Comédie · 1743

L’anglais à bordeaux

de Charles-Simon Favart

Représentation
≈ 55 min
Distribution
2 femmes, 4 hommes
Répliques
381
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
La Marquise de Floricourt F 64 ≈ 14 min 8
Mylord N 109 ≈ 13 min 13
Darmant H 80 ≈ 10 min 9
Sudmer H 51 ≈ 9 min 7
Clarice F 43 ≈ 5 min 7
Robinson H 28 ≈ 3 min 2
Un Bordelais H 4 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Anglais à Bordeaux
La Marquise de Floricourt absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mylord absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Darmant absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sudmer absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clarice absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Robinson absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Bordelais absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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L'Anglais à Bordeaux

Scène 1

La Marquise de Floricourt, Darmant

La Marquise de Floricourt

Je vous renonce pour mon frère. Toujours pensif, rien ne vous rit ! Vos prisonniers anglais vous ont gâté l'esprit ; Vous n'êtes occupé que du soin de leur plaire ; Votre Milord Brumton vous rend atrabilaire.

Darmant

Ma soeur, je suis piqué ; mais piqué jusqu'au vif ; L'amitié du Milord me serait précieuse : En tout, pour la gagner, on me voit attentif ; Mais sa fierté superbe et dédaigneuse Rejette mes secours, s'indigne de mes soins, Il aime mieux s'exposer aux besoins, Rendre sa fille malheureuse : Il croit son honneur avili, S'il accepte un bienfait des mains d'un ennemi.

La Marquise de Floricourt

Mais, mon frère, en cherchant à lui rendre service, Ne songeriez-vous point à sa fille Clarice ? Cette anglaise est charmante !

Darmant

Épargnez-moi, ma soeur, Et ne déchirez point le voile de mon coeur. Si l'on me soupçonnait... il est vrai, je l'adore. Je veux me le cacher, je veux qu'elle l'ignore : L'amour dégraderoit la générosité.

La Marquise de Floricourt

Qui vous fait donc agir ?

Darmant

L'humanité. J'ai plongé dans la peine une noble famille. Qu'une guerre fatale entraîne de regrets ! Brumton part de Dublin pour Londres, avec sa fille ; Il embarque avec lui ses plus riches effets. La Frégate que je commande, croisant sur les côtes d'Irlande, Rencontre son vaisseau, l'atteint et le combat. Brumton, qu'aucun danger n'alarme, Soutient notre abordage et montre avec éclat L'activité d'un chef, et l'ardeur d'un soldat ; Il fond sur moi, me blesse et ma main le désarme ; Il veut braver la mort, je prends soin de ses jours. À l'Ennemi vaincu, l'honneur doit des secours.

La Marquise de Floricourt

Fort bien, mon frère.

Darmant

Enfin, nous avons l'avantage, Son vaisseau coule à fond, et l'on n'a que le temps De sauver sur mon bord les gens de l'équipage. Je reviens à Bordeaux, où mes soins vigilants De ces infortunés soulagent la misère ; Mais Brumton se refuse à mes empressements.

La Marquise de Floricourt

Moi, j'aime assez ce caractère. Il est brusque... mais il est franc. Sa fierté qui paraît choquer la politesse, Relève en lui l'air de noblesse D'an homme qui soutient son rang. Si son maintien est froid... ses yeux ont de la flamme ; Et je lui crois une belle âme. Il n'a pas quarante ans cet homme ?

Darmant

Tout au plus.

La Marquise de Floricourt

Devenez son ami.

Darmant

Mes soins sont superflus : Ses principes outrés d'honneur patriotique, Sa façon de penser qu'il croit Philosophique, Sa haine contre les François, Tout met une barrière entre nous pour jamais.

La Marquise de Floricourt

Je prétends la briser : oui vous pouvez m'en croire. Pour vous, pour moi, pour notre gloire Il reviendra de sa prévention. Il s'agit de l'honneur de notre Nation. Nous verrons donc ce Philosophe ; Et s'il veut raisonner, c'est moi qui l'apostrophe : Je philosophe aussi, quand je veux, tout au mieux.

Darmant

Plaisantez-vous ?

La Marquise de Floricourt

Moi ? Point du tout, mon frère, Et cela devient sérieux. Allez, allez, laissez-moi faire. Doutez-vous des talents que j'ai ? Par un ridicule contraire, Un ridicule est souvent corrigé. Vous voyez bien que je me rends justice ; J'entreprends le Mylord, vous poursuivez Clarice ; Il est honteux pour vous, pour un Français, D'aimer sans espoir de succès ; Cependant, obligez le Mylord en silence, Et cherchez des moyens secrets.

Darmant

J'ai déjà commencé ; mais n'en parlez jamais ; D'un bienfait divulgué, l'amour-propre s'offense, Le valet Robinson est dans mes intérêts ; Par l'on moyen, son Maître a touché quelques sommes Sous le nom supposé d'un patriote Anglais.

La Marquise de Floricourt

Voilà comme il faudrait toujours tromper les hommes.

Darmant

J'aperçois Robinson ; viens-ça.

Scène 2

Robinson, Darmant, La Marquise de Floricourt

Robinson

Bonjour, Monsieur ; Bonjour, Madame. Ah ! Le bon frère Que vous avez-là ! Le bon coeur ! Sans lui nous étions morts, j'espère.

Darmant

Paix ! Je t'ai défendu...

Robinson

Quel Français obligeant ! Brave homme, toujours prêt à donner de l'argent : Il est notre unique ressource. Je crois toujours lui voir ouvrir sa bourse, En me disant : tiens, Robinson, Prends, mon ami, prends sans façon.

Darmant

Prends donc et te tais.

Robinson

Oh ! je n'ai garde de dire...

La Marquise de Floricourt

Que fait ton Maître ?

Robinson

Il pense.

Darmant

Et Clarice ?

Robinson

Soupire.

La Marquise de Floricourt

Penser, soupirer ! Pauvres gens ! C'est fort bien employer le temps.

Robinson

Clarice s'amusait à lire Un de ces beaux Romans qu'on fabrique à Paris : Tout en rêvant, s'est approché mon Maître : « Un ouvrage François ! » dit-il, d'un air surpris ; Et le Roman vole par la fenêtre.

La Marquise de Floricourt

Cet homme a l'esprit juste.

Robinson

« Occupez vous de Locke, Ma fille ; lisez Clark, Swift, Newton, Bolingbroke. Songez que vous êtes Anglaise : Apprenez à penser ! » Puis ayant dit ces mots, Il s'enfonce dans une chaise, Pour réfléchir plus à son aise, En décidant que vous êtes des sots.

La Marquise de Floricourt

Cet homme est singulier.

Robinson

C'est la vérité pure, Et je n'ajoute rien, Madame, je vous jure.

La Marquise de Floricourt

Mais, quelquefois Mylord t'a-t-il parlé de moi ?

Robinson

Toujours beaucoup ; il dit, Madame...

La Marquise de Floricourt

Quoi ?

Robinson

Il dit qu'il vous trouve bien folle, Et que c'est grand dommage.

La Marquise de Floricourt

Bon ! Je conclus sur cela que mon esprit frivole Va lui faire entendre raison.

Darmant

Que pense-t-il de la lettre de change ?

Robinson

Il la croit véritable et n'y voit rien d'étrange.

Darmant

Elle est bonne effet ; c'est de l'argent comptant.

Robinson

Pour en toucher la somme, il m'envoie à l'instant.

Darmant

Vas donc chez mon banquier ; mais que chacun ignore...

Robinson

Ne craignez rien, j'ai fait passer encore L'effet sous le nom de Sudmer, Négociant de Londres et l'on ami très cher : Mon Maître convaincu qu'il lui doit ce service, Hâtera le moment de lui donner Clarice.

Darmant

Clarice à Sudmer ?

Robinson

Oui. Monsieur tout à la fois, Au lieu d'une personne, en obligera trois, Et Clarice sur-tout qui deviendra la femme...

À part.

Darmant

C'en est assez, va-t'en. Quel coup fatal !

Scène 3

La Marquise de Floricourt, Darmant

La Marquise de Floricourt

Comment ! Vous travailliez au bonheur d'un rival ? Mais rien n'est si plaisant.

Darmant

Raffermissez mon âme ; Je crains de me trahir, et je dois résister. Je suis impétueux, je me laisse emporter ; Et vous sentez trop bien qu'il faut cacher ma flamme.

La Marquise de Floricourt

Qu'elle éclate plutôt, livrés-vous à l'espoir. Quel est donc ce Sudmer, pour entrer en balance Avec les agréments que vous pouvez avoir ? Vous méritez la préférence ; Le don de plaire est votre lot, L'excès de modestie est défaut à votre âge ; Soyez plus confiant, plus Français en un mot : Faites sentir un peu votre avantage.

Darmant

Qui s'éleve est un fat.

La Marquise de Floricourt

Qui s'abaisse est un sot. Cette délicatesse à la fin peut vous nuire, Et vous avez besoin de vous laisser conduire. Feu mon mari, le Marquis Floricourt, Qui passait pour un agréable, Me consultait pour être aimable : Je l'ai rendu l'homme du jour : Ainsi par mes conseils...

Darmant

Souffrez que je m'en passe. Tout ce que je demande est un profond secret.

La Marquise de Floricourt

Eh ! bien, on le taira, Monsieur l'amant discret ; Je vous livre à vous même.

Darmant

Oui, faites-m'en la grâce. Tout espoir m'est ravi.

La Marquise de Floricourt

Clarice vient à nous.

Scène 4

Clarice, La Marquise de Floricourt, Darmant

Clarice

Madame, j'ai recours à vous. Mon père s'abandonne à la mélancolie. Tout lui déplaît, l'inquiète, l'ennuie. Hélas ! rendez son sort plus doux.

La Marquise de Floricourt

Qui ? Moi ? Très volontiers.

Darmant

Ô Ciel ! Que faut-il faire ? Parlez.

Clarice

Je n'en sais rien ; mais cependant j'espère. Tantôt plongé dans un chagrin mortel, Il vous entend de la salle voisine, Jouer au clavecin un concerto d'Haendel, Et je vois éclaircir l'humeur qui le domine : Il écoute, il admire, et vos savants accords Sont comme autant de traits de flamme. Notre Musique anglaise excite ses transports : Pour la première fois, je vois ici, Madame, Le plaisir dans ses yeux et le jour dans son âme.

Darmant

Ma soeur, courez au clavecin.

La Marquise de Floricourt

Monsieur Darmant, il n'est pas nécessaire : Suivez votre projet ; pour moi, j'ai mon dessein. Adieu. Qu'il est nigaud ! Mais c'est pourtant mon frère.

Scène 5

Darmant, Clarice

Darmant

Restez, belle Clarice ; ah ! Que vous m'êtes chère !

Clarice

Moi Monsieur ?

Darmant

Oui, vous, par l'attachement Que vous montrez pour un si digne père. Je l'estime, je le révère.

Clarice

Il le mérite.

Darmant

Assurément ; Mais toujours à mes voeux le verrai-je contraire ?

Clarice

Vos voeux ? je ne vois pas que ce soit son affaire.

Darmant

Ah ! L'amour...

Clarice

Quoi, Monsieur ?

Darmant

L'amour-propre blessé Devrait gémir dans mon coeur offensé, Des efforts impuissants que j'ai faits pour lui plaire.

Clarice

Votre dépit s'exprime vivement.

Darmant

Je ne m'observe pas.

Clarice

Est-il quelque mystère ?

Darmant

Quelque mystère ? Nullement ; Mais je sais que Mylord me hait et me déteste. Vous partagez ce cruel sentiment ?

À part.

Clarice

La haine ! ah ! c'est, je crois, le plus cruel tourment ; Et mon coeur n'est point fait pour cet état funeste. Je devrais fuir l'amour également. Monsieur, croyez-vous que j'approuve Ces injustes préventions Qui divisent nos nations ? J'honore la vertu partout où je la trouve.

Darmant

Oui, la vertu ; vous l'inspirez ; Et votre père aussi : c'est vous qui la parez ; Vous la représentez affable et circonspecte ; Elle a pris tous vos traits afin qu'on la respecte, J'ai, pour servir l'État, recherché de l'emploi ; Avec ardeur j'ai désiré la guerre ; Vos malheurs l'ont rendue un vrai fléau pour moi ; Et c'est depuis que je vous vois, Que la paix me paraît le bonheur de la Terre.

Clarice

Je n'ai garde d'ajouter foi À des paroles si flatteuses, C'est votre style à tous. Votre première loi Est de nous prodiguer des louanges trompeuses. L'art dangereux de la séduction Est le trait principal qui vous caractérise ; Cet art que chez nous on méprise, Fait partie, en ces lieux, de l'éducation : Et cette fausseté que l'agrément déguise...

Darmant

Justement ; du Mylord voilà les préjuges ; Vous n'imaginez pas combien vous m'affligez. Votre air de dédain m'humilie Plus que l'excès d'un vrai courroux.

Clarice

En critiquant votre patrie, Je voudrais que le trait ne portât point sur vous.

Darmant

Quoi ! vous m'excepteriez ?

Clarice

Non vraiment, je n'ai garde ; Je voudrais seulement pouvoir vous excepter.

Darmant

Mais, de ma bonne foi, qui vous ferait douter ? Peut-on n'être pas vrai, lorsque l'on vous regarde ?

Clarice

Ah ! vous reprenez le jargon ! De ce moment je vous laisse.

Darmant

Non, non Encore un seul instant demeurez, je vous prie.

Clarice

J'y consens ; mais surtout aucune flatterie.

Avec une froideur contrainte.

Darmant

Eh ! bien, Clarice, je promets Que je ne vous dirai jamais Ces vérités qui vous déplaisent. Il faut, à votre égard, que les désirs se taisent. Vous leur imposez trop, et mon dessein n'est point.

Clarice

Ah ! Monsieur, je vous rends justice sur ce point.

Darmant

Vous avez bien raison, oui ; mais daignez m'entendre : L'estime peut unir des esprits opposés.

Clarice

Oui ; mais quand deux pays sont aussi divisés, Il ne faut pas de sentiment plus tendre.

Darmant

Aussi n'en ai-je pas. Je dirai cependant Que le coeur n'admet point un pays différent. C'est la diversité des moeurs, des caractères, Qui fit imaginer chaque gouvernement ; Les lois sont des freins salutaires Qu'il faut varier prudemment, Suivant chaque climat, chaque tempérament. Ce sont des règles nécessaires, Pour que l'on puisse adopter librement Des vertus même involontaires ; Mais ce qui tient au sentiment, N'a dans tous les pays qu'une loi, qu'un langage. Tous les hommes également S'accordent pour en faire usage. Français, Anglais, Espagnol, Allemand Vont au devant du noeud que le coeur leur dénote : Ils sont tous confondus par ce lien charmant, Et quand on est sensible, on est compatriote. Malheur à ceux qui pensent autrement. Une âme sèche, une âme dure Devrait rentrer dans le néant ; C'est aller contre l'ordre. Un être indifférent Est une erreur de la Nature.

Clarice

Il est bien vrai Monsieur...

Darmant

Ah ! Clarice !

Clarice

Il suffit. Que voulez-vous prouver ? Que voulez-vous entendre ?

Darmant

Moi ! j'ai trop de respect, je n'ai rien à prétendre.

Clarice

Me serais-je trahie ?

Darmant

Ô ciel ! J'en ai trop dit.

Clarice

Mais je crois que j'entends mon père.

Darmant

Ma présence Pourrait l'importuner, et je dois l'éviter. Je craindrais d'impatienter Un sage, dont je veux gagner la confiance.

Scène 6

Mylord, Clarice

Mylord

On n'y saurait tenir : quel peuple ! Quel pays !

Clarice

Qu'avez-vous donc encor, mon père ?

Mylord

Je me sens transporté d'une juste colère ; Je ne vois que des jeux, je n'entends que des ris. Chanteurs importuns ! Doubles traîtres ! Avec leurs violons, leurs tambourins maudits, Incessamment, exprès, passer sous mes fenêtres, Pour me troubler dans mes ennuis. Tous les jours des sauts, des gambades, Et tous les soirs des sérénades. Quand pourrai-je sortir du chaos où je suis ?

Clarice

Les François sont gais par usage : De votre sombre humeur écartez le nuage.

Mylord

Tandis que la discorde en cent climats divers, De tant d'infortunés écrase les asiles, Le François chante ; on ne voit dans ses villes. Que festins, jeux, bals et concerts. Quel Dieu le fait jouir de ces destins tranquilles ? Dans le sein de la guerre, il goûte le repos ; Sans peines, sans besoins et libre sous un Maître, Le Français est heureux, et l'Anglais cherche à l'être.

Clarice

Vous pouvez l'être aussi.

Mylord

Ma fille, laissez-moi, J'ai besoin d'être seul.

Le Mylord fait un signe de la main, et Clarice se retire.

Clarice

Toujours seul ! Et pourquoi...

Scène 7

Mylord, Un Autre Valet

Il s'assied, et après un moment de silence, il jette les yeux sur une pendule.

Un Valet du Mylord entre avec des sacs.

Mylord

Je me vois retenu chez un peuple frivole, Qu'on ne peut définir. Plein d'amour pour son Roi, Tout entier à l'honneur sa principale loi, Fidèle à ses devoirs ; au plaisir son idole, Des moments les plus chers il consacre l'emploi. Tout ne présente ici qu'un luxe ridicule. Quoi ! L'art a décoré jusqu'à cette pendule ! On couronne de fleurs l'interprète du temps, Qui divise nos jours, et marque nos instants ! Tandis que tristement ce globe qui balance, Me fait compter les pas de la mort qui s'avance : Le François entraîné par de légers désirs, Ne voit sur ce cadran qu'un cercle de plaisirs. Ô ciel ! est il tourment plus rude ? Qui vient encore ici troubler ma solitude ? Quoi ! Toujours ! Ah ! C'est de l'argent, Je le reçois dans un besoin urgent ; Des secours étrangers il m'épargne la honte. Tu ne t'es pas trompé ? Sans doute, j'ai mon compte ?

Un Autre Valet

Oui, Mylord.

Il lit.

Après voir lu, il dit.

Mylord

Relisons la Lettre de Sudmer. Ô généreux Anglais, que tu me deviens cher ! Les bienfaits de Darmant pour moi sont une offense ; Mais de ceux d'un ami l'on ne doit pas rougir. Que mon sort est heureux ! d'ici je vais sortir : Oh ! j'y mourrais d'impatience. Porte ces sacs dans mon appartement ; Et dis à Robinson d'aller en diligence Chercher un autre logement, Pour vivre seuls dans l'ombre et le silence. « Mylord, vous devez avoir besoin d'argent dans la situation ou vous êtes ; je vous envoie une lettre de change de deux mille guinées. Je compte trop sur votre amitié pour ne pas être sûr que vous n'offenserez pas la mienne par un refus. Mon bras est assez bien remis, je n'ai pas encore la liberté d'écrire moi-même ; ne me faites point de réponse, je m'embarque pour la Caroline, nous nous verrons à mon retour. »

Scène 8

La Marquise de Floricourt, Mylord

La Marquise de Floricourt

C'est penser merveilleusement. Vous voulez nous quitter : j'en décide autrement. Vous paraissez surpris, Monsieur ?

Mylord

J'ai lieu de l'être.

La Marquise de Floricourt

Vous êtes un singulier être. Quoi ! depuis un mois environ Que vous logez dans la maison...

Mylord

C'est à mon grand regret.

La Marquise de Floricourt

On ne peut vous connaître ! Quatre ou cinq fois, je vous ai vu paraître : Quatre ou cinq fois, vous avez dit deux mots Encor placés mal à propos.

Mylord

J'en ai trop dit, Madame, et votre caractère S'accorde mal, sans doute, avec le mien. Je craindrais d'ennuyer.

La Marquise de Floricourt

Il se pourrait très bien ; Mais pour se rapprocher, se convenir, se plaire, Fort souvent il ne faut qu'un rien. Vous avez ce qu'il faut pour être un homme aimable, Et vous vous efforcez pour être insoutenable ! Oh ! Je vous entreprends... mais écoutez-moi donc, Demeurez. Je le veux.

Mylord

Madame prend un ton...

La Marquise de Floricourt

Qui me convient, je suis femme et française.

Mylord

Tant pis.

La Marquise de Floricourt

Tant mieux. Causons, Mylord, ne vous déplaise.

Mylord

Je parle peu.

Retenant le Mylord qui veut s'en aller.

La Marquise de Floricourt

Je parlerai pour vous, Et vous me répondrez, si vous pouvez. Tout doux.

Mylord

Je réponds mal.

La Marquise de Floricourt

Eh ! bien, tout a votre aise ; On ne se gêne point chez nous. En qualité d'homme qui pense, Je ne crois pourtant pas que Monsieur se dispense D'éclairer ma raison, mon coeur et mon esprit : Vous êtes Philosophe, à ce que l'on m'a dit : Communiquez un peu vôtre science.

Mylord

Je pense pour moi seul.

La Marquise de Floricourt

Ah ! Quelle inconséquence ! En vain le Sage réfléchit, Si la Société n'en tire aucun profit ; On doit la cultiver pour elle, pour soi-même. Eh ! Laissez-là vos songes creux ; La meilleure morale est de se rendre heureux. On ne peut l'être seul avec votre système. Mon instinct me le dit, et mon coeur encor mieux. La chaîne des besoins rapproche tous les hommes. Le lien du plaisir les unit encor plus. Ces noeuds si doux pour vous sont-ils rompus ? Pour être heureux, soyez ce que nous sommes.

Mylord

Ô ciel ! À des travers on me verrait soumis ! Madame, excusez-moi ; mais vous m'avez permis.

La Marquise de Floricourt

Eh ! Oui, de tout mon coeur j'excuse ; Ne nous ménagez pas, Monsieur, cela m'amuse.

Mylord

J'en suis charmé, Madame, et selon votre avis Je dois me réformer, devenir sociable, Renoncer au bon sens pour être un agréable.

La Marquise de Floricourt

Mais on gagne toujours à le rendre amusant.

Mylord

Suis-je fait pour être plaisant ? Connaissez mieux l'Anglais, Madame ; son génie Le porte à de plus grands objets. Politique profond, occupé de projets, Il prétend à l'honneur d'éclairer sa patrie. Le moindre citoyen, attentif à les droits, Voit les papiers publics, et régit l'Angleterre ; Du Parlement compte les voix, Juge de l'équité des Lois, Prononce librement sur la paix ou la guerre, Pese les intérêts des Rois, Et, du fond d'un café, leur mesure la terre.

La Marquise de Floricourt

Vous êtes en cela plus plaisant mille fois : Trop au-dessus de nous sont ces graves emplois. Libres de tout soin inutile, Nos heureux Citoyens respirent le repos : La surface des mers voit agiter les flots ; Mais la profonde arène est constante et tranquille. Jouissez comme nous.

Mylord

Mais d'un si doux loisir Quel est le fruit ?

La Marquise de Floricourt

Le plaisir.

Mylord

Le plaisir ! J'entends, et si je veux vous plaire, Il faut, comme j'ai dit, changer de caractère, Jouer le rôle fatiguant D'un joli petit-maître, et d'un fat élégant. Ah ! Lorsque de penser on a pris l'habitude...

La Marquise de Floricourt

On est sot avec art, maussade avec étude.

Mylord

Il faut avoir l'esprit bien faux, Pour se prêter à cette extravagance.

La Marquise de Floricourt

Je m'y prête bien, moi.

Mylord

La bonne conséquence.

La Marquise de Floricourt

Si vous vous arrêtez à ces légers défauts, Vous n'êtes pas au bout. La liste en est très ample. Nous avons mille originaux. Je pourrais vous citer... Moi, Monsieur, par exemple...

Mylord

Je ne m'attendais pas à cette bonne foi.

La Marquise de Floricourt

Je parais ridicule à vos yeux, je le vois ; Mais tout considéré, quel est le ridicule ? Sous des traits différents dans le monde il circule ; Mais, au fond, quel est-il ? Une convention, Un fantôme idéal, une prévention ; Il n'exista jamais aux yeux d'un homme sage ; Se variant au gré de chaque nation, Le ridicule appartient à l'usage : L'usage est pour les moeurs, les habits, le langage ; Mais je ne vois point les rapports Qu'il peut avoir avec notre âme. L'homme est homme partout : si la vertu l'enflamme, C'est mon héros, je laisse les dehors. Quoi ! Toujours notre esprit fantasque Ne jugera jamais l'homme que sur le masque ? Nous avons des défauts, chaque peuple a les siens. Pourquoi s'attacher à des riens ? Eh ! Oui, des riens, des misères, vous dis-je, Qui ne méritent pas d'exciter votre humeur ; C'est d'un vice réel qu'il faut qu'on se corrige, Les écarts de l'esprit ne sont pas ceux du coeur.

Mylord

Comment ! Vous êtes philosophe !

La Marquise de Floricourt

Moi ! Je ne connais point les gens de cette étoffe Ni ne veux les connaître, ils sont trop ennuyeux ; Je cherche à m'amuser, cela me convient mieux.

Mylord

Toujours l'amusement !

La Marquise de Floricourt

Oui, Mylord hypocondre, Je pourrais censurer les usages de Londres, Comme vous attaquez nos goûts ; Mais je ris simplement et de vous et de nous. Que les Anglais soient tristes, misanthropes ? Toujours avec nous contrastés, Cela ne me fait rien ; leurs sombres enveloppes N'offusquent point d'ailleurs leurs bonnes qualités. Ils sont francs, généreux, braves ; je les estime.

Mylord

Quoi ! Vous estimez les Anglais ?

La Marquise de Floricourt

Assurément ! ils ont une âme magnanime, De l'honneur, des vertus, et je sais d'eux des traits...

Mylord

Vous me charmez.

La Marquise de Floricourt

Bon, son humeur s'apaise.

Mylord

Comment donc, vous pensez ?

La Marquise de Floricourt

Qui ? Moi ? Je n'en sais rien.

Mylord

Ah ! Vous me séduiriez si vous étiez Anglaise. Je goûte dans votre entretien...

La Marquise de Floricourt

Je ne veux point penser, Monsieur, c'est un ouvrage. Ce que je dis, part de l'esprit, du coeur, De l'âme, dans l'instant, en vous laissant l'honneur D'une prétention qui ne convient qu'au Sage.

Mylord

Vous en avez, Madame, un plus grand avantage.

À part.

La Marquise de Floricourt

Que faites-vous ? Il est déconcerté.

Mylord

Je demeure interdit ; je crois, en vérité, Que mon coeur malgré moi...

Haut.

La Marquise de Floricourt

Cet essai m'encourage. Mais je m'arrête ici, je pense qu'il est tard.

Mylord

Non, Madame.

La Marquise de Floricourt

Excusez, on m'attend autre part, Pour arranger un ballet agréable ; C'est pour ce soir qu'on doit le préparer. Vous seriez un homme adorable, Si vous vouliez y figurer.

Mylord

Vous vous moquez, je pense, ou c'est mal me connaître.

La Marquise de Floricourt

Pourqui me refuser quand vous pouvez en être ? Cessez de chercher des raisons Pour nourrir chaque jour votre mélancolie. Vous pensez, et nous jouissons. Laissez-la, croyez-moi, votre philosophie. Elle donne le spleen, elle endurcit les cours : Nôtre gaieté, que vous nommez folie, Nuance notre esprit de riantes couleurs, Par un charme qui le varie : Elle orne la raison, elle adoucit les moeurs ; C'est un printemps qui fait naître les fleurs Sur les épines de la vie.

On entend le son des tambourins.

Mylord

Je risque trop à l'écouter, Je ferai mieux de l'éviter, Qu'entends-je encor ! quel affreux tintamarre !

Scène 9

Un Bordelais, Mylord, La Marquise de Floricourt

Un Bordelais

Marquise, eh donc ! Nous allons répéter ?

Mylord

Où fuir ?

La Marquise de Floricourt

N'allez pas nous quitter.

Mylord

Vous me ferez mourir.

La Marquise de Floricourt

Vous êtes bien bizarre.

Un Bordelais

Le Mylord est des nôtres.

La Marquise de Floricourt

Oui. Vraiment, je compte bien sur lui.

Mylord

Épargnez-moi, je vous supplie.

Un Bordelais

Monsé danse lé munuet ?

Mylord

Eh ! Je n'ai dansé de ma vie.

Un Bordelais

En deux ou trois leçons nous vous rendrons parfait.

Mylord

Morbleu !

Bas au Mylord.

Au Bordelais.

La Marquise de Floricourt

Dissimulez votre misanthropie. Vous vous déshonorez. Allez, je vous rejoins.

Scène 10

La Marquise de Floricourt

La Marquise de Floricourt

Rendez-vous digne de mes soins. Une heure ou deux je veux bien faire trève ; Après cela, je vous enlève. Point de refus, ou bien vous me déplairiez fort ; Je vous en avertis. Adieu mon cher Mylord. Si nous extravaguons, le plaisir nous excuse : Bien fou qui s'en afflige, heureux qui s'en amuse.

Scène 11

Mylord

Mylord

M'en voilà quitte par bonheur. Mais je ne devais pas lui marquer tant d'aigreur ; Car malgré son inconséquence, Je m'aperçois, qu'elle a bon coeur, Et sans qu'elle y songe, elle pense. Oui, je la jugeais mal, et je sens mon erreur. Allons, allons, Mylord, il faut que tu t'apaises ; Fais effort sur toi-même, et pardonne aux Françaises. On peut s'y faire... Ah ! j'aperçois Darmant, Et sa présence est un tourment.

Scène 10

Darmant, Mylord

Darmant

Mylord, je vous annonce une heureuse nouvelle. C'est votre intérêt seul.

Mylord

Abrégeons. Quelle est-elle ?

Darmant

Nous allons renvoyer des prisonniers Anglais Pour pareil nombre de Français ; Je vous ai fait, Mylord, comprendre dans l'échange ; J'ai tant sollicité.

Mylord

Vous en ai je prié ?

Darmant

Je cherche à vous servir.

Mylord

Cet homme est bien étrange !

Darmant

Quoi ! Mon empressement...

Mylord

M'a trop humilié : Je ne veux rien devoir qu'à ma Nation même. M'obliger malgré moi !

Darmant

Quoi ! Toujours dans l'extrême. Vous ne prêtez à tout que de sombres couleurs !

Mylord

J'ai fait des dépêches pour Londres : Si la fortune à mes voeux peut répondre, Je trouverai sans vous la fin de mes malheurs ; Je reste en attendant.

Haut.

Darmant

Me voilà plus tranquille. Avec regret je l'aurois vû partir. Ma maison est à vous.

Mylord

Non, non ; j'en dois sortir.

Darmant

Pourquoi chercher un autre asile ? Qui pourrait ici vous troubler ? A-t-on manqué d'égards ?...

Mylord

C'est trop m'en accabler.

À part.

Haut.

Darmant

Vous ne me rendez pas justice. Aurait-il soupçonné mon amour pour Clarice ? Quelque nouveau sujet excite votre aigreur ? Ah ! Je sais ce que c'est ; vous avez vu ma soeur, Ses airs évaporés et sa tête légère...

Mylord

Veut-il interroger mon coeur ?

Darmant

Oui, je conçois qu'elle a pu vous déplaire.

Mylord

À quoi bon votre soeur ? Je l'excuse aisément ; Elle est d'un sexe.

Darmant

Oui, mais son caractère...

Mylord

M'en suis-je plaint ?

Darmant

Non ; poliment...

Mylord

Je ne suis point poli.

Darmant

Sachez que son système Est de vous consoler, de vous rendre à vous-même. Si je ne l'arrêtais, Monsieur, journellement Vous seriez obsédé.

Mylord

Monsieur, laissez-la faire.

Darmant

Non, je lui vais défendre expressément De vous revoir.

Mylord

Ah ! Quel acharnement !

Darmant

Je cours pour l'avertir.

Mylord

Il n'est pas nécessaire.

Darmant

Mais je dois réprimer, l'indiscrète chaleur...

Mylord

Je sais ce que j'en pense, il suffit ; serviteur.

Darmant

Je n'ai qu'un mot, après quoi je vous laisse. J'aurais été jaloux d'avoir votre amitié : Mais je n'espère plus que votre haine cesse : Du moins un peu d'estime, et je suis trop payé.

Mylord

Eh ! Malgré moi, Monsieur, vous avez mon estime. Je suis votre ennemi, mais sans vous mépriser. Je ne suis point injuste, et ne puis refuser Ce qui me parait légitime. Mais pour mon amitié ne l'esperez jamais. Dans ces temps de discorde, entre Anglais et Français, Toute liaison est un crime : De sa patrie on doit prendre l'esprit ; Qui s'en écarte, la trahit.

Darmant

Imitez donc votre patrie ; Et des préventions dont votre âme est nourrie, Connaissez enfin les erreurs. Nous allons voir cesser les fléaux de la guerre. La paix doit réunir la France et l'Angleterre, Et nous allons bientôt jouir de ses douceurs.

Mylord

La paix ! La paix ! Quelle chimère ! On ne peut jamais l'espérer. Des intérêts puissants doivent nous séparer.

Scène 13

Un Autre Valet, Mylord

Un Autre Valet

Mylord, un Anglais vous demande.

Mylord

Un Anglais ! Un Anglais ! Qu'il entre, et promptement.

Scène 10

Sudmer, Mylord, Darmant

Sudmer

Vive, vive, Mylord ! Ah ! Quel heureux moment ! Je vous retrouve et ma joie est si grande....

Mylord

C'est vous, mon cher Sudmer !

Sudmer

C'est moi, certainement.

Darmant

Sudmer ! Ah ! Quel événement !

Sudmer

Mais c'est vous-même aussi, je pense. C'est vous, voilà vos traits ; je rends grâce au hasard. Cher Mylord, attendez.

Mylord

D'où vient donc cet écart ?

À Darmant.

Sudmer

Le premier des devoirs est la reconnaissance. Le sort en cet instant a rempli mon espoir.

Darmant

Monsieur, je n'ai jamais eu l'honneur de vous voir.

Sudmer

Je suis assez heureux, moi, pour vous reconnaître.

Darmant

Mais je n'ai point d'idée...

Sudmer

Aucune ?

Darmant

Point du tout.

Sudmer

Je ne me trompe point ; et j'y crois encore être.

Darmant veut se retirer.

Mylord

Cet accueil n'est pas de mon goût.

Sudmer

Ne vous en allez pas.

Darmant

Mais je dois par prudence...

Au Mylord, en lui montrant Darmant.

Sudmer

Vous n'êtes pas de trop, cédez à mon instance, Et songez que mes sentiments... C'est un homme des plus charmants, C'est un homme d'espèce unique.

Mylord

Charmant ! Charmant ! Parbleu, pour des êtres pensants, Voilà, sans doute, un beau panégyrique !

Sudmer

Qu'entendez-vous ?

Mylord

Cela s'entend sans qu'on l'explique. Un homme n'est jamais charmant en bonne part, Et lorsqu'à la raison on veut avoir égard...

À Darmant.

Montrant son coeur.

Sudmer

Je ne vois point à quoi cela s'applique. Remettez-vous aussi mes traits ; Rappelez-vous que je vous dois la vie. Vous changeâtes pour moi la fortune ennemie. Voilà le livre où sont écrits tous les bienfaits. Vous êtes mon ami, du moins je suis le vôtre ; C'est par vos procédés que vous m'avez lié. Je m'en souviens, vous l'avez oublié : Nous faisons notre charge en cela l'un et l'autre.

Darmant

Mais vous vous méprenez, Monsieur.

Sudmer

Moi, point de tout ; moi, jamais me méprendre Quand la reconnaissance en moi se fait entendre Et m'offre mon libérateur. Le sentiment me donne des lumières Pour reconnaître un bienfaiteur, Les yeux ne sont point nécessaires : Je suis toujours averti par mon coeur.

Darmant

Ah ! Je vois à peu près ce que vous voulez dire.

Mylord

Moi, je ne le vois pas.

Sudmer

Je vais vous en instruire. Nous devons publier les belles actions ; Je montais un vaisseau de trente-huit canons, Je fus, prés d'une côte, accueilli d'un orage, Terrible, violent beaucoup : J'étais prêt à faire naufrage, Et les Français avaient de quoi faire un beau coup. Aussi, Monsieur, en homme sage, Lorsque les vents furent calmés, En tira-t-il un très grand avantage ; Et nous voyant démâtés désarmés, « Je pourrais, me dit-il, prendre votre équipage ; Mais, pour en profiter, je suis trop généreux ; On n'est plus ennemi lorsqu'on est malheureux. » Bref, il me soulagea, m'obligea de sa bourse, Me rendit mes effets avec la liberté : Les bienfaits, de son coeur, coulaient comme une source. Peut-on trop admirer sa générosité ?

Bas à Sudmer.

Mylord

Tout bienfait, avec lui, porte sa récompense ; On agit pour soi-même en agissant ainsi. Je suis forcé de l'admirer aussi : Mais sans tirer à conséquence.

Darmant

Jugez la Nation avec plus d'équité. Comme Français, mon premier apanage Consiste dans l'humanité. Mes ennemis sont-ils dans la prospérité : Je les combats avec courage. Tombent-ils dans l'adversité : Ils sont hommes, je les soulage.

Sudmer

Eh ! c'est ainsi qu'on pense avec un coeur loyal. Je ne décide point entre Rome et Carthage : Soyons humains ; voilà le principal.

Mylord

Vous n'êtes pas Anglais.

À Darmant.

Sudmer

Je suis plus ; je suis homme. Qu'avez-vous contre lui ? Cette froideur m'assomme : Esclave né d'un goût national, Vous êtes toujours partial. N'admettez plus des maximes contraires ; Et, comme moi, voyez d'un oeil égal Tous les hommes qui sont vos frères. J'ai détesté toujours un préjugé fatal. Quoi ! Parce qu'on habite un autre coin de terre, Il faut se déchirer, et se faire la guerre ! Tendons tous au bien général. Crois-moi, Mylord, j'ai parcouru le Monde. Je ne connais sur la machine ronde Rien que deux peuples différents ; Savoir, les hommes bons et les hommes méchants. Je trouve partout ma patrie Où je trouve d'honnêtes gens ; En Cochinchine, en Barbarie, Chez les sauvages même : allons, soyons unis ; Embrassons-nous comme trois bons amis. Vous serez de ma noce, au moins ?

Darmant

Quoi ?

Sudmer

Je l'exige. Je vais me marier avec un vrai prodige, Fille aimable, dit-on, et qui me plaira fort : Je m'apprête à l'aimer. Quoi ! cela vous afflige ?

Darmant

Moi, je partage votre sort.

Sudmer

Point de partage, je vous prie, Surtout si la fille est jolie.

Darmant

Je respecte les noeuds dont vous serez unis.

Darmant

Ma fille, de ce mariage, Sans doute, sentira le prix ; Je vais, sans tarder d'avantage, La préparer, en des instants si doux, Sur l'honneur qu'elle aura de s'unir avec vous.

Scène 6

Sudmer, Darmant

Sudmer

Vous connaissez l'objet qu'on me destine ? Hein ? Mais, mon cher Français, qu'est-ce qui vous chagrine ? Morbleu ! Seriez vous mon rival ? Comment ? Cela m'est bien égal ; Mais je veux savoir tout à l'heure...

Darmant

Monsieur, sur ce sujet ne m'interrogez point.

Sudmer

Ma future chez vous demeure, Et je veux m'éclaircir d'un point.

À part.

Darmant

Monsieur, quoi qu'il en soit, vous n'ayez rien à craindre. Clarice est adorable, et je pourrais l'aimer, Sans que vous eussiez à vous plaindre. Tâchons encor de me calmer.

Sudmer

Cependant je remarque un trouble. Hein ? Parlez, hein ? Son embarras redouble.

Darmant

C'en est assez. Adieu, Monsieur. Jouissez de votre bonheur, Et de mes sentiments n'ayez aucun ombrage. On peut aimer Clarice, on peut s'en faire honneur : Je ne vous dis rien davantage.

Scène 16

Sudmer

Sudmer

C'est parler fièrement ; je prétends découvrir. J'ai des soupçons qu'il faut que j'éclaircisse. Ah ! J'aperçois Mylord, et sans doute Clarice. Examinons un peu comme je dois agir. On ne m'a point trompé : je la trouve fort belle, Belle certainement !

Scène 17

Sudmer, Clarice, Mylord

Au Mylord.

Sudmer

Bonjour, Mademoiselle. Je suis Sudmer pour vous servir, Et je viens remplir votre attente ; Oui, oui, ma belle enfant, je vous épouserai ; Je dis plus, je sens bien que je vous aimerai : Autrement j'aurais tort. Je la trouve charmante.

Clarice

Monsieur.

Sudmer

Reste à savoir si je vous conviendrai. M'aimerez-vous aussi ?

Clarice

Mais, Monsieur, je l'espère. Les volontés du Mylord sont des lois. La générosité de votre caractère, Vos nobles procédés font honneur à son choix ; Et les vertus, sur mon coeur, ont des droits Préférables à l'amour même. Lorsque de la raison on écoute la voix, On estime du moins en attendant qu'on aime.

Sudmer

Oh ! je suis votre serviteur. En attendant ! C'est bon pour qui pourrait attendre. Mylord, je suis pressé ; vous avez un vieux gendre Qui n'a pas un instant à perdre, par malheur. Je ne crois pas que l'amour, à mon âge, Parle beaucoup en ma faveur ; C'est un arrangement que notre mariage. Notre intérêt commun en aura tout l'honneur : Cela ne suffit pas ; je crois qu'elle est fort sage : Mais il se peut qu'un autre objet l'engage.

Clarice

En tous cas, je saurais commander à mon coeur.

Sudmer

Bon ! Voilà le même langage Que vient de me tenir Darmant.

Mylord

Darmant !

Sudmer

Elle rougit, et je vois clairement. N'est-il pas vrai, chere future ? Il se pourrait par aventure. Hein ?

Mylord

Sudmer, de pareils soupçons.

Sudmer

Pour demander cela, Mylord, j'ai mes raisons.

Mylord

Mais Darmant est Français, et ma fille est Anglaise ; Elle ne peut l'aimer.

Sudmer

Conséquence mauvaise ; Les Français ont toujours l'art de se faire aimer. Je les connais pour gens fort agréables, Et qui plus est encor, fort estimables ; Il est tout naturel de s'en laisser charmer.

Mylord

Je sais comme ma fille pense, Je réponds de son coeur : oui, la reconnaissance Qu'elle sent, comme moi, de vos rares bienfaits, Doit l'attacher à vous tendrement pour jamais.

Sudmer

Que parlez-vous de bienfaits, je vous prie ?

Clarice

Si ma main doit payer ces généreux secours.

Sudmer

Je ne vous entends point, et je n'ai de mes jours

Mylord

Vous même m'écrivez ?

Sudmer

Point de plaisanterie.

Mylord

Moi, plaisanter !

Sudmer

Vous êtes fou, Mylord, C'est depuis quelques jours que je sais votre sort.

Mylord

Mais cependant la chose est sûre, Et votre lettre que voici ; Tenez.

Sudmer

Que veut dire ceci ? Ce n'est point là mon écriture.

Mylord

Je le sçais bien ; mais votre bras cassé...

Sudmer

Je n'ai pas eu le bras cassé

Mylord

Qu'entends-je ?

Sudmer

Certainement, vous n'êtes pas sensé.

À part.

Mylord

Mais lisez donc, lisez. Sa tête se dérange.

Clarice

Assurément, je l'ai déjà pensé.

Sudmer

Je suis dans un courroux extrême. Comment ! Quelqu'un a pris mon nom Pour faire une bonne action, Que j'aurais pu faire moi-même ? Morbleu ! C'est une trahison Dont je prétends avoir raison. Et vous avez reçu la somme ?

Mylord

Oui, d'un banquier.

Sudmer

Nommé ?

Mylord

Monsieur Argant.

Sudmer

Il loge ?

Mylord

Près d'ici.

Sudmer

Je vais trouver cet homme ; J'en aurai le coeur net ; je reviens à l'instant.

Scène 18

Mylord, Clarice

Mylord

Tout cela me paraît étrange ! D'où peut venir cette lettre de change, Et ces autres effets que j'ai déjà reçus ? Ce n'est pas de Sudmer ! Je demeure confus. Si ce n'est pas de lui, c'est d'un compatriote, Qui veut m'obliger en secret. Tel est l'Anglais, il cache le bienfait ; Exactement j'en conserve la note, Pour m'acquitter de celui qu'on m'a fait ; Pour un homme d'honneur, c'est le plus grand regret Que de manquer à la reconnaissance, Et payer un service est une jouissance. Je ferai tant que nous serons au fait. Ah ! çà, venons à vous, ma fille : Sudmer, par les grands biens, relève ma famille ; Il vous fait un état certain ; Vous ne répugnez pas à lui donner la main ?

Clarice

Je dois vous obéir.

Mylord

Vous soupirez, Clarice.

Clarice

Oui mon père, il est vrai.

Mylord

Parlez sans artifice, Parlez avec sincérité. Ne dissimulez rien.

Clarice

M'en croyez-vous capable ? Je ne sais point trahir la vérité, Et qui dissimule est coupable. Je n'ai rien dans mon coeur que je doive cacher Aux yeux indulgents de mon père. Est-il quelque secret, est-il quelque mystère Que dans son sein je ne puisse épancher ?

Mylord

À mes desseins vous verrais-je contraire ?

Clarice

Non, je veux me soumettre a votre volonté : En Angleterre un coeur n'est point esclave ; Le pouvoir paternel est chez nous limité. Mais ne soupçonnez pas que jamais je le brave. Périsse cette liberté qui des parents détruit l'autorité. Ah ! Je le sens, un père est toujours père. Sur des enfants bien nés il conserve ses droits. Quand le devoir en nous grave son caractère, Rien ne peut effacer cette empreinte si chère. En vain la liberté veut élever sa voix, Et dans nos cours exciter le murmure ; La loi nous émancipe, et jamais la Nature.

Mylord

Vous pensez bien ; mais, dites-moi, Où nous conduit cet étalage ? Sudmer, vous déplaît-il ?

Clarice

Non, mon père, mais...

Mylord

Quoi ?

Clarice

J'épouserai Sudmer, si c'est votre avantage.

Mylord

J'ai donné ma parole.

Clarice

Il aura donc ma foi. Mais un autre a mon coeur.

Mylord

Expliquez ce langage ; Épouser celui-ci, pour aimer celui-la ! Vous vous formez, ma fille, et j'aperçois déjà Que de ce pays-ci vous adoptez l'usage. S'il vous plaît, rien de tout cela. Quel est le nom du personnage ? Dites-le moi.

Clarice

J'en aurai le courage. Malgré moi mon coeur s'est soumis. Les vertus d'un Français...

Mylord

Un de nos ennemis !

Clarice

Il ne l'est point ; c'est Darmant, c'est lui-même.

Mylord

Qu'ai-je entendu ? Ma surprise est extrême. Je vois quel est le but de ses empressements.

Clarice

Arrêtez. Vos soupçons seraient trop offensants. Rien ne m'a jusqu'ici fait connaître qu'il m'aime : L'estime, le respect sont les seuls sentiments Qu'il ait osé faire paraître. Rien aussi de ma part n'a pu faire connaître Le trouble secret de mes sens.

Mylord

À la bonne heure. Eh ! bien, puisque je suis le maître, Vous aimerez Sudmer, et je l'ai décidé. Songez-y bien ; j'ai commandé.

Scène 19

Sudmer, Mylord

Sudmer

Ma foi ! moi n'y puis rien comprendre J'ai vu votre banquier, votre donneur d'argent ; Il m'a reçu d'un air fort obligeant. Mais il bat la campagne, et n'a pu rien m'apprendre. Il m'a dit seulement qu'en cette maison-ci, Par un valet Anglais je serais éclairci.

Mylord

C'est mon valet, sans doute.

Sudmer

Il peut donc nous instruire.

Mylord

Robinson !

Scène 20

Robinson, Mylord, Sudmer, Clarice

Robinson

Mylord !

Mylord

Viens ici. Il faut tout à l'heure me dire D'où vient l'argent que tu m'as apporté : Ne cache point la vérité ; Tu sais, dit-on, tout le mystère.

Robinson

Mylord, c'est d'un de vos amis.

Mylord

De Sudmer ?

Robinson

Oui, la chose est claire,

Sudmer

De moi, Maraud, de moi !

Robinson

Me voilà pris.

Sudmer

Je te surprends en menterie ; C'est moi qui suis Sudmer.

Robinson

Monsieur, j'en suis charmé. Comment vous portez-vous ?

Sudmer

Qui peut avoir tramé Une pareille fourberie ? Coquin ! J'ai donc le bras cassé ? Oh ! je te ferai voir...

Robinson

Doucement, je vous prie. Quoi ! Ce n'est donc pas vous dont le coeur bien placé...

Sudmer

Non, non, certainement.

Robinson

Eh ! bien, c'est donc un autre.

Sudmer

Qui donc a pris mon nom ?

Robinson

Un nom tel que le vôtre Doit faire honneur à l'amitié.

Mylord

De ce complot, le traître est de moitié ! Déclare vite, ou je t'assomme.

Robinson

Vous m'allez ruiner.

Mylord

Comment ?

Robinson

Oui, c'est un fait. De temps en temps, je reçois quelque somme Pour m'engager à garder le secret.

Mylord

Ah ! Tu connais donc ?

Robinson

Oui, c'est un fort honnête homme, Qui veut vous obliger, et sans être connu. Vous savez bien, Mylord, que je suis ingénu. Il m'a séduit, et pour lui plaire, Robinson est fourbe et faussaire. Oui, c'est de moi que vient toute l'invention ; Mais c'était, je proteste, à bonne intention.

Mylord

En un mot, quel est-il ?

Robinson

Eh ! bien, c'est, c'est... notre hôte.

Mylord

Darmant !

Clarice

Darmant !

Mylord

L'auteur d'une telle action ! Ah ! Malheureux !

Robinson

Je reconnais ma faute.

Mylord

Tu mérites punition. Écoute, aimerait-il ma fille ?

Robinson

Oh ! Point du tout, Mylord ; il n'oserait. C'est générosité toute pure qui brille, Dans ce que pour vous il a fait.

Mylord

Vous, Clarice, êtes-vous instruite ?

Clarice

Non, je vous jure, et je suis interdite.

Mylord

Je ne comprens rien à cela ! En vérité, son procédé m'étonne !

Sudmer

Moi, point m'en étonner ; je le reconnais là : Et d'avoir pris mon nom, très fort je lui pardonne.

Mylord

Je te fais grâce ; mais ne lui parle de rien.

Scène 21

La Marquise de Floricourt, Clarice, Mylord, Darmant, Sudmer

La Marquise de Floricourt

La Paix est sûre, elle est ratifiée. Je me fais un plaisir de la voir publiée. La Paix ! ce mot seul fait du bien : Elle est de l'Univers le plus tendre lien : La foule avec transport inonde chaque rue, Sans être coudoyé, l'on ne peut faire un pas, Sans se connaître on se salue, On parle, on s'interrompt, on ne se répond pas ; La joie en tous lieux répandue, En animant les cours, égale les États.

Clarice

Ce spectacle est charmant, j'en serais attendrie.

La Marquise de Floricourt

Je viens vous chercher tout exprès Pour que vous et Mylord examiniez de près Le pouvoir qu'a sur nous l'amour de la Patrie. Le vrai contentement déride tous les traits : La brillante gaieté, ce fard de la Nature, Rajeunit les vieillards, leur donne un air plus frais ; D'un coloris si doux la teinte vive et pure Partout imprime ses attraits ; C'est le bonheur qui fournit la peinture, Et le plaisir de l'âme embellit les plus laids. La Marchande dans sa boutique Étale ses colifichets, Répète à tout moment, la Paix, la Paix, la Paix ! De Messieurs les Anglais j'aurai donc la pratique : Et sa petite fille, avec un air comique, Dit : ah ! Maman, comment c'est-il fait, un Anglais ? On rencontre plus loin des chansonniers bien ivres, Raclant du violon et braillant des couplets, Bons, excellents, quoique mauvais, Et qui surpassent de gros livres, Parce que le coeur les a faits. En un mot, vous verrez que nous autres Français, Notre plus grand plaisir est d'adorer nos Maîtres ; C'est l'Amour qui prend soin d'éclairer nos fenêtres. Le sentiment, voilà notre première loi : Eh ! qui l'éprouve plus que moi ? Je danserai la nuit entière : Je donnerai le ton, et serai la première À bien crier, vive le Roi !

Mylord

Vous m'enchantez, Madame la Marquise : De mon esprit chagrin vous changez la couleur ; Je sens que la gaieté, qui vous caractérise, Ne peut se rencontrer qu'avec un très bon coeur ; Darmant, nos nations sont réconciliées : Par vos traits généreux vous m'avez corrigé ; Et l'amitié surmonte enfin le préjugé : Que par cette amitié nos maisons soient liées.

Darmant

Ah ! Mylord, je vous suis attaché pour jamais.

Mylord

Ces secours détournés qu'avec tant de noblesse Vous m'avez su fournir par des moyens secrets, Pour ne point faire ombrage à ma délicatesse, Je les acquitterai bientôt grâce à la Paix : Mais mon coeur en paiera toujours les intérêts.

Darmant

Daignez me regarder comme de la famille.

Mylord

Monsieur, pour vous marquer combien vous m'êtes cher, Vous signerez le contrat de ma fille, Que, dès ces soir, je marie à Sudmer.

La Marquise de Floricourt

À cette faveur-là mon frère est bien sensible.

Darmant

Ô Ciel !

Mylord

Darmant soupire, et la Marquise rit ! Mais cela n'est pourtant ni triste, ni risible.

La Marquise de Floricourt

Mais c'est que mon cher frère est sot, sans contredit : Je m'y connais ; tenez, admirez la statue !

Darmant

Ma soeur.

Sudmer

Mais en effet, lui paraître interdit.

La Marquise de Floricourt

C'est qu'il est amoureux de votre prétendue ; Mais grave soupirant, discret, silencieux, Le respect a toujours étouffé sa parole, Et tristement comme une idole, Son amour n'a jamais parlé que par ses yeux.

Sudmer

Mylord, je pourrais faire une grand sottise D'épouser votre fille ; elle est fort à ma guise ; Mais, Monsieur, pourrait bien être à la sienne aussi Un petit peu, n'est-ce pas ? Hein ? Je pense, Et je vois que, dans tout ceci, Mon rival doit, au fond, avoir la préférence. Sous mon nom il a su saisir l'occasion D'avoir pour vous, Mylord, un procédé fort bon, Si je deviens le mari de Clarice : Il est homme, peut-être, à rendre encor service : Je suis accoutumé d'être son prête-nom.

Mylord

Darmant, je vous prends pour mon gendre.

Clarice

Ah ! Mon père.

Darmant

Ah ! Monsieur, en cet heureux instant, Que j'ai de grâces à vous rendre ! Je suis de l'Univers l'homme le plus content.

Sudmer

Cette alliance est fort bien assortie.

Darmant

Ma soeur, en même-temps, devrait Consentir à vous être unie ; Ce double hymen ne laisserait Aucun soupçon d'antipathie.

La Marquise de Floricourt

Je craindrais que Mylord ne fut triste et jaloux.

Mylord

La proposition, il est vrai, m'intimide ; Mais cependant, Madame, croyez-vous Qu'une Française, ayant l'esprit vif et rapide, Puisse y joindre en effet, par un accord bien doux, Un caractère allez solide Pour faire constamment le bonheur d'un époux ?

La Marquise de Floricourt

Avant que de répondre, en faisant mon éloge, Souffrez, de mon côté, que je vous interroge. Croyez-vous qu'un Anglais, qui toujours réfléchit, En prenant une femme aimable et vertueuse, Ait assez de douceur, de liant dans l'esprit Pour la rendre constante en la rendant heureuse ; Pour qu'elle s'applaudisse, enfin, d'être avec lui ? On ne peut guère avoir une femme fidèle, Qu'en attirant l'amusement chez elle. Le manque de vertu vient quelquefois d'ennui.

La Marquise de Floricourt

Marquise, courons-en les risques l'un et l'autre, Vous verrez un amant dans un époux soumis, Et quand la Paix confond ma Patrie et la vôtre, Tous mes préjugés sont détruits.

Sudmer

Daignez, mon cher Darmant, en cette circonstance Me soulager du poids de la reconnaissance : Je sens que je suis vieux, je me vois de grands biens ; Je n'ai point d'héritier, soyez tous deux les miens... Point de remerciements, ce serait une offense. Si je vous sais heureux, mes amis, c'est assez : C'est vous, c'est vous qui me récompensez ; Mais j'entends retentir les cris de l'allégresse : Courons tous : le plaisir du coeur S'augmente encor par le commun bonheur.

La Marquise de Floricourt

Mylord, j'en pleure de tendresse ; Le courage et l'honneur rapprochent les pays ; Et deux peuples égaux en vertus, en lumières, De leurs divisions renversent les barrières, Pour demeurer toujours amis.

Divertissement

On entend une symphonie et des acclamations qui annoncent une Fête publique. Le Théâtre représente la vue du Port de Bordeaux. On voit des vaisseaux ornés de guirlandes et de banderoles. Des peuples de différentes nations exécutent une fête. Anglais, Français, Espagnols, Cantabres, Portugais, etc. caractérisés par des habits pittoresques, composent diverses danses variées à la mode de leur pays, au bruit des salves d'artillerie. On chante ; toutes les nations s'embrassent ; la fête se termine par un ballet général.

Vaudeville

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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