Prologue de la Trilogie
Scène unique
Le Régisseur, Le Public, Un Sceptique, Une Dame, Un Philosophe
Le Régisseur
Mesdames et messieurs, c'est une trilogie, Qui, je le crois, vous paraîtra Par la bienséance régie !
Le Public
Oh ! Oh !
Un Sceptique
Je n'en sais rien !
Une Dame
Commencez.
Un Philosophe
On verra.
Le Régisseur
L'auteur ne prétend pas sans doute, En présence d'un public si Distingué, cultivé, choisi ! Indiquer aux esprits quelle est la bonne route, Et, pour être plus sûr qu'on le comprendra bien, Vous exposer son plan sans en omettre rien. Il connaît votre intelligence ; Il sait que parmi vous on reconnaît partout Les arbitres de l'élégance, De la politesse et du goût.
Le Public
Ah ! Ah !
Une Dame
Cette préface est assez bien écrite.
Un Philosophe
Nous verrons.
Un Sceptique
A-t-il du mérite ?
Le Régisseur
L'auteur ! Écoutez-le plutôt : Vous m'en direz des nouvelles bientôt. Un seul détail me choque, et je vous prie D'écouter là-dessus ma dissertation. Il a pris la Grèce fleurie Pour théâtre de l'action. La Muse est là dans sa patrie, Et la source des chants jamais ne fut tarie De l'Eurotas au Panthéon. Les Grecs qu'il vous dépeint sont gens de connaissance Des juges, des soldats, des athlètes, des rois, Des philosophes, des bourgeois ; La justice, l'honneur, la force, la naissance, Le savoir et l'argent. — Si je m'y connais bien, Et si je n'ai la cervelle fêlée, Voilà de quoi charmer une illustre assemblée.
Le Public
Heu !
Une Dame
Bravo !
Un Sceptique
C'est douteux !
Un Philosophe
Je ne jure de rien.
Le Régisseur
Or, si parfois quelque mot leste Vous pouvait induire à juger Que l'ouvrage est un peu léger, C'est que l'auteur, je vous l'atteste, L'aurait fait sans presque y songer. D'ailleurs, puisque ce sont des Grecs, pas de danger ! Nous les montrons, non pas tels qu'ils étaient, peut-être ; Mais tels qu'ils auraient bien fait d'être, Pour rendre leur âge joyeux. Tel critique au front soucieux Viendra dire à l'auteur : (l'avis est salutaire) « Monsieur, vous auriez pu vous taire. » Il aurait même pu, s'il l'avait aimé mieux, Écrire un traité des mystères, Ou bien faire parler, dans la langue des Dieux, Des colonels ou des notaires. Il ne l'a pas voulu : comme ont fait ses aïeux, Il tente de vous faire rire ; S'il ne se trompe pas, à vous de le lui dire. Donc s'il vous plaît d'imiter vos aînés, Votre faveur nous est acquise. Nous escomptons ici votre nature exquise, Et les talents dont vous êtes ornés. Les dames ont d'ailleurs leur éventail en guise De faux nez.
Le Public
Eh ! Eh !
Une Dame
Ce sera gai !
Un Philosophe
Je l'espère.
Un Sceptique
J'en doute.
Le Régisseur
J'ai dit : maintenant nous allons Clore ces prémices trop longs. Mais avant d'achever, je veux, coûte que coûte, Vous détourner, par un dernier avis, D'un grand danger que j'entrevis : Gardez-vous, je vous en conjure, De regarder cette triple aventure Comme un exemple, et d'imiter chez vous Les sentiments, les actes, la nature Des Grecs imaginés par nous. Ce conseil, je le donne à tous : Bourgeois, magistrats, militaires. Avocats, financiers, notaires. Hommes de lettres, médecins, Fuyez, au nom de tous les saints. Cette tentation qui serait malfaisante. Mais, s'il me faut vous dire tout, C'est aux gens mariés surtout Que nous adressons la présente. Qu'ils ne se laissent pas tenter D'imiter Les gens de leur emploi que l'auteur représente ; Qu'ils veuillent bien se souvenir Qu'ils vont pour un moment vivre de poésie : Puissent-ils aussi se munir De finesse et de courtoisie ! La Muse par l'auteur choisie Étant bien loin, en vérité, De ressembler à la réalité.
Un Philosophe
Vous la nommez ?
Le Régisseur
La Fantaisie !