Dialogue · 1829

Sixième dialogue

de Madame de Genlis

Représentation
≈ 8 min
Distribution
2 femmes, 1 homme
Répliques
52
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Icélie F 19 ≈ 4 min 1
Louis H 20 ≈ 2 min 1
Léonille F 13 ≈ 2 min 1
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Sixième Dialogue

Scène 1

Louis, Icélie, Léonille

Louis

Nous voilà chargés d'une belle récolte ; mais, pour cette fois, nous irons par ordre, et nous commencerons par le persil.

Icélie

Comment ! Le persil t'amuse-t-il ?

Louis

Pardi ! À casser des gobelets de verre avec le suc de cette plante ; j'en ai brisé plus de dix dans ma vie.

Icélie

C'est un fort vilain jeu, parce qu'on peut s'y couper les doigts.

Louis

C'est ce qui m'est arrivé plus d'une fois, et cela m'en a dégoûté.

Icélie

C'est une mauvaise plante, très malsaine, très contraire aux tempéraments bilieux fort échauffante, et qu'en outre on peut très facilement confondre avec la ciguë (qui est un poison), ce qui a fort souvent produit des accidents funestes. On trouve dans les Mémoires de la Faculté royale de Montpellier que toute une famille fut empoisonnée pour avoir mangé une farce faite avec des oeufs, de la mie de pain et de la petite ciguë qu'on avait prise pour du persil ; toutes les personnes moururent.

Léonille

Il serait donc bien nécessaire de connaître les différences du persil et de la ciguë, pour surveiller les cuisiniers et cuisinières.

Icélie

Assurément, et c'est ce que maman a exigé de moi : c'est aussi pourquoi j'ai desséché avec tant de soin dans mon herbier de bonne ménagère (tu sais que j'ai fait à part un herbier qui porte ce nom), la ciguë avec tous ses caractères, placée entre le persil et le cerfeuil. Au reste , il serait beaucoup plus simple de ne jamais manger de persil, puisque sans méprise et par lui-même il a beaucoup d'inconvénients.

Louis

Fort bien, pour nous autres enfants, qui ne mangeons que de la viande rôtie ou bouillie ; mais quand on est grand, il faut bien manger des ragoûts.

Icélie

C'est comme si tu disais que lorsqu'on est grand , il faut être gourmande et déraisonnable.

Louis

Mais pourtant je vois presque toutes les grandes personnes manger des truffes, des morilles et des champignons ; et on sait bien que toutes ces choses sont très malsaines et que même en les mangeant on risque de s'empoisonner.

Icélie

Cela t'apprend qu'en général on ne réfléchit point, et qu'on fait sans cesse des Imprudences ; le nombre des sages est toujours très petit. Mais tu as dû remarquer que nos parents et Monsieur l'abbé ne mangent jamais de toutes ces choses.

Louis

C'est vrai.

Léonille

Maman est si sobre, et toi aussi ma soeur, et pourtant tu es aussi grande qu'elle.

Icélie

D'ailleurs la religion nous prescrit la tempérance.

Louis

Oui, et c'est pour notre bien, puisqu'elle préserve de tant d'accidents et qu'elle conserve une bonne santé.

Icélie

Il en est ainsi de tout ce qu'elle défend ; elle a l'air d'être sévère, et néanmoins tout ce qu'elle nous commande nous est utile dès ce monde.

Louis

Allons, je serai sobre, car il faut obéir à Dieu, et je vois d'ailleurs qu'il est bête d'être gourmand.

Icélie

Il me faut une nouvelle plante.

Léonille

Laisse-moi dessécher celle-ci.

Icélie

Le pied d'alouette .

Léonille

Tu sais qu'on fait une petite couronne avec ses fleurs emboîtées l'une dans l'autre.

Louis

As-tu bientôt fini ?

Léonille

Oui, c'est fait.

Louis

Admirez cette belle branche de laurier ; on ne joue pas avec cela ! Mais on en couronne les grands hommes ; je veux qu'elle soit dans notre herbier, et je la dessécherai moi-même.

Icélie

Cela est héroïque ! Tu la placeras sans doute à côté du persil qui a cassé tant de verres.

Louis

Comme tu es moqueuse !...

Léonille

Oui, mais elle ne l'est jamais sur les absents.

Icélie

Sur les absents ! La moquerie la plus innocente est toujours de la médisance et ressemble à la perfidie ; il faut n'attaquer en rien ceux qui ne sont pas là pour se défendre.

Louis

Va, je ne songe guère à me défendre contre toi, car je suis sûr que tu ne voudras jamais me faire de la peine. Jette les yeux sur mon laurier, ne l'ai-je pas bien arrangé ? Deux feuilles d'un côté, deux feuilles de l'autre, pour faire voir le dessus et le dessous, une fleur au milieu... c'est parfait.

Léonille

Place ! Place ! Que je pose ma belle campanule.

Icélie

Je crois qu'il y a ici un peu d'usurpation. De quel droit cette plante que tu annonces d'un air si triomphant, vient-elle se glisser dans cet herbier ? Qu'a-t-elle de curieux ou d'amusant ?

Louis

Elle est jolie, et voilà tout ; c'est un petit mérite lorsqu'il est tout seul.

Léonille

Eh bien, vous vous trompez tous deux ; j'ai trouvé un moyen de la rendre fort amusante.

Louis

Comment cela ?

Léonille

J'en fais de petits vases ravissants. D'abord j'arrache la fleur de la tige : tu vois que cette cloche est plus grande que la moitié de mon doigt ; je fais à cette cloche, avec du papier doré, un petit pied, ensuite je colle adroitement tout autour dans le milieu une petite bande du même papier, et puis je coupe en dedans le pistil, je verse de l'eau dans la cloche, et enfin je mets dans cette cloche pleine d'eau les plus petites fleurs des champs, le mouron rouge et le blanc, l'herbe aux perles ; l'eau entretient la fraîcheur de la cloche et celle des fleurs qui sont dedans, et mon petit vase peut rester ainsi bien vivant sur son pied douze ou quinze jours.

Icélie

L'invention est fort jolie.

Louis

On peut faire la même chose plus en grand avec des grosses tulipes et des lys.

Icélie

Non, car ces fleurs ne sont pas en cloches, l'eau n'y tiendrait pas. Néanmoins on peut trouver un moyen pour suppléer a l'eau, et l'on aurait de cette manière de charmantes bordures de tablettes et de cheminée ; mais la nature a fait mieux encore que les petits vases de campanules. Il existe a Madagascar une plante fort singulière : sa feuille qui imite par l'extrémité la forme d'un vase garni de son couvercle, contient beaucoup d'eau.

Léonille

Comment s'appelle cette plante ?

Icélie

On la nomme anramatique. La feuille du sarracena du Canada en contient aussi. Avez-vous encore des plantes ?

Louis

Encore une, c'est le bagnaudier.

Icélie

Oh ! Le jeu de celui-là est connu, et j'avoue qu'il y a un grand plaisir à faire claquer les gousses. Il existe un autre arbre en Amérique qui est bien plus curieux ; son fruit, dans l'état de maturité, est élastique ; desséché par l'ardeur du soleil, il se gerce, se fend avec éclat, et lance au loin ses grains.

Louis

C'est superbe.

Léonille

C'est très effrayant.

Icélie

Aussi appelle-t-on cet arbre, à cause de ce jeu de la nature qui se fait avec le bruit d'une petite artillerie, l'arbre du diable.

Louis

C'est injuste, des graines ne peuvent pas tuer.

Léonille

Oui, mais elles me feraient bien peur.

Louis

Parce que tu as la timidité d'une femme.

Icélie

Où as-tu mis ton vase de campanule ?

Léonille

Dans ma chambre, venez le voir.

Louis

Nous te suivons.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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