Drame · 1875 · 4 actes

Thérèse Raquin

de Zola

Représentation
≈ 2 h 12
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
810
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Thérèse Raquin H 190 ≈ 28 min 8
Laurent H 173 ≈ 24 min 8
Suzanne F 76 ≈ 20 min 7
Madame Raquin F 121 ≈ 19 min 10
Camille H 78 ≈ 15 min 10
Grivet H 83 ≈ 13 min 9
Michaud H 89 ≈ 13 min 9
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIV
Thérèse Raquin absentabsentabsentabsentabsent
Laurent absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Suzanne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Raquin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Camille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Grivet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Michaud absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Camille, Laurent, Thérèse Raquin, Madame Raquin

Huit heures. - Une soirée d'été, après le souper. - La table est encore servie ; la fenêtre reste entr'ouverte. Une grande paix, une grande douceur bourgeoise.

Camille pose, assis dans un fauteuil, à droite. Il est en habit, se tient avec la raideur d'un bourgeois endimanché. - Laurent peint, debout à son chevalet, devant la fenêtre. - Sur une chaise basse, à côté de Laurent, Thérèse accroupie, rêve, le menton dans la main. - Madame Raquin achève de desservir la table.

Après un silence.

Camille

Puis-je parler ? Ça ne te dérange pas ?

Laurent

Pas du tout, pourvu que tu te tiennes tranquille.

Camille

Après le souper, si je ne parle pas, je m'endors... Tu es heureux de te bien porter. Tu peux manger de tout... Je n'aurais pas dû reprendre de la crème. Elle me fait du mal. J'ai un estomac de quatre sous... Tu aimes beaucoup la crème?

Laurent

Mais oui, c'est doux, c'est très bon.

Camille

On connaît tes goûts, ici. On a fait de la crème exprès pour toi, bien qu'on sache qu'elle m'est contraire. Maman te gâte... N'est-ce pas, Thérèse, que maman gâte Laurent.

Thérèse Raquin

Oui.

Madame Raquin

Ne les écoutez pas, Laurent. C'est Camille qui m'a révélé que vous préfériez la crème à la vanille, et c'est Thérèse qui a voulu la glacer avec du sucre en poudre.

Camille

Tu es une égoïste, maman.

Madame Raquin

Comment ! Je suis une égoïste...

À Laurent.

Camille

Oui, oui... Elle t'aime, parce que tu es de Vernon, comme elle. Tu te rappelles, quand nous étions petits, les sous qu'elle nous donnait...

Laurent

Tu achetais des tas de pommes.

Camille

Et toi, tu achetais des petits couteaux... C'est une heureuse chance de nous être retrouvés à Paris. Ça m'empêche de m'ennuyer. Oh ! Je m'ennuyais, je m'ennuyais à mourir. Le soir, quand je rentrais du bureau, c'était d'un triste, ici !... Est-ce que tu y vois encore clair ?

Laurent

Pas beaucoup, mais je veux finir.

Camille

Il est près de huit heures. Ces soirées d'été sont d'un long !... J'aurais voulu être représenté avec du soleil. Ç'aurait été plus joli. À la place de ce fond gris que tu copies, tu aurais mis un paysage. Mais c'est à peine, le matin, si nous avons le temps d'avaler notre café au lait, avant de nous rendre à notre administration... Dis donc, ça ne doit pas être bon pour la digestion, de rester assis, sans remuer, après le repas ?

Madame Raquin rentre et débarrasse complètement la table, qu'elle essuie.

Laurent

Tu vas être délivré, c'est la dernière séance.

Camille

Puis, le matin, tu aurais eu un jour beaucoup plus beau. Nous n'avons pas le soleil, mais il donne sur la muraille d'en face. Ça éclaire la chambre... Maman a eu une drôle d'idée de venir louer dans le passage du Pont-Neuf. C'est humide. Les jours de pluie, on dirait une cave.

Laurent

Bah ! Pour faire du commerce, on est bien partout.

Camille

Je ne dis pas. Elles ont, en bas, la boutique de mercerie qui les distrait. Seulement, moi, je ne m'amuse pas dans la boutique.

Laurent

L'appartement est commode.

Il montre la petite porte, à gauche.

Camille

Pas tant que ça ! Nous n'avons qu'une chambre pour maman, outre cette pièce où nous mangeons et où nous couchons. Je ne parle pas de la cuisine, un trou noir, grand comme un placard. Rien ne ferme, on gèle. La nuit, il vient un courant d'air abominable par cette petite porte qui donne sur l'escalier.

Madame Raquin

Mon pauvre Camille, tu n'es jamais content. J'ai fait pour le mieux. C'est toi qui as voulu venir être commis à Paris. J'aurais repris, à Vernon, mon commerce de mercière. Quand tu as épousé ta cousine Thérèse, il fallait bien se remettre au travail pour les enfants qui pouvaient arriver.

Camille

Eh ! Moi, je comptais habiter une rue où il passerait beaucoup de monde. Je me serais mis à la fenêtre, j'aurais regardé les voitures. C'est très amusant... Tandis que, lorsque j'ouvre la croisée, ici, je n'aperçois que la grande muraille d'en face et le vitrage du passage, au-dessous de moi ; la muraille est noire, le vitrage est tout sale de poussière et de toiles d'araignées... J'aime encore mieux nos fenêtres de Vernon, d'où l'on voyait la Seine qui coulait toujours, ce qui n'était pourtant pas drôle.

Madame Raquin

Je t'ai offert de retourner là-bas.

Camille

Ma foi, non ! Maintenant que j'ai retrouvé Laurent à l'administration... Je ne rentre que le soir, après tout ; ça m'est bien égal que le passage soit humide, si vous vous y plaisez.

On entend le tintement d'une sonnette.

Thérèse paraît ne pas entendre et reste immobile.

Elle descend par l'escalier tournant.

Madame Raquin

Alors, ne me taquine plus sur ce logement. Il y a du monde à la boutique, Thérèse, tu ne descends pas ?... Attends, je vais aller voir.

Scène 2

Camille, Laurent, Thérèse Raquin

Un silence.

Camille

Je ne veux pas la contrarier, mais le passage est très malsain. J'ai peur d'une bonne fluxion de poitrine qui m'emporterait. Je ne suis pas fort comme vous autres, moi... Dis donc, est-ce que je ne pourrais pas me reposer ? Je ne sens plus mon bras gauche.

Laurent

Si tu veux... Je n'ai que quelques coups de pinceau à donner.

Il se lève ; remonte, descend la scène et s'approche de Thérèse.

Camille

Tant pis ! Je ne peux plus tenir, je vais marcher un peu... Je n'ai jamais compris comment fait ma femme pour rester si tranquille, sans bouger un doigt, pendant des heures. C'est énervant, quelqu'un qui est toujours dans la lune. Ça ne t'agace pas, toi, Laurent de la sentir comme ça, à côté de toi... Voyons, Thérèse remue-toi donc ! Est-ce que tu t'amuses, là ?

Thérèse Raquin

Oui.

Camille

Je te souhaite bien du plaisir. Il n'y a que les bêtes qui s'amusent ainsi... Quand son père, le capitaine Degans, l'a laissée chez maman, elle avait déjà des yeux noirs tout grands ouverts, qui me faisaient peur... Et le capitaine donc ! C'était un homme terrible. Il est mort en Afrique, sans avoir remis les pieds à Vernon... N'est-ce pas, Thérèse.

Thérèse Raquin

Oui.

Il l'embrasse.

Camille

Si tu crois qu'elle s'écorchera la langue!... Tu es une bonne femme tout de même. Depuis que maman nous a mariés, nous n'avons pas eu une querelle... Tu ne m'en veux pas ?

Thérèse Raquin

Non.

Camille s'assoit.

Laurent

Allons, Camille. Je ne te demande plus que dix minutes... Tourne la tête à gauche... Bien, ne remue plus.

Camille

Et ton père, pas de nouvelles ?

Laurent

Non, il m'a oublié. D'ailleurs, je ne lui écris jamais.

Camille

C'est drôle, tout de même, entre un père et un fils. Moi, je ne pourrais pas.

Laurent

Bah ! Le père Laurent avait des idées à lui ; il voulait que je fusse avocat, pour plaider les continuels procès qu'il a avec ses voisins. Quand il a su que je mangeais l'argent des inscriptions à courir les ateliers, il m'a coupé les vivres... Ce n'est pas si amusant d'être avocat.

Camille

C'est une belle position pourtant. Il faut avoir du talent, et l'on est bien payé.

Laurent

J'avais rencontré un de mes anciens camarades de collège qui est peintre. Je m'étais mis à faire de la peinture comme lui.

Camille

Il fallait continuer ; tu aurais peut-être la décoration aujourd'hui.

Laurent

Je n'ai pas pu. Je crevais la faim. Alors, j'ai envoyé la peinture à tous les diables, et j'ai cherché un emploi.

Camille

Enfin, tu sais toujours dessiner.

Laurent

Je ne suis pas fort... Ce qui me plaisait, dans la peinture, c'est que le métier est drôle et pas fatigant... Ah ! Que je l'ai regretté, ce diable d'atelier, dans les premiers temps, lorsque j'allais à mon bureau ! Il y avait un divan, où j'ai dormi de grasses après-midi. Nous avons fait de jolies noces, va !

Camille

Est-ce que vous preniez des modèles ?

Thérèse se lève lentement et descend à la boutique.

Laurent

Certainement. Il venait une blonde superbe... Nous avons effarouché ta femme.

Camille

Ah ! Bien, si tu t'imagines qu'elle écoutait !... C'est une pauvre tête. Mais elle me soigne à la perfection, quand je suis malade. Maman lui a appris à faire des tisanes.

Laurent

Je crois qu'elle ne m'aime guère.

Camille

Oh ! Tu sais, les femmes... Est-ce que tu n'as pas fini ?

Laurent

Si, tu peux te lever.

Camille

Fini, tout à fait fini ?

Laurent

Il n'y a plus que le cadre à mettre.

Il va se pencher au-dessus de l'escalier tournant.

Camille

Il est très réussi, n'est-ce pas ? Maman ! Thérèse ! Venez donc voir, Laurent a fini !

Scène 3

Madame Raquin, Camille, Thérèse Raquin, Laurent

Madame Raquin

Comment, il a fini ?

Camille

Mais oui... Venez donc !

Madame Raquin

Ah ! C'est ça ! La bouche surtout, la bouche est frappante... Tu ne trouves pas, Thérèse ?

Elle va à la fenêtre, où elle s'oublie, le front contre la boiserie.

Thérèse Raquin

Si.

Camille

Et l'habit donc ! Mon habit de noces que je n'ai mis que quatre fois !... Le collet a l'air d'être du vrai drap.

Madame Raquin

Et le coin du fauteuil !

Montrant l'autre fauteuil.

Camille

Étonnant ! Du vrai bois !... C'est mon fauteuil, nous l'avons apporté de Vernon ; il n'y a que moi qui m'en serve. Celui de maman est bleu.

Madame Raquin

Pourquoi avez-vous mis du noir sous l'oeil gauche ?

Laurent

C'est l'ombre.

Camille

Ce serait peut-être plus joli sans ombre ; mais n'importe, j'ai l'air distingué; on dirait que je suis en visite.

Madame Raquin

Mon cher Laurent. Comment vous remercier ? Vous n'avez pas même accepté que Camille payât les couleurs.

Laurent

Eh ! C'est moi qui le remercie d'avoir bien voulu poser.

Camille

Non, non, ça ne peut pas se passer comme cela... Je vais aller chercher une bouteille de quelque chose. Que diable ! Nous arroserons ton oeuvre.

Il sort. Camille ôte son habit, change de cravate, met un paletot que lui donne sa mère, et fait mine de suivre Laurent.

Laurent

Oh ! Ça, si tu veux... Moi, je vais prendre le cadre. C'est aujourd'hui jeudi, il faut que Monsieur Grivet et les Michaud trouvent le portrait pendu à sa place.

Scène 4

Camille, Madame Raquin, Thérèse Raquin

Camille

Quelle liqueur pourrais-je bien prendre ?

Madame Raquin

Il faudrait quelque chose que Laurent aimât. Ce cher enfant est si bon ! Il me semble qu'il est de la famille maintenant.

Camille

Oui, c'est un frère... Si je prenais une bouteille d'anisette ?

Madame Raquin

Crois-tu qu'il aime l'anisette ? Un vin fin vaudrait peut-être mieux, avec des gâteaux.

Camille

Tu ne dis rien, toi... Te rappelles-tu s'il aime le malaga ?

Thérèse Raquin

Non, mais je sais qu'il aime tout. Il mange et il boit comme un ogre.

Madame Raquin

Mon enfant...

À Thérèse.

Camille

Gronde-la. Elle ne peut pas le souffrir. Il s'en est bien aperçu, il me l'a dit ; c'est désagréable... Je n'entends pas que tu te mettes en travers de mes amitiés. Qu'as-tu donc à lui reprocher ?

Thérèse Raquin

Rien... Il est toujours ici. Il déjeune, il dîne. Vous lui passez les meilleurs morceaux. Laurent par ci, Laurent par là. Ça m'agace, voilà tout... Il n'est pas si drôle, c'est un gourmand et un paresseux.

Madame Raquin

Sois bonne, Thérèse... Laurent n'est pas heureux. Il habite sous les toits, il mange très mal à sa crémerie. Je suis satisfaite, quand je le vois bien dîner et bien se chauffer chez nous. Il se met à l'aise, il fume, et ça me fait plaisir... Il est seul au monde, le pauvre garçon.

Thérèse Raquin

Faites ce que vous voudrez, après tout. Dorlotez-le, cajolez-le... Vous savez que je suis toujours contente.

Camille

J'ai une idée, je vais prendre une bouteille de champagne ; ce sera tout à fait bien.

Madame Raquin

Oui, une bouteille de Champagne payera convenablement le portrait... N'oublie pas les gâteaux.

Il sort.

Camille

Il n'est pas huit heures et demie. Nos amis ne viennent qu'à neuf heures... Ils seront joliment surpris de trouver du Champagne !

Madame Raquin

Tu vas allumer la lampe, n'est-ce pas ? Je descends à la boutique.

Scène 5

Laurent, Thérèse Raquin

Thérèse. restée seule, demeure un instant immobile, regardant autour d'elle, respirant enfin. Jeu muet. Elle descend la scène, s'étire dans un geste de lassitude et d'ennui. Puis, elle entend Laurent entrer par la petite porte, à gauche, et elle sourit, frémissante d'une joie subite. - Pendant cette scène, la nuit se fait de plus en plus.

Laurent

Thérèse.

Elle lui prend les mains, et l'amène sur le devant de la scène.

Thérèse Raquin

Toi, mon Laurent... Je sentais que tu allais venir, mon cher amour. Il y a huit jours que je ne t'ai vu. Je t'ai attendu toutes les après-midi. J'espérais que tu t'échapperais de ton bureau... Si tu n'étais pas venu, j'aurais fait quelque sottise... Dis, pourquoi es-tu resté huit jours ? Je ne veux plus. Nos poignées de main, le soir, devant les autres, sont si froides.

Laurent

Je t'expliquerai...

Elle élève la voix et fait quelques pas.

Thérèse Raquin

Tu as peur ici, tu es bien enfant, va ! Nulle part nous ne serions aussi cachés. Est-ce qu'on peut supposer que nous nous aimons ? Est-ce qu'on viendrait jamais nous chercher dans cette chambre ?

Laurent

Sois raisonnable... Non, je n'ai pas peur de venir ici.

Thérèse Raquin

Alors, tu as peur de moi, avoue-le... Tu crains que je ne t'aime trop, que je ne dérange ta vie.

Laurent

Pourquoi doutes-tu de moi ? Ne sais-tu pas que tu m'as pris jusqu'à mon sommeil ? Je deviens fou, moi qui me moquais des femmes... Ce qui m'inquiète, Thérèse, c'est que tu as éveillé, au fond de mon être, un homme que je ne connaissais pas. Alors, parfois, c'est vrai, je ne suis pas tranquille, je trouve que ce n'est pas naturel d'aimer comme je t'aime, et j'ai peur que cela ne nous mène plus loin que nous ne voudrions. THÉRÈSE, la tête appuyée à son épaule. Ce sera une joie sans fin, une longue promenade au soleil. LAURENT, se dégageant vivement. N'as-tu pas entendu un pas dans l'escalier ? (Ils écoutent tous les deux.) Oeuvre du Domaine public – Version retraitée par Libre Théâtre 8

Ils se rapprochent.

Thérèse Raquin

C'est l'humidité qui fait craquer les marches. Va, aimons-nous sans crainte, sans remords. Si tu savais... Ah ! Quelle enfance ! J'ai été élevée dans les tiédeurs de la chambre d'un malade...

Laurent

Ma pauvre Thérèse.

Elle a élevé la voix ; Laurent effrayé, traverse la scène et prête de nouveau l'oreille.

Thérèse Raquin

Oh ! Oui, j'étais malheureuse... Je restais des heures entières accroupie devant le feu ; à regarder stupidement bouillir des tisanes : si je bougeais, ma tante grondait. Tu comprends, il ne fallait pas réveiller Camille... J'avais des paroles bégayées, des gestes tremblants de petite vieille ; je semblais si maladroite, que Camille se moquait de moi. Et je me sentais robuste, mes poings d'enfant se serraient parfois, j'aurais voulu tout casser... On m'a dit que ma mère était fille d'un chef de tribu en Afrique. Ça doit être vrai ; j'ai rêvé trop souvent de m'en aller par les chemins, de me sauver et de courir les routes, pieds nus dans la poussière. J'aurais demandé l'aumône comme une bohémienne... Vois-tu, je préférais l'abandon à leur hospitalité.

Laurent

Parle plus bas, tu vas faire monter ta tante.

Elle s'assoit à demi sur la table, les bras croisés.

Thérèse Raquin

Eh ! Qu'elle monte ! Tant pis pour eux, si je mens !... Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. C'était un mariage prévu, arrêté. Ma tante attendait que nous eussions l'âge. J'avais douze ans qu'elle me disait déjà : « Tu l'aimeras bien, tu le soigneras bien, ton cousin. » Elle voulait lui donner une garde-malade, une faiseuse de tisanes. Elle adorait cet enfant chétif qu'elle avait vingt fois disputé à la mort, et elle m'avait dressée à être sa servante... Moi, je ne protestais pas. Ils m'avaient rendue lâche. L'enfant me faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, mes doigts enfonçaient dans ses poignets comme dans de l'argile... Le soir du mariage, au lieu d'entrer dans ma chambre, qui était à gauche de l'escalier, j'entrai dans celle de Camille qui était à droite. Et ce fut tout... Mais toi, toi, mon Laurent...

Il la prend dans ses bras et la fait lentement asseoir sur une chaise, à droite de la table.

Laurent

Tu m'aimes ?...

Thérèse Raquin

Je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la boutique, tu te souviens, lorsque vous vous êtes reconnus à votre administration... Je ne sais comment cela est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'ignore de quelle façon je t'aimais, je te haïssais plutôt. Ta vue m'irritait, me faisait souffrir. Dès que tu entrais, mes nerfs se tendaient à se rompre, et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue. Quand tu peignais, malgré mes sourdes révoltes, j'étais clouée là, à tes pieds, sur ce tabouret.

Il s'agenouille devant elle.

Laurent

Je t'adore...

Thérèse Raquin

Pour tout plaisir, chaque jeudi, cet innocent de Grivet venait, régulièrement, suivi du vieux Michaud. Tu les connais, ces soirées du jeudi, avec leurs éternelles parties de dominos ; elles ont failli me rendre folle. Et les jeudis se succédaient sans fin, avec le même écrasement imbécile... Mais, maintenant, je suis orgueilleuse et vengée. Je goûte des joies mauvaises, lorsque nous sommes autour de cette table, après le repas, à échanger des paroles amicales ; je brode, de mon air revêche, tandis que vous jouez aux dominos ; et, au milieu de cette paix bourgeoise, j'évoque mes chers souvenirs... C'est une volupté de plus, mon Laurent.

Il écoute au-dessus de l'escalier tournant, et traverse la scène.

Laurent

Je t'assure, tu parles trop haut, tu nous feras surprendre. Je te dis que ta tante va monter... Où est mon chapeau ?

Elle va jusqu'à l'escalier, et revient en baissant la voix.

Thérèse Raquin

Bah ! tu crois qu'elle va monter ? Oui, tu as raison, il est prudent que tu t'en ailles. Mais je désirais m'entendre avec toi pour demain... Tu viendras, n'est-ce pas ? À deux heures.

Laurent

Non, ne m'attends pas, ce n'est pas possible.

Thérèse Raquin

Pas possible... Pourquoi ?

Laurent

Mon chef s'est aperçu de mes sorties continuelles ; il m'a menacé de me faire renvoyer, si je m'absentais encore.

Thérèse Raquin

Alors nous ne nous verrons plus... Tu romps avec moi. C'est à cela qu'aboutit ta prudence... Ah ! Misère ! Tu es lâche, vois-tu.

Laurent

Non, nous pouvons nous faire une existence tranquille. Il ne s'agit que de chercher, que d'attendre les circonstances... Souvent j'ai fait le rêve de t'avoir à moi toute une journée ; puis, mon désir grandissait, je voulais un mois de bonheur, une année, la vie entière... Écoute, la vie entière à nous aimer, la vie entière à être ensemble, Je quitterais mon emploi, je me remettrais à faire de la peinture. Toi, tu t'occuperais à ce que tu voudrais. Nous nous adorerions toujours, toujours... N'est-ce pas que tu serais heureuse ?

Thérèse Raquin

Oh ! Oui, bien heureuse.

Laurent

Si tu étais veuve pourtant...

Thérèse Raquin

Nous nous marierions, nous ne craindrions plus rien, nous réaliserions notre rêve.

Laurent

Je ne vois plus dans l'ombre que tes yeux qui luisent, que tes yeux qui me rendraient fou, si je n'avais de la sagesse pour deux. Et il faut nous dire adieu, Thérèse.

Thérèse Raquin

Tu ne viendras pas demain ?

Il l'embrasse et sort vivement par la petite porte.

Laurent

Non, aie confiance. Si nous restons quelque temps sans nous voir, dis-toi que nous travaillons à notre bonheur.

Thérèse Raquin

Veuve.

Scène 6

Madame Raquin, Camille, Thérèse Raquin

Elle sort par la porte du fond.

Madame Raquin

Comment, tu es encore sans lumière !... Ah ! La rêveuse!... Attends, la lampe est prête, je vais l'allumer.

Camille

Où êtes-vous donc ?... Pourquoi n'avez-vous pas de lumière ?

Thérèse Raquin

Ma tante est allée chercher la lampe.

Camille

Tu es là, tu m'as fait peur... Tu pouvais bien me dire cela d'une voix plus naturelle... Tu sais bien que je n'aime pas qu'on plaisante dans l'obscurité.

Thérèse Raquin

Je ne plaisante pas.

Camille

Je venais justement de t'apercevoir, toute blanche comme un fantôme... C'est bête, ces farces-là... Maintenant, si je m'éveille, cette nuit, je vais croire qu'une femme blanche se promène autour du lit pour m'étrangler... Tu as beau rire.

Thérèse Raquin

Je ne ris pas.

La scène s'éclaire.

Madame Raquin

Qu'est-ce qu'il y a donc ?

Camille

C'est Thérèse qui s'amuse à me faire peur... Un peu plus je laissais tomber la bouteille de Champagne... Ç'aurait été trois francs de perdus.

Elle prend la bouteille de Champagne.

Madame Raquin

Tu ne l'as payée que trois francs ?

Camille

Oui, je suis allé jusqu'au boulevard Saint-Michel, où j'en avais vu affiché à ce prix-là, chez un épicier... Il est aussi bon que celui à huit francs. On sait bien maintenant que ces marchands sont un tas de farceurs, et qu'il n'y a que l'étiquette qui change... Voici les gâteaux.

Elles disposent la bouteille de Champagne entre deux assiettes de gâteaux. Thérèse va ensuite s'asseoir devant sa table à ouvrage et se met à broder.

Madame Raquin

Donne, je vais tout mettre sur la table pour que monsieur Grivet et les Michaud en aient la surprise en entrant... Passe-moi deux assiettes, Thérèse.

Camille

Monsieur Grivet est l'exactitude même. Dans un quart d heure, à neuf heures sonnant, il sera ici... Soyez aimable avec lui, n'est-ce pas ? Il n'est que sous-chef, mais il peut, à l'occasion, me donner un bon coup d'épaule... C'est un homme très fort, sans qu'on s'en doute. Les anciens de l'administration affirment que, depuis vingt ans, il n'a pas été en retard d'une minute... Laurent a tort de dire qu'il n'a pas inventé la poudre.

Madame Raquin

Notre ami Michaud est aussi très exact. À Vernon, quand il était commissaire de police, et qu'il montait le soir, à huit heures précises, vous vous souvenez ? Nous le complimentions toujours.

Camille

Oui, mais depuis qu'il a sa retraite, et qu'il s'est retiré à Paris, avec sa nièce, il se dérange. Cette petite Suzanne le mène par le bout du nez... C'est tout de même agréable d'avoir des amis et de les recevoir une fois par semaine. Plus souvent, ça coûterait trop cher... Ah ! je voulais vous dire, avant qu'ils arrivent : j'ai fait un projet, en chemin.

Madame Raquin

Quel projet ?

Camille

Tu sais, maman, que j'ai promis à Thérèse de la mener passer un dimanche à Saint-Ouen, avant les mauvais temps... Elle ne veut pas sortir dans les rues avec moi. Les rues, c'est pourtant plus amusant que la campagne. Elle dit que je la fatigue, que je ne sais pas marcher... Enfin, j'ai pensé que nous ferions peut-être bien d'aller dimanche à Saint-Ouen, et d'emmener Laurent avec nous.

Madame Raquin

C'est cela, mes enfants, allez à Saint-Ouen. Je n'ai plus d'assez bonnes jambes pour vous accompagner ; mais l'idée est excellente... Cela t'acquittera tout à fait pour le portrait envers Laurent.

Camille

Il est drôle, Laurent, à la campagne!... Tu te rappelles, Thérèse, quand il est venu avec nous, à Suresnes ? Il est fort comme un Turc, ce farceur-là ; il saute les fossés pleins d'eau, il lance des grosses pierres à des hauteurs étonnantes... À Suresnes, aux chevaux de bois, il imitait le postillon qui galope, les claquements du fouet, les coups d'éperon ; si bien que toute une noce qui était là, riait aux larmes. La mariée en a été malade, positivement... N'est-ce pas, Thérèse ?

Thérèse Raquin

Il avait assez bu au dîner pour être drôle.

On entend la sonnette de la boutique.

Camille

Oh! toi, tu ne comprends pas qu'on s'amuse... S'il n'y avait que toi pour me faire rire, ce serait une rude corvée que d'aller à Saint-Ouen... Elle s'assoit par terre, et elle regarde couler l'eau... Après tout, si j'emmène Laurent. c'est que ça me distrait... Où diable est-il allé chercher son cadre ? C'est lui. Monsieur Grivet a encore sept minutes.

Scène 7

Laurent, Camille, Madame Raquin, Thérèse Raquin

Regardant Camille et Madame Raquin qui causent bas.

Laurent

Ils n'en finissent plus dans cette boutique... Je parie que vous complotez encore quelque douceur.

Camille

Devine.

Laurent

Vous m'invitez à dîner pour demain, et il y aura une poule au riz.

Madame Raquin

Gourmand !

Camille

Mieux que cela... Je mène, dimanche, Thérèse à Saint-Ouen, et tu viens avec nous... Veux-tu ?

Il prend le portrait sur le chevalet, et se fait donner un marteau par Madame Raquin.

Laurent

Comment, si je veux !

Madame Raquin

Surtout, vous serez prudents... Laurent, je vous confie Camille. Vous êtes fort, je suis plus tranquille, quand je le sais avec vous.

Camille

Elle m'ennuie, maman, avec ses continuelles terreurs. Figure-toi que je ne puis aller au bout de la rue, sans qu'elle s'imagine des choses atroces... C'est désagréable d'être toujours traité en petit garçon... Nous irons en fiacre jusqu'aux fortifications ; comme ça, nous n'aurons qu'une course à payer. Puis, nous suivrons la route, nous passerons l'après-midi dans l'île, et nous mangerons le soir une matelote au bord de l'eau... Hein ? Est-ce convenu ?

Laurent

Oui... Mais on pourrait compléter le programme.

Camille

Comment ?

Laurent

En ajoutant une promenade en canot.

Madame Raquin

Non, non, pas de canot. Je ne serais pas tranquille.

Thérèse Raquin

Si vous croyez que Camille se hasardera sur l'eau... Il a bien trop peur.

Camille

Moi, j'ai peur !

Laurent

C'est vrai, j'oubliais que tu as peur de l'eau. À Vernon, quand nous barbotions, en pleine Seine, tu restais sur le bord, frissonnant... Allons, nous supprimons le canot.

Camille

Mais ce n'est pas vrai ! Mais je n'ai pas peur !... Nous irons en canot. Que diable ! vous finiriez par me faire passer pour un imbécile. Nous verrons qui sera le moins crâne de nous trois... C'est Thérèse qui a peur.

Thérèse Raquin

Eh ! Mon pauvre ami, tu es déjà tout blême.

Camille

Moque-toi de moi... Nous verrons, nous verrons.

Madame Raquin

Camille. Mon bon Camille. Renonce à cette idée ! Fais cela pour moi.

Camille

Maman, je t'en prie, ne me tourmente pas... Tu sais bien que cela me rend malade.

Laurent

Eh bien ! Ta femme décidera.

Thérèse Raquin

Il arrive des accidents partout.

Laurent

C'est vrai... Dans la rue, le pied peut glisser, une tuile peut tomber.

Thérèse Raquin

D'ailleurs, vous savez, moi, j'adore la Seine.

Laurent

Alors, c'est convenu, tu as gain de cause... Nous irons en canot.

Madame Raquin

Mon Dieu ! Je ne puis dire combien cette promenade m'inquiète... Camille est d'une exigence... Vous avez vu comme il s'emportait.

Il accroche le portrait au-dessus du buffet.

Laurent

N'ayez donc pas peur, je serai là... Ah! je vais accrocher le portrait.

On entend la sonnette de la boutique. La pendule sonne neuf heures.

Camille

Il sera dans un bon jour, n'est-ce pas ? Neuf heures, voilà Monsieur Grivet.

Scène 8

Grivet, Madame Raquin, Camille, Laurent

Grivet

J'arrive le premier... Bonsoir, mesdames et la compagnie.

Elle prend le parapluie.

Madame Raquin

Bonsoir, monsieur Grivet... Voulez-vous que je vous débarrasse de votre parapluie ? Est-ce qu'il pleut ?

Elle va pour poser le parapluie à gauche de la cheminée.

Grivet

Le temps menace. Pas dans ce coin, pas dans ce coin ; vous savez, mes petites habitudes... Dans l'autre coin. Là, merci.

Madame Raquin

Donnez-moi vos caoutchoucs.

Il s'assoit sur une chaise qu'elle lui avance.

Il pose ses caoutchoucs à côté du parapluie.

Grivet

Non, non, je les rangerai moi-même. Je fais mon petit ménage, hé! hé ! J'aime que tout soit à sa place, vous comprenez... De cette façon, je ne suis pas inquiet.

Camille

Et vous ne dites rien de neuf, Monsieur Grivet ?

Réfléchissant.

Grivet

Je suis sorti à quatre heures et demie du bureau ; j'ai mangé à six heures à la crémerie d'Orléans ; j'ai lu mon journal à sept heures au café Saturnin ; et, comme c'était jeudi aujourd'hui, au lieu d'aller me coucher à neuf heures, selon mon habitude, je suis venu ici... C'est bien tout, je crois.

Laurent

Et vous n'avez rien vu, en venant ici?

Grivet

Si fait, pardonnez-moi... Il y avait beaucoup de monde dans la rue Saint-André-des-Arts. J'ai dû changer de trottoir... Ça m'a contrarié... Vous comprenez, le matin, je vais au bureau par le trottoir de gauche, et, le soir, je reviens par l'autre trottoir...

Madame Raquin

Le trottoir de droite.

Mimant l'action.

Grivet

Non, permettez... Le matin, je vais comme ça, et le soir, quand je reviens...

Laurent

Ah ! Très bien.

Grivet

Toujours le trottoir de gauche, n'est-ce pas ? Je tiens ma gauche, vous savez, comme les chemins de fer... C'est très commode pour ne pas se tromper dans les rues.

Laurent

Mais que faisait-il, ce monde, sur le trottoir ?

Grivet

Je ne sais pas, comment voulez-vous que je sache ?

Madame Raquin

Quelque accident, sans doute.

Il s'assoit devant la table, à gauche.

Grivet

Tiens! C'est vrai, ça devait être un accident... Cette idée ne m'était pas venue... Ma foi ! Vous me tranquillisez, en me disant que c'était un accident.

Madame Raquin

Ah ! Voici Monsieur Michaud.

Scène 9

Michaud, Grivet, Camille, Madame Raquin, Suzanne

Suzanne se débarrasse de son châle et de son chapeau et va causer bas avec Thérèse toujours assise devant la table à ouvrage. Michaud donne des poignées de main à tout le monde.

Il s'arrête devant Grivet qui a tiré sa montre et qui la lui présente d'un air triomphant.

Il montre Suzanne.

Il va pour mettre sa canne à côté du parapluie de Grivet.

Michaud

Je crois que je suis en retard... Je sais, neuf heures six... C'est la faute de cette petite. Il faut s'arrêter à toutes les boutiques.

Grivet

Non, pardon, c'est la place de mon parapluie... Vous savez bien que je n'aime pas ça... Je vous ai laissé, pour votre canne, l'autre coin de la cheminée.

Michaud

Bien, bien, ne nous fâchons pas.

Camille

Dis donc, je crois que monsieur Grivet est vexé, parce qu'il y a du Champagne. Il a regardé trois fois la bouteille, et il n'a rien dit. C'est étonnant qu'il ne soit pas plus surpris que ça.

Michaud

Ah ! Fichtre !... Vous voulez donc nous renvoyer sur la tête. Des gâteaux et du Champagne !

Grivet

Tiens ! C'est du Champagne... J'en ai bu quatre fois dans ma vie.

Michaud

Quel saint fêtez-vous donc ?

Elle prend la lampe et va éclairer le portrait.

Tous la suivent, sauf Thérèse qui reste à sa table à ouvrage, et Laurent qui s'appuie à la cheminée.)

Madame Raquin

Nous fêtons le portrait de Camille que Laurent a terminé ce soir... Regardez.

Camille

Il est frappant, n'est-ce pas ? J'ai l'air d'être en visite.

Michaud

Oui, oui.

Madame Raquin

C'est encore tout frais, on sent la peinture.

Grivet

C'est donc ça... Je sentais une odeur... La photographie a l'avantage de ne pas avoir d'odeur.

Camille

Oui, mais quand la peinture est sèche...

Grivet

Ah! certainement, quand la peinture est sèche... Ça sèche encore assez vite... Il y a pourtant une boutique, rue de la Harpe, qui a mis cinq jours à sécher.

Madame Raquin

Alors, Monsieur Michaud, vous le trouvez bien ?

Tous reviennent, et Madame Raquin remet la lampe sur la table.

Michaud

Il est très bien, tout à fait bien.

Camille

Si tu nous donnais le thé, maman... Nous boirons le Champagne après la partie de dominos.

Grivet

Neuf heures un quart... Nous aurons à peine le temps de faire la belle.

Madame Raquin

Je ne vous demande que cinq minutes... Reste, Thérèse puisque tu es souffrante.

Elles sortent par la porte du fond.

Suzanne

Je me porte bien, moi. Je vais vous aider, madame Raquin, ça m'amuse de faire la femme de ménage.

Scène 10

Camille, Michaud, Grivet, Laurent, Thérèse Raquin

Camille

Et vous ne savez rien de neuf, monsieur Michaud ?

Michaud

Non, rien... J'ai mené ma nièce broder au Luxembourg... Ah ! Si, ma foi, il y a du neuf ! Il y a le drame de la rue Saint-André-des-Arts.

Camille

Quel drame?... Monsieur Grivet, en venant, a vu beaucoup de monde dans cette rue.

À Grivet.

Michaud

Ça ne désemplit pas depuis ce matin... La foule regardait en l'air, n'est-ce pas ?

Il met une calotte et des bouts de manche qu'il sort de sa poche.

Grivet

Je ne pourrais pas dire, j'ai changé de trottoir... Alors, c'était bien un accident?

Michaud

Oui, on a trouvé à l'Hôtel de Bourgogne, dans la malle d'un voyageur qui a disparu, une femme coupée en quatre morceaux.

Grivet

Est-ce possible! En quatre morceaux ! Comment peut-on couper une femme en quatre morceaux !

Camille

C'est épouvantable !

Grivet

Et moi qui passe par là!... Je me souviens, maintenant ; on regardait en l'air... Est-ce qu'on voyait quelque chose, en l'air ?

Michaud

On voyait la fenêtre de la chambre où la foule prétend qu'on a trouvé la malle... Mais le fait est faux ; la fenêtre de la chambre en question donne sur la cour.

Laurent

L'assassin est arrêté ?

Grivet ricane en hochant la tête.

Michaud

Non. Un de mes anciens collègues, qui conduit l'instruction, me disait ce matin qu'il marchait en pleine obscurité. La justice aura beaucoup de mal.

Laurent

Mais l'identité de la victime a été établie ?

Michaud

Non. Le cadavre était nu, et la tête ne se trouvait pas dans la malle.

Grivet

On l'aura sans doute égarée.

Camille

Grâce, cher monsieur ! Elle me donne la chair de poule, votre femme coupée en quatre morceaux.

Grivet

Eh ! Non, c'est amusant d'avoir peur, quand on est parfaitement sûr qu'on ne court aucun danger. Les histoires de Monsieur Michaud, du temps qu'il était commissaire de police, sont très drôles... Vous vous rappelez le gendarme enterré, dont les mains passaient, dans un plant de carottes ? Il nous a raconté ce crime-là l'automne dernier... Ça m'a beaucoup intéressé... Que diable ! Ici, nous savons bien qu'il n'y a pas des assassins derrière notre dos. C'est la maison du bon Dieu. Dans un bois, je ne dis pas. Si je traversais un bois avec Monsieur Michaud, je le prierais de se taire.

Laurent

Vous pensez donc que beaucoup de crimes restent impunis ?

Michaud

Oui, malheureusement ; les disparitions, les morts lentes, des étouffements, des écrasements sinistres, sans un cri, sans une tache de sang. La justice passe et ne voit rien... Il y a plus d'un meurtrier qui se promène tranquillement au soleil, allez !

Grivet

Vous voulez rire... Et on ne les arrête pas ?

Michaud

Si on ne les arrête pas, mon cher Monsieur Grivet, c'est qu'on ne sait pas qu'ils ont tué.

Camille

Alors, la police n'est pas bien faite ?

Michaud

Eh ! Si, la police est bien faite; mais elle n'est pas tenue à l'impossible... Je vous répète qu'il y a des assassins fort heureux, vivant grassement, aimés et respectés... Vous avez tort de branler la tête, Monsieur Grivet...

Grivet

Je branle la tête, je branle la tête, laissez-moi donc tranquille !

Michaud

Peut-être avez-vous un de ces hommes dans vos connaissances et peut-être lui serrez-vous la main tous les jours.

Grivet

Ah ! Non, par exemple, ne dites pas cela. Ce n'est pas vrai, vous savez bien que ce n'est pas vrai... Si je voulais, je vous raconterais aussi une histoire...

Michaud

Racontez-la, votre histoire.

Michaud hausse les épaules.

Grivet

Certainement... Celle de la pie voleuse. Vous la connaissez peut-être, vous connaissez tout... Il était une fois une servante qui fut mise en prison pour avoir volé un couvert d'argent. Deux mois plus tard, on retrouva le couvert dans un nid de pie, en abattant un peuplier. C'était une pie qui était la voleuse. On relâcha la servante... Vous voyez bien que les coupables sont toujours punis.

Michaud

Alors, on a mis la pie en prison ?

Grivet

La pie en prison ! La pie en prison !... Est-il bête, ce Michaud !

Camille

Eh ! Non, ce n'est pas ce que monsieur Grivet a voulu dire. Vous le troublez.

Grivet

La police est mal faite, voilà tout... C'est immoral.

Camille

Est-ce que tu crois que l'on tue comme ça, sans qu'on le sache, toi, Laurent ?

Il traverse la scène, en se dirigeant lentement vers Thérèse.

Près de Thérèse.

Laurent

Moi ?... Vous ne voyez pas que monsieur Michaud se moque de vous. Il veut vous effrayer, avec ses histoires. Comment pourrait-il savoir ce qu'il dit n'être su par personne... Et, s'il y a des gens adroits, tant mieux pour eux, après tout !... Tenez, madame est moins crédule que vous.

Thérèse Raquin

Certes, ce qu'on ne sait pas n'existe pas.

Camille

N'importe, j'aurais mieux aimé qu'on causât d'autre chose. Voulez-vous ? Causons d'autre chose.

Grivet

Moi, je veux bien ; causons d'autre chose.

Il descend.

Camille

Tiens, on n'a pas monté les chaises de la boutique... Venez donc m'aider.

Grivet

Il appelle ça causer d'autre chose, aller chercher des chaises.

Michaud

Venez-vous, Monsieur Grivet ?

Ils descendent tous les deux.

Grivet

Passez le premier... La pie en prison ! La pie en prison ! A-t-on jamais vu !... Pour un ancien commissaire de police, vous venez de vous donner là un bien grand ridicule, monsieur Michaud.

Laurent

Tu jures de m'obéir ?

Thérèse Raquin

Oui, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te plaira.

Camille

Eh ! Laurent. Grand fainéant, tu ne pouvais donc pas venir chercher ta chaise, au lieu de laisser descendre ces messieurs.

À Thérèse doucement.

Laurent

Je suis resté pour faire la cour à ta femme. Espère. Nous vivrons heureux à jamais l'un et l'autre.

Camille

Oh ! Ça, je te le permets... Tâche de plaire à Thérèse.

On entend des pas dans l'escalier.

Ils se séparent vivement. Thérèse reprend son attitude rechignée devant sa table à ouvrage. Laurent passe à droite. Les autres personnages remontent, chacun avec une chaise, en riant aux éclats.

Laurent

Et souviens-toi de ce que tu as dit : ce qu'on ne sait pas n'existe pas... Prends garde !

Camille

Farceur, va ! Est-il drôle, cet animal !... Tout ça, c'était pour ne pas se donner la peine de descendre.

Grivet

Enfin, voici le thé.

Scène 11

Madame Raquin, Camille, Grivet, Suzanne, Michaud

Grivet s'assoit à gauche, sur le devant ; derrière lui, se place Laurent. Le fauteuil de Madame Raquin est à droite; Michaud se met derrière elle. Enfin, au fond, au milieu, Camille s'installe dans son fauteuil. - Thérèse ne quitte pas sa table à ouvrage. Suzanne va la rejoindre quand le thé est servi.

Madame Raquin

Oui, j'ai pris un quart d heure... Asseyez-vous, nous allons rattraper le temps perdu.

Camille

Là, me voilà dans mon fauteuil... Donne la boîte de dominos, maman.

Grivet

C'est un plaisir... Le jeudi, quand je m'éveille, je me dis : « Tiens ! j'irai ce soir jouer aux dominos chez les Raquin.» Eh bien ! Vous ne sauriez croire...

Suzanne

Voulez-vous que je vous sucre, Monsieur Grivet ?

Reprenant.

Grivet

Avec plaisir, Mademoiselle, vous êtes charmante. Deux morceaux, n'est-ce pas ?... Eh bien! vous ne sauriez croire...

Camille

Est-ce que tu ne viens pas, Thérèse?

Madame Raquin

Laisse-la. Tu sais qu'elle est souffrante... Elle n'aime pas jouer aux dominos... S'il vient quelqu'un à la boutique, elle descendra.

À Madame Raquin.

Camille

C'est contrariant, quand tout le monde s'amuse, d'avoir devant soi quelqu'un qui ne s'amuse pas... Voyons, t'assoiras-tu, maman ?

Madame Raquin

Oui, oui, me voilà.

Camille

Vous y êtes bien tous ?

Michaud

Certainement, et je vais, ce soir, vous battre à plates coutures... Madame Raquin votre thé est un peu plus fort que celui de jeudi dernier... Mais monsieur Grivet disait quelque chose.

Grivet

Moi, je disais quelque chose ?

Michaud

Oui, vous aviez commencé une phrase.

Grivet

Une phrase, vous croyez... C'est bien surprenant.

Michaud

Je vous assure, n'est-ce pas ? Madame Raquin. Monsieur Grivet disait : « Eh bien ! Vous ne sauriez croire...»

Grivet

«Eh bien, vous ne sauriez croire...» Non, je ne me souviens plus, plus du tout... Si c'est une plaisanterie que vous faites, Monsieur Michaud, vous savez que je la trouve médiocre.

Il vide bruyamment la boîte de dominos. Un silence, pendant lequel les joueurs mêlent les dés et se les partagent.

Camille

Vous y êtes bien tous ?... Alors, commençons.

Un silence.

Grivet

Monsieur Laurent n'en est pas, et il lui est défendu de donner des conseils... Là, on en prend sept... On ne fouille pas, on ne fouille pas, entendez-vous, Monsieur Michaud ?... Ah ! C'est à moi la pose. J'ai le double-six.

Acte II

Scène 1

Laurent, Suzanne, Grivet, Michaud, Madame Raquin, Thérèse Raquin

Les personnages sont assis comme à la fin de l'acte précédent : Thérèse devant la table à ouvrage, l'air rêveur et souffrant, sa broderie sur les genoux ; Grivet, Laurent et Michaud, à leur place, devant la table ronde. Seul, le fauteuil de Camille est vide. - Un silence, pendant lequel Madame Raquin et Suzanne servent le thé, en répétant exactement leurs jeux de scène du premier acte.

Laurent

Il faut vous distraire, Madame Raquin... Donnez-moi la boîte de dominos.

Suzanne

Voulez-vous que je vous sucre, Monsieur Grivet ?

Grivet

Avec plaisir, mademoiselle. Vous êtes charmante. Deux morceaux, n'est-ce pas?... Il n'y a que vous pour me sucrer.

Madame Raquin s'assoit.

Laurent

Ah ! voici les dominos... Asseyez-vous, madame Raquin. Vous y êtes bien tous ?

Il se verse du rhum.

Michaud

Certainement, et je vais, ce soir, vous battre à plates coutures... Laissez-moi mettre un peu de rhum dans mon thé.

Il vide bruyamment la boîte de dominos. Les joueurs mêlent le jeu et se le partagent.

Laurent

Vous y êtes bien tous?... Alors, commençons.

Un silence.

Grivet

C'est un plaisir... Là, on en prend sept... On ne fouille pas, on ne fouille pas, entendez-vous, Monsieur Michaud ?... Non, aujourd'hui, ce n'est pas à moi la pose !

Laurent et Michaud se lèvent, et Suzanne vient s'adosser au fauteuil de Madame Raquin.

Madame Raquin

Je ne puis pas, je ne puis pas... Quand je vous vois tous, comme autrefois, autour de cette table, je me souviens, mon coeur se fend... Mon pauvre Camille était là.

Michaud

Sacrebleu ! Madame Raquin, soyez donc raisonnable !

Madame Raquin

Pardonnez-moi, mon vieil ami, je ne puis pas... Vous vous rappelez comme il aimait à jouer aux dominos. C'est lui qui renversait la boîte. Laurent vient de faire son geste... Et quand je ne m'asseyais pas assez vite, il me grondait. Moi, j'avais peur de le contrarier, ça le rendait malade. Ah ! Nos bonnes soirées... Et, maintenant, son fauteuil est vide, voyez-vous !

Michaud

Chère dame, vous manquez de courage. Vous finirez par vous mettre au lit.

Suzanne

Je vous en prie, ne pleurez pas. Ça nous fait tant de peine !

Elle pleure.

Madame Raquin

Vous avez raison, je dois être forte.

Grivet

Alors, il vaut mieux ne pas jouer. C'est malheureux que ça vous fasse cet effet-là... Vos larmes ne vous rendront pas votre fils.

Michaud

Nous sommes tous mortels.

Madame Raquin

Hélas !

Grivet

Si nous venons chez vous, c'est dans l'intention de vous donner quelque distraction.

Michaud

Il faut oublier, ma pauvre amie.

Grivet

Certainement. Que diable ! Ne nous attristons pas... Nous jouons à deux sous la partie, hein ! Voulez-vous ?

Laurent

Tout à l'heure. Laissez à Madame Raquin le temps de se remettre... Nous pleurons tous notre cher Camille.

Elle s'assoit à ses genoux.

Suzanne

Entendez-vous, chère dame ? nous le pleurons tous, nous le pleurons avec vous.

Madame Raquin

Oui, vous êtes bons... Ne m'en voulez pas, si j'ai troublé la partie.

Michaud

On ne vous en veut pas. Seulement, depuis un an que l'affreux accident est arrivé, vous devriez vous être fait une raison.

Madame Raquin

Je n'ai pas compté les jours. Je pleure parce que les larmes me montent aux yeux. Excusez-moi... Je vois toujours mon pauvre enfant roulé dans les eaux troubles de la Seine, et je le vois tout petit, quand je l'endormais entre deux couvertures. Quelle affreuse mort! Comme il a dû souffrir !... J'avais un pressentiment sinistre, je le suppliais d'abandonner cette idée de promenade sur l'eau. Il a voulu faire le brave... Si vous saviez comme je l'ai soigné, au berceau ! Pour le sauver d'une fièvre typhoïde, je l'ai tenu trois semaines sur mes genoux, sans dormir.

Michaud

Votre nièce vous reste. Ne la désolez pas, ne désolez pas l'ami généreux qui l'a sauvée, et dont l'éternel désespoir sera de n'avoir pu également ramener Camille sur la rive... Votre douleur est égoïste, vous mettez des larmes dans les yeux de Laurent.

Laurent

Ces souvenirs sont cruels.

Michaud

Eh ! Vous avez fait ce que vous avez pu. Quand le canot a chaviré, en rencontrant un pieu, je crois... de ces pieux qui servent à tendre les filets pour les anguilles, n'est-ce pas ?...

Laurent

C'est ce que j'ai pensé. La secousse nous a jetés à l'eau tous les trois.

Michaud

Enfin, quand vous êtes tombés, vous avez pu saisir Thérèse...

Laurent

Je ramais, elle était à côté de moi, je n'ai eu qu'à la prendre par ses vêtements. Lorsque j'ai replongé, Camille avait disparu... Il était à l'avant du canot, il trempait ses mains dans la rivière, il plaisantait, il disait que le bouillon était froid...

Michaud

Ne remuez pas ces souvenirs qui vous font frissonner... Vous vous êtes conduit comme un héros, vous avez plongé à trois reprises.

À Michaud.

Madame Raquin éclate de nouveau en sanglots.

Grivet

Je crois bien... Il y avait, le lendemain, un article superbe dans mon journal. On y disait que monsieur Laurent méritait une médaille. Ça donnait la chair de poule, rien qu'à lire comment les trois personnes étaient tombées dans la rivière, pendant que leur dîner les attendait au restaurant... Et, huit jours plus tard, quand on a retrouvé ce pauvre Monsieur Camille. il y a encore eu un article... Vous vous souvenez, c'est Monsieur Laurent qui est venu vous chercher pour reconnaître le corps avec lui.

Michaud

Vraiment, monsieur Grivet, vous auriez bien pu vous taire. Madame Raquin se calmait. Vous donnez là des détails...

Grivet

Mille pardons, c'est vous qui avez commencé à raconter l'accident... Puisqu'on ne joue pas, il faut bien dire quelque chose.

Michaud

Eh ! Vous avez cent fois cité l'article de votre journal ! C'est désagréable, vous comprenez... Maintenant, Madame Raquin en a encore pour un bon quart d heure à pleurer.

Grivet

C'est vous qui avez commencé.

Michaud

Eh ! Non, morbleu ! C'est vous !

Grivet

Dites tout de suite que je suis ridicule !

Ils remontent la scène en mâchant de sourdes paroles.

Madame Raquin

Mes bons amis, ne vous disputez pas... Je vais être sage, je ne pleure plus... Ces conversations me soulagent. J'aime à parler de mon mal, et cela me rappelle ce que je vous dois à tous... Mon cher Laurent. Donnez-moi votre main. Vous êtes fâché ?

Laurent

Oui, contre moi, qui n'ai pu vous les rendre tous les deux.

Madame Raquin

Vous êtes mon enfant, et je vous aime. Je prie chaque soir pour vous, qui avez voulu sauver mon fils. Je demande au ciel de veiller sur votre chère existence... Allez, mon fils est là-haut, il m'entendra, et c'est à lui que vous devrez votre bonheur. Chaque fois que vous aurez quelque joie, dites-vous que c'est moi qui ai prié et que c'est Camille qui m'a exaucée.

Laurent

Chère madame Raquin !

Michaud

C'est bien, cela, c'est très bien !

Madame Raquin

Et maintenant, petite, retourne à ta place. Tu vois, je le fais pour toi, je souris.

Elle se relève et l'embrasse.

Suzanne

Merci.

Madame Raquin

À qui la pose ?

Grivet, Laurent et Michaud se rassoient à leurs places.

Grivet

Vous voulez bien, ah ! c'est gentil!... À qui la pose ?

Il pose un domino.

Michaud

À moi... Voilà.

Suzanne

Bonne amie, voulez-vous que je vous parle du prince bleu ?

Thérèse Raquin

Le prince bleu ?

Suzanne

C'est toute une histoire !... Je vais vous la conter à l'oreille; mon oncle n'a pas besoin de savoir. Imaginez-vous que ce jeune homme... C'est un jeune homme. Il a un habit bleu et des moustaches très fines, châtaines, qui lui vont tout à fait bien.

Suzanne se lève à demi et regarde les joueurs.

Thérèse Raquin

Fais attention, ton oncle t'écoute.

Michaud

Mais vous avez boudé au cinq, tout à l'heure, et maintenant vous mettez cinq partout.

Michaud proteste, la partie continue.

Grivet

J'ai boudé au cinq... Faites excuse, vous vous trompez.

Elle s'arrête de temps à autre, en jetant des regards furtifs sur les joueurs.

Suzanne

Je me moque bien de mon oncle, quand il joue aux dominos!... Ce jeune homme venait tous les jours au Luxembourg. Vous savez, mon oncle a l'habitude de s'asseoir sur la terrasse, au troisième arbre à gauche, près du kiosque des journaux... Le prince bleu s'asseyait au quatrième arbre. Il mettait un livre sur ses genoux, et il me regardait, en tournant les pages...

Thérèse Raquin

C'est tout ?

Suzanne

Oui, c'est tout ce qui s'est passé au Luxembourg... Ah ! J'oubliais. Un jour il m'a sauvée d'un cerceau qu'une petite fille lançait vers moi à fond de train. Il a donné une grande tape au cerceau pour le diriger d'un autre côté. Ça m'a fait sourire, j'ai songé aux amoureux qui se jettent à la tête de chevaux emportés. Le prince bleu a dû avoir la même idée : il s'est mis à sourire aussi, en me saluant.

Thérèse Raquin

Et le roman s'arrête là ?

Suzanne

Mais non, il commence là... Avant-hier, mon oncle était sorti, je m'ennuyais beaucoup, parce que notre bonne est très bête. Pour m'amuser, j'avais monté la grande lunette d'approche; vous la connaissez, celle que mon oncle avait à Vernon. On voit à plus de deux lieues... Vous savez qu'on aperçoit de notre terrasse tout un bout de Paris. Je regardais du côté de Saint-Sulpice... Il y a de très belles statues, au pied de la grande tour.

Michaud

Eh bien ! quoi ! c'est du six, marchez donc.

La partie continue.

Grivet

C'est du six, c'est du six, je le vois bien, parbleu ! Mais il faut que je calcule.

Thérèse Raquin

Et le prince bleu ?

Suzanne

Attendez donc !... Je voyais des cheminées, oh ! Des cheminées, des champs, des océans de cheminées ! Quand je tournais un peu la lunette, toutes les cheminées marchaient, se précipitaient les unes sur les autres, défilaient au pas de course, comme des soldats. La lunette en était toute pleine... Tout d'un coup, voilà que j'aperçois, entre deux cheminées, devinez qui ?... Le prince bleu !

Thérèse Raquin

C'est donc un fumiste, ton prince ?

Suzanne

Eh ! Non... Il était sur une terrasse comme moi, et le plus drôle, c'est qu'il regardait comme moi dans une lunette. Je l'ai bien reconnu ; il avait son habit bleu, avec ses moustaches.

Thérèse Raquin

Et il demeure ?

Suzanne

Mais je ne sais pas. Je ne l'ai vu que dans la lunette d'approche, vous comprenez. C'était sans doute très loin, très loin, du côté de Saint-Sulpice. Quand je regardais avec mes yeux, je ne distinguais que du gris, avec les taches bleues des toits d'ardoises... J'ai même failli le perdre. La lunette a bougé, il m'a fallu refaire un voyage épouvantable sur la mer des cheminées... Maintenant, j'ai un point de repère, la girouette d'une maison voisine de la nôtre.

Thérèse Raquin

Tu l'as revu ?

Elle fait le signe d'envoyer un baiser.

Elle répète le geste.

Suzanne

Oui, hier, aujourd'hui, tous les jours... Est-ce que je fais mal ? Si vous saviez comme il est petit et mignon dans la lunette d'approche ! Il est à peine haut comme ça; on dirait une image; je n'en ai pas peur du tout... Puis, je ne sais pas où il est, moi; je ne sais pas même si c'est bien vrai, ce qu'on aperçoit dans la lunette. C'est tout là-bas... Quand il fait comme ça... Je me redresse, et je ne vois plus que du gris. Je puis croire, n'est-ce pas ? que le prince bleu n'a pas fait ça... Puisqu'il n'est plus là, puisque j'ai beau écarquiller les yeux...

Regardant Laurent.

Thérèse Raquin

Tu me fais du bien... Aime ton prince bleu toujours en rêve.

Suzanne

Ah ! Mais non !... Chut! La partie est finie.

Michaud

Allons, à nous deux. La belle, Monsieur Grivet.

Ils mêlent le jeu.

Grivet

À vos ordres, monsieur Michaud.

Madame Raquin

Laurent, puisque vous êtes debout, auriez-vous l'obligeance d'aller me chercher la corbeille où je mets ma laine ? Elle doit être sur la commode de ma chambre... Prenez une lumière.

Il sort par la porte du fond.

Laurent

C'est inutile.

Michaud

Vous avez là un véritable fils. Il est d'une complaisance...

Madame Raquin

Oui, il est très bon pour nous. Je le charge de nos petites commissions ; et, le soir, il nous aide à fermer la boutique.

Il rit. Laurent rentre vivement, l'oeil hagard, comme s'il était poursuivi ; il s'appuie un instant contre l'armoire.

Grivet

L'autre jour, je l'ai vu qui vendait des aiguilles, comme une demoiselle de magasin... Eh! Eh ! Une demoiselle de magasin avec de la barbe !

Madame Raquin

Eh bien ! Qu'avez-vous ?

Michaud

Vous êtes malade ?

Grivet

Vous vous êtes cogné ?

Il descend la scène d'un pas mal assuré.

Laurent

Non, rien, merci... Un éblouissement.

Madame Raquin

Et la corbeille ?

Laurent

La corbeille... Je ne sais pas... Je ne l'ai pas.

Suzanne

Comment ! Vous, un homme, vous avez eu peur !

Laurent

Peur ? Peur de quoi ?... Je n'ai pas trouvé la corbeille.

Elle sort.

Suzanne

Attendez, je la trouverai, moi ! Et si je rencontre votre revenant, je vous l'amène.

Laurent

Vous voyez, ça se passe.

Grivet

Vous vous portez trop bien. C'est le sang qui vous tourmente.

Laurent

Oui, le sang me tourmente.

Michaud

Il vous faudrait des tisanes rafraîchissantes.

À Suzanne qui rentre et qui lui donne la corbeille.

Madame Raquin

En effet, je vous vois agité depuis quelque temps ; je vous ferai un peu de vigne rouge... Ah ! tu l'as trouvée.

À Laurent qui est lentement passé à gauche.

Suzanne

Elle était sur la commode... Monsieur Laurent je n'ai pas vu votre revenant. Je lui aurai fait peur.

On entend la sonnette de la boutique.

Grivet

Elle est d'un esprit, cette petite !

Elle descend.

Suzanne

Ne vous dérangez pas. Je vais servir.

À Michaud.

Grivet

Un trésor, un vrai trésor... Nous disons que j'en ai trente-deux et que vous en avez vingt-huit.

Elle descend.

Madame Raquin

Non, je ne trouve pas la laine dont j'ai besoin... Il faut que je descende.

Scène 2

Grivet, Michaud, Thérèse Raquin, Laurent, Madame Raquin

Grivet

Eh ! La partie a failli être compromise tout à l'heure. Ce n'est plus aussi gai qu'autrefois, ici.

Ils jouent.

Michaud

Que voulez-vous ? Quand la mort passe dans une maison... Mais rassurez-vous, j'ai trouvé un moyen de ramener nos bons jeudis d'autrefois.

Thérèse Raquin

Tu as peur, n'est-ce pas ?

Laurent

Oui... Veux-tu que je vienne, ce soir ?

Thérèse Raquin

Attendons, attendons encore. Ayons de la prudence jusqu'au bout.

Laurent

Il y a un an que nous sommes prudents, un an que je ne t'ai revue. Ce serait si facile. Je rentrerais par la petite porte. Nous sommes libres, maintenant. Nous n'aurions pas peur, ensemble, dans ta chambre.

Thérèse Raquin

Non, ne gâtons pas l'avenir... Nous avons besoin de beaucoup de bonheur, Laurent. En trouverons-nous jamais assez !

Laurent

Aie confiance. Nous nous calmerons aux bras l'un de l'autre, lorsque nous serons deux contre l'effroi... Quand viendrai-je ?

Thérèse Raquin

La nuit de nos noces. Et elle ne tardera pas, vois-tu. Le dénouement est proche... Prends garde, voici ma tante.

Thérèse sort d'un air accablé. Tous la suivent des yeux.

Madame Raquin

Thérèse, descends donc, ma fille. On a besoin de toi en bas.

Scène 3

Michaud, Madame Raquin, Laurent, Grivet

Michaud

Avez-vous observé Thérèse, tout à l'heure ? Elle baissait la tête, elle était très pâle.

Madame Raquin

Je l'étudie chaque jour, ses yeux se cernent, ses mains sont agitées de tremblements fébriles.

Laurent

Oui, elle a aux joues cette flamme rose des poitrinaires.

Madame Raquin

Vous m'avez fait remarquer ces symptômes alarmants, mon cher Laurent et maintenant je les vois qui grandissent... Aucune douleur ne me sera donc épargnée !

Michaud

Bah ! Vous vous inquiétez à tort. C'est nerveux. Elle se remettra.

Laurent

Non, elle est frappée au coeur. Il y a comme un adieu dans ses longs silences, dans ses sourires pâles... Ce sera une lente agonie.

Grivet

Vous n'êtes guère consolant, mon cher. On devrait l'égayer, cette bonne Thérèse. au lieu de la promener dans des idées funèbres.

Madame Raquin

Hélas ! Mon ami, Laurent dit vrai, la blessure est au coeur. Et elle ne veut pas être consolée. Chaque fois que j'essaie de lui faire entendre raison, elle est prise d'impatience, de colère même. Elle se réfugie dans sa douleur comme un animal blessé.

Laurent

Il faut nous résigner.

Elle pleure.

Madame Raquin

Ce sera le dernier coup... Je n'ai plus qu'elle, je comptais sur elle pour me fermer les yeux. Si elle s'en allait, je resterais seule au fond de cette boutique, je mourrais dans un coin... Ah ! Tenez! Je suis bien malheureuse, je ne sais quel vent de malheur est entré chez nous.

Grivet

Alors, on ne joue plus ?

Il se lève.

Michaud

Attendez donc, fichtre !... Voyons, je veux chercher un remède. À l'âge de Thérèse. Que diable ! On n'est pas inconsolable... A-t-elle beaucoup pleuré, après l'affreuse catastrophe de Saint-Ouen ?

Madame Raquin

Non, elle pleure très difficilement... Elle avait une douleur sourde, un accablement d'esprit et de corps, comme lorsqu'on a beaucoup marché. Elle semblait étourdie... Elle était devenue très peureuse.

Laurent

Très peureuse !

Madame Raquin

Oui... Une nuit, je l'entendis pousser des cris étouffés, j'accourus... Elle ne me reconnaissait pas, elle balbutiait...

Laurent

Quelque cauchemar... Et elle parlait? que disait-elle?

Madame Raquin

Je n'ai pu comprendre. Elle appelait Camille... Le soir, elle n'ose plus monter ici sans lumière. Le matin, elle est toute lasse, elle se traîne, elle a des gestes fatigués, des regards vides qui me navrent... Je sais bien qu'elle s'en va, qu'elle veut rejoindre mon autre pauvre enfant.

Michaud

Eh bien ! Chère dame, ma petite enquête est faite, je vous dirai tout net ce que je pense... Mais d'abord, qu'on nous laisse.

Laurent

Vous voulez rester seul avec Madame Raquin ?

Michaud

Oui.

Revenant.

Laurent et Grivet sortent par la porte du fond.

Grivet

Bien, nous vous laissons... Vous savez que vous m'en devez deux, Monsieur Michaud... Vous m'appellerez. Je suis à vos ordres.

Scène 4

Michaud, Madame Raquin

Michaud

Allons, ma vieille amie... Je suis un peu brutal...

Madame Raquin

Que me conseillez-vous ?... Si nous pouvions la sauver !

Michaud

Il faut marier Thérèse.

Madame Raquin

La marier!... Ah ! vous êtes cruel !... Je croirais perdre mon pauvre Camille une seconde fois.

Michaud

Dame ! Je ne fais pas du sentiment, moi !... Je suis un médecin, si vous voulez.

Madame Raquin

Non, c'est impossible... Vous voyez ses larmes. Elle repousserait une pareille pensée avec indignation. Mon fils n'est pas oublié ; vous me feriez douter de votre délicatesse, Michaud... Thérèse ne peut se marier avec Camille dans le coeur. Ce serait une profanation.

Michaud

Si vous dites de grands mots!... Une femme qui a peur, le soir, de monter toute seule dans sa chambre, a besoin d'un mari, que diable !

Elle s'assoit dans son fauteuil, à droite.

Madame Raquin

Et cet étranger que nous introduirions dans notre intérieur ! Toute ma vieillesse en serait troublée. Nous pourrions faire un mauvais choix, déranger le peu de paix qui nous reste... Non, non, qu'on me laisse mourir avec mon deuil autour de moi.

Michaud

Sans doute, il faudrait chercher un brave coeur qui fût à la fois un bon mari pour Thérèse et un bon fils pour vous, qui remplaçât tout à fait Camille en un mot... Enfin, tenez... Laurent !

Madame Raquin

Lui !

Michaud

Eh oui ! quel joli couple ça ferait !... Ma vieille amie, tel est le conseil que je vous donne : il faut les marier ensemble.

Madame Raquin

Eux, Michaud !

Michaud

J'étais sûr que vous alliez vous récrier... C'est un projet que je caresse depuis longtemps. Réfléchissez, croyez-en ma vieille expérience. Si, pour mettre une joie dernière dans votre vieillesse, vous vous décidiez à marier Thérèse à la sauver de ce lent chagrin qui la tue, où trouveriez-vous pour elle un meilleur mari que Laurent.

Madame Raquin

Il me semblait qu'ils étaient frère et soeur.

Michaud

Eh ! songez à vous ! Je vous veux tous contents, moi ! Le bon temps reviendra. Vous aurez encore deux enfants pour vous fermer les yeux.

Madame Raquin

Ne me tentez pas... Vous avez raison, j'ai bien besoin d'un peu de consolation. Mais j'ai peur que nous ne fassions le mal... Mon pauvre Camille nous punirait de l'oublier si tôt.

Michaud

Qui parle de l'oublier ? Laurent a toujours son nom à la bouche... Ça ne sort pas de la famille, que diable !

Madame Raquin

Je suis bien vieille ; mes jambes ne vont plus ; je ne voudrais pourtant que mourir tranquille.

Michaud

Allons, vous êtes convaincue... C'est la seule façon de ne pas introduire un étranger dans votre intérieur. Vous ne faites que resserrer des liens d'amitié. Et je vous veux grand'mère, avec des bambins qui grimperont sur vos genoux... Vous souriez, je savais bien que je vous ferais sourire.

Madame Raquin

Oh ! C'est mal, c'est mal de sourire. J'ai l'âme pleine de trouble, mon ami... Mais eux, ils ne voudront jamais. Ils ne pensent guère à ces choses.

Michaud

Bah ! Nous allons mener l'affaire rondement. Ils sont trop raisonnables pour ne pas comprendre que leur mariage est nécessaire au bonheur de cette maison. C'est dans ce sens qu'il faut leur parler... Je me charge de Laurent. Je le déciderai, en fermant la boutique avec lui. Pendant ce temps, vous direz la chose à Thérèse. Et nous les fiançons ce soir même.

Madame Raquin

Je suis toute tremblante.

Michaud

Tenez, la voici, je vous laisse.

Scène 5

Madame Raquin, Thérèse Raquin

Thérèse a un geste vague.

Madame Raquin

Qu'as-tu encore, mon enfant ? De la soirée, tu n'as dit un mot. Je t'en supplie, tâche d'être un peu moins triste. Fais cela pour ces messieurs... Je le sais, on ne commande pas à sa tristesse... Est-ce que tu souffres ?

Thérèse Raquin

Non... Je suis bien lasse.

Madame Raquin

Si tu souffrais, il faudrait le dire. Ce serait mal, de te laisser aller, sans vouloir qu'on te soignât... Tu as des palpitations peut-être ? Des élancements dans la poitrine, n'est-ce pas ?

Thérèse Raquin

Non. Je ne sais. Je n'ai rien... Il me semble que tout s'endort en moi.

Madame Raquin

Chère enfant... Tu me causes bien du chagrin, avec tes silences, tes abattements. Je n'ai plus que toi.

Thérèse Raquin

C'est vous qui me conseillez d'oublier ?

Madame Raquin

Je n'ai pas dit cela, je ne puis dire cela... Mais j'ai le devoir de t'interroger, de ne pas t'imposer mon deuil, de savoir s'il est pour toi une consolation... Réponds-moi, avec franchise.

Thérèse Raquin

Je suis bien lasse.

Madame Raquin

Je veux que tu me répondes... Tu vis trop seule, tu t'ennuies, n'est-ce pas ? À ton âge, on ne peut pleurer éternellement.

Thérèse Raquin

Je ne sais ce que vous voulez dire.

Madame Raquin

Je ne dis rien, je t'interroge, je cherche où est ton mal... Vivre toujours avec une femme en larmes, ce n'est pas gai, je le comprends. Puis, cette chambre est bien grande, bien noire, et peut-être désires-tu...

Thérèse Raquin

Je ne désire rien.

Madame Raquin

Écoute, ne te fâche pas, c'est une vilaine idée, qui nous est venue... Nous avons songé à te remarier.

Thérèse Raquin

Moi ! Jamais, jamais ! Pourquoi doutez-vous de moi ?

Madame Raquin

Je le leur disais bien, elle ne peut l'avoir oublié, il est toujours dans son coeur... C'est eux qui m'ont poussée... Et ils ont raison, vois-tu, mon enfant. La maison est trop triste. Tout le monde nous fuirait... Va, tu ferais bien de les écouter.

Thérèse Raquin

Jamais !

Madame Raquin

Si, remarie-toi... Je ne me rappelle plus les choses convaincantes qu'ils m'ont dites. J'étais de leur avis. Je me suis chargée de te décider... Je vais appeler Michaud, si tu veux. Il saura mieux parler que moi.

Elle passe à gauche.

Thérèse Raquin

Mon coeur est fermé, il n'entendrait pas. Qu'on me laisse tranquille, je vous en prie... Me remarier, grand Dieu, et avec qui?

Madame Raquin

Ils ont eu une bonne idée, ils ont trouvé quelqu'un... Michaud est en train, en cas, de parler à Laurent.

Thérèse Raquin

Laurent. C'est à Laurent que vous avez songé !... Mais je ne l'aime pas, je ne veux pas l'aimer !

Madame Raquin

Je t'assure, ils ont raison. J'étais de leur avis... Laurent est presque de la famille. Tu sais combien il est bon, combien il nous est utile. Au premier moment, j'ai été blessée comme toi, il me semblait que c'était mal. Puis, en réfléchissant, j'ai pensé que tu serais moins infidèle à la mémoire de celui qui n'est plus, en épousant son ami, ton sauveur.

Thérèse Raquin

Mais moi qui pleure! Moi qui veux pleurer !

Madame Raquin

Je plaide contre tes larmes et les miennes... Vois-tu, ils désirent que nous soyons heureuses. Il m'ont dit encore que j'aurais deux enfants, que cela mettrait autour de moi quelque chose de doux et de gai qui m'aiderait à attendre paisiblement la mort... Je suis égoïste, j'ai besoin de te voir sourire... Consens, fais cela pour moi.

Thérèse Raquin

Ma chère souffrance... Vous savez que j'ai toujours été résignée, que je n'ai jamais voulu que vous satisfaire.

Essayant de sourire.

Madame Raquin

Oui, tu es une bonne fille... Ce sera mon dernier printemps. Nous nous arrangerons une existence, et l'on aura moins froid chez nous. Laurent nous aimera bien... Tu sais que je l'épouse un peu, moi aussi. Tu me le prêteras pour mes petites commissions, pour mes lubies de vieille femme.

Thérèse Raquin

Chère tante... J'avais bien compté pourtant que vous me laisseriez pleurer en paix.

Madame Raquin

Tu consens, n'est-ce pas ?

Thérèse Raquin

Oui.

Allant tomber sur une chaise, à droite de la table.

Madame Raquin

Merci, ma fille, tu me rends bien heureuse. Ô mon pauvre enfant, mon pauvre mort, c'est moi qui t'ai trahi la première.

Scène 6

Michaud, Madame Raquin, Suzanne, Grivet, Laurent, Thérèse Raquin

Michaud

Je l'ai décidé ; mais, fichtre ! ça n'a pas été sans peine. Il fait cela pour vous, vous comprenez ; j'ai plaidé votre cause... Il va monter, il met les clavettes aux boulons de la devanture... Et Thérèse.

Michaud va rejoindre Thérèse à gauche, au fond, et cause bas avec elle.

Madame Raquin

Elle consent aussi.

Suzanne

Non, non, Monsieur Grivet, vous êtes un égoïste, je ne danserai pas avec vous à la noce... Comment, vous ne vous êtes pas marié pour ne pas déranger vos petites habitudes?

Grivet

Certainement, Mademoiselle.

Elle va rejoindre Thérèse et Michaud.

Suzanne

Fi! le vilain homme !... Vous entendez, pas un bout de contredanse, pas grand comme ça.

À Madame Raquin.

Grivet

Toutes ces petites filles croient que c'est amusant de se marier. J'ai essayé cinq fois... Vous vous souvenez, la dernière fois, c'était avec cette grande demoiselle sèche qui donnait des leçons. Les bans étaient publiés, tout allait pour le mieux, lorsqu'elle m'a avoué qu'elle prenait du café au lait le matin. Moi, je déteste le café au lait, je prends du chocolat depuis trente ans. Cela aurait bouleversé mon existence, et j'ai rompu... J'ai bien fait, n'est-ce pas?

Madame Raquin

Sans doute.

Grivet

Ah ! Lorsque l'on s'entend, c'est un plaisir... Ainsi Michaud a vu tout de suite que Thérèse et Laurent étaient faits l'un pour l'autre.

Elle se lève.

Madame Raquin

Vous avez raison, mon ami.

Regardant sa montre.

Il s'assoit à droite, met ses caoutchoucs et prend son parapluie.

Grivet

Comme dit la chanson : Il faut des époux assortis dans les liens du mariage... Diable ! onze heures moins cinq...

Laurent

Je viens de causer de votre bonheur avec Monsieur Michaud. Vos enfants désirent vous rendre heureuse... chère mère...

Madame Raquin

Oui, appelez-moi votre mère, mon bon Laurent !

Laurent

Thérèse, voulez-vous que nous fassions à notre mère une existence douce et paisible ?

Thérèse Raquin

Je le veux. Nous avons une tâche à remplir.

Prenant les mains de Thérèse et de Laurent et les gardant dans les siennes.

Madame Raquin

Ô mes enfants !... Épousez-la, Laurent. faites qu'elle ne soit plus si triste, et mon fils vous remerciera... Vous me donnez bien de la joie. Je demanderai au ciel qu'il ne nous en punisse pas.

Acte III

Scène 1

Suzanne, Michaud, Grivet, Madame Raquin, Thérèse Raquin

Thérèse, Madame Raquin et Suzanne, en toilette de noce, entrent par la porte du fond. Madame Raquin et Suzanne n'ont plus leurs châles ni leurs chapeaux. Thérèse est en soie grise ; elle va s'asseoir à gauche, d'un air las. Suzanne reste à la porte et se débat un instant contre Grivet et Michaud, en habit noir, qui veulent suivre les dames.

Michaud et Grivet entrent quand même.

Suzanne

Mais non, mon oncle ! Mais non, monsieur Grivet ! On n'entre pas dans la chambre de la mariée ! C'est inconvenant, ce que vous faites là.

De même à Grivet.

Michaud

Tais-toi donc. C'est une farce... Vous avez le paquet d'orties, Monsieur Grivet?

Il s'approche sournoisement du lit.

Grivet

Certainement, depuis ce matin, dans la poche de mon habit... Ça m'a même beaucoup gêné à l'église et au restaurant.

Madame Raquin

Allons, Messieurs, vous ne pouvez assister à la toilette de la mariée.

Il rejoint Grivet.

Michaud

La toilette de la mariée ! Ah ! Chère dame, quelle charmante chose !... Si vous aviez besoin de nous pour les épingles, nous vous aiderions.

Suzanne

Jamais je n'ai vu mon oncle si gai. Il était rouge, rouge, au dessert.

Madame Raquin

Laisse-les rire. Un soir de noces, il est permis de s'amuser. À Vernon, on en fait bien d'autres. Les mariés ne peuvent fermer l'oeil de la nuit.

Grivet

Fichtre ! Ce lit est d'un moelleux !... Touchez donc, Monsieur Michaud.

Bas.

Michaud

Bigre ! Il y a au moins trois matelas... Vous avez fourré les orties dedans ?

Grivet

Juste au beau milieu.

Michaud

Ha ! ha ! Vous êtes trop farce, positivement.

Grivet

Ha ! Ha ! Elle est réussie, celle-là, n'est-ce pas ?

Madame Raquin

Messieurs, la mariée attend.

Suzanne

Voyons, vous en irez-vous ? Vous êtes agaçants, à la fin !

Michaud

Bien, bien, nous partons.

Grivet

Madame, nos compliments, et une bonne nuit.

Thérèse Raquin

Merci, messieurs.

Grivet

Vous ne nous en voulez pas, chère dame?

Michaud et Grivet s'en vont lentement en pouffant de rire.

Madame Raquin

Comment donc, mon vieil ami, un soir de noces!

Suzanne

Ne revenez plus surtout... Il n'y a que le mari qui ait le droit de venir, et encore, lorsque nous le lui permettrons.

Scène 2

Madame Raquin, Thérèse Raquin, Suzanne

Madame Raquin

Tu devrais te déshabiller, Thérèse, trois heures vont sonner.

Thérèse Raquin

Je suis brisée de fatigue... Cette cérémonie, cette promenade en voiture, ce repas qui n'en finissait plus... Laissez-moi là un instant, je vous prie.

À Madame Raquin.

Suzanne

Oui, il faisait une chaleur dans ce restaurant ! J'avais mal à la tête, mais ça s'est dissipé dans le fiacre... C'est vous qui devez être lasse, avec vos mauvaises jambes ! Le médecin vous a pourtant bien défendu de tant vous fatiguer.

Madame Raquin

Une émotion terrible pourrait seule m'être fatale, et, aujourd'hui, je n'ai que des émotions douces à avoir... Les choses se sont bien passées, n'est-ce pas ? C'était convenable.

Suzanne

Le maire avait l'air tout à fait comme il faut. Quand il s'est mis à lire dans son petit livre rouge, le marié a baissé la tête... Monsieur Grivet a fait une signature superbe sur le registre.

Madame Raquin

À l'église, le prêtre a été bien touchant.

Elle rit.

Suzanne

Oh ! Tout le monde pleurait. Je guettais Thérèse, elle n'avait pas envie de rire, Thérèse, je vous assure... Et, l'après-midi, que de monde sur les boulevards ! Nous sommes bien allés deux fois de la Madeleine à la Bastille. Les gens nous regardaient d'un air drôle... La moitié de la noce dormait en arrivant à ce restaurant des Batignolles.

Madame Raquin

Thérèse, tu devrais te déshabiller, mon enfant.

Thérèse Raquin

Encore un instant, causez encore un instant.

Suzanne

Voulez-vous que je vous serve de femme de chambre?... Attendez... Maintenant, laissez-moi faire. Comme ça, vous ne vous fatiguerez pas.

Madame Raquin

Donne-moi son chapeau.

Suzanne

Là, vous voyez que vous n'avez pas besoin de vous remuer... Ah ! pourtant, il faut que vous vous leviez, si vous voulez que je retire la robe.

Thérèse Raquin

Comme tu me tourmentes !

Madame Raquin

Il est tard, ma fille.

Elle rit.

Suzanne

Un mari, ça doit être terrible. Une de mes amies qui s'est mariée, pleurait, pleurait... Vous ne vous serrez presque pas, et votre taille est très mince. Vous avez raison de porter des corsages un peu longs... Ah ! Voilà une épingle, par exemple ! qui tient joliment. J'ai envie d'aller chercher monsieur Grivet.

Elles traversent toutes deux.

Thérèse Raquin

Le frisson me prend. Dépêche-toi, ma chère. Suzanne. Nous allons nous mettre devant le feu... Tiens ! Vous avez un accroc dans votre volant. Elle est magnifique, votre soie; elle se tient debout... Ah ! que vous êtes nerveuse, bonne amie ! Vous frémissez comme Thisbé, sous mes doigts. Thisbé, c'est une chatte que mon oncle m'a donnée. Je prends bien garde pourtant de ne pas vous faire de chatouilles.

Elle enlève la robe et la remet à Madame Raquin.

Thérèse Raquin

J'ai un peu de fièvre. Suzanne. J'en suis à la dernière agrafe, allez!... J'ai fini... Je vais vous coiffer pour la nuit, maintenant, voulez-vous?

Elle sort par le fond en emportant la robe.

Madame Raquin

C'est cela.

Suzanne

Vous voilà déjà toute rouge. Vous étiez tantôt pâle comme une morte.

Thérèse Raquin

C'est le feu qui me saisit.

Suzanne

Baissez un peu la tête... Vous avez des cheveux superbes... Dites, bonne amie, je voudrais vous questionner ; je suis très curieuse, vous savez ; les petites filles aiment à se renseigner... Votre coeur bat bien fort, et c'est pour cela que vous tremblez, n'est-ce pas?

Thérèse Raquin

Mon coeur n'a pas dix-sept ans comme le tien, ma chère.

Suzanne

Je ne vous fâche pas, au moins?... Toute la journée, j'ai pensé que si j'étais à votre place, je serais bien sotte, et alors je me suis promis de voir comment vous vous y prendriez pour votre toilette de nuit, afin de ne pas avoir l'air gauche, quand viendra mon tour... Vous êtes un peu triste, mais vous avez du courage. Moi, j'ai peur de sangloter comme une bête.

Thérèse Raquin

Le prince bleu est donc un prince terrible ?

Suzanne

Ne vous moquez pas... Cela vous va bien d'être décoiffée ; vous ressemblez à ces reines qu'on voit sur les images... Pas de nattes, n'est-ce pas ? Rien qu'un chignon.

Madame Raquin rentre et prend un peignoir blanc dans l'armoire.

Thérèse Raquin

Oui, noue simplement les cheveux.

Suzanne

Si vous me promettiez de ne pas rire, je vous dirais ce que j'éprouverais à votre place... Je serais contente, oh ! Mais contente comme je ne l'ai jamais été. Et, avec cela, j'aurais une peur atroce. Il me semblerait marcher sur des nuages, entrer dans quelque chose d'inconnu, de doux et de terrifiant, avec une musique très douce, des parfums très suaves. Et j'avancerais dans une lumière blanche, poussée malgré moi par une joie si frissonnante, que je croirais en mourir... N'est-ce pas ce que vous ressentez ?

D'un ton plus bas.

Thérèse Raquin

Si... De la musique, des parfums, une grande lumière, tout le printemps de la jeunesse, et de l'amour.

Suzanne

Mais vous grelottez encore.

Thérèse Raquin

J'ai pris froid, je ne puis me réchauffer.

Elle présente le peignoir au feu.

Madame Raquin

Je vais faire tiédir ton peignoir.

Suzanne

Et quand le prince bleu attendrait, comme attend monsieur Laurent, je mettrais quelque malice à le laisser s'impatienter. Puis, lorsqu'il serait à la porte, oh! Alors, je deviendrais stupide, je me ferais toute petite, toute petite, et je tâcherais qu'il ne me trouve plus... Je ne sais plus ensuite, j'ai des douleurs quand j'y songe.

Madame Raquin

Il ne faut pas y songer, Suzanne. Les enfants n'ont donc que les poupées, les fleurs et les maris en tête !

Thérèse Raquin

La vie est plus rude.

Suzanne

Est-ce que ce n'est pas ce que vous éprouvez ?

D'un ton plus bas.

Thérèse Raquin

Si... J'aurais voulu ne pas me marier, l'hiver, dans cette chambre. À Vernon, en mai, les acacias sont en fleurs, les nuits sont tièdes.

Thérèse et Madame Raquin se lèvent.

Suzanne

Vous voilà coiffée. Vous allez mettre votre peignoir tout chaud.

Madame Raquin

Il me brûle les mains.

Suzanne

Vous n'avez plus froid, j'espère ?

Thérèse Raquin

Merci.

Suzanne

Ah ! Vous êtes gentille, vous avez l'air d'une vraie mariée, dans ces dentelles.

Madame Raquin

Maintenant, nous allons te laisser seule, mon enfant.

Thérèse Raquin

Seule, seule... Attendez... Il me semble que j'ai encore quelque chose à vous dire.

Madame Raquin

Non, ne parle pas ; j'évite de parler, moi, tu vois bien. Je ne veux pas te mettre en larmes. Si tu savais quel effort j'ai dû faire, depuis ce matin ! J'ai le coeur serré, et pourtant je dois être, je suis heureuse... Tout est fini. Tu as vu comme notre vieil ami Michaud est gai. Il faut être gaie.

Thérèse Raquin

Vous avez raison, j'ai la tête malade. Au revoir,

Revenant.

Madame Raquin

Au revoir... Dis-moi, tu n'as pas de chagrin, tu ne me caches pas quelque souffrance ?... Ce qui me soutient, c'est la pensée que nous avons fait ton bonheur... Tu aimeras ton mari, qui mérite notre tendresse à toutes deux. Tu l'aimeras comme tu as aimé... Non, je n'ai rien à te dire, je ne veux rien te dire. Nous avons fait de notre mieux, et je te souhaite beaucoup de joie, ma fille, pour toutes les consolations que tu me donnes.

Suzanne

On dirait que vous la laissez avec une bande de loups, cette pauvre Thérèse, au fond d'une caverne. La caverne sent bon. Il y a des roses partout. C'est doux et gentil comme dans un nid.

Thérèse Raquin

Ces fleurs ont coûté cher, vous avez fait des folies.

Elle l'embrasse.

Madame Raquin

Je sais que tu aimes le printemps; j'ai voulu en mettre un petit coin dans ta chambre, la nuit de tes noces. Tu pourras y faire le rêve de Suzanne, croire que tu visites les jardins du paradis... Tu souris, vois-tu. Sois heureuse, au milieu de tes roses. Au revoir, ma fille.

Thérèse l'embrasse.

Regardant autour d'elle avant de sortir.

Suzanne

Et moi, vous ne m'embrassez pas, bonne amie ? Vous voilà redevenue toute pâle. C'est le prince bleu qui approche... Oh ! C'est terrible, une chambre comme ça, pleine de roses.

Scène 3

Laurent, Thérèse Raquin

Thérèse restée seule, revient avec lenteur s'asseoir près du feu. Un silence. Laurent encore en toilette de noces, entre doucement, ferme la porte et s'avance d'un air gêné.

Laurent

Thérèse, mon cher amour...

Thérèse Raquin

Non, attends, j'ai froid.

Il cherche à l'embrasser.

Laurent

Enfin, nous voilà seuls, ma Thérèse, loin des autres, libres de nous aimer... La vie est à nous, cette chambre est à nous, et tu es à moi, chère femme, parce que je t'ai conquise, et que tu as bien voulu te donner.

Thérèse Raquin

Non, tout à l'heure, je suis toute frissonnante.

Il s'agenouille devant elle et essaye de lui prendre les pieds, qu'elle retire.

Laurent

Pauvre ange !... Donne tes pieds, que je les réchauffe dans mes mains. C'est que l'heure est venue, vois-tu. Rappelle-toi. Il y a un an que nous attendons, un an que nous travaillons à cette nuit d'amour. Il nous la faut, n'est-ce pas ? pour nous payer toute notre prudence et tout ce que tu sais, nos souffrances, nos angoisses...

Thérèse Raquin

Je me rappelle... Ne reste pas là. Assieds-toi un instant. Nous causerons.

Laurent

Pourquoi trembles-tu ? J'ai fermé la porte, et je suis ton mari... Jadis, quand je venais, tu ne tremblais pas, tu riais, tu parlais haut, au risque de nous faire surprendre. Maintenant, tu parles à voix basse, comme si quelqu'un nous écoutait derrière ces murs... Va, nous pouvons élever la voix, et rire, et nous aimer. C'est notre nuit de noces, personne ne viendra.

Il passe derrière elle, s'accoude à la cheminée, pendant qu'elle reprend d'un autre ton de voix, familier et indifférent.

Thérèse Raquin

Ne dis pas cela, ne dis pas cela... Tu es plus pâle que moi, Laurent et ta langue balbutie à dire ces choses. Ne fais pas le brave. Attends que nous osions, pour nous embrasser... Tu as peur d'avoir l'air d'un imbécile, n'est-ce pas ? En ne me prenant pas un baiser. Tu es un enfant. Nous ne sommes pas des mariés comme les autres... Assieds-toi. Causons. Il a fait beaucoup de vent aujourd'hui.

Laurent

Un vent très froid. Il s'est un peu calmé, l'après-midi.

Thérèse Raquin

Oui, il y avait des toilettes sur les boulevards... N'importe, les abricotiers feront bien de ne pas se presser de fleurir.

Il s'arrête. Tous deux rêvent un instant.

Laurent

Les coups de gelée, en mars, sont très mauvais pour les arbres fruitiers. À Vernon, tu dois te souvenir...

Reprenant son ton de voix familier et indifférent.

Thérèse Raquin

À Vernon, c'était l'enfance... Mets donc une bûche au feu. Il commence à faire bon, ici... Crois-tu qu'il soit quatre heures ?

Il passe à gauche et va s'asseoir à l'autre bout de la pièce.

Laurent

Non, pas encore.

Thérèse Raquin

C'est étonnant, la nuit est longue... Est-ce que tu es comme moi ? je n'aime guère aller en fiacre. Rien n'est plus stupide que de rouler pendant des heures. Ça m'endort... Je déteste aussi manger au restaurant.

Laurent

On n'y est jamais aussi bien que chez soi.

Thérèse Raquin

À la campagne, je ne dis pas.

Il se lève.

Laurent

On mange d'excellentes choses, à la campagne... Tu te rappelles, les guinguettes, au bord de l'eau...

Un silence.

Thérèse Raquin

Tais-toi ! Pourquoi lâches-tu les souvenirs ? Je les écoute malgré moi battre dans ta tête et dans la mienne, et la cruelle histoire se déroule... Non, ne disons plus rien, ne pensons plus. Sous les mots que tu prononces, j'en entends d'autres ; j'entends ce que tu penses et ce que tu ne dis pas... N'est-ce pas ? tu en étais à l'accident ? Tais-toi !

Laurent

Thérèse, parle, je t'en conjure. Ce silence est trop lourd. Parle-moi...

Thérèse Raquin

Ferme les yeux, tâche de t'anéantir.

Laurent

Non, j'ai besoin d'entendre le son de ta voix. Dis-moi quelque chose, ce que tu voudras, comme tout à l'heure, que le temps est mauvais, que la nuit est longue...

Essayant de sourire, d'une voix gaie.

Thérèse Raquin

Je pense quand même, je ne puis pas ne pas penser. Tu as raison, le silence est mauvais, et les mots me jailliraient des lèvres... La mairie était toute froide, ce matin. J'avais les pieds glacés. Mais je me les suis réchauffés sur un calorifère, à l'église. Tu l'as vu, le calorifère ? Il était près de l'endroit où nous nous sommes mis à genoux.

Ils se forcent tous les deux pour rire.

Laurent

Parfaitement... Grivet est resté planté dessus pendant toute la cérémonie. Il avait un air de jubilation, ce diable de Grivet ! il était fort drôle, n'est-ce pas ?

Sa voix s'assombrit peu à peu.

Thérèse Raquin

L'église était un peu noire, à cause du temps. As-tu remarqué la dentelle de la nappe de l'autel ? C'est de la dentelle à dix francs le mètre, au moins. Je n'en ai pas de si belle dans mon magasin... Des odeurs d'encens traînaient, si douces qu'elles me faisaient mal... J'ai cru d'abord que nous étions seuls, au fond de cette grande église vide, et cela me plaisait. Puis, des voix ont chanté. Tu as dû remarquer, dans une chapelle, de l'autre côté de la nef...?

Laurent

J'ai aperçu du monde avec des cierges, je crois.

Elle se lève et recule lentement.

Elle est arrivée près de Laurent et se heurte à son épaule. Ils tressaillent tous les deux. Puis, elle reprend, d'une voix basse et ardente.

Thérèse Raquin

C'était un enterrement. Quand je levais les yeux, j'avais en face de moi le drap noir, avec la grande croix blanche... La bière a passé près de nous. Je l'ai regardée. Une pauvre bière, courte, étroite, toute mesquine; quelque misérable mort, souffreteux et malingre... Tu l'as vu à la morgue, toi, Laurent?

Laurent

Oui.

Thérèse Raquin

Paraissait-il avoir beaucoup souffert ?

Laurent

Horriblement.

Thérèse Raquin

Il avait les yeux ouverts, et il te regardait, n'est-ce pas ?

Laurent

Oui... Il était atroce, bleui et gonflé par l'eau. Et il riait, le coin de la bouche tordu.

Thérèse Raquin

Il riait, tu crois... Dis-moi, dis-moi tout, dis-moi comment il était... Dans mes nuits d'insomnie, je ne l'ai jamais vu nettement, et j'ai une rage, une rage de le voir.

Laurent

Tais-toi ! Réveille-toi !... Nous nous endormons tous les deux. De quoi me parles-tu ? Et si j'ai répondu, j'ai menti. Je n'ai rien vu, rien, rien... Quel jeu imbécile jouons-nous donc là, nous autres !

Thérèse Raquin

Ah ! je sentais que les mots monteraient malgré nous à nos lèvres. Tout nous a ramené à lui, les abricotiers en fleurs, les guinguettes du bord de l'eau, les bières mesquines qui passent... Va, il n'est plus pour nous de causerie indifférente. Il est au bout de toutes nos pensées.

Laurent

Embrasse-moi.

Thérèse Raquin

J'entendais bien que tu ne me parlais que de lui et que je ne te répondais que sur lui. Ce n'est pas notre faute, si l'affreux récit s'est déroulé en nous, et si nous l'avons achevé à voix haute.

Laurent

Embrasse-moi, Thérèse. Nos baisers nous guériront. Nous nous sommes mariés pour nous calmer aux bras l'un de l'autre... Embrasse-moi, et oublions, chère femme.

Un silence. Laurent fait quelques pas; puis il sort vivement par la porte du fond, comme pris d'une idée subite.

Thérèse Raquin

Ne me tourmente pas, je t'en supplie. Un moment encore... Rassure-moi, sois bon et gai comme autrefois.

Scène 4

Thérèse Raquin

On frappe à la petite porte.

Elle reste frissonnante, les mains sur les yeux. On frappe de nouveau, et peu à peu elle se calme, elle sourit.

Elle va ouvrir, Laurent entre.

Thérèse Raquin

Il me laisse seule... Ne me quitte pas, Laurent. je suis à toi... Il n'est plus là, et me voilà seule, maintenant... La lampe baisse, je crois. Si elle allait s'éteindre, si j'allais rester dans le noir... Je ne veux pas être seule, je ne veux pas qu'il fasse nuit... Aussi pourquoi lui ai-je refusé ce baiser ? Je ne sais ce que j'avais, mes lèvres étaient froides comme de la glace, et il me semblait que ce baiser me tuerait... Où peut-il s'en être allé?... Grand Dieu ! Voilà l'autre qui revient, à présent ! Qui revient pour ma nuit de noces! L'avez-vous entendu? Il frappe contre le bois de lit, il m'appelle sur l'oreiller... Va-t'en, j'ai peur... Non, ce n'est pas l'autre, c'est mon cher amour, c'est mon cher passé... Merci pour ta bonne pensée, Laurent. Je reconnais ton appel.

Scène 5

Thérèse Raquin, Laurent

Ils répètent exactement les mêmes jeux de scène qu'au commencement de la scène V de l'acte I.

Elle se pend à son cou.

Thérèse Raquin

Toi, mon Laurent.... Je sentais que tu allais venir, mon cher amour, je songeais à toi. Il y a longtemps que je n'ai pu te tenir comme cela, à moi toute seule.

Laurent

Souviens-toi, tu m'avais pris jusqu'à mon sommeil. Et je rêvais comment ne nous séparer jamais... Cette nuit, ce beau songe est réalisé, Thérèse : tu es là, pour toujours, sur ma poitrine...

Thérèse Raquin

Ce sera une joie sans fin, une longue promenade au soleil.

Laurent

Embrasse-moi donc, chère femme.

Thérèse Raquin

Eh bien ! Non, eh bien ! Non... À quoi bon jouer cette comédie du passé ? Nous ne nous aimons plus, c'est clair. Nous avons tué l'amour. Est-ce que tu crois que je ne te sens pas glacé entre mes bras ? Tenons-nous tranquilles. Ce serait cruel et ignoble.

Laurent

Tu es à moi, je t'aurai, je te guérirai malgré toi de tes peurs nerveuses... Ce qui serait cruel, ce serait de ne plus nous aimer, de ne trouver qu'un cauchemar à la place du bonheur rêvé... Viens, mets encore tes bras à mon cou.

Thérèse Raquin

Non, il ne faut pas tenter la souffrance.

Laurent

Comprends donc combien il est ridicule, après nous être aimés si hardiment ici, d'y passer une nuit pareille... Personne ne viendra.

Thérèse Raquin

Tu as déjà dit cela, ne le répète pas, je t'en supplie... Il viendrait peut-être.

Elle passe à gauche, et il marche vers elle.

Laurent

Veux-tu donc me rendre fou ?... Je t'ai achetée assez cher, pour que tu ne te refuses pas.

Laurent va l'étreindre dans ses bras, lorsqu'il aperçoit le portrait de Camille pendu au-dessus du buffet.

Thérèse Raquin

Grâce !... Le bruit de nos baisers l'appellerait... J'ai peur, vois-tu, j'ai peur!...

Laurent

Là, là... Camille...

Thérèse Raquin

Je te disais bien... J'ai senti un souffle froid derrière mon dos... Où le vois-tu ?

Laurent

Là, dans l'ombre.

Thérèse Raquin

Derrière le lit ?

Laurent

Non, à droite... Il ne bouge pas, il nous regarde longuement, longuement... Il est comme je l'ai vu, blafard, boueux, avec son sourire à un coin de la bouche.

Thérèse Raquin

Mais c'est son portrait que tu vois !

Laurent

Son portrait...

Thérèse Raquin

Oui, la peinture que tu as faite, tu sais bien ?

Laurent

Non, je ne sais plus... C'est son portrait, tu crois... J'avais vu ses yeux remuer. Tiens ! Je les vois remuer encore... Son portrait, eh bien ! Va le décrocher. Il nous gêne, à nous regarder si fixement.

Thérèse Raquin

Non, je n'ose pas.

Laurent

Je t'en prie, va.

Thérèse Raquin

Non.

Laurent

Nous le retournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur, nous pourrons nous embrasser peut-être.

Thérèse Raquin

Non... Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même ?

Il s'approche lentement.

Il décroche le portrait dans un mouvement de rage.

Laurent

C'est qu'il ne me quitte pas des yeux... Je te dis que ses yeux remuent ! Ils me suivent, ils m'écrasent... Je baisserai la tête, et quand je ne le verrai plus...

Scène 6

Madame Raquin, Laurent, Thérèse Raquin

Madame Raquin

Qu'ont-ils donc ? J'ai entendu des cris.

Laurent

Il est affreux... Il est là, comme lorsque nous l'avons jeté à l'eau.

Thérèse éperdue, pousse un cri de terreur. Laurent, épouvanté, jette le portrait sur le lit, et recule devant Madame Raquin, qui balbutie Assassin, assassin !... Elle est prise de spasmes, chancelle jusqu'au lit, veut se retenir à un des rideaux qu'elle arrache, et reste un instant adossée au mur, haletante et terrible. - Laurent poursuivi par ses regards, passe à droite et se réfugie auprès de Thérèse.

Madame Raquin

Dieu juste ! Ils ont tué mon enfant !...

Laurent

C'est la crise dont elle était menacée. La paralysie monte et la prend à la gorge.

Madame Raquin

Mon pauvre enfant... Les misérables, les misérables !

Thérèse Raquin

L'horrible chose !... Elle est tordue comme dans un étau. Je n'ose lui porter secours.

Elle reste raide et muette, les yeux ardemment fixés sur Thérèse et Laurent qui frissonnent.

Madame Raquin

Misère !... je ne peux... je ne peux plus...

Thérèse Raquin

Elle se meurt.

Laurent

Non, ses yeux vivent, ses yeux nous menacent... Ah ! que ses lèvres et ses membres soient de pierre !

Acte IV

Scène 1

Thérèse Raquin, Suzanne

Elles travaillent, assises devant la table à ouvrage, à droite.

Thérèse Raquin

Alors, tu as appris enfin où demeure le prince bleu... L'amour ne rend donc pas sotte comme on dit.

Suzanne

Je ne sais pas, je suis très futée, moi... Vous comprenez, à la longue, ça ne m'amusait plus du tout, de voir mon prince d'une demi-lieue, toujours sage comme une image... Entre nous, il était trop sage, beaucoup trop sage.

Thérèse Raquin

Tu aimes donc les amoureux méchants ?

Suzanne

Je ne sais pas... Il me semble qu'un amoureux dont on n'a pas peur, n'est pas un amoureux sérieux. Quand j'apercevais mon prince tout là-bas, je ne sais où, dans le ciel, au milieu des cheminées, je croyais voir un de ces anges de mon livre de messe qui ont des nuages sous les pieds. C'est gentil, mais ça finit par être bien ennuyeux, allez !... Alors, le jour de ma fête, je me suis fait donner un plan de Paris par mon oncle.

Thérèse Raquin

Un plan de Paris !

Suzanne

Oui... Mon oncle a été un peu étonné... Quand j'ai eu le plan, oh ! j'ai fait des travaux, des travaux considérables ! J'ai tiré des lignes avec une règle, j'ai pris des distances avec un compas, j'ai additionné, j'ai multiplié. Et, lorsque je croyais avoir trouvé la terrasse du prince, je plantais une épingle dans le plan; puis, le lendemain, je forçais mon oncle à prendre la rue où devait se trouver la maison.

Regardant la pendule et devenant brusquement très sombre.

Thérèse Raquin

Ma chère, elle est jolie, ton histoire. Cinq heures déjà... Laurent va rentrer.

Suzanne

Qu'avez-vous ? Vous étiez si gaie tout à l'heure !

Thérèse Raquin

Et c'est ton plan qui t'a donné l'adresse du prince bleu ?

Suzanne

Ah ! Bien oui, il ne m'a rien donné du tout, mon plan ! Si vous saviez où mon plan m'a menée !... Un jour, il m'a conduite devant une grande vilaine maison, où l'on fabrique du cirage ; un autre jour, devant un atelier de photographie ; un autre jour, en face d'un séminaire ou d'une prison, je ne sais plus... Vous ne riez pas ? C'est drôle pourtant... Est-ce que vous êtes malade ?

Thérèse Raquin

Non... Mon mari va rentrer, je songeais... Quand tu seras mariée, tu le feras encadrer, ce bienheureux plan !

Sur le devant de la scène.

Suzanne

Mais, puisque je vous dis qu'il ne m'a servi à rien !... Vous ne m'écoutez donc pas ?... Une après-midi, j'étais allée au marché aux fleurs de Saint-Sulpice ; je voulais des capucines pour notre terrasse... Savez-vous qui je vois au milieu du marché ?... le prince bleu, chargé de fleurs, avec des pots dans ses poches, des pots sous ses bras, des pots dans ses mains. Il a eu l'air très bête, avec ses pots, lorsqu'il m'a aperçue... Puis, il m'a suivie ; il ne savait comment se débarrasser de ses pots, il m'a dit que tous ces pots-là étaient pour sa terrasse. Puis, il est devenu l'ami de mon oncle, il lui a demandé ma main, et je l'épouse, voilà... J'ai fait des cocottes avec le plan, et je ne regarde plus que la lune, le soir, avec la lunette... M'avez-vous écoutée, bonne amie?

Regardant la pendule.

Thérèse Raquin

Oui, et ton histoire est un beau conte... Tu es donc toujours dans le ciel, toujours dans les fleurs, toujours dans le rire. Ah ! Chère fille, avec ton bel oiseau bleu, si tu savais... Cinq heures, il est bien cinq heures, n'est-ce pas ? Il faut que je mette la table.

Thérèse se lève. Suzanne l'aide à mettre la table ; trois couverts.

Suzanne

Je vais vous aider... Je suis une sans-coeur d'être si gaie chez vous, lorsque je sais que votre bonheur est attristé par la cruelle situation de cette pauvre madame Raquin... Comment va-t-elle, aujourd'hui ?

Thérèse Raquin

Elle est toujours muette, toujours immobile, mais elle ne paraît pas souffrir.

Suzanne

Le médecin l'avait prévenue, elle se fatiguait trop... La paralysie a été impitoyable. C'est comme un coup de foudre qui l'a changée en pierre, cette chère dame... Quand elle est là, raide dans son fauteuil, la tête droite et blanche, les mains pâles sur les genoux, je crois voir une de ces statues de terreur et de deuil, qui sont assises au pied des tombeaux, dans les églises; et j'ai le coeur tout épouvanté, je ne sais pourquoi... Elle ne peut lever les mains, n'est-ce pas ?

Thérèse Raquin

Les mains sont mortes comme les jambes.

Suzanne

Ah! Seigneur ! c'est une pitié !... Mon oncle croit qu'elle n'entend plus, qu'elle ne comprend plus. Il dit que ce serait un grand bienfait pour elle que de perdre l'intelligence.

Thérèse Raquin

Il se trompe, elle entend, elle comprend tout. L'intelligence est restée lucide, les yeux vivent.

Suzanne

Oui, il m'a semblé que ses yeux avaient grandi. Ils sont énormes maintenant ; ils sont devenus noirs et terribles, dans ce visage mort... Je ne suis pas peureuse, et, la nuit, j'ai des frissons, en pensant à cette pauvre dame. Vous savez, ces histoires de gens enterrés vivants ? Je m'imagine qu'on l'a enterrée toute vive, et qu'elle est là, au fond d'une fosse, avec un gros tas de terre sur la poitrine, qui l'empêche de crier... À quoi peut-elle songer tout le long de la journée ? C'est affreux, d'être comme cela, et de penser toujours, toujours... Mais vous êtes si bons pour elle !

Thérèse Raquin

Nous ne faisons que notre devoir.

Suzanne

Et il n'y a que vous, n'est-ce pas ? Qui compreniez le langage de ses yeux. Moi, je n'y entends rien; monsieur Grivet, qui se pique de saisir ses moindres souhaits, répond tout de travers. C'est encore heureux, qu'elle vous ait à côté d'elle; elle ne manque de rien... Ah ! Mon oncle le dit bien souvent : «Les Raquin, mais c'est la maison du bon Dieu !» La joie reviendra, vous verrez. Le médecin a quelque espoir ?

Thérèse Raquin

Bien peu.

Suzanne

La dernière fois, j'étais là, et il a pourtant dit que la pauvre dame pouvait recouvrer la voix et l'usage de ses membres.

Thérèse Raquin

Il n'y faut pas compter... Nous n'osons y compter.

Elles ont achevé de mettre la table, et elles viennent sur le devant de la scène.

Suzanne

Si, si, espérez... Et monsieur Laurent... on ne le voit plus ici ?

Thérèse Raquin

Depuis qu'il a quitté son administration et qu'il s'est remis à la peinture, il part le matin et ne rentre souvent que le soir... Il travaille beaucoup, il veut envoyer un grand tableau au prochain Salon.

Suzanne

Monsieur Laurent est devenu bien comme il faut. Il ne rit plus si haut, il a l'air distingué... Vous ne vous fâcherez pas, au moins ? Eh bien ! Autrefois, je ne l'aurais pas voulu pour mari, tandis que, maintenant, il me plairait... Si vous me promettiez le secret, je vous dirais quelque chose.

Thérèse Raquin

Je ne suis guère bavarde.

Suzanne

Ça, c'est vrai, vous gardez tout en vous... Sachez donc qu'hier, comme nous passions rue Mazarine, devant l'atelier de votre mari, mon oncle a eu l'idée de monter. Vous savez que monsieur Laurent ne veut pas qu'on aille le déranger. Il ne nous a pourtant pas trop mal reçus... Mais vous ne vous imagineriez jamais à quoi il travaille.

Thérèse Raquin

Il travaille à un grand tableau.

Suzanne

Non, la toile du grand tableau est encore toute blanche. Nous l'avons trouvé entouré de petites toiles sur lesquelles il a fait des ébauches, des esquisses de figures. Il y avait là des têtes d'enfants, des têtes de femmes, des têtes de vieillards... Mon oncle, qui s'y connaît, a été frappé d'admiration ; il prétend que votre mari est, tout d'un coup, devenu un grand peintre ; et il ne doit pas le flatter, car autrefois il se montrait bien sévère pour sa peinture... Moi, ce qui m'a surprise, c'est que toutes les têtes ont un air de ressemblance. Elles ressemblent...

Thérèse Raquin

À qui ressemblent-elles ?

Suzanne

J'ai peur de vous faire de la peine... Elles ressemblent à ce pauvre monsieur Camille.

Thérèse Raquin

Ah! non... Vous vous êtes imaginé cela.

On entend Laurent à la porte.

Suzanne

Je vous assure... Les têtes d'enfants, les têtes de femmes, les têtes de vieillards, toutes ont quelque chose qui rappelle la personne que je viens de nommer. Mon oncle les voudrait plus colorées. Elles sont un peu blafardes, et elles ont un rire, à un coin de la bouche... Voici votre mari, ne dites rien. Je crois qu'il veut vous faire une surprise, avec toutes ces têtes.

Scène 2

Laurent, Thérèse Raquin, Suzanne

Laurent

Bonsoir, Suzanne. Vous avez bien travaillé toutes les deux ?

Thérèse Raquin

Oui.

Il s'assoit lourdement sur une chaise, à gauche.

Laurent

Je suis harassé.

Suzanne

Ça doit vous fatiguer de peindre tout debout ?

Laurent

Je n'ai pas travaillé aujourd'hui. Je suis allé jusqu'à Saint-Cloud à pied, et je suis revenu de même. Ça me fait du bien... Est-ce que le dîner est prêt, Thérèse ?

Thérèse Raquin

Oui.

Suzanne

Je vais m'en aller.

Au moment où elle va descendre, la sonnette teinte.

Elle descend.

Thérèse Raquin

Ton oncle a promis de venir te chercher ; il faut l'attendre... Tu ne nous gênes pas. Suzanne. Eh bien ! Je descends à la boutique ; je veux vous voler des aiguilles à tapisserie, dont j'ai besoin... Tiens ! Une cliente ! Ah bien ! Elle va être servie, celle-là!

Scène 3

Laurent, Thérèse Raquin

Laurent

Pourquoi n'as-tu pas caché ce matelas dans le petit cabinet ? Les imbéciles n'ont pas besoin de savoir que nous faisons deux lits.

Thérèse Raquin

Tu n'avais qu'à le cacher ce matin. Je fais ce qui me plaît.

Laurent

Femme, ne commençons pas à nous quereller. La nuit n'est pas encore venue.

Thérèse Raquin

Eh ! si tu te distrais dehors, si tu te lasses à marcher des journées entières, tant mieux! Je suis paisible, vois-tu, lorsque tu n'es pas là. Dès que tu arrives, l'enfer se rouvre... Laisse-moi, au moins, sommeiller le jour, puisque la nuit ne nous appartient plus.

Laurent

Tu as la voix plus rude que moi, Thérèse.

Thérèse Raquin

Est-ce que tu vas amener ma tante pour le dîner?... Tu ferais bien d'attendre que les Michaud fussent partis ; je tremble toujours, quand elle est là, devant eux... Depuis quelque temps surtout, je lis dans ses yeux une pensée implacable. Tu verras qu'elle trouvera quelque moyen de bavarder.

Il sort par la porte du fond.

Laurent

Bah ! Michaud voudrait voir sa vieille amie. Je suis moins tranquille encore lorsqu'il va dans sa chambre... Que veux-tu qu'elle lui conte ? Elle ne peut lever le petit doigt.

Scène 4

Michaud, Thérèse Raquin, Suzanne

Michaud

Eh ! Eh ! Le couvert est mis.

Elle prend dans le buffet un torchon, un saladier et une romaine ; elle s'assoit à gauche, étale le torchon sur ses genoux, et épluche la romaine, pendant la fin de cette scène et le commencement de la suivante.

Thérèse Raquin

Mais oui, monsieur Michaud.

Regardant autour de lui.

Laurent entre, poussant Madame Raquin dans son fauteuil; il la roule jusqu'à la table, devant un couvert, à droite.

Michaud

Vous êtes toujours bons là, hein ! Vous autres ? Ces amoureux ont un appétit d'enfer... Mets ton chapeau, Suzanne... Et cette bonne madame Raquin, comment va-t-elle ? Ah ! La voici , la chère dame !

Suzanne

Nous vous aimons tous bien, il faut prendre courage.

À Madame Raquin.

Michaud

Ses yeux brillent, elle est contente de nous voir... Nous sommes de vieilles connaissances tous les deux, n'est-ce pas? Vous vous souvenez, quand j'étais commissaire de police... C'est à l'époque du crime de la Gorge-aux-Loups, je crois, que nous nous sommes connus. Vous devez vous rappeler, cette femme et cet homme qui avaient assassiné un roulier, et que je suis allé arrêter moi-même dans leur taudis... On les a, pardieu ! Guillotinés à Rouen.

Scène 5

Grivet, Michaud, Laurent, Suzanne, Thérèse Raquin

Grivet

Ah ! Ah ! C'est l'histoire du roulier, je la connais. Vous me l'avez racontée, et elle m'a beaucoup intéressé... Monsieur Michaud a un flair pour découvrir les coquins !... Bien le bonsoir, mesdames et la compagnie.

Michaud

Comment ! Vous, à cette heure, Monsieur Grivet ?

Grivet

Oui, je passais, et je me permets une petite débauche ; je viens faire un bout de causette avec cette chère Madame Raquin... Vous alliez vous mettre à table, je ne vous dérange pas ?

Laurent

Nullement.

Grivet

C'est que nous nous entendons si bien tous les deux !... Un seul regard, et je comprends.

Michaud

Alors, vous devriez bien me dire ce qu'elle veut, à me regarder toujours fixement.

Il s'assied devant Madame Raquin, lui touche le bras et attend qu'elle ait lentement tourné la tête.

À Michaud.

Se retournant vers Madame Raquin.

Grivet

Attendez, je lis dans ses yeux comme dans un livre... Là ! Causons ainsi que deux bons amis... Vous avez quelque chose à demander à Monsieur Michaud ? Non, n'est-ce pas ? Rien du tout, c'est ce que je pensais... Vous vous donnez une importance ! Elle n'a pas besoin de vous, vous l'entendez ; c'est à moi qu'elle s'adresse... Hein ! Que dites-vous ? Bien, bien, je comprends : vous avez faim.

Suzanne

Vous voulez que nous nous retirions, chère dame ?

Grivet

Pardieu ! Oui, elle a faim... Et elle m'invite à faire une partie ce soir... Mille pardons, Madame Raquin, mais je ne puis accepter, vous savez mes petites habitudes. Ce sera pour jeudi, je vous le promets.

Michaud

Eh ! Elle ne vous a rien dit, Monsieur Grivet ; où prenez-vous qu'elle vous a dit quelque chose ?... Laissez-moi la questionner à mon tour.

Il prend le saladier dans lequel Thérèse a épluché la salade, et va le poser sur le buffet, ainsi que le torchon.

Laurent

Surveille ta tante. Tu avais raison, elle a dans les yeux une lueur terrible.

Michaud

Voyons, ma vieille amie, vous savez que je suis tout à votre disposition. Qu'avez-vous à me regarder de la sorte ? Si vous pouviez trouver un moyen d'exprimer ce que vous souhaitez...

Suzanne

Vous entendez ce que dit mon oncle, vos désirs seraient sacrés pour nous.

Grivet

Eh ! Je l'ai expliqué, ce qu'elle veut. C'est clair.

À Laurent qui s'est approché de la table.

Michaud

Ainsi, vous ne pouvez vous faire entendre ?... Voyez donc, Laurent. De quelle étrange façon elle continue à me regarder.

Laurent

Non, je ne vois rien d'extraordinaire dans ses yeux.

Suzanne

Et vous, Thérèse, qui saisissez ses moindres volontés ?

Michaud

Oui, aidez-la, je vous en prie. Interrogez-la pour nous.

Elle s'approche, s'appuie à la table, en face de Madame Raquin, et ne peut supporter l'éclat de ses yeux.

Elle recule, elle revient à gauche.

Thérèse Raquin

Vous vous trompez. Elle ne désire rien, elle est comme à l'ordinaire... N'est-ce pas? Vous ne désirez rien... Non, rien, je vous assure.

Michaud

Allons, peut-être Monsieur Grivet a-t-il raison.

Grivet

Pardieu! Je vous laisse aller, moi ; mais je sais ce qu'elle dit : elle a faim et elle m'invite à faire une partie.

Laurent

Pourquoi n'acceptez-vous pas ?... Monsieur Michaud, vous ne seriez pas de trop.

Michaud

Merci, je suis occupé ce soir.

Thérèse Raquin

Par grâce, ne le retiens pas une minute de plus.

Il va pour sortir.

Michaud

An revoir, mes amis.

Il se lève et suit Michaud.

Grivet

Au revoir, au revoir.

Suzanne

Ah ! Voyez donc !

Michaud

Quoi ?

Michaud et Grivet poussent un cri d'étonnement et viennent entourer le fauteuil de la paralytique.

Suzanne

Voyez donc, elle remue les doigts.

Ils restent à gauche, côte à côte, terrifiés.

Thérèse Raquin

Malheur à nous ! Elle a fait un effort surhumain... C'est le châtiment.

Un silence pendant lequel Madame Raquin continue son jeu de scène, en fixant sur Thérèse et Laurent des yeux terribles.

Michaud

Mais vous redevenez jeune fille. Voilà vos doigts qui dansent la gavotte maintenant... Eh ! Regardez, elle a réussi à soulever sa main et à la poser sur la table.

Grivet

Oh ! oh ! Nous sommes donc une coureuse, nous avons des mains qui se promènent partout.

Thérèse Raquin

Elle ressuscite, grand Dieu! La vie remonte dans cette statue de pierre.

Laurent

Sois forte... Les mains ne parlent pas.

Suzanne

On dirait qu'elle trace des signes du bout du doigt.

Grivet

Oui, que fait-elle là, sur la toile cirée ?

Michaud

Elle écrit, vous le voyez bien. Elle vient de faire un T majuscule.

Thérèse Raquin

Les mains parlent, Laurent !

À Madame Raquin.

Après un silence.

Après un nouveau silence.

Grivet

Elle écrit, c'est pardieu vrai... Allez tout doucement, je tâcherai de lire... Non, recommencez, je n'ai pas suivi... C'est étonnant, je lis : « Théière ». Elle veut sans doute du thé.

Suzanne

Mais non, Monsieur Grivet, elle a écrit le nom de ma bonne amie Thérèse.

Lisant.

Michaud

Vraiment, Monsieur Grivet, vous ne savez donc pas lire... « Thérèse... et...» Continuez, Madame Raquin.

Il fait le geste de prendre un couteau dans sa poche.

Laurent

Main vengeresse, main déjà morte qui sort du cercueil, et dont chaque doigt devient une bouche... Elle n'achèvera pas, je la clouerai là, avant qu'elle achève !

Thérèse Raquin

Par pitié, attends, tu nous perds !

Michaud

C'est parfait, je comprends. « Thérèse et Laurent...» Elle écrit vos noms, mes amis.

Grivet

Vos deux noms, parole d'honneur ! C'est surprenant.

Michaud

« Thérèse et Laurent ont...» Qu'ont-ils donc ces chers enfants ?

Grivet

Eh bien ! Elle s'arrête... Allez donc, allez donc !

Madame Raquin regarde longuement Thérèse et Laurent, puis elle tourne la tête avec lenteur.

Elle reste un instant immobile, jouissant de l'effroi des deux meurtriers ; puis elle laisse glisser sa main.

Michaud

Finissez la phrase, encore un petit effort... Vous nous regardez tous. Oui, nous voulons connaître la fin de la phrase... Ah ! Vous avez laissé retomber votre main !

Tous trois forment un groupe derrière le fauteuil et causent vivement.

Suzanne

Elle est de nouveau collée au genou comme une main de pierre.

Thérèse Raquin

J'ai cru notre châtiment... La main se tait, nous sommes sauvés, n'est-ce pas ? Laurent, de même. Prends garde, ne tombe pas, appuie-toi à mon épaule... J'étouffais.

Grivet

C'est fâcheux qu'elle n'ait pas fini la phrase.

Michaud

Oui... Je lisais couramment. Que pouvait-elle vouloir dire ?

Suzanne

Qu'elle est heureuse des soins que Thérèse et son mari lui prodiguent.

À Thérèse et Laurent.

Michaud

Cette petite a plus d'esprit que nous. « Thérèse et Laurent ont un coeur excellent... Thérèse et Laurent ont toutes mes bénédictions.» C'est pardieu là la phrase entière ! N'est-ce pas ? Madame Raquin, vous leur rendez justice, à vos enfants... Vous êtes deux braves coeurs, vous méritez une fière récompense dans ce monde ou dans l'autre.

Laurent

Vous feriez comme nous.

Grivet

Ils sont tout récompensés. Savez-vous qu'on les appelle les tourtereaux dans le quartier ?

Revenant près de Madame Raquin.

Michaud

Eh ! C'est nous qui les avons mariés... Venez-vous, monsieur Grivet ? Il faut les laisser dîner, à la fin... Prenez patience, chère dame ; elles ressusciteront, ces menottes, et les jambes aussi. C'est un bon signe d'avoir pu remuer les doigts ; la guérison est proche... Au revoir !

Suzanne

À demain, bonne amie.

En s'en allant, à Thérèse et à Laurent.

Pendant que Michaud, Suzanne et Grivet s'en vont par l'escalier tournant, Thérèse sort un instant par le fond et rentre avec une soupière.

Grivet

Là ! Je le disais bien que nous nous entendions à merveille... Ayez bon courage, nous reprendrons nos parties du jeudi, et nous battrons monsieur Michaud, à nous deux, oui, nous le battrons... Au revoir, tourtereaux... Vous êtes deux tourtereaux.

Scène 6

Laurent, Thérèse Raquin, Madame Raquin

Pendant cette scène, le visage de Madame Raquin reflète les sentiments qui l'agitent : la colère, l'horreur, la joie cruelle, la vengeance implacable. Elle suit de ses yeux ardents les meurtriers, elle est de tous leurs emportements et de tous leurs sanglots.

Laurent

Elle nous aurait livrés.

Elle sert de la soupe dans l'assiette de Laurent et dans la sienne.

Thérèse Raquin

Tais-toi, laisse-la tranquille.

Laurent

Est-ce qu'elle nous épargnerait, si elle pouvait parler ?... Michaud et Grivet souriaient d'un air singulier, en parlant de notre bonheur. Tu verras qu'ils finiront par savoir... Grivet avait son chapeau sur l'oreille, n'est-ce pas ?

Thérèse Raquin

Oui, je crois.

Laurent

Il a boutonné sa redingote, et il a mis une main dans sa poche, en s'en allant. À l'administration, il boutonnait ainsi sa redingote lorsqu'il voulait se donner de l'importance... Et de quel air il a dit : « Au revoir, tourtereaux...» Il est terrible et sinistre, cet imbécile.

Thérèse Raquin

Tais-toi, ne le grandis pas, ne le mets pas dans nos cauchemars.

Laurent

Quand il tourne la bouche, tu sais, de son air stupide, ça doit être pour se moquer de nous... Je me défie de ces gens qui font les bêtes... Je t'assure qu'ils savent tout.

Elle s'assoit à la table, à gauche.

Thérèse Raquin

Ils sont bien trop innocents... Ce serait une fin, s'ils nous livraient ; mais ils ne verront rien, ils continueront à traverser notre vie atroce de leur pas tranquille de bourgeois satisfaits... Causons d'autre chose. Quelle rage as-tu de revenir toujours sur ce sujet, quand elle est avec nous?

Thérèse va chercher une cuiller dans le buffet, la lui donne et se rassoit.

Laurent

Je n'ai pas de cuiller... Tu ne la fais pas manger, elle ?

Thérèse Raquin

Si, quand j'aurai fini ma soupe.

Il repousse son couvert.

Laurent

Elle ne vaut rien, ta soupe, elle est trop salée... C'est une de tes méchancetés, tu sais que je n'aime pas le sel.

Thérèse Raquin

Laurent, je t'en prie, ne me cherche pas querelle... Je suis très lasse, vois-tu. Tout à l'heure, l'émotion m'a brisée.

Laurent

Oui, fais-toi languissante... Tu me tortures à coups d'épingle.

Thérèse Raquin

Tu veux que nous nous querellions, n'est-ce pas?

Laurent

Je veux que tu ne me parles pas sur ce ton.

D'une voix rude, repoussant à son tour son couvert.

Thérèse Raquin

Ah ! Vraiment... Eh bien ! À ton aise, nous ne mangerons pas encore ce soir, nous nous déchirerons, et ma tante nous entendra. C'est une fête que nous lui donnons tous les jours, maintenant.

Laurent

Est-ce que tu ne calcules pas tes coups ?... Tu m'épies, tu tâches de me toucher au vif de mes plaies, et tu es heureuse quand la douleur me rend fou.

Thérèse Raquin

Ce n'est pas moi qui ai trouvé la soupe trop salée, peut-être. Le plus ridicule prétexte te suffit, la moindre impatience en toi est grosse de rage... Dis la vérité, tu es heureux de te disputer toute la soirée, d'hébéter tes nerfs pour pouvoir dormir un peu la nuit.

Laurent

Tu ne dors pas plus que moi.

Thérèse Raquin

Oh ! tu m'as fait une existence affreuse. Dès que le jour baisse, nous frissonnons. Celui que tu sais est là, entre nous... Quelles agonies dans cette chambre !

Laurent

C'est ta faute.

Thérèse Raquin

Ma faute!... Est-ce ma faute si, au lieu de la grasse vie que tu rêvais, tu ne t'es préparé qu'une vie intolérable, pleine de frissons et de dégoûts?

Laurent

Oui, c'est ta faute.

Thérèse Raquin

Laisse donc ! je ne suis pas une imbécile ! Crois-tu que je ne te connaisse pas ? Tu as toujours spéculé. Quand tu m'as prise pour maîtresse, c'était que je ne te coûtais rien... Tu n'oses me démentir... Oh ! vois-tu, je te hais !

Laurent

Est-ce moi ou toi, en ce moment, qui cherche une querelle ?

Thérèse Raquin

Je te hais !... Tu as tué Camille !

Montrant Madame Raquin.

Laurent

Tais-toi !... Tout à l'heure, tu me disais de me taire devant elle. Ne me force pas à te rappeler les faits, à raconter une fois de plus toute la vérité en sa présence.

Thérèse Raquin

Eh ! Qu'elle entende, qu'elle souffre ! Est-ce que je ne souffre pas, moi ?... La vérité est que tu as tué Camille.

Laurent

Tu mens, avoue que tu mens... Si je l'ai jeté à la rivière, c'est que tu m'as poussé à ce meurtre.

Thérèse Raquin

Moi, moi !

Laurent

Oui, toi ; ne fais pas l'ignorante, ne me force pas à te faire confesser les choses de force... J'ai besoin que tu avoues ton crime, que tu acceptes ta part de complicité. Cela me tranquillise et me soulage.

Thérèse Raquin

Mais ce n'est pas moi qui ai tué Camille.

Laurent

Si, mille fois si!... Tu étais au bord de l'eau, et je t'ai dit tout bas : «Je vais le jeter à la rivière. » Alors, tu as consenti, tu es entrée dans la barque... Tu vois bien que tu l'as tué avec moi.

Thérèse Raquin

Ce n'est pas vrai... J'étais folle, je ne sais plus ce que j'ai fait, je n'ai jamais voulu le tuer.

Laurent

Et, au milieu de la Seine, quand j'ai fait chavirer la barque, est-ce que je ne t'ai pas avertie?... Tu t'es cramponnée à mon cou, tu l'as laissé se noyer comme un chien.

Thérèse Raquin

Ce n'est pas vrai, c'est toi qui l'as tué !

Laurent

Et, dans le fiacre, quand nous sommes revenus, est-ce que tu n'as pas mis ta main dans la mienne ? Ta main me brûlait jusqu'au coeur.

Thérèse Raquin

C'est toi qui l'as tué !

Laurent

Elle ne se souvient plus, elle fait exprès de ne plus se souvenir... Tu m'as grisé de tes caresses, ici, dans cette chambre. Tu m'as poussé contre ton mari, tu voulais qu'on t'en débarrassât. Il te déplaisait, il grelottait la fièvre, disais-tu... Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi? Est-ce que j'étais un coquin ? Je vivais en honnête homme, je ne faisais de mal à personne... Je n'aurais pas écrasé une mouche.

Thérèse Raquin

C'est toi qui l'as tué !

Il se lève.

Laurent

Deux fois tu as fait de moi une brute cruelle... J'étais prudent, j'étais paisible. Et vois, maintenant, je tremble devant un trou d'ombre comme un enfant poltron. J'ai les nerfs aussi détraqués que les tiens, moi que le sang étouffait... Tu m'as mené à l'adultère, au meurtre, sans que je m'en aperçusse ; et, aujourd'hui encore, quand je me retourne, je reste stupide devant ce que j'ai fait ; je vois, avec un frisson, passer dans un rêve les gendarmes, la cour d'assises, la guillotine... Va, tu as beau te défendre, la nuit, tes dents claquent de terreur. Tu sais bien que, si le spectre venait, il t'étranglerait la première.

Tous deux quittent la table.

Thérèse Raquin

Ne dis pas cela... C'est toi qui l'as tué!

Il prend son chapeau.

Laurent

Écoute, il y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu veux rendre ma charge plus lourde, n'est-ce pas? Puisque tu me pousses à bout, je préfère en finir... Je suis tout à fait calme, tu vois... Je vais aller tout conter chez le commissaire du quartier.

Thérèse Raquin

C'est une bonne idée.

Laurent

Nous serons arrêtés tous les deux, nous verrons ce que les juges penseront de ton innocence.

Thérèse Raquin

Crois-tu me faire peur ? Je suis plus lasse que toi... C'est moi qui vais aller chez le magistrat, si tu n'y vas pas.

Laurent

Je n'ai pas besoin que tu m'accompagnes, je saurai tout dire.

Elle va avec lui jusqu'au petit escalier.

Thérèse Raquin

Non, non... À chaque querelle, lorsque tu ne trouves plus de bonnes raisons, tu as cette menace à la bouche. Aujourd'hui, je veux que ce soit sérieux... Ah! Bien, je n'ai pas ta lâcheté, je suis prête à te suivre sur l'échafaud... Allons, marche, je t'accompagne.

Il descend. Thérèse reste appuyée à la rampe, immobile, écoutant ; elle est prise peu à peu d'un frisson d'épouvante. - Madame Raquin a tourné la tête, la face éclairée d'un sourire farouche.

Laurent

Comme tu voudras, allons ensemble chez le commissaire.

Écoutant.

Avec éclat.

Thérèse Raquin

Il est descendu, il est en bas... Est-ce qu'il aurait le courage de nous livrer... Je ne veux pas, je vais courir derrière lui, le prendre par le bras, le ramener ici... Et s'il crie dans la rue, s'il dit tout aux passants... J'ai eu tort, mon Dieu ! de le pousser à bout. J'aurais dû être plus raisonnable. Il s'est arrêté dans la boutique, la sonnette se tait. Que peut-il faire?... Il remonte, ah ! Je l'entends qui remonte. Je savais bien qu'il était trop lâche... Le lâche ! Le lâche !

Laurent

Je ne puis pas... Je ne puis pas...

Elle passe entre la cheminée et Laurent et vient se placer en face de lui, les poings appuyés à la table à ouvrage.

Thérèse Raquin

Eh ! Te voilà déjà de retour ? Que t'a-t-on dit ?... Tiens, tu n'as pas de sang dans les veines, tu me fais pitié.

Laurent

Je ne puis pas...

Thérèse Raquin

Tu devrais m'aider à porter l'affreux souvenir, et tu es plus faible que moi... Comment veux-tu que nous puissions oublier ?

Laurent

Tu acceptes donc maintenant ta part du crime ?

Thérèse Raquin

Eh ! Oui, je suis coupable, si tu veux, je suis plus coupable que toi. J'aurais dû sauver mon mari de tes mains... Camille était bon.

Il sort une petite bouteille de sa poche.

Laurent

Ne recommençons pas, je t'en supplie... Quand le délire me prend, tu jouis de ton oeuvre. Ne me regarde pas, ne souris pas. Je t'échapperai lorsque je voudrai... J'ai là le pardon, le sommeil paisible. Deux gouttes d'acide prussique suffisent pour me guérir.

Thérèse Raquin

Du poison!... Ah ! Bien, tu es trop lâche, je te défie de boire... Bois donc, Laurent, bois donc un peu, pour voir...

Laurent

Tais-toi ! Ne me pousse pas davantage.

Elle passe à gauche.

Thérèse Raquin

Je suis tranquille, tu ne boiras pas... Camille était bon, entends-tu, et je voudrais que tu fusses à sa place dans la terre.

Laurent

Tais-toi !

Thérèse Raquin

Tiens, tu ne connais pas le coeur des femmes. Comment veux-tu que je ne te haïsse pas, maintenant que te voilà couvert du sang de Camille ?

Laurent

Te tairas-tu!... J'entends des coups de marteau dans ma tête. Elle me brisera le crâne... Quelle est encore cette infernale invention, d'avoir des remords, maintenant, et de pleurer l'autre tout haut ! Je vis éternellement avec l'autre, à cette heure. Il faisait ceci, il faisait cela, il était bon, il était généreux. Ah ! Misère, je deviens fou... L'autre habite avec nous. Il s'assoit sur ma chaise, se met à table près de moi, se sert des meubles. Il a mangé dans mon assiette, il y mange encore... Je ne sais plus, je suis lui, je suis Camille... J'ai sa femme, j'ai son couvert, j'ai ses draps, je suis Camille. Camille. Camille...

Thérèse Raquin

Tu joues bien le jeu cruel de le peindre dans tous les tableaux.

Baissant la voix.

Laurent

Ah! Tu sais cela, toi... Parle bas, c'est une terrible chose, mes mains ne sont plus à moi. Je ne puis plus peindre, toujours l'autre renaît sous mes mains... Non, ces mains-là, ces deux mains-là, ne sont plus à moi. Elles finiront par me livrer, si je ne les coupe. Elles sont à lui, il me les a prises.

Thérèse Raquin

C'est le châtiment.

Laurent

Dis-moi, est-ce que je n'ai pas la bouche de Camille.... Tiens, as-tu entendu ? Je viens de dire cette phrase comme Camille l'aurait prononcée. Écoute : « J'ai sa bouche, j'ai sa bouche...» Hein ! C'est bien cela. Je parle comme lui, je ris comme lui. Et il est là, toujours là, dans ma tête, qui tape de ses poings fermés...

Thérèse Raquin

C'est le châtiment.

Il la jette à genoux devant la table et lève le poing.

Laurent

Va-t'en, femme, tu me rends fou... Va-t'en, ou je te...

Laurent affolé, recule et remonte au fond ; il s'assoit près de l'alcôve, la tête entre les mains. Pendant ce temps, Madame Raquin parvient à faire glisser de la table un couteau, qui va tomber devant Thérèse. Au bruit, celle-ci, occupée à suivre Laurent des yeux, tourne lentement la tête ; elle regarde tour à tour le couteau et Madame Raquin.

À Madame Raquin, en ramassant le couteau.

Elle se lève, gardant le couteau au poing.

Thérèse Raquin

Tue-moi comme l'autre, va jusqu'au bout... Camille n'a jamais levé la main sur moi. Toi, tu es un monstre... Mais tue-moi donc comme l'autre !... C'est vous qui l'avez fait tomber. Vos yeux s'allument comme deux trous de l'enfer... Je sais bien ce que vous voulez dire... Vous avez raison, cet homme me rend l'existence intolérable. S'il n'était pas toujours là à me rappeler ce que je veux oublier, je serais paisible, je m'arrangerais une vie douce... Vous regardez le couteau, n'est-ce pas ? Oui, je tiens le couteau et je ne veux pas que cet homme me torture davantage... Il a bien tué Camille. Qui le gênait... Il me gêne, moi !

Laurent

Faisons la paix, finissons de manger, veux-tu ?

À part.

Thérèse Raquin

Comme tu voudras... Jamais je n'aurai la patience d'attendre la nuit. Ce couteau me brûle la main.

Il verse de l'eau dans un verre.

Laurent

À quoi songes-tu? Mets-toi à table... Attends, je vais te servir à boire.

Elle s'approche, le couteau levé. Mais elle voit Laurent verser le poison dans le verre, et elle lui prend le bras.

Thérèse Raquin

J'aime mieux en finir tout de suite. Que verses-tu donc là, Laurent ?

Un silence.

Laurent

Pourquoi levais-tu le bras ?... Lâche le couteau.

Ils se regardent d'un air terrible ; puis ils laissent tomber le couteau et la bouteille.

Thérèse Raquin

Lâche d'abord le poison.

Laurent

Au même moment, chez tous les deux, la même pensée, l'horrible pensée...

Elle jette les yeux sur Madame Raquin, et se lève en poussant un cri.

Thérèse Raquin

Souviens-toi, Laurent, de quels ardents baisers nous sommes partis. Et nous voilà face à face, avec du poison, avec un couteau !... Vois donc, Laurent.

Laurent

Elle était là, à nous regarder mourir.

Thérèse Raquin

Mais ne la vois-tu pas remuer les lèvres ! Elle sourit... Ah ! quel terrible sourire !

Laurent

Et voilà qu'un frisson l'anime maintenant.

Thérèse Raquin

Elle va parler, je t'assure qu'elle va parler.

Il va s'élancer sur Madame Raquin, lorsque celle-ci se met lentement debout. Il recule, il passe à droite, en tournant sur lui-même.

Laurent

Je saurai l'en empêcher.

Madame Raquin

Assassin de l'enfant, ose donc frapper la mère !

Thérèse Raquin

Oh ! Grâce ! Ne nous livrez pas à la justice !

Madame Raquin

Vous livrer ! Non, non... J'ai eu l'idée de le faire, tout à l'heure, lorsque mes forces me sont revenues. Je commençais à écrire, sur cette table, votre acte d'accusation ; mais je me suis arrêtée, j'ai pensé que la justice humaine serait trop prompte. Et je veux assister à votre lente expiation, ici, dans cette chambre, où vous m'avez pris tout mon bonheur.

Thérèse Raquin

Pardonnez-moi... Les larmes m'étouffent... Je suis une misérable... Si vous vouliez lever votre talon, je vous livrerais ma tête, là, sur le carreau, pour que vous l'écrasiez... Pitié, ayez pitié !

Laurent tombe à genoux, à droite.

Madame Raquin

De la pitié ! En avez-vous eu pour ce pauvre enfant que j'adorais ?... Ne m'en demandez pas pour vous ; je n'ai plus de pitié, car vous m'avez arraché le coeur... Non, je ne vous sauverai pas de vous-mêmes. Je laisserai les remords vous heurter l'un contre l'autre, comme des bêtes affolées... Non, je ne vous livrerai pas à la justice. Vous êtes à moi, à moi seule, et je vous garde !

Elle ramasse le flacon d'acide prussique, boit avidement et tombe foudroyée, aux pieds mêmes de Madame Raquin. Laurent qui lui a arraché le flacon, boit à son tour, et va tomber à droite, derrière la table à ouvrage et les chaises.

Thérèse Raquin

L'impunité est trop lourde... Nous nous jugeons et nous nous condamnons.

Madame Raquin

Ils sont morts bien vite !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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