Acte I
Scène 1
Podagrambo, Harpagine
Air. N'aurais-je jamais un amant ?
Podagrambo
Charmante sorcière aux doux yeux, Je brûle d'être votre époux ; Quand pourrons-nous Malgré les jaloux, Terminer l'alliance. Ce lien désirable ; Car je viens de me faire aimer D'un jeune homme adorable.
Harpagine
J'attends ce moment comme vous, Avec impatience.
Podagrambo
Vous m'aimez donc, Madame Harpagine ?
Harpagine
Point du tout, Monsieur Podagrambro, les Grands ne se marient que pour unir leur puissance.
Podagrambo
Vous avez raison je ne vous aime pas non plus moi, cela n'y fait rien, je vous épouserai.
AIR. Vous voulez me faire chanter.
Harpagine
Pour moi je suis prête à former Ce lien désirable ; Car je viens de me faire aimer D'un jeune homme adorable.
Podagrambo
Fort bien, c'est par nécessité Qu'Harpagine m'épouse ; C'est trop d'honneur en vérité.
AIR. Il faut suivre la mode.
Harpagine
Oh, point d'humeur jalouse. À votre mérite, à vos attraits ; Si mon coeur est inaccessible, Si, malgré mes puissants attraits ; Je n'ai pu vous rendre sensible, Dois-je donc rester sans emploi ? Non, le célibat m'incommode, Un autre m'aime, épousez-moi ; Il faut suivre la mode. Avez-vous oublié que les Fées nos ennemies ont prononcé, que nous ne pourrions nous unir à moins que nous ne nous fissions aimer de quelqu'un ?
AIR. Et mon petit coeur de quinze ans.
Podagrambo
J'entre dans vos desseins prudents. Et vous m'aurez dans peu de temps ; Car enfin j'ai tout lieu de croire, Que j'aurai bientôt la victoire Sur un petit coeur de quinze ans.
Harpagine
Tout de bon ?
Podagrambo
Aparemment, j'ai honoré Zirphile de mon choix.
Harpagine
À merveille, je suis persuadée qu'elle aura du goût pour vous, elle est d'une bêtise si grande !
Podagrambo
Passons les compliments.
Harpagine
Mais vous aurez peine à tromper la vigilance de la Fée Ninette, sa protectrice.
Podagrambo
Prr... ne petite folle de trois pieds et demi, qui ne raisonne que quand elle met des lunettes, prétend-elle contrecarrer un Génie de ma sorte ? Car je suis un grand Génie moi, je vais me montrer à sa cour : dès que Zirphile me verra sous les habits d'un petit-maître, crac, son coeur est à moi : Je vous souhaite un pareil succès.
AIR. Le masque tombe.
Harpagine
L'amour éclos avec l'adolescence, Cher Acajou, tes plaisirs vont germer ; Mes soins, mon sexe, et le besoin d'aimer, Ont sur ton coeur étendu ma puissance. Le mien est sûr : depuis que j'ai enlevé Acajou au berceau, dix-sept ans se sont écoulés sans qu'il ait vu d'autres femmes que moi.
Podagrambo
Mais ne craignez-vous pas que votre Acajou ne se forme l'idée de quelque objet femelle dont la comparaison...
Harpagine
Quand même il en verrait à présent de plus aimable que moi, je serais toujours préférée, l'éducation ridicule que je lui donne, ne peut que lui inspirer un faux goût qui me rassure.
Podagrambo
Comment vous y prenez-vous ?
Harpagine
Un avocat lui montre à chanter, un médecin à faire des armes, un abbé à jouer de la vielle, à minauder et à découper, un géomètre à faire des vers.
Podagrambo
À faire des vers ?
Harpagine
Oui, c'est un ridicule de plus. Enfin il est au point de préférer l'enluminure et le vernis de Martin, au coloris de Rubens ; et le Comédies modernes, à celles de Molière.
Podagrambo
Diable ! Mais, mais, vous n'y pensez pas, il y a là de quoi faire un jeune homme accompli.
Harpagine
Aussi l'est-il. Le voilà, jugez-en.
Scène 2
Harpagine, Podagrambo, Acajou
AIR. Confiteor.
Harpagine
Quel objet offre plus d'attraits ! À bien choisir je suis habile.
Podagrambo
Il a la grâce, il a les attraits De la jeune et tendre Zirphile ; Mais Zirphile est, dans sa façon, Plus parfaite que ce garçon.
Acajou
Qu'est-ce que c'est que Zirphile ?
Bas au Génie.
Harpagine
Rien, rien. À quoi bon parler de Zirphile ?
Podagrambo
Comment rien, rien, diable ! Mon choix vaut bien le votre : Zirphile est la plus jolie Princesse de l'univers.
Harpagine
Quelle imprudence !
Podagrambo
Il est aisé de vous en éclaircir, ses jardins sont voisins des vôtres.
Harpagine
Le butor.
AIR. Silvie, j'ai vu vos beaux yeux.
Acajou
Zirphile, Zirphile, Je voudrais la voir Dans cet asile, Comblez mon espoir ; Je passe des moments fâcheux, L'ennui s'efface lorsque l'on est deux.
Podagrambo
Oui-dà !
Harpagine
Et ne suis-je pas avec vous ? Cette Zirphile dont il parle, est laide en comparaison de moi.
Acajou
Oh ! Tant mieux, vous êtes si belle, si belle, que je suis sur que la laideur de Zirphile me plaira.
Podagrambo
Ah ! Ah, ah, elle est adorée ; ah, ah, ah!
Harpagine
Ah, ah, ah, riez, vous êtes le plus sot Génie.
Podagrambo
Là, là, tout doux, point d'invectives, ma future moitié, il semble que nous ayons déjà six mois de mariage.
Harpagine
Si vous continuez vos balourdises, nous avons tout l'air de rester comme nous sommes.
Podagrambo
Parbleu, ce sera plus votre faute que la mienne, et je crois que Zirphile...
À Acajou.
Harpagine
Encore ! Suivez-moi, Seigneur Podagrambo : Mon fils, j'aperçois Monsieur Mortifer votre maître d'armes ; cultivez vos talents, c'est le moyen de plaire.
Acajou
Obéissons donc à la Fée pour plaire à Zirphile, si je puis la voir.
Scène 3
Monsieur Mortifer, Acajou
Monsieur Mortifer
Monsieur, recipe un fleuret, soyez attentif, vous pouvez vous vanter d'avoir pour maître d'armes le célèbre Mortifer, Docteur en Médecine, Medicus fum et Doctor ; je veux morbleu qu'avant six mois vous soyez en état de disséquer un homme à la pointe de l'épée.
Acajou
Mais, Monsieur le Docteur, il me semble que la profession de Maître en fait d'armes ne sympathise guère avec la médecine.
AIR. du Cocq de Village.
Monsieur Mortifer
Maître d'armes et Médecin, Ont entre-eux peu de différence, Tous deux possèdent la science De détruire le genre humain. C'est ce qui vous trompe, Monsieur. J'écoutais de là son caquet. L'un tue son homme tout aussi bien que l'autre, avec la tierce et la quarte ; comptez là-dessus.
Acajou
Je m'étais figuré que là Médecine était l'art de guérir.
Monsieur Mortifer
Vous avez raison.
Air. À sa voisine.
Acajou
Un tel principe vous dément.
Monsieur Mortifer
Nous savons radicalement Guérir la maladie, Et le malade simplement, En perd la vie.
Acajou
Rien n'est tel que de tuer le malade pour le guérir de tous ses maux.
Monsieur Mortifer
Sans doute, sublata causa tollitur effectus ; mais il est temps de prendre votre leçon, apprenez que toute la science des armes consiste dans le systole et diastole du poignet, voilà le préservatif de la tierce, voilà le préservatif de la quarte ; c'est, par la circulation du fer que l'on repousse toutes les attaques. Allons, mettez-vous en garde. Bon, le salut. Faites-moi une pulsation à l'épée de tierce, de terge, et tirez-moi de quarte. Aye, aye, aye, comme vous y allez, arrêtez donc, s'il vous plaît.
AIR. Ô reguingué, ô lon lan la.
Acajou
Ne pouvez-vous donc me parer ?
Monsieur Mortifer
Non, je ne sais que démontrer ; Ce n'est pas à moi d'opérer, Ma main en serait avilie ; C'est le fait de la chirurgie. Quand il s'agit.... Ah ! De tirer du sang j'ai un Frater excellent anatomiste, qui me sert de second et de prévôt.
Acajou
Allez, Monsieur Mortifer, ne vous mêlez que de tuer vos malades.
Monsieur Mortifer
Corbleu, ne tombez jamais sous mon ordonnance, je vous ferais voir ce que c'est qu'un maître d'armes enté sur un médecin.
Scène 4
Monsieur Métromane, Acajou
Monsieur Métromane
Un, deux, trois, quatre, cinq, six.
Acajou
Ah ! Voilà Monsieur Métromane le Géomètre, autre original.
Monsieur Métromane
Qu'avez-vous donc Seigneur, quelle sombre tristesse...
Acajou
Monsieur, vous me donnerez leçon une autre fois, je n'ai pas l'esprit libre ; et de plus, je ne vois pas qu'il soit nécessaire qu'un jeune homme de ma sorte sache faire des vers.
Monsieur Métromane
Un Seigneur tel que vous doit n'ignorer de rien.
Acajou
Ah ! Quel homme ennuyeux.
Monsieur Métromane
Prince, écoute-moi bien, Je vous l'ai déjà dit : l'auguste Poésie Est asservie aux lois de la Géométrie ; Tout Versificateur doit savoir à propos, Toiser une pensée et combiner des mots. Que toujours le bon sens, esclave de la rime ; En forme le problème, expose une maxime, Les vers de Tragédie, au milieu partagés, Portant six pieds de long, de niveau sont rangés, Et tout Poète exact sur les mêmes modèles, Resserre son génie entre deux parallèles ; Je vous ai démontré l'art de construire un vers, Apprenez maintenant ses usages divers. Seigneur.
AIR. Ah! vraiment je m'y connais bien.
Acajou
Seigneur, votre art m'est inutile.
Monsieur Métromane
Commençons par la plus facile, Une leçon vous apprendra À fabriquer un Opéra. Pour devenir Auteur lyrique, Il faut sur un plan symétrique, Par un calcul géométrique, Échafauder soixante mots, Vides de sens, forts de musique, Tels sont les Opéras nouveaux.
Acajou
Eh ! Monsieur, je n'ai point envie de faire d'Opéra.
Monsieur Métromane
Du moins de déclamer, apprenez la méthode ; C'est un talent, Seigneur, qui devient à la mode, Dans cet art mécanique on aime à s'exercer; Écoutez mes leçons, je vais vous y dresser.
Acajou
Le plus court est de le laisser dire, continuez donc, puisqu'il faut en passer par-là.
Monsieur Métromane
Pour faire des Héros une illustre peinture, N'allez pas sottement imiter la nature ; À voir avec quel art on nous rend leurs transports ; Sans doute ces héros n'étaient que des ressorts. Sachez qu'un Prince Grec, ou qu'un Bourgeois de Rome, Parlait au temps jadis autrement qu'un autre homme. Ces Pyrrhus, ces Brutus en perruque, en chapeau, En corsets de baleine, et couverts d'oripeau, Maigre le sens commun guidés par la mesure, D'un son harmonieux, cadençaient la censure. Le moindre confident, sur pareil ton monté, Avait, comme son maître, un langage noté ; Tous parlaient en chantant, et leur voix compassée Ne s'ajustait qu'au geste, et non à la pensée ; Chaque Acteur, pour les peindre et s'exprimer comme eux, Dit des vers ampoulés qui tombent deux à deux. Examinez mon jeu, c'est ainsi que j'avance ; Je prends une attitude, et, fort bien je commence. Ma voix en même-temps s'élève par éclats, Je balance le corps, et j'agite les bras, Tantôt avec ardeur, je dis à ma maîtresse : Pourquoi me fuyez-vous, adorable Princesse ! Aux tourments que j'endure ayez quelques égards ; Cruelle, je mourrai privé de vos regards. Hélas ! de cet hélas, distingués l'intervalle, Tantôt de mes deux bras décrivant un ovale, Du ton sacré des Rois, j'en impose aux humains, Alors embarrasse de mes pieds, de mes mains, Des yeux et de la voix, à peine ai-je l'usage ; Je frémis, je palis sans changer de visage, Sur mon flanc agité je porte un bras tremblant Et je m'évanouis sur mon cher confident. Actrices, qui briguez les honneurs de la Scène Que dès le premier vers la fureur vous entraîne, Étendez votre bras pour mieux le faire voir : Grimacez avec art, étalez le mouchoir, Criez à tout propos, criez à perdre haleine : Que l'on croie en un mot voir hurler Melpomène ; Par ce goût général que chacun soit conduit, On ne doit déclamer que pour faire du bruit, Taratantalera ; mais quel démon m'inspire ? Quels gouffres sont ouverts ? Taratantalerire. Ah ! Princesse ! Ah ! Seigneur ! Je deviens furieux ; C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux.
Scène 5
Acajou, Harpagine, Monsieur Stentor, Trio, Huissier, Procureur, Avocat À Acajou, Avocat
Acajou
À La fin m'en voilà débarrassé, cherchons maintenant.
Harpagine
Arrêtez mon poulet ; voilà Monsieur Stentor l'Avocat, qui vient vous donner votre leçon de Musique.
Acajou
Oh ! Madame, j'ai un si grand mal de tête.
Monsieur Stentor
Nous ne ferons que mettre à exécution devant vous, un morceau de Musique que j'ai dressé en faveur de Madame, et je produis à cet effet Monsieur Glapisant, Huissier-Audiencier, et Maître Fausset, Procureur, qui ont l'honneur de comparoir devant vous. Allons, Messieurs.
Trio
Chantons, chantons, que notre voix éclate, Chantons l'amante d'Acajou.
Huissier
L'Amour, ce petit fou, Dans ses yeux fait joujou, Comme un furet dans son trou.
Trio
Chantons, chantons, que notre voix éclate, Chantons l'amante d'Acajou.
Procureur
Elle est plus tendre qu'une chatte, Qui soupire après son matou. Miaou.
Trio
Chantons, chantons, que notre voix éclate, Chantons l'amante d'Acajou.
Harpagine
Fort bien, Messieurs.
Avocat À Acajou
Quel jugement rendez-vous sur cette pièce ?
Acajou
Monsieur, connaissez-vous une jolie Princesse appelée Zirphile ?
Avocat
Non, Monsieur.
Acajou
Hé bien, vous m'ennuyez, laissez-moi.
Harpagine
Retirez-vous.
Scène 6
Harpagine, Acajou
AIR. Je suis un bon soldat ti ta ta.
AIR. Quand le péril.
Harpagine
Mon petit Acajou, Mon bijou, D'où provient ta tristesse ? Ne puis-je pas remplir Ton loisir Par ma vive tendresse ? Est-il chose si difficile Dont mon pouvoir ne vienne à bout.
Acajou
Hélas ! puisque vous pouvez tout Faites-moi voir Zirphile.
AIR. Oh ! Ricandaine.
Harpagine
Pour être libre, mon mignon, Oh ! ricandaine ricandon, Dépêchez-vous donc de m'aimer, C'est moi qui dois vous enflammer, Ricandaine. Vous ne vous repentirez pas De soupirer pour mes appas ; Car je vous amuserai, Oh ricandaine ; Et je vous suffirai, Oh ricandé. Toujours Zirphile ? Hois ! Vous la verrez si vous m'aimez bien la Fée Ninette la garde à vue, et le destin ne vous permet pas de sortir de l'enceinte de ce Palais, que vous n'ayez ressenti de l'amour. Sans adieu, mon ami, je vais faire un petit tour du monde, pour voir ce qui s'y passe ; je ne serai qu'un instant.
Scène 7
Acajou
AIR. Je ne sais ce qu'il me veut dire !
Acajou
Sur moi le doux nom de Zirphile, A produit des effets puissants ; Rêvons dans un lieu plus tranquille Au trouble imprévu que je sens ; Je ne sais ce qu'il me veut dire, Et malgré moi mon coeur soupire.
Acte II
Scène 1
Ninette, Zirphile
AIR. Songez à vous défendre.
Ninette
Songez, songez à vous ma fille, Tout amant n'est qu'un enjôleur. ; Dès qu'une fois on perd son coeur, Tout s'enfuit de fil en aiguille. Songez, songez à vous ma fille, Tout amant n'est qu'un enjôleur., Tout amant n'est qu'un enjôleur.
Zirphile
Des amants, un coeur, je ne sais pas ce que vous voulez dire, ma bonne Ninette.
Ninette
Quelle innocente ! Est-il possible que vous soyez toujours si stupide au milieu d'une cour comme la mienne, qui est le centre de la politesse, des belles façons, du goût, de l'esprit et des plaisirs ? Nous ne ferons donc rien de vous, tous les soins que je prends pour vous instruire sont donc inutiles ?
Zirphile
Dame, apparemment que vous ne vous y prenez pas bien ; tous les Messieurs de votre Cour disent qu'ils m'instruiront mieux que vous, et vous ne voulez pas aussi ; vous me suivez partout, et vous avez peur que je ne m'écarte un moment de ces lieux.
AIR. Ah ! le charmant Berger que j'aime.
Ninette
Il faut que je vous accompagne Sur tous vos pas, je veux voir clair ; L'honneur, comme un vin de Champagne, Zest, s'échappe dès qu'il prend l'air.
Zirphile
L'honneur, qu'est-ce que c'est ? Vous me parlez toujours de ce que je n'entends pas.
Ninette
L'honneur est ce qu'on a de plus cher : par exemple, qu'est-ce que vous aimez mieux dans le monde ?
Zirphile
Eh.... Mais, c'est le petit serin que vous m'avez donné, quoiqu'il soit un peu farouche.
Ninette
Eh bien, imaginez-vous que tous les Messieurs ne vous font politesse que pour voler votre petit serin.
Zirphile
Oui-dà ! Oh, ils n'ont qu'à s'y jouer, je suis bien aise de savoir cela.
AIR. Depuis longtemps charmante brune.
Ninette
L'honneur est un oiseau sauvage, Qui se déplaît dans son séjour, Dès qu'il trouve un jour à sa cage, Hélas on le perd sans retour ; Car, dans les griffes de l'amour, Il tombe en sortant d'esclavage : Ce fripon au guet nuit et jour, L'étrangle, et s'enfuit à son tour.
Zirphile
Quoi ! L'on étranglerait mon serin ; oh ! Je vous assure que j'y prendrai bien garde.
Ninette
C'est à vous-même qu'il faut prendre garde, ma fille.
Zirphile
Pourquoi donc ?
AIR. Non, je ne serai pas.
AIR. On voit dès le deuxième.
Ninette
Craignez des Officiers le séduisant langage, Craignez les gens de robe encor bien davantage, Ce sont en tapinois, malgré leur air bénin, Vrais renards affamés de l'honneur féminin. Avec beaucoup d'adresse, Le galant à rabat, Cache sous sa tendresse, Sa volonté traîtresse, Auprès de sa maîtresse, Figurez-vous un chat. Un chat avec finesse, Tout doucement caresse, Mais sitôt qu'on le flatte, Il saisit cet instant, Et sa griffe aussitôt s'étend, Paf, c'est le coup de patte. C'est que l'on ne cherche que l'occasion de vous faire quelque malice, à cause de votre simplicité ; défiez-vous de tout le monde. Fuyez surtout les jolis Abbés de cour. Vous ne m'écoutez pas ?
Zirphile
Pardonnez-moi ma bonne.
Ninette
Qu'ai-je dit ?
Zirphile
Mon serin, des fripons, un Abbé qui fait le chat, et puis ... Oh ! Dame, je ne sais plus.
AIR. La jeune Abbesse de ce lieu.
AIR. Baise-moi donc, me disait Blaise.
Ninette
Par l'effet de ce talisman, Dont la puissance est infinie, Une fille peut aisément Commander au plus grand génie, Cet anneau la rend égale aux Rois, Tout l'Univers est sous ses Lois. Pour conserver votre avantage, Gardez toujours un si précieux gage, Me le promettez-vous ? Je vois bien que je perds mon temps, ma chère Zirphile, pour vous garantir de tout accident ; il vous suffira de garder soigneusement l'anneau constellé que vous avez au doigt.
Zirphile
Oh ! Oui ! Mais si quelque fripon me l'ôte, Dame il faudra s'en prendre à lui ; Car ce ne sera pas ma faute.
Ninette
On ne pourra point vous l'ôter sans votre consentement ; mais vous êtes menacée de le donner vous-même à quelqu'un que vous aimerez : si cela arrivait, la méchante Fée Harpagine s'emparerait de vous et nous ne pourrions peut-être plus vous unir au joli Prince que nous vous destinons.
Zirphile
Oh ! N'ayez aucune crainte.
Ninette
J'aperçois Podagrambo ; c'est un sot génie qui a le privilège d'être ennuyeux, nous ne pouvons l'éviter.
Scène 2
Podagrambo, Ninette, Zirphile
À Zirphile.
AIR. N'avez-vous pas vu l'horloge.
À Ninette.
Podagrambo
Commençons par son éloge, J'ai mon Compliment tout prêt : Belle en vos yeux l'amour loge. Et sa flèche est en arrêt. N'avez-vous pas vu l'horloge, Savez-vous quelle heure l'heure il est ? Bonjour, la petite Fée. Serviteur, ma belle Reine. Je ne m'en suis pas mal tiré. Croiriez-vous bien, Madame, que je me suis pris de goût pour elle, c'est en honneur.
Ninette
C'est un hommage bien flatteur pour Zirphile ! Le fat !
Podagrambo
Oui, mon adorable.
Ninette
Ne lui répondez rien.
AIR. Réveillez-vous belle endormie.
Podagrambo
De mon esprit le feu rapide Ne prend point sur le sentiment. Votre silence m'est perfide, Car je vous aime étonnement. Vous ne dites mot ? Doutez-vous du propos que je tiens ? Permettez...
Zirphile
Laissez-moi là.
Ninette
Doucement, Seigneur, plus de retenue, vous la fâcheriez.
AIR. Mon bonheur allait faire naufrage.
Podagrambo
En amour quand mon bonheur m'appelle, À l'instant je cours le grand galop ; On obtient mieux son pardon d'une belle, Quand on n'est pas assez sage avec elle, Que quand on l'est trop. À d'autres !
Ninette
Songez que c'est une fille que j'ai élevée.
Podagrambo
Eh ! Mais vous l'avez élevée très mal, très mal, elle est plus farouche qu'une bourgeoise ; cela est pitoyable ! Je veux en faire quelque chose, moi ; venez maman.
Zirphile
Voulez-vous bien finir ?
AIR de la Chercheuse d'Esprit : À présent je ne dois plus feindre.
Ninette
Lorsqu'une trop vive lumière, Frappé à l'imprévu la paupière, On ne distingue aucun objet ; Devant vous Zirphile interdite, Vient d'éprouver le même effet. Par l'éclat de votre mérite. Donnez-vous patience, Seigneur. Laissez-lui le temps de revenir à elle-même, et donnez-moi le bras jusqu'à mon appartement.
Podagrambo
Soit. Sans adieu, petite cruelle.
Scène 3
Zirphile, Acajou
Zirphile
Ma bonne a bien fait de l'emmener ; il augmentait mon ennui.
AIR. Pour voir un peu comment ça fra.
Acajou
Hélas !
Zirphile
Mon coeur est tout ému, J'entends une voix qui soupire.
Acajou
Hélas !
AIR. Oh ! oh ! ah, ah.
Zirphile
Par un charme inconnu, Elle me trouble, elle m'attire ; Répondons-lui sur ce ton-là, Pour voir un peu comment ça fra. Hélas !... Ciel je découvre À travers ce taillis.... La palissade s'ouvre, Tous mes sens sont surpris.
Acajou
Oh, oh.
ENSEMBLE.
Zirphile
Ah, ah.
Acajou
Ah l'aimable objet que voilà.
Zirphile
Le beau jeune homme que voilà.
AIR. Je sens un certain je ne sais quoi.
Acajou
Abordons-là.
Zirphile
Monsieur.
Acajou
Je !
Zirphile
Oui.
Acajou
Je ne puis lui rien dire !
Zirphile
Le coeur me bat.
Acajou
Ciel ! Parlons lui ; Qu'elle a sur moi d'empire.
Zirphile
En le voyant mon ennui cesse, Quel changement se fait en moi ; Je sens un certain je ne sais qu'est-ce.
Acajou
Je sens un certain je ne sais quoi.
Zirphile
Qui êtes-vous, beau garçon ?
Acajou
Je m'appelle Acajou, et vous ?
Zirphile
Zirphile.
Acajou
Zirphile ! Quoi vous êtes cette Zirphile ?... Que je sens de plaisir à vous voir !
Zirphile
Eh moi.... Oh je suis si aise que.... que je ne saurais lui répondre.
AIR. Comme voilà qu'est fait.
Bis.
Acajou
Ces fleurs qui parent la nature, Pâlissent près de cet objet : Le Ciel dont la lumière est pure, M'offre un spectacle moins parfait ; Mon âme vole et l'environne, Par l'effet d'un pouvoir secret. Quel teint ! Quelle bouche mignonne ! Quels yeux ! Mais quel nouvel attrait ! Comme vlà qu'est fait. Quelle est charmante !
Zirphile
Vous me trouvez donc belle ?
Acajou
Ah ! Rien n'est si beau dans l'Univers, j'en crois plus mon coeur, que les discours d'Harpagine.
Zirphile
Seriez-vous le joli Prince que l'on dit qu'elle tient renfermé, vous ne retournerez plus chez elle, n'est-ce pas ?
Acajou
Je veux toujours rester avec vous, si vous me le permettez.
Zirphile
Oh, oui ! Qu'il est beau ! Écoutez : de crainte que cette vilaine Fée ne vous renferme encore, je vous cacherai quelque part, et je vous nourrirai, sans qu'on le sache, de bonbons et de confitures.
Acajou
C'est bien dit.
Zirphile
La Fée Ninette m'a dit, de me défier de tous les Messieurs, parce qu'ils veulent me faire des malices, mais sûrement vous êtes excepté ; car je sens bien que vous ne pouvez me faire que du plaisir.
Acajou
Du plaisir !
Zirphile
Elle m'a dit encore, que l'on ne me fait des politesses, que pour voler mon serin ; mais je ne m'en soucie plus ; si vous le voulez, je vous le donnerai.
Acajou
Plus je l'entends, et plus mon coeur...
Zirphile
Comment vous êtes-vous échappé du Palais de la méchante Harpagine ?
Acajou
Je n'en pouvais sortir que je n'eusse senti de l'amour, je vous ai vu à travers ces feuillages, un trait de flamme m'a pénétré ; la palissade s'est ouverte d'elle-même ; c'est à vous que je dois ma liberté ; le trouble qui m'agite est sans doute de l'amour.
Zirphile
Je sens donc aussi de l'amour, moi ?
Acajou
Quoi, vous m'aimez !
Zirphile
Si le désordre de nos sens s'appelle de l'amour, oui, Acajou, je vous aime, je vous aime, et puis encore.
AIR. Ah ! mon mal ne vient que d'aimer.
Acajou
Incessamment je soupirais, Après un bien que j'ignorais; Je trouve enfin cette félicité que mon coeur m'annonçait sans le connaître.
AIR. Dans votre joli corbillon qui met-on.
Zirphile
J'avais de même du souci, Sans en savoir la cause, Hélas ! Il me manquait aussi Comme à vous quelque chose. Il faudra toujours être ensemble, Pour nous amuser tous les deux, Nous jouerons à de petits jeux, Oui, c'est bien dit, que vous en semble ?
Acajou
Je veux ma chère, Ce qui peut vous plaire.
Zirphile
Sur ce vert gazon, Il faut jouer au corbillon, Qui met-on. Donnez-moi la main.
AIR. Voyez-vous.
Acajou
Je voudrais sur ces jolis doigts, Prendre un baiser, ma mie.
Zirphile
Prenez-en deux, prenez-en trois, Contentez votre envie. Voyez-vous.
Acajou
Rien n'est si doux, Je crois, dans la vie. Que mon âme est ravie.
Zirphile
Quelle nouvelle émotion développe mes sentiments, une foule d'idées se présente à mon esprit, je ne suis plus la même.
Acajou
Ma chère Zirphile.
AIR. Est-il de plus douces odeurs.
Zirphile
Mon coeur s'anime à tes accents, Un Dieu s'en rend le Maître ; Quel chaos offusquait mes sens Avant de te connaître : Le jour, n'avait point luit pour moi, C'est toi qui me fais naître.
AIR. À l'ombre de ce verd boccage.
Acajou
Je sens aussi.... je sens en moi, Ah ! Je prends un nouvel être. Quelle volupté fait éclore Dans mon coeur un ardent désir ! Un autre lui succède encore, Et m'annonce un nouveau plaisir ; Qu'un doux baiser, ah ! je t'adore, J'ai senti nos âmes s'unir ; Viens, redouble, que l'on ignore, Qui de nous deux pousse un soupir.
Scène 4
Podagrambo
Podagrambo
Que vois-je ! Acajou et Zirphile ; courons avertir Harpagine.
Scène 5
Zirphile, Acajou
Zirphile
Mon cher Acajou, croyez-vous que nous puissions nous aimer encore davantage ?
Acajou
Cela pourrait bien être ; chaque moment augmente mon amour et mes désirs.
Zirphile
Pourquoi avons-nous tant de plaisir d'être ensemble ?
AIR. Sortez de vos retraites.
Acajou
Le Dieu qui nous enflamme, Ne me donna, je crois, Que la moitié d'une âme, Et l'autre était pour toi ; Toujours chaque partie Cherchait ses premiers noeuds ; Cette âme réunie, Nous rend égaux aux Dieux.
Apercevant Harpagine.
Zirphile
Je le crois comme vous. Ah !
Acajou
Oh Ciel !
Scène 6
Harpagine, Acajou
Harpagine
Arrêtez : comment avez-vous pu sortir ?
Acajou
Ah, Madame ! J'ai vu Zirphile, mais ce n'est pas ma faute : Pourquoi n'avez-vous pas fermé vos jardins d'un mur au lieu d'une palissade ?
Harpagine
Il a raison, je reconnais ma sottise. Suivez-moi.
Acajou
Non, s'il vous plaît, je resterai avec Zirphile.
Harpagine
Je perds, par mon imprudence, le pouvoir que j'avais sur lui : Que ferez-vous avec une petite sotte comme Zirphile ?
AIR. Quelle flamme brûle mon âme ?
Acajou
Lorsqu'on aime, Dès l'instant même, L'esprit naît du sentiment, Dans notre âme, Un trait de flamme Fait briller un jour plus charmant. Elle a tout l'esprit du monde ; elle m'aime.
Harpagine
Vous l'aimez donc aussi ?
Acajou
Ce n'est pas encore ma faute, elle est si belle !
Harpagine
Vous la préférez à moi, qui vous aurais élevé au-dessus de la nature ; tous les mortels auraient fléchi devant vous.
AIR. L'occasion fait le larron.
Acajou
Ces vains honneurs n'offrent rien qu'imposture : Zirphile est tout ; je voudrais en l'aimant, Être ignoré de toute la nature, Et connu d'elle seulement.
Harpagine
Je suffoque de rage.
Acajou
Cela vous fâche ?
Harpagine
Ne craignez rien, mon ami, je fais un généreux effort, vous m'êtes cher, malgré votre ingratitude ; je vais immoler votre repos au vôtre, en vous unissant moi-même à Zirphile, pour faire votre bonheur.
Acajou
Tout de bon.
Harpagine
Oui, je vous le jure ; mais il faut me prouver que vous êtes aimé de Zirphile, sans cela Ninette n'y consentirait pas.
AIR. Bacchus disait.
AIR. Tant de valeur et tant de charmes.
Acajou
Quand mes regards exprimaient ma tendresse, Les siens plus doux qu'expliquaient encore mieux ; En ma faveur Zirphile s'intéresse, J'ai vu son coeur tout entier dans ses yeux. La bouche la plus éloquente Est moins fertile en sentiments ; Mon âme, dans ses yeux charmants, Puise une ivresse qui m'enchante. Zirphile m'aime, vous dis-je, elle me l'a dit : et de plus...
Harpagine
Cela ne suffit pas ; je croirai qu'elle vous aime si vous m'apportez son anneau : je ne puis vous servir qu'à cette condition. Je vais me tenir à l'écart, allez la rejoindre ; dès que vous aurez l'anneau, appelez-moi.
Scène 7
Acajou, Zirphile
Acajou
Zirphile, Zirphile.
Zirphile
Est-elle partie ?
Acajou
Ne craignez plus rien, Harpagine ne s'oppose point à nos désirs.
Zirphile
Est-il possible !
Acajou
Elle veut faire elle-même notre bonheur, si vous y consentez.
Zirphile
Si j'y consens ! En doutez-vous ?
AIR. Le vieux Docteur Blaise.
Acajou
De votre tendresse, Donnez-moi, ma chère Maîtresse, Un gage nouveau.
Zirphile
Quel gage nouveau ?
Acajou
Hélas ! c'est votre anneau.
Zirphile
Que je vous le donne ? Ô Ciel ! Que me dirait ma bonne ? Il fait mon bonheur, Je perdrais l'honneur, Mes attraits ; votre coeur.
Acajou
Quand on s'aime bien, On ne refuse rien ; Que craignez-vous tant ? Je le veux un instant, Aussitôt je vous le rends ; L'Amour en est garant.
Zirphile
Dieux, quel embarras !
Acajou
Vous ne m'aimez, pas.
Zirphile
Mon trouble Redouble ; Que faire, hélas ! Non, non.
Acajou
Point d'excuse : Quoi, Zirphile me le refuse ! Je m'en vais mourir.
Zirphile
Tu me fais frémir ! Attends ; mais.... Quel désir.
Acajou
Quelle crainte extrême Vous alarme quand je vous aime ?
Zirphile
Il m'arrivera Tout ce qu'il pourra : Tu le veux, le voilà.
AIR. À ta mère à présent.
Acajou
Ô Dieux, quelle douceur !
Zirphile
Qu'en allez-vous faire ?
Acajou
Il va combler mon bonheur. Au gré de nos désirs, Nous serons, ma chère, Toujours au sein des plaisirs.
Zirphile
J'oublie, en vous voyant, tous les dangers dont on m'a menacée, si je donnais mon anneau : je ne crains plus que pour vous.
AIR. Le Savetier matineux.
Bis.
Acajou
Sur le sort le plus affreux, Mon âme reste tranquille ; Qu'ai-je à craindre de fâcheux, Je suis aimé de Zirphile ?
Scène 8
Acajou, Harpagine
Acajou
Approchez, Madame ; voilà la preuve et le gage de son amour pour moi.
AIR. De mon pot je vous en réponds.
Harpagine
Puisqu'une autre obtient ton coeur, Ingrat, frémis d'horreur ; Crains tout de ma fureur extrême : Je vais remettre à l'instant même, Au pouvoir de Podagrambo, Zirphile et son anneau. Voyons. Je suis satisfaite. Tremblez malheureux, vous êtes deux victimes dévouées à toute ma colère.
Scène 9
Acajou
AIR. Le bonheur de ma vie.
Acajou
Ô trop funeste sort ! Ma tendresse est trahie ! Viens me donner la mort, Ô barbare ennemie ! Zirphile m'est ravie, Je retombe au néant ; Mon bonheur et ma vie, N'ont duré qu'un instant.
Scène 10
Ninette, Acajou
AIR. J'étais perdue.
Ninette
Oh moment favorable ! C'est l'Amour, Qui le conduit à ma Cour : Eh bonjour, Prince aimable, Que depuis longtemps J'attends : Ici pour vous s'apprête, Un hymen qui va remplir Votre désir : J'ai commandé la fête, Livrez-vous au plaisir. Mais quoi ! Vous ne répondez pas ; L'accueil est sauvage : Je ne vois point Zirphile. J'ai découvert par mon art que vous vous affranchiriez aujourd'hui du pouvoir d'Harpagine, que vous verriez Zirphile, que vous l'aimeriez, qu'elle vous aimerait ; en un mot, que vous vous conviendriez tous deux.
Acajou
Hélas !
Ninette
Quel affreux présage ! Je la cherche en vain des yeux ; Qu'est-elle devenue ? Elle n'est point en ces lieux.
AIR. Du pain, de l'eau, elle vit.
Acajou
Elle est, elle est perdue. La fureur de moi s'empare.
Ninette
Que lui vient-il d'arriver ?
Acajou
Harpagine, la barbare !
Ninette
Hé bien !
Acajou
Vient de l'enlever. Je me trouble, je m'égare.
Ninette
Arrêtez, cher Acajou ; Le bon sens est déjà rare, N'allez pas devenir fou. Je vois la cause de vos malheurs; Zirphile a eu l'imprudence de vous donner l'anneau qui la garantissait de tous les revers ; mais le mal est fait, il s'agit d'y trouver un prompt remède. Attendez, je vais mettre mes lunettes : Ô Dieux ! Podagrambo et Zirphile.
AIR.
Acajou
Ah ! Quel malheur, tout est perdu ! Je meurs ; dépêchez-vous, Madame ; Je crains que l'objet de ma flamme Trop tard me soit rendu.
Ninette
Remettez-vous : par le pouvoir des Fées, sans que votre Maîtresse ait perdu la vie, sa tête est montée dans la Lune.
Acajou
Dans la Lune !
Ninette
Oui, et son corps se promène dans les jardins de Podagrambo.
Acajou
Mais, Madame, vous vous moquez ; mon rival n'est point à plaindre : s'il allait épouser ce qui lui reste.
Ninette
Ne vous alarmez point, il ne peut en approcher qu'il ne soit possesseur de la tête ; il va la chercher dans la Lune : il faut que vous le préveniez.
Acajou
Eh ! Comment voulez-vous que je parvienne à la Lune, moi ?
Ninette
Je vous élèverai d'un coup de baguette au-dessus de la moyenne région ; et comme les têtes d'amoureux ont un rapport intime avec la Lune, cet astre vous attirera aussi par une attraction naturelle.
Acajou
Et pour revenir ?
Ninette
Vous descendrez avec les influences ; que cela ne vous inquiète pas, ne songez qu'à réussir.
Acajou
Quel en est le moyen ?
Ninette
Prenez cette baguette, celui qui la porte ne fait point de fausses démarches; ces lunettes vous éclairciront le jugement, et vous empêcheront d'être reconnu de Podagrambo. Attendez, ne les mettez pas encore; vous seriez trop raisonnable pour arriver à la Lune : suivez-moi.
Acte III
Scène 1
Zirphile
AIR. Je crois Lison.
AIR. Que je regrette mon amant.
AIR. Sans le savoir.
Zirphile
Cher souvenir, Non, je ne puis te bannir, L'Amour allait m'unir Au beau Prince que j'aime ; Tout le bonheur Dont il enivrait mon coeur Passe de même Qu'un songe vain et flatteur. Que je regrette mon amant, Quoiqu'il cause mon infortune ; Pour avoir aimé tendrement. Voilà ma tête dans la Lune. Si chaque fille est dans ce cas, Les têtes sont rares là-bas. Un charme affreux ici m'arrête, Il ne me reste que la tête, Quel arrangement puis-je avoir ; Podagrambo du reste est maître, Et je déteste son pouvoir, Je réponds à ses feux peut-être, Sans le savoir.
Scène 2
Acajou, Zirphile
AIR. Oh Pierre, oh Pierre.
Acajou
À peine est inutile, Et je cours comme un fou, Zirphile, ma Zirphile.
Zirphile
C'est la voix d'Acajou.
Acajou
Zirphile, Zirphile.
Zirphile
Oui, j'entends Acajou.
Acajou
Serai-je toujours assailli de têtes folles, sans trouver celle que je cherche ? Je parcours en vain tous les bosquets de la Lune. Podagrambo m'aura prévenu. Malheureux Acajou !
AIR. Trois Enfants gueux.
Zirphile
Jetez, les yeux sur ce buisson de fleurs.
Acajou
Que vois-je, hélas ! c'est Zirphile elle-même.
Zirphile
C'est Acajou qui vient sécher mes pleurs, Je vois encor le cher amant que j'aime. Par quel hasard êtes-vous aussi dans la Lune ?
Acajou
La Fée Ninette vient de m'y transporter pour vous procurer la liberté.
Zirphile
Eh ! Dites-moi de grâce, pourriez-vous m'apprendre des nouvelles de moi.
Acajou
Comment, des nouvelles de vous ?
AIR. C'est une excuse.
Zirphile
Mon corps est resté seul là-bas, Et j'ai tout lieu de craindre hélas Quelque maligne ruse ; S'il fait par malheur des faux-pas, Ma tête ne le conduit pas, C'est une excuse. Oui.
Acajou
Tranquillisez-vous, il est sous la garde des Fées. Je viens chercher cette tête charmante pour l'y réunir. Mais hâtons-nous de prévenir Podagrambo ; car il a le même dessein.
Zirphile
Arrêtez. Ce Génie .....
AIR. Nous sommes Précepteurs d'amour.
Acajou
Venez, volez entre mes bras. Ne l'appréhendez point ; il ne pourra me reconnaître sous ce déguisement, dès que je mettrai ces lunettes que la bonne Fée m'a données.
Zirphile
Je ne puis, un charme m'arrête, Sans mon anneau l'on ne peut pas Se rendre maître de ma tête.
Acajou
Comment, je n'y pourrai réussir si je n'ai votre anneau ?
Zirphile
Non, et le vilain Génie le possède.
Acajou
Je suis au désespoir.
Zirphile
Le voilà pour comble de malheurs.
Acajou
Cachez-vous un moment dans ce buisson ; l'Amour m'inspire une idée.
Scène 3
Podagrambo, Acajou
Apercevant Acajou.
Podagrambo
Petite, petite, petite, voilà une tête femelle qui me fait voir bien du pays. Petite, petite, rien ne paraît. Enseignez-moi ce que je cherche.
Acajou
Que cherchez-vous ? Vous ne pouvez mieux vous adresser qu'à moi, je suis habitant de ce lieu : c'est ici le magasin des choses perdues, et j'en ai l'intendance.
Podagrambo
Tant mieux, vous pourriez m'être utile.
Acajou
Les animaux, les végétaux, tous les êtres que vous voyez dans la Lune sont des choses évaporées de votre monde, qui prennent ici des formes caractérisées.
Podagrambo
Ah ! Ah !
AIR. Dans le fonds d'une écurie.
Acajou
Ici l'esprit des coquettes, Par l'intérêt animé, En abeille transformé, Vit du tribut des fleurettes, Et du lys au jasmin, Vole et suce son butin. Par exemple : L'esprit étourdi des Petits-Maîtres voltige dans la Lune sous la figure des hannetons et des papillons.
Podagrambo
Eh ! Qu'est-ce que c'est que cette foule d'oiseaux dont ces bosquets sont remplis ?
Vaudeville de la Parodie de Roland.
Acajou
La vertu légère des belles, Ici paraît avec des ailes.
Podagrambo
Quel cas nouveau !
AIR. L'Amour n'est pas un oiseau.
Acajou
Toujours par quelque moyen drôle, Dans la Lune l'honneur s'envole Comme un oiseau. Nous en avons ici de toutes les espèces. On en voit dans ce bocage De petits, faibles encor, Beaucoup même ont pris l'essor Avant d'avoir leur plumage.
Podagrambo
Ce n'est pas tout cela que je cherche : c'est la tête, de ma maîtresse.
Acajou
Les têtes d'amoureux aiment la solitude, vous la trouverez peut-être dans ce bocage.
Podagrambo
Grand merci, je vais y tendre mon trébuchet.
Acajou
Ah ! Ah, ah, vous voulez prendre les filles au trébuchet ; ce sont elles qui nous y prennent. Laissez-moi faire, je l'attraperai moi. Il y a cinquante ans que je fais la chasse à ces oiseaux.
Podagrambo
Eh ! Comment pourrez-vous attraper la tête légère d'une jeune fille de quinze ans ? Vous êtes si vieux.
AIR.
Acajou
L'innocence est craintive, Et les jeunes tendron, Sont sur la défensive, À l'aspect des garçons Galants, Trop pétulants, Vous manquez leur défaite, Par trop d'ardeur On leur Fait peur ; Mais un vieillard Gaillard A l'art D'attraper une fillette. C'est à cause de cela que j'y réussirai. Et cela sans courir.
Podagrambo
De quelle manière ?
Acajou
On se sert d'appeaux, on attire la tête d'une jeune fille par la curiosité, la louange, la médisance et les contes frivoles ; vous allez voir : Comment se nomme votre Maîtresse ?
Podagrambo
Zirphile.
AIR. Ah! vraiment je m'y connais bien.
Acajou
Venez, adorable Zirphile, Venez embellir cet asile, Par l'éclat de vos yeux vainqueurs, Vous allez enflammer nos coeurs.
Podagrambo
Oh ! Oh, la voilà, vous avez raison ; je vais la prendre pendant que vous l'amuserez.
Acajou
Non, je la prendrai mieux que vous, parce que j'ai plus d'expérience ; et vous l'amuserez mieux que moi, parce que je m'aperçois que vous avez plus d'esprit.
Podagrambo
Cela n'est pas étonnant, je suis un Génie.
Acajou
Je vais donc.....
AIR. Voyelles anciennes.
Il s'endort.
Podagrambo
Il était une fois un Roi, Et puis il était une Reine ; La Reine un jour disait au Roi, Et le Roi disait à la Reine ; La Reine un jour disait au Roi, Et le Roi disait à la Reine. Attendez, attendez ; ah, ah, ah, avec toute votre expérience, vous ne savez pas que l'on ne peut avoir la tête de ma Maîtresse sans cet anneau ; tenez le voilà, prenez-la subtilement pendant que je vais faire un conte. Je vais m'asseoir pour réciter plus à mon aise.
Scène 4
Harpagine, Podagrambo
Harpagine
Je crains que le Génie ne fasse quelque nouvelle étourderie : Suivons-le dans son entreprise.
Podagrambo
La Reine un jour disait au Roi, Et le Roi disait à la Reine.
Harpagine
Comment il dort : que faites-vous donc là, Seigneur ?
Podagrambo
Paix, chut, je fais un conte pour endormir la tête de Zirphile.
Harpagine
Qu'est-ce que cela veut dire ?
Podagrambo
Point de bruit, on va la prendre tout doucement pendue je l'amuse ; je viens de donner l'anneau à un habitant de la Lune qui fait son métier d'attraper des têtes. Ah ! Ah, ah.
Harpagine
Qu'avez-vous fait ? Tout est perdu.
Scène 5
Ninette, Acajou, Zirphile
Ils s'abîment.
Ninette
Venez tendres amants, venez triompher de leurs complots ; et vous perfides disparaissez, que leur union fasse votre supplice : Le sot Génie a donné lui-même à son rival l'anneau qui assure pour jamais leur bonheur, et détruit votre puissance ; vous êtes tous deux les victimes de votre propre malice : Les sots et les méchants n'ont point de plus grands ennemis qu'eux-mêmes.
AIR. Ainsi qu'une Hirondelle.
Acajou
D'un sort digne d'envie, Les Dieux me font jouir.
Zirphile
Aux Dieux je dois la vie ; À toi tout mon plaisir. Oui, je dois moins encore Aux Dieux qu'à mon amant ; C'est lui qui fait éclore En moi le sentiment.
Ninette
Les Nains, mes sujets, ont préparé une mascarade : Je vais les transporter ici d'un coup de baguette avec tout mon Palais.