La Fille Mal Gardée
Scène 1
Le Magister
ARIETTE.
bis.
Le Magister
Un trait vainqueur L'Amour me blesse, Le plus grand coeur A sa faiblesse. Le fier César En idolâtre, De Cléopâtre Suivait le Char. Hercule file, Le brave Achille Pour Briséis Verse des larmes ; Le Dieu des armes Aime Cypris. Et moi, grave Magister, Magis, magis, magister Je brûle, pour Nicolette, Je gémis de ma défaite, Et je cède sans effort. Omnia vincit amor. Oui, tous les grands hommes ont aimé, et nos cedamus amori.
Scène 2
Madame Bobinette, Le Magister
Air : Réveillez-vous.
Madame Bobinette
Quel lutin sitôt vous éveille ? Où courez-vous toute la nuit ?
Le Magister
Je crois, d'abord que je sommeille, Voir Nicolette qui s'enfuit. C'en est fait, ma chère Madame Bobinette, il n'y a plus de repos pour moi.
Ariette.
Madame Bobinette
Seigneur Pancrace, tout éveillé que vous soyez, il me paraît que Nicolette l'est encore d'avantage. Voilà ce que c'est que d'aimer une Jeunesse, au lieu d'avoir un attachement solide et raisonnable.
Le Magister
Je vous entends, mon aimable Gouvernante ; mais necessitas non habet legem. Nicolette est une petite orpheline qui m'a été confiée.
Madame Bobinette
Je le sais.
Le Magister
Elle a quelque bien dont il faudrait rendre compte.
Madame Bobinette
Cela est juste.
Le Magister
Il s'est un peu embrouillé avec le mien.
Madame Bobinette
Rien de plus naturel.
Le Magister
Et pour éviter l'embarras du calcul, je me vois dans la nécessité de l'épouser.
Madame Bobinette
Vous avez raison.
Le Magister
Je dois redoubler de vigilance, de crainte que cette jolie proie ne m'échappe.
À part.
Madame Bobinette
Le vieux renard !
Le Magister
Je suis dans les plus grandes inquiétudes.
Madame Bobinette
Je le crois.
ARIETTE.
Le Magister
Au bord de l'eau sur le soir, Lorsque le temps est bien noir J'entends, une voix qui chante : Venez, venez, beauté charmante, St,st,st,st, je suis au long du mur, Venez, venez, Beauté charmante Le hibou dort, l'instant est sÜr.
À part.
Madame Bobinette
Il y a à parier que c'est un compliment que l'on vous fait ; mais sur qui vos soupçons peuvent-ils tomber ? Depuis que Nicolette est en âge de plaire, vous avez renvoyé tous vos écoliers ; vous ne donnez plus de leçons qu'en ville, et personne ne vient ici qui ne soit du genre féminin. Cela commence beaucoup à m'ennuyer.
Le Magister
Je soupçonne tout le monde, et principalement ce petit fripon de Lindor, ce jeune étudiant en Droit, qui venait ici sous prétexte d'apprendre le Grec.
Madame Bobinette
Et qui voulait apprendre à parler français à Nicolette.
Le Magister
Je l'ai bien vite congédié.
Madame Bobinette
Il était plus Grec que vous.
ARIETTE.
bis.
bis.
Le Magister
Quand une fille a l'esprit curieux, Son coeur s'entend avec ses yeux. Tu sais que ma maisonnette Tient aux murs de la Guinguette Les Dimanches, Nicolette Y prête l'oreille, et guette ; Elle écoute des chansons, Elle hausse les talons Ses yeux alors font leur rôle. Je ne sais pas ce qu'elle voit, Elle se mord le bout du doigt, En s'écrient ah ! que c'est drôle ! Quand une fille a l'esprit curieux, Son coeur s'entend avec ses yeux. C'est lui qui a commencé à donner l'éveil à ma pupille ; depuis ce temps elle est inquiète ; le moindre bruit fixe son attention.
Air : Lorsque le plaiJir Je preyente.
Madame Bobinette
Quand un beau minet se présente. Une chatte miaule après lui ; Plus elle a ressenti d'ennui, Plus elle est vive et sémillante, Quand un beau minet se présente. Une chatte miaule après lui ; Plus elle a ressenti d'ennui, Plus elle est vive et sémillante, Cela ne doit pas vous étonner ; le plaisir est pour cet âge, ce qu'un joli chat est pour une jeune chatte.
Air : De tous les Capucins du monde.
Le Magister
Je prétends que le mariage Ce soir avec elle m'engage, Et pour en bien goûter les fruits , Et me voir sur de cette Belle, Je passerai toutes les nuits A me poster en sentinelle.
Madame Bobinette
Croyez-moi, il vaut mieux que ce soit moi qui fasse la garde.
Air : De M. de Catinat.
Le Magister
Pourrai-je sans danger me confier à toi ?
Madame Bobinette
Oui, oui, mon intérêt vous répond de ma foi. Des galants qui viendront demander de l'emploi J'aurai grand soin qu'aucun n'ait affaire qu'à moi.
Le Magister
Je vais y mettre ordre.
Madame Bobinette
En attendant, je vous conseille, pour ne point effaroucher Nicolette, de vous rendre aimable à ses yeux ; mais c'est là le plus difficile.
Le Magister
Comment, le plus difficile ?
Madame Bobinette
Par exemple, puisque vous n'avez plus ici d'écoliers, pourquoi garder à la maison cet attirail pédantesque ?
Le Magister
À l'exemple de Denis de Syracuse, j'aime à conserver les attributs du despotisme ; il est bon de se faire respecter ; je ne veux point être de ces maris dont la complaisance tourne toujours à leur désavantage. Nicolette est encore un enfant; c'est un tendre arbrisseau que je veux ployer à ma fantaisie, et je suis déjà parvenu à disposer son esprit à recevoir...
Madame Bobinette
Vous le croyez ?
Le Magister
Sans doute. Par exemple, quoiqu'elle soit jolie au superlatif, je l'ai persuadée qu'elle est d'une laideur extrême.
Madame Bobinette
Paroles perdues. Vous m'en diriez autant, que je ne vous croirais pas ; on sait ce qu'on vaut.
Le Magister
Paix, elle vient ; allons examiner ce qu'il faut faire à notre jardin pour mettre cette jeune rose à l'abri des atteintes de ces petits frelons amoureux, plus dangereux pour la vertu des femmes, que les insectes ne le sont pour les fleurs.
Scène 3
Nicolette
ARIETTE.
Nicolette
Depuis que j'ai vu Lindor, La Nature est plus brillante : Tout m'anime, tout m'enchante Et mon coeur a pris l'effort. Quand l'oiseau sur la charmille, En chantant vole ou sautille, Il est moins joyeux que moi. Papillon, quand je te vois Caresser la fleur nouvelle, Mon coeur bat comme ton aile : Il imite ton essor, Il voltige après Lindor. Cher Lindor, viens, je t'appelle : À ma voix l'écho fidèle, Avec moi redit Lindor Cher Lindor, Lindor, Lindor, Et l'écho répète encor, Cher Lindor, mon cher Lindor. Monsieur le Magister dit que je n'ai ni esprit ni beauté, il faut avouer que Lindor a bien de la bonté de m'aimer, aussi serai-je bien reconnaissante : cherchons du moins à placer des fleurs dans mes cheveux pour n'être pas si déplaisante.
Scène 4
Le Magister, Madame Bobinette, Nicolette
Air, Ah le bel oiseau etc.
Le Magister
Quel plaisir peut-on avoir, Quand on a votre visage Quel plaisir peut-on avoir À se mirer, à se voir ? Est-ce ainsi que vous vous occupez?
Madame Bobinette
Si vous me ressembliez Ce serait un avantage : Quand vous vous regarderiez, Vous vous rendriez hommage.
Nicolette
Ah ! Le bel objet vraiment Pour me tenir ce langage ! Ah ! le bel objet vraiment Pour engager un amant !
Madame Bobinette
Voyez la petite impertinente.
Le Magister
Un Amant ! Et qu'est-ce que c'est qu'un amant ?
Nicolette
Je ne sais pas, Monsieur Le Magister, mais je m'imagine que c'est quelqu'un qui ne me trouverait pas si laide.
Le Magister
Eh ! Où avez-vous entendu parler d'amant ?
Nicolette
Nulle part, Monsieur le Magister.
Le Magister
Nulle part !
Nicolette
C'est que je me souviens que quand Madame Bobinette parlait à quelqu'un de vos écoliers, elle lui disait : venez mon petit amant, baisez-moi, mon petit amant.
Madame Bobinette
Allez, vous raisonnez comme une petite sotte.
Le Magister
Ah ! C'est donc dans le dessein de plaire à quelque amant que vous vouliez mettre des fleurs dans vos cheveux ? Peine perdue, vous n'en seriez pas plus jolie.
Nicolette
Vous me mortifiez toujours : en quoi donc suis-je si laide ?
bis.
bis.
bis.
bis.
Le Magister
Qui vous voit ne peut s'empêcher De soupirer ou de sourire, Et vous pensez qu'on vous admire. Fi, fi, fi, vous devez vous cacher. Vous croyez avoir des appas ; Mais vos traits sont trop délicats. Je vous le dis prenez-y garde ; Dans le menton ce petit creux Et cette bouche trop mignarde N'ont rien d'assez majestueux. Tournez que je vous examine, Vous avez la taille trop fine. Tournez que je vous examine. Je vous le dis prenez-y garde. Vous avez certain embonpoint, Qui fait que chacun vous regarde : Vos grands yeux ne finissent point. Non, non, qui vous voit ne peut s'empêcher De soupirer ou de sourire ; Et vous pensez qu'on vous admire. Fi, fi, Vous devez vous cacher, Ah ! je soupire, Fi, Fi, vous devez vous cacher.
Nicolette
Mais il me semble pourtant.
Le Magister
Il vous semble... Il vous semble... Ne remarquez-vous point que chacun vous suit quand vous passez dans la rue.
Nicolette
Il est bien vrai, Monsieur le Magister ; j'ai remarqué que tous les petits garçons courent après vous, et les grands courent après moi.
AIR. Ces filles sont si sottes, etc.
Le Magister
Vous voulez prendre un ton railleur.
Nicolette
Moi ! Non, je suis si bête, Monsieur le Magister.
Le Magister
Mais croyez-moi, mon petit coeur; Car aux yeux cela saute : Vous êtes laide à faire peur.
Nicolette
Mais, ce n'est pas ma faute, Monsieur. Mais, ce n'est pas ma faute.
Le Magister
Laissons cela. Pourquoi n'êtes-vous pas à votre ouvrage ?
Nicolette
Je suis ici venue pour prendre un peu l'air.
Le Magister
Hé bien ! Puisque vous aimez tant à prendre l'air, je vais vous donner ici votre leçon : où est votre livre ?
Nicolette
Le voici.
Le Magister
N'êtes-vous pas honteuse, à votre âge, de ne savoir pas encore lire ?
Nicolette
Mais, vos livres sont si difficiles.
Le Magister
Qui, tout est difficile pour vous.
Nicolette
Mais, Madame Bobinette qui est plus grande que moi, ne sait pas lire non plus, elle.
Madame Bobinette
Où est-ce qui vous a dit cela ?
Le Magister
Point tant de raisonnements, avancez ce fauteuil plus près, plus près : Nicolette regarde derrière elle ; hé bien ! Ce que vous allez lire n'est pas de ce coté. Commencez.
ARIETTE.
Nicolette
Sur les Dis..... Dis.
Le Magister
Innocente ! Cette Lettre est-elle un i..
Nicolette
Quel ton brusque ! Il me tourmente.
Le Magister
Cette Lettre est elle un i ?
Nicolette
D'effroi j'ai le coeur saisi,
Le Magister
Si vous pouvez, épelez, ignorante.
Nicolette
De, de, qu.
Le Magister
Cette fois-ci, C'est un i : cela m'impatiente..
Nicolette
I,r,s,
Le Magister
La voilà qui pleure : c'est un i. Votre douleur vous rend des plus gentilles.
Elle lit.
Au Magister.
Nicolette
Ne me plaisantez pas ainsi. o. i. r. s. Devoirs. sur les devoirs des filles: Est ce que je ne lis pas bien ?
Le Magister
Non, jamais vous ne saurez rien. Si vous n'avez pas plus d'esprit que de beauté, vous serez un fort joli sujet : continuez votre leçon.
Au Magister.
Nicolette
Sur les devoirs des filles: il faut qu'elles fassent ce qu'elles peuvent pour... Hé ! Bien : Monsieur le Magister, c'est ce que je fais.
Le Magister
Oh ! Je perds patience ; mais quel est cet autre livre, dans la poche de votre tabelier ?
Nicolette
C'est un livre, Monsieur le Magister.
Lisant.
Le Magister
Je vois bien que c'est un livre, donner le moi. Donnez, eh ! Donnez donc. Sur la manière...
Nicolette
De faire des enlevements.
Le Magister
Ah ! ah ! Vous lisez bien dans celui-ci ?
Madame Bobinette
Ah ! Quelle horreur ? Qui est ce qui vous a donné ce livre-là, petite fille ?
Le Magister
Je veux que vous me disiez la vérité.
Nicolette
Monsieur le Magister !
Le Magister
Dépêchez, dépêchez-vous,
Nicolette
Je vais vous le dire, Monsieur le Magister,
Le Magister
Hé bien ?
Nicolette
Je n'en sais rien, Monsieur le Magister.
Le Magister
Comment ; vous n'en savez rien ?
Nicolette
Je l'ai trouvé dans le jardin.
Nicolette
Il y a quelque chose là-dessous, je saurai m'en éclaircir.
AIR. Je ne sais pas écrire.
Nicolette
Mais, vous avez l'air mécontent.
Le Magister
Oui, oui.
Nicolette
Ce livre-là pourtant, Me paraît nécessaire : Le sujet en est amusant ; Et puis d'ailleurs en le lisant, On sait ce qu'il faut faire.
Le Magister
Holà ! Madame Bobinette, je vais chercher des ouvriers pour rétablir le mur de ce jardin et griller nos fenêtres ; ayez soin de Nicolette, pendant mon absence.
Madame Bobinette
Fiez-vous à moi.
Nicolette
Mais il me semble que tout cela n'est pas nécessaire : qui voulez-vous qui me vienne chercher, je suis si laide !
À Madame Bobinette
Le Magister
Je n'appréhende point que vous plaisiez à personne ; mais je crains que quelqu'un ne vous plaise, et comme je veux bien vous épouseR, je dois prendre mes précautions. Allez-lui chercher son carreau de dentelles qu'elle s'occupe jusqu'à mon retour : la Jeunesse ne se perd que par le désoeuvrement.
Elle sort.
Madame Bobinette
Laissez-moi faire, j'aurai grand soin de la faire travailler. Ah ! Ah ! Petite mijaurée, je vous ferai charrier droit.
Scène 5
Nicolette, Le Magister
Nicolette
Mais on ne peut pas toujours travailler.
Il lui donne un livre.
Le Magister
Hé bien ! Pour vous désennuyer, vous repasserez votre leçon ; Tenez... Mais je vous déclare que si à mon retour...
Elle jette le livre.
Nicolette
Et moi ie vous déclare que je ne veux plus travailler, ni étudier : tenez, voilà votre livre.
Le Magister
Vous avez l'audace ! Mais je ne reviens pas de ma surprise !
Nicolette
Accommodez-vous.
Le Magister
Je ne sais qui me tient..... Vous ne voulez donc pas obéir ?
Nicolette
Non.
Le Magister
Je vous abandonne.
Nicolette
Hé bien ! Je ne m'en soucie gueres.
Le Magister
Vous ne serez point ma femme.
Nicolette
Tant mieux.
Le Magister
Vous mourrez fille.
Nicolette
Oui, oui.
Le Magister
Comment ! Oui,oui, que veut-elle dire ?
Nicolette
Un autre m'épousera, là.
À Nicolette.
Le Magister
Ce ne serait pas là mon compte, je crois que Madame Bobinette a raison ; il faut l'adoucir. Écoute, Nicolette.
Nicolette
Laissez-moi.
Le Magister
Si je te gronde, c'est pour ton avantage.
Nicolette
Je vous remercie.
Le Magister
Je veux bien encore te pardonner, si tu me promets d'être plus docile ; oui, tu feras ma petite femme dès ce soir.
Nicolette
Hom !....
Le Magister
Et j'assaisonnerai les leçons que je te donnerai de tant de mignardises, de tant de petites caresses, que tu diras de moi : Miscuit utile dulci.
Nicolette
Allez, je n'ai que faire de vos biscuits ni de vos petites caresses.
À part.
Le Magister
Tu auras une entière liberté, et je renverrai Bobinette. Il faut lui promettre plus que je n'ai envie de lui accorder.
Nicolette
Il faut que je fasse semblant de m'apaiser pour qu'il ne soupçonne rien au sujet de Lindor.
Le Magister
Allons, faisons la paix.
Nicolette
Oui, oui, vous voulez encore vous moquer de moi.
ARIETTE, en Duo.
Le Magister
Tu vas être la maÎtresse ; À ton tour commande ici. Non, je te le jure.
Nicolette
Bon ! bon ! Vaine promesse !
Le Magister
Non, non, non.
Nicolette
Fiez-vous-y.
Le Magister
Oui, je veux te satisfaire.
Nicolette
Prouvez-moi.
Le Magister
Que faut-il faire ?
Nicolette
Demandez pardon.
Le Magister
Pardon !
Nicolette
Oui, pardon.
Le Magister
Elle plaisante. Soit, pardon ; et-tu contente?
Nicolette
À genoux, petit garçon.
Le Magister
Oh ! C'est trop.
Nicolette
Il se mutine.
Le Magister
M'y voilà.
Nicolette
Je vois Lindor.
Scène 6
Lindor, Nicolette, Le Magister
Lindor
St, st, st.
Nicolette
Encor, encor.
Le Magister
C'est assez.
Nicolette
Que l'on s'incline.
Lindor
Écoutez.
Le Magister voulant se relever.
Nicolette
Je ne peux pas. Hem ! Plaît-il ? Plus bas, plus bas, Quatre fois, baisez la terre.
Le Magister
Mais !
Nicolette
Mais, mais.
Le Magister
Il faut lui plaire.
Pendant que le Magister baise la terre, Lindor baise la main de Nicolette, lui donne un billetet se retire.
Nicolette
Quatre fois : fort bien, fort bien,
Scène 7
Le Magister, Nicolette, Ensemble
Le Magister
Ah ! ah ! ah ! Qu'elle est bouffonne.
Nicolette
Ah ! ah ! ah ! je vous pardonne.
Le Magister
Ah ! Friponne, je te tiens.
Nicolette
Ah ! Vieux reître, je te tiens.
bis.
Ensemble
Quel plaisir est égal au mien.
Le Magister
Te voilà Lien contente petite folichonne.
Nicolette
Oh ! Très contente ; allons, prenez part à ma joie, dansez.
Le Magister
Moi , que je danse !
Nicolette
Oui, je le veux ; dansez tout à l'heure : ta, la, la, etc.
Le Magister
Ta, la, la, la, etc.
Scène 8
Madame Bobinette, Le Magister, Nicolette
Madame Bobinette
Que vois-je. Eh ! Voilà Monsieur le Magister qui danse ; miséricorde !
À Nicolette.
Le Magister
Ah ! Madame, Madame Bobinette il n'y a rien que l'amour n'excuse. Ah ! Ça petite fanfan, je veux que nous ayons ce soir des violons ; je vais en chercher, et je danserai tant que tu voudras ; travaille en attendant.
Nicolette
De grand coeur ; partez donc bien vite.
À Nicolette.
Ils sortent.
Le Magister
Ah ! ah ! ah ! Voilà la façon dont on les endort ; amuse Nicolette pendant que j'irai chercher les ouvriers pour... Mais elle nous écoute, suis-moi. Travaille, travaille, ma petite amie.
Nicolette
Eh ! Oui, oui, vous devriez déjà être bien loin ?
Scène 9
Nicolette
ARIETTE.
Nicolette
Assise sur les bords D'une onde pure, Qui lentement murmure : Je sens, quand je m'endors, Un doux zéphyr, Qui sur mon sein soupire Dans cet asile. Quand un sort tranquille, D'un repos facile M'a fait jouir, J'ouvre mes yeux au jour, et mon âme au plaisir. Lisons vite la lettre de Lindor croit ; on que je ne sais pas lire, et que je ne suis qu'une sotte ; tant mieux. Mais les voilà qui m'examinent ; chantons en travaillant jusqu'à ce qu'ils soient partis. Ils sont éloignés, lisons. « Ma chère Nicolette, je sais que le Magister doit vous épouser ce soir ; il n'y a pas de temps à perdre. Si vous voulez éviter ce malheur, je vais tout préparer pour vous enlever, et je viendrai me cacher dans ce jardin pour attendre l'occasion favorable. Lindor. »
Scène 10
Madame Bobinette, Nicolette
AIR. Blaise en revenant des champs.
Madame Bobinette
C'est une lettre, je crois. Oh ! par ma foi, oh ! par ma foi. Vous vous moquez donc de moi ?
Nicolette
Elle est à votre adresse.
Madame Bobinette
Ah ! La bonne pièce !
À part.
Nicolette
Lisez-la plutôt. Heureusement elle ne sait lire ni bo, co, bi, net, nette, Bobinette. Vous voyez bien.
Madame Bobinette
Comment avez-vous eu cette lettre-là ?
Nicolette
Elle était dans le livre que j'ai trouvé tantôt là-bas sur ce banc de gazon où vous vous asseyez ordinairement.
Madame Bobinette
Pourquoi avez-vous décacheté cette lettre, puisqu'elle est à mon adresse.
Nicolette
J'ai été bien payée de ma curiosité.
Madame Bobinette
Pour vous punir, faites m'en la lecture.
Elle lit.
Nicolette
Je vais vous la lire tout de suite, car je l'ai épelée ; voyez si je lis bien. Madame Bobinette, comme je sais que malgré vos charmes vous êtes une femme d'honneur qui aime à se divertir sans qu'on se doute de rien, je vous déclare que je suis amoureux de vous; mais comme la Gouvernante d'un Magister a une réputation à garder, je vous préviens que je ferai semblant d'être l'amant de Nicolette, et tout ce que je lui dirai s'adressera à vous. Lindor.
Madame Bobinette
Tout cela ne m'étonne point, mais il me semble que je le vois là-bas entre ces arbres ; appelez-le, appelez-le, je vais me cacher derrière vous, et vous lui parlerez.
Nicolette
Je vais jouer un joli rôle.
Madame Bobinette
Je ne serai pas embarrassé du mien.
Nicolette
Lindor, Lindor.
Scène 11
Lindor, Madame Bobinette, Nicolette
Air : Ces forbans d'Angleterre.
Lindor
Je viens, Beauté charmante, Grille, brulé d'une flamme ardente, Car en vous tout m'enchante Jusques au bout du doigt.
Madame Bobinette
Il me voit, il me voit.
Même air.
Lindor
Dès qu'on vous aperçoit C'est son coeur qu'on vous doit. Il faut que l'on soupire L'Amour qui sait si bien, nous réduire, Pour plaire et pour séduire Doit être fait ainsi.
Madame Bobinette
Grand merci, grand merci. En vérité, Monsieur Lindor, vous vous y prenez d'une manière si délicate, que la vertu la plus fière aurait tort... Répondez pour moi, petite fille, la force du sentiment m'empêche de m'exprimer.
Ariette.
bis.
bis.
bis.
bis.
Nicolette
Mon coeur insensible Crut jusqu'à ce jour Qu'il était possible D'éviter l'amour. Dans l'indifférence Je bravais ses traits Je vivais en paix. Dans cette assurance Je serais encor Mais j'ai vu Lindor. Mon coeur trop sensible Éprouve en ce jour, Qu'il est impossible D'éviter l'amour.
Madame Bobinette
Imaginez-vous que c'est moi qui vous parle.
Lindor
Qu'est-ce que cela signifie ?
Nicolette
Elle croit que c'est elle que vous aimez ; ne la désabusez point.
Madame Bobinette
Oui, mon cher Lindor. Mais continuez de parler à Nicolette pour me sauver l'embarras de ma pudeur. Nicolette est dans le secret.
Air : Un Officier, deux Officiers.
Lindor
Avec ce teint, cette fraîcheur On vous prend pour l'Aurore.
Nicolette
Vous voyez bien que cela ne peut s'adresser qu'à vous.
Madame Bobinette
Ah ! Que ce discours est flatteur, Recommencez encore.
Il embrasse Nicolette.
Lindor
Oui, oui, je vous adore Et, ce baiser part de mon coeur.
Nicolette
A-t-il bien fait ?
Madame Bobinette
Oui.
Nicolette
Recommencez encore.
Madame Bobinette
Ah ! Finissez donc, vous m'allez faire évanouir.
Lindor
Ma chère Madame Bobinette puisque vous ne vous opposez plus à mes voeux, permettez que j'affranchisse ce que j'aime du pouvoir d'un brutal.
Madame Bobinette
Oui, vous n'avez qu'à déclarer vos sentiments pour moi à Monsieur le Magister.
Lindor
Je n'ai garde, il croirait que vous y répondriez ; cela ferait tort à cette grande réputation de sagesse que vous vous êtes acquise.
Madame Bobinette
Cela est vrai, et quoique le Magister veuille épouser Nicolette, je sais qu'il est très jaloux de moi.
Lindor
Attendez, pour ne point compromettre votre vertu, et jouer un bon tour au Magister... J'imagine qu'un enlèvement...
Nicolette
Un enlèvement, ma bonne ?
Madame Bobinette
Taisez-vous, petite fille ; il est de certains cas où l'enlèvement se pratique sans blesser la modestie : cela vous passe.
Lindor
Hé bien ! À quoi vous déterminez vous ?
Ariette.
Madame Bobinette
Comment ! Comment ! Un enlèvement.
Nicolette
Un enlèvement !
Madame Bobinette
Vous me causez des alarmes.
Lindor
Bon ! bon !
Madame Bobinette
Non, non. Mais, qu'en dirait-on ?
Nicolette
Mais qu'en dirait-on ?
Lindor
Que c'est l'effet de vos charmes. L'enlèvement fait honneur ; N'a pas qui veut ce bonheur.
Madame Bobinette
Ma pudeur doit s'en effrayer.
Lindor
On vous permettra de crier.
Madame Bobinette
Mais on pourrait nous entendre.
Nicolette
Oui, ce serait une esclandre.
Lindor
Vous crierez sans faire de bruit. Nous pourrons attendre la nuit.
Nicolette
Mais n'est-ce pas pour ce départ Vous y prendre beaucoup trop tard ? Partons, partons, dépêchons-nous, Partons, partons, et fuyons un jaloux.
Lindor
Partons, partons, permettez-nous De vous enlever malgré vous.
Madame Bobinette
Il faudra donc que Nicolette reste ici pour faire avaler la pillule à Monsieur le Magister.
Air : Sauter donc, mon coeur.
Lindor
Venez donc, mon coeur, venez donc. Point du tout, elle nous est nécessaire pour la décence. Allons y que l'on fasse avancer mon cabriolet.
Madame Bobinette
J'ai du scrupule.
Lindor
Quel ridicule ! Venez donc, mon coeur, venez donc Cette voiture est du meilleur ton. Dans un joli cabriolet On va d'une vitesse extrême, Et le voyage est sitôt fait ; Notre amour ira de même. Venez donc, mon coeur, venez donc, Cette voiture est du meilleur ton.
Madame Bobinette
Allons, je me détermine ; mais il faut que je prenne une coiffe et un mantelet pour me faire enlever décemment : je ne fuis qu'une minute Nicolette vous tiendra compagnie.
Scène 12
Lindor, Nicolette
Lindor
Profitons du moment.
Nicolette
Mais, Lindor, puis-je compter...
Lindor
Ne craignez rien, charmante Nicolette, l'amant le plus tendre ne veut être heureux qu'en devenant votre époux. Tout est perdu, si vous hésitez. Je vois venir le Magister, et voilà Madame Bobinette.
Scène 13
Madame Bobinette, Lindor, Nicolette, Le Magister
Madame Bobinette
Voilà mes arrangements faits mais que faites-vous donc, vous partez sans moi ?
Lindor
Oui, Madame Bobinette, et nous vous laissons pour faire avaler la piluLle à Monsieur le Magister.
Madame Bobinette
Comment, ce n'est point moi qu'on enlève ?
Lindor
Point du tout, Beauté charmante, c'est Nicolette.
Nicolette
Vous n'avez qu'à vous imaginer que c'est vous, ma bonne ?
Madame Bobinette
Ah ! Perfide, scélérat, au voleur. Monsieur le Magister.
Il part avec Nicolette dans le cabriolet.
Lindor
Gare, gare.
Le Magister
Arrête, arrête.
Scène 14
Madame Bobinette
Madame Bobinette
Bon, voilà le Cabriolet renversé ; voilà Monsieur le Magister qui les arrête. Ah ! Fripon de Lindor, c'est bien fait c'est bien fait. Le Magister ramène Nicolette, Lindor le suit : ah ! Nous allons voir , nous allons voir.
Scène 15
Le Magister, Nicolette, Lindor, Ensemble, Madame Bobinette, Tous
Le Magister
Ah ! Petit crocodile, petit serpent ; tu me caressais donc pour me trahir.
Nicolette
Cela est vrai, Monsieur le Magister ; mais vous savez que l'amour excuse tout.
Le Magister
Et toi, traître de ravisseur ; je te ferai pendre.
Lindor
Doucement, Monsieur le Magister, arrangeons-nous ; jouissez en paix du bien de Nicolette, et permettez que je l'épouse.
Le Magister
Cet article mérite réflexion. Eh ! Bien, épouse la, et va-t-en au Diable.
QUATUOR en Dialogue.
Nicolette
Grand merci, Monsieur le Magister.
Le Magister
Voilà donc la récompense D'avoir instruit ton enfance Ô ! mores, ô tempora.
Ensemble
Ah ! ah ! ah ! ah ! etc.
Madame Bobinette
Voilà donc la récompense De ma tendre complaisance ; Mais, l'Amour me vengera :
Ensemble
Ah ! ah ! ah ! ah ! etc.
Nicolette
Je suis sans esprit, sans grâce, De moi l'on vous débarrasse Pour vous j'étais un fardeau.
Ensemble
Oh ! oh ! oh ! oh ! etc.
Lindor
J'ai le coeur de Nicolette ; Mais épousez Bobinette L'assemblage sera beau.
Ensemble
Oh ! oh ! oh ! oh ! etc.
Le Magister
Oui, j'oublie une infidèle Afin de me venger d'elle. Oubliez une infidèle Afin de vous venger d'elle.
Madame Bobinette
Marions-nous.
Le Magister
Sic volo.
etc.
Ensemble
Oh ! oh ! oh ! oh !
Le Magister
Que pour la noce on s'apprête, Qu'ils soient témoins de la fête.
Madame Bobinette
Mon cher maître, touche là.
Le Magister
Bobinette, touche là.
Lindor
Nicolette, touche là.
Nicolette
Mon cher Lindor, touche là.
Tous
Ah ! ah ! ah ! ah ! etc.
Le Magister
Que l'on chante Mon aimable Gouvernante. Oh ! hymen, hymen, io.
Tous
Que l'on chante. L'Amour remplit notre attente L'Amour remplit mon attente, Formons un tendre duo.
Lindor
L'Amour fera le trio.