L'Anglais à Bordeaux
Scène 1
La Marquise de Floricourt, Darmant
La Marquise de Floricourt
Je vous renonce pour mon frère. Toujours pensif, rien ne vous rit ! Vos prisonniers anglais vous ont gâté l'esprit ; Vous n'êtes occupé que du soin de leur plaire ; Votre Milord Brumton vous rend atrabilaire.
Darmant
Ma soeur, je suis piqué ; mais piqué jusqu'au vif ; L'amitié du Milord me serait précieuse : En tout, pour la gagner, on me voit attentif ; Mais sa fierté superbe et dédaigneuse Rejette mes secours, s'indigne de mes soins, Il aime mieux s'exposer aux besoins, Rendre sa fille malheureuse : Il croit son honneur avili, S'il accepte un bienfait des mains d'un ennemi.
La Marquise de Floricourt
Mais, mon frère, en cherchant à lui rendre service, Ne songeriez-vous point à sa fille Clarice ? Cette anglaise est charmante !
Darmant
Épargnez-moi, ma soeur, Et ne déchirez point le voile de mon coeur. Si l'on me soupçonnait... il est vrai, je l'adore. Je veux me le cacher, je veux qu'elle l'ignore : L'amour dégraderoit la générosité.
La Marquise de Floricourt
Qui vous fait donc agir ?
Darmant
L'humanité. J'ai plongé dans la peine une noble famille. Qu'une guerre fatale entraîne de regrets ! Brumton part de Dublin pour Londres, avec sa fille ; Il embarque avec lui ses plus riches effets. La Frégate que je commande, croisant sur les côtes d'Irlande, Rencontre son vaisseau, l'atteint et le combat. Brumton, qu'aucun danger n'alarme, Soutient notre abordage et montre avec éclat L'activité d'un chef, et l'ardeur d'un soldat ; Il fond sur moi, me blesse et ma main le désarme ; Il veut braver la mort, je prends soin de ses jours. À l'Ennemi vaincu, l'honneur doit des secours.
La Marquise de Floricourt
Fort bien, mon frère.
Darmant
Enfin, nous avons l'avantage, Son vaisseau coule à fond, et l'on n'a que le temps De sauver sur mon bord les gens de l'équipage. Je reviens à Bordeaux, où mes soins vigilants De ces infortunés soulagent la misère ; Mais Brumton se refuse à mes empressements.
La Marquise de Floricourt
Moi, j'aime assez ce caractère. Il est brusque... mais il est franc. Sa fierté qui paraît choquer la politesse, Relève en lui l'air de noblesse D'an homme qui soutient son rang. Si son maintien est froid... ses yeux ont de la flamme ; Et je lui crois une belle âme. Il n'a pas quarante ans cet homme ?
Darmant
Tout au plus.
La Marquise de Floricourt
Devenez son ami.
Darmant
Mes soins sont superflus : Ses principes outrés d'honneur patriotique, Sa façon de penser qu'il croit Philosophique, Sa haine contre les François, Tout met une barrière entre nous pour jamais.
La Marquise de Floricourt
Je prétends la briser : oui vous pouvez m'en croire. Pour vous, pour moi, pour notre gloire Il reviendra de sa prévention. Il s'agit de l'honneur de notre Nation. Nous verrons donc ce Philosophe ; Et s'il veut raisonner, c'est moi qui l'apostrophe : Je philosophe aussi, quand je veux, tout au mieux.
Darmant
Plaisantez-vous ?
La Marquise de Floricourt
Moi ? Point du tout, mon frère, Et cela devient sérieux. Allez, allez, laissez-moi faire. Doutez-vous des talents que j'ai ? Par un ridicule contraire, Un ridicule est souvent corrigé. Vous voyez bien que je me rends justice ; J'entreprends le Mylord, vous poursuivez Clarice ; Il est honteux pour vous, pour un Français, D'aimer sans espoir de succès ; Cependant, obligez le Mylord en silence, Et cherchez des moyens secrets.
Darmant
J'ai déjà commencé ; mais n'en parlez jamais ; D'un bienfait divulgué, l'amour-propre s'offense, Le valet Robinson est dans mes intérêts ; Par l'on moyen, son Maître a touché quelques sommes Sous le nom supposé d'un patriote Anglais.
La Marquise de Floricourt
Voilà comme il faudrait toujours tromper les hommes.
Darmant
J'aperçois Robinson ; viens-ça.
Scène 2
Robinson, Darmant, La Marquise de Floricourt
Robinson
Bonjour, Monsieur ; Bonjour, Madame. Ah ! Le bon frère Que vous avez-là ! Le bon coeur ! Sans lui nous étions morts, j'espère.
Darmant
Paix ! Je t'ai défendu...
Robinson
Quel Français obligeant ! Brave homme, toujours prêt à donner de l'argent : Il est notre unique ressource. Je crois toujours lui voir ouvrir sa bourse, En me disant : tiens, Robinson, Prends, mon ami, prends sans façon.
Darmant
Prends donc et te tais.
Robinson
Oh ! je n'ai garde de dire...
La Marquise de Floricourt
Que fait ton Maître ?
Robinson
Il pense.
Darmant
Et Clarice ?
Robinson
Soupire.
La Marquise de Floricourt
Penser, soupirer ! Pauvres gens ! C'est fort bien employer le temps.
Robinson
Clarice s'amusait à lire Un de ces beaux Romans qu'on fabrique à Paris : Tout en rêvant, s'est approché mon Maître : « Un ouvrage François ! » dit-il, d'un air surpris ; Et le Roman vole par la fenêtre.
La Marquise de Floricourt
Cet homme a l'esprit juste.
Robinson
« Occupez vous de Locke, Ma fille ; lisez Clark, Swift, Newton, Bolingbroke. Songez que vous êtes Anglaise : Apprenez à penser ! » Puis ayant dit ces mots, Il s'enfonce dans une chaise, Pour réfléchir plus à son aise, En décidant que vous êtes des sots.
La Marquise de Floricourt
Cet homme est singulier.
Robinson
C'est la vérité pure, Et je n'ajoute rien, Madame, je vous jure.
La Marquise de Floricourt
Mais, quelquefois Mylord t'a-t-il parlé de moi ?
Robinson
Toujours beaucoup ; il dit, Madame...
La Marquise de Floricourt
Quoi ?
Robinson
Il dit qu'il vous trouve bien folle, Et que c'est grand dommage.
La Marquise de Floricourt
Bon ! Je conclus sur cela que mon esprit frivole Va lui faire entendre raison.
Darmant
Que pense-t-il de la lettre de change ?
Robinson
Il la croit véritable et n'y voit rien d'étrange.
Darmant
Elle est bonne effet ; c'est de l'argent comptant.
Robinson
Pour en toucher la somme, il m'envoie à l'instant.
Darmant
Vas donc chez mon banquier ; mais que chacun ignore...
Robinson
Ne craignez rien, j'ai fait passer encore L'effet sous le nom de Sudmer, Négociant de Londres et l'on ami très cher : Mon Maître convaincu qu'il lui doit ce service, Hâtera le moment de lui donner Clarice.
Darmant
Clarice à Sudmer ?
Robinson
Oui. Monsieur tout à la fois, Au lieu d'une personne, en obligera trois, Et Clarice sur-tout qui deviendra la femme...
À part.
Darmant
C'en est assez, va-t'en. Quel coup fatal !
Scène 3
La Marquise de Floricourt, Darmant
La Marquise de Floricourt
Comment ! Vous travailliez au bonheur d'un rival ? Mais rien n'est si plaisant.
Darmant
Raffermissez mon âme ; Je crains de me trahir, et je dois résister. Je suis impétueux, je me laisse emporter ; Et vous sentez trop bien qu'il faut cacher ma flamme.
La Marquise de Floricourt
Qu'elle éclate plutôt, livrés-vous à l'espoir. Quel est donc ce Sudmer, pour entrer en balance Avec les agréments que vous pouvez avoir ? Vous méritez la préférence ; Le don de plaire est votre lot, L'excès de modestie est défaut à votre âge ; Soyez plus confiant, plus Français en un mot : Faites sentir un peu votre avantage.
Darmant
Qui s'éleve est un fat.
La Marquise de Floricourt
Qui s'abaisse est un sot. Cette délicatesse à la fin peut vous nuire, Et vous avez besoin de vous laisser conduire. Feu mon mari, le Marquis Floricourt, Qui passait pour un agréable, Me consultait pour être aimable : Je l'ai rendu l'homme du jour : Ainsi par mes conseils...
Darmant
Souffrez que je m'en passe. Tout ce que je demande est un profond secret.
La Marquise de Floricourt
Eh ! bien, on le taira, Monsieur l'amant discret ; Je vous livre à vous même.
Darmant
Oui, faites-m'en la grâce. Tout espoir m'est ravi.
La Marquise de Floricourt
Clarice vient à nous.
Scène 4
Clarice, La Marquise de Floricourt, Darmant
Clarice
Madame, j'ai recours à vous. Mon père s'abandonne à la mélancolie. Tout lui déplaît, l'inquiète, l'ennuie. Hélas ! rendez son sort plus doux.
La Marquise de Floricourt
Qui ? Moi ? Très volontiers.
Darmant
Ô Ciel ! Que faut-il faire ? Parlez.
Clarice
Je n'en sais rien ; mais cependant j'espère. Tantôt plongé dans un chagrin mortel, Il vous entend de la salle voisine, Jouer au clavecin un concerto d'Haendel, Et je vois éclaircir l'humeur qui le domine : Il écoute, il admire, et vos savants accords Sont comme autant de traits de flamme. Notre Musique anglaise excite ses transports : Pour la première fois, je vois ici, Madame, Le plaisir dans ses yeux et le jour dans son âme.
Darmant
Ma soeur, courez au clavecin.
La Marquise de Floricourt
Monsieur Darmant, il n'est pas nécessaire : Suivez votre projet ; pour moi, j'ai mon dessein. Adieu. Qu'il est nigaud ! Mais c'est pourtant mon frère.
Scène 5
Darmant, Clarice
Darmant
Restez, belle Clarice ; ah ! Que vous m'êtes chère !
Clarice
Moi Monsieur ?
Darmant
Oui, vous, par l'attachement Que vous montrez pour un si digne père. Je l'estime, je le révère.
Clarice
Il le mérite.
Darmant
Assurément ; Mais toujours à mes voeux le verrai-je contraire ?
Clarice
Vos voeux ? je ne vois pas que ce soit son affaire.
Darmant
Ah ! L'amour...
Clarice
Quoi, Monsieur ?
Darmant
L'amour-propre blessé Devrait gémir dans mon coeur offensé, Des efforts impuissants que j'ai faits pour lui plaire.
Clarice
Votre dépit s'exprime vivement.
Darmant
Je ne m'observe pas.
Clarice
Est-il quelque mystère ?
Darmant
Quelque mystère ? Nullement ; Mais je sais que Mylord me hait et me déteste. Vous partagez ce cruel sentiment ?
À part.
Clarice
La haine ! ah ! c'est, je crois, le plus cruel tourment ; Et mon coeur n'est point fait pour cet état funeste. Je devrais fuir l'amour également. Monsieur, croyez-vous que j'approuve Ces injustes préventions Qui divisent nos nations ? J'honore la vertu partout où je la trouve.
Darmant
Oui, la vertu ; vous l'inspirez ; Et votre père aussi : c'est vous qui la parez ; Vous la représentez affable et circonspecte ; Elle a pris tous vos traits afin qu'on la respecte, J'ai, pour servir l'État, recherché de l'emploi ; Avec ardeur j'ai désiré la guerre ; Vos malheurs l'ont rendue un vrai fléau pour moi ; Et c'est depuis que je vous vois, Que la paix me paraît le bonheur de la Terre.
Clarice
Je n'ai garde d'ajouter foi À des paroles si flatteuses, C'est votre style à tous. Votre première loi Est de nous prodiguer des louanges trompeuses. L'art dangereux de la séduction Est le trait principal qui vous caractérise ; Cet art que chez nous on méprise, Fait partie, en ces lieux, de l'éducation : Et cette fausseté que l'agrément déguise...
Darmant
Justement ; du Mylord voilà les préjuges ; Vous n'imaginez pas combien vous m'affligez. Votre air de dédain m'humilie Plus que l'excès d'un vrai courroux.
Clarice
En critiquant votre patrie, Je voudrais que le trait ne portât point sur vous.
Darmant
Quoi ! vous m'excepteriez ?
Clarice
Non vraiment, je n'ai garde ; Je voudrais seulement pouvoir vous excepter.
Darmant
Mais, de ma bonne foi, qui vous ferait douter ? Peut-on n'être pas vrai, lorsque l'on vous regarde ?
Clarice
Ah ! vous reprenez le jargon ! De ce moment je vous laisse.
Darmant
Non, non Encore un seul instant demeurez, je vous prie.
Clarice
J'y consens ; mais surtout aucune flatterie.
Avec une froideur contrainte.
Darmant
Eh ! bien, Clarice, je promets Que je ne vous dirai jamais Ces vérités qui vous déplaisent. Il faut, à votre égard, que les désirs se taisent. Vous leur imposez trop, et mon dessein n'est point.
Clarice
Ah ! Monsieur, je vous rends justice sur ce point.
Darmant
Vous avez bien raison, oui ; mais daignez m'entendre : L'estime peut unir des esprits opposés.
Clarice
Oui ; mais quand deux pays sont aussi divisés, Il ne faut pas de sentiment plus tendre.
Darmant
Aussi n'en ai-je pas. Je dirai cependant Que le coeur n'admet point un pays différent. C'est la diversité des moeurs, des caractères, Qui fit imaginer chaque gouvernement ; Les lois sont des freins salutaires Qu'il faut varier prudemment, Suivant chaque climat, chaque tempérament. Ce sont des règles nécessaires, Pour que l'on puisse adopter librement Des vertus même involontaires ; Mais ce qui tient au sentiment, N'a dans tous les pays qu'une loi, qu'un langage. Tous les hommes également S'accordent pour en faire usage. Français, Anglais, Espagnol, Allemand Vont au devant du noeud que le coeur leur dénote : Ils sont tous confondus par ce lien charmant, Et quand on est sensible, on est compatriote. Malheur à ceux qui pensent autrement. Une âme sèche, une âme dure Devrait rentrer dans le néant ; C'est aller contre l'ordre. Un être indifférent Est une erreur de la Nature.
Clarice
Il est bien vrai Monsieur...
Darmant
Ah ! Clarice !
Clarice
Il suffit. Que voulez-vous prouver ? Que voulez-vous entendre ?
Darmant
Moi ! j'ai trop de respect, je n'ai rien à prétendre.
Clarice
Me serais-je trahie ?
Darmant
Ô ciel ! J'en ai trop dit.
Clarice
Mais je crois que j'entends mon père.
Darmant
Ma présence Pourrait l'importuner, et je dois l'éviter. Je craindrais d'impatienter Un sage, dont je veux gagner la confiance.
Scène 6
Mylord, Clarice
Mylord
On n'y saurait tenir : quel peuple ! Quel pays !
Clarice
Qu'avez-vous donc encor, mon père ?
Mylord
Je me sens transporté d'une juste colère ; Je ne vois que des jeux, je n'entends que des ris. Chanteurs importuns ! Doubles traîtres ! Avec leurs violons, leurs tambourins maudits, Incessamment, exprès, passer sous mes fenêtres, Pour me troubler dans mes ennuis. Tous les jours des sauts, des gambades, Et tous les soirs des sérénades. Quand pourrai-je sortir du chaos où je suis ?
Clarice
Les François sont gais par usage : De votre sombre humeur écartez le nuage.
Mylord
Tandis que la discorde en cent climats divers, De tant d'infortunés écrase les asiles, Le François chante ; on ne voit dans ses villes. Que festins, jeux, bals et concerts. Quel Dieu le fait jouir de ces destins tranquilles ? Dans le sein de la guerre, il goûte le repos ; Sans peines, sans besoins et libre sous un Maître, Le Français est heureux, et l'Anglais cherche à l'être.
Clarice
Vous pouvez l'être aussi.
Mylord
Ma fille, laissez-moi, J'ai besoin d'être seul.
Le Mylord fait un signe de la main, et Clarice se retire.
Clarice
Toujours seul ! Et pourquoi...
Scène 7
Mylord, Un Autre Valet
Il s'assied, et après un moment de silence, il jette les yeux sur une pendule.
Un Valet du Mylord entre avec des sacs.
Mylord
Je me vois retenu chez un peuple frivole, Qu'on ne peut définir. Plein d'amour pour son Roi, Tout entier à l'honneur sa principale loi, Fidèle à ses devoirs ; au plaisir son idole, Des moments les plus chers il consacre l'emploi. Tout ne présente ici qu'un luxe ridicule. Quoi ! L'art a décoré jusqu'à cette pendule ! On couronne de fleurs l'interprète du temps, Qui divise nos jours, et marque nos instants ! Tandis que tristement ce globe qui balance, Me fait compter les pas de la mort qui s'avance : Le François entraîné par de légers désirs, Ne voit sur ce cadran qu'un cercle de plaisirs. Ô ciel ! est il tourment plus rude ? Qui vient encore ici troubler ma solitude ? Quoi ! Toujours ! Ah ! C'est de l'argent, Je le reçois dans un besoin urgent ; Des secours étrangers il m'épargne la honte. Tu ne t'es pas trompé ? Sans doute, j'ai mon compte ?
Un Autre Valet
Oui, Mylord.
Il lit.
Après voir lu, il dit.
Mylord
Relisons la Lettre de Sudmer. Ô généreux Anglais, que tu me deviens cher ! Les bienfaits de Darmant pour moi sont une offense ; Mais de ceux d'un ami l'on ne doit pas rougir. Que mon sort est heureux ! d'ici je vais sortir : Oh ! j'y mourrais d'impatience. Porte ces sacs dans mon appartement ; Et dis à Robinson d'aller en diligence Chercher un autre logement, Pour vivre seuls dans l'ombre et le silence. « Mylord, vous devez avoir besoin d'argent dans la situation ou vous êtes ; je vous envoie une lettre de change de deux mille guinées. Je compte trop sur votre amitié pour ne pas être sûr que vous n'offenserez pas la mienne par un refus. Mon bras est assez bien remis, je n'ai pas encore la liberté d'écrire moi-même ; ne me faites point de réponse, je m'embarque pour la Caroline, nous nous verrons à mon retour. »
Scène 8
La Marquise de Floricourt, Mylord
La Marquise de Floricourt
C'est penser merveilleusement. Vous voulez nous quitter : j'en décide autrement. Vous paraissez surpris, Monsieur ?
Mylord
J'ai lieu de l'être.
La Marquise de Floricourt
Vous êtes un singulier être. Quoi ! depuis un mois environ Que vous logez dans la maison...
Mylord
C'est à mon grand regret.
La Marquise de Floricourt
On ne peut vous connaître ! Quatre ou cinq fois, je vous ai vu paraître : Quatre ou cinq fois, vous avez dit deux mots Encor placés mal à propos.
Mylord
J'en ai trop dit, Madame, et votre caractère S'accorde mal, sans doute, avec le mien. Je craindrais d'ennuyer.
La Marquise de Floricourt
Il se pourrait très bien ; Mais pour se rapprocher, se convenir, se plaire, Fort souvent il ne faut qu'un rien. Vous avez ce qu'il faut pour être un homme aimable, Et vous vous efforcez pour être insoutenable ! Oh ! Je vous entreprends... mais écoutez-moi donc, Demeurez. Je le veux.
Mylord
Madame prend un ton...
La Marquise de Floricourt
Qui me convient, je suis femme et française.
Mylord
Tant pis.
La Marquise de Floricourt
Tant mieux. Causons, Mylord, ne vous déplaise.
Mylord
Je parle peu.
Retenant le Mylord qui veut s'en aller.
La Marquise de Floricourt
Je parlerai pour vous, Et vous me répondrez, si vous pouvez. Tout doux.
Mylord
Je réponds mal.
La Marquise de Floricourt
Eh ! bien, tout a votre aise ; On ne se gêne point chez nous. En qualité d'homme qui pense, Je ne crois pourtant pas que Monsieur se dispense D'éclairer ma raison, mon coeur et mon esprit : Vous êtes Philosophe, à ce que l'on m'a dit : Communiquez un peu vôtre science.
Mylord
Je pense pour moi seul.
La Marquise de Floricourt
Ah ! Quelle inconséquence ! En vain le Sage réfléchit, Si la Société n'en tire aucun profit ; On doit la cultiver pour elle, pour soi-même. Eh ! Laissez-là vos songes creux ; La meilleure morale est de se rendre heureux. On ne peut l'être seul avec votre système. Mon instinct me le dit, et mon coeur encor mieux. La chaîne des besoins rapproche tous les hommes. Le lien du plaisir les unit encor plus. Ces noeuds si doux pour vous sont-ils rompus ? Pour être heureux, soyez ce que nous sommes.
Mylord
Ô ciel ! À des travers on me verrait soumis ! Madame, excusez-moi ; mais vous m'avez permis.
La Marquise de Floricourt
Eh ! Oui, de tout mon coeur j'excuse ; Ne nous ménagez pas, Monsieur, cela m'amuse.
Mylord
J'en suis charmé, Madame, et selon votre avis Je dois me réformer, devenir sociable, Renoncer au bon sens pour être un agréable.
La Marquise de Floricourt
Mais on gagne toujours à le rendre amusant.
Mylord
Suis-je fait pour être plaisant ? Connaissez mieux l'Anglais, Madame ; son génie Le porte à de plus grands objets. Politique profond, occupé de projets, Il prétend à l'honneur d'éclairer sa patrie. Le moindre citoyen, attentif à les droits, Voit les papiers publics, et régit l'Angleterre ; Du Parlement compte les voix, Juge de l'équité des Lois, Prononce librement sur la paix ou la guerre, Pese les intérêts des Rois, Et, du fond d'un café, leur mesure la terre.
La Marquise de Floricourt
Vous êtes en cela plus plaisant mille fois : Trop au-dessus de nous sont ces graves emplois. Libres de tout soin inutile, Nos heureux Citoyens respirent le repos : La surface des mers voit agiter les flots ; Mais la profonde arène est constante et tranquille. Jouissez comme nous.
Mylord
Mais d'un si doux loisir Quel est le fruit ?
La Marquise de Floricourt
Le plaisir.
Mylord
Le plaisir ! J'entends, et si je veux vous plaire, Il faut, comme j'ai dit, changer de caractère, Jouer le rôle fatiguant D'un joli petit-maître, et d'un fat élégant. Ah ! Lorsque de penser on a pris l'habitude...
La Marquise de Floricourt
On est sot avec art, maussade avec étude.
Mylord
Il faut avoir l'esprit bien faux, Pour se prêter à cette extravagance.
La Marquise de Floricourt
Je m'y prête bien, moi.
Mylord
La bonne conséquence.
La Marquise de Floricourt
Si vous vous arrêtez à ces légers défauts, Vous n'êtes pas au bout. La liste en est très ample. Nous avons mille originaux. Je pourrais vous citer... Moi, Monsieur, par exemple...
Mylord
Je ne m'attendais pas à cette bonne foi.
La Marquise de Floricourt
Je parais ridicule à vos yeux, je le vois ; Mais tout considéré, quel est le ridicule ? Sous des traits différents dans le monde il circule ; Mais, au fond, quel est-il ? Une convention, Un fantôme idéal, une prévention ; Il n'exista jamais aux yeux d'un homme sage ; Se variant au gré de chaque nation, Le ridicule appartient à l'usage : L'usage est pour les moeurs, les habits, le langage ; Mais je ne vois point les rapports Qu'il peut avoir avec notre âme. L'homme est homme partout : si la vertu l'enflamme, C'est mon héros, je laisse les dehors. Quoi ! Toujours notre esprit fantasque Ne jugera jamais l'homme que sur le masque ? Nous avons des défauts, chaque peuple a les siens. Pourquoi s'attacher à des riens ? Eh ! Oui, des riens, des misères, vous dis-je, Qui ne méritent pas d'exciter votre humeur ; C'est d'un vice réel qu'il faut qu'on se corrige, Les écarts de l'esprit ne sont pas ceux du coeur.
Mylord
Comment ! Vous êtes philosophe !
La Marquise de Floricourt
Moi ! Je ne connais point les gens de cette étoffe Ni ne veux les connaître, ils sont trop ennuyeux ; Je cherche à m'amuser, cela me convient mieux.
Mylord
Toujours l'amusement !
La Marquise de Floricourt
Oui, Mylord hypocondre, Je pourrais censurer les usages de Londres, Comme vous attaquez nos goûts ; Mais je ris simplement et de vous et de nous. Que les Anglais soient tristes, misanthropes ? Toujours avec nous contrastés, Cela ne me fait rien ; leurs sombres enveloppes N'offusquent point d'ailleurs leurs bonnes qualités. Ils sont francs, généreux, braves ; je les estime.
Mylord
Quoi ! Vous estimez les Anglais ?
La Marquise de Floricourt
Assurément ! ils ont une âme magnanime, De l'honneur, des vertus, et je sais d'eux des traits...
Mylord
Vous me charmez.
La Marquise de Floricourt
Bon, son humeur s'apaise.
Mylord
Comment donc, vous pensez ?
La Marquise de Floricourt
Qui ? Moi ? Je n'en sais rien.
Mylord
Ah ! Vous me séduiriez si vous étiez Anglaise. Je goûte dans votre entretien...
La Marquise de Floricourt
Je ne veux point penser, Monsieur, c'est un ouvrage. Ce que je dis, part de l'esprit, du coeur, De l'âme, dans l'instant, en vous laissant l'honneur D'une prétention qui ne convient qu'au Sage.
Mylord
Vous en avez, Madame, un plus grand avantage.
À part.
La Marquise de Floricourt
Que faites-vous ? Il est déconcerté.
Mylord
Je demeure interdit ; je crois, en vérité, Que mon coeur malgré moi...
Haut.
La Marquise de Floricourt
Cet essai m'encourage. Mais je m'arrête ici, je pense qu'il est tard.
Mylord
Non, Madame.
La Marquise de Floricourt
Excusez, on m'attend autre part, Pour arranger un ballet agréable ; C'est pour ce soir qu'on doit le préparer. Vous seriez un homme adorable, Si vous vouliez y figurer.
Mylord
Vous vous moquez, je pense, ou c'est mal me connaître.
La Marquise de Floricourt
Pourqui me refuser quand vous pouvez en être ? Cessez de chercher des raisons Pour nourrir chaque jour votre mélancolie. Vous pensez, et nous jouissons. Laissez-la, croyez-moi, votre philosophie. Elle donne le spleen, elle endurcit les cours : Nôtre gaieté, que vous nommez folie, Nuance notre esprit de riantes couleurs, Par un charme qui le varie : Elle orne la raison, elle adoucit les moeurs ; C'est un printemps qui fait naître les fleurs Sur les épines de la vie.
On entend le son des tambourins.
Mylord
Je risque trop à l'écouter, Je ferai mieux de l'éviter, Qu'entends-je encor ! quel affreux tintamarre !
Scène 9
Un Bordelais, Mylord, La Marquise de Floricourt
Un Bordelais
Marquise, eh donc ! Nous allons répéter ?
Mylord
Où fuir ?
La Marquise de Floricourt
N'allez pas nous quitter.
Mylord
Vous me ferez mourir.
La Marquise de Floricourt
Vous êtes bien bizarre.
Un Bordelais
Le Mylord est des nôtres.
La Marquise de Floricourt
Oui. Vraiment, je compte bien sur lui.
Mylord
Épargnez-moi, je vous supplie.
Un Bordelais
Monsé danse lé munuet ?
Mylord
Eh ! Je n'ai dansé de ma vie.
Un Bordelais
En deux ou trois leçons nous vous rendrons parfait.
Mylord
Morbleu !
Bas au Mylord.
Au Bordelais.
La Marquise de Floricourt
Dissimulez votre misanthropie. Vous vous déshonorez. Allez, je vous rejoins.
Scène 10
La Marquise de Floricourt
La Marquise de Floricourt
Rendez-vous digne de mes soins. Une heure ou deux je veux bien faire trève ; Après cela, je vous enlève. Point de refus, ou bien vous me déplairiez fort ; Je vous en avertis. Adieu mon cher Mylord. Si nous extravaguons, le plaisir nous excuse : Bien fou qui s'en afflige, heureux qui s'en amuse.
Scène 11
Mylord
Mylord
M'en voilà quitte par bonheur. Mais je ne devais pas lui marquer tant d'aigreur ; Car malgré son inconséquence, Je m'aperçois, qu'elle a bon coeur, Et sans qu'elle y songe, elle pense. Oui, je la jugeais mal, et je sens mon erreur. Allons, allons, Mylord, il faut que tu t'apaises ; Fais effort sur toi-même, et pardonne aux Françaises. On peut s'y faire... Ah ! j'aperçois Darmant, Et sa présence est un tourment.
Scène 10
Darmant, Mylord
Darmant
Mylord, je vous annonce une heureuse nouvelle. C'est votre intérêt seul.
Mylord
Abrégeons. Quelle est-elle ?
Darmant
Nous allons renvoyer des prisonniers Anglais Pour pareil nombre de Français ; Je vous ai fait, Mylord, comprendre dans l'échange ; J'ai tant sollicité.
Mylord
Vous en ai je prié ?
Darmant
Je cherche à vous servir.
Mylord
Cet homme est bien étrange !
Darmant
Quoi ! Mon empressement...
Mylord
M'a trop humilié : Je ne veux rien devoir qu'à ma Nation même. M'obliger malgré moi !
Darmant
Quoi ! Toujours dans l'extrême. Vous ne prêtez à tout que de sombres couleurs !
Mylord
J'ai fait des dépêches pour Londres : Si la fortune à mes voeux peut répondre, Je trouverai sans vous la fin de mes malheurs ; Je reste en attendant.
Haut.
Darmant
Me voilà plus tranquille. Avec regret je l'aurois vû partir. Ma maison est à vous.
Mylord
Non, non ; j'en dois sortir.
Darmant
Pourquoi chercher un autre asile ? Qui pourrait ici vous troubler ? A-t-on manqué d'égards ?...
Mylord
C'est trop m'en accabler.
À part.
Haut.
Darmant
Vous ne me rendez pas justice. Aurait-il soupçonné mon amour pour Clarice ? Quelque nouveau sujet excite votre aigreur ? Ah ! Je sais ce que c'est ; vous avez vu ma soeur, Ses airs évaporés et sa tête légère...
Mylord
Veut-il interroger mon coeur ?
Darmant
Oui, je conçois qu'elle a pu vous déplaire.
Mylord
À quoi bon votre soeur ? Je l'excuse aisément ; Elle est d'un sexe.
Darmant
Oui, mais son caractère...
Mylord
M'en suis-je plaint ?
Darmant
Non ; poliment...
Mylord
Je ne suis point poli.
Darmant
Sachez que son système Est de vous consoler, de vous rendre à vous-même. Si je ne l'arrêtais, Monsieur, journellement Vous seriez obsédé.
Mylord
Monsieur, laissez-la faire.
Darmant
Non, je lui vais défendre expressément De vous revoir.
Mylord
Ah ! Quel acharnement !
Darmant
Je cours pour l'avertir.
Mylord
Il n'est pas nécessaire.
Darmant
Mais je dois réprimer, l'indiscrète chaleur...
Mylord
Je sais ce que j'en pense, il suffit ; serviteur.
Darmant
Je n'ai qu'un mot, après quoi je vous laisse. J'aurais été jaloux d'avoir votre amitié : Mais je n'espère plus que votre haine cesse : Du moins un peu d'estime, et je suis trop payé.
Mylord
Eh ! Malgré moi, Monsieur, vous avez mon estime. Je suis votre ennemi, mais sans vous mépriser. Je ne suis point injuste, et ne puis refuser Ce qui me parait légitime. Mais pour mon amitié ne l'esperez jamais. Dans ces temps de discorde, entre Anglais et Français, Toute liaison est un crime : De sa patrie on doit prendre l'esprit ; Qui s'en écarte, la trahit.
Darmant
Imitez donc votre patrie ; Et des préventions dont votre âme est nourrie, Connaissez enfin les erreurs. Nous allons voir cesser les fléaux de la guerre. La paix doit réunir la France et l'Angleterre, Et nous allons bientôt jouir de ses douceurs.
Mylord
La paix ! La paix ! Quelle chimère ! On ne peut jamais l'espérer. Des intérêts puissants doivent nous séparer.
Scène 13
Un Autre Valet, Mylord
Un Autre Valet
Mylord, un Anglais vous demande.
Mylord
Un Anglais ! Un Anglais ! Qu'il entre, et promptement.
Scène 10
Sudmer, Mylord, Darmant
Sudmer
Vive, vive, Mylord ! Ah ! Quel heureux moment ! Je vous retrouve et ma joie est si grande....
Mylord
C'est vous, mon cher Sudmer !
Sudmer
C'est moi, certainement.
Darmant
Sudmer ! Ah ! Quel événement !
Sudmer
Mais c'est vous-même aussi, je pense. C'est vous, voilà vos traits ; je rends grâce au hasard. Cher Mylord, attendez.
Mylord
D'où vient donc cet écart ?
À Darmant.
Sudmer
Le premier des devoirs est la reconnaissance. Le sort en cet instant a rempli mon espoir.
Darmant
Monsieur, je n'ai jamais eu l'honneur de vous voir.
Sudmer
Je suis assez heureux, moi, pour vous reconnaître.
Darmant
Mais je n'ai point d'idée...
Sudmer
Aucune ?
Darmant
Point du tout.
Sudmer
Je ne me trompe point ; et j'y crois encore être.
Darmant veut se retirer.
Mylord
Cet accueil n'est pas de mon goût.
Sudmer
Ne vous en allez pas.
Darmant
Mais je dois par prudence...
Au Mylord, en lui montrant Darmant.
Sudmer
Vous n'êtes pas de trop, cédez à mon instance, Et songez que mes sentiments... C'est un homme des plus charmants, C'est un homme d'espèce unique.
Mylord
Charmant ! Charmant ! Parbleu, pour des êtres pensants, Voilà, sans doute, un beau panégyrique !
Sudmer
Qu'entendez-vous ?
Mylord
Cela s'entend sans qu'on l'explique. Un homme n'est jamais charmant en bonne part, Et lorsqu'à la raison on veut avoir égard...
À Darmant.
Montrant son coeur.
Sudmer
Je ne vois point à quoi cela s'applique. Remettez-vous aussi mes traits ; Rappelez-vous que je vous dois la vie. Vous changeâtes pour moi la fortune ennemie. Voilà le livre où sont écrits tous les bienfaits. Vous êtes mon ami, du moins je suis le vôtre ; C'est par vos procédés que vous m'avez lié. Je m'en souviens, vous l'avez oublié : Nous faisons notre charge en cela l'un et l'autre.
Darmant
Mais vous vous méprenez, Monsieur.
Sudmer
Moi, point de tout ; moi, jamais me méprendre Quand la reconnaissance en moi se fait entendre Et m'offre mon libérateur. Le sentiment me donne des lumières Pour reconnaître un bienfaiteur, Les yeux ne sont point nécessaires : Je suis toujours averti par mon coeur.
Darmant
Ah ! Je vois à peu près ce que vous voulez dire.
Mylord
Moi, je ne le vois pas.
Sudmer
Je vais vous en instruire. Nous devons publier les belles actions ; Je montais un vaisseau de trente-huit canons, Je fus, prés d'une côte, accueilli d'un orage, Terrible, violent beaucoup : J'étais prêt à faire naufrage, Et les Français avaient de quoi faire un beau coup. Aussi, Monsieur, en homme sage, Lorsque les vents furent calmés, En tira-t-il un très grand avantage ; Et nous voyant démâtés désarmés, « Je pourrais, me dit-il, prendre votre équipage ; Mais, pour en profiter, je suis trop généreux ; On n'est plus ennemi lorsqu'on est malheureux. » Bref, il me soulagea, m'obligea de sa bourse, Me rendit mes effets avec la liberté : Les bienfaits, de son coeur, coulaient comme une source. Peut-on trop admirer sa générosité ?
Bas à Sudmer.
Mylord
Tout bienfait, avec lui, porte sa récompense ; On agit pour soi-même en agissant ainsi. Je suis forcé de l'admirer aussi : Mais sans tirer à conséquence.
Darmant
Jugez la Nation avec plus d'équité. Comme Français, mon premier apanage Consiste dans l'humanité. Mes ennemis sont-ils dans la prospérité : Je les combats avec courage. Tombent-ils dans l'adversité : Ils sont hommes, je les soulage.
Sudmer
Eh ! c'est ainsi qu'on pense avec un coeur loyal. Je ne décide point entre Rome et Carthage : Soyons humains ; voilà le principal.
Mylord
Vous n'êtes pas Anglais.
À Darmant.
Sudmer
Je suis plus ; je suis homme. Qu'avez-vous contre lui ? Cette froideur m'assomme : Esclave né d'un goût national, Vous êtes toujours partial. N'admettez plus des maximes contraires ; Et, comme moi, voyez d'un oeil égal Tous les hommes qui sont vos frères. J'ai détesté toujours un préjugé fatal. Quoi ! Parce qu'on habite un autre coin de terre, Il faut se déchirer, et se faire la guerre ! Tendons tous au bien général. Crois-moi, Mylord, j'ai parcouru le Monde. Je ne connais sur la machine ronde Rien que deux peuples différents ; Savoir, les hommes bons et les hommes méchants. Je trouve partout ma patrie Où je trouve d'honnêtes gens ; En Cochinchine, en Barbarie, Chez les sauvages même : allons, soyons unis ; Embrassons-nous comme trois bons amis. Vous serez de ma noce, au moins ?
Darmant
Quoi ?
Sudmer
Je l'exige. Je vais me marier avec un vrai prodige, Fille aimable, dit-on, et qui me plaira fort : Je m'apprête à l'aimer. Quoi ! cela vous afflige ?
Darmant
Moi, je partage votre sort.
Sudmer
Point de partage, je vous prie, Surtout si la fille est jolie.
Darmant
Je respecte les noeuds dont vous serez unis.
Darmant
Ma fille, de ce mariage, Sans doute, sentira le prix ; Je vais, sans tarder d'avantage, La préparer, en des instants si doux, Sur l'honneur qu'elle aura de s'unir avec vous.
Scène 6
Sudmer, Darmant
Sudmer
Vous connaissez l'objet qu'on me destine ? Hein ? Mais, mon cher Français, qu'est-ce qui vous chagrine ? Morbleu ! Seriez vous mon rival ? Comment ? Cela m'est bien égal ; Mais je veux savoir tout à l'heure...
Darmant
Monsieur, sur ce sujet ne m'interrogez point.
Sudmer
Ma future chez vous demeure, Et je veux m'éclaircir d'un point.
À part.
Darmant
Monsieur, quoi qu'il en soit, vous n'ayez rien à craindre. Clarice est adorable, et je pourrais l'aimer, Sans que vous eussiez à vous plaindre. Tâchons encor de me calmer.
Sudmer
Cependant je remarque un trouble. Hein ? Parlez, hein ? Son embarras redouble.
Darmant
C'en est assez. Adieu, Monsieur. Jouissez de votre bonheur, Et de mes sentiments n'ayez aucun ombrage. On peut aimer Clarice, on peut s'en faire honneur : Je ne vous dis rien davantage.
Scène 16
Sudmer
Sudmer
C'est parler fièrement ; je prétends découvrir. J'ai des soupçons qu'il faut que j'éclaircisse. Ah ! J'aperçois Mylord, et sans doute Clarice. Examinons un peu comme je dois agir. On ne m'a point trompé : je la trouve fort belle, Belle certainement !
Scène 17
Sudmer, Clarice, Mylord
Au Mylord.
Sudmer
Bonjour, Mademoiselle. Je suis Sudmer pour vous servir, Et je viens remplir votre attente ; Oui, oui, ma belle enfant, je vous épouserai ; Je dis plus, je sens bien que je vous aimerai : Autrement j'aurais tort. Je la trouve charmante.
Clarice
Monsieur.
Sudmer
Reste à savoir si je vous conviendrai. M'aimerez-vous aussi ?
Clarice
Mais, Monsieur, je l'espère. Les volontés du Mylord sont des lois. La générosité de votre caractère, Vos nobles procédés font honneur à son choix ; Et les vertus, sur mon coeur, ont des droits Préférables à l'amour même. Lorsque de la raison on écoute la voix, On estime du moins en attendant qu'on aime.
Sudmer
Oh ! je suis votre serviteur. En attendant ! C'est bon pour qui pourrait attendre. Mylord, je suis pressé ; vous avez un vieux gendre Qui n'a pas un instant à perdre, par malheur. Je ne crois pas que l'amour, à mon âge, Parle beaucoup en ma faveur ; C'est un arrangement que notre mariage. Notre intérêt commun en aura tout l'honneur : Cela ne suffit pas ; je crois qu'elle est fort sage : Mais il se peut qu'un autre objet l'engage.
Clarice
En tous cas, je saurais commander à mon coeur.
Sudmer
Bon ! Voilà le même langage Que vient de me tenir Darmant.
Mylord
Darmant !
Sudmer
Elle rougit, et je vois clairement. N'est-il pas vrai, chere future ? Il se pourrait par aventure. Hein ?
Mylord
Sudmer, de pareils soupçons.
Sudmer
Pour demander cela, Mylord, j'ai mes raisons.
Mylord
Mais Darmant est Français, et ma fille est Anglaise ; Elle ne peut l'aimer.
Sudmer
Conséquence mauvaise ; Les Français ont toujours l'art de se faire aimer. Je les connais pour gens fort agréables, Et qui plus est encor, fort estimables ; Il est tout naturel de s'en laisser charmer.
Mylord
Je sais comme ma fille pense, Je réponds de son coeur : oui, la reconnaissance Qu'elle sent, comme moi, de vos rares bienfaits, Doit l'attacher à vous tendrement pour jamais.
Sudmer
Que parlez-vous de bienfaits, je vous prie ?
Clarice
Si ma main doit payer ces généreux secours.
Sudmer
Je ne vous entends point, et je n'ai de mes jours
Mylord
Vous même m'écrivez ?
Sudmer
Point de plaisanterie.
Mylord
Moi, plaisanter !
Sudmer
Vous êtes fou, Mylord, C'est depuis quelques jours que je sais votre sort.
Mylord
Mais cependant la chose est sûre, Et votre lettre que voici ; Tenez.
Sudmer
Que veut dire ceci ? Ce n'est point là mon écriture.
Mylord
Je le sçais bien ; mais votre bras cassé...
Sudmer
Je n'ai pas eu le bras cassé
Mylord
Qu'entends-je ?
Sudmer
Certainement, vous n'êtes pas sensé.
À part.
Mylord
Mais lisez donc, lisez. Sa tête se dérange.
Clarice
Assurément, je l'ai déjà pensé.
Sudmer
Je suis dans un courroux extrême. Comment ! Quelqu'un a pris mon nom Pour faire une bonne action, Que j'aurais pu faire moi-même ? Morbleu ! C'est une trahison Dont je prétends avoir raison. Et vous avez reçu la somme ?
Mylord
Oui, d'un banquier.
Sudmer
Nommé ?
Mylord
Monsieur Argant.
Sudmer
Il loge ?
Mylord
Près d'ici.
Sudmer
Je vais trouver cet homme ; J'en aurai le coeur net ; je reviens à l'instant.
Scène 18
Mylord, Clarice
Mylord
Tout cela me paraît étrange ! D'où peut venir cette lettre de change, Et ces autres effets que j'ai déjà reçus ? Ce n'est pas de Sudmer ! Je demeure confus. Si ce n'est pas de lui, c'est d'un compatriote, Qui veut m'obliger en secret. Tel est l'Anglais, il cache le bienfait ; Exactement j'en conserve la note, Pour m'acquitter de celui qu'on m'a fait ; Pour un homme d'honneur, c'est le plus grand regret Que de manquer à la reconnaissance, Et payer un service est une jouissance. Je ferai tant que nous serons au fait. Ah ! çà, venons à vous, ma fille : Sudmer, par les grands biens, relève ma famille ; Il vous fait un état certain ; Vous ne répugnez pas à lui donner la main ?
Clarice
Je dois vous obéir.
Mylord
Vous soupirez, Clarice.
Clarice
Oui mon père, il est vrai.
Mylord
Parlez sans artifice, Parlez avec sincérité. Ne dissimulez rien.
Clarice
M'en croyez-vous capable ? Je ne sais point trahir la vérité, Et qui dissimule est coupable. Je n'ai rien dans mon coeur que je doive cacher Aux yeux indulgents de mon père. Est-il quelque secret, est-il quelque mystère Que dans son sein je ne puisse épancher ?
Mylord
À mes desseins vous verrais-je contraire ?
Clarice
Non, je veux me soumettre a votre volonté : En Angleterre un coeur n'est point esclave ; Le pouvoir paternel est chez nous limité. Mais ne soupçonnez pas que jamais je le brave. Périsse cette liberté qui des parents détruit l'autorité. Ah ! Je le sens, un père est toujours père. Sur des enfants bien nés il conserve ses droits. Quand le devoir en nous grave son caractère, Rien ne peut effacer cette empreinte si chère. En vain la liberté veut élever sa voix, Et dans nos cours exciter le murmure ; La loi nous émancipe, et jamais la Nature.
Mylord
Vous pensez bien ; mais, dites-moi, Où nous conduit cet étalage ? Sudmer, vous déplaît-il ?
Clarice
Non, mon père, mais...
Mylord
Quoi ?
Clarice
J'épouserai Sudmer, si c'est votre avantage.
Mylord
J'ai donné ma parole.
Clarice
Il aura donc ma foi. Mais un autre a mon coeur.
Mylord
Expliquez ce langage ; Épouser celui-ci, pour aimer celui-la ! Vous vous formez, ma fille, et j'aperçois déjà Que de ce pays-ci vous adoptez l'usage. S'il vous plaît, rien de tout cela. Quel est le nom du personnage ? Dites-le moi.
Clarice
J'en aurai le courage. Malgré moi mon coeur s'est soumis. Les vertus d'un Français...
Mylord
Un de nos ennemis !
Clarice
Il ne l'est point ; c'est Darmant, c'est lui-même.
Mylord
Qu'ai-je entendu ? Ma surprise est extrême. Je vois quel est le but de ses empressements.
Clarice
Arrêtez. Vos soupçons seraient trop offensants. Rien ne m'a jusqu'ici fait connaître qu'il m'aime : L'estime, le respect sont les seuls sentiments Qu'il ait osé faire paraître. Rien aussi de ma part n'a pu faire connaître Le trouble secret de mes sens.
Mylord
À la bonne heure. Eh ! bien, puisque je suis le maître, Vous aimerez Sudmer, et je l'ai décidé. Songez-y bien ; j'ai commandé.
Scène 19
Sudmer, Mylord
Sudmer
Ma foi ! moi n'y puis rien comprendre J'ai vu votre banquier, votre donneur d'argent ; Il m'a reçu d'un air fort obligeant. Mais il bat la campagne, et n'a pu rien m'apprendre. Il m'a dit seulement qu'en cette maison-ci, Par un valet Anglais je serais éclairci.
Mylord
C'est mon valet, sans doute.
Sudmer
Il peut donc nous instruire.
Mylord
Robinson !
Scène 20
Robinson, Mylord, Sudmer, Clarice
Robinson
Mylord !
Mylord
Viens ici. Il faut tout à l'heure me dire D'où vient l'argent que tu m'as apporté : Ne cache point la vérité ; Tu sais, dit-on, tout le mystère.
Robinson
Mylord, c'est d'un de vos amis.
Mylord
De Sudmer ?
Robinson
Oui, la chose est claire,
Sudmer
De moi, Maraud, de moi !
Robinson
Me voilà pris.
Sudmer
Je te surprends en menterie ; C'est moi qui suis Sudmer.
Robinson
Monsieur, j'en suis charmé. Comment vous portez-vous ?
Sudmer
Qui peut avoir tramé Une pareille fourberie ? Coquin ! J'ai donc le bras cassé ? Oh ! je te ferai voir...
Robinson
Doucement, je vous prie. Quoi ! Ce n'est donc pas vous dont le coeur bien placé...
Sudmer
Non, non, certainement.
Robinson
Eh ! bien, c'est donc un autre.
Sudmer
Qui donc a pris mon nom ?
Robinson
Un nom tel que le vôtre Doit faire honneur à l'amitié.
Mylord
De ce complot, le traître est de moitié ! Déclare vite, ou je t'assomme.
Robinson
Vous m'allez ruiner.
Mylord
Comment ?
Robinson
Oui, c'est un fait. De temps en temps, je reçois quelque somme Pour m'engager à garder le secret.
Mylord
Ah ! Tu connais donc ?
Robinson
Oui, c'est un fort honnête homme, Qui veut vous obliger, et sans être connu. Vous savez bien, Mylord, que je suis ingénu. Il m'a séduit, et pour lui plaire, Robinson est fourbe et faussaire. Oui, c'est de moi que vient toute l'invention ; Mais c'était, je proteste, à bonne intention.
Mylord
En un mot, quel est-il ?
Robinson
Eh ! bien, c'est, c'est... notre hôte.
Mylord
Darmant !
Clarice
Darmant !
Mylord
L'auteur d'une telle action ! Ah ! Malheureux !
Robinson
Je reconnais ma faute.
Mylord
Tu mérites punition. Écoute, aimerait-il ma fille ?
Robinson
Oh ! Point du tout, Mylord ; il n'oserait. C'est générosité toute pure qui brille, Dans ce que pour vous il a fait.
Mylord
Vous, Clarice, êtes-vous instruite ?
Clarice
Non, je vous jure, et je suis interdite.
Mylord
Je ne comprens rien à cela ! En vérité, son procédé m'étonne !
Sudmer
Moi, point m'en étonner ; je le reconnais là : Et d'avoir pris mon nom, très fort je lui pardonne.
Mylord
Je te fais grâce ; mais ne lui parle de rien.
Scène 21
La Marquise de Floricourt, Clarice, Mylord, Darmant, Sudmer
La Marquise de Floricourt
La Paix est sûre, elle est ratifiée. Je me fais un plaisir de la voir publiée. La Paix ! ce mot seul fait du bien : Elle est de l'Univers le plus tendre lien : La foule avec transport inonde chaque rue, Sans être coudoyé, l'on ne peut faire un pas, Sans se connaître on se salue, On parle, on s'interrompt, on ne se répond pas ; La joie en tous lieux répandue, En animant les cours, égale les États.
Clarice
Ce spectacle est charmant, j'en serais attendrie.
La Marquise de Floricourt
Je viens vous chercher tout exprès Pour que vous et Mylord examiniez de près Le pouvoir qu'a sur nous l'amour de la Patrie. Le vrai contentement déride tous les traits : La brillante gaieté, ce fard de la Nature, Rajeunit les vieillards, leur donne un air plus frais ; D'un coloris si doux la teinte vive et pure Partout imprime ses attraits ; C'est le bonheur qui fournit la peinture, Et le plaisir de l'âme embellit les plus laids. La Marchande dans sa boutique Étale ses colifichets, Répète à tout moment, la Paix, la Paix, la Paix ! De Messieurs les Anglais j'aurai donc la pratique : Et sa petite fille, avec un air comique, Dit : ah ! Maman, comment c'est-il fait, un Anglais ? On rencontre plus loin des chansonniers bien ivres, Raclant du violon et braillant des couplets, Bons, excellents, quoique mauvais, Et qui surpassent de gros livres, Parce que le coeur les a faits. En un mot, vous verrez que nous autres Français, Notre plus grand plaisir est d'adorer nos Maîtres ; C'est l'Amour qui prend soin d'éclairer nos fenêtres. Le sentiment, voilà notre première loi : Eh ! qui l'éprouve plus que moi ? Je danserai la nuit entière : Je donnerai le ton, et serai la première À bien crier, vive le Roi !
Mylord
Vous m'enchantez, Madame la Marquise : De mon esprit chagrin vous changez la couleur ; Je sens que la gaieté, qui vous caractérise, Ne peut se rencontrer qu'avec un très bon coeur ; Darmant, nos nations sont réconciliées : Par vos traits généreux vous m'avez corrigé ; Et l'amitié surmonte enfin le préjugé : Que par cette amitié nos maisons soient liées.
Darmant
Ah ! Mylord, je vous suis attaché pour jamais.
Mylord
Ces secours détournés qu'avec tant de noblesse Vous m'avez su fournir par des moyens secrets, Pour ne point faire ombrage à ma délicatesse, Je les acquitterai bientôt grâce à la Paix : Mais mon coeur en paiera toujours les intérêts.
Darmant
Daignez me regarder comme de la famille.
Mylord
Monsieur, pour vous marquer combien vous m'êtes cher, Vous signerez le contrat de ma fille, Que, dès ces soir, je marie à Sudmer.
La Marquise de Floricourt
À cette faveur-là mon frère est bien sensible.
Darmant
Ô Ciel !
Mylord
Darmant soupire, et la Marquise rit ! Mais cela n'est pourtant ni triste, ni risible.
La Marquise de Floricourt
Mais c'est que mon cher frère est sot, sans contredit : Je m'y connais ; tenez, admirez la statue !
Darmant
Ma soeur.
Sudmer
Mais en effet, lui paraître interdit.
La Marquise de Floricourt
C'est qu'il est amoureux de votre prétendue ; Mais grave soupirant, discret, silencieux, Le respect a toujours étouffé sa parole, Et tristement comme une idole, Son amour n'a jamais parlé que par ses yeux.
Sudmer
Mylord, je pourrais faire une grand sottise D'épouser votre fille ; elle est fort à ma guise ; Mais, Monsieur, pourrait bien être à la sienne aussi Un petit peu, n'est-ce pas ? Hein ? Je pense, Et je vois que, dans tout ceci, Mon rival doit, au fond, avoir la préférence. Sous mon nom il a su saisir l'occasion D'avoir pour vous, Mylord, un procédé fort bon, Si je deviens le mari de Clarice : Il est homme, peut-être, à rendre encor service : Je suis accoutumé d'être son prête-nom.
Mylord
Darmant, je vous prends pour mon gendre.
Clarice
Ah ! Mon père.
Darmant
Ah ! Monsieur, en cet heureux instant, Que j'ai de grâces à vous rendre ! Je suis de l'Univers l'homme le plus content.
Sudmer
Cette alliance est fort bien assortie.
Darmant
Ma soeur, en même-temps, devrait Consentir à vous être unie ; Ce double hymen ne laisserait Aucun soupçon d'antipathie.
La Marquise de Floricourt
Je craindrais que Mylord ne fut triste et jaloux.
Mylord
La proposition, il est vrai, m'intimide ; Mais cependant, Madame, croyez-vous Qu'une Française, ayant l'esprit vif et rapide, Puisse y joindre en effet, par un accord bien doux, Un caractère allez solide Pour faire constamment le bonheur d'un époux ?
La Marquise de Floricourt
Avant que de répondre, en faisant mon éloge, Souffrez, de mon côté, que je vous interroge. Croyez-vous qu'un Anglais, qui toujours réfléchit, En prenant une femme aimable et vertueuse, Ait assez de douceur, de liant dans l'esprit Pour la rendre constante en la rendant heureuse ; Pour qu'elle s'applaudisse, enfin, d'être avec lui ? On ne peut guère avoir une femme fidèle, Qu'en attirant l'amusement chez elle. Le manque de vertu vient quelquefois d'ennui.
La Marquise de Floricourt
Marquise, courons-en les risques l'un et l'autre, Vous verrez un amant dans un époux soumis, Et quand la Paix confond ma Patrie et la vôtre, Tous mes préjugés sont détruits.
Sudmer
Daignez, mon cher Darmant, en cette circonstance Me soulager du poids de la reconnaissance : Je sens que je suis vieux, je me vois de grands biens ; Je n'ai point d'héritier, soyez tous deux les miens... Point de remerciements, ce serait une offense. Si je vous sais heureux, mes amis, c'est assez : C'est vous, c'est vous qui me récompensez ; Mais j'entends retentir les cris de l'allégresse : Courons tous : le plaisir du coeur S'augmente encor par le commun bonheur.
La Marquise de Floricourt
Mylord, j'en pleure de tendresse ; Le courage et l'honneur rapprochent les pays ; Et deux peuples égaux en vertus, en lumières, De leurs divisions renversent les barrières, Pour demeurer toujours amis.
Divertissement
On entend une symphonie et des acclamations qui annoncent une Fête publique. Le Théâtre représente la vue du Port de Bordeaux. On voit des vaisseaux ornés de guirlandes et de banderoles. Des peuples de différentes nations exécutent une fête. Anglais, Français, Espagnols, Cantabres, Portugais, etc. caractérisés par des habits pittoresques, composent diverses danses variées à la mode de leur pays, au bruit des salves d'artillerie. On chante ; toutes les nations s'embrassent ; la fête se termine par un ballet général.