Un Crâne Sous une Tempête
Scène 1
Madame
Elle est assise près de la cheminée et tient dans les mains un ouvrage auquel elle travaille avec une agitation fébrile. Après un instant de silence, elle lève les yeux sur la pendule.
Soupirant longuement.
Bruit de pas an dehors.
Elle se remet à travailler.
Madame
Onze heures ! Onze heures !!! Ah !... Enfin !
Scène 2
Monsieur, Madame
Madame ne bouge pas ; elle n'a pas levé les yeux ; elle travaille toujours. Monsieur s'arrête interdit ; il regarde sa femme avec inquiétude. Mais non ! Elle parait calme ; si elle ne se tourne pas vers lui, c'est qu'elle ne t'a pas entendu entrer. Monsieur sourit, et, se glissant doucement derrière elle, il va pour t'embrasser sur la nuque, lorsque Madame se redresse de toute sa hauteur.
Monsieur
. . .
Madame
. . .
Il fait un pas vers elle.
Monsieur
. . .
Madame
Laissez-moi, Monsieur !
Monsieur
. . .
Elle se dirige vers la porte de sa chambre.
Madame
Laissez-moi !
Monsieur
. . .
Elle entre dans sa chambre ; Monsieur s'élance derrière elle ; la porte lui retombe sur le nez.
Madame
A partir d'aujourd'hui,il n'y a plus rien de commun entre vous et moi 1
Scène 3
Monsieur
Il est consterné... Que s'est-il donc passé ?... Sa femme est-elle vraiment fâchée ou a-t-elle voulu plaisanter ? Elle rit peut-être en ce moment. Pour s'en assurer, Monsieur applique son oreille contre la porte de la chambre. Il n'entend rien. Décidément, c'est très sérieux ; c'est une tempête qui se prépare. Eh bien, va pour la tempête Monsieur en a vu bien d'autres ! Le mieux est de laisser passer celle-ci. Monsieur s'approche de la cheminée, en se frottant les mains énergiquement, puis il prend un journal, se jette sur le canapé et commence à lire.
Monsieur
. . .
Scène 4
Madame, Monsieur
Madame sort de sa chambre et vient se camper devant Monsieur.
Madame
Alors vous croyez que cette vie va durer ?
Monsieur
...
Madame
Vous croyez qu'après avoir passé toute ma soirée à vous attendre, je serai trop heureuse de rentrer toute seule dans une chambre sans feu, tandis que vous serez là tranquillement à vous chauffer les pieds en lisant votre journal ?
Monsieur
. . .
Madame
Oh ! Restez, je vous en prie Je serais désolée de vous déranger. Je comprends qu'après cinq heures passées hors de chez vous, vous éprouviez le besoin de prendre un peu de repos.
Monsieur
. . .
Madame
Je regrette seulement que vous m'ayez obligée à vous attendre. Si j'avais pu prévoir que vous rentreriez après minuit.
Monsieur
. . .
Madame
Je vous demande pardon ! Cette pendule retarde d'au moins une heure... Il est maintenant minuit et demi.
Monsieur
. . .
Madame
Mais cela vous est absolument égal. Est-ce que vous vous souciez de l'heure ? Vous rentreriez aussi bien à deux heures qu'à trois heures, qu'à six heures du matin.
Monsieur
. . .
Madame
Une orgie de plus ou de moins, qu'est-ce que cela pour vous ?
Monsieur
. . .
Madame
Je vous connais, allez! Je sais ce que vous pouvez faire, une fois que vous êtes lancé dans la voie des débordements !
Monsieur
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Madame
Oh ! Vous pouvez sourire !... La raillerie va bien aux débauchés de votre espèce. C'est une grâce de plus.... Sceptique et dépravé !... Voilà la suprême élégance !
Monsieur
?. . .
Madame
Et, sans doute, vous avez triomphé comme toujours ?... Combien de coeur savez-vous enchaînés à votre char ?
Monsieur
. . .
Madame
Il y avait beaucoup de femmes à ce dîner d'hommes ?
Monsieur
. . .
Madame
Oh ! Je sais ce que vous allez me dire ! Un banquet d'économistes, n'est-ce pas ? Tous savants et tous mariés. Rien que des gens vertueux, présidés par un octogénaire. Ils auraient bien voulu amener leurs femmes ; mais les statuts s'y opposent ! C'est dommage ces dames se seraient trouvées en bonne compagnie ; elles auraient ri avec vous, bu avec vous, chanté avec vous... Il a dû être bien gai, ce dîner d'économistes !
Monsieur
. . .
Madame
Ça n'a pas été gai ? Tant pis !... Vous ne détestez pas la gaieté... Vous êtes folichon, à l'occasion.
Monsieur
. . .
Madame
Du moins, à ce qu'on m'assure, - car, pour ma part, je ne me suis jamais aperçue.
Monsieur
. . .
Madame
Vous gardez vos amabilités pour d'autres !
Monsieur
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Madame
Non, Monsieur ! Non ! Retournez auprès de vos maîtresses ! Je ne me pique pas de lutter avec elles... Je ne suis que votre femme, moi !... Et je n'ai pas le bonheur d'être assez maigre pour vous plaire.
Monsieur
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Madame
Il faut être maigre un nuage, une vapeur.
Monsieur
. . .
Madame
Oh ! Je suis fixée sur vos goûts maintenant ! On les devine facilement. Il suffit d'avoir vu Madame Tourimel pour comprendre que vous n'aimez que les paquets de chiffons.
Monsieur
? . . .
Madame
Et cette créature ose venir chez moi ! Quelle infamie !
Monsieur
. . .
Madame
Oui ! Indignez-vous !... C'est révoltant, c'est épouvantable... Comment peut-on risquer une accusation pareille ? Monsieur Tourimel n'est-il pas votre meilleur ami ? Vous ne vous êtes pas quittés depuis le collège, vous appartenez à la même administration, vous avez été son témoin lorsqu'il s'est marié, vous continuez de travailler à son bonheur... Quoi de plus naturel ?
Monsieur
. . .
Madame
Seulement, je ne dois pas vous cacher, mon cher, qu'on s'étonne de vous voir déjeuner aussi souvent chez des gens qui ne sont que vos amis...
Monsieur
. . .
Madame
Oh ! Sans doute !... Le prétexte est excellent : Monsieur Tourimel demeure à deux pas du ministère, vous n'avez pas le temps de venir déjeuner ici, vous allez chez Tourimel. Rien de plus simple. Il ne tiendrait qu'à moi d'en faire autant...
Monsieur
. . .
Jusqu'ici Madame n'a pas cessé de parler. Elle a débité ses phrases sans une seule pause. C'est seulement sur ce dernier trait. « Je reste dans mon ménage, quoi ! » Qu'elle s'arrête pour respirer. Monsieur en conclut que c'est à son tour de prendre la parole et il s'y prépare.
Madame
Mais vous savez fort bien que je ne suis pas de ces femmes qui se lèvent dès le matin pour courir à l'autre bout de Paris. Je reste dans mon ménage, – moi !
Monsieur
. . .
Madame
S'il plaît à Monsieur Tourimel de tenir table ouverte, il en est libre ; chacun gouverne sa maison comme il l'entend...
Monsieur
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Madame
Comment subvient-il à un pareil luxe ? C'est une affaire entre sa conscience et lui. Je ne tiens pas à savoir qui paie les toilettes éblouissantes de sa femme.
Monsieur
? . . .
Madame
Ah ! Mon cher, je répète ce qu'on dit partout : Madame Tourimel est bien élégante pour la fille d'un ancien tambour !
Monsieur
. . .
Madame
Oui, d'un tambour ! Vous ne me soutiendrez pas le contraire ; je l'ai vu, cet homme-là ! C'est lui qui apportait à mon père ses billets de garde national ; je les ai encore, ces billets je vous les montrerai quand vous voudrez.
Monsieur
. . .
Madame
Vous n'y tenez pas ?... Je comprends cela ! Ce serait profaner votre idéal !... Il ne faut pas amoindrir l'auréole de la femme aimée.
Monsieur
. . .
Madame
Ah ! Pardon ! Je ne vous savais pas si susceptible. À l'avenir, je me garderai bien de toucher à Madame Tourimel. Tout ce qu'elle fera sera parfait ; elle me volera le coeur de mon mari, elle enlèvera un père à ses enfants, elle apportera la ruine et le désespoir dans cette maison jadis heureuse, je ne me plaindrai pas, je ne dirai rien, je trouverai tout cela très naturel, très juste et très honnête....
Monsieur
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Madame
Est-ce suffisant ? Vous contenterez-vous de cette marque d'abnégation ? Faudra-t-il encore que j'aille me jeter aux pieds de Madame Tourimel pour la supplier de débaucher mon mari ?...
Cette fois, Monsieur pourrait parler, mais i! y renonce il se contente de hausser les épaules et de tourner le dos à sa femme.
Monsieur
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Madame
C'est cela ! Emportez-vous !... C'est ce qu'on a de mieux à faire quand on ne peut pas répondre.
Monsieur
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Madame
Qu'avez-vous à dire pour votre défense ?
Monsieur
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Madame
Rien ! Vous n'avez rien à dire. Vous ne trouvez pas une parole, pas un mot, rien ! Rien !! Rien !!!
Monsieur
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Madame
Eh bien, allez !... Battez-moi !
Monsieur
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Madame
Mais battez-moi donc !
Monsieur
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Madame
Qu'est-ce qui vous en empêche ? Vous êtes le plus fort... Vous êtes le maître... Oh ! N'ayez pas peur: je ne me défendrai pas !
Là encore, Monsieur pourrait parler, mais que dirait il ? Le mieux est de s'en aller. C'est ce qu'il va faire il se dirige vers la porte.
Monsieur
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Madame
Ah ! Vous renoncez à me battre ?... Vous craignez peut-être que je n'appelle à mon secours ?...
Monsieur
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Madame
Vous avez tort. J'ai la pudeur du foyer domestique, moi ! Je ne suis pas de ces femmes qui font bon marché du scandale et pour qui toute honte est profit.
Monsieur
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Madame
Profit !
Monsieur
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Madame
Ne le savez-vous pas ?
Monsieur
. . .
Elle s'approche de lui.
Madame
Ah ! Vous persistez à ne pas répondre ?... Vous lisez votre journal ?... C'est un moyen commode pour se tirer d'affaire... Il y a des hommes qui auraient à coeur de se justifier ; qui, voyant leur femme souffrante, malheureuse, tourmentée - à tort, peut-être, mais bien cruellement ! - voudraient la rassurer par un mot affectueux, par un regard compatissant... Est-ce donc si difficile d'avoir un peu de pitié pour ceux qui vous aiment ?
Monsieur
. . .
Madame
Car, enfin, qu'est-ce que je te demande, moi ? De me dire tout simplement où tu es allé en sortant de ce banquet, - si vraiment il a eu lieu.
Monsieur
. . .
Madame
Oui... C'est bien... J'admets qu'il ait eu lieu. Tu avoueras qu'il n'est pas naturel de rentrer chez soi à minuit passé...
Monsieur
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Madame
Mettons minuit... quand le banquet finit à neuf heures et demie, au plus tard.
Monsieur
. . .
Madame
C'est toi-même qui me l'as dit.
Monsieur
. . .
Madame
Alors je m'étonne...
Monsieur
. . .
Madame
Je m'inquiète...
Monsieur
. . .
Madame
Je t'interroge.
Monsieur
. . .
Elle se laisse tomber sur le canapé.
Madame
Et tu ne veux pas me répondre !!
Monsieur
. . .
Madame
Ah ! Ma mère ! Ma mère ! Qui eût dit qu'un jour ta fille en serait réduite à dévorer ses larmes !
Monsieur
. . .
Madame
Et ce n'est rien, cela ! Ce n'est que le commencement de mon malheur.
Monsieur
. . .
Madame
Laissez-moi ! Je n'ai pas besoin de vos consolations hypocrites... Vous avez voulu me voir pleurer !... Je pleure !... Que vous faut-il de plus ?
Cette fois, c'en est trop. Monsieur est à bout de patience. Il s'éloigne et marche à grands pas dans ]e salon.
Monsieur
! . . .
Madame
Oh ! Je suis bien ridicule, je le sais ! Est-ce que je devrais pleurer ? Est-ce que je ne devrais pas m'habituer à la position qui m'est faite ? Combien de femmes sont ainsi délaissées par leurs maris et n'en vivent pas moins très tranquillement ! On ne peut pas rompre tous les mariages ! Le nôtre s'est accompli sous de trop heureux auspices ; tout le monde s'en réjouissait, - à l'exception de ma pauvre vieille tante Rosalie, qui voyait clair, elle !
Monsieur
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Madame
Oui, Monsieur, elle voyait clair, - malgré ses quatre-vingt cinq ans. Elle me disait « Ma fille, défie-toi !... Tu épouses un homme mûr... »
Monsieur
. . .
Madame
Vous paraissiez mûr ! « Un homme qui a beaucoup fait parler de lui, au temps de sa première jeunesse, et qui apportera dans son ménage les habitudes de dissipation et d'inconduite. »
Depuis quelques instants, Monsieur a donné des signes d'impatience de plus en plus vifs ; sur le mot « inconduite », il brise un couteau de bois qu'il a pris sur la cheminée.
Monsieur
...
Madame
Vous voyez bien : vous cassez tout !... Voilà votre façon de répondre !...
Mais non ! Monsieur ne veut pas se laisser emporter par la colère. Pour se calmer, il s'approche du guéridon et se verse un grand verre d'eau.
Monsieur
. . .
Madame
Ah ! Vous avez soif ?... Ça ne m'étonne pas ! Le dîner de ce soir a dû vous altérer !
Monsieur
. . .
Madame
À la bonne heure ! Un peu de sucre... et de la fleur d'oranger. C'est bon, cela c'est reconstituant !
Monsieur
. . .
Madame
Je vous prierai seulement, quand vous voudrez boire un verre d'eau sucrée, de ne pas venir le préparer dans ma chambre !
Nouveau silence.
Monsieur
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Madame
L'autre jour, vous avez laissé tomber plusieurs gouttes de sirop sur le velours de mon prie-Dieu...
Il va replacer le verre d'eau sur le guéridon.
Monsieur
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Madame
Et j'y tiens plus que jamais, à mon prie-Dieu ! Que deviendrais-je, s'il ne me restait pas la prière ? Grâce au ciel, je n'ai pas appris à dédaigner les secours de la foi, et vous ne me forcerez pas encore à les mépriser.
Monsieur
. . .
Madame
Oh ! Je connais vos théories ! Ce sont elles qui vous ont conduit à oublier successivement tous vos devoirs, à nier la famille comme vous niez la religion, comme vous niez la morale.
Monsieur
. . .
Madame
Qu'est-ce que vous dites ?
Monsieur
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Madame
Oui, souriez, monsieur le libre penseur ! Vous ne parviendrez pas à me faire oublier les leçons que m'a données ma mère !... Et ma mère était une femme très intelligente, entendez-vous ?
Monsieur
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Madame
Vous en doutez ?... Ah ! Il ne vous manquait plus que d'insulter ma mère !...
Monsieur
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Madame
Et quel jour choisissez-vous pour cela ? Un jour qu'on célébrait dans ma famille et qui me rappelle les plus douces joies de mon enfance le jour de ma fête !
Monsieur
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Madame
Oui, c'est aujourd'hui la sainte Félicie ! Mais vous n'y pensez même pas...
Monsieur
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Madame
Avouez que vous n'y avez pas pensé, que vous n'y pensez jamais !
Monsieur
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Madame
Ah ! Tenez ! Taisez-vous !... - Vous mentiriez encore !
Monsieur
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Madame
Eh bien, quoi ?... Qu'est-ce que vous avez ?... Parlez !
Monsieur
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L'examinant et lisant l'inscription gravée.
Avec effusion.
Elle se jette à son cou.
Madame
Un bracelet !... Pour moi ? « Félicie ! » - C'est pour cela que tu étais en retard ?... Ah ! Mon Charles ! Que tu es gentil... et que je t'aime !...