Comédie · 1888

Une vocation

de R. Palefroi

Représentation
≈ 37 min
Distribution
2 femmes, 6 hommes
Répliques
305
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Sostrate H 83 ≈ 12 min 11
Antiphron H 42 ≈ 7 min 6
Laïs F 61 ≈ 6 min 6
Phryné F 22 ≈ 3 min 1
Ménèdème H 16 ≈ 3 min 3
Agis H 28 ≈ 3 min 6
Choeur de Philosophes H 41 ≈ 3 min 7
Dropidès H 12 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Une Vocation
Sostrate absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Antiphron absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Laïs absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Phryné absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ménèdème absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Agis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Choeur de Philosophes absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dropidès absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Une Vocation

Scène 1

Antiphron

Au lever du rideau, il dort couché sur l'herbe, se réveille, s'étire et se lève en baillant.

Ouvrant ses tablettes.

Il s'assied sur un banc de gazon, et médite les yeux fixés sur ses tablettes.

Antiphron

Ah ! Debout, Antiphron. C'est assez de paresse ! Cynique, songe bien qu'un des rois de la Grèce, Le prince Agis, t'a fait son professeur de droit. Tâche d'être, à ses yeux, savant, comme il te croit, Et réfléchis, avant d'exposer ton système, Que l'on n'enseigne bien que ce qu'on sait soi-même. Texte admirable, et qui fait naître le dégoût De l'adultère ; un peu court pourtant, et surtout Trop clair. - Car c'est l'honneur de la jurisprudence, De ne jamais parler la langue qui condense ; D'étendre longuement, en de pompeux discours, Des choses qui seraient simples sans son concours ; Rendant mystérieuse, aux yeux mêmes du sage, La loi dont un enfant expliquerait l'usage ; Et faisant bien obscure, à l'aide des grimauds, La règle qui sans eux serait claire en deux mots.

Scène 2

Antiphron, Ménèdème

Antiphron

Ménédème... où vas-tu ?

Ménèdème

Je cours chercher Sostrate.

Antiphron

Pourquoi courir ? La vie est longue.

Ménèdème

Je m'en flatte ! Mais c'est un accident ! !

Antiphron

Agréable ?

Ménèdème

Étonnant. Chilon, son oncle, est mort de joie en apprenant Qu'il avait remporté, dans la lutte olympique, Le prix du pugilat !

Antiphron

C'est une mort épique !

Ménèdème

Certes : et ce coup de poing est un beau coup de poing. Quel héritier futur ne nous l'envierait point ?.. Ce Chilon, qui mourut... avec munificence, Nous doit du reste encor de la reconnaissance.

Antiphron

Chilon ?

Ménèdème

C'était, en somme, un fort piètre garçon, Sans talent, sans esprit... Mais grâce à la façon Dont il a su franchir... le dernier des passages, La Cité le fait mettre au nombre des sept sages !

Antiphron

Je ne reconnais pas ma patrie à ce trait.

Ménèdème

Vous n'êtes pas d'avis que c'est un juste arrêt ?

Antiphron

Faut-il que ton esprit soit plein de balourdise ! Si mes concitoyens faisaient une sottise, Je les reconnaîtrais. - Tu te trompes.

Ménèdème

Non pas.

Antiphron

La meilleure action d'un homme est son trépas. C'est le moment vraiment heureux de votre vie, Quand par l'ordre des dieux elle vous est ravie ; Et l'on devrait, au lieu de se plaire à vieillir, Chercher, aussitôt né, le moyen de mourir. C'est le but qu'ici-bas le sage se propose...

Ménèdème

Vous vivez, cependant.

Antiphron

Oh ! moi ! !.. c'est autre chose : Je suis un demi-dieu, parmi vous égaré, Et tu n'as pas l'espoir de m'être comparé. Je présume ! Mais va, va rejoindre ton maître, Ménédème, il t'attend : je vois Agis paraître, C'est moi qu'il cherche. Adieu.

Exit Ménédème.

Ménèdème

Que les sages sont fous !

Scène 3

Antiphron, Agis

Antiphron

Agis paraît songeur. - Ce que c'est que de nous ! Salut, Prince.

Agis

Bonjour.

Antiphron

Qu'as-tu donc ? Ton visage Semble celui d'un chien qu'on fouette, ou d'un sage Qui rumine ; est-il vrai ?

Agis

Tu ne t'es pas trompé, Et tu vois un époux vraiment... préoccupé.

Antiphron

Il suffit, et je sais ce que ton coeur redoute.

Agis

Tu sais...

Antiphron

J'ai soixante ans, j'ai dû voir sur ma route Le vice, bien des fois, prendre le nom d'amour, Et la vertu sombrer plus souvent qu'à son tour.

Agis

Les choses, Antiphron, ne sont pas si certaines, Et je ne fais encor qu'hypothèses lointaines.

Antiphron

Vain espoir ! À mes yeux le principe est posé : Le fait étant possible, il est réalisé.

Agis

Tu n'es pas rassurant.

Antiphron

Que veux-tu que j'y fasse ? C'est mon avis qu'il faut voir les choses en face.

Agis

Mais...

Antiphron

La raison l'ordonne ! On l'a trop oublié.

Agis

Tu parlais autrement quand tu t'es marié, Et que ta femme t'a...

Antiphron

D'abord, on le suppose ; Mais je n'en crois rien.

Agis

Puis ?

Antiphron

Puis, moi !... C'est autre chose !

Agis

C'est autre chose ? - Ah ! bien, très bien : cette raison Suffit pour me convaincre et m'ouvre un horizon.

Antiphron

Du reste, ce qui fait croître mon indulgence, C'est que je suis veuf. - J'ai toujours eu de la chance.

Agis

Soit : mais je n'en suis pas encore au même point, Et le rôle d'époux dupé ne me plaît point.

Antiphron

Remercions alors, d'un appui manifeste, Les dieux, qui m'ont fait voir, dans un vieux palimpseste, Une loi merveilleuse, où ton cas est prévu ; Parle ! - Suis-je de ceux qu'on prend au dépourvu ?

Ils se mettent à se promener.

Agis

Non : mais promenons-nous, car je hais l'inertie ; Songe que je suis celui qui justicie.

Professant.

Exeunt.

Antiphron

Tu veux punir : retiens ma leçon de ce jour. L'adultère, te dis-je, est un crime d'amour, Qu'on est accoutumé de juger illicite...

Scène 4

Phryné, Laïs

Phryné

Allons, adieu, Laïs, il faut que je te quitte : Mais de ces quelques jours mon coeur est satisfait, Et je n'oublierai pas l'accueil que tu m'as fait.

Laïs

Tu pars... Tu vas donc faire évanouir, ma belle, Tous les doux souvenirs que ton nom me rappelle.

Phryné

Quoi ! Des pleurs ! N'es-tu pas heureuse ?

Laïs

Moi ?.. Grands dieux Ah ! Je compare, avec des larmes dans les yeux, Ces jours, ces tristes jours, dont rien ne me console, Au temps où nous étions camarades d'école.

Phryné

Tu t'en souviens encore ?

Laïs

Ah ! si je m'en souviens ! Lesbos et ses forêts ! je les vois d'ici, tiens ! Ses grands bois de figuiers et ses chênes antiques, Ses gazons verdoyants, ses palais, ses portiques, L'asile où l'on prenait plaisir à nous former, Où l'on nous enseignait la science d'aimer ; Où l'on nous exerçait, sous les étoffes blanches, À cambrer notre taille, en balançant les hanches, À marcher mollement d'un pas voluptueux, À donner notre coeur dans un clignement d yeux.

Phryné

Oui, c'était, j'en conviens, une vie assez douce.

Laïs

Nous allions nous asseoir sur les tapis de mousse, Quand la lune brillait au ciel diamanté. Nos rêves nous faisaient l'avenir enchanté. Et lorsque nous priions sous le temple de lierre, C'était vers Cupidon que montait la prière.

Phryné

Nous étions des enfants : mais j'en dois convenir, Je garde, comme toi, ce charmant souvenir. Les plaisirs, cependant, me sont restés fidèles : L'âge, qui nous mûrit en nous rendant plus belles, Donne-t-il au printemps toute sa volupté, Et ne garde-t-il pas du bonheur pour l'été ?

Laïs

Heureuse Phryné ! - Moi ! la cruelle nature À l'ennui dévorant m'a livrée en pâture.

Phryné

Mais que me dis-tu là, grands dieux ?

Laïs

La vérité.

Phryné

Laïs, que j'ai connue ardente de gaîté, Et qui nous paraissait avoir fait un beau rêve !...

Laïs

Si je fus gaie un jour, va, ma gaîté fut brève ; Et dès le lendemain le bonheur avait fui : Mon palais est un temple ayant pour dieu, l'ennui.

Phryné

Bah ! nous nous ennuyons, faites comme nous sommes ? Voyons, Laïs ; voyons : dans ce pays, les hommes Ne sont pourtant pas mal ?

Laïs

Eh ! je n'en vois jamais, Je ne m'y connais plus.

Phryné

Mais moi, je m'y connais, Et comme d'être aveugle on ne t'a pas forcée...

Laïs

Phryné ! tu ne sais pas ce qu'est un gynécée : Un sombre appartement fermé de toutes parts, Où l'épouse se doit dérober aux regards. (Car, même en ces jardins, je n'aurais pu te suivre. Si je n'avais pas su que le thyrôre est ivre.) Enfermée au milieu d'esclaves, tout le jour, Il me faut travailler sans dire un mot d'amour, Dés l'aurore, adonnée aux ouvrages d'aiguille, Ou filant lentement ma quenouille en famille.

Phryné

Ton époux ?

Laïs

J'ai parfois le plaisir de le voir, À l'heure où nous prenons notre repas du soir, - Et pour doubler l'ennui contre lequel je lutte, Il me régale alors d'un petit air de flûte.

Phryné

Voilà bien les plaisirs les plus fastidieux !

Laïs

Parfois on me permet d'aller prier les dieux ! Je cherche à me distraire en gagnant leur clémence : Et puis le lendemain, Phryné, je recommence.

Phryné

Ah ! Ma pauvre Lais, je comprends ton chagrin Maintenant : mais on doit pouvoir y mettre un frein. Voyons n'as-tu jamais rien fait pour te distraire ? Rien tenté pour chasser ce bonheur funéraire ?

Laïs

Hélas !

Phryné

Je te croyais le coeur plus aguerri ! Voyons, parle ! Tu n'as pas trompé ton mari

Laïs

Comment veux-tu ? Tromper le maître à domicile !

Phryné

Quoi !... Tu n'as pas ?

Laïs

Phryné, c'était bien difficile ! Je l'ai fait cependant.

Phryné

Je te retrouve enfin.

Laïs

Ça ne m'a pas suffi, mon coeur a toujours faim. Ah ! que je porte envie à tes amours fécondes : Avoir autant d'amants que le ciel a de mondes ! Jouer près des humains le rôle de Vénus ; Et pouvoir tour à tour serrer dans ses bras nus Tantôt un magistrat, tantôt un militaire ; Passer du jeune au vieux, de l'aimable à l'austère ; Tout cela, sans remords, sans contrôle, sans loi ! Le voilà, ce bonheur qui n'est plus fait pour moi.

Phryné

Il faut de son état se faire Partisane ; Avais-tu ce qu'il faut pour être courtisane ?

Laïs

Ah ! Oui, va ; je l'avais ! - Si tu restais, au moins, Nous en pourrions causer.

Phryné

Les dieux me sont témoins Que je le voudrais ; mais une telle escapade Pourrait bien contre moi fâcher Alcibiade.

Laïs

Ah ! c'est donc lui !..

Phryné

Mon dieu, c'est lui... pour le moment. Car ma fidélité n'a pas fait de serment.

Laïs

Est-il riche ?

Phryné

Je tiens de lui cette améthyste.

Laïs

Qu'elle est belle !

Phryné

Ah ! Laïs, c'est l'oeuvre d'un artiste, D'un certain Mégathon, à me plaire assidu, Et qui ne perdra rien pour avoir attendu. Quand on est la maîtresse, on peut changer de maître. Qui sait ? Ce Mégathon sera Demain peut-être, Laïs ; mais rien n'est sûr. - Alcibiade, lui, A droit de se vanter tout haut d'être Aujourd'hui. Cliton, c'était Hier, et cette aigue-marine Est le dernier présent de son âme chagrine... Bah ! son tour reviendra peut-être avec le temps ; Car mon coeur ne sait pas faire de mécontents. J'ai pour amoureux tout le parti démocrate, Méphore, Dioclés, Philotime,.. Socrate.

Laïs

Socrate !

Phryné

Il me vient voir après qu'il a dîné ! Mais, pour Alcibiade autant que pour Phryné.

Laïs

J'eusse pu partager tes amours incertaines !

Exeunt.

Phryné

Pauvre Laïs ! - Allons, on m'attend dans Athènes ; Il faut partir. - Pourtant, par un dernier avis, Je voudrais apaiser le chagrin où tu vis. Tu dis ton coeur trop grand pour un amour unique : Use du procédé que je te communique ; La sagesse me dit qu'il n'est pas hasardeux, Un ne suffisant pas, il en faut prendre deux. Adieu !

Scène 5

Choeur de Philosophes, Dropidès

Choeur de Philosophes

Phryné nous fuit ?

Dropidès

Elle quitte la ville : Elle eût mis au palais la discorde civile ; Ce départ est heureux.

Choeur de Philosophes

On a, quand on est roi, Bien tort de recevoir une Phryné chez soi.

Dropidès

À Lesbos, elle était liée avec la reine ! C'est là, vous le savez, que notre souveraine A passé sa jeunesse et qu'Agis la trouva.

Choeur de Philosophes

À Lesbos ? Est-il vrai ?

Dropidès

C'est là qu'on l'éleva...

Choeur de Philosophes

Bah !

Dropidès

Parmi ces enfants, dont la vertu fragile S'écroule au premier choc, comme un palais d'argile.

Choeur de Philosophes

Quelle bizarre idée !

Dropidès

On a tenté cent fois De détourner Agis de ce singulier choix ; Et je dus lui prédire un destin ridicule, Mais vous savez combien cet esprit minuscule Sait, quand il n'en faut point, montrer de volonté !.. Bref ! Il a le destin qu'il avait mérité.

Choeur de Philosophes

Est-il certain ?..

Dropidès

Certain !

Choeur de Philosophes

Ce qu'on dit de Sostrate Est vrai ?

Dropidès

Parfaitement.

Choeur de Philosophes

Laïs est bien ingrate.

Dropidès

Non pas : elle a du coeur, mais elle a de bons yeux ; Et, comme notre prince Agis n'est pas des mieux Bâtis, la reine a cru devoir chercher fortune Ailleurs.

Choeur de Philosophes

Ceci s'appelle une faute !

Dropidès

En est-ce une ? Sostrate n'eut-il pas un prix de pugilat ? Elle a récompensé cette action d'éclat.

L'apercevant.

Choeur de Philosophes

Nous avons sur le vice un avis tout contraire ; Sostrate écoutera notre conseil en frère, Et, comme un vieil habit, mettra l'amour au clou. Il arrive à propos... quand on parle du loup.

Scène 6

Sostrate, Choeur de Philosophes, Ménèdème

Sostrate

Salut, amis !

Choeur de Philosophes

Bonjour !

Sostrate

Un mot à cet esclave, Et je suis tout à vous.

Choeur de Philosophes

Fais, Sostrate !

Sostrate

Mon brave Ménédème, tu vas retourner de ce pas À la ville, et pleurer pour moi sur le trépas De mon oncle.

Ménèdème

Pourquoi n'y pas aller vous-même ?

Sostrate

Ce me serait sans doute une douceur suprême : Mais, vois-tu, j'y serais confondu dans les rangs. Mon oncle, étant très riche, avait tant de parents Que l'on ne m'aurait pas remarqué dans le nombre... Ma présence d'ailleurs déplairait à son ombre.

Choeur de Philosophes

Vraiment ?

Sostrate

Oui, nous étions brouillés ! - Vas-y pour moi ; Fais dresser un bûcher qui soit digne d'un roi, Et retiens les détails de la cérémonie, Pour me les dire après qu'elle sera finie. Adieu !

Exit Ménédème.

Ménèdème

Tout sera fait comme vous l'ordonnez. Quant au bûcher, déjà les ordres sont donnés, Et nous aurons, je crois, terminé dans une heure.

Scène 7

Choeur de Philosophes, Sostrate

Choeur de Philosophes

Je vois avec plaisir ta fortune meilleure, Sostrate... mais un mot va te mettre au courant De ce qui nous amène...

Sostrate

Oh ! Je suis pénétrant ! Vous savez tout.

Choeur de Philosophes

C'est vrai !

Sostrate

Ce n'est pas un mystère.

Choeur de Philosophes

Chasse une passion qui nous déconsidère. Si la honte imprimait sa marque sur ton front, Nous en ressentirions sur nous-mêmes l'affront ; Et la divine loi veut que l'on sacrifie Tout ce qui pourrait nuire à la philosophie. Tu ne nous en veux pas de parler franchement ?

Sostrate

Ô choeur ! Je vous sais gré de l'avertissement... Mais hélas !..

Choeur de Philosophes

Quoi ?

Sostrate

J'aurais bien des choses à dire...

Choeur de Philosophes

Dis-les donc !

Sostrate

Pour gagner ce repos qui m'attire, Que de larmes...

Choeur de Philosophes

Faut-il nous mettre à tes genoux ?

Sostrate

Une femme fut-elle amoureuse de vous ?

Choeur de Philosophes

Jamais !

Sostrate

Je m'en doutais ; vous ne sauriez comprendre L'action d'un baiser qu'on vous permet de rendre.

Choeur de Philosophes

Il faut rompre, te dis-je, il faut... te marier !

Sostrate

Le puis-je ?

Choeur de Philosophes

En cet emploi ne saurais-tu briller ? Riche, tu peux choisir dans toutes les familles ; Les mères jetteront à ta tête leurs filles !

Sostrate

Ah !

Choeur de Philosophes

Un bon mouvement.

Sostrate

Non, je ne le puis plus.

Choeur de Philosophes

Voyons.

Il s'assied tout pensif.

Sostrate

Épargnez-vous des efforts superflus.

Le choeur s'éloigne par le fond.

Choeur de Philosophes

Diantre ! À ce qu'il paraît, le mal est sans remède. Prévenons Antiphron et qu'Apollon nous aide. Ah ! Que l'amour est donc un terrible poison.

Scène 8

Sostrate

Il rêve en se promenant lentement.

Sostrate

Ces imbéciles ont parfaitement raison, Et Sostrate n'est pas de ceux que l'amour grise. Mais comment la quitter doucement et sans crise ? Rien n'est plus ennuyeux qu'un tel attachement... Si je pouvais... - Voyons ; voici précisément Laïs ; réfléchissons.

Scène 9

Laïs, Sostrate

Laïs

Phryné, vous êtes folle ! Deux amants à la fois ! - On me croirait frivole, Et ma pudeur serait réduite à déloger ! Je n'en aurai donc qu'un... mais je peux en changer. Mon époux justement a cru faire oeuvre pie En me faisant cadeau d'un noir d'Éthiopie Superbe... on peut tenter. - Il faut rompre avant tout Avec l'autre qui n'est plus guère de mon goût. Rompons. - C'est lui !

Sostrate

Bonjour, Laïs.

Laïs

Bonjour, Sostrate.

Haut.

Sostrate

C'est fort embarrassant. Soyons aristocrate. Quelle est votre santé ?

Laïs

Je vais fort bien, et vous ?

Sostrate

Me direz-vous comment est le roi votre époux ?

Laïs

Osez-vous en parler ?

Sostrate

Dieux ! Elle me querelle ! Si le sujet pouvait être amené par elle !..

Laïs

Je ne permettrai pas qu'on se moque de lui.

Sostrate

Vous me semblez d'humeur bien farouche aujourd'hui ?

Laïs

Je suis comme il me plaît.

Sostrate

C'est donc qu'il vous plaît d'être Insupportable alors, il faut le reconnaître.

Laïs

Soit ! Pour vous ressembler.

Sostrate

Bah !

Laïs

Je vous en réponds.

Sostrate

Je vois où vous voulez en arriver. - Rompons.

Laïs

Je venais pour cela.

Sostrate

Vraiment ? Je vous approuve ! C'était aussi mon but.

Laïs

Comme cela se trouve ! Nous avons eu la même idée en même temps !

Geste de Laïs.

Sostrate

Quittons-nous donc amis, étant tous deux contents. Jupiter nous avait vraiment faits l'un pour l'autre. Prenez ma main, Laïs, et me donnez la vôtre. Cette solution est heureuse, et je crois Que nous sommes d'accord pour la première fois... La seconde, pardon. - Notre amour est peut-être Dangereux ; Agis eût fini par le connaître. Je sais bien qu'un mari, c'était tout notre espoir, Est toujours le dernier à s'en apercevoir. Mais comme maintenant, dans toute la province, Tout le monde connaît notre secret, le prince, L'apprenant le dernier, peut l'apprendre demain.

Laïs

Eh bien, séparons-nous amis, voici ma main. Si vous avez jamais quelque chose à me dire, Le signal convenu nous reste !

Avec regret.

Sostrate

Je respire ! Elle ne m'aimait guère.

Laïs

Il était bien pressé De se rendre à mes voeux.

Haut.

Sostrate

Eh bien, j'en suis vexé. Un baiser, le dernier ?

Sostrate l'embrasse. Antiphron paraît, Laïs s'enfuit.

Laïs

Prends-le donc.

Scène 10

Antiphron, Choeur de Philosophes, Sostrate, Dropidès

Antiphron

Oh ! Sostrate !!! Faut-il que ta faiblesse à notre vue éclate ? Faut-il, bien malgré nous, que nous reconnaissions L'empire que sur toi prennent tes passions ? Égaré dans la nuit de l'ignorance obscure, Tu te dis philosophe, élève d'Épicure. Ah ! crains plutôt de n'être et de n'avoir été Que l'élève du vice et de la vanité !

Choeur de Philosophes

Bravo ! Vieux défenseur de nos vertus antiques.

Sostrate

Les hommes de mon âge, Antiphron, sont pratiques ; Et nos vices sont loin d'être ce que tu crois. Lorsque (tu l'as toi-même éprouvé bien des fois) Nous voulons résister aux lois de la matière, La passion déborde et franchit sa frontière, Tourbillonne, nous traîne en ses flots insensés, Et nous jette à la côte, humbles et terrassés. Pour échapper au mal, moi que le ciel éclaire, Philosophe, j'ai pris le procédé contraire. Ayant vu que quiconque ose se révolter Doit succomber bientôt et cesser de lutter, Et que pour dix combats on compte dix défaites, J'ai pensé sagement qu'une fois satisfaites Mes passions, laissant la paix à ma vertu, J'en resterais vainqueur sans avoir combattu ; Et je me suis tracé ce principe sévère : « S'il faut faire une faute, hâte-toi de la faire, Afin d'être tranquille et de ne craindre en rien Les troubles qui pourraient te détourner du bien. »

Dropidès

Eh ! Ce raisonnement peut être profitable.

Choeur de Philosophes

Oui : sa philosophie est assez supportable !

Antiphron

Enfants ! si vous voulez voir et répondre mieux, Répondez par ma bouche et voyez par mes yeux.

Choeur de Philosophes

Pourtant...

Antiphron

Silence donc ! - Êtes-vous mes disciples, Pour raisonner ainsi comme des brutes triples. Ne comprenez-vous pas que ce vil débauché D'une ombre de raison colore son péché ?... Que ce faune éhonté, ce satyre hypocrite...

Sostrate

Oh ! tu me fais rougir ! - Ai-je tant de mérite ?

Antiphron

Tu ris, Sostrate, soit ! - Je rirai le dernier : Car je tiens dans ma main ton honneur prisonnier. L'amour...

Sostrate

Un mot de plus serait diffamatoire, Antiphron ! Où prends-tu l'amour en cette histoire ?

Antiphron

Où je le prends ? Comment !... quand j'ai vu le baiser De mes yeux, tu voudrais tenter de m'abuser ?

Sostrate

Si j'ai voulu régner sur son âme attendrie, Ce n'est pas par amour...

Choeur de Philosophes

Ah !!!

Choeur de Philosophes

C'est pour la patrie !

Choeur de Philosophes

Hein !!

Sostrate

J'ai sur ce sujet longuement médité, Et me suis dit qu'Agis, roi... sans méchanceté, Est... je ne voudrais pas le rendre ridicule, Mais enfin, au moral, ce n'est pas un Hercule.

Choeur de Philosophes

Oh ! non.

Sostrate

Or, dans mon âme il naquit un souci Qui doit être, je crois, né dans la vôtre aussi ?

Choeur de Philosophes

Non !

Il désigne le choeur.

Sostrate

S'il perpétuait sa race sur le trône, Voyez quel avenir attendrait Sicyône ! Songez que nos neveux verraient se succéder Des princes que l'enfer ferait mieux de garder, Et qu'on verrait le chef d'une race si belle, Plus nul, et, chaque fois, plus vide de cervelle. J'ai donc voulu servir ma patrie et mon roi, En mettant sur le trône un prince issu de moi.

Choeur de Philosophes

Parbleu, les mécontents seraient bien difficiles ; Nous te remercions, ô Sostrate.

Antiphron

Imbéciles ! Ce sycophante-là vous tend un piège à fous, Et vous ne voyez pas qu'il se moque de vous !

Choeur de Philosophes

Lui ! se moquer de nous ? - En aurait-il l'audace ?

Sostrate

Oh ! Deux singes entre eux se font-ils la grimace ?

Antiphron

Qu'entends-tu par ces mots, Sostrate ?

Sostrate

As-tu le front De trahir les secrets d'un collègue, Antiphron ?

Antiphron

Moi ! Ton collègue ! moi ! - Qu'est-ce que tu veux dire ?

Au choeur.

Sostrate

Ce que je veux... Parbleu !.. Regarde-moi sans rire. On ne se trahit pas, entre augures... Jugez !!! Verrais-je entre nous deux vos esprits partagés ? Non, car vous comprendrez, sans beaucoup de finesse, Qu'Antiphron en a fait autant dans sa jeunesse. Ce qu'il fit autrefois, je le fais aujourd'hui.

Antiphron

Libertin !

Sostrate

Comme toi. Tu blâmes chez autrui Ce que tes cheveux gris te défendent de faire. Mais on ne t'a pas vu toujours aussi sévère ! Les femmes t'accordaient leurs faveurs autrefois, Et l'on te connaissait pour tes propos grivois. Mais voici maintenant l'âge de la prudence Pour toi !.. pauvre boiteux, qui médit de la danse.

Antiphron

Moi ! j'aurais imité ta conduite ! jamais. La sagesse, voilà la femme que j'aimais.

Sostrate

Oh ! Antiphron !...

Antiphron

Il ment !

Sostrate

Bah ! Veux-tu que j'expose Ce que Myrrhine...

Antiphron

Non !.. Moi ! c'était autre chose.

Sostrate

Bon ! C'est un argument que je note avec soin, Afin de m'en servir quand j'en aurai besoin.

Choeur de Philosophes

Cette discussion, hélas ! nous stupéfie ! Ne devons-nous plus croire à la philosophie ?

Sostrate

Ai-je menti ?

Il sort furibond.

Antiphron

Non pas ; car je me vengerai. Je ne t'en voudrais point si tu n'avais dit vrai. Adieu !

Le choeur se retire en levant les bras en l'air, signe d'étonnement et de désespoir.

Choeur de Philosophes

Nous recevons une pénible atteinte : La stupéfaction sur nos faces est peinte.

Scène 11

Sostrate

Il fait quelques gestes bizarres ; Laïs paraît.

Sostrate

Je l'ai mis en fureur ; il va me dénoncer, C'est clair. Agis n'est pas homme à tout endosser. Il se fâchera ! Bref, je prévois une crise. Plaisanter un savant, c'est faire une sottise, Sostrate ! L'avenir me tracasse beaucoup... Voyons : il faut tâcher de détourner le coup. Et d'abord faisons signe à Laïs de descendre. Car sur un plan commun il faudrait nous entendre. Ah ! C'est un accident vraiment trop saugrenu ; J'en suis... enfin, voyons, le signal convenu.

Scène 12

Laïs, Sostrate

Laïs

Vous m'avez appelée ?

Sostrate

Ah ! C'est vous ! Je désire Vous parler.

Laïs

Vous avez un secret à me dire ?

Sostrate

Votre mari sait tout.

Laïs

Ah !

Sostrate

Voilà le secret.

Laïs

Tout ?

Sostrate

Absolument tout.

Laïs

Et quel est l'indiscret Qui l'a mis au courant ?

Sostrate

Antiphron, je soupçonne. Si votre époux était un être qu'on raisonne, Je lui montrerais bien que le fait est normal, Et qu'après tout cela ne lui fait aucun mal. Mais Agis est stupide ; et, je vous le confie, N'a pas l'esprit tourné vers la philosophie.

Laïs

Oui, ça ne prendrait pas.

Sostrate

Ce n'est que trop certain. Cherchons quelque autre chose...

Laïs

Un voyage lointain.

Sostrate

Nous aimons-nous assez pour en courir la chance ?

Laïs

Dame ! Il n'y faudrait pas mettre trop d'exigence.

Sostrate

Mauvais moyen ! Faut-il être assez malheureux : Le jour où nous rompions !

Laïs

Oui ! C'est malencontreux. Enfin !

Sostrate

Que voulez-vous ? Trouvons quelque défaite.

Laïs

Hélas ! Je n'en vois point dont je sois satisfaite.

Sostrate

Nous ne trouverons pas, en cherchant tous les deux, Le moyen de tromper un époux ! c'est honteux !

Laïs

J'en rougis !

Sostrate

Cherchons donc, Laïs, cherchons encore.

Scène 13

Agis, Laïs, Sostrate

Agis

Vous plaît-il qu'avec vous le mari collabore ?

Laïs

Pincée !

Agis

On peut tromper son époux... mais son roi !... C'est autre chose ! Il faut se garder, croyez-moi, Lorsque l'on veut traiter d'entreprises pareilles, D'oublier que parfois les fleurs ont des oreilles.

Sostrate

Je ne tenterai pas, Agis, de m'insurger Contre les faux semblants d'un rapport mensonger : Vous ne me croiriez pas.

Agis

Ce serait inutile !

Sostrate

Victime cependant d'une trame subtile, Laïs, qui n'eut pour moi qu'une amitié de soeur, Doit-elle succomber aussi sans défenseur ? Et si je vous disais, pourtant, qu'entre nous l'âge, Les souvenirs (étant nés au même village) Étaient les seuls liens... Me croiriez-vous ?

Agis

Non pas.

Sostrate

En ce cas j'y renonce, et j'attends le trépas.

Laïs

Et moi, si je disais...

Agis

Entrez dans cette grotte. Je suis un hérisson !... S'y pique qui s'y frotte. Le châtiment, que j'ai trouvé pour vous punir, Servira de leçon aux amants à venir ! Entrez dans cette grotte avec votre complice !

Sostrate

M'apprendrez-vous, du moins, quel genre de supplice Vous m'avez réservé !

Agis

Je l'ignore.

Laïs et Sostrate entrent dans la grotte.

Sostrate

Il suffit. De ce renseignement, je ferai mon profit.

Scène 14

Agis

Agis

Par Pluton, j'ai failli violer ma consigne : Antiphron m'avait fait jurer de rester digne ; J'ai suivi son conseil, et je l'ai dépassé Même... mais c'est égal ! Au fond, je suis blessé.

Scène 15

Agis, Dropidès, Choeur de Philosophes

Agis

Mais voici que le choeur vient à mon domicile. Par Vulcain ! ne saurais-je être trompé tranquille.

Dropidès

Prince, tu nous permets de te serrer la main !

Agis

Ah ! Laissez-moi la paix, vous reviendrez demain. Votre amitié me semble un peu bien familière.

Dropidès

Par Saturne, il n'est pas d'humeur hospitalière.

Choeur de Philosophes

Connaissant l'accident qui t'était arrivé, Nous venions...

Il se jette sur le choeur, et veut le chasser. Antiphron survient.

Agis

Vous voyez que je suis énervé ! Laissez-moi tous.

Scène 16

Antiphron, Agis, Choeur de Philosophes

Antiphron

Arrête, Agis ! tu perds la tête. Est-ce là recevoir d'une façon honnête ? Songes-tu que par toi le trône est occupé ?

Agis

Eh bien ! pour être prince, en suis-je moins trompé ?

Antiphron

Je ne dis pas cela : je prétends, au contraire, Qu'à ces fatalités rien ne peut te soustraire, Que plus haute est ta race et plus noble ton rang, Plus de ton accident le ridicule est grand. Crois-moi.

Agis

Brave coeur, va, comme tu me consoles !

Antiphron

Agis, n'as-tu jamais fréquenté nos écoles ?... Ne te souvient-il plus de mes doctes leçons ? Le peuple, dès demain, va te mettre en chansons : Chante donc le premier, Agis, et prends ta lyre. Allons ! vois-tu quelqu'un de tes amis sourire, Ris donc à pleine gorge, et sois le plus adroit. Fais du bruit, va crier la chose sur le toit. Si tu sais à propos prendre sur eux l'avance, Les rieurs avec toi seront de connivence... Mais, comme au ridicule il faut bien un tribut, C'est ton rival heureux, qui servira de but. La honte est un défaut que la colère accuse. Tu maltraitas le choeur, tu lui dois une excuse.

Choeur de Philosophes

Nous ne sommes pas gens à nous formaliser.

Agis

Merci !

Antiphron

Je vous savais tout prêts à l'excuser.

Agis

Tous ces sentiments-là sont sans doute admirables. Je ne veux pourtant pas laisser ces misérables S'égayer à mes frais dans leur impunité.

Antiphron

Et le texte de loi que je t'ai récité, Penses-tu que Dracon l'ait écrit pour des figues ?

À ses gardes.

Agis

Soit : je vais l'appliquer et frapper leurs intrigues. Que les deux criminels paraissent devant moi.

Scène 17

Agis, Sostrate, Choeur de Philosophes, Antiphron

Laïs et Sostrate entrent la tête basse, et les yeux visiblement inquiets.

Agis

Antiphron, donne-nous lecture delà loi.

Agis s'éloigne gravement suivi de ses gardes.

Agis

J'applique cette loi : puissent les Euménides Livrer vos coeurs en proie à leurs serpents avides ; Et les dieux des enfers, dans leur sévérité, Éterniser pour vous cet hymen mérité.

Sostrate

A-t-il vraiment le droit ?

Choeur de Philosophes

C'est la vérité pure.

Sostrate

Grands dieux !

Le choeur et Dropidès s'éloignent.

Choeur de Philosophes

Certainement la loi nous paraît dure ; Mais, c'est la loi, Sostrate : il faut, sans s'obstiner, La respecter, alors qu'on ne peut la tourner. Adieu.

Sostrate

Bonsoir.

Antiphron

Eh bien !

Sostrate

Antiphron ! Oh ! J'éclate.

Exit.

Antiphron

Trouves-tu que je sais me venger, dis, Sostrate.

Scène 18

Laïs, Sostrate

Laïs

Eh bien ! Sostrate, eh bien ! Vous voilà marié.

Sostrate

Ah ! Taisez vous, j'en suis assez contrarié.

Laïs

Et moi, croyez-vous donc que je m'en réjouisse ?

Sostrate

Enfin, heureusement le moment est propice, Et la mort de mon oncle est arrivée à point. Car, sans cet héritage heureux, je ne sais point Comment nous aurions fait pour nous nous tirer d'affaire.

Laïs

C'est égal ; c'est bien dur.

Sostrate

Enfin, il faut s'y faire.

Laïs

C'est que je vais vous prendre en grippe, évidemment.

Sostrate

Eh bien ! nous tâcherons de nous voir rarement. Par bonheur, je suis riche...

Scène 19

Ménèdème, Sostrate, Laïs

Ménèdème

Ah ! Lugubre nouvelle !

Sostrate

Mon oncle ?

Ménèdème

Il n'est plus mort.

Sostrate

Tu me la bailles belle !

Ménèdème

Aventure effroyable, et dont mon front pâlit ! Je l'avais vu bien mort et couché sur son lit ; On avait saupoudré ses membres d'aromates ; Tous les parents pleuraient comme des diplomates ; J'étais grave moi-même, et ne souriais pas. Déjà l'on préparait le funèbre repas : Du bûcher la fumée, ondoyante spirale, Rejoignait lentement la voûte sidérale. La foule autour de nous silencieusement Attendait : - Tout à coup, quelqu'un s'écrie : « On ment, Ce cadavre est vivant, » c'était Asclépiade, « Et, bien plus, ce vivant n'est pas même malade. » Puis il veut s'approcher ; tous les parents du mort Et moi, nous résistons ; mais on nous donne tort. Il faut le laisser faire : il lave le visage De Chilon, que j'avais pommadé (c'est l'usage) ! Et sous le nez lui met un certain cordial Qui l'éveille aussitôt, guilleret, jovial ; Il sourit aux parents qui font piteuse mine ; La foule s'écrie : Io ! l'aventure est divine. Chilon et son sauveur, bras dessus bras dessous, S'en vont !.. Destin fatal, voilà bien de tes coups ! Il était pourtant mort, si ce vieil imbécile Était resté chez lui, quand c'était si facile. Que maudit soit le sot qui l'a ressuscité !

Sostrate

Certes, ce médecin est un âne bâté. Et cette cure-là ne fait pas notre affaire ; Nous sommes ruinés, Lais.

Laïs

Alors, que faire ?

Sostrate

Quel que soit l'embarras, qui le puisse étourdir, Un philosophe est sûr de pouvoir en sortir ; Et, suivant le destin que le ciel lui suscite, Sait être mendiant, voleur ou parasite. Donc sur mon avenir je suis tout rassuré ; Mais le vôtre m'a l'air d'être désespéré. Êtes-vous... es-tu bonne à faire quelque chose ?

Laïs

Non !

Sostrate

Je le pensais bien. - Tu n'as pas, je suppose, De goût pour le travail ?

Laïs

J'aime mieux un cercueil.

Sostrate

Bien !!! J'attendais de toi ce légitime orgueil.

Laïs

Hé ! Ne savez-vous pas que jamais ma famille Ne m'avait destinée à vivre honnête fille ?

Sostrate

Je le savais.

Laïs

Alors, il faut mourir de faim.

Sostrate

Tu pousses la peinture en sombre : mais enfin, Comme à vivre de rien tu ne saurais prétendre, Reste le seul métier que l'on t'ait fait apprendre.

Laïs

Jamais, Sostrate ! Hélas ! vous voulez m'éprouver.

Sostrate

Point : je t'offre le seul moyen de te sauver.

Laïs

Oh ! Non, j'ai trahi l'autre et je suis trop punie ; Mais, puisqu'il a voulu qu'à vous je sois unie, Jamais on n'aura vu d'amour semblable au mien. Jusqu'à la mort, fidèle...

Sostrate

Oh ! N'exagérons rien ! Mon Dieu ! Je ne suis pas de ces maris vulgaires, Qui s'offensent de tout. Tu ne me connais guère, Laïs, si tu me crois égoïste et jaloux. Va, je suis sur ce point la crème des époux ; Sache, je te le dis pour adoucir ta tâche, Que tu peux me tromper sans que cela me fâche.

Ménèdème

Vous lui permettriez cette profession ?

Sostrate

Certes ; n'est-ce pas là son inclination ?

Laïs

Pourtant, Agis l'a pris comme une catastrophe.

Sostrate

C'est qu'Agis n'est qu'un prince, il n'est pas philosophe. J'ai beaucoup réfléchi, Laïs, sur ce détail Dont les maris naïfs font un épouvantail, Et je sais quel effroi cet incident leur cause ; Quand on est prévenu, va... c'est bien peu de chose.

Ménèdème

Comme c'est vrai !

Sostrate

Tâchons d'être heureux à ce prix, Et je t'aurai rendu les Grâces et les Ris. Vois-tu bien que déjà tu prends meilleur visage ?

Laïs

Merci, Vénus, merci ! mon époux est un sage.

Sostrate

Ah ! Tu consens ! Partons pour Athènes tous deux. Nous allons au pays des plaisirs capiteux. Et, laissant aux bourgeois la moralité plate, Nous vivrons d'idéal, en poètes ! - Sostrate À la reine d'hier fait ses adieux ici : Courtisane, bonjour.

Laïs

Philosophe, merci.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.