Une Vocation
Scène 1
Antiphron
Au lever du rideau, il dort couché sur l'herbe, se réveille, s'étire et se lève en baillant.
Ouvrant ses tablettes.
Il s'assied sur un banc de gazon, et médite les yeux fixés sur ses tablettes.
Antiphron
Ah ! Debout, Antiphron. C'est assez de paresse ! Cynique, songe bien qu'un des rois de la Grèce, Le prince Agis, t'a fait son professeur de droit. Tâche d'être, à ses yeux, savant, comme il te croit, Et réfléchis, avant d'exposer ton système, Que l'on n'enseigne bien que ce qu'on sait soi-même. Texte admirable, et qui fait naître le dégoût De l'adultère ; un peu court pourtant, et surtout Trop clair. - Car c'est l'honneur de la jurisprudence, De ne jamais parler la langue qui condense ; D'étendre longuement, en de pompeux discours, Des choses qui seraient simples sans son concours ; Rendant mystérieuse, aux yeux mêmes du sage, La loi dont un enfant expliquerait l'usage ; Et faisant bien obscure, à l'aide des grimauds, La règle qui sans eux serait claire en deux mots.
Scène 2
Antiphron, Ménèdème
Antiphron
Ménédème... où vas-tu ?
Ménèdème
Je cours chercher Sostrate.
Antiphron
Pourquoi courir ? La vie est longue.
Ménèdème
Je m'en flatte ! Mais c'est un accident ! !
Antiphron
Agréable ?
Ménèdème
Étonnant. Chilon, son oncle, est mort de joie en apprenant Qu'il avait remporté, dans la lutte olympique, Le prix du pugilat !
Antiphron
C'est une mort épique !
Ménèdème
Certes : et ce coup de poing est un beau coup de poing. Quel héritier futur ne nous l'envierait point ?.. Ce Chilon, qui mourut... avec munificence, Nous doit du reste encor de la reconnaissance.
Antiphron
Chilon ?
Ménèdème
C'était, en somme, un fort piètre garçon, Sans talent, sans esprit... Mais grâce à la façon Dont il a su franchir... le dernier des passages, La Cité le fait mettre au nombre des sept sages !
Antiphron
Je ne reconnais pas ma patrie à ce trait.
Ménèdème
Vous n'êtes pas d'avis que c'est un juste arrêt ?
Antiphron
Faut-il que ton esprit soit plein de balourdise ! Si mes concitoyens faisaient une sottise, Je les reconnaîtrais. - Tu te trompes.
Ménèdème
Non pas.
Antiphron
La meilleure action d'un homme est son trépas. C'est le moment vraiment heureux de votre vie, Quand par l'ordre des dieux elle vous est ravie ; Et l'on devrait, au lieu de se plaire à vieillir, Chercher, aussitôt né, le moyen de mourir. C'est le but qu'ici-bas le sage se propose...
Ménèdème
Vous vivez, cependant.
Antiphron
Oh ! moi ! !.. c'est autre chose : Je suis un demi-dieu, parmi vous égaré, Et tu n'as pas l'espoir de m'être comparé. Je présume ! Mais va, va rejoindre ton maître, Ménédème, il t'attend : je vois Agis paraître, C'est moi qu'il cherche. Adieu.
Exit Ménédème.
Ménèdème
Que les sages sont fous !
Scène 3
Antiphron, Agis
Antiphron
Agis paraît songeur. - Ce que c'est que de nous ! Salut, Prince.
Agis
Bonjour.
Antiphron
Qu'as-tu donc ? Ton visage Semble celui d'un chien qu'on fouette, ou d'un sage Qui rumine ; est-il vrai ?
Agis
Tu ne t'es pas trompé, Et tu vois un époux vraiment... préoccupé.
Antiphron
Il suffit, et je sais ce que ton coeur redoute.
Agis
Tu sais...
Antiphron
J'ai soixante ans, j'ai dû voir sur ma route Le vice, bien des fois, prendre le nom d'amour, Et la vertu sombrer plus souvent qu'à son tour.
Agis
Les choses, Antiphron, ne sont pas si certaines, Et je ne fais encor qu'hypothèses lointaines.
Antiphron
Vain espoir ! À mes yeux le principe est posé : Le fait étant possible, il est réalisé.
Agis
Tu n'es pas rassurant.
Antiphron
Que veux-tu que j'y fasse ? C'est mon avis qu'il faut voir les choses en face.
Agis
Mais...
Antiphron
La raison l'ordonne ! On l'a trop oublié.
Agis
Tu parlais autrement quand tu t'es marié, Et que ta femme t'a...
Antiphron
D'abord, on le suppose ; Mais je n'en crois rien.
Agis
Puis ?
Antiphron
Puis, moi !... C'est autre chose !
Agis
C'est autre chose ? - Ah ! bien, très bien : cette raison Suffit pour me convaincre et m'ouvre un horizon.
Antiphron
Du reste, ce qui fait croître mon indulgence, C'est que je suis veuf. - J'ai toujours eu de la chance.
Agis
Soit : mais je n'en suis pas encore au même point, Et le rôle d'époux dupé ne me plaît point.
Antiphron
Remercions alors, d'un appui manifeste, Les dieux, qui m'ont fait voir, dans un vieux palimpseste, Une loi merveilleuse, où ton cas est prévu ; Parle ! - Suis-je de ceux qu'on prend au dépourvu ?
Ils se mettent à se promener.
Agis
Non : mais promenons-nous, car je hais l'inertie ; Songe que je suis celui qui justicie.
Professant.
Exeunt.
Antiphron
Tu veux punir : retiens ma leçon de ce jour. L'adultère, te dis-je, est un crime d'amour, Qu'on est accoutumé de juger illicite...
Scène 4
Phryné, Laïs
Phryné
Allons, adieu, Laïs, il faut que je te quitte : Mais de ces quelques jours mon coeur est satisfait, Et je n'oublierai pas l'accueil que tu m'as fait.
Laïs
Tu pars... Tu vas donc faire évanouir, ma belle, Tous les doux souvenirs que ton nom me rappelle.
Phryné
Quoi ! Des pleurs ! N'es-tu pas heureuse ?
Laïs
Moi ?.. Grands dieux Ah ! Je compare, avec des larmes dans les yeux, Ces jours, ces tristes jours, dont rien ne me console, Au temps où nous étions camarades d'école.
Phryné
Tu t'en souviens encore ?
Laïs
Ah ! si je m'en souviens ! Lesbos et ses forêts ! je les vois d'ici, tiens ! Ses grands bois de figuiers et ses chênes antiques, Ses gazons verdoyants, ses palais, ses portiques, L'asile où l'on prenait plaisir à nous former, Où l'on nous enseignait la science d'aimer ; Où l'on nous exerçait, sous les étoffes blanches, À cambrer notre taille, en balançant les hanches, À marcher mollement d'un pas voluptueux, À donner notre coeur dans un clignement d yeux.
Phryné
Oui, c'était, j'en conviens, une vie assez douce.
Laïs
Nous allions nous asseoir sur les tapis de mousse, Quand la lune brillait au ciel diamanté. Nos rêves nous faisaient l'avenir enchanté. Et lorsque nous priions sous le temple de lierre, C'était vers Cupidon que montait la prière.
Phryné
Nous étions des enfants : mais j'en dois convenir, Je garde, comme toi, ce charmant souvenir. Les plaisirs, cependant, me sont restés fidèles : L'âge, qui nous mûrit en nous rendant plus belles, Donne-t-il au printemps toute sa volupté, Et ne garde-t-il pas du bonheur pour l'été ?
Laïs
Heureuse Phryné ! - Moi ! la cruelle nature À l'ennui dévorant m'a livrée en pâture.
Phryné
Mais que me dis-tu là, grands dieux ?
Laïs
La vérité.
Phryné
Laïs, que j'ai connue ardente de gaîté, Et qui nous paraissait avoir fait un beau rêve !...
Laïs
Si je fus gaie un jour, va, ma gaîté fut brève ; Et dès le lendemain le bonheur avait fui : Mon palais est un temple ayant pour dieu, l'ennui.
Phryné
Bah ! nous nous ennuyons, faites comme nous sommes ? Voyons, Laïs ; voyons : dans ce pays, les hommes Ne sont pourtant pas mal ?
Laïs
Eh ! je n'en vois jamais, Je ne m'y connais plus.
Phryné
Mais moi, je m'y connais, Et comme d'être aveugle on ne t'a pas forcée...
Laïs
Phryné ! tu ne sais pas ce qu'est un gynécée : Un sombre appartement fermé de toutes parts, Où l'épouse se doit dérober aux regards. (Car, même en ces jardins, je n'aurais pu te suivre. Si je n'avais pas su que le thyrôre est ivre.) Enfermée au milieu d'esclaves, tout le jour, Il me faut travailler sans dire un mot d'amour, Dés l'aurore, adonnée aux ouvrages d'aiguille, Ou filant lentement ma quenouille en famille.
Phryné
Ton époux ?
Laïs
J'ai parfois le plaisir de le voir, À l'heure où nous prenons notre repas du soir, - Et pour doubler l'ennui contre lequel je lutte, Il me régale alors d'un petit air de flûte.
Phryné
Voilà bien les plaisirs les plus fastidieux !
Laïs
Parfois on me permet d'aller prier les dieux ! Je cherche à me distraire en gagnant leur clémence : Et puis le lendemain, Phryné, je recommence.
Phryné
Ah ! Ma pauvre Lais, je comprends ton chagrin Maintenant : mais on doit pouvoir y mettre un frein. Voyons n'as-tu jamais rien fait pour te distraire ? Rien tenté pour chasser ce bonheur funéraire ?
Laïs
Hélas !
Phryné
Je te croyais le coeur plus aguerri ! Voyons, parle ! Tu n'as pas trompé ton mari
Laïs
Comment veux-tu ? Tromper le maître à domicile !
Phryné
Quoi !... Tu n'as pas ?
Laïs
Phryné, c'était bien difficile ! Je l'ai fait cependant.
Phryné
Je te retrouve enfin.
Laïs
Ça ne m'a pas suffi, mon coeur a toujours faim. Ah ! que je porte envie à tes amours fécondes : Avoir autant d'amants que le ciel a de mondes ! Jouer près des humains le rôle de Vénus ; Et pouvoir tour à tour serrer dans ses bras nus Tantôt un magistrat, tantôt un militaire ; Passer du jeune au vieux, de l'aimable à l'austère ; Tout cela, sans remords, sans contrôle, sans loi ! Le voilà, ce bonheur qui n'est plus fait pour moi.
Phryné
Il faut de son état se faire Partisane ; Avais-tu ce qu'il faut pour être courtisane ?
Laïs
Ah ! Oui, va ; je l'avais ! - Si tu restais, au moins, Nous en pourrions causer.
Phryné
Les dieux me sont témoins Que je le voudrais ; mais une telle escapade Pourrait bien contre moi fâcher Alcibiade.
Laïs
Ah ! c'est donc lui !..
Phryné
Mon dieu, c'est lui... pour le moment. Car ma fidélité n'a pas fait de serment.
Laïs
Est-il riche ?
Phryné
Je tiens de lui cette améthyste.
Laïs
Qu'elle est belle !
Phryné
Ah ! Laïs, c'est l'oeuvre d'un artiste, D'un certain Mégathon, à me plaire assidu, Et qui ne perdra rien pour avoir attendu. Quand on est la maîtresse, on peut changer de maître. Qui sait ? Ce Mégathon sera Demain peut-être, Laïs ; mais rien n'est sûr. - Alcibiade, lui, A droit de se vanter tout haut d'être Aujourd'hui. Cliton, c'était Hier, et cette aigue-marine Est le dernier présent de son âme chagrine... Bah ! son tour reviendra peut-être avec le temps ; Car mon coeur ne sait pas faire de mécontents. J'ai pour amoureux tout le parti démocrate, Méphore, Dioclés, Philotime,.. Socrate.
Laïs
Socrate !
Phryné
Il me vient voir après qu'il a dîné ! Mais, pour Alcibiade autant que pour Phryné.
Laïs
J'eusse pu partager tes amours incertaines !
Exeunt.
Phryné
Pauvre Laïs ! - Allons, on m'attend dans Athènes ; Il faut partir. - Pourtant, par un dernier avis, Je voudrais apaiser le chagrin où tu vis. Tu dis ton coeur trop grand pour un amour unique : Use du procédé que je te communique ; La sagesse me dit qu'il n'est pas hasardeux, Un ne suffisant pas, il en faut prendre deux. Adieu !
Scène 5
Choeur de Philosophes, Dropidès
Choeur de Philosophes
Phryné nous fuit ?
Dropidès
Elle quitte la ville : Elle eût mis au palais la discorde civile ; Ce départ est heureux.
Choeur de Philosophes
On a, quand on est roi, Bien tort de recevoir une Phryné chez soi.
Dropidès
À Lesbos, elle était liée avec la reine ! C'est là, vous le savez, que notre souveraine A passé sa jeunesse et qu'Agis la trouva.
Choeur de Philosophes
À Lesbos ? Est-il vrai ?
Dropidès
C'est là qu'on l'éleva...
Choeur de Philosophes
Bah !
Dropidès
Parmi ces enfants, dont la vertu fragile S'écroule au premier choc, comme un palais d'argile.
Choeur de Philosophes
Quelle bizarre idée !
Dropidès
On a tenté cent fois De détourner Agis de ce singulier choix ; Et je dus lui prédire un destin ridicule, Mais vous savez combien cet esprit minuscule Sait, quand il n'en faut point, montrer de volonté !.. Bref ! Il a le destin qu'il avait mérité.
Choeur de Philosophes
Est-il certain ?..
Dropidès
Certain !
Choeur de Philosophes
Ce qu'on dit de Sostrate Est vrai ?
Dropidès
Parfaitement.
Choeur de Philosophes
Laïs est bien ingrate.
Dropidès
Non pas : elle a du coeur, mais elle a de bons yeux ; Et, comme notre prince Agis n'est pas des mieux Bâtis, la reine a cru devoir chercher fortune Ailleurs.
Choeur de Philosophes
Ceci s'appelle une faute !
Dropidès
En est-ce une ? Sostrate n'eut-il pas un prix de pugilat ? Elle a récompensé cette action d'éclat.
L'apercevant.
Choeur de Philosophes
Nous avons sur le vice un avis tout contraire ; Sostrate écoutera notre conseil en frère, Et, comme un vieil habit, mettra l'amour au clou. Il arrive à propos... quand on parle du loup.
Scène 6
Sostrate, Choeur de Philosophes, Ménèdème
Sostrate
Salut, amis !
Choeur de Philosophes
Bonjour !
Sostrate
Un mot à cet esclave, Et je suis tout à vous.
Choeur de Philosophes
Fais, Sostrate !
Sostrate
Mon brave Ménédème, tu vas retourner de ce pas À la ville, et pleurer pour moi sur le trépas De mon oncle.
Ménèdème
Pourquoi n'y pas aller vous-même ?
Sostrate
Ce me serait sans doute une douceur suprême : Mais, vois-tu, j'y serais confondu dans les rangs. Mon oncle, étant très riche, avait tant de parents Que l'on ne m'aurait pas remarqué dans le nombre... Ma présence d'ailleurs déplairait à son ombre.
Choeur de Philosophes
Vraiment ?
Sostrate
Oui, nous étions brouillés ! - Vas-y pour moi ; Fais dresser un bûcher qui soit digne d'un roi, Et retiens les détails de la cérémonie, Pour me les dire après qu'elle sera finie. Adieu !
Exit Ménédème.
Ménèdème
Tout sera fait comme vous l'ordonnez. Quant au bûcher, déjà les ordres sont donnés, Et nous aurons, je crois, terminé dans une heure.
Scène 7
Choeur de Philosophes, Sostrate
Choeur de Philosophes
Je vois avec plaisir ta fortune meilleure, Sostrate... mais un mot va te mettre au courant De ce qui nous amène...
Sostrate
Oh ! Je suis pénétrant ! Vous savez tout.
Choeur de Philosophes
C'est vrai !
Sostrate
Ce n'est pas un mystère.
Choeur de Philosophes
Chasse une passion qui nous déconsidère. Si la honte imprimait sa marque sur ton front, Nous en ressentirions sur nous-mêmes l'affront ; Et la divine loi veut que l'on sacrifie Tout ce qui pourrait nuire à la philosophie. Tu ne nous en veux pas de parler franchement ?
Sostrate
Ô choeur ! Je vous sais gré de l'avertissement... Mais hélas !..
Choeur de Philosophes
Quoi ?
Sostrate
J'aurais bien des choses à dire...
Choeur de Philosophes
Dis-les donc !
Sostrate
Pour gagner ce repos qui m'attire, Que de larmes...
Choeur de Philosophes
Faut-il nous mettre à tes genoux ?
Sostrate
Une femme fut-elle amoureuse de vous ?
Choeur de Philosophes
Jamais !
Sostrate
Je m'en doutais ; vous ne sauriez comprendre L'action d'un baiser qu'on vous permet de rendre.
Choeur de Philosophes
Il faut rompre, te dis-je, il faut... te marier !
Sostrate
Le puis-je ?
Choeur de Philosophes
En cet emploi ne saurais-tu briller ? Riche, tu peux choisir dans toutes les familles ; Les mères jetteront à ta tête leurs filles !
Sostrate
Ah !
Choeur de Philosophes
Un bon mouvement.
Sostrate
Non, je ne le puis plus.
Choeur de Philosophes
Voyons.
Il s'assied tout pensif.
Sostrate
Épargnez-vous des efforts superflus.
Le choeur s'éloigne par le fond.
Choeur de Philosophes
Diantre ! À ce qu'il paraît, le mal est sans remède. Prévenons Antiphron et qu'Apollon nous aide. Ah ! Que l'amour est donc un terrible poison.
Scène 8
Sostrate
Il rêve en se promenant lentement.
Sostrate
Ces imbéciles ont parfaitement raison, Et Sostrate n'est pas de ceux que l'amour grise. Mais comment la quitter doucement et sans crise ? Rien n'est plus ennuyeux qu'un tel attachement... Si je pouvais... - Voyons ; voici précisément Laïs ; réfléchissons.
Scène 9
Laïs, Sostrate
Laïs
Phryné, vous êtes folle ! Deux amants à la fois ! - On me croirait frivole, Et ma pudeur serait réduite à déloger ! Je n'en aurai donc qu'un... mais je peux en changer. Mon époux justement a cru faire oeuvre pie En me faisant cadeau d'un noir d'Éthiopie Superbe... on peut tenter. - Il faut rompre avant tout Avec l'autre qui n'est plus guère de mon goût. Rompons. - C'est lui !
Sostrate
Bonjour, Laïs.
Laïs
Bonjour, Sostrate.
Haut.
Sostrate
C'est fort embarrassant. Soyons aristocrate. Quelle est votre santé ?
Laïs
Je vais fort bien, et vous ?
Sostrate
Me direz-vous comment est le roi votre époux ?
Laïs
Osez-vous en parler ?
Sostrate
Dieux ! Elle me querelle ! Si le sujet pouvait être amené par elle !..
Laïs
Je ne permettrai pas qu'on se moque de lui.
Sostrate
Vous me semblez d'humeur bien farouche aujourd'hui ?
Laïs
Je suis comme il me plaît.
Sostrate
C'est donc qu'il vous plaît d'être Insupportable alors, il faut le reconnaître.
Laïs
Soit ! Pour vous ressembler.
Sostrate
Bah !
Laïs
Je vous en réponds.
Sostrate
Je vois où vous voulez en arriver. - Rompons.
Laïs
Je venais pour cela.
Sostrate
Vraiment ? Je vous approuve ! C'était aussi mon but.
Laïs
Comme cela se trouve ! Nous avons eu la même idée en même temps !
Geste de Laïs.
Sostrate
Quittons-nous donc amis, étant tous deux contents. Jupiter nous avait vraiment faits l'un pour l'autre. Prenez ma main, Laïs, et me donnez la vôtre. Cette solution est heureuse, et je crois Que nous sommes d'accord pour la première fois... La seconde, pardon. - Notre amour est peut-être Dangereux ; Agis eût fini par le connaître. Je sais bien qu'un mari, c'était tout notre espoir, Est toujours le dernier à s'en apercevoir. Mais comme maintenant, dans toute la province, Tout le monde connaît notre secret, le prince, L'apprenant le dernier, peut l'apprendre demain.
Laïs
Eh bien, séparons-nous amis, voici ma main. Si vous avez jamais quelque chose à me dire, Le signal convenu nous reste !
Avec regret.
Sostrate
Je respire ! Elle ne m'aimait guère.
Laïs
Il était bien pressé De se rendre à mes voeux.
Haut.
Sostrate
Eh bien, j'en suis vexé. Un baiser, le dernier ?
Sostrate l'embrasse. Antiphron paraît, Laïs s'enfuit.
Laïs
Prends-le donc.
Scène 10
Antiphron, Choeur de Philosophes, Sostrate, Dropidès
Antiphron
Oh ! Sostrate !!! Faut-il que ta faiblesse à notre vue éclate ? Faut-il, bien malgré nous, que nous reconnaissions L'empire que sur toi prennent tes passions ? Égaré dans la nuit de l'ignorance obscure, Tu te dis philosophe, élève d'Épicure. Ah ! crains plutôt de n'être et de n'avoir été Que l'élève du vice et de la vanité !
Choeur de Philosophes
Bravo ! Vieux défenseur de nos vertus antiques.
Sostrate
Les hommes de mon âge, Antiphron, sont pratiques ; Et nos vices sont loin d'être ce que tu crois. Lorsque (tu l'as toi-même éprouvé bien des fois) Nous voulons résister aux lois de la matière, La passion déborde et franchit sa frontière, Tourbillonne, nous traîne en ses flots insensés, Et nous jette à la côte, humbles et terrassés. Pour échapper au mal, moi que le ciel éclaire, Philosophe, j'ai pris le procédé contraire. Ayant vu que quiconque ose se révolter Doit succomber bientôt et cesser de lutter, Et que pour dix combats on compte dix défaites, J'ai pensé sagement qu'une fois satisfaites Mes passions, laissant la paix à ma vertu, J'en resterais vainqueur sans avoir combattu ; Et je me suis tracé ce principe sévère : « S'il faut faire une faute, hâte-toi de la faire, Afin d'être tranquille et de ne craindre en rien Les troubles qui pourraient te détourner du bien. »
Dropidès
Eh ! Ce raisonnement peut être profitable.
Choeur de Philosophes
Oui : sa philosophie est assez supportable !
Antiphron
Enfants ! si vous voulez voir et répondre mieux, Répondez par ma bouche et voyez par mes yeux.
Choeur de Philosophes
Pourtant...
Antiphron
Silence donc ! - Êtes-vous mes disciples, Pour raisonner ainsi comme des brutes triples. Ne comprenez-vous pas que ce vil débauché D'une ombre de raison colore son péché ?... Que ce faune éhonté, ce satyre hypocrite...
Sostrate
Oh ! tu me fais rougir ! - Ai-je tant de mérite ?
Antiphron
Tu ris, Sostrate, soit ! - Je rirai le dernier : Car je tiens dans ma main ton honneur prisonnier. L'amour...
Sostrate
Un mot de plus serait diffamatoire, Antiphron ! Où prends-tu l'amour en cette histoire ?
Antiphron
Où je le prends ? Comment !... quand j'ai vu le baiser De mes yeux, tu voudrais tenter de m'abuser ?
Sostrate
Si j'ai voulu régner sur son âme attendrie, Ce n'est pas par amour...
Choeur de Philosophes
Ah !!!
Choeur de Philosophes
C'est pour la patrie !
Choeur de Philosophes
Hein !!
Sostrate
J'ai sur ce sujet longuement médité, Et me suis dit qu'Agis, roi... sans méchanceté, Est... je ne voudrais pas le rendre ridicule, Mais enfin, au moral, ce n'est pas un Hercule.
Choeur de Philosophes
Oh ! non.
Sostrate
Or, dans mon âme il naquit un souci Qui doit être, je crois, né dans la vôtre aussi ?
Choeur de Philosophes
Non !
Il désigne le choeur.
Sostrate
S'il perpétuait sa race sur le trône, Voyez quel avenir attendrait Sicyône ! Songez que nos neveux verraient se succéder Des princes que l'enfer ferait mieux de garder, Et qu'on verrait le chef d'une race si belle, Plus nul, et, chaque fois, plus vide de cervelle. J'ai donc voulu servir ma patrie et mon roi, En mettant sur le trône un prince issu de moi.
Choeur de Philosophes
Parbleu, les mécontents seraient bien difficiles ; Nous te remercions, ô Sostrate.
Antiphron
Imbéciles ! Ce sycophante-là vous tend un piège à fous, Et vous ne voyez pas qu'il se moque de vous !
Choeur de Philosophes
Lui ! se moquer de nous ? - En aurait-il l'audace ?
Sostrate
Oh ! Deux singes entre eux se font-ils la grimace ?
Antiphron
Qu'entends-tu par ces mots, Sostrate ?
Sostrate
As-tu le front De trahir les secrets d'un collègue, Antiphron ?
Antiphron
Moi ! Ton collègue ! moi ! - Qu'est-ce que tu veux dire ?
Au choeur.
Sostrate
Ce que je veux... Parbleu !.. Regarde-moi sans rire. On ne se trahit pas, entre augures... Jugez !!! Verrais-je entre nous deux vos esprits partagés ? Non, car vous comprendrez, sans beaucoup de finesse, Qu'Antiphron en a fait autant dans sa jeunesse. Ce qu'il fit autrefois, je le fais aujourd'hui.
Antiphron
Libertin !
Sostrate
Comme toi. Tu blâmes chez autrui Ce que tes cheveux gris te défendent de faire. Mais on ne t'a pas vu toujours aussi sévère ! Les femmes t'accordaient leurs faveurs autrefois, Et l'on te connaissait pour tes propos grivois. Mais voici maintenant l'âge de la prudence Pour toi !.. pauvre boiteux, qui médit de la danse.
Antiphron
Moi ! j'aurais imité ta conduite ! jamais. La sagesse, voilà la femme que j'aimais.
Sostrate
Oh ! Antiphron !...
Antiphron
Il ment !
Sostrate
Bah ! Veux-tu que j'expose Ce que Myrrhine...
Antiphron
Non !.. Moi ! c'était autre chose.
Sostrate
Bon ! C'est un argument que je note avec soin, Afin de m'en servir quand j'en aurai besoin.
Choeur de Philosophes
Cette discussion, hélas ! nous stupéfie ! Ne devons-nous plus croire à la philosophie ?
Sostrate
Ai-je menti ?
Il sort furibond.
Antiphron
Non pas ; car je me vengerai. Je ne t'en voudrais point si tu n'avais dit vrai. Adieu !
Le choeur se retire en levant les bras en l'air, signe d'étonnement et de désespoir.
Choeur de Philosophes
Nous recevons une pénible atteinte : La stupéfaction sur nos faces est peinte.
Scène 11
Sostrate
Il fait quelques gestes bizarres ; Laïs paraît.
Sostrate
Je l'ai mis en fureur ; il va me dénoncer, C'est clair. Agis n'est pas homme à tout endosser. Il se fâchera ! Bref, je prévois une crise. Plaisanter un savant, c'est faire une sottise, Sostrate ! L'avenir me tracasse beaucoup... Voyons : il faut tâcher de détourner le coup. Et d'abord faisons signe à Laïs de descendre. Car sur un plan commun il faudrait nous entendre. Ah ! C'est un accident vraiment trop saugrenu ; J'en suis... enfin, voyons, le signal convenu.
Scène 12
Laïs, Sostrate
Laïs
Vous m'avez appelée ?
Sostrate
Ah ! C'est vous ! Je désire Vous parler.
Laïs
Vous avez un secret à me dire ?
Sostrate
Votre mari sait tout.
Laïs
Ah !
Sostrate
Voilà le secret.
Laïs
Tout ?
Sostrate
Absolument tout.
Laïs
Et quel est l'indiscret Qui l'a mis au courant ?
Sostrate
Antiphron, je soupçonne. Si votre époux était un être qu'on raisonne, Je lui montrerais bien que le fait est normal, Et qu'après tout cela ne lui fait aucun mal. Mais Agis est stupide ; et, je vous le confie, N'a pas l'esprit tourné vers la philosophie.
Laïs
Oui, ça ne prendrait pas.
Sostrate
Ce n'est que trop certain. Cherchons quelque autre chose...
Laïs
Un voyage lointain.
Sostrate
Nous aimons-nous assez pour en courir la chance ?
Laïs
Dame ! Il n'y faudrait pas mettre trop d'exigence.
Sostrate
Mauvais moyen ! Faut-il être assez malheureux : Le jour où nous rompions !
Laïs
Oui ! C'est malencontreux. Enfin !
Sostrate
Que voulez-vous ? Trouvons quelque défaite.
Laïs
Hélas ! Je n'en vois point dont je sois satisfaite.
Sostrate
Nous ne trouverons pas, en cherchant tous les deux, Le moyen de tromper un époux ! c'est honteux !
Laïs
J'en rougis !
Sostrate
Cherchons donc, Laïs, cherchons encore.
Scène 13
Agis, Laïs, Sostrate
Agis
Vous plaît-il qu'avec vous le mari collabore ?
Laïs
Pincée !
Agis
On peut tromper son époux... mais son roi !... C'est autre chose ! Il faut se garder, croyez-moi, Lorsque l'on veut traiter d'entreprises pareilles, D'oublier que parfois les fleurs ont des oreilles.
Sostrate
Je ne tenterai pas, Agis, de m'insurger Contre les faux semblants d'un rapport mensonger : Vous ne me croiriez pas.
Agis
Ce serait inutile !
Sostrate
Victime cependant d'une trame subtile, Laïs, qui n'eut pour moi qu'une amitié de soeur, Doit-elle succomber aussi sans défenseur ? Et si je vous disais, pourtant, qu'entre nous l'âge, Les souvenirs (étant nés au même village) Étaient les seuls liens... Me croiriez-vous ?
Agis
Non pas.
Sostrate
En ce cas j'y renonce, et j'attends le trépas.
Laïs
Et moi, si je disais...
Agis
Entrez dans cette grotte. Je suis un hérisson !... S'y pique qui s'y frotte. Le châtiment, que j'ai trouvé pour vous punir, Servira de leçon aux amants à venir ! Entrez dans cette grotte avec votre complice !
Sostrate
M'apprendrez-vous, du moins, quel genre de supplice Vous m'avez réservé !
Agis
Je l'ignore.
Laïs et Sostrate entrent dans la grotte.
Sostrate
Il suffit. De ce renseignement, je ferai mon profit.
Scène 14
Agis
Agis
Par Pluton, j'ai failli violer ma consigne : Antiphron m'avait fait jurer de rester digne ; J'ai suivi son conseil, et je l'ai dépassé Même... mais c'est égal ! Au fond, je suis blessé.
Scène 15
Agis, Dropidès, Choeur de Philosophes
Agis
Mais voici que le choeur vient à mon domicile. Par Vulcain ! ne saurais-je être trompé tranquille.
Dropidès
Prince, tu nous permets de te serrer la main !
Agis
Ah ! Laissez-moi la paix, vous reviendrez demain. Votre amitié me semble un peu bien familière.
Dropidès
Par Saturne, il n'est pas d'humeur hospitalière.
Choeur de Philosophes
Connaissant l'accident qui t'était arrivé, Nous venions...
Il se jette sur le choeur, et veut le chasser. Antiphron survient.
Agis
Vous voyez que je suis énervé ! Laissez-moi tous.
Scène 16
Antiphron, Agis, Choeur de Philosophes
Antiphron
Arrête, Agis ! tu perds la tête. Est-ce là recevoir d'une façon honnête ? Songes-tu que par toi le trône est occupé ?
Agis
Eh bien ! pour être prince, en suis-je moins trompé ?
Antiphron
Je ne dis pas cela : je prétends, au contraire, Qu'à ces fatalités rien ne peut te soustraire, Que plus haute est ta race et plus noble ton rang, Plus de ton accident le ridicule est grand. Crois-moi.
Agis
Brave coeur, va, comme tu me consoles !
Antiphron
Agis, n'as-tu jamais fréquenté nos écoles ?... Ne te souvient-il plus de mes doctes leçons ? Le peuple, dès demain, va te mettre en chansons : Chante donc le premier, Agis, et prends ta lyre. Allons ! vois-tu quelqu'un de tes amis sourire, Ris donc à pleine gorge, et sois le plus adroit. Fais du bruit, va crier la chose sur le toit. Si tu sais à propos prendre sur eux l'avance, Les rieurs avec toi seront de connivence... Mais, comme au ridicule il faut bien un tribut, C'est ton rival heureux, qui servira de but. La honte est un défaut que la colère accuse. Tu maltraitas le choeur, tu lui dois une excuse.
Choeur de Philosophes
Nous ne sommes pas gens à nous formaliser.
Agis
Merci !
Antiphron
Je vous savais tout prêts à l'excuser.
Agis
Tous ces sentiments-là sont sans doute admirables. Je ne veux pourtant pas laisser ces misérables S'égayer à mes frais dans leur impunité.
Antiphron
Et le texte de loi que je t'ai récité, Penses-tu que Dracon l'ait écrit pour des figues ?
À ses gardes.
Agis
Soit : je vais l'appliquer et frapper leurs intrigues. Que les deux criminels paraissent devant moi.
Scène 17
Agis, Sostrate, Choeur de Philosophes, Antiphron
Laïs et Sostrate entrent la tête basse, et les yeux visiblement inquiets.
Agis
Antiphron, donne-nous lecture delà loi.
Agis s'éloigne gravement suivi de ses gardes.
Agis
J'applique cette loi : puissent les Euménides Livrer vos coeurs en proie à leurs serpents avides ; Et les dieux des enfers, dans leur sévérité, Éterniser pour vous cet hymen mérité.
Sostrate
A-t-il vraiment le droit ?
Choeur de Philosophes
C'est la vérité pure.
Sostrate
Grands dieux !
Le choeur et Dropidès s'éloignent.
Choeur de Philosophes
Certainement la loi nous paraît dure ; Mais, c'est la loi, Sostrate : il faut, sans s'obstiner, La respecter, alors qu'on ne peut la tourner. Adieu.
Sostrate
Bonsoir.
Antiphron
Eh bien !
Sostrate
Antiphron ! Oh ! J'éclate.
Exit.
Antiphron
Trouves-tu que je sais me venger, dis, Sostrate.
Scène 18
Laïs, Sostrate
Laïs
Eh bien ! Sostrate, eh bien ! Vous voilà marié.
Sostrate
Ah ! Taisez vous, j'en suis assez contrarié.
Laïs
Et moi, croyez-vous donc que je m'en réjouisse ?
Sostrate
Enfin, heureusement le moment est propice, Et la mort de mon oncle est arrivée à point. Car, sans cet héritage heureux, je ne sais point Comment nous aurions fait pour nous nous tirer d'affaire.
Laïs
C'est égal ; c'est bien dur.
Sostrate
Enfin, il faut s'y faire.
Laïs
C'est que je vais vous prendre en grippe, évidemment.
Sostrate
Eh bien ! nous tâcherons de nous voir rarement. Par bonheur, je suis riche...
Scène 19
Ménèdème, Sostrate, Laïs
Ménèdème
Ah ! Lugubre nouvelle !
Sostrate
Mon oncle ?
Ménèdème
Il n'est plus mort.
Sostrate
Tu me la bailles belle !
Ménèdème
Aventure effroyable, et dont mon front pâlit ! Je l'avais vu bien mort et couché sur son lit ; On avait saupoudré ses membres d'aromates ; Tous les parents pleuraient comme des diplomates ; J'étais grave moi-même, et ne souriais pas. Déjà l'on préparait le funèbre repas : Du bûcher la fumée, ondoyante spirale, Rejoignait lentement la voûte sidérale. La foule autour de nous silencieusement Attendait : - Tout à coup, quelqu'un s'écrie : « On ment, Ce cadavre est vivant, » c'était Asclépiade, « Et, bien plus, ce vivant n'est pas même malade. » Puis il veut s'approcher ; tous les parents du mort Et moi, nous résistons ; mais on nous donne tort. Il faut le laisser faire : il lave le visage De Chilon, que j'avais pommadé (c'est l'usage) ! Et sous le nez lui met un certain cordial Qui l'éveille aussitôt, guilleret, jovial ; Il sourit aux parents qui font piteuse mine ; La foule s'écrie : Io ! l'aventure est divine. Chilon et son sauveur, bras dessus bras dessous, S'en vont !.. Destin fatal, voilà bien de tes coups ! Il était pourtant mort, si ce vieil imbécile Était resté chez lui, quand c'était si facile. Que maudit soit le sot qui l'a ressuscité !
Sostrate
Certes, ce médecin est un âne bâté. Et cette cure-là ne fait pas notre affaire ; Nous sommes ruinés, Lais.
Laïs
Alors, que faire ?
Sostrate
Quel que soit l'embarras, qui le puisse étourdir, Un philosophe est sûr de pouvoir en sortir ; Et, suivant le destin que le ciel lui suscite, Sait être mendiant, voleur ou parasite. Donc sur mon avenir je suis tout rassuré ; Mais le vôtre m'a l'air d'être désespéré. Êtes-vous... es-tu bonne à faire quelque chose ?
Laïs
Non !
Sostrate
Je le pensais bien. - Tu n'as pas, je suppose, De goût pour le travail ?
Laïs
J'aime mieux un cercueil.
Sostrate
Bien !!! J'attendais de toi ce légitime orgueil.
Laïs
Hé ! Ne savez-vous pas que jamais ma famille Ne m'avait destinée à vivre honnête fille ?
Sostrate
Je le savais.
Laïs
Alors, il faut mourir de faim.
Sostrate
Tu pousses la peinture en sombre : mais enfin, Comme à vivre de rien tu ne saurais prétendre, Reste le seul métier que l'on t'ait fait apprendre.
Laïs
Jamais, Sostrate ! Hélas ! vous voulez m'éprouver.
Sostrate
Point : je t'offre le seul moyen de te sauver.
Laïs
Oh ! Non, j'ai trahi l'autre et je suis trop punie ; Mais, puisqu'il a voulu qu'à vous je sois unie, Jamais on n'aura vu d'amour semblable au mien. Jusqu'à la mort, fidèle...
Sostrate
Oh ! N'exagérons rien ! Mon Dieu ! Je ne suis pas de ces maris vulgaires, Qui s'offensent de tout. Tu ne me connais guère, Laïs, si tu me crois égoïste et jaloux. Va, je suis sur ce point la crème des époux ; Sache, je te le dis pour adoucir ta tâche, Que tu peux me tromper sans que cela me fâche.
Ménèdème
Vous lui permettriez cette profession ?
Sostrate
Certes ; n'est-ce pas là son inclination ?
Laïs
Pourtant, Agis l'a pris comme une catastrophe.
Sostrate
C'est qu'Agis n'est qu'un prince, il n'est pas philosophe. J'ai beaucoup réfléchi, Laïs, sur ce détail Dont les maris naïfs font un épouvantail, Et je sais quel effroi cet incident leur cause ; Quand on est prévenu, va... c'est bien peu de chose.
Ménèdème
Comme c'est vrai !
Sostrate
Tâchons d'être heureux à ce prix, Et je t'aurai rendu les Grâces et les Ris. Vois-tu bien que déjà tu prends meilleur visage ?
Laïs
Merci, Vénus, merci ! mon époux est un sage.
Sostrate
Ah ! Tu consens ! Partons pour Athènes tous deux. Nous allons au pays des plaisirs capiteux. Et, laissant aux bourgeois la moralité plate, Nous vivrons d'idéal, en poètes ! - Sostrate À la reine d'hier fait ses adieux ici : Courtisane, bonjour.
Laïs
Philosophe, merci.