n'ai jamais été bel homme, bel homme, c'est possible ; mais j'avais mes agréments. D'abord les femmes m'ont toujours trouvé de la conversation.
Simon
Des bêtises ! Les femmes n'ont jamais aimé des pousse-cailloux de fantassins comme toi.
Mathias
Pousse-cailloux ! Mais c'est avec ces pousse-cailloux-là que Napoléon a fait le tour de l'Europe, et sans passeport, mon vieux. S'il n'avait eu, pour lui frayer son chemin, que des poulets d'Inde comme vous autres, il n'aurait seulement pas dépassé Vaugirard !... Pousse-cailloux !
Simon
Tu offenses mon arme, Sargent.
Buvant et criant.
Mathias
Je lui rends justice, maréchal des logis ! Et je dis que la cavalerie n'est, bonne... qu'à monter à cheval. La vraie force de la France, c'est l'infanterie ! Vive l'infanterie !
Simon
Vive la cavalerie !
Mathias
La cavalerie ! Mais a-t-elle seulement remporté une bataille, la cavalerie ? A-t-elle jamais pris une ville d'assaut, la cavalerie ?
Simon
Ah mais ! Ah mais ! Tu me manques, Mathias.
Mathias
Je te touche, au contraire, et juste...; puisque vous vous fâchez.
Simon
Sache, mon petit tourlourou, qu'un cavalier vaut deux fantassins, c'est connu ça ; c'est dans tous les livres !
Mathias
À preuve que j'ai fait descendre la garde un jour à deux hussards autrichiens qui me barraient le passage.
Simon
Je te parle des cavaliers français, imbécile !
Mathias
Ç'aurait été des cavaliers français imbéciles, que ç'aurait été absolument la même chose.
Simon
J'en connais un qui rabattrait ta crânerie, Sargent.
Mathias
Je voudrais bien voir cela, maréchal des logis.
Il tire son sabre.
Simon
Ça ne sera pas long. En garde, mon petit voltigeur.
Il essaye vainement de tirer son sabre.
Mathias
En garde, mon grand cuirassier ! Cré !!! Aide-moi donc à tirer mon sabre... Il est rouillé dans le fourreau.
Ils se mettent en garde.
Simon
Prends garde de lui ressembler.
Ils ferraillent. Tout à coup Mathias rompt la garde, il se frappe le front.
Mathias
Nous verrons bien... Tonnerre ! Sommes-nous bêtes ?
Simon
Tu recules ?
Mathias
Non pas, morbleu mais nous ne sommes pas des vagabonds pour nous battre ainsi sans faire nos testaments. Donne-moi de l'encre et du papier.
Simon
C'est juste. En voilà.
Il s'assoient chacun de leur côté et écrivent.
Mathias
Merci. Achevons.
Simon
Écrivons.
Mathias
As-tu fini, tête de mule ?
Ils posent leurs testaments sur la table.
Simon
Oui, tête de baudet.
Ils se remettent en garde, Simon fait de vains efforts pour plier le jarret.
Mathias porte un coup dans le vide. En ferraillant ils tournent et changent de côté.
Mathias
Eh bien reprenons la conversation. Oh ! Oh ! Tu n'as plus ton jarret de vingt ans, mon camarade.
Se frappant le front à son tour et rompant brusquement la garde.
Simon
Ta vue baisse, mon vieux ! Tu veux tuer les mouches, comme si nous n'étions pas en hiver. Allons, bon ! J'ai oublié de signer mon testament.
Ils reprennent les testaments déposés sur la table en se trompant de côté.
Mathias
Tiens ! Moi aussi !!!
Simon
Qu'est-ce que j'ai grisonné là ?
Mathias
Mais ça n'est pas mon écriture !
Simon
« Si je meurs je donne toute ma fortune. à mon vieil ami Simon et à sa petite-fille. »
Emu et dégrisé.
Mathias
« Si je succombe, je lègue ma petite-fille à mon vieil ami Mathias. » Il me lègue sa petite-fille.
Simon
Comme ça, si je l'avais tué, il me laissait son bien.
Mathias
Si je l'avais descendu, il me léguait sa petite Marie ! Ah ! C'est gentil, ça. Brave Simon, va !
Une pause et des sanglots.
Ils se jettent dans les bras l'un de l'antre et pleurent ensemble. Se mouchant.
Simon
Brave Mathias ! Dans mes bras, mon ami, dans mes bras. Voyons ! Ne pleure donc pas comme ça, l'argent.
Mathias
C'est plus fort que moi, maréchal des logis ! Quand je pense que nous allions peut-être.... Faut avouer que je suis un fier animal.
Simon
C'est moi qui suis une bête... Brute... D'abord, je te taquine toujours... et pour des bêtises encore.
Mathias
Mais non ! Puisque c'est moi qui ! Au fait, maintenant que je me rappelle, c'était bien toi que Charlotte aimait.
Simon
Non ! À présent je me souviens, c'est toi qu'elle préférait.
Mathias
Je te dis que non !
Simon
Je te dis que si !
Mathias
Je te dis.
Ils se regardent et se mettent à rire.
Simon
Eh bien ! Allons-nous recommencer ?
Mathias
Tiens ! Veux-tu que je te dise ? Charlotte ne nous aimait ni l'un ni l'autre.
Chant de jeune fille dans la coulisse.
Simon
À moins qu'elle ne nous ait préférés tous les deux.
Mathias
Silence, mauvais sujet ! Voici ta petite Marie.