Opéra comique · 1744 · 3 actes

Acajou

de Charles-Simon Favart

Représentation
≈ 44 min
Distribution
3 femmes, 4 hommes
Répliques
303
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Acajou H 106 ≈ 12 min 9
Ninette F 30 ≈ 7 min 4
Zirphile F 64 ≈ 7 min 5
Harpagine F 39 ≈ 6 min 6
Podagrambo H 42 ≈ 6 min 4
Monsieur Métromane H 7 ≈ 4 min 1
Monsieur Mortifer H 7 ≈ 2 min 1
Trio N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Acajou absentabsentabsentabsentabsentabsent
Ninette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Zirphile absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Harpagine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Podagrambo absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Métromane absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Mortifer absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Trio absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Acte I

Scène 1

Podagrambo, Harpagine

Air. N'aurais-je jamais un amant ?

Podagrambo

Charmante sorcière aux doux yeux, Je brûle d'être votre époux ; Quand pourrons-nous Malgré les jaloux, Terminer l'alliance. Ce lien désirable ; Car je viens de me faire aimer D'un jeune homme adorable.

Harpagine

J'attends ce moment comme vous, Avec impatience.

Podagrambo

Vous m'aimez donc, Madame Harpagine ?

Harpagine

Point du tout, Monsieur Podagrambro, les Grands ne se marient que pour unir leur puissance.

Podagrambo

Vous avez raison je ne vous aime pas non plus moi, cela n'y fait rien, je vous épouserai.

AIR. Vous voulez me faire chanter.

Harpagine

Pour moi je suis prête à former Ce lien désirable ; Car je viens de me faire aimer D'un jeune homme adorable.

Podagrambo

Fort bien, c'est par nécessité Qu'Harpagine m'épouse ; C'est trop d'honneur en vérité.

AIR. Il faut suivre la mode.

Harpagine

Oh, point d'humeur jalouse. À votre mérite, à vos attraits ; Si mon coeur est inaccessible, Si, malgré mes puissants attraits ; Je n'ai pu vous rendre sensible, Dois-je donc rester sans emploi ? Non, le célibat m'incommode, Un autre m'aime, épousez-moi ; Il faut suivre la mode. Avez-vous oublié que les Fées nos ennemies ont prononcé, que nous ne pourrions nous unir à moins que nous ne nous fissions aimer de quelqu'un ?

AIR. Et mon petit coeur de quinze ans.

Podagrambo

J'entre dans vos desseins prudents. Et vous m'aurez dans peu de temps ; Car enfin j'ai tout lieu de croire, Que j'aurai bientôt la victoire Sur un petit coeur de quinze ans.

Harpagine

Tout de bon ?

Podagrambo

Aparemment, j'ai honoré Zirphile de mon choix.

Harpagine

À merveille, je suis persuadée qu'elle aura du goût pour vous, elle est d'une bêtise si grande !

Podagrambo

Passons les compliments.

Harpagine

Mais vous aurez peine à tromper la vigilance de la Fée Ninette, sa protectrice.

Podagrambo

Prr... ne petite folle de trois pieds et demi, qui ne raisonne que quand elle met des lunettes, prétend-elle contrecarrer un Génie de ma sorte ? Car je suis un grand Génie moi, je vais me montrer à sa cour : dès que Zirphile me verra sous les habits d'un petit-maître, crac, son coeur est à moi : Je vous souhaite un pareil succès.

AIR. Le masque tombe.

Harpagine

L'amour éclos avec l'adolescence, Cher Acajou, tes plaisirs vont germer ; Mes soins, mon sexe, et le besoin d'aimer, Ont sur ton coeur étendu ma puissance. Le mien est sûr : depuis que j'ai enlevé Acajou au berceau, dix-sept ans se sont écoulés sans qu'il ait vu d'autres femmes que moi.

Podagrambo

Mais ne craignez-vous pas que votre Acajou ne se forme l'idée de quelque objet femelle dont la comparaison...

Harpagine

Quand même il en verrait à présent de plus aimable que moi, je serais toujours préférée, l'éducation ridicule que je lui donne, ne peut que lui inspirer un faux goût qui me rassure.

Podagrambo

Comment vous y prenez-vous ?

Harpagine

Un avocat lui montre à chanter, un médecin à faire des armes, un abbé à jouer de la vielle, à minauder et à découper, un géomètre à faire des vers.

Podagrambo

À faire des vers ?

Harpagine

Oui, c'est un ridicule de plus. Enfin il est au point de préférer l'enluminure et le vernis de Martin, au coloris de Rubens ; et le Comédies modernes, à celles de Molière.

Podagrambo

Diable ! Mais, mais, vous n'y pensez pas, il y a là de quoi faire un jeune homme accompli.

Harpagine

Aussi l'est-il. Le voilà, jugez-en.

Scène 2

Harpagine, Podagrambo, Acajou

AIR. Confiteor.

Harpagine

Quel objet offre plus d'attraits ! À bien choisir je suis habile.

Podagrambo

Il a la grâce, il a les attraits De la jeune et tendre Zirphile ; Mais Zirphile est, dans sa façon, Plus parfaite que ce garçon.

Acajou

Qu'est-ce que c'est que Zirphile ?

Bas au Génie.

Harpagine

Rien, rien. À quoi bon parler de Zirphile ?

Podagrambo

Comment rien, rien, diable ! Mon choix vaut bien le votre : Zirphile est la plus jolie Princesse de l'univers.

Harpagine

Quelle imprudence !

Podagrambo

Il est aisé de vous en éclaircir, ses jardins sont voisins des vôtres.

Harpagine

Le butor.

AIR. Silvie, j'ai vu vos beaux yeux.

Acajou

Zirphile, Zirphile, Je voudrais la voir Dans cet asile, Comblez mon espoir ; Je passe des moments fâcheux, L'ennui s'efface lorsque l'on est deux.

Podagrambo

Oui-dà !

Harpagine

Et ne suis-je pas avec vous ? Cette Zirphile dont il parle, est laide en comparaison de moi.

Acajou

Oh ! Tant mieux, vous êtes si belle, si belle, que je suis sur que la laideur de Zirphile me plaira.

Podagrambo

Ah ! Ah, ah, elle est adorée ; ah, ah, ah!

Harpagine

Ah, ah, ah, riez, vous êtes le plus sot Génie.

Podagrambo

Là, là, tout doux, point d'invectives, ma future moitié, il semble que nous ayons déjà six mois de mariage.

Harpagine

Si vous continuez vos balourdises, nous avons tout l'air de rester comme nous sommes.

Podagrambo

Parbleu, ce sera plus votre faute que la mienne, et je crois que Zirphile...

À Acajou.

Harpagine

Encore ! Suivez-moi, Seigneur Podagrambo : Mon fils, j'aperçois Monsieur Mortifer votre maître d'armes ; cultivez vos talents, c'est le moyen de plaire.

Acajou

Obéissons donc à la Fée pour plaire à Zirphile, si je puis la voir.

Scène 3

Monsieur Mortifer, Acajou

Monsieur Mortifer

Monsieur, recipe un fleuret, soyez attentif, vous pouvez vous vanter d'avoir pour maître d'armes le célèbre Mortifer, Docteur en Médecine, Medicus fum et Doctor ; je veux morbleu qu'avant six mois vous soyez en état de disséquer un homme à la pointe de l'épée.

Acajou

Mais, Monsieur le Docteur, il me semble que la profession de Maître en fait d'armes ne sympathise guère avec la médecine.

AIR. du Cocq de Village.

Monsieur Mortifer

Maître d'armes et Médecin, Ont entre-eux peu de différence, Tous deux possèdent la science De détruire le genre humain. C'est ce qui vous trompe, Monsieur. J'écoutais de là son caquet. L'un tue son homme tout aussi bien que l'autre, avec la tierce et la quarte ; comptez là-dessus.

Acajou

Je m'étais figuré que là Médecine était l'art de guérir.

Monsieur Mortifer

Vous avez raison.

Air. À sa voisine.

Acajou

Un tel principe vous dément.

Monsieur Mortifer

Nous savons radicalement Guérir la maladie, Et le malade simplement, En perd la vie.

Acajou

Rien n'est tel que de tuer le malade pour le guérir de tous ses maux.

Monsieur Mortifer

Sans doute, sublata causa tollitur effectus ; mais il est temps de prendre votre leçon, apprenez que toute la science des armes consiste dans le systole et diastole du poignet, voilà le préservatif de la tierce, voilà le préservatif de la quarte ; c'est, par la circulation du fer que l'on repousse toutes les attaques. Allons, mettez-vous en garde. Bon, le salut. Faites-moi une pulsation à l'épée de tierce, de terge, et tirez-moi de quarte. Aye, aye, aye, comme vous y allez, arrêtez donc, s'il vous plaît.

AIR. Ô reguingué, ô lon lan la.

Acajou

Ne pouvez-vous donc me parer ?

Monsieur Mortifer

Non, je ne sais que démontrer ; Ce n'est pas à moi d'opérer, Ma main en serait avilie ; C'est le fait de la chirurgie. Quand il s'agit.... Ah ! De tirer du sang j'ai un Frater excellent anatomiste, qui me sert de second et de prévôt.

Acajou

Allez, Monsieur Mortifer, ne vous mêlez que de tuer vos malades.

Monsieur Mortifer

Corbleu, ne tombez jamais sous mon ordonnance, je vous ferais voir ce que c'est qu'un maître d'armes enté sur un médecin.

Scène 4

Monsieur Métromane, Acajou

Monsieur Métromane

Un, deux, trois, quatre, cinq, six.

Acajou

Ah ! Voilà Monsieur Métromane le Géomètre, autre original.

Monsieur Métromane

Qu'avez-vous donc Seigneur, quelle sombre tristesse...

Acajou

Monsieur, vous me donnerez leçon une autre fois, je n'ai pas l'esprit libre ; et de plus, je ne vois pas qu'il soit nécessaire qu'un jeune homme de ma sorte sache faire des vers.

Monsieur Métromane

Un Seigneur tel que vous doit n'ignorer de rien.

Acajou

Ah ! Quel homme ennuyeux.

Monsieur Métromane

Prince, écoute-moi bien, Je vous l'ai déjà dit : l'auguste Poésie Est asservie aux lois de la Géométrie ; Tout Versificateur doit savoir à propos, Toiser une pensée et combiner des mots. Que toujours le bon sens, esclave de la rime ; En forme le problème, expose une maxime, Les vers de Tragédie, au milieu partagés, Portant six pieds de long, de niveau sont rangés, Et tout Poète exact sur les mêmes modèles, Resserre son génie entre deux parallèles ; Je vous ai démontré l'art de construire un vers, Apprenez maintenant ses usages divers. Seigneur.

AIR. Ah! vraiment je m'y connais bien.

Acajou

Seigneur, votre art m'est inutile.

Monsieur Métromane

Commençons par la plus facile, Une leçon vous apprendra À fabriquer un Opéra. Pour devenir Auteur lyrique, Il faut sur un plan symétrique, Par un calcul géométrique, Échafauder soixante mots, Vides de sens, forts de musique, Tels sont les Opéras nouveaux.

Acajou

Eh ! Monsieur, je n'ai point envie de faire d'Opéra.

Monsieur Métromane

Du moins de déclamer, apprenez la méthode ; C'est un talent, Seigneur, qui devient à la mode, Dans cet art mécanique on aime à s'exercer; Écoutez mes leçons, je vais vous y dresser.

Acajou

Le plus court est de le laisser dire, continuez donc, puisqu'il faut en passer par-là.

Monsieur Métromane

Pour faire des Héros une illustre peinture, N'allez pas sottement imiter la nature ; À voir avec quel art on nous rend leurs transports ; Sans doute ces héros n'étaient que des ressorts. Sachez qu'un Prince Grec, ou qu'un Bourgeois de Rome, Parlait au temps jadis autrement qu'un autre homme. Ces Pyrrhus, ces Brutus en perruque, en chapeau, En corsets de baleine, et couverts d'oripeau, Maigre le sens commun guidés par la mesure, D'un son harmonieux, cadençaient la censure. Le moindre confident, sur pareil ton monté, Avait, comme son maître, un langage noté ; Tous parlaient en chantant, et leur voix compassée Ne s'ajustait qu'au geste, et non à la pensée ; Chaque Acteur, pour les peindre et s'exprimer comme eux, Dit des vers ampoulés qui tombent deux à deux. Examinez mon jeu, c'est ainsi que j'avance ; Je prends une attitude, et, fort bien je commence. Ma voix en même-temps s'élève par éclats, Je balance le corps, et j'agite les bras, Tantôt avec ardeur, je dis à ma maîtresse : Pourquoi me fuyez-vous, adorable Princesse ! Aux tourments que j'endure ayez quelques égards ; Cruelle, je mourrai privé de vos regards. Hélas ! de cet hélas, distingués l'intervalle, Tantôt de mes deux bras décrivant un ovale, Du ton sacré des Rois, j'en impose aux humains, Alors embarrasse de mes pieds, de mes mains, Des yeux et de la voix, à peine ai-je l'usage ; Je frémis, je palis sans changer de visage, Sur mon flanc agité je porte un bras tremblant Et je m'évanouis sur mon cher confident. Actrices, qui briguez les honneurs de la Scène Que dès le premier vers la fureur vous entraîne, Étendez votre bras pour mieux le faire voir : Grimacez avec art, étalez le mouchoir, Criez à tout propos, criez à perdre haleine : Que l'on croie en un mot voir hurler Melpomène ; Par ce goût général que chacun soit conduit, On ne doit déclamer que pour faire du bruit, Taratantalera ; mais quel démon m'inspire ? Quels gouffres sont ouverts ? Taratantalerire. Ah ! Princesse ! Ah ! Seigneur ! Je deviens furieux ; C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux.

Scène 5

Acajou, Harpagine, Monsieur Stentor, Trio, Huissier, Procureur, Avocat À Acajou, Avocat

Acajou

À La fin m'en voilà débarrassé, cherchons maintenant.

Harpagine

Arrêtez mon poulet ; voilà Monsieur Stentor l'Avocat, qui vient vous donner votre leçon de Musique.

Acajou

Oh ! Madame, j'ai un si grand mal de tête.

Monsieur Stentor

Nous ne ferons que mettre à exécution devant vous, un morceau de Musique que j'ai dressé en faveur de Madame, et je produis à cet effet Monsieur Glapisant, Huissier-Audiencier, et Maître Fausset, Procureur, qui ont l'honneur de comparoir devant vous. Allons, Messieurs.

Trio

Chantons, chantons, que notre voix éclate, Chantons l'amante d'Acajou.

Huissier

L'Amour, ce petit fou, Dans ses yeux fait joujou, Comme un furet dans son trou.

Trio

Chantons, chantons, que notre voix éclate, Chantons l'amante d'Acajou.

Procureur

Elle est plus tendre qu'une chatte, Qui soupire après son matou. Miaou.

Trio

Chantons, chantons, que notre voix éclate, Chantons l'amante d'Acajou.

Harpagine

Fort bien, Messieurs.

Avocat À Acajou

Quel jugement rendez-vous sur cette pièce ?

Acajou

Monsieur, connaissez-vous une jolie Princesse appelée Zirphile ?

Avocat

Non, Monsieur.

Acajou

Hé bien, vous m'ennuyez, laissez-moi.

Harpagine

Retirez-vous.

Scène 6

Harpagine, Acajou

AIR. Je suis un bon soldat ti ta ta.

AIR. Quand le péril.

Harpagine

Mon petit Acajou, Mon bijou, D'où provient ta tristesse ? Ne puis-je pas remplir Ton loisir Par ma vive tendresse ? Est-il chose si difficile Dont mon pouvoir ne vienne à bout.

Acajou

Hélas ! puisque vous pouvez tout Faites-moi voir Zirphile.

AIR. Oh ! Ricandaine.

Harpagine

Pour être libre, mon mignon, Oh ! ricandaine ricandon, Dépêchez-vous donc de m'aimer, C'est moi qui dois vous enflammer, Ricandaine. Vous ne vous repentirez pas De soupirer pour mes appas ; Car je vous amuserai, Oh ricandaine ; Et je vous suffirai, Oh ricandé. Toujours Zirphile ? Hois ! Vous la verrez si vous m'aimez bien la Fée Ninette la garde à vue, et le destin ne vous permet pas de sortir de l'enceinte de ce Palais, que vous n'ayez ressenti de l'amour. Sans adieu, mon ami, je vais faire un petit tour du monde, pour voir ce qui s'y passe ; je ne serai qu'un instant.

Scène 7

Acajou

AIR. Je ne sais ce qu'il me veut dire !

Acajou

Sur moi le doux nom de Zirphile, A produit des effets puissants ; Rêvons dans un lieu plus tranquille Au trouble imprévu que je sens ; Je ne sais ce qu'il me veut dire, Et malgré moi mon coeur soupire.

Acte II

Scène 1

Ninette, Zirphile

AIR. Songez à vous défendre.

Ninette

Songez, songez à vous ma fille, Tout amant n'est qu'un enjôleur. ; Dès qu'une fois on perd son coeur, Tout s'enfuit de fil en aiguille. Songez, songez à vous ma fille, Tout amant n'est qu'un enjôleur., Tout amant n'est qu'un enjôleur.

Zirphile

Des amants, un coeur, je ne sais pas ce que vous voulez dire, ma bonne Ninette.

Ninette

Quelle innocente ! Est-il possible que vous soyez toujours si stupide au milieu d'une cour comme la mienne, qui est le centre de la politesse, des belles façons, du goût, de l'esprit et des plaisirs ? Nous ne ferons donc rien de vous, tous les soins que je prends pour vous instruire sont donc inutiles ?

Zirphile

Dame, apparemment que vous ne vous y prenez pas bien ; tous les Messieurs de votre Cour disent qu'ils m'instruiront mieux que vous, et vous ne voulez pas aussi ; vous me suivez partout, et vous avez peur que je ne m'écarte un moment de ces lieux.

AIR. Ah ! le charmant Berger que j'aime.

Ninette

Il faut que je vous accompagne Sur tous vos pas, je veux voir clair ; L'honneur, comme un vin de Champagne, Zest, s'échappe dès qu'il prend l'air.

Zirphile

L'honneur, qu'est-ce que c'est ? Vous me parlez toujours de ce que je n'entends pas.

Ninette

L'honneur est ce qu'on a de plus cher : par exemple, qu'est-ce que vous aimez mieux dans le monde ?

Zirphile

Eh.... Mais, c'est le petit serin que vous m'avez donné, quoiqu'il soit un peu farouche.

Ninette

Eh bien, imaginez-vous que tous les Messieurs ne vous font politesse que pour voler votre petit serin.

Zirphile

Oui-dà ! Oh, ils n'ont qu'à s'y jouer, je suis bien aise de savoir cela.

AIR. Depuis longtemps charmante brune.

Ninette

L'honneur est un oiseau sauvage, Qui se déplaît dans son séjour, Dès qu'il trouve un jour à sa cage, Hélas on le perd sans retour ; Car, dans les griffes de l'amour, Il tombe en sortant d'esclavage : Ce fripon au guet nuit et jour, L'étrangle, et s'enfuit à son tour.

Zirphile

Quoi ! L'on étranglerait mon serin ; oh ! Je vous assure que j'y prendrai bien garde.

Ninette

C'est à vous-même qu'il faut prendre garde, ma fille.

Zirphile

Pourquoi donc ?

AIR. Non, je ne serai pas.

AIR. On voit dès le deuxième.

Ninette

Craignez des Officiers le séduisant langage, Craignez les gens de robe encor bien davantage, Ce sont en tapinois, malgré leur air bénin, Vrais renards affamés de l'honneur féminin. Avec beaucoup d'adresse, Le galant à rabat, Cache sous sa tendresse, Sa volonté traîtresse, Auprès de sa maîtresse, Figurez-vous un chat. Un chat avec finesse, Tout doucement caresse, Mais sitôt qu'on le flatte, Il saisit cet instant, Et sa griffe aussitôt s'étend, Paf, c'est le coup de patte. C'est que l'on ne cherche que l'occasion de vous faire quelque malice, à cause de votre simplicité ; défiez-vous de tout le monde. Fuyez surtout les jolis Abbés de cour. Vous ne m'écoutez pas ?

Zirphile

Pardonnez-moi ma bonne.

Ninette

Qu'ai-je dit ?

Zirphile

Mon serin, des fripons, un Abbé qui fait le chat, et puis ... Oh ! Dame, je ne sais plus.

AIR. La jeune Abbesse de ce lieu.

AIR. Baise-moi donc, me disait Blaise.

Ninette

Par l'effet de ce talisman, Dont la puissance est infinie, Une fille peut aisément Commander au plus grand génie, Cet anneau la rend égale aux Rois, Tout l'Univers est sous ses Lois. Pour conserver votre avantage, Gardez toujours un si précieux gage, Me le promettez-vous ? Je vois bien que je perds mon temps, ma chère Zirphile, pour vous garantir de tout accident ; il vous suffira de garder soigneusement l'anneau constellé que vous avez au doigt.

Zirphile

Oh ! Oui ! Mais si quelque fripon me l'ôte, Dame il faudra s'en prendre à lui ; Car ce ne sera pas ma faute.

Ninette

On ne pourra point vous l'ôter sans votre consentement ; mais vous êtes menacée de le donner vous-même à quelqu'un que vous aimerez : si cela arrivait, la méchante Fée Harpagine s'emparerait de vous et nous ne pourrions peut-être plus vous unir au joli Prince que nous vous destinons.

Zirphile

Oh ! N'ayez aucune crainte.

Ninette

J'aperçois Podagrambo ; c'est un sot génie qui a le privilège d'être ennuyeux, nous ne pouvons l'éviter.

Scène 2

Podagrambo, Ninette, Zirphile

À Zirphile.

AIR. N'avez-vous pas vu l'horloge.

À Ninette.

Podagrambo

Commençons par son éloge, J'ai mon Compliment tout prêt : Belle en vos yeux l'amour loge. Et sa flèche est en arrêt. N'avez-vous pas vu l'horloge, Savez-vous quelle heure l'heure il est ? Bonjour, la petite Fée. Serviteur, ma belle Reine. Je ne m'en suis pas mal tiré. Croiriez-vous bien, Madame, que je me suis pris de goût pour elle, c'est en honneur.

Ninette

C'est un hommage bien flatteur pour Zirphile ! Le fat !

Podagrambo

Oui, mon adorable.

Ninette

Ne lui répondez rien.

AIR. Réveillez-vous belle endormie.

Podagrambo

De mon esprit le feu rapide Ne prend point sur le sentiment. Votre silence m'est perfide, Car je vous aime étonnement. Vous ne dites mot ? Doutez-vous du propos que je tiens ? Permettez...

Zirphile

Laissez-moi là.

Ninette

Doucement, Seigneur, plus de retenue, vous la fâcheriez.

AIR. Mon bonheur allait faire naufrage.

Podagrambo

En amour quand mon bonheur m'appelle, À l'instant je cours le grand galop ; On obtient mieux son pardon d'une belle, Quand on n'est pas assez sage avec elle, Que quand on l'est trop. À d'autres !

Ninette

Songez que c'est une fille que j'ai élevée.

Podagrambo

Eh ! Mais vous l'avez élevée très mal, très mal, elle est plus farouche qu'une bourgeoise ; cela est pitoyable ! Je veux en faire quelque chose, moi ; venez maman.

Zirphile

Voulez-vous bien finir ?

AIR de la Chercheuse d'Esprit : À présent je ne dois plus feindre.

Ninette

Lorsqu'une trop vive lumière, Frappé à l'imprévu la paupière, On ne distingue aucun objet ; Devant vous Zirphile interdite, Vient d'éprouver le même effet. Par l'éclat de votre mérite. Donnez-vous patience, Seigneur. Laissez-lui le temps de revenir à elle-même, et donnez-moi le bras jusqu'à mon appartement.

Podagrambo

Soit. Sans adieu, petite cruelle.

Scène 3

Zirphile, Acajou

Zirphile

Ma bonne a bien fait de l'emmener ; il augmentait mon ennui.

AIR. Pour voir un peu comment ça fra.

Acajou

Hélas !

Zirphile

Mon coeur est tout ému, J'entends une voix qui soupire.

Acajou

Hélas !

AIR. Oh ! oh ! ah, ah.

Zirphile

Par un charme inconnu, Elle me trouble, elle m'attire ; Répondons-lui sur ce ton-là, Pour voir un peu comment ça fra. Hélas !... Ciel je découvre À travers ce taillis.... La palissade s'ouvre, Tous mes sens sont surpris.

Acajou

Oh, oh.

ENSEMBLE.

Zirphile

Ah, ah.

Acajou

Ah l'aimable objet que voilà.

Zirphile

Le beau jeune homme que voilà.

AIR. Je sens un certain je ne sais quoi.

Acajou

Abordons-là.

Zirphile

Monsieur.

Acajou

Je !

Zirphile

Oui.

Acajou

Je ne puis lui rien dire !

Zirphile

Le coeur me bat.

Acajou

Ciel ! Parlons lui ; Qu'elle a sur moi d'empire.

Zirphile

En le voyant mon ennui cesse, Quel changement se fait en moi ; Je sens un certain je ne sais qu'est-ce.

Acajou

Je sens un certain je ne sais quoi.

Zirphile

Qui êtes-vous, beau garçon ?

Acajou

Je m'appelle Acajou, et vous ?

Zirphile

Zirphile.

Acajou

Zirphile ! Quoi vous êtes cette Zirphile ?... Que je sens de plaisir à vous voir !

Zirphile

Eh moi.... Oh je suis si aise que.... que je ne saurais lui répondre.

AIR. Comme voilà qu'est fait.

Bis.

Acajou

Ces fleurs qui parent la nature, Pâlissent près de cet objet : Le Ciel dont la lumière est pure, M'offre un spectacle moins parfait ; Mon âme vole et l'environne, Par l'effet d'un pouvoir secret. Quel teint ! Quelle bouche mignonne ! Quels yeux ! Mais quel nouvel attrait ! Comme vlà qu'est fait. Quelle est charmante !

Zirphile

Vous me trouvez donc belle ?

Acajou

Ah ! Rien n'est si beau dans l'Univers, j'en crois plus mon coeur, que les discours d'Harpagine.

Zirphile

Seriez-vous le joli Prince que l'on dit qu'elle tient renfermé, vous ne retournerez plus chez elle, n'est-ce pas ?

Acajou

Je veux toujours rester avec vous, si vous me le permettez.

Zirphile

Oh, oui ! Qu'il est beau ! Écoutez : de crainte que cette vilaine Fée ne vous renferme encore, je vous cacherai quelque part, et je vous nourrirai, sans qu'on le sache, de bonbons et de confitures.

Acajou

C'est bien dit.

Zirphile

La Fée Ninette m'a dit, de me défier de tous les Messieurs, parce qu'ils veulent me faire des malices, mais sûrement vous êtes excepté ; car je sens bien que vous ne pouvez me faire que du plaisir.

Acajou

Du plaisir !

Zirphile

Elle m'a dit encore, que l'on ne me fait des politesses, que pour voler mon serin ; mais je ne m'en soucie plus ; si vous le voulez, je vous le donnerai.

Acajou

Plus je l'entends, et plus mon coeur...

Zirphile

Comment vous êtes-vous échappé du Palais de la méchante Harpagine ?

Acajou

Je n'en pouvais sortir que je n'eusse senti de l'amour, je vous ai vu à travers ces feuillages, un trait de flamme m'a pénétré ; la palissade s'est ouverte d'elle-même ; c'est à vous que je dois ma liberté ; le trouble qui m'agite est sans doute de l'amour.

Zirphile

Je sens donc aussi de l'amour, moi ?

Acajou

Quoi, vous m'aimez !

Zirphile

Si le désordre de nos sens s'appelle de l'amour, oui, Acajou, je vous aime, je vous aime, et puis encore.

AIR. Ah ! mon mal ne vient que d'aimer.

Acajou

Incessamment je soupirais, Après un bien que j'ignorais; Je trouve enfin cette félicité que mon coeur m'annonçait sans le connaître.

AIR. Dans votre joli corbillon qui met-on.

Zirphile

J'avais de même du souci, Sans en savoir la cause, Hélas ! Il me manquait aussi Comme à vous quelque chose. Il faudra toujours être ensemble, Pour nous amuser tous les deux, Nous jouerons à de petits jeux, Oui, c'est bien dit, que vous en semble ?

Acajou

Je veux ma chère, Ce qui peut vous plaire.

Zirphile

Sur ce vert gazon, Il faut jouer au corbillon, Qui met-on. Donnez-moi la main.

AIR. Voyez-vous.

Acajou

Je voudrais sur ces jolis doigts, Prendre un baiser, ma mie.

Zirphile

Prenez-en deux, prenez-en trois, Contentez votre envie. Voyez-vous.

Acajou

Rien n'est si doux, Je crois, dans la vie. Que mon âme est ravie.

Zirphile

Quelle nouvelle émotion développe mes sentiments, une foule d'idées se présente à mon esprit, je ne suis plus la même.

Acajou

Ma chère Zirphile.

AIR. Est-il de plus douces odeurs.

Zirphile

Mon coeur s'anime à tes accents, Un Dieu s'en rend le Maître ; Quel chaos offusquait mes sens Avant de te connaître : Le jour, n'avait point luit pour moi, C'est toi qui me fais naître.

AIR. À l'ombre de ce verd boccage.

Acajou

Je sens aussi.... je sens en moi, Ah ! Je prends un nouvel être. Quelle volupté fait éclore Dans mon coeur un ardent désir ! Un autre lui succède encore, Et m'annonce un nouveau plaisir ; Qu'un doux baiser, ah ! je t'adore, J'ai senti nos âmes s'unir ; Viens, redouble, que l'on ignore, Qui de nous deux pousse un soupir.

Scène 4

Podagrambo

Podagrambo

Que vois-je ! Acajou et Zirphile ; courons avertir Harpagine.

Scène 5

Zirphile, Acajou

Zirphile

Mon cher Acajou, croyez-vous que nous puissions nous aimer encore davantage ?

Acajou

Cela pourrait bien être ; chaque moment augmente mon amour et mes désirs.

Zirphile

Pourquoi avons-nous tant de plaisir d'être ensemble ?

AIR. Sortez de vos retraites.

Acajou

Le Dieu qui nous enflamme, Ne me donna, je crois, Que la moitié d'une âme, Et l'autre était pour toi ; Toujours chaque partie Cherchait ses premiers noeuds ; Cette âme réunie, Nous rend égaux aux Dieux.

Apercevant Harpagine.

Zirphile

Je le crois comme vous. Ah !

Acajou

Oh Ciel !

Scène 6

Harpagine, Acajou

Harpagine

Arrêtez : comment avez-vous pu sortir ?

Acajou

Ah, Madame ! J'ai vu Zirphile, mais ce n'est pas ma faute : Pourquoi n'avez-vous pas fermé vos jardins d'un mur au lieu d'une palissade ?

Harpagine

Il a raison, je reconnais ma sottise. Suivez-moi.

Acajou

Non, s'il vous plaît, je resterai avec Zirphile.

Harpagine

Je perds, par mon imprudence, le pouvoir que j'avais sur lui : Que ferez-vous avec une petite sotte comme Zirphile ?

AIR. Quelle flamme brûle mon âme ?

Acajou

Lorsqu'on aime, Dès l'instant même, L'esprit naît du sentiment, Dans notre âme, Un trait de flamme Fait briller un jour plus charmant. Elle a tout l'esprit du monde ; elle m'aime.

Harpagine

Vous l'aimez donc aussi ?

Acajou

Ce n'est pas encore ma faute, elle est si belle !

Harpagine

Vous la préférez à moi, qui vous aurais élevé au-dessus de la nature ; tous les mortels auraient fléchi devant vous.

AIR. L'occasion fait le larron.

Acajou

Ces vains honneurs n'offrent rien qu'imposture : Zirphile est tout ; je voudrais en l'aimant, Être ignoré de toute la nature, Et connu d'elle seulement.

Harpagine

Je suffoque de rage.

Acajou

Cela vous fâche ?

Harpagine

Ne craignez rien, mon ami, je fais un généreux effort, vous m'êtes cher, malgré votre ingratitude ; je vais immoler votre repos au vôtre, en vous unissant moi-même à Zirphile, pour faire votre bonheur.

Acajou

Tout de bon.

Harpagine

Oui, je vous le jure ; mais il faut me prouver que vous êtes aimé de Zirphile, sans cela Ninette n'y consentirait pas.

AIR. Bacchus disait.

AIR. Tant de valeur et tant de charmes.

Acajou

Quand mes regards exprimaient ma tendresse, Les siens plus doux qu'expliquaient encore mieux ; En ma faveur Zirphile s'intéresse, J'ai vu son coeur tout entier dans ses yeux. La bouche la plus éloquente Est moins fertile en sentiments ; Mon âme, dans ses yeux charmants, Puise une ivresse qui m'enchante. Zirphile m'aime, vous dis-je, elle me l'a dit : et de plus...

Harpagine

Cela ne suffit pas ; je croirai qu'elle vous aime si vous m'apportez son anneau : je ne puis vous servir qu'à cette condition. Je vais me tenir à l'écart, allez la rejoindre ; dès que vous aurez l'anneau, appelez-moi.

Scène 7

Acajou, Zirphile

Acajou

Zirphile, Zirphile.

Zirphile

Est-elle partie ?

Acajou

Ne craignez plus rien, Harpagine ne s'oppose point à nos désirs.

Zirphile

Est-il possible !

Acajou

Elle veut faire elle-même notre bonheur, si vous y consentez.

Zirphile

Si j'y consens ! En doutez-vous ?

AIR. Le vieux Docteur Blaise.

Acajou

De votre tendresse, Donnez-moi, ma chère Maîtresse, Un gage nouveau.

Zirphile

Quel gage nouveau ?

Acajou

Hélas ! c'est votre anneau.

Zirphile

Que je vous le donne ? Ô Ciel ! Que me dirait ma bonne ? Il fait mon bonheur, Je perdrais l'honneur, Mes attraits ; votre coeur.

Acajou

Quand on s'aime bien, On ne refuse rien ; Que craignez-vous tant ? Je le veux un instant, Aussitôt je vous le rends ; L'Amour en est garant.

Zirphile

Dieux, quel embarras !

Acajou

Vous ne m'aimez, pas.

Zirphile

Mon trouble Redouble ; Que faire, hélas ! Non, non.

Acajou

Point d'excuse : Quoi, Zirphile me le refuse ! Je m'en vais mourir.

Zirphile

Tu me fais frémir ! Attends ; mais.... Quel désir.

Acajou

Quelle crainte extrême Vous alarme quand je vous aime ?

Zirphile

Il m'arrivera Tout ce qu'il pourra : Tu le veux, le voilà.

AIR. À ta mère à présent.

Acajou

Ô Dieux, quelle douceur !

Zirphile

Qu'en allez-vous faire ?

Acajou

Il va combler mon bonheur. Au gré de nos désirs, Nous serons, ma chère, Toujours au sein des plaisirs.

Zirphile

J'oublie, en vous voyant, tous les dangers dont on m'a menacée, si je donnais mon anneau : je ne crains plus que pour vous.

AIR. Le Savetier matineux.

Bis.

Acajou

Sur le sort le plus affreux, Mon âme reste tranquille ; Qu'ai-je à craindre de fâcheux, Je suis aimé de Zirphile ?

Scène 8

Acajou, Harpagine

Acajou

Approchez, Madame ; voilà la preuve et le gage de son amour pour moi.

AIR. De mon pot je vous en réponds.

Harpagine

Puisqu'une autre obtient ton coeur, Ingrat, frémis d'horreur ; Crains tout de ma fureur extrême : Je vais remettre à l'instant même, Au pouvoir de Podagrambo, Zirphile et son anneau. Voyons. Je suis satisfaite. Tremblez malheureux, vous êtes deux victimes dévouées à toute ma colère.

Scène 9

Acajou

AIR. Le bonheur de ma vie.

Acajou

Ô trop funeste sort ! Ma tendresse est trahie ! Viens me donner la mort, Ô barbare ennemie ! Zirphile m'est ravie, Je retombe au néant ; Mon bonheur et ma vie, N'ont duré qu'un instant.

Scène 10

Ninette, Acajou

AIR. J'étais perdue.

Ninette

Oh moment favorable ! C'est l'Amour, Qui le conduit à ma Cour : Eh bonjour, Prince aimable, Que depuis longtemps J'attends : Ici pour vous s'apprête, Un hymen qui va remplir Votre désir : J'ai commandé la fête, Livrez-vous au plaisir. Mais quoi ! Vous ne répondez pas ; L'accueil est sauvage : Je ne vois point Zirphile. J'ai découvert par mon art que vous vous affranchiriez aujourd'hui du pouvoir d'Harpagine, que vous verriez Zirphile, que vous l'aimeriez, qu'elle vous aimerait ; en un mot, que vous vous conviendriez tous deux.

Acajou

Hélas !

Ninette

Quel affreux présage ! Je la cherche en vain des yeux ; Qu'est-elle devenue ? Elle n'est point en ces lieux.

AIR. Du pain, de l'eau, elle vit.

Acajou

Elle est, elle est perdue. La fureur de moi s'empare.

Ninette

Que lui vient-il d'arriver ?

Acajou

Harpagine, la barbare !

Ninette

Hé bien !

Acajou

Vient de l'enlever. Je me trouble, je m'égare.

Ninette

Arrêtez, cher Acajou ; Le bon sens est déjà rare, N'allez pas devenir fou. Je vois la cause de vos malheurs; Zirphile a eu l'imprudence de vous donner l'anneau qui la garantissait de tous les revers ; mais le mal est fait, il s'agit d'y trouver un prompt remède. Attendez, je vais mettre mes lunettes : Ô Dieux ! Podagrambo et Zirphile.

AIR.

Acajou

Ah ! Quel malheur, tout est perdu ! Je meurs ; dépêchez-vous, Madame ; Je crains que l'objet de ma flamme Trop tard me soit rendu.

Ninette

Remettez-vous : par le pouvoir des Fées, sans que votre Maîtresse ait perdu la vie, sa tête est montée dans la Lune.

Acajou

Dans la Lune !

Ninette

Oui, et son corps se promène dans les jardins de Podagrambo.

Acajou

Mais, Madame, vous vous moquez ; mon rival n'est point à plaindre : s'il allait épouser ce qui lui reste.

Ninette

Ne vous alarmez point, il ne peut en approcher qu'il ne soit possesseur de la tête ; il va la chercher dans la Lune : il faut que vous le préveniez.

Acajou

Eh ! Comment voulez-vous que je parvienne à la Lune, moi ?

Ninette

Je vous élèverai d'un coup de baguette au-dessus de la moyenne région ; et comme les têtes d'amoureux ont un rapport intime avec la Lune, cet astre vous attirera aussi par une attraction naturelle.

Acajou

Et pour revenir ?

Ninette

Vous descendrez avec les influences ; que cela ne vous inquiète pas, ne songez qu'à réussir.

Acajou

Quel en est le moyen ?

Ninette

Prenez cette baguette, celui qui la porte ne fait point de fausses démarches; ces lunettes vous éclairciront le jugement, et vous empêcheront d'être reconnu de Podagrambo. Attendez, ne les mettez pas encore; vous seriez trop raisonnable pour arriver à la Lune : suivez-moi.

Acte III

Scène 1

Zirphile

AIR. Je crois Lison.

AIR. Que je regrette mon amant.

AIR. Sans le savoir.

Zirphile

Cher souvenir, Non, je ne puis te bannir, L'Amour allait m'unir Au beau Prince que j'aime ; Tout le bonheur Dont il enivrait mon coeur Passe de même Qu'un songe vain et flatteur. Que je regrette mon amant, Quoiqu'il cause mon infortune ; Pour avoir aimé tendrement. Voilà ma tête dans la Lune. Si chaque fille est dans ce cas, Les têtes sont rares là-bas. Un charme affreux ici m'arrête, Il ne me reste que la tête, Quel arrangement puis-je avoir ; Podagrambo du reste est maître, Et je déteste son pouvoir, Je réponds à ses feux peut-être, Sans le savoir.

Scène 2

Acajou, Zirphile

AIR. Oh Pierre, oh Pierre.

Acajou

À peine est inutile, Et je cours comme un fou, Zirphile, ma Zirphile.

Zirphile

C'est la voix d'Acajou.

Acajou

Zirphile, Zirphile.

Zirphile

Oui, j'entends Acajou.

Acajou

Serai-je toujours assailli de têtes folles, sans trouver celle que je cherche ? Je parcours en vain tous les bosquets de la Lune. Podagrambo m'aura prévenu. Malheureux Acajou !

AIR. Trois Enfants gueux.

Zirphile

Jetez, les yeux sur ce buisson de fleurs.

Acajou

Que vois-je, hélas ! c'est Zirphile elle-même.

Zirphile

C'est Acajou qui vient sécher mes pleurs, Je vois encor le cher amant que j'aime. Par quel hasard êtes-vous aussi dans la Lune ?

Acajou

La Fée Ninette vient de m'y transporter pour vous procurer la liberté.

Zirphile

Eh ! Dites-moi de grâce, pourriez-vous m'apprendre des nouvelles de moi.

Acajou

Comment, des nouvelles de vous ?

AIR. C'est une excuse.

Zirphile

Mon corps est resté seul là-bas, Et j'ai tout lieu de craindre hélas Quelque maligne ruse ; S'il fait par malheur des faux-pas, Ma tête ne le conduit pas, C'est une excuse. Oui.

Acajou

Tranquillisez-vous, il est sous la garde des Fées. Je viens chercher cette tête charmante pour l'y réunir. Mais hâtons-nous de prévenir Podagrambo ; car il a le même dessein.

Zirphile

Arrêtez. Ce Génie .....

AIR. Nous sommes Précepteurs d'amour.

Acajou

Venez, volez entre mes bras. Ne l'appréhendez point ; il ne pourra me reconnaître sous ce déguisement, dès que je mettrai ces lunettes que la bonne Fée m'a données.

Zirphile

Je ne puis, un charme m'arrête, Sans mon anneau l'on ne peut pas Se rendre maître de ma tête.

Acajou

Comment, je n'y pourrai réussir si je n'ai votre anneau ?

Zirphile

Non, et le vilain Génie le possède.

Acajou

Je suis au désespoir.

Zirphile

Le voilà pour comble de malheurs.

Acajou

Cachez-vous un moment dans ce buisson ; l'Amour m'inspire une idée.

Scène 3

Podagrambo, Acajou

Apercevant Acajou.

Podagrambo

Petite, petite, petite, voilà une tête femelle qui me fait voir bien du pays. Petite, petite, rien ne paraît. Enseignez-moi ce que je cherche.

Acajou

Que cherchez-vous ? Vous ne pouvez mieux vous adresser qu'à moi, je suis habitant de ce lieu : c'est ici le magasin des choses perdues, et j'en ai l'intendance.

Podagrambo

Tant mieux, vous pourriez m'être utile.

Acajou

Les animaux, les végétaux, tous les êtres que vous voyez dans la Lune sont des choses évaporées de votre monde, qui prennent ici des formes caractérisées.

Podagrambo

Ah ! Ah !

AIR. Dans le fonds d'une écurie.

Acajou

Ici l'esprit des coquettes, Par l'intérêt animé, En abeille transformé, Vit du tribut des fleurettes, Et du lys au jasmin, Vole et suce son butin. Par exemple : L'esprit étourdi des Petits-Maîtres voltige dans la Lune sous la figure des hannetons et des papillons.

Podagrambo

Eh ! Qu'est-ce que c'est que cette foule d'oiseaux dont ces bosquets sont remplis ?

Vaudeville de la Parodie de Roland.

Acajou

La vertu légère des belles, Ici paraît avec des ailes.

Podagrambo

Quel cas nouveau !

AIR. L'Amour n'est pas un oiseau.

Acajou

Toujours par quelque moyen drôle, Dans la Lune l'honneur s'envole Comme un oiseau. Nous en avons ici de toutes les espèces. On en voit dans ce bocage De petits, faibles encor, Beaucoup même ont pris l'essor Avant d'avoir leur plumage.

Podagrambo

Ce n'est pas tout cela que je cherche : c'est la tête, de ma maîtresse.

Acajou

Les têtes d'amoureux aiment la solitude, vous la trouverez peut-être dans ce bocage.

Podagrambo

Grand merci, je vais y tendre mon trébuchet.

Acajou

Ah ! Ah, ah, vous voulez prendre les filles au trébuchet ; ce sont elles qui nous y prennent. Laissez-moi faire, je l'attraperai moi. Il y a cinquante ans que je fais la chasse à ces oiseaux.

Podagrambo

Eh ! Comment pourrez-vous attraper la tête légère d'une jeune fille de quinze ans ? Vous êtes si vieux.

AIR.

Acajou

L'innocence est craintive, Et les jeunes tendron, Sont sur la défensive, À l'aspect des garçons Galants, Trop pétulants, Vous manquez leur défaite, Par trop d'ardeur On leur Fait peur ; Mais un vieillard Gaillard A l'art D'attraper une fillette. C'est à cause de cela que j'y réussirai. Et cela sans courir.

Podagrambo

De quelle manière ?

Acajou

On se sert d'appeaux, on attire la tête d'une jeune fille par la curiosité, la louange, la médisance et les contes frivoles ; vous allez voir : Comment se nomme votre Maîtresse ?

Podagrambo

Zirphile.

AIR. Ah! vraiment je m'y connais bien.

Acajou

Venez, adorable Zirphile, Venez embellir cet asile, Par l'éclat de vos yeux vainqueurs, Vous allez enflammer nos coeurs.

Podagrambo

Oh ! Oh, la voilà, vous avez raison ; je vais la prendre pendant que vous l'amuserez.

Acajou

Non, je la prendrai mieux que vous, parce que j'ai plus d'expérience ; et vous l'amuserez mieux que moi, parce que je m'aperçois que vous avez plus d'esprit.

Podagrambo

Cela n'est pas étonnant, je suis un Génie.

Acajou

Je vais donc.....

AIR. Voyelles anciennes.

Il s'endort.

Podagrambo

Il était une fois un Roi, Et puis il était une Reine ; La Reine un jour disait au Roi, Et le Roi disait à la Reine ; La Reine un jour disait au Roi, Et le Roi disait à la Reine. Attendez, attendez ; ah, ah, ah, avec toute votre expérience, vous ne savez pas que l'on ne peut avoir la tête de ma Maîtresse sans cet anneau ; tenez le voilà, prenez-la subtilement pendant que je vais faire un conte. Je vais m'asseoir pour réciter plus à mon aise.

Scène 4

Harpagine, Podagrambo

Harpagine

Je crains que le Génie ne fasse quelque nouvelle étourderie : Suivons-le dans son entreprise.

Podagrambo

La Reine un jour disait au Roi, Et le Roi disait à la Reine.

Harpagine

Comment il dort : que faites-vous donc là, Seigneur ?

Podagrambo

Paix, chut, je fais un conte pour endormir la tête de Zirphile.

Harpagine

Qu'est-ce que cela veut dire ?

Podagrambo

Point de bruit, on va la prendre tout doucement pendue je l'amuse ; je viens de donner l'anneau à un habitant de la Lune qui fait son métier d'attraper des têtes. Ah ! Ah, ah.

Harpagine

Qu'avez-vous fait ? Tout est perdu.

Scène 5

Ninette, Acajou, Zirphile

Ils s'abîment.

Ninette

Venez tendres amants, venez triompher de leurs complots ; et vous perfides disparaissez, que leur union fasse votre supplice : Le sot Génie a donné lui-même à son rival l'anneau qui assure pour jamais leur bonheur, et détruit votre puissance ; vous êtes tous deux les victimes de votre propre malice : Les sots et les méchants n'ont point de plus grands ennemis qu'eux-mêmes.

AIR. Ainsi qu'une Hirondelle.

Acajou

D'un sort digne d'envie, Les Dieux me font jouir.

Zirphile

Aux Dieux je dois la vie ; À toi tout mon plaisir. Oui, je dois moins encore Aux Dieux qu'à mon amant ; C'est lui qui fait éclore En moi le sentiment.

Ninette

Les Nains, mes sujets, ont préparé une mascarade : Je vais les transporter ici d'un coup de baguette avec tout mon Palais.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.